LOUIS VEUILLOT
Dans le faubourg pieux par excellence, d?ns le faubourg Saint-Germain, au fond d'un noble liôtel, M. Louis Veuillot lutte, contre la paralysie envahissante. Est-il vrai de dire qu'il lutte encore? Ses amis le prétendent vaincu, terrassé. Dieu paraît avoir abandonné un de ses plus ardents serviteurs ; mais on n'en est plus à s'étonner des abandons de Dieu.
On peut ne pas aimer M. Louis Veuillot, et je crois qu'on use largement de la permission, mais il est impossible de lui refuser le titre d'écrivain supérieur.
Louis Veuillot a longtemps été un rude et redoutable journaliste. Un article de lui était autrefois événement dans V Univers. Cela se faisait surtout remarquer par la poigne, et aussi par un singulier mélange de hauteur et de recherche. Il empruntait à ses ennemis leurs procédés familiers, pour un instant, et ensuite, par un effort souverain, remontait jusqu'au grand style de Bossuet, ou du moins à ce qu'il prenait pour le grand style de Bossuet. — Le talent de Louis Veuillot n'est pas sans affinité avec celui de Barbey d'Aurevilly ; tous les deux ont l'impertinence, l'un bouillante, l'autre glacée. Ils ont des expressions et des formules qui sont des trouvailles. C'est Veuillot qui a appelé
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Napoléon P'" un pourceau de gloire ; cela aurait pu être aussi bien de Barbey d'Aurevilly.
Yeuillot se plaît, plus qu'il ne veut l'avouer, dans la description dos milieux malsains. Le livre des Odeurs de Paris a été comme les vacances de cet esprit religieux. Comme il s'amuse à Ba-ta-clan, au café des Variétés, dans les petits théâtres! Il a un fond de comique salé qu'il n'est pas fâché d'écouler; les pseudonymes dont il affuble ses victimes sont empruntés aux anciennes parades : Fouillou, Galvaudin, Trivoix, Poilauvent, Mollassier.
Il y a tels de ses portraits de contemporains qui sont étonnants de verve ; j'en citerai un seulement, dans lequel il n'est pas malaisé de reconnaître Jules Vallès.
« Pachionnard (d'Auvergne) a vraiment fait sensation. Il a surgi comme de dessous terre, brûlant de fièvre, criant que tout est vieux, que tout est bête et usé, et je ne prétends ]3as qu'il eut toujours tort; demandant du neuf et de l'extraordinaire, et jurant qu'il en apportait et qu'il avait de l'inouï l^lein ses poches ; et il avait aussi une guitare, et il chantait cent naïvetés de villageois, s'interrompant de démolir le monde pour conter comment il s'était ruiné en violettes, jadis, quand il aimait tant la belle gargotière de la rue Au Merle, infidèle, hélas ! et toujours adorée.
» Dès longtemps, le boulevard n'avait vu pareille entrée. L'omnibus faillit arrêter pour voir ce qui allait suivre et ce que produirait ce vibrant. Le lendemain, même jeu; le surlendemain, encore ;
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le troisième jour, toujours. Toujours l'appel à r extraordinaire et les violettes de la rue Au Merle. Ce garçon demande de l'extraordinaire et va cueillir la violette, et il a tout dit, et il a tout fait. Tout est dans sa manière de prononcer les r r. Il vibre, c'est son génie ; il vibrera toujours ».
Notez qu'il y a dix-neuf ans que ce portrait a été écrit.
Jusqu'au dernier moment, j'espérerai que le Seigneur enverra un de ses anges rue du Bac, pour sauver Louis Veuillot.