Cette maisonnette a été rasée par une avalanche en
.1. Culèt, paroi rocheuse, muraille qui barre le passage. [Voir mes Recherches et explora/ions orographiques et lacustres. Ann. du Club Alpin Français, p. i'JS, année 1894.]
11. Escala •< échelle ». Anciennement, l'on escaladait ce dangereux passage à l'aide de marches grossièrement taillées dans la roche vi vc .
et, non loin de la Raillo ' dét Culét, passage très redouté au moment des avalanches, on rencontrait naguère lé Caïllàou dé mitai Port -. C'était un énorme bloc de rocher qui, de tous les temps, avait été considéré comme le point de repère divisant exactement en deux parties la distance (7 kilomètres) qui sépare l'Hospice de France du Port de Venasque. Il est cité dans les actes publics, et je l'ai trouve mentionné dans un mémoire manuscrit, dressé vers 176 i, par Cathérinot, sous-ingénieur du Roy ■'.
Privé des points d'appui naturels qui le maintenaient en équilibre depuis plusieurs siècles, déchaussé à la base, lors de la récente rectification du chemin, ce « caïllàou » a lini par céder aux précipitations météorologiques, et, depuis 1897, il git misérablement au milieu (1rs lards inférieurs, en attendant d'être pulvérisé parla dynamite du cantonnier.
La montée se poursuit fatigante et monotone, jusqu'au t'u/i ilria Pala dira Hont'' puis, après avoir de nouveau traversé le torrent, on atteint le sommet, où se dresse verticalement le rocher connu de tous sous le nom de « l'homme ». Ce rocher, qui ne rappelle que très vaguement une silhouette humaine, il est presque inutile de le dire, est néanmoins un repère de premier ordre. Jamais
1. Raillo, raillère nu arraillère, ravin profond, amas de gros blocs arrachés aux montagnes, chaos.
■2. Caïllàou île mitât Port, » caillou de la moitié du Port ».
3. Toisé estimatif de la roule île Benasgue, depuis Baignères de Luchon jusqu'au somet du port, parle sieur Cathérinot, sous-ingénieur iln Roy. [Archives Nationales, F 14 , n" 123.]
i. l'iiln déni hont , « sommet de l'escarpement de la fontaine ». Pala, mot très usité dans les Pyrénées pour désigner un endroit plat, semblable à une pelle, ou plus généralement, la partie lisse et plus ou moins verticale d'un escarpement rocheux. Voir les explications que j'ai données à ce sujet, dans V Intermédiaire de l'AFAS, tome II, n- 15, 1W97. réponse 148, pages 106 et 107. — En patois luchonnais, le mot hont, et non pas liount, comme on l'écrit presque toujours, d'une manière fautive, signifie « fontaine ...
la neige ne le cache complètement, même en plein hiver; c'est donc un indice précieux pour le montagnard, auquel il révèle sûrement le seul passage praticable, même pendant la belle saison,
Après avoir franchi la Hourca (la fourche), on arrive dans une toute petite vallée, dont on ne pouvait, d'en bas, soupçonner l'existence. Ce vallon solitaire couvert de pierres détachées de la montagne, est connu soirs le nom de la traverse d'éras Càoudbrés (des chaudières). En effet, il renferme plusieurs excavations, remplies de neige et d'eau jusqu'au moment des fortes chaleurs.
C'est dans une de ces excavations que neuf chaudronniers aveyronnais, surpris par l'avalanche, périrent un jour, en revenant d'exercer leur industrie en Espagne; c'est pourquoi on le nomme" le Trou des Chaudronniers ».
C'est là encore, au milieu d'un amoncellement colossal de blocs arrachés au Pic de la Mine (2,737 met.), que se trouve la demeure dernière, ignorée des touristes, d'un jeune homme, habitant de Venasque, mort de froid en cet endroit sinistre dans les premiers jours de novembre 1897. Et, particularité curieuse, plusieurs fois observée du reste, le corps du malheureux garçon fut rencontré nu-pieds étendu sur la neige qui recouvrait le sol d'un vaste tapis glacé.
