EUDORE SOULIE
Dans les Lettres à la Princesse, de Sainte-BeuYe, ces mots reviennent fréquemment : le bon Eudore, lé modeste Eudore, et même le tendre Eudore.
C'est d'Eudore Soiilié qu'il s'agit, — et le beaupère de Sardou méritait tous ces qualificatifs.
C'était un homme de haute taille, qui avait été blond et qui ressemblait vaguement au bibliophile Jacob.
Les Moliêristes font en lui une perte réelle. Comme l'ancien commissaire de police Betfara, comme le chef de bataillon du génie Soleirol, comme MM. Taschereau, Bazin, Moland, Galibert, Benjamin Fillon, Louis Lacour et tant d'autres, Eudore Soulié avait voué un culte profond au grand comique. Culte actif et sans cesse en éveil ! 11 avait découvert, il y a quelques années, dans une étude de notaire, toute une suite de papiers relatifs à Molière, entre autres un inventaire complet de la maison de la rue Saint-Honoré, habitée par les époux Poquelin.
Grâce à ces documents, on peut aujourd'hui reconstruire par les yeux la chambre où est né l'auteur de Tartufe : le lit à baldaquin, la tapisserie à personnages, le bahut sculpté, les chaises et les bergères, tout ce confortable intérieur d'un ménage bourgeois au dix-septième siècle.
Eiidore Soiilié était sur la piste d'autres découvertes. Il aurait trouvé certainement. Combien ne ^aut-il pas déplorer sa mort prématurée !
Il avait fait partie, dans les dernières années de l'Empire, de ces dîners de quinzaine chez Magny, fondés par Gavarni, et qui avaient tourné insensiblement à la petite chapelle littéraire. Le caractère principal de sa conversation était la finesse et la réserve.
Sainte-Beuve dit encore dans ces mêmes Lettres à la princesse : « J'ai reçu d'Eudore la plus jolie lettre pour me dire qu'il est né et qu'il mourra paresseux... »
C'est fait.
ANGELO DE SORR
Les journaux de Bordeaux annoncent la mort de M. Angelo de Sorr.
Ali ! non !
On ne nous la fait pas tant que cela !
Il y a quinze ans environ, les mêmes journaux annonçaient le suicide du même Angelo de Sorr, homme de lettres et romancier, bordelais d'origine et notre ami par dessus le marché.
Nous y crûmes, mais là, en plein. Selon les journaux, Angelo de Sorr, en excursion dans les Pyrénées, s'était détaché d'une bande de touristes dont il faisait partie, avait erré seul sur les montagnes et les pics; puis on l'avait vu, à un certain moment, surplomber un abîme (sic)... et Angelo n'avait plus reparu.
Nous le pleurâmes. Au fond, ce trépas mélodramatique ne nous avait surpris qu'à demi. Angelo de Sorr était une nature décorative, beau et grand garçon, à la physionomie fatale, à la démarche de mousquetaire. Sa littérature lui ressemblait : il était connu par deux romans excessifs : le Vampire et les Filles de Paris. Ces ouvrages, bien que doués d'une certaine valeur, n'ayant eu aucun succès, il ne nous paraissait pas étonnant que, dans un accès de découragement, Angelo de Sorr n'eût mis fin à ses jours.
Je me fendis d'un article nécrologique qui aurait attendri des pierres. Si j'ai bonne mémoire, Aurélien Scholl, dans une cinquantaine de lignes émues, le plaça à côté de Frédéric Soulié et d'André Thomas. Et nous nous dîmes, ayant fait notre devoir, que c'était fini.
Pas du tout. Trois mois après, notre ami Angelo de Sorr reparut un beau matin au café Anglais, mieux portant et plus mousquetaire que jamais.
Il prétendit avoir été la victime d'un canard de journaliste de province. Nous feignîmes de le croire, mais nous jurâmes bien de ne plus nous y laisser reprendre.
Voilà pourquoi, aujourd'hui, nous ne croyons pas à la mort d' Angelo de Sorr.
Cependant...
Eh bien! cependant, mon cher Angelo, si vous êtes bien mort cette fois, et pour tout de bon, je vais dire ce que vous étiez. Si vous n'êtes pas mort et que vous nous la fassiez encore aux asphodèles, tant pis pour vous. Ce sera la dernière fois, dans tous les cas, je vous en avertis.
Vous êtes — ou vous avez été — un homme qui n'a pas eu de chance, mais un homme de talent, un écrivain et, dans tous les cas, bien supérieur aux romanciers de deuxième ordre dont vous jalousiez la renommée. Vous avez écrit les Grands Jours de M. Baudry, les Inutiles (avant Cadol), les Pinadas, une étude des Landes très réussie; le Drame des Carrières d'Amérique, le Fantôme de la rue de Venise, Jeinne et sa suite, etc., etc., toute une série de volumes intéressants.
Ce qui vous a manqué pour réussir, pour arriver
ANGELO DR SORU
directement à ce qu'on appelle le gros public, pour avoir trois ou quatre éditions, ah ! par ma foi, je n'en sais rien. Je ne vois en littérature qu'un cas pareil au vôtre : c'est celui d'Ernest Capendu. Lui aussi a écrit une vingtaine de romans, peut-être davantage, dont quelques-uns très habilement exécutés, sans pouvoir arriver plus que vous à la célébrité, voire à la notoriété.
Je quitte l'apostrophe pour reprendre le ton habituel de la nécrologie. Angelo de Sorr avait essaj'é de fonder quelques journaux : Satan, le Centenaire, etc. ; il n'y fut pas plus heureux que dans ses romans. Il avait aussi publié en ces derniers temps deux brochures satiriques : le Manuel du parfait Légitimiste et le Manuel du parfait Bonapartiste.
De guerre lasse, il avait fini par diriger une librairie ; on l'a vu un instant éditeur. 11 a édité Paul de Kock !
M. Angelo de Sorr, entre temps, a croqué quelques héritages. Il avait bon estomac et se piquait de gastronomie.
Maintenant, ressuscitera-t-il pour la deuxième fois ?