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De Bône à Tunis, Sousse & Kairouan

Le paquebot-poste de la Compagnie transatlantique qui part le lundi soir de Marseille pour Bône fait escale à Ajaccio.

Si pressé que l’on soit d’arriver à destination, on n’a pas à regretter cet arrêt d’une demi-journée dans la plus jolie ville de Corse. Vue de la mer, au lever d’un radieux soleil, Ajaccio nous apparaît, le i' r décembre, confortablement assise au fond d’un golfe que contemple un amphithéâtre immense de montagnes couvertes de neige; qu’on me pardonne cette métaphore historique dans la patrie du général Bonaparte.

La Corse et la Sardaigne ne sont, d’ailleurs, qu’une longue chaîne s’étendant du cap Corse à Cagliari, à peine interrompue par les bouches de Bonifacio, à travers lesquelles elle se continue sous la forme de récifs menaçants.

La situation du golfe d’Ajaccio, ainsi abrité de tous les vents, en fait une des rades les plus sûres de la Méditerranée.

La ville, qui en occupe le fond et regarde le Sud-Ouest, est une station hiver- , nale d’une extrême douceur , dont les habitants ne manquent pas de vous dire qu’ Ajaccio, tôt ou tard, détrônera Cannes et Nice.

Il serait curieux, à cet égard, de compter combien de stations doivent se partager les dépouilles de nos rives provençales : Ajaccio, Pau, Saint -Sébastien, Alger, Bône, les Baléares, sans compter même les Canaries. Nice n’a qu’à se bien tenir, et pour peu que notre gouvernement, si soucieux de la moralité publique , se décide à licencier les croupiers de Monte-Carlo, elle aura perdu ses derniers défenseurs.

Ajaccio, afin de se bien préparer à cueillir cet héritage, s’est munie de deux ou trois bons hôtels, où les prix sont abordables et pù je rencontre, à table d’hôte, une collection assez originale d’Anglais, de Norwégiens, de Danois et d’Allemands, qui ont fui pour tout l’hiver les brumes de la mer du Nord.

Tous ces septentrionaux me paraissent de joyeuse humeur et parfaitement acclimatés dans la grande île méditerranéenne, 4ont le ciel toujours pur et les ravissantes excursions n’ont pas de peine à leur faire publier la patrie absente.

Autour de la ville s’étagent d’assez élégantes villas entourées d'orangers et d’aloès qui déjà me font rêver à l'Afrique, et composeraient un paysage charmant, n’étaient trois ou quatre abominables casernes dont les vastes pans, troués de fenêtres à l’ordonnance, se détachent sur le ciel et produisent le plus discordant effet. Ohl le génie militaire français ! quel plaisir peut-il trouver à gâter tous les sites où il s’installe. Voyez Ajaccio ou Constantine, Alger ou Philippeville ; partout où il a pu écraser une

.colline de ses lourdes constructions et de ses barraques à toiture rouge, il n’y a jamais manqué.

Au milieu du port, j’examine avec curiosité un paquebot de la Compagnie Morelli, la protégée de la famille Arène, concessionnaire du service postal entre la France et la Corse, et à qui une interpellation récente à la Chambre reprochait l’exiguité et la mauvaise installation de ses steamers ; comme il est facile de le vérifier, tous ces reproches étaient fondés, aussi l’interpellateur a-t-il été repoussé avec perte.

La ville nouvelle est percée de nombreux et larges boulevards plantés d’arbres et renferme plusieurs jolies places ornées de statues de Napoléon et des pricipaux personnages de la famille Bonaparte, du général Abatucci, du cardinal Fesch, etc. Dans la vieille ville, nous sommes en pleine Italie ; même turbulence, même malpropreté ; le jour où je m’y trouve est un jour de marché : pêle-mêle au travers des choux et des haricots, de grandes corbeilles de gibier sont étalées en pleine rue; la perdrix rouge et la fauve bécasse y dominent; ces der-

nière* se vendent de i fr. 5o à 2 fr. pièce ; heureux pays, me disais-je ! Mais depuis, l'Algérie a sans peine effacé les regrets du chasseur.

J’avais hâte de visiter la maison où naquit Napoléon. Située dans une vieille rue qui devait être une des principales de la ville au siècle dernier, la demeure patrimoniale des Bonaparte n’a aucune apparence extérieure ; mais intérieurement tout indique la demeure d’une famille aristocratique. De nombreuses pièces, parmi lesquelles un vaste salon, élégamment décoré et meublé en style Louis XVI, qui prouve que les familles riches de la Corse suivaient fidèlement les modes françaises; la chambre à coucher où l’on montre le lit de sangle sur lequel Laetitia Ramollino mit au monde ses nombreux enfants, et le berceau où vagissait le vainqueur d’Austerlitz. Tout cela à été religieusement conservé en l’état où le général Bonaparte le trouva à son retour d’Egypte, unique apparition qu’il ait faite dans l’île natale pendant sa prodigieuse carrière. Aussi ne retrouve-t-on là, à part les souvenirs évoqués par l’imagination, aucune

trace des grands faits de l’épopée ’mpériale.

