I. Voir l . t note page
rieuse, bien que nul n'ait encore songé à la faire connaître.
La croyance populaire prétend que cet abîme, qui s'offre au regard sous la forme d'un puits très profond, renferme une mine d'or. On dit que le précieux métal, recueilli anciennement par les orpailleurs dans les alluvions de la Garonne, non loin delà Broquère ', n'avait pas d'autre origine 2 . On affirme également que la famille Pontaron, une des plus anciennes de Venasque, devait sa brillante fortune à la découverte fortuite de celte mine d'or, et on ajoute même que les beureux possesseurs de ce nouveau Pactole l'exploitaient clandestinement, ne voyageant que la nuit, afin de ne pas divulguer leur secret. C'est au Port de Venasque, passage autrefois redouté, que l'on faisait franchir la frontière au minerai. De là il était directement transporté à Toulouse, puis vendu à la Monnaie, et finalement transformé en lingots.
J'ai déjà dit, au commencement de cet article, combien était invétérée la croyance que le Boum dét Cap del Port
\. L'exploitation de ces sables aurifères durait emure au début de notre siècle (1814-181S). D'après le baron Dietrich [Description des ailes de minerai... îles Pyrénées, tome 1, 1786), les orpailleurs de l'Ariège et de la Garonne pouvaient récolter jusqu'à 200 marcs à 22 de fin par campagne, que la Monnaie de Toulouse leur achetait à raison de 22 livres l'once de paillettes.
Si le lavage esl abandonné aujourd'hui, disait l'ingénieur J. François Annules des mines, t. XVIII, avril 1840), il ne faut pas attribuer cet abandon à l'appauvrissement des alluvions, mais h l'exiguïté du bénéfice, par suite de l'augmentation du prix de la main-d'œuvre.
Dans un travail très documenté sur Les mines d'or de la France. Paris. ISIlli, p. 61, M. F. Castelnau, ingénieur des mines, dit qui' » les archives du département des Pyrénées contiennent des documents remontant au xn" siècle ou il est question de concessions relatives à la recherche île l'or, notamment celles délivrées sous les rois d'Aragon ».
2. Au sujet de cette prétendue origine, je dois faire les plus expresses réserves, les eaux de l'Agttjero île Tara devant se déverser, selon toute apparence, dans le bassin del rio Noguera Ribagorzana et non pas dans celui de la Garonne.
renfermait des trésors incalculables. Ce deuxième récit me semble expliquer suffisamment l'origine de la légende des monceaux d'or tombés accidentellement, et enlouis par las Encantadas dans les profondeurs du lac du bout du Port.
Malgré les convoitises qu'excitait le gouffre fascinateur de la Forcanada, personne n'osait y pénétrer, tant était grande la terreur superstitieuse qu'inspirait cette excavation mystérieuse, dontl'entrée, disait-on, était défendue par une puissance surnaturelle. Cependant, vers 1813, quatre Luchonnais intrépides résolurent de tenter l'aventure. L'histoire populaire locale nous ayant transmis les noms de ces courageux citoyens, je m empresse de les livrer à la postérité. C'étaient : Guillaume Marquizeau, doucheur a l'établissement thermal, grand amateur de mines, François Tajan, ancien soldat d'infanterie légère, qui avait pris part à la prise de Constantine, Nato et Argarol '.
Arrivés devant le puits de la Forcanada-, ils décidèrent que Marquizeau descendrait le premier, à l'aide d'une corde qu'ils avaient emportée J . Marquizeau, fortement cramponné ;i la corde que tenaient solidement ses robustes compagnons, descendit bravement dans l'abîme. Tout alla bien d'abord, mais à un certain moment, fatigué sans
1. Selon toutes probabilités, ces deux derniers devaient être le célèbre chasseur d'isards Pierre Itedonnet dit Nato, et Juan Surs dit Argarot, guide renommé de la région luchonnaise, qui, avec Bernard Ursule et un homme de Luz nommé Pierre Sanie, accompagnèrent, en qualité de guides, l'officier russe de Tchihatchefl et le botaniste Albert de Franqueville, lorsque ces explorateurs firent la première ascension du Pic d'Aneto, le 20 juillet 1842.
