BONE
Bône la coquette, comme les Algériens se plaisent à l’appeler, est une ville toute française et une jolie ville ; sa population qui s’accroît d’ailleurs très rapidement s’élève aujourd’hui à plus de 3o,ooo habitants. Une large avenue plantée de palmiers et d’eucalyptus, avec des squares plantureux de distance en distance, descend jusqu’au port, où les plus grands navires viennent accoster à quai, avantage bien rare en Algérie. En la parcourant on se croirait sur la Cannebière ou sur la Rambla de Barcelone. Beaux immeubles, boutiques éblouissantes, théâtre.
hôtels confortables, cafés bondés de consommateurs, tout, jusqu’aux amis de Lyon, qui viennent à votre rencontre , vous donne l'illusion que l’on n’a pas quitté la France. Mais quand on a passé deux ou trois heures, tranquillement assis, sans manteau, sous le ciel étincelant d’étoiles, à deviser devant un café des incidents du voyage et des projets du lendemain, on se rend compte que l’on est loin des brouillards de la Saône et l’on se prend d’une douce pitié pour tant de gens qui grelottent et toussottent là-bas, au lieu de venir aspirer ici la chaleur et le soleil.
A peine débarqué, je suis présenté à plusieurs grands propriétaires des environs de Bône, avec qui nous entrons de suite en conversation. On fait vite connaissance en Algérie ; un soir on vous met en relation avec un colon, qui lui-même vous présente à ses amis; le lendemain vous êtes de vieux compagnons et au bout de trois jours tout le monde vous connaît.
Nul n'est d’ailleurs sévère sur votre origine, et pourvu que vous reconnaissiez que l’Algérie est le plus beau pa)S du
monde, que les Algériens sont les plus intelligents de tous les Français et que la fortune doit nécessairement couronner leurs efforts, vous serez admirablement accueilli, et dispensé de donner tout renseignement sur votre passé. Réserve souvent prudente; trop éplucher la conduite de nos hardis colons serait souverainement inopportun.
Les conversations, dans le milieu bônois, ne roulent ni sur la politique, ni sur la Bourse, ni sur le high-life, ni sur le dernier roman de Zola; le sujet qui défraie tous les entretiens est la vigne. Vous n’entendez parler que défrichements, défoncements, plantations, achats de futailles.
C'est à qui aura mis en culture le plus grand nombre d’arpents. Tel propriétaire est en train de planter cinquante, tel autre cent, tel autre enfin quatre cents hectares de vignobles d’un seul coup. C’est une rage, un délire qui a atteint la colonie tout entière. Si peu chauvin que l’on soit, on ne saurait refuser son admiration à ces hommes courageux et entreprenants qui se lancent avec un tel entrain dans la
voie du progrès, n’hésitant pas à y engager toute leur énergie et toutes leurs ressources. Quel contraste avec la vénérable routine qui préside aux séculaires opérations de notre agriculture française!
Le mouvement qui emporte tous les Algériens vers la culture de la vigne est de date récente, du moins dans la province de Constantine. C’est à peine si, dans un rayon de 5 o kilomètres autour de Bône, on compte 1,000 hectares de vignes en plein rapport ; mais depuis deux ans il s’en est planté plusieurs milliers; l’année qui vient de finir en a doublé le nombre, et, en ce moment même, la charrue trace dans la vaste plaine d’innombrables sillons desquels jailliront, au printemps, de nouvelles pousses de vigne.
Bien qu’il me tardât d’aller visiter toutes ces richesses en herbe , je consacrai les deux jours suivants à visiter la ville. Bône n’est ni grandiose comme Alger, ni pittoresque comme Philippeville ou Bougie, ni sauvage et escarpée comme Constantine ;
c’est une charmante cité, bien bâtie, largement percée et soigneusement entretenue ; elle renferme juste assez d’indigènes pour qu’on ne se croie plus en France, mais trop peu pour donner au voyageur l’idée d’une yille mauresque. On y a bien établi un marché arabe, mais ce marché, construit par les Français , est tellement pimpant, coquet et propret, qu’on le croirait tiré par morceaux du magasin de décors de l’Opéra.
Cependant je rencontre dès les premiers pas un enterrement arabe. Le défunt est porté à bras sur une civière ; le corps n’est recouvert que d’un simple suaire en étoffe rouge qui laisse en saillie ses formes décharnées. Une cinquantaine de fils de Mahomet accompagnent pêle-mêle le mort en psalmodiant des versets du Coran sur un rythme rapide, presque joyeux ; on croirait que ces braves gens suivent une noce.
Pour le musulman, la mort n’est point un fléau, mais une délivrance. Les passants que croise le cortège, au lieu de notre banal coup de chapeau, s’approchent de la civière, se joignent aux porteurs, dont ils
partagent le fardeau pendant une centaine de pas, et se retirent, remplacés par d’autres ; c’est ainsi que, d’épaule en épaule, le défunt gagne sa dernière demeure.
