‹ De Bagnères-de-Luchon aux Monts-Maudits. Récits de courses et d'expériencesChapitre 2 sur 8 · AUX BUREAUX DU CLUB ALPIN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

AUX BUREAUX DU CLUB ALPIN FRANÇAIS

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DE BAGNÈUES-IJE-LUCHON

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Lentement, lentement, sans arrêt, sans force, avec une persistance capable de lasser la patience de l'Anglais le plus flegmatique, la pluie ne cessa de tomber, quarantehuit heures durant.

Pareille à la fine poussière que tamise un rayon de soleil, une bruine légère et subtile voltigeait dans l'air à peine agité.

Les fines gouttelettes d'eau, menues, serrées, comme les mailles du tissu le plus délicat, rebondissaient en louchant le sol. Ces myriades de perles liquides avaient l'air de se consumer en efforts impuissants, pour essayer de remonter vers les espaces qui les avaient laissées échapper.

De temps en temps, quelques lambeaux fugitifs d'un paysage vague, mirage un instant entrevu par les trous du brouillard, apparaissaient çà et là.

La lumière assombrie, diffusée par la couche de pluie, projetait des reflets blafards sur les objets extérieurs, dont la silhouette indécise se laissait à peine entrevoir à travers les vitres des fenêtres closes.

On eût dit qu'un vaste manteau de deuil enveloppait de ses replis humides le pays tout entier.

Rien de plus maussade et de plus énervant que ce monotone spectacle, rendu plus attristant encore par le murmure sourd de l'eau glissant de feuille en feuille, coulant de branche en branche, et tombant goutte à goutte jusqu'au pied des grands arbres.

Enfin! à l'aube du troisième jour, sous la poussée vinlente d'un coup de vent d'Espagne, l'épais rideau de brume se déchira soudain. Dans sa course folle, l'impétueux Autan, balayant tout sur son passage, entraîna jusqu aux derniers flocons nuageux, désespérément accrochés aux cimes des forêts, aux saillies des pics chauves.

Le jour se leva radieux. La montagne, endormie et ruisselante encore, apparut tout à coup inondée de lumière,

Luchon, triste naguère comme une nécropole, avec le plein soleil, reprit ses airs de fête. C'était un dimanche, le premier de septembre. Peu à peu un murmure confus remplit la ville, et la foule joyeuse ne tarda pas à se répandre le long des allées d'Étigny.

Au milieu d'un pêle-mêle indescriptible d'indigènes aux vêtements sombres, de promeneurs soigneusement parés, de lidèles se dirigeant gravement vers les lieux de prière, de guides au gilet écarlate, de chevaux, d'ânes, de mulets caparaçonnés à la mode espagnole, quelques baigneurs à la figure hâve, blêmie par la souffrance, circulaient tristement comme des âmes en peine, en revenant du bain.

Plaquée sur le sol, l'ombre portée des tilleuls séculaires qui bordent l'incomparable avenue, marbrait de larges taches grises, indécises et mouvantes, la foule bigarrée; et le soleil dardait, par places, l'épaisse feuillée de ses rayons étincelants comme des flèches d'or.

Au seuil des riches demeures, apparurent d'abord, frêles comme des libellules, déjeunes amazones emprisonnées dans des robes de drap ridiculement longues. Leurs cavaliers, finement gantés et guêtres, irréprochables de tenue, les attendaient. Plus douillettes ou légère-

nient corpulentes, quelques dames jeunes encore, craignant sans doute les réactions trop vives du coursier pyrénéen, préféraient confier leur précieuse personne aux coussins capitonnés des landaus mollement suspendus. C'est ainsi, en tenue de gala, que ces personnages sélects se disposaient à aller contempler les « horreurs de la nature » dans les endroits réputés célèbres.

Après de longs et minutieux préparatifs, comme s'il s'agissait d'un départ pour quelque lointain inconnu, tant bien que mal chacun monte en selle, et bientôt les caravanes se forment et se dirigent vers la montagne, accompagnées d'un frémissement de grelots, et du claquement des fouets dextrement manœuvres par les guides.

Le touriste pédestre, dur à la fatigue, médiocrement préoccupé du confort et de l'observance des conventions mondaines, s'isole volontiers. Vêtu de laine grossière, coiffé d'un chapeau mou à larges bords, chaussé de gros souliers ferrés, armé du bâton de noisetier à forte pointe d'acier, cher aux Pyrénéens, il évite avec soin les voies aristocratiques, où toutes les élégances et toutes les vanités aiment à se montrer.