On se demande avec tristesse à quelles épouvantables angoisses obéissent ces infortunées victimes du froid; quelle aberration de l'esprit les pousse à jeter au loin leurs chaussures, précisément à l'heure où elles leur seraient le plus utiles? Apercevant sous leurs pieds, à portée de leurs yeux, le refuge sauveur prêt à les accueillir , sentant leurs forces décroître progressivement et se voyant perdus, sans espoir de secours, au milieu de ces effroyables solitudes, peut-être espèrent-ils arriver plus vite, au but suprême de leurs efforts, en se débarrassant de ce poids minime. Mais, hélas! il est infiniment plus probable qu'à
ce moment le pauvre abandonné a perdu en partie sa raison, et que ce n'est là qu'une manifestation des désordres qui commencent à troubler ses facultés mentales.
On sait du reste qu'au début, la congestion des centres nerveux est souvent marquée par une excitation intense qui se traduit en mouvements désordonnés. Il ne parait donc pas téméraire de supposer que ces désespérés, surpris par le froid sous l'action duquel ils vont succomber, irrités par une sorte d'anesthésie des extrémités qui paralyse leurs mouvements, se débarrassent instinctivement de leurs chaussures pour obéir à un impérieux besoin de locomotion.
Le célèbre aliéniste Pinel a cité le cas d'un malade qui éprouvait un indicible plaisir à se rouler tout nu dans la neige. Esquirol, parlant de la fameuse Théroigne de Méricourt, celle que Lamarlinc appelait « la Jeanne d'Arc impure de la place publique », raconte que pendant son séjour à la Salpêtrière, elle ne voulut jamais conserver aucun vêtement, et que « tous les jours, matin et soir, et plusieurs fois par jour, en plein hiver, elle arrosait soigneusement son lit, avec de l'eau froide, avant de se coucher ».
S'il est vrai, comme on le dit parfois, que le génie soit une des formes multiples de la folie, il faut citer encore l'habitude qu'avait Chateaubriand de marcher nu-pieds sur les dalles froides de son appartement, pour provoquer l'inspiration, lorsqu'elle était rebelle ou trop lenteà venir.
Pendant que mon esprit se livrait à ces tristes pensées, mon guide arrangeait de son mieux la misérable sépulture de l'infortuné Venasquais. Bientôt un colossal monceau de [lierres, s'augmentanl chaque jour des débris de la montagne, recouvrira ce modeste tombeau. En signe de commisération et pour nous conformer à l'antique coutume, nous ajoutâmes quelques cailloux au petit entassement sous lequel le pauvre enfant d'Espagne dort son
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La crête frontière franco-espagnole.
Chemin ei Port de Venasque. — Pie de la Mine. — Port de La Picade.
dernier sommeil, et nous nous éloignâmes silencieusement.
Dès que nous eûmes dépassé la Setra dét Bént (monticule du vent), nous arrivâmes à la Déseargada dét Bieill ' L'histoire de cette dénomination bizarre dont presque personne ne connaît l'étymologie est fort ancienne, puisque le sieur Cathérinot mentionne ce nom dans son devis estimatif déjà cité. Voici quelle en est l'origine, restée pour ainsi dire inconnue jusqu'à ce jour.
Autrefois, lorsque l'échanerure du Port de Venasque 2 (lig. I ) était à peu près impraticable aux bètes de somme, le transport des marchandises et des denrées alimentaires se faisait exclusivement à dos d'homme. Un jour, une bande de porteurs ou de contrebandiers aragonais, venant du côté deVenasque.lit ce qu'aujourd'hui l'on appellerait un record; il s'agissait de descendre du Port à l'Hospice de France d'une seule traite. Avant d'arriver à la serra det Bént, un ancien de la bande fut contraint de reprendre haleine et de déposer à terre son fardeau, trop lourd pour ses épaules affaiblies par les ans 3 . Et c'est là, depuis lors, la Déseargada dét Bieill, la décharge du vieux.
Le chemin muletier continue pendant un certain temps en palier, dominant la rive gauche de quatre petits lacs d'une limpidité merveilleuse. On les croirait remplis de saphir liquide tant leurs eaux paraissent bleues. La plus
1. Déseargada veut dire « décharge »; bieill signifie » vieux "
2. M. Sarthe, libraire-éditeur à Ludion, propriétaire des clichés de la Crête fontière et du pont de Vénasque, a bien voulu en autoriser la reproduction.
