‹ De Bône à Tunis, Sousse & KairouanChapitre 14 sur 14 · LA COLONISATION · texte numérisé non relu

LA COLONISATION

Les auteurs classiques nous enseignent que Pythagore avait inscrit au fronton de son école philosophique : « Que nul n’entre ici s’il n’est mathématicien. » Le gouvernement français puurrait imiter ce sage de la Grèce et afficher en caractères monstres dans tous les ports de l’Algérie et de la Tunisie cet aphorisme pratique : « Que nul ne vienne coloniser ici s’il n’est capitaliste. »

Nous avons assez l'habitude en France de ne quitter notre pays que lorsque nous n’y pouvons plus subsister. Les ouvriers sans travail, les faillis honteux, les zouaves

à la retraite, les joueurs décavés, les enfants prodigues, les vignerons ruinés, tels ont été longtemps les éléments constitutifs de notre population coloniale. Après cela, on s’étonne que, depuis 5oans, l'Algérie n'ait pas merveilleusement prospéré.

Tout ce personnel de déclassés lui a fait énormément de tort, d’abord parce qu'il a infligé à ses habitants un assez piètre renom, et plus encore, parce que leurs insuccès inévitables ont produit un effet moral qui a détourné nombre d’hommes circonspects de s'engager à leur suite. En fait de colonisation, la qualité est plus à rechercher que la quantité.

Bien souvent l’homme qui part pour l’Algérie avec l'espérance de faire ou de refaire sp. fortune comme colon, n'a aucune notion des besoins auxquels il sera assujetti, des démarches qu’il aura à procéder pour obtenir une concession.

Les faibles ressources qu'il a pu réunir pour le voyage sont déjà dissipées avant qu'il ait pris possession du domaine qui lui est attribué après d'interminables lenteurs. Enfin quand cet homme se trouve

en présence de quelques hectares de terrain nu et inculte, il ne lui reste souvent pas le premier centime pour les mettre en exploitation. 11 s’aperçoit bien vite qu’il est en présence non point d’une propriété de rapport , mais de charges écrasantes. Il tombe alors entre les mains des usuriers juifs ou autres, ou bien il vend son lopin de terre et s’en va grossir les rangs de ce que l’on appelle en Algérie Vannée roulante , ramassis de va-nu-pieds qui courent de ville en ville, vivant d’expédients, de tripotages et de rapines.

Il n’y a guère à espérer, en effet, pour nos compatriotes de pouvoir vivre en Afrique, à titres de journaliers ou d’ouvriers agricoles; le climat le leur interdit. Les Italiens, les Maltais et les Espagnols, seuls parmi les Européens sont capables de fournir un travail régulier sous ce soleil brûlant. Fût-il même d’une constitution à l’épreuve des fièvres et de l’anémie, le Français trouvera dans la main-d’œuvre italienne ou indigène une concurrence impossible à soutenir.

Aussi n'est-ce que comme propriétaire que le colon devra se présenter, et la première condition à remplir par lui est de posséder un capital ou un crédit suffisant pour mettre en culture le terrain à l'achat duquel il ne consacrera qu’une faible part de ses ressources, afin de pouvoir franchir les mauvaises années, si fréquentes en Algérie.

Nous ne saurions nous faire une idée en France des variations de rendement auxquelles les pays chauds sont assujettis. S’il pleut en hiver ou au printemps, on est assuré d'une récolte digne de la terre promise, mais si la pluie fait défaut, le produit tombe littéralement à zéro, et la semence môme ne se retrouve pas.

Il me souvient avoir vu à Batna, en plein mois d’avril, d'interminables champs de blé, ensemencés depuis l’automne, et où il ne restait d’autre trace de culture que quelques brindilles de paille calcinée.

Lorsque la sécheresse sévit ainsi pendant plusieurs années, les troupeaux dépérissent et bientôt disparaissent, les approvisionnements en céréales que les Arabes

ont l'habitude de conserver en silos, s'épuisent, et la famine fait son apparition.

Tout le monde a présente à la mémoire celle des dernières années de l’empire, que tous les secours, toutes les souscriptions publiques furent impuissants à soulager.

Il est aisé de se rendre compte que le prix d’achat du terrain ne joue qu’un rôle secondaire dans les dépenses auxquelles doit pourvoir celui qui veut créer un domaine bien aménagé, un vignoble surtout, objectif constant de tous les colons, en ce moment. Quand il s'agit d'enfouir 2,000 à 2,5oo francs dans chaque hectare, il n'importe que faiblement qu’on l’ait payé 400, 5 oo, ou 600 francs, mais il est du plus haut intérêt d'étudier d'avance la qualité et l'exposition du terrain, sa proximité d’une route ou d’un chemin de fer, le bon marché de la main-d'œuvre et des constructions, en un mot, toutes les conditions économiques de son exploitation.