Obéissant à l'attraction mystérieuse et invincible qui pousse l'alpiniste vers les solitudes de la haute montagne, c'est en suivant philosophiquement la rue d'Espagne, que je quittais Ludion, le 5 septembre 1897, pour me rendre aux Monts-Maudits. En entreprenant ce voyage, déjà accompli par moi tant de fois, j'avais un double but. D'abord je me proposai d'escalader de nouveau certains pics, formant la partie orientale du grand massif central des Pyrénées, afin de mieux connaître leur constitution géologique et d'étudier les traces des anciens glaciers. Ensuite mon intention était de compléter, par une nouvelle série d'expériences, mes recherches des années précédentes, pour tâcher d'élucider cette question si controversée du

parcours souterrain des eaux qui s'engouffrent dans le Trou du Toro.

La distance qui sépare la promenade des Quinconces du pont de Ravi fut rapidement franchie, malgré l'état lamentable dans lequel le terrible cyclone du 3 juillet 1897 avait mis le chemin. Ce chemin, qui conduit au Port de Venasque, une des trouées les plus fréquentées de la crête frontière, dans les Pyrénées Centrales, était demeuré fort longtemps dans un délabrement incompréhensible '. Pompeusement décoré du nom de « route muletière », cette importante voie publique n'était encore, en 1851, qu'un modeste sentier où deux cavaliers avaient grand'peine à passer de front. Quant aux chars de montagne, les seuls véhicules qu'on pouvait se risquer à faire circuler le long de ce chemin dangereux, ils parvenaient rarement sans accidents au terme du voyage.

Vers le commencement du second Empire on forma le projet de créer une route, par le Port de la Glère, afin de relier plus directement la partie montagneuse du département delà Haute-Garonne avec l'Espagne. La nouvelle voie, qui auraitemprunté une partie de l'ancienne, devait avoir 8 mètres de largeur, entre le jardin public de Luchon et

1. Au siècle dernier, les passages de la crête frontière étaient difficilement accessibles. D'Étigny, le célèbre intendant de la Généralité d'Auch, qui a doté les vallées inférieures et les plaines avoisinant les Pyrénées Centrales et Occidentales d'un réseau de voies de communication admirable, fit faire des études sérieuses pour faciliter les transactions commerciales entre la France et l'Espagne. Le 8 septembre 1764, le subdélégué, M. cte Lassus, lui rendait compte, en ces termes, de la mission d'étude dont il avait été chargé, avec le sousingénieur Cathérinot : « ...Après avoir visité le Port de Fos (?) nous nous sommes rendus à Bagnères-de-Luchon : là nous avons visité deux Ports, l'un qu'on appelle le Portillon, qui aboutit à la vallée d'Aran, et l'autre le grand Port qui vaà Benasque. Nous avons trouvé ces deux Ports très aisés à ouvrir ; il y a de la terre partout, à quelques escarpements près. M. Cathérinot a toisé toutes les parties, et il va pouvoir avoir l'honneur de vous remettre son travail... » (Archives Nationales, F. 14. N" 123.)

le hameau de Beauregard. Exécuté d'abord sur une faible portion de son parcours, ce projet parait avoir été définitivement abandonné vers 1864, époque à laquelle il fut sérieusement question d'établir un chemin de fer international de France en Espagne, par Saint-Béat et la vallée d'Aran. De l.Sol à 1864, l'État consacra une somme de 6,900 francs, pour l'élargissement et l'entretien de cette route muletière; mais l'exécution complète du nouveau tracé ayant paru difficile et fort coûteuse, surtout dans la région voisine de la crête frontière, le gouvernement renonça définitivement à la réalisation de l'entreprise.

En arrivant à l'Hospice ' de France, où mes bagages m'attendaient depuis plusieurs jours, je retrouvai mon guide habituel, Barthélémy Courrége, fidèle au rendezvous. Il venait de Los Montes-Malditos, où le jour même, avec son fils Janou, ils avaient accompagné un jeune et vaillant alpiniste au sommet du Pic d'Aneto (3,401 met.).