2. Quelques Luchonnais sont persuadés qu'il existe une galerie souterraine conduisant directement au fond du puits, c'est-à-dire à la mine d'or. L'entrée de cette galerie, que plusieurs individus ont vainement tente de retrouver, aurait été murée et la végétation empêcherait d'en découvrir la trace.
3. Cette corde avait 200 empans. L'empan valait 8 pouces; il fallait 4 empans et demi pour faire un mètre.
doute de touroyer sur lui-même en tous sens, croyanl trouver le sol solide sous ses pieds, Marquizeau lâcha la corde. Le puits était profond et le malheureux fut lancé dans le vide. Il poussa un cri terrible; ses compagnons épouvantés entendirent encore, pendant quelques instants, les gémissements du pauvre Marquizeau, puis un grand silence se fit...
Cependant tout n'était pas encore fini pour Marquizeau. Par un hasard providentiel, il avait rencontré dans sa chute une saillie rocheuse, et il y était resté suspendu comme par miracle. Lorsque la première émotion fut calmée, il se ressaisit et se mit de nouveau à appeler à Uaide.
Ses cris désespérés glaçaient ses compagnons, mais que faire? L'abîme était profond et la corde trop courte; menacé d'être enterré vivant, Marquizeau n'avait plus qu'à mourir.
Affolé, perdant la tète, Argarot voulut fuir pour se soustraire à ce spectacle terrifiant; mais Tajan, chasseur intrépide et résolu, ne lui laissa pas le temps de faire un pas. Saisissant brusquement son fusil, il mit en joue son ami et lui dit: Et que bou/jo qu'éit mort (celui qui bouge est mort). Puis, montrant le gouffre d'un geste énergique, il ajouta : <• Marquizeau est là, il faut le retirer. Nous sommes venus quatre, quatre nous reviendrons ou nous périrons tous avec lui. »
Pendant ce temps les affres de la mort torturaient le malheureux Marquizeau qui, désespérément cramponné au rocher, entendait gronder sous ses pieds, à une assez grande profondeur, un torrent invisible
D'en haut, ses amis tachèrent de faire parvenir jusqu'à lui quelques paroles d'espérance et, sans tarder, ils se mirent à l'œuvre pour essayer de le sauver. Nato, bientôt suivi de Tajan, descendit en s'accrochantaux aspérités de la paroi rocheuse, et tous deux finirent, après des efforts
ii COURSES ET ASCENSIONS.
inouïs, par atteindre l'entablement d'une petite corniche située en contre-bas de l'orifice du puits. Bien que de cet endroit la distance qui les séparait de Marquizeau fût notablement diminuée, la corde était encore trop courte. Ils la dédoublèrent, sur une certaine longueur, et, au risque de la voir se rompre sous le poids du fardeau humain qu'il fallait remonter, ils ajoutèrent les torons bout à bout.
Cette fois, les brindilles de chanvre arrivèrent enfin jusqu'à la victime. Marquizeau les saisit avec toute l'énergie du désespoir, et, quelques minutes après, il était hissé jusqu'au bord de l'abime.
L'émotion éprouvée par ces hommes, habitués cependant à tous les dangers de la montagne, avait été si violente, qu'ils revinrent à Luchon en courant comme des fous et sans échanger une seule parole.