3. L'authenticité de ce récit m'a été confirmée par le père deB. Courrége, âgé de 85 ans, montagnard intrépide, très fier de la médaille qui lui fut donnée par le Club Alpin Français, en 1893, lors du congrès de Ludion, comme récompense pour les services rendus à l'alpinisme par ce vieux serviteur, durant sa longue carrière.
grande et en même temps la plus élevée de ces cuvettes lacustres, qui se dé versent l'une dans l'autre, est connue sous le nom de Boumdét capdét Port'. Bien que ce boum paraisse très petit, vu du chemin du Port, par suite du redressement des montagnes qui l'entourent et du manque d'échelle comparative, sa superficie avoisinait néanmoins 12 hectares, en 1894, époque à laquelle je l'ai sondé et exploré, et sa profondeur atteignait 47 mètres, en chiffres ronds 2 .
Malgré mes recherches, très soigneusement faites à l'aide de mon appareil de sondage à fil d'acier, et du bateau que j'avais fait monter tout exprès, les indigènes ne sont pas encore persuadés que ce lac ne communique pas directement avec la mer, comme le veut la tradition populaire, o Ce lac n'a pas de fond, me dit un jour un montagnard, rien ne peut flotter à sa surface, tout ce qui y tombe est immédiatement englouti pour l'éternité. Il renferme des richesses incalculables, car, jadis, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y tombât quelque mulet chargé d'or :J . Aucun n'a jamais reparu, et, si on le vidait, on pourrait recueillir les immenses trésors qui s'y sont accumulés depuis la création du monde. »
J'eus beau m'ingénier pour faire comprendre à cette âme candide que ce lac, situé à plus 2,000 met. d'altitude, ne pouvaitavoiraucune espèce de relationdirecte avec la mer.
1. Pour la signification du mot boum (lac), voir la note explicative île mes Recherches et explorations orographiques et lacustres... (Ann. du Club Alpin Français, p. 458, 21' vol., 1894.)
2. Emile Belloc, Nouvelles recherches lacustres faites au Port de Vénasque, dans le Haut-Aragon et dans la Haute Catalogne. (Assoc. française p. l'Avancement des sciences. — Congrès de Besançon, 1893.) Voir également les Recherches et explorations citées ci-dessus.
3. Deux choses ont pu motiver cette croyance populaire : premièrement l'existence, plus ou moins certaine, d'une mine d'or dans la région des Monts-Maudits, dont il sera question plus loin; secondement la contrebande très active qui s'est faite longtemps par le Port de Vénasque, notamment celle qui concernait l'importation en France des quadruples, des doublons et des onces espagnoles.
J'essayai vainement de démontrer qu'ayant navigué moimême pendant des journées entières sur ces eaux, elles n'offraient aucun danger. Ce fut peine perdue; l'entêté montagnard s'éloigna en hochant la tète.
Une autre légende s'attache au Boum dét cap dét Port, très redouté des montagnards, surtout au temps passé. Dans leur croyance naïve ils étaient fermement convaincus que ce lac était hanté par éras éncantadas (les fées). C'est en tremblant, avec mille précautions et sans faire aucun hruit, qu'ils passaient sur ses bords : malheur à l'imprudent qui par mégarde aurait fait rouler quelque pierre dans l'eau! Troublées dans leur repos, les ondines, surgissant impétueusement de leur impénétrable retraite, soulevaient des vagues énormes, et le voyageur disparaissait à jamais dans l'abîme insondable ! A quelques nuances près, cette légende enfantine est la même dans tous les pays. Un été où j'excursionnais du côté du lac des Quatre- Cantons, je me souviens avoir entendu dire qu'il y avait à Lucerne une ancienne loi qui interdisait sévèrement de lancer des cailloux dans le petit lac du Pilate ', car un seul fragment de rocher tombé dans ses eaux pouvait occasionner un orage capable de ravager la Suisse tout entière.
