Archives du Ministère de la Guerre, V
5. Mémoire adressé à M. Le Gendre, 9 juillet 1711. Je n'ai pas trouvé cette pièce aux Archives nationales, dans le carton G". 398), comme l'indique M. de Lassus, mais j'ai découvert un document à peu près semblable — annexé à une lettre que de Boissières écrivait
Le 20 août, plus rien ne passait la frontière. Le marquis d'Arpajon, qui connaissait parfaitement le pays et était « dans le train des conquestes », fut chargé, par le duc de Vendôme, du commandement des troupes du nouveau siège de Venasque 1 .
M. d'Arpajon partit de Lérida le 29 août, à onze heures du soir, avec trois mille hommes à pied, et à cheval, tant Espagnols que Français, et tout ce que le duc de Vendôme possédait de plus actif et de plus entendu comme ofûciers d'artillerie-. Ses pauvres soldats, presque nus ou velus comme des loqueteux, eurent à supporter, pendant onze jours, de pénibles épreuves en traversant les montagnes et Las Escalas de Sopeira pour atteindre Venasque. « C'est une chose incompréhensible, écrivait d'Arpajon à Le Gendre ', comme on a pu amener du canon jusqu'icy... Je suis arrivé cette après-dinée devant Venasque, avec cinq mille homme de troupes Françaises et Espagnoles, pour en faire le siège. Mes malheureux soldats sont nupieds et meurent de faim. J'espère que vous me viendrez voir et que vous mettrez l'abondance dans mon camp, ayant un extrême besoin de farine, d'argent et de souliers, pour notre infanterie qui nous en demande à toute outrance... »
De son côté, de Rozel, commandant en chef des milices et des troupes cantonnées dans les vallées françaises, établit son quartier général à Luchon. Afin d'assurer les
au ministre Voysin, datée de S' Gaudens, le 2 juillet 1711, — dans les Archives historiques du Ministère de la Guerre, V, 2,329.
1. Lettre du comte de Xoailles au Ministre secrétaire d'État de la guerre. A. F. Voisin, 23 août 1711. (Archives du Ministère de la Guerre, V. 2,329.)
2. Lettre du duc de Vendôme à Le Gendre, datée de Lérida. 23 août 1711. (Copie.) Archives nationales, G 7 , 398.
3. Lettre de d'Arpajon à Le Gendre, datée de Venasque, 10 septembre 1711. à 10 heures du soir. Archives nationales, G 1 , 398.
communications entre les Hospices de Luchon et de Venasque, où des baraquements avaient été construits pour le logement et les approvisionnements, il fit installer des postes sur les crêtes des Ports de Venasque, de la Picade et de la Glère. « De nos jours, dit le baron de Lassus, les touristes de Luchon qui vont au Port de Venasque et de la Picade admirer les sauvages beautés de la Malade (a. sont loin de se clouter que, sur les mêmes pentes escarpées où ils ne s'imaginent pas être montés sans fatigue, il y a deux siècles des bataillons de 5 àtiOO hommes ont campé jour et nuit, harassés par les marches et les contremarches, toujours sur le qui-vive, le plus souvent nu-pieds et les uniformes en lambeaux, supportant le froid et la faim, attendant résignés pendant des journées entières le morceau de pain qui n'arrivait pas... »
Le 1 i septembre un violent combat fut livré au Port de la Picade, par l'infanterie régulière et les arquebusiers de montagnes, commandés par le chevalier de Tessé, contre les Miquelels espagnols qu'ils taillèrent en pièces. Les Français installèrent leur bivouac sur les positions abandonnées par l'ennemi, depuis le Pas de l'Escalette jusqu'au Port de Venasque.
Pendant ce temps, de Rozel, tranquillement cantonné à Luchon, sans se douter de la terrible surprise qui lui était réservée pour le lendemain, écrivait au ministre de la guerre, le 15 septembre, que lasituation était excellente et que toute la frontière était à l'abri d'un coup de main.