La légende de l'or était encore trop vivace dans le pays, pour que ce dramatique événement ne lui donnât pas un nouveau regain de popularité. Racontée avec ce luxe de détails dont les Méridionaux sont parfois si prodigues, l'ancienne légende était bien faite pour piquer la curiosité. Aussi n'était-il pas un étranger en villégiature à Luchon qui ne manifestât le désir d'aller voir la fameuse mine d'or. Mais ceci ne satisfaisait les guides qu'à moitié. Pour aller de Luchon au gouffre de la Forcanada, c'est-à-dire au véritable Agujero del Toro, et en revenir dans la même journée, il faut compter, au minimum, de quinze à dixhuit heures de marche effective, soit vingt à vingt-deux heures avec les arrêts, si l'on ne veut coucher en route. Afin d'obvier à ce désagrément, on dit que les guides bichonnais se souvinrent fort à propos qu'un de leurs devanciers, né sans doute, comme eux, non loin des bords de la Garonne, avait eu depuis longtemps déjà l'idée géniale de baptiser le gouffre du Plan Ayguallud « Trou du Toro ».
Par ce moyen la course se trouvait raccourcie de cinq bonnes heures.
La supercherie réussit à merveille, et, voilà plus d'un demi-siècle, chaque fois qu'un voyageur veut aller au « Trou du Toro », qu'on le conduit imperturbablement au Plan Ayguallud. A l'heure actuelle, il n'est peut-être pas un alpiniste, pas un géographe, pas un écrivain, y compris même la plupart des guides, qui ne soient persuadés que le véritable «Trou du Toro» est réellement situé au pied de la Maladeta.C'eslainsi, dans beaucoup de cas, que secréent les légendes et les erreurs persistantes de la géographie.
Je ne recommencerai pas la description de ce gouffre célèbre du Plan Ayguallud, que l'on trouvera dans notre dernier Annuaire 1 , et je dirai simplement que, pendant que mes hommes préparaient le campement pour la nuit, je m'apprêtais à recommencer une uouvelle série d'expériences pour voir s'il était possible, cette fois, de déterminer le point de sortie des eaux qui disparaissent au Trou du Toro.
Au lieu d'employer de la fuchsine, comme l'an passé, j'avais fait provision cette fois d'une assez forte dose de Iluorescéine, colorant très puissant, analogue, pour ne pas dire semblable, à celui qui, sous le nom d'uranine, a donné de si bons résultats à M. le professeur G. Marinelli, de Florence-, ainsi qu'à MM. G. de Agostini et Ûlinto Marinelli 3 , et à notre ami, M. E.-A. Martel '.
1. Emile Belloc, Les sources de la Garonne. [Annuaire du Club Alpin Français, Paris, 1896.)
2. G. Marinelli, Veterminazione di correnli sotterranee a mezzo <li sostanze coloranti. Venezia, 1894.
3. G. De Agostini e Olinto Marinelli, La comunicazione sotterranea fnt il can. d'Amie lu Pollaccia, 1894.
in.. Studi idrografici nella valle superiore délia Turrile Secca nelle Alpi Apuane, in « Rie. Geogr. Uni. » dir. da G. Marinelli, maggio
i. E.-A. Martel, Sur la contamination de lu source de Sauve {Gard) .
4(i COURSES ET ASCENSIONS.
En outre, j'avais fabriqué, tout spécialement pour cette expérience, une centaine de flotteurs, peints aux couleurs franco-espagnoles, afin d'attirer l'attention de ceux qui les apercevraient, après l'accomplissement de leur trajet souterrain. L'enveloppe en liège de ces flotteurs renfermait un tube en verre, hermétiquement bouché, à l'intérieur duquel une carte postale, soigneusement roulée, avait été préalablement introduite.
Les deux faces de la carte postale portaient, d'un côté, mon adresse et, de l'autre, une note très brève, imprimée en espagnol et en français.
Pour rendre ces lièges flottables à différentes profondeurs, j'avais eu le soin de les lester, inégalement, à l'aide de fragments de tubes de plomb. Ils furent jetés à l'eau et je ne quittai la place qu'après les avoir vus disparaître sous terre.
Que sont-ils devenus?... Sont-ils enfouis pour jamais dans les entrailles du sol, ou reparaîtront-ils un jour à la lumière? L'avenir nous l'apprendra... peut-être. En attendant, je serai très reconnaissant à toute personne qui trouverait un ou plusieurs de ces petits appareils, de vouloir bien mettre à la poste la carte postale, après y avoir inscrit tous les renseignements qui lui paraîtront utiles.