La plupart des cités algériennes sont protégées contre les coups de main des indigènes par une enceinte fortifiée qui n’est le plus souvent qu’un simple mur crénelé sans fossé ni bastion. Bône possède une double ceinture de ces primitives défenses.
La première, construite par le génie, de i 83 o à 1840, est en partie démolie et a fait place à une deuxième enceinte qui n’a ellemême rien de bien formidable et que dominent plusieurs forts et une imposante kasbah ou citadelle arabe, du XV' siècle, convertie aujourd’hui en prison militaire; mais la ville mauresque dont les maisons s’étagent au pied de la kasbah n’offre point l’aspect pittoresque des quartiers arabes d’Alger ou de Constantine.
Toutefois, le quartier arabe est beaucoup mieux situé, plus sain que les nouvelles rues créées depuis ces dernières années. Cette remarque s’applique, d’ailleurs, à maintes autres villes d’Algérie ou de
Tunisie; nous la retrouverons vérifiée à Tunis et à Sousse. L’emplacement choisi pour la ville française est un ancien marais d’où les eaux s’écoulent à peine ; tout autour s’étendent des espaces non encore bâtis, que les pluies torrentielles des jours derniers ont transformés en bourbiers : quant au marché aux bestiaux qui les avoisine, c’est un véritable lac. Faute de m'être munis de bottes d’égoutier, je renonce à y pénétrer.
Bône est dominé du nord au sud-ouest par les derniers contreforts du massif de l'Edough, haute et étroite chaîne qui sépare la mer de la plaine de Bône et du lac Fezzara ; de ravissantes excursions, à quelques kilomètres de Bône, s’olfrent au touriste dans cette région sauvage et boisée, aujourd'hui encore fréquentée par le lion et la panthère. C’est sur le versant sud de l’Edough que se trouvent les mines de fer de Mokta, une des principales richesses de l’Algérie, qu’un chemin de fer de 3o kilomètres relie au port de Bône.
La ville romaine d'Hippone était assise sur un revers assez escarpé tout auprès de
Bône; la route qui y conduit est très pittoresque. A la place qu’elle occupait, des orangers, des aloès et des oliviers énormes étalent leur ombrage au travers des ruines informes; seules, de vastes citernes, aux trois quarts effondrées ou comblées, ont conservé encore la forme de leur ancienne destination ; d’ailleurs, celles de Carthage nous les ont, quelques jours plus tard, fait oublier.
On ne se souviendrait guère d’Hippone, si saint Augustin n’en avait été l’évêque ; à quelques pas des citernes on a construit, à la mémoire de l'illustre Père de l'Eglise, un petit monument bien modeste et dont le seul mérite est de dominer un magnifique panorama. Un peu plus haut, on construit en ce moment un asile de vieillards si merveilleusement exposé, que nos pauvres vieux de la Charité en mourraient de jalousie s’ils le voyaient seulement en photographie.
Le côté vraiment habitable des environs de Bône, celui où se développe déjà une charmante station hivernale, est le rivage qui s’étend au nord de la ville, rivage
ondulé de ravins verdoyants, assez mouvementés pour être pittoresques, mais point assez escarpés pour être pénibles à gravir.
C’est là la promenade favorite des Bônois; c’est là aussi que, dans de petites villas ombragées par les oliviers et les caroubiers, dominant la mer, ils viennent fuir en été la poussière de la ville et les fureurs du sirocco. Une très bonne route, dite : allée des Caroubiers, part de Bône par la porte Randon, rejoint la plage et revient par la Corniche, reproduction réussie du Prado et de la route de la Réserve. De plus en plus, je retrouve dans Bôné un petit Marseille.
Les sombres roches entrecoupées de plages arides qui s’étendent au nord de la baie des Caroubiers rappellent encore, à la nuance près, le littoral marseillais à l’est du Prado. L'un de ces rochers, en forme de promontoire, affecte la silhouette d’un énorme félin, orné d’une volumineuse crinière, accroupi au milieu des flots, regardant la mer; c’est le classique lion de Bône. Plus loin, sur une falaise sauvage et tourmentée, s’élève le fort Génois. Là est établi
le lazaret, où se déroula, l’été dernier, la tragique odyssée de ÏAbd-el-Kader. Ce paquebot amenait de Marseille plusieurs centaines de passagers ; pendant la traversée, éclatèrent deux cas de choléra. Quarantaine est imposée à l’arrivée par le service de la santé. Les malheureux sont débarqués pêle-mêle sur cette rive désolée, où aucuns préparatifs ne les attendaient. Force leur fut de camper en plein air, sans eau potable, sans vivres frais, sans médicaments, à travers les rochers brûlants, sous ce soleil de feu. De nouveaux cas de choléra se déclarent , auxquels viennent s’ajouter les insolations, le typhus et les fièvres. Trois semaines se passent dans cette lamentable situation. Enfin le commandant de ÏAbdel-Kader prend la courageuse résolution de réembarquer tout son monde et de réappaceiiler pour Marseille ; mais trentesept passagers avaient succombé sur la plage inhospitalière.