Une autre croyance populaire, également très vivace, veut que des animaux fantastiques habitent le boum du Port de Venasque. Quelques individus affirment y avoir vu des êtres monstrueux, dont le corps, semblable à celui des poissons, était pourvu de quatre pattes et d'une tête rappelant celle d'un jeune veau. Il se peut qu'un fond de vérité, grossi par l'imagination et l'amour du merveilleux, ait donné naissance à cette autre légende. Autrefois, la gent carnassière pullulait dans certaines parties des Pyrénées. Les loutres en particulier, ces pirates nocturnes dont malheureusement la race n'est pas encore complète-
1. Le lac- en question doit être probablement celui de Bùndlenalp, aujourd'hui desséche.
ment éteinte, causaient des ravages considérables dans les lacs et dans les cours d'eau. 11 suffit qu'à travers les lueurs crépusculaires du soir ou cellesde l'aube matinale, quelqu'un de ces malfaisants quadrupèdes ait été aperçu par hasard, péchant dans ces parages, pour que les montagnards, peu familiarisés avec leur forme , les aient pris pour des animaux surnaturels. Du reste, si la présence des loutres a pu être réellement constatée en ces lieux, il n'en faut pas davantage pour expliquer aujourd'hui l'absence complète de truites dans les lacs du Port.
Après avoir dépassé la traverse des Boums, le chemin vient buter, pour ainsi dire, contre la gigantesque muraille schisteuse que surmonte le sommet de Sauvegarde [Sobreguarda, °2,7S7 met.). Ici, l'on se croirait au bout du monde; la vallée semble fermée comme une impasse. A gauche, cependant, on devine, plutôt qu'on ne la voit, une sorte de fente existant dans la crête qui relie le Pic de Sauvegarde à celui de la Mine. Des lacets raides et courts s'engagent brusquement dans un couloir dont les parois sont formées de rochers à pic. Le sentier traverse un éboulis schisteux, croulant de toutes parts, qu'il faut péniblement escalader. Tranchée net dans le roc, la sombre coupure que le fameux neveu de Charlemagne aurait, dit-on, pratiquée avec sa Durandal, commence à se montrer. Un vent glacial, s'engouffrant rageusement dans l'étroite ouverture, semble défendre les approches de la crête frontière. Courbés jusqu'à terre, cramponnés aux rochers, rasant le sol pour ne pas mordre la pierraille, enfin, après mille efforts, nous atteignons le Port !
Le long de la route parcourue depuis l'Hospice de France, rien ne peut faire pressentir le changement à vue
Coupure «lu Port de Venasque.
Versant espagnol. — Lacs et montagnes de la vallée française du Port.
qui attend le voyageur en arrivant au Port '. Comme une vision féerique, un immense panorama se déroule inopinément devant lui. A ses pieds, un ravin, profond de 1,700 mètres, longe les noirs soubassements du massif glacé des Monts-Maudits. La neige s'étale partout. Il en manque, dit-on, dans les Andes et les Alpes en abusent, selon le comte Henri Russel -' ; ici il y en a juste assez pour donner à la montagne pyrénéenne un charme péné- Irant que l'on chercherait vainement autre part.
La lumière éclatante d'un jour sans nuages inondait de ses rayons le massif tout entier; tandis que, par la trouée de Venasque, où l'Ésera serpente en long ruban d'écume vers les plaines d 'Espagne, le ciel paraissait noir tant il était d'un bleu profond. A droite de l'énorme écliancrure, qui s'ouvre entre la Pique d'Albe (3,09(i met.), dernier sommet occidental des Monts-Maudits, le Port Bieill et le Port d'Éstaouas, on distinguait nettement les gorges granitiques de Ramoufla, montant auPerdiguero (3,220 met.) 8 , et les vastes champs de glace qui recouvrent par places le massif imposant de Lardana (3,367 met.), plus connu en France sous le nom de Posets.
1. Il y a peu do temps encore, une croix Je 1er scellée 'lin-; le rocher limitait les deux territoires français et espagnol, cette borne-frontière a disparu. Dans le Devis estimatif de lu roule de Benasque... dressé par Cathérinot. il est question d'une Croix de lerre ?' [sans doute de terre cuite'. Voici du reste le passage en question : <• Depuis la croix de terre, limite de la France et de l'Espagne, baisser le somet du Port d'une toise trois pieds dans le rocher, sur deux toises de largeur et sur cinq toises de longueur, ce qui fait = 15 toises cubes... à douse livres la toise, l'ait cent quatre-vingt livres... cy... ISO 1. »
*2. Comte Henri Russell, Souvenirs d'un montagnard. Pau. 1S88.