Je ne dois pas quitter le Trou du Toro sans dire que le fond du gouffre s'était profondément modifié depuis ma dernière visite ; les inondations de la fin du printemps dernier l'avaient en partie bouleversé. La petite nappe limpide qui baigne le pied de la falaise transversale ', sous laquelle les eaux disparaissent, était encombrée d'une énorme quantité de matières alluviales. Le courant prin-
Omuptes Rendus des séances de l'Académie des Sciences, 20 novembre 1891.
1. Cette falaise verticale mesure, en chiffres ronds, trente mètres de hauteur au-dessus du fond du gouffre, à sa partie la plus élevée.
DE BAGNERES-DE-LUCIÎON AUX MONTS-MAUDITS. i~
cipal avait changé de direction; il s'était infléchi vers l'Ouest, et une partie des eaux pénétrait directement sous le sol, par des excavations récemment creusées en forme d'entonnoirs dans le plafond du petit lac. Quant à la vieille tige de pin qui m'avait servi de point d'appui, deux ans
Entrée de la Grotte de l'Escaleta del Plan Ayguallud. Reproduction d'une photographie de M. Emile Belloe.
avant, pour examiner le puits naturel creusé dans cette falaise, elle avait été emportée par la tourmente.
A l'extrémité méridionale du Plan Ayguallud, on aperçoit l'entrée d'une grotte que j'avais formé depuis longtemps déjà le projet de visiter. L'entrée de cette grotte, située à 2,120 mètres d'altitude, est placée au milieu d'un escarpement calcarifère appelé l'Escaleta. L'accès en est peu commode, car elle débouche dans une espèce de cou-
■iS COURSES ET ASCENSIONS.
loir, bordé de roches schisteuses très abruptes et peu solides, dont la partie inférieure tombe à pic, dans le lit du torrent qui sépare les soubassements du Pic de los Barrancos (2,650 met.) de celui de Poumèro (-2,736 mot.). Comme cette excavation a été creusée par un ancien torrent qui tombait en cascade à cet endroit, le meilleur moyen pour y pénétrer est de monter d'abord le lon^ des marches grossières de l'Escalela, un peu plus haut que la plate-forme qui précède l'ouverture.
11 ne reste plus alors qu'à longer la rive gauche du couloir, en se cramponnant des pieds et des mains aux petites aspérités du rocher, pour descendre jusqu'à l'entrée qui se présente sous la forme d'un arceau très irrégulier, d'environ sept mètres de hauteur. A peine franchie, la voûte s'abaisse brusquement et l'on se trouve en présence de deux petites ouvertures accolées donnant accès dans une galerie unique qui se dirige du Nord-Ouest au Sud-Est.
Le sol de cette galerie est encombré de gros débris rocheux au milieu desquels la marche est assez difficile. En la parcourant, j'ai relevé quelques puits naturels de faible diamètre et plusieurs couloirs secondaires, inclinés sur l'horizontale de 39 à 50 degrés, et dirigés presque tous du Nord-Est au Sud-Ouest, c'est-à-dire perpendiculairement à l'orientation générale de la galerie principale.
Prenant la tête de la petite colonne, pour inspirer confiance à mes compagnons, peu familiarisés avec ce genre d'« alpinisme à rebours », — comme le disait récemment un de nos plus éminenls collègues, M. Noblemaire, en répondant à une charmante allocution de notre Président, M. Ch. Durier ', — nous suivîmes cette galerie sur une longueur d'environ '200 mètres, jusqu'à l'endroit où elle devient si étroite qu'un homme ne peut presque plus y avancer.
1. Bulletin Mensuel du Chili Alpin Français, n° 12, décsmbro ÎS'JT, p. 3S5.
La tradition populaire veut cependant qu'un tout jeune pâtre se soit un jour glissé le long de l'étroite ouverture. Après avoir rampé sur le sol pendant un certain temps, l'enfant déboucha, dit-on, dans une salle immense, dont le plafond, élevé à perte de vue, était soutenu par trois énormes colonnes de marbre blanc. Au centre de l'édifice se trouvait une vaste table de pierre sur laquelle tout semblait préparé pour quelque festin de géants.