Quand il a contemplé le panorama dû golfe, vu les boulevards, les statues et là maison des Bonaparte, quand il a obtenu la permission (laquelle m’a été refusée), de visiter le musée, don du prince de Canino, quand il a jeté un coup d’œil sur la gare en construction, d’où s’élancera, dans quelques années, dans la direction de Bastia, la première locomotive de la Corse, l’étranger connaît Ajaccio et peut rejoindre le steamer qui, au coucher du soleil, ne tarde pas â appareiller pour l’Algérie.

A la table d’hôte du Mohamed-es-Sadek je me trouve en présence de Corses fort aimables, qui se mettent à me raconter des histoires de bandits ; car , en dehors de ceux qui opèrent sous la plume des romanciers, la Corse renferme encore, paraît-il, des bandits en chair et en os : je me laisse dire même qu’on en compte, en ce moment, plus de huit cents, gens parfaitement

honorables, assure-t-on, et tout à fait inoffensifs, sauf pour leurs ennemis qu’ils affûtent comme des canards, vivant hors de la loi, dans la montagne, pour des meurtres dont la cause, neuf fois sur dix, concorde avéc là donnée du fabuliste :

Deux coqs vivaient en paix, Une poule survint...

Leur famille ou leurs amis leur font consciencieusement parvenir, au fond du maquis, le pain quotidien et les munitions non moins indispensables.

La justice française est pleine d’indulgence, me dit-on, pour le banditisme; élle ferme volontiers les yeux sur cet état flagrant de vagabondage et atténue autant que possible les pénalités infligées à ces assassinats froidement accomplis avec préméditation et guet-apens.

Les lugubres histoires épuisées , on monte sur le pont humer quelques instants l’air pur sous le ciel brillamment étoilé. Bientôt sonne l’heure du thé auquel a droit tout passager de première

ou de deuxième classe, puis, peu à peu chacun regagne silencieusement sa cabine.

Quant à moi, la conscience nette de tout méfait pouvant donner naissance à une vendetta, je m’endors, lentement bercé par le roulis du navire qui a quitté l’abri du golfe et gagné la pleine mer.

La durée du trajet de Marseille à Ajaccio est de 14 heures ; d’Ajaccio à Bône, par une belle mer, elle est de 24 à 26 heures.

La journée du lendemain se passa radieuse et tranquille, sauf un incident qui en vint interrompre la monotonie. Vers onze heures, nous aperçûmes, sur notre gauche, un paquebot italien dont la route coupait à peu près à angle droit la nôtre.

D’après les prescriptions du code maritime international, de deux navires qui se rencontrent ainsi, celui qui aperçoit l’autre à sa droite (par tribord) doit lui céder le passage. L’italien se rapprochant de plus en plus, convaincu probablement que le règle-

ment n’était pas fait pour lui, continuait fièrement sa route; nous de même; une collision paraissait en devoir résulter, lorsqu’enfin l’instinct de la conservation rappela le règlement au capitaine italien; il se décida à stopper et vint virer de bord à quelques centaines de mètres derrière nous ; mais au moment où nous défilions rapidement à leur barbe, ces bons Italiens nous saluèrent d’une bordée de sifflets et de huées. Il y avait à notre bord 200 à 25 o officiers et soldats français : pas une voix ne répondit à cette stupide provocation ; mais s’il se trouvait parmi eux quelque combattant de Solferino ou de Magenta, il a dû, ce jour-là au moins, s’estimer fier de son œuvre et admirer la façon dont nos alliés pratiquent en toute occasion l'indépendance du cœur.

A une heure, nous commençons à apercevoir la côte africaine, dont nous sommes pourtant encore éloignés de 70 milles (i 3 o kilomètres) ; mais, dans ce pays, la transparence de l’air est telle que l’œil distingue les objets à d’énormes distances. En Algérie, dans les plaines surtout, cet effet d’op-

tique vous fait commettre des erreurs continuelles dans l’appréciation des parcours.

Une touffe de broussaille, un homme, un bouquet vous apparaissent avec des contours parfaitement nets à des distances où, sous notre latitude, à peine on les apercevrait.

Enfin , après avoir doublé le cap de Garde et longé le massif boisé de l’Edough, nous débarquons à la nuit tombée sur la terre algérienne. Le dernier monument que l’on aperçoive en quittant Ajaccio est une statue colossale de Napoléon empereur, dominant le port et regardant la mer; le premier que l’on rencontre en mettant le pied dans Bône est une statue érigée, en 1880, à la mémoire de Thiers. A travers les flots bleus, l’empereur et son historien se regardent face à face.

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