Toutes ces conditions son; jusqu’à ce jour, meilleures en Algérie qu'en Tunisie.

Loin de moi cependant la pensée de réfuter cette croyance que les plaines de la

Régence sont plus fertiles que l’Algérie; mais il faudra de longs jours encore pour que la Tunisie ait rattrapé l’avance de cinquante années que l'Algérie a sur elle.

En admettant que les travaux publics projetés s'exécutent au plus tôt, il faudra que les spéculateurs cèdent bien vite la place aux colons sérieux, car on s’occupe jusqu'ici à Tunis, beaucoup plus de tripotages que de culture. Il faudra aussi que la législation sur la propriété immobilière soit complètement réformée ; rien n’est moins net que la situation d’un Européen qui achète un domaine par devant les tribunaux arabes ; encore bien qu'il l’ait pa)é en belles espèces sonnantes, il se trouve toujours un prêteur, un compère ou une association religieuse pour lui en contester la propriété.

Les associations religieuses musulmanes détiennnent, on le sait, une partie importante de la surface arable de la Régence, et cela, à l'abri d’un droit de propriété inaliénable, quoique souvent les produits de la terre, les constructions, les arbres même qui recouvrent la surface, puissent

être rétrocédés par elle. Au moment même où j’écris ces lignes, un projet de réorganisation de la propriété foncière en Tunisie est proposé, inspiré en grande partie de XAct Torrens qui a donné en Australie pour la rapidité et la sécurité des transactions immobilières de si merveilleux résultats.

En Tunisie comme en Algérie, c'est sur la viticulture que les colons européens semblent décidés à porter leurs efforts. Mais la vigne, pour être la culture par excellence de la côte africaine, n’en est point la seule ressource. J’ai parlé des oliviers de Sousse; rien n’empêche de développer et de propager ailleurs ces magnifiques plantations, si ce n’est qu’on en doit attendre dix ou quinze années les résultats. Mais parvenu à cet âge, l’olivier, surtout lorsqu’un peu d’irrigation lui vient en aide, donne de remarquables bénéfices.

La culture de l’oranger n’est pas moins lucrative, mais elle • exige beaucoup de temps, de soins et avant tout de l’arrosage.

Toutefois, l’élevage du bétail restera toujours le plus clair des revenus des pays

barbaresques, principalement dans la région des hauts plateaux ; le peuple arabe est avant tout un peuple pasteur ; les Européens peuvent retirer de bons revenus de ce genre d’exploitation en améliorant les pâturages et en perfectionnant les races indigènes robustes, il est vrai, mais petites et osseuses.

Quant à la culture des céréales, il n’est point difficile de lui faire rapporter le double de ce qu’en retirent les indigènes; il suffit pour cela de défoncer plus profondément le sol et de le mettre ainsi à l’abri des sécheresses moyennes; mais je doute fort qu’avec la baisse définitive des blés, on puisse fonder de larges espérances de prospérité dans un domaine qui leur serait exclusivement consacré.

Enfin, je ne cite ici que pour mémoire l’alfa et le chêne liège, bien que constituant une puissante somme de revenus, mais qui ne sauraient faire qu’un objet d'exploitation et non de culture, réclamant avant tout la facilité des débouchés et des communications.

Une des formes que paraît vouloir revê-

tir la colonisation en Tunisie et en Algérie, est l’exploitation par association de capitaux. Rien ne saurait être plus avantageux sous la condition d’une gérance intelligente et honnête. C’est même, je crois, dans cette voie que nos colonies trouveront la prospérité. Tout le monde ne peut aller s’installer à Alger ou à Tunis, mais à chacun s’offre la faculté d’y faire d’avantageux placements. Ceci, je le sais, n’est point encore dans nos mœurs ; nous sommes atteints de la manie d'expédier au loin les produits de notre épargne, sur la foi d’explorateurs plus ou moins aventureux, d’hommes d'affaires ignorants ou malhonnêtes, et par l'intermédiaire de banquiers qui s'empressent de prélever la part la plus nette du capital social ; et voilà notre fortune engagée dans des pays dont nous ne connaissons ni les habitudes, ni la législation, ni le langage, sans qu'il reste à notre disposition aucun mode d’éclaircissement, de surveillance ou de contrôle. Nous avons ainsi aveuglément semé sur tous les points du globe d'immenses capitaux dont il ne nous est resté le plus souvent que le

remords de les avoir gaspillés, tandis que nous laissions notre province africaine aux prises avec la misère et le dénuement. Mais alors, à quoi nous servent tant de sang répandu et tant de millions dépensés pour sa conquête ?