Quoi qu'il en soit de cette histoire plus ou moins véridique, et sans chercher à savoir si les habitants fabuleux de ce sombre séjour, courroucés par notre présence, avaient déchaîné contre nous la tempête, il soufflait par ce trou terminal un vent glacial et tellement violent, que ce fut sans lumière, à tâtons et au risque de nous rompre le cou, qu'il fallut opérer la sortie.
Courrége m'avait suivi pas à pas: quant à Francisquét, il était fort peu rassuré par cette pérégrination souterraine. En arrivant à une espèce de carrefour où la pluie tombait comme dans la rue, il hésita et prit ses dispositions pour revenir en arrière, tandis que nous continuions notre marche en avant. Resté seul au milieu d'une obscurité profonde, n'osant risquer un mouvement de crainte de tomber dans un puits, le pauvre diable poussait des gémissements lamentables. Au retour, nous le trouvâmes à la môme place, plus mort que vif, recevant sur la tète l'eau d'une petite cascade qui tombait directement de la voûte, et trempé jusqu'aux os.
Depuis notre entrée dans la grotte de l'Escaleta, le jour avait considérablement baissé ; lorsque nous sortîmes, l'ombre crépusculaire estompait déjà les dentelures sinueuses de la crête frontière. Ce fut en hâte que nous nous dirigeâmes vers notre campement, sans nous attarder à contempler l'admirable tableau que formaient, au milieu d'un clair-obscur bleuâtre et vaporeux, les Monts-
Maudits, dont les cimes et les glaciers brillaient faiblement encore, sous les reflets presqu'éteints du soleil couchant.
Notre frugal repas du soir absorbé, je laissai à mes hommes le soin d'aller cueillir les branches de pin qu'ils devaient étendre sur la terre nue pour former notre couche, et je me dirigeai seul vers le Trou du Toro. En me rendant au fond du gouffre, à cette heure tardive, mon but était de jeter dans le torrent le nouveau colorant que j'avais préparé d'avance.
Instruit par les expériences du D r Forel et du D r Gollier ', du professeur G. Marinelli 2 et par celles plus récentes de MM. Martel et Viré ' , je savais que les rivières souterraines circulent parfois avec une extrême lenteur. C'est pourquoi je voulus immerger la fluorescéine pendant la nuit, alin que les observateurs placés aux Goueils de Jouèou, où les eaux du Plan Ayguallud viennent sourdre, dit-on, eussent la journée tout entière du lendemain pour leurs observations. Mais, encore une fois, comme le 7 septembre lX'Ui, aucun phénomène de coloration ne fut aperçu, pas plus aux Goueils de Jouèou que dans l'Ësera.
Le problème irritant du cours souterrain des eaux qui disparaissent au Trou du Toro n'est donc encore qu'à moitié résolu. Tout le monde parle d'une expérience soidisant décisive faite, il y a déjà longtemps, au moyen de sciure de bois. J'ai questionné à ce sujet un grand nombre de montagnards, j'ai consulté la plupart des documents écrits sur le pays, sans avoir rien appris qui puisse justifier cette assertion, sans que personne ait pu me dire
1. Forel et (jollieh. Coloration des eaux de l'Orbe. (Arch. d. Se. phijs. et nul., t. XXX, 1893, p. 466 à 468.;
-. G. Marinelli, Determinazione di correnti sollerranee a mezza di soslanze coloranti. Venezia, 1894.
3. Comptes rendus des séances de la Soc. de néogr., 1897, p. 416-
d'une façon absolue, par qui, quand et comment cette prétendue expérience aurait été effectuée.
