LE CEXTEAAIRE DE VOLTAIRE
Maintenant, apportez la balance.
Seulement, je ne veux pas vous prendre en traître, je vous préviens que la balance sera tenue par la Révolution.
La Révolution, dont Voltaire a été le précurseur et le préparateur.
A présent, vous voyez d'où pourrait partir l'obstacle à la, célébration d'un centenaire de Voltaire. Des ennemis de la Révolution. Ils sont nombreux encore, variés, acharnés, fougueux ou ténébreux; mais ils sont tous les jours de moins en moins mordants. On leur a rogné les griifes, on leur coupera la queue.
Cependant j'aurais besoin d'être rassuré sur leurs menées à propos de la solennité en question. Passez sur le quai Voltaire, ce beau«quai si plein de belles choses, si riche en tableaux et en livres, et arrêtez-vous devant la maison qui porte le numéro 27, au coin de la rue de Beaune.
C'est dans cette maison que le grand homme a rendu le dernier soupir, il j aura tout à l'heure un siècle. Alors, le quai s'appelait quai des Théatins. Depuis, la maison a été exhaussée d'un ou deux étages. Je l'ai visitée à l'époque où elle était habitée par notre ami Arsène Houssaye. Il n'y avait l^resque rien de changé à la décoration primitive du cabinet de Voltaire; le plafond, peint par Vanloo, représentait les Muses tressant des couronnes. « J'ai déménagé de cet appartement pour deux raisons, a écrit Houssaye : — la première, c'est que je n'écrivais plus sous prétexte que Voltaire avait bien assez fait de livres comme cela; la seconde, c'est que les Anglais demandaient trop
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souvent à voir Tappartement de M. de Voltaire, qu'ils voulaient bien appeler l'homme le plus spirituel de la France, ce qui faisait dire à mon groom, gamin de Paris qui n'aimait pas les Anglais : « Oui, mylord, l'homme le plus spirituel de la France.», et de l'Angleterre. »
Si le centenaire de Voltaire doit avoir lieu, il n'y a pas de temps à perdre. Il faut organiser des commissions, ouvrir une souscription.
C'est le 30 mai 1778 qu'est mort Voltaire ; c'est le 30 mai 1878 que doit avoir lieu sa pompe funèbre.
Peut-être pourra-t-on s'inspirer de quelques-unes des cérémonies qui signalèrent en 1791 la translation de ses restes an Panthéon.
Mais je d^ute qu'on arrive à quelque chose d'aussi magnifique et d'aussi imposant.
Les députés de l'Assemblée nationale, les académies, les tribunaux, les écoles, les clubs, les théâtres, composaient le cortège. La statue de Voltaire par Houdon était portée par des hommes habillés à l'antique. P^nsuite venait un coffre d'or renfermant les œuvres complètes du philosophe (les soixante-dix volumes de l'édition de Beaumarchais).
Un char dessiné par David représentait un lit funèbre sur lequel Voltaire était étendu, couronné par la Renommée.
Une multitude de bannières étalaient des inscriptions tirées de ses écrits; quelques-unes soulevaient des applaudissements frénétiques au passage.
C'étaient celles-ci :
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Je suis (ils de Brutus, et je porte en mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur!
(Brutus, acte II, scène 2".)
Quoi ! les maîtres du monde en sont rignominie !
(Le Triumvirat, acte 1% scène l''*'.)
Ah ! vengeons les humains trop longtemps abusés ! (Les Guerres, acte V, scène l^e.)
Il est temps de sauver d'un naufrage funeste
Le plus grand de nos biens, le plus cher qui nous reste
Le droit le plus sacré des mortels généreux,
La liberté !
(ÏANCRÈDE, acte 1er, gcène Ire.)
L'injustice à la tin produit l'indépendance,
(Id., acte IV, scène IV)
Les États sont égaux, et les hommes sont frères.
(Épitres)
Le droit de commander n'est plus un avantage Transmis par la nature, ainsi qu'un héritage.
(MÉROPE, acte 1«'', scène 3e.)
Le moment le plus émouvant de la translation fut celui où le cortège s'arrêta devant la maison de Voltaire sur le quai. Des artistes de l'Opéra chantèrent une ode dont les paroles avaient été composées par Marie-Joseph Chénier, et la musique par Gossec.
A l'issue de ce morceau, M"^" de Villette s'étant avancée vers les exécutants pour les remercier, on reconnut qu'elle était suivie de la veuve, des fils et des filles de Calas. Ce tableau inattendu détermina un redoublement de sensibilité parmi la foule ; do vraies larmes coulaient de tous les yeux...
11 faut lire le Moniteur pour avoir une idée de
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tout ce que ce spectacle jusqu'alors sans égal olhit à la fois de grandiose et de touchant.
Fera-t-on aussi bien les choses en 1878 qu"en 1791 ?
Cela est à souhaiter.
Dans tous les cas, les républicains d'aujourd'hui sauront prouver par leur enthousiasme qu'ils sont bien les petits-fils des républicains d'autrefois; — et les étrangers, attirés à Paris par notre Exposition, pourront du moins redire chez eux que nous savons honorer nos grands hommes.
Vite, à l'œuvre !