Voilà un pays où cinquante années d’héroïques efforts nous ont assuré un prestige incontesté, une absolue sécurité, une domination définitive, où, mieux encore, nous avons fait pénétrer avec nos armées, notre administration et nos lois, où nous avons fait main basse sur les propriétés pour les distribuer à nos nationaux, un pays, enfin que nous avons réduit à l’état de province française. Quel parti avons-nous tiré, jusqu’à ces derniers temps, d’une possession si chèrement achetée ? Nous avons laissées incultes les plaines les plus fertiles, inexploités ses forêts et ses pâturages, nous lui avons marchandé les premières avances, et, conformément à nos éternelles habitudes, nous avons compté sur le gouvernement et l’avons chargé de faire les grosses dépenses et d’organiser la colonisation officielle. Il a été créé

ainsi administrativement et par décret un certain nombre de villages, mais de beaucoup d'entre eux il n’a jamais existé que la place qu’on leur avait assignée et le nom qu’on leur devait donner.

Sans me risquer à trancher ici la question plus ou moins abstraite de savoir si l’Algérieet la Tunisie sont des colonies d’émigration comme l’ Australie, ou simplement d'exploitation, comme les Indes, je me permettrai d’y envisager d’une autre façon une entreprise coloniale. Pour réussir, elle doit mettre en œuvre de l’expérience, du travail et des ressources suffisantes. Il est rare que ces trois éléments néessaires se trouvent rassemblés en une même main ; aussi estimé-je que dans la pluralité des cas, le succès ne sera obtenu que par l’association de capitalistes sérieux et d'une habile gérance.

Nous sommes imbus de ce préjugé qu’on ne trouve pas là-bas de régisseurs laborieux et honnêtes, et cette considération n'est point sans maintenir fermées nombre de bourses bien garnies. Sans doute il y a parmi les régisseurs algériens quelques vétérans émérites de ['année roulante, mais ce n'est

point d’après eux qu'on doit les juger tous, et pour ma part, je connais en Algérie quelques gérants de domaines qui ne le cèdent en rien pour l'intelligence et la probité aux plus renommés agriculteurs de la mèrepatrie.

Rien ne s'oppose d’ailleurs à ce que leur nombre aille grandissant, il ne nous manque point d’hommes capables qui feront d’excellents administrateurs, pour peu qu’on veuille rémunérer avantageusement leurs services et assurer leur avenir. Nos écoles d'agricultures, celle de Montpellier, notamment, comptent un grand nombre de jeunes Algériens qui se destinent à la colonisation. Enfin pourquoi ne confesserais- je pas mon étonnement d’entendre ce procès indistinctement fait aux régisseurs par des,, personnes qui trop souvent ont jeté leurs économies entre les mains de gens qu’elles ne connaissaient pas, dans des entreprises quelles connaissaient moins encore.

On revient fort heureusement depuis quelque temps de ces affaires plus ou moins fantaisistes. Aujourd’hui le public est circonspect et bien des capitaux restent sans

emploi parce que les placements qui attirent la confiance se font rares.

De quelque côté que' l’on regarde en France on n’y voit que détresse industrielle et commerciale, des valeurs dépréciées, tous les prix avilis, nombre d’usines en liquidation, des milliers d’ouvriers sans travail, les agriculteurs ruinés et découragés, les exportations diminuant sans cesse, tandis que les dépenses publiques augmentent de jour en jour ; tel est le spectacle auquel personne ne saurait nier qu’il assiste. Les plus optimistes vous disent que c’est là une crise passagère, dont on verra la fin comme de tant d'autres, mais le plus gpajîd nombre y reconnaît les effets chroniques de causes qui persistent, et contemple avec anxiété l’avenir chargé de nouvelles ruinés.

Eh bien , arrachez-vous pour quelque temps au découragement qui vous environne et franchissez la Méditerranée.

Là, rien de semblable, partout l'activité, l’espoir, la confiance en l’avenir. Ét que manque-t-il pour surexciter encore cette ardeur et décupler ces efforts ? les capi

— igo —

taux dont la France regorge et dont elle ne peut plus trouver chez elle un placement rémunérateur.

La voie est toute tracée : à ceux que ne retiennent point chez eux les liens de la famille, que séduisent cette nature plantureuse, ce merveilleux climat et cette vie large et indépendante, d'aller coloniser pour leur propre compte; mais à nos compatriotes infiniment plus nombreux que des raisons multiples attachent au rivage, il est réservé d'associer leurs capitaux et de déléguer là-bas des administrateurs dignes de leur confiance.

Le succès de leurs devanciers est pour eux le gage de la réussite et la \ conviction m’est profonde que cette colonie que la France a traînée jusqu’ici comme un boulet pénible, en tout temps dangereux, dans les mauvais jours, va devenir le facteur le plus important de notre prospérité future.

Page 1