Obligés de subir la loi commune avant de tenter l'ascension, par suite dé la tempête qui les immobilisa pendant deux jours et deux nuits au milieu de celte sauvage région, force leur fut de se réfugier à la Rencluse- de la

I. 11 ne faut pas confondre ces Hospices avec le- Hôpitaux où l'un soigne les vieillards et les déshérités de la fortune. Ces hospices ou maisons hospitalières sont simplement des lieux de refuge pour les voyageurs qui fréquentent les passages difficiles et élevés des Pyrénées. Anciennement (xi° siècle 1 , ils furent administrés parles Frères de Saint-Jean-de-.Iérusalem chargés de secourir les personnes qui pouvaient se trouver en perdition dans ces gorges sauvages. Au xii" siècle, les chevaliers de Rhodes en prirent possession et. plus tard, les Chevaliers de Malte leur succédèrent. M. P. de Casteran, dans son étude sur les Traités de Lies et Passeries (Toulouse, 1897 a indiqué l'emplacement d'un certain nombre de ces hospices. Actuellement, — tout en conservant en parlie leur affectation hospitalière, — ceux qui restent debout ne sont plus que de vulgaires auberges.

2. Rencluse signifie une dépression du sol placée à la base d'un escarpement rocheux fortement redressé, au pied duquel les eaux se

Maladeta 1 où l'hospitalité se vend très cher, les ascensionnistes le savent.

Pour comble de malechance, ils n'eurent même pas la ressource de contempler la face harpagonesipie de l'hôte habituel de ce lieu sauvage. Le légendaire Sebastiano était absent; son fils, et une solide gaillarde, leur parente paraît-il, le remplaçaient avec avantage.

Ce n'est pas la première fois du reste que « l'hôtelier de la Rencluse » abandonne momentanément sa « résidence d'été ■. Il y a quelques années, pendant la dernière guerre carliste, le gouvernement français avait eu la précaution d'échelonner, à proximité de la frontière, des postes militaires pour empêcher les soldats de don Carlos de pénétrer, armés, sur notre territoire. Durant cette époque troublée, Sebastiano ne parut pas à la Rencluse.

Un des chasseurs de Vincennes cantonnés à Ludion, instruit de cette absence sans doute, franchit la frontière, avec armes et bagages, et alla sans façon élire domicile sous le célèbre abri de la Maladeta. A aucune époque, les

réunissent e! disparaissent sous terre. Celle-ci est désignée dans les livres sous la dénomination fautive de gouffre de Turmon; tandis qu'elle doit s'appeler gouffre, ou mieux encore abismo det Tormo. Les Axagonais la nomment ainsi parce que le mot espagnol Tormu signifie rocher en pointe ou rocher isolé.

1. Ce nom de Maladeta, qui n'a d'équivalent ni en espagnol, ni en italien, ni en Ira lirais, pas plus que dans aucun des idiomes parlés dans les Pyrénées, doit être vraisemblablement une déformation de Maladito adjectif espagnol hors d'usage), ou de Maldito, Maldita, participe passé, irrégulier du verbe Maldecir. On voit déjà, en 1720, la montagne de Maladele, ainsi francisée et par conséquent déjà dénaturée, figurée sur la carte militaire de Roussel. En 1744, le maréchal de Noailles la transformait encore en montagne Maladet. Puis, on écrivit Maladette, Malahitaet enfin, Maladetta. Cette dernière foTme, qui n'es! ni française , ni castillane, est encore plus fautive que les autres, car, comme l'a fait observer avec juste raison l'éminent géologue de Madrid, M. Mallada, aucune règle, dans la grammaire espagnole, ne penne! d'écrire Maladetta avec deux t.

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touristes n'avaient reçu si bel accueil, en arrivant à la Hencluse. En effet, notre jeune guerrier se montrait plein d'égards et de sollicitude pour les voyageurs. El, au moment du départ, il avait une façon particulièrement originale et persuasive de leur démontrer, carabine au poing, que, pour les mettre à l'abri des déprédations des malfaiteurs espagnols, leur bourse serait bien plus en sûreté dans sa poche que dans la leur. Les opérations financières de ce banquier d'un nouveau genre promettaient de devenir fructueuses, lorsqu'un lieutenant de sa compagnie eut la malencontreuse idée de venir surprendre notre héros dans son repaire. Seul, sans arme, le courageux officier catéchisa si bien le soldat déserteur, qu'il décida cet homme, dont la raison s'était un instant égarée, à rentrer avec lui à Ludion.

Le 6 septembre, à la première heure, je quittai l'Hospice de France, accompagné de Courrége et d'un jeune et vigoureux Espagnol, répondant au nom de Francisquét, chargé de porter mes appareils d'expérimentation.