Dans ces conditions, à moins de preuves contraires, me basant sur les faits géologiques et stratigraphiques personnellement observés, je crois pouvoir persister dans ma première hypothèse, à savoir : que les eaux du glacier d'Aneto et de la Maladeta, de même que celles de la haute région de l'Ésera, apportent probablement leur tribut à la Méditerranée et non pas à l'océan Atlantique.
Du Plan Ayguallud, je me proposais de remonter vers la partie orientale des Monts-Maudits, que j'ai maintes fois parcourue ; malheureusement le mauvais temps vint contrarier mes projets d'ascension. C'est donc en partie à l'aide des observations recueillies au cours de mes précédents voyages que je vais brièvement terminer ce récit.
Malgré de gros nuages noirs, ou plutôt d'un gris sale, qui encapuchonnaient dès l'aurore les sommets de la crête frontière, le lendemain matin je repris le chemin du massif splendide dont le Pic d'Aneto, entouré de la Maladeta, de las Salenques, delasMouillèrés,des Poueys, etc., forme le point le plus élevé. Le voyageur enthousiaste ou seulement curieux des choses de la montagne ne saurait rêver, dans les Pyrénées, et même dans les Alpes, une région plus sauvage, plus belle, et où les oppositions soient plus frappantes. Pour en donner un aperçu je vais parcourir rapidement, en sens contraire, une partie du trajet que je fis, il y a quelques années, en revenant de Malibierna, par les lacs du Rio Bueno (-2, 250 met.), dont les eaux coulent vers le Rio Noguera Ribagorzana '
1. Emile Belloc, Nouvelles éludes lacustres (dans les Pyrénées
Après avoir dépassé et laissé à gauche la grotte de l'Escaletta, on-s'engage dans la gorge granitique et dénudée, qui conduit au col de las Salenques, ouvert du côté du Sud-Est. Cette gorge, coupée de maigres pâturages, est bordée d'escarpements abrupts aux flancs desquels, semblables à des fantômes, quelques tiges de pins, nues et rabougries, restent encore accrochées çà et là.
Si l'on veut éviter le lac de los Barrancos (2,478 met.), ce qui est préférable, il faut prendre d'abord la rive droite du torrent, dont on suit les sinuosités vers le Sud, pendant une demi-heure environ. Puis, non loin du confluent du ruisseau de los Barrancos et de celui qu'alimente le glacier d'Aneto, on passe sur la rive gauche. A partir de ce point, le chemin longe obliquement, selon une direction Sud-Sud-Est, l'immense moraine amoncelée à la base du grand glacier du Pic Maladeta (3,312 met.) 1 et du Pic du Milieu (3,354 met.). Ce glacier, le plus vaste de ceux qui couvrent les Monts-Maudits, est généralement nommé « glacier d'Aneto »; cependant, il serait plus rationnel, ce me semble , d'appeler *> glacier de la Maladeta » celui qui recouvre le flanc septentrional du pic de ce nom; de qualilier « glacier Central » l'amas de glaces éternelles que domine le Pic du Milieu; de réserver exclusivement le nom de « glacier d'Aneto » pour celui qui enveloppe les pentes orientales du Pic d'Aneto: et de donner enfin à celui qui est le plus éloigné du centre, en allant vers l'Est, le nom de « glacier des Tempêtes ».
A part quelques petites nappes de verdure, l'aridité la plus complète règne en souveraine dans ce lieu de déso-
franco-espagnoles, Association française pour l'avancement des sciences [Congrès de Besançon]. Paris, 18113.
1. C'est dans la grande crevasse ouverte en haut de ce glacier que périt accidentellement le guide Barrau, le 11 août 1824. en accompagnant à la Maladeta deux ingénieurs des mines, M. Blavier, et un des fondateurs du Club Alpin Français. M. de Billy, père de notre trè-; distingué collègue de la Direction Centrale, M. Ch. de Billy.
lation, où d'innombrables obstacles rendent la marche extrêmement pénible. Nul autre bruit que celui des cascades, roulant leurs eaux glaciales à travers les rochers <|ui leur barrent la route, ne trouble le silence imposant de ces mornes régions. Parfois un craquement sinistre, un roulement retentissant, pareil à celui du tonnerre, réveille tout à coup les mille échos de ces vastes solitudes. C'est une crevasse qui brusquement vient de s'ouvrir dans un glacier, c'est un pan de montagne qui croule avec fracas...