Après avoir été chassé des environs de Venasque par d'Arpajon, le comte de Taff, colonel à l'armée de l'Archiduc, s'était réfugié au pont de Suert, situé à S70 mètres d'altitude, dans la vallée du Rio Noguera Ribagorzana. Parfaitement renseigné sur la position de Rosel et sachant le petit nombre des soldats qu'il avait avec lui, il traversa le val d'Aran à marches forcées, franchit le Portillon de
3i COURSES ET ASCENSIONS.
Burbe pendant la nuit du 13 au 16 septembre, et, au point du jour, vint tomber à l'im'proviste au milieu du quartier général de Rozel.
Accompagné d'un très fort contingent de vieilles troupes que Stabrenberg lui avait envoyé, le colonel autrichien n'eut pas de peine à culbuter les miliciens qui occupaient le Portillon ainsi que les deu\ compagnies qui étaient cantonnées dans le village de Saint-Mamét. Luchon, dégarni, ne pouvait résister aux envahisseurs et fut mis à sac. Les soldats du féroce Allemand, exécutant trop bien les ordres sanguinaires de leur chef, mirent tout à feu et à sang. Surpris dans leur sommeil, atfolés de terreur, un très petit nombre de Luebonnais parvinrent à se soustraire par la fuite au massacre général.
Réveillé en sursaut par le bruit du combat, Rozel, à demi nu, monte à cheval, rallie ses cavaliers, et essaie de charger; mais déjà le désastre est complet, et il ne lui reste plus qu'à battre en retraite 1 .
Lorsque les Impériaux eurent tout détruit par le fer el le feu; lorsque la ville de Luchon — el les six villages qui l'environnaient — ne forma plus qu'un monceau de ruines, que tous les approvisionnements de l'armée eurent été saccagés, les soudards de l'archiduc d'Autriche s'empressèrent de repasser la frontière en poussant devant eux un énorme butin.
En même temps que ces horribles scènes de pillage el de tueries s'accomplissaient dans la vallée de Luchon, avec
1. L'Intendant Le Gendre, qui donnait ces détails dans une lettre rulressée au Contrôleur général Desmaretz. le 16 septembre 1711 (Archives nationales. G 7 , 398), ajoutait : « C'est un miracle que je ne me suis pas trouué à Bagnères, où il m'en auroit coûté fort cher, ayant auuec moy tout mon équipage et ma vaisselle d'argent, mais comme j'auois preueu l'orage, je m'estois retiré à Montrejeau, où M. de Rosel m'est venu joindre auec ses troupes en bon ordre... »
une rapidité foudroyante, Venasque, « un des meilleurs châteaux de l'Europe, qui avait toujours passé pour imprenable 1 », tombait entre les mains de nos vaillants soldats ï .
Les limites imposées au présent article m'obligent à passer sous silence un certain nombre d'autres événements militaires, accomplis dans la région, depuis la fin de cette guerre... Mais il en est un, beaucoup plus récent, que je tiens à raconter, car je le crois inédit.
A la suite d'un pronunciamiento, il y a une trentaine d'années, les républicains, commandés par le général Contreras 3 , si je ne me trompe, furent refoulés par les réguliers espagnols, vers la haute vallée de Venasque et acculés à la Pena Blanca. Une vive fusillade, qui dura toute la journée, les obligea à passer la frontière pour aller chercher leur salut en France. Arrivés au Port de Venasque, un aide de camp du général, dont la carabine était restée chargée, s'obstina à revenir sur ses pas pour abattre encore un frère ennemi. Malheureusement pour lui il 'fut aperçu, et, avant qu'il eût le temps de presser la détente, une balle retendait raide mort. Le corps de l'officier fut rapidement enlevé, mis dans un sac, solidement attaché sur un mulet et transporté ainsi à Luchon. L'enterrement eut lieu le lendemain et notre aimable et très distingué collègue, M. le D r Ferras, qui m'a confirmé ce récit, se rappelle avoir vu le général « ganté de blanc, la moustache mouillée de vraies larmes », suivre, d'un air désolé, le triste cortège de son fidèle ami.