La route du Port de Venasque, que nous devions suivre, est trop fréquentée pour avoir besoin d'être décrite. Cependant parmi les milliers de touristes parcourant chaque année ces parages, il en est bien peu qui se doutent qu'à chaque pas, à chaque détour du chemin, pour ainsi dire, les vieux montagnards pourraient évoquer un triste souvenir. Si les pierres parlaient, il n'y aurait pas un rocher, dans ce vallon sauvage, qui n'eût à raconter quelque incident tragique dont il a été le témoin. Mais pour retracer l'histoire complète des événements dramatiques et des dévouements ignorés qui se sont accomplis dans la petite vallée du Port de Venasque, un volume ne suffirait pas. Du reste je n'en ai pas l'intention et je me bornerai

1"2 COl'KSES ET ASCENSIONS.

simplement à signaler en passant, d'une façon concise, quelques faits parmi les plus saillants.

En sortant de l'Hospice, on descend par un petit chemin creux jusqu'au bord du ruisseau des Péssons ' Après avoir franchi ce torrent sur un pont rustique, le sentier sillonne une pelouse verdoyante où prennent naissance, à droite, le chemin qui conduit à la Cascade du Parisien et au Port de la Glère, el, à gauche, le sentier tracé en zigzag à travers les schistes ardoisiers, par lequel on peut tenter l'ascension difficile, mais dépourvue d'intirêt, du Pic de la Pique, dont la pointe dénudée s'élève, d'un seul jet, à mille mètres environ au-dessus de la vallée.

Cinq minutes suffisent pour atteindre la Carràou et le pont dét Péndjat-, ruiné ce dernier printemps. La passerelle, qui le remplace aujourd'hui, permet de traverser le torrent du Port de Venasque. C'est à cet endroit, sur la rive gauche, (pie fut retrouvé, l'an passé, le cadavre d'un guide espagnol, nommé Plèli, parti de la ville de Venasque en compagnie de trois compatriotes. Cet événement causa un grand émoi dans toute la contrée. Le drame eut son dénouement a. Toulouse, où le jury de la Cour d'assises, insuffisamment éclairé, acquitta les compagnons de l'infortuné Venasquais.

A quelque distance de ce pont, désormais célèbre, commencent les interminables lacets qui conduisent au Port.

Par une belle journée d'été, rien n'est curieux et pittoresque comme les longues caravanes serpentant à la file indienne à travers les âpres rochers de la montagne.

1. Voir.: Emile Belloc, Les sources de la Garonne. [Ann. du Chili Alpin Fiançais, année 1S96, p. 234 et suiv.)

2. Péndjat veut dire » pendu », carràou signifie « un petit chemin ».

C'est au bas de la Couma dé Béiré ' que se trouve la Labassa - dél Péndjat.

Du point culminant de la prairie fortement inclinée qui, de temps immémorial, porte le nom caractéristique du Péndjat*, le regard plane sur la vaste région pastorale de Roumïngàou et de Campsàouré, limitée à l'Est par les hauts reliefs du Val d'Aran.

Les lacets continuent toujours, et, une heure et demie après avoir quilté l'hospice, on passe à côté des ruines d'un ancien refuge", construit par les Ponts et Chaussées, et l'on arrive au pied d'une immense muraille appelée le Culêt . D'une échancrure naturelle, pratiquée dans cet escarpement, une jolie chute d'eau bondit en frémissant le long de la paroi rocheuse : c'est la cascade Courrége.

En sautant de pierre en pierre, on traverse de nouveau le torrent. Les lacets, plus raides et plus courts, zigzaguent péniblement contre les abruptes parois de YEscala 6 ,

1. Couma, •• coume », petit vallon dans un pli de terrain. Béiré, « verre ». Les pentes de la « Couine île Verre » sont très déclives et encombrées d'un énorme éboulis, c'est en somme un véritable couloir d'avalanches creusé sur le liane oriental de la montagne de Sajust. La tradition populaire a conservé le souvenir d'une épouvantable catastrophe qui eut lieu à cet endroit : une caravane, com- |io^ le muletiers espagnols et d'un grand nombre de mulets chargés de verreries qu'ils transportaient en Aragon, y l'u( surprise et engloutie par une avalanche de neige et de boue. De là le nom de « Coume de Verre ».

2. Labassa, lavassa, sorte de grande pierre plate dans le genre des » cadettes » qui servent au dallage.

3. Ce nom perpétue le souvenir très ancien d'une exécution capitale un affreux malandrin, convaincu d'un abominable forfait, fut pendu [péndjat) haut et court en ce lieu.

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