Avant d'atteindre une sorte de ravin, au milieu duquel il faut passer, le torrent doit être de nouveau traversé. En face, à 2,i7X met. de hauteur, s'ouvre le col de los Barrancos, où l'on arrive quelques instants plus tard. De ce col, en obliquant au Sud-Ouest, on peut monter au sommet du Pic d'Aneto, en quatre heures. Mais, soit que l'on veuille passer directement par le Dôme, pour reprendre la route ordinaire de la Rencluse au Pont de Mahomet; soit que l'on se propose, en faisant un détour vers l'Ouest, de rejoindre le même chemin, par le petit lac de las Coronas ', il faut toujours gravir le glacier d'Aneto.
Du col de los Barrancos, une courte descente conduit au milieu d'un vaste cirque encombré d'un enchevêtrement chaotique d'énormes blocs de granité. On côtoie d'immenses parois de roc vif, bosselées, pelées, tordues, éventrées de toutes parts, du haut desquelles, à de certains moments, les glaciers mitraillent, de leurs déjections morainiques, les rares voyageurs qui osent se risquer dans ces parages. Cette falaise supporte un superbe gla-
1. Ce petit lac de Las Coronas (3,173 met. d'altitude), qui est probablement le plus élevé des Pyrénées, et que les Français appellent Lin- Coroné (?), ne doit pas être confondu avec le véritable lac de las Coronas, situé sur le versant Sud du Pic d'Aneto, qui l'ait partie du groupe des Lacs glacés d'Eriuell. (Voir mesNouvelles éludes lacustres ;/"<■. cit.), page 15 du tirage à part.)
cier que dominent les muraillemenls formidables de la Crête et du Pic des Tempêtes (3,289 met.), dont la première ascension fut faite par M. le comte H. Russell, le 21 août 1X77 J La Crête des Tempêtes, que le temps, cet infatigable niveleur de toutes choses, use et désagrège sans cesse, élève ses sinistres à-pics à plus de 500 mètres au-dessus du glacier et profile ses dentelures à une hauteur d'environ 3,200 mètres, sur une longueur de plus d'un kilomètre.
Pour traverser le cirque et regagner la différence de niveau entre le col de los Barrancos et celui de las Salenques 2 (2,801 met.), l'ascension est longue et pénible. Au Nord-Est de ce triste passage se dresse fièrement le Pic de las Salenques (2,994 met.).
Ce sommet dénudé, d'où l'on jouit d'un des plus beaux panoramas de montagnes que l'on puisse imaginer, est cependant fort délaissé 11 lui manque, il est vrai, une quinzaine de pieds pour atteindre les trois mille mètres réglementaires que doivent avoir tous les pics qui se respectent, aussi est-il généralement dédaigné par les alpinistes militants, qui craindraient, sans doute, d'être disqualifiés par leurs collègues s'ils avouaient l'avoir gravi.
Du haut de cette cime, le regard plane sur d'effroyables solitudes et domine des abîmes qui paraissent sans fond. En voyant ces pics géants fracassés par le feu du ciel, écimés par les ouragans ; en contemplant ces masses granitiques et ces gorges sauvages, ensevelies sous des monceaux de ruines que les ruissellements météoriques désagrègent sans cesse, l'homme se sent petit, et s'il n'éprouve pas une émotion profonde, en face d'un aussi
1. Comte Russell, Exploration du Sud-Est du Sud du Néthou. [Ann.
du Club Alpin Français, XIV» année, 1877, p. 1 et suivantes).
1. Il est probable que M. Packe et M. Mathews ont été les premiers alpinistes qui aient traversé, en 1864, le Col de lus Salenques.
sublime spectacle, c'est que la sensibilité est à jamais éteinte dans son cœur.