:i. L'origine probable île ce nom est le mot espagnol perdiz, perdrix. 11 y a en etl'et, ou plutôt il y avait naguère, au dire des indigènes, abondance de perdrix blanches dans ces parages. En tous cas, il n'y a aucune raison pour écrire perdighero, comme le font ton- les écrivains français, car la forme espagnole régulière perdiguero ne comporte pas d'autre prononciation que celle qu'on a voulu donner à o« nom en y substituant Vh à l'e.
Vers le Sud-Est, les glaciers de la Maladeta et d'Aneto, ruisselant sous les brûlants rayons du soleil de midi, formaient un décor grandiose, dont la vaste perspective festonnait l'horizon à plus de 3,400 mètres d'altitude.
Pendant que mes regards erraient à l'aventure d'un bout à l'autre de l'immense tableau, les souvenirs assaillaient en foule mon esprit, et je me demandais de quelle argile étaient pétris les hommes intrépides qui avaient eu l'audace de choisir ces sauvages contrées comme champ de bataille.
Il faut avoir fréquenté ces parages aux approches de l'hiver et au moment de la fonte des neiges comme je l'ai fait moi-même dés ma jeunesse, pour comprendre tous les dangers qui menacent sans cesse l'être humain assez hardi pour traverser la frontière, à cette époque de l'année. Cela n'empêche pas que, durant l'interminable guerre de succession au trône d'Espagne, si vaillamment soutenue par la France et l'Espagne, contre les puissances coalisées, au début du xvnr 3 siècle, nulle part la lutte ne fut plus ardenle que dans les Pyrénées Centrales. Si les populations de la Vieille et de la Nouvelle-Castille donnèrent à nos armes un concours actif et dévoué, en combattant pour le triomphe de la cause de Philippe V, il en fut tout autrement de nos voisins immédiats de Catalogne et d'Aragon, qui, au contraire, défendirent avec acharnement les prétentions de l'archiduc Charles d'Autriche.
Quelques renseignements rapides, puisés à des sources authentiques, relatifs à ces événements peu connus, ne sont peut-être pas ici hors de propos '
1. Je liens à adresser tous mes remerciements à M. le lieutenant colonel L. Krelis, notre collègue de la Section de l'Isère, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle il m'a autorisé à consulter les documents déposés aux Archives historiques du Ministère de la Guerre, concernant les événements militaires qui ont eu lieu dans les Pyrénées Centrales, au commencement du xvm" siècde.
DE liAGNÈRES-DE-LUCHON ATX MONTS-MAUDITS. 27
Pendant cette guerre — à la faveur de l'ancien traité international de Ligas et Patzarias ou Passerias*, qui garantissait, même en temps de guerre, les échanges el les transactions commerciales entre les populations des hautes vallées frontalières franco-espagnoles, — l'ennemi trouvait facilement à se ravitailler. Des espions avérés, soi-disant marchands, mais en réalité agents de l'archiduc d'Autriche, circulaient librement, même avec impudence, sur notre territoire. Ces hommes, tout dévoués au prétendant allemand, gênaient considérablement les opérations militaires dirigées en Catalogne parle duc d'Anjou, Philippe II d'Orléans, roi d'Espagne, par le duc de Berwick, et particulièrement celles que le duc de Vendôme devait entreprendre un peu plus tard contre le feld-maré* chai autrichien, Guido Ubaldo Slahrenberg et les Impériaux 2 .
Pour mettre un terme à cet état de choses, le duc d'Orléans fit suspendre provisoirement, pendant le siège de Tortosa, les effets du « Traité des Lies et Passeries ' ».
1. Les traités de Ligas el Passerias,.ioni le nom est presque inconnu aujourd'hui, même dans les vallées qui en ont le plus bénéficie, sont cites tout au long' par les anciens auteurs. C'est en 1315 — quant à celui qui nous occupe en ce moment, — que lurent accordés, par Bertrand comte de Comminges, les privilèges dont, deux siècles plus tard, les délégués des vallées frontalières réglementèrent entre eux l'usage par la convention du Plan d'Arrem 22 avril 1513 — Tout récemment, sous le titre de Traités internationaux de Lie. et Passeries. \Reeite îles Pyrénées, tome IX, 1897 , M. Paul de Casteran a résume, dans un travail d'un très haut intérêt, l'histoire de ces conventions. — M. Jekn Bouhdette, l'infatigable historiographe du Labédii et de la liigorre, a également consacré un long mémoire à ['Histoire du Tribut des Médailles payé par la vallée d'Aspe. Paris,
2. M. le baron de Lassus a donné dans la Renie de Comminges, 1893-96, une série d'articles fort remarquables concernant Les guerres dit dix-huitième siècle sur les frontières du Comminges, du Couserans et des Quatre Vallées.
