LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE
Aiira-t-il lieu ?
N'aura-t-il pas lieu?
Pour l'homieiir de l'humanité, et pour l'honneur de Paris en particulier, il faut espérer qu'il aura lieu.
Dante, Pétrarque, Shakspeare, ont eu récemment leurs centenaires. Rameau lui-même a été célébré par la Bourgogne. Molière a eu son jubilé.
Une petite ville, dont ce sera l'éternel honneur, Chinon, a eu l'initiative de fêtes à Rabelais.
Et Voltaire n'aurait pas à son tour sa part de gloire, c'est-à-dire de justice!
Les nations s'honorent en honorant leurs grands hommes.
Or, quel homme fut jamais plus grand que celui-ci !
Voltaire ouvre son siècle, et peu s'en faut qu'il ne le ferme. Il le remplit du moins de sa prodigieuse personnalité. Il est célèbre au sortir du collège. A vingt ans, il étend la main sur Paris et dit : « Ma capitale ! »
Il touche à tout : au théâtre, au roman, à l'histoire, à la science, à la philosophie, à la politique. Il a cette bonne fortune d'être persécuté, proscrit; d'avoir ses livres brûlés par la main du bourreau.
Chacun de ses écrits est un événement; on
guette au passage ses moindres paroles, on attend son opinion. Il est Toracle de son temps, non-seulement en France, mais encore et surtout à l'étranger. Que dit Voltaire ? demande l'Angleterre. Que dit Voltaire? demande la Hollande. Que dit Voltaire? demande la Suisse. Que dit Voltaire? demande l'Allemagne. Que dit Voltaire? demande la Russie. Que dit Voltaire? demandent les Indes.
Il fixe la langue; il en fait cette chose claire, précise, aimable, qu'on a appelée le style de Voltaù e.
Le monde entier s'occupe et s'inquiète de cet homme aux bas roulés, maigre, aux yeux perçants, qui semble mener son époque et qui la mène en efïet, bon gré mal gré ; — de cet homme qui est l'incarnation la plus complète de l'esprit et de la raison.
On a dit de lui qu'il avait cl bc sang de la Gaule; c'est vrai; il en a, et à doses énormes. C'est le plus prodigieux tempérament d'écrivain qui se soit Jamais vu.
Qu'il y ait à rogner sur ce géant, qu'il y ait à gratter sur ce colosse, je ne le nie pas. Il a sa part des faiblesses inhérentes à l'humanité, il n'échappe lias à la loi commune.
Il est petit par certains cfttés, comme il est grand par d'autres.
Voltaire est petit par V Écossaise, par la Pucelle, par le roi de Prusse.
Voltaire est grand par V Essai sur les Mœurs, par Mahomet, par la Critique des Pensées de Pascal, par Candide, par la Correspondance, par Calas et Sirven.