En présence de ces colosses de pierre entassés pêlemêle comme des morts vaincus tombés sous le fer homicide de quelque impitoyable ennemi, on se demande quelle devait être l'attitude primordiale de ces orgueilleuses montagnes, avant que leur décrépitude eût commencé. Les Alpes, plus jeunes que les Pyrénées, onl probablement conservé une hauteur plus voisine de leur élévation originelle; mais, comme les Cévennes et les Vosges, comme tous les reliefs existant à la surface du globe, elles subissent et subiront encore cette loi fatale, inéluctable , d'aplanissement qui bouleverse et remanie sans cesse l'écorce terrestre.
Si l'on considère les chaotiques amoncellements qui encombrent de leurs débris colossaux les hautes vallées pyrénéennes , l'incommensurable quantité de matière alluviale journellement déposée clans les régions sous-montagneuses et dans les plaines, et celle non moins immense entraînée par les fleuves jusqu'au sein des mers, on peut concevoir, approximativement, l'élévation que devait avoir la chaîne pyrénéenne aux époques géologiques. C'est pourquoi il est permis d'affirmer que les Pyrénées d'autrefois devaient être au moins aussi hautes que les Alpes de l'époque actuelle.
Le panorama' ci-joint, dessiné par M. Slom d'après les photographies de notre intrépide collègue M. Maurice Gourdon qui a bien voulu mettre à ma disposition les cinq magnifiques épreuves photographiques qui le composent, me dispensera de toute autre description. Je dirai donc simplement que de nul autre point la vue desMonts-
1. Cette vue panoramique a été prise par M. Maurice Gourdon, Je la crête qui va du Pic de las Salenques à celui de los Barrancos, le
14 août 1894.
,'ili COURSES ET ASCENSIONS.
Maudits n'est aussi saisissante que du haut de la crête qui relie les pics de los Barrancos, de las Salenques et de las Mouillèrés.
Ici, tout est contraste. A ses pieds, le voyageur émerveillé aperçoit, dans un désordre inextricable, un véritable océan de granité, formé de blocs de dimensions effrayantes.
Vers l'orient, la vue se repose agréablement sur des pâturages du vert le plus tendre, entourés de noires forêts de sapins; et au delà de la magnifique vallée del Noguera Ribagorzana, limite de l'Aragon et de la Catalogne, on distingue, dans un lointain lumineux, se détachant nettement sur un fond d'azur chaud et vibrant, lecùne neigeux du Montarto-des-Aranais.
Vis-à-vis, droit au Sud, s'élève, à 3,204 met. d'altitude, le sommet du Pic Russell précédé par la Crète des Tempêtes aux parois de laquelle la neige ne peut s'accrocher, et dont les escarpements fantastiques laissent voir une énorme échancrure, brèche sans nom, jamais foulée sans doute par aucun être humain.
Enlin, pour compléter ce panorama grandiose, on peut contempler dans leurs moindres détails, et resplendissant sous un soleil parfois brutal mais toujours admirable, les glaces éternelles et les puissants reliefs de los Montes- Malditos qui environnent le Pic d'Aneto, point culminant des Pyrénées, comme une garde d'honneur entoure son drapeau.
Emile Belloc,
Délégué de la Section des Pyrénées Centrales, prés la Direction Centrale du Club Alpin Français.
I'.iris. — Typ. Chamerot et Renouurd, 13, rue de* Saints-Pères. — 3G1U.
Contreforts du Pic de las Salenques
Pic Russell 3 2o<t M s Crête des Tempêtes
Crête de las Salenques
Col de las Salenques 28oi M"
Pic des Tempêtes 3 28g M s Pic d'Aneto 3 <k
Brèche des Tempêtes
Pont de Mahomet Pic Central ou Pic du Milieu Pic de la Maladctta. Dôme d'Aneto 3 35itlVl s 3 3,i2M?
Phot par M ce Gourdon ic