3. D'après M. de Lassus, l'ordonnance aurait été notifiée et affichée à Saint-lieat. le 20 juin 1708. Je n'ai pas su trouver cette ordon-
En outre, il fut décidé que l'on s'emparerait des vallées d'Aran et de Yenasque, afin de « devenir maitres des communications entre la France et la Catalogne, par le centre des Pyrénées 1 ».
\près quelques rencontres heureuses, le comte d'Estaing investit Venasque, avec un corps de troupes d'environ 3,000 hommes composé d'Espagnols et de Français. La ville céda facilement, mais le château, fortement défendu, résista pendant trois mois. Harcelé jour et nuit par les Miquelets, n'ayant pu réussir à faire franchir la frontière à une seule grosse pièce d'artillerie, à cause du mauvais état des chemins, d'Estaing fut ohligé d'abandonner le siège, et le 15 juin 1709 il battit en retraite.
Deux ans s'écoulèrent. Ne voulant pas rester sous le coup d'un échec qui pouvait avoir de graves conséquences, le duc de Vendôme résolut de prendre Venasque coûte que coûte, afin d'enlever aux Miquelets leur quartier général' 2 , Mais, pour s'emparer de la forteresse, il fallait des canons et le seul passage pouvant permettre à l'artillerie de franchir la frontière était le Port de Venasque. Malheureusement, nous l'avons vu plus haut, le sentier
naine aux Archives nationales, dans la série G 7 , carton n° 396, qu'il indique comme devant la contenir; seulement j'ai remarqué une lettre, portant la date du 20 juin, signée Soulle Saint-Besin, dans laquelle il est question des ordres donnés par le duc d'Orléans. Les lettres de l'intendant Le Gendre au contrôleur général, notamment celles du 11 juillet et du 4 août 1108, établissent du reste que Le Gendre fut directement chargé de rendre cette ordonnance.
Le commerce avec les Aragonais et les Catalans, qui avait été interrompu pour deu.r mois seulement, fut rétabli, par Le Gendre, dans les premiers jours du mois d'août 1708. (Archives nationales, G 7 , n° 397, Lettres de Le Gendre à Démaretz, 11 juillet et 4 aoùl, 1708.)
1. Copie d'une lettre du duc d'Orléans à l'intendant Le Gendre. (Archives nationales, carton G 7 , n° 396.)
2. Lettre de Rozel au ministre de la guerre, 28 mars 1711. Archives historiques du Ministère de la Guerre, V. 2:t, 28.
DE BAG.NÈRES-riE-LlCUO.N AUX MONTS-MAUDITS. 29
qui conduisait au Port était, pour ainsi dire, impraticable aux bêtes de charge. Quoique insurmontable, du moins en apparence, la difficulté n'était pas de nature à faire reculer ces soldats résolus. Si les canons ne peuvent être montés d'une seule pièce jusqu'au Port, on les mettra en morceaux qui seront transportés sur des traîneaux et l'on passera.
Voici du reste comment s'exprime, à ce sujet, le commissaire d'artillerie, chargé par le duc de Vendôme d'étudier le projet du nouveau siège de Venasque ' : « Le S r de Fonteneau s'étant transporté sur les lieux, il a trouvé les chemins très difficiles depuis Bagnéres de Luchon, qui est au pied du port qui signifie col de montagnes des Alpes, les chemins n'ayant pas, en plusieurs endroits, plus d'un pied et demy sur le rocq en zigzague de trois à quatre toises de longueur de tirage, et montagne sur montagne fort élevées et escarpées, et des précipices de chaque costé. »
On peut élargir ces chemins, mais M. de Funleneau estime que mille hommes, protégés par des troupes de soutien, travaillant pendant quinze jours, seraient à peine suffisants pour permettre aux canons de douze de franchir le Port. Pour transporter trois canons de douze jusqu'à Venasque, par ces effroyables chemins, la dépense ne devait pas s'élever à moins de 15,000 livres. Afin d'éviter ces frais énormes, M. de Fonteneau propose de prendre deux pièces de canon de douze ou de seize dans l'arsenal de Rochefort, il les ferait a scier en sept parties, et ensuite il disposerait toutes ces parties par une entaille », de manière à les emboîter les unes dans les autres, ce qui ne ferait rien perdre au canon de sa force. « Il demande pour cela huit jours, et, afin que le canon
1. D'après une copie du projet (avril 1711) dressé par M. de Fonteneau, ingénieur d'artillerie chargé d'aller reconnaître les lieux, avec un détachement de dragons à pied. (Archives nationales, G", n" 398.)
ayt autant de force et de solidité, il fera mettre aux deux extrémités du canon deux gros liens de fer qui se rapporteront les uns aux autres par quatre barres de fer qui seront aux quatre costés du canon. » Il offre d'en faire l'épreuve à Rochefort avant l'envoi; si elle ne réussit pas, il n'en coûtera que la dépense du sciage, puisque le métal restera toujours à la fonderie... « Le S r de Fonteneau fera faire des madriers montés sur des roulettes que l'on pousse devant soy, et d'autres qui se portent en faveur d'un arc boutant, pour couvrir les travailleurs... »
L'idée était hardie, elle fut approuvée par le roi d'Espagne, Philippe Y, et par le duc de Vendôme; seulement le transport de ces pièces d'artillerie, depuis Rochefort jusqu'à Venasque, demandait au moins 23 jours. Voici, d'après M. de Fonteneau, l'itinéraire qu'il 'fallait suivre :
lie Rochefort à Roy an. . . i jour
— Royan à Bordeaux . . . , 2 juins
— Bordeaux à Toulouse. . . . . lu —
— Toulouse à Luchon. .7 —
— Luchon à Venasque 3 —
Total. . , 23 jours.
Pour quelle raison ce séduisant projet ne fut-il pas exécuté? Je l'ignore 1 , toujours est-il que le 9 août 1711,1e duc de Vendôme, mandait — de Saragosse — à Le Gendre : << Nous avons pris le château d'Arens 2 , malgré lesdilicultés
1. Le comte du Rosel ou de Rose! (il signait tantôt d'une manière tantôl de l'autre mais jamais avec un ., bien que ce soit l'orthographe officiellement adoptée) n'étant pas partisan de ce projet, sans doute parce qu'il n'en était pas l'auteur, le fit probablement échouer. Il écrivait, de Montauban, au Ministre, le 3 juillet 1111 (Arch. du ministère de la Guerre, V. 2,329; « Je suis toujours persuadé que le canon du sieur Fonteneau ne saurait réussir... »
2. D'après la Contribution à la carte des Pyrénées espanoles de notre collègue, M. le comte de Saind-Saud, Aren est situé à 693 met. d'altitude.
qu'il y avait d'y faire mener du canon, j'espère que nous n'en trouverons pas davantage pour le conduire à Venasque 1 ... » ; et le 23 août, dans une autre lettre, datée cette lois de Lérida, il disait à l'Intendant général : « M. le marquis d'Arpajon partira le 26 et arrivera le 30 à Arens 2 avec les troupes que je lui ay données pour cette expédition, je ne sçaurais vous dire précisément le tems qu'il employera pour aller à Benasque, la difficulté qu'il trouvera à faire les chemins pour l'artillerie en décidera'. »
Pendant ses préparatifs, M. de Boissière, brigadier d'infanterie chargé du commandement des milices, visitail les frontières et établissait au débouché des principaux passages des postes, pour arrêter toutes les marchandises venant de France l .
« Pour garder efficacement nos frontières, disait-il, quatre bataillons et un régiment de dragons ne sont pas de trop... On a bien ouvert des négociations secrètes avec le gouverneur de Venasque, dans le but d'obtenir sa soumission à Philippe V, et la reddition de la place. Les pourparlers prenaient une tournure favorable, et l'on espérait gagner la partie ; mais, au plus fort de l'intrigue, est arrivé tout à coup un lieutenant-colonel allemand, avec des ordres de l'Archiduc. Il a fait échouer toute tentative d'accommodement ... »