LA TRAVERSÉE
« Le Félix. » — « la Colombie. » — Le commandant Reculo. — Santander. — Les Sargasses. — — La Pointe-à-Pitre. — Basse-Terre. — Saint- Pierre. — Fort-de-France. — La Guayra. — Puerto-Cabello. — Savanilla. — Rencontre d'un vapeur du «< Royal-Mail ». — Colon.
Deux lignes de bateaux à vapeur de la Compagnie Transatlantique relient la France à Tisthme de Panama. L'une part de Saint- Nazaire , l'autre du Hâvre ; celle du Havre fait escale à Pauillac,
Les départs ont lieu le 6 et le 20 de chaque mois.
Reproduction interdite.
C'est par la ligne du Havre que je me rendis à Panama.
Le 25 octobre 1880, à onze heures du matin, le « Félix, » petit vapeur, qui fait le service spécial du transport des passagers en rivière de la Gironde, se détachait du quai des Quinconces à Bordeaux, et nous conduisait en trois heures à Pauillac.
La « Colombie, » commandée^par le capitaine Reculo, en partance pour Colon, était mouillée au milieu de la Gironde complétant son chargement.
A quatre heures, on lève l'ancre; nous sommes en marche.
La traversée est fort belle jusqu'à Santander, un des grands ports commerciaux de l'Espagne, sur l'Atlantique.
La distance de Bordeaux à Santander est de 65 lieues et demie ou de 196 milles (1).
Nous y arrivons le 26 au soir ; la douane est fermée.
Nous y passons le lendemain, et je profite de ce court séjour pour aller saluer M. Charpentier, consul de France en cette ville.
(1) Le mille est de 1852 mètres. (00 au degré.)
Santander n'offre rien de remarquable, si ce n'est le « muelle » (quai) qui est très large.
Les rues sont pavées de grosses dalles; la plupart n'ont pas de trottoirs.
a El Âlameda, » une promenade magnifiquement ombragée de deux kilomètres de longueur, mérite d'être vue.
Les opérations du commandant terminées, la direction du navire est laissée au pilote, qui nous quitte une heure après, et nous voilà •en route pour la Pointe-à-Pitre , distante de 1140 lieues ou de 3420 milles, où nous touchons le 10 novembre au matin , après avoir essuyé quelques jours de grosse mer et avoir aperçu les raisins des Tropiques (sargasses ou sargossums) , de la famille des fucacées.
Le commandant se met lui-même en quarantaine , car la fièvre jaune sévit à la Pointe-à-Pitre. Nous restons donc sur la rade qui est très sûre et très vaste, et malgré tout notre désir d'aller voir la ville , il nous, faut demeurer à bord, d'où nous pouvons apercevoir les flocons de fumée qui s'échap-* pent de la a Soufrière , » le volcan redouté du pays.
La Guadeloupe divisée en deux parties — Tune, nommée la Grande-Terre , l'autre, la Basse-Terre , — est séparée par un bras de mer, que Ton appelle : Rivière salée.
La Basse-Terre est la partie la plus haute et la plus escarpée, mais la plus méridionale de File.
Il n'y a que 27 milles de la Pointe-à-Pitre à la Tille de Basse-Terre, chef-lieu de la Guadeloupe ; c'est dire que nous y sommes vite.
Cette ville n'a pas de port; une rade ouverte lui en tient lieu.
Nous sommes mouillés à deux kilomètres du quai.
Le temps de débarquer passagers et dépêches, et nous repartons immédiatement.
Il est dix heures du soir; nous arrivons à Saint-Pierre , à cinq heures du matin.
Distance, de la Basse-Terre à Saint-Pierre, 84 milles.
De la rade, la partie basse semble submergée par la mer.
Saint-Pierre, quoique la ville la plus commerçante de la Martinique, est traité par la Compagnie Transatlantique comme Basse- Terre ; on ne s'y arrête qu'un instant, les passagers et les dépêches sont seuls débarqués.
C'est à Fort-de-France qu'on décharge les marchandises à destination de Saint-Pierre.
Deux heures après, nous jetons l'ancre dans la magnifique baie de Fort-de-France, qui n'est qu'à 15 milles de Saint-Pierre.
Le commandant pense que n'ayant communiqué ni à la Pointe-à-Pitre , ni à Saint- Pierre , nous aurons la libre pratique ; mais nous apprenons tout aussitôt de l'agent de la Compagnie, M. Pouzols, ancien lieutenant de vaisseau, que les passagers ne descendront pas, vu l'épidémie de fièvre jaune qui ravage la Martinique. Il ne faut pas qu'il y ait de communication entre le bateau et la colonie.
Nous sommes forcés de rester là deux jours et demi pour faire les provisions de vivres , d'eau et de charbon.
Pas le moindre air, la chaleur est intense.
Le soleil brille de tout son éclat ; il est reflété par la surface lisse de la mer comme par une plaque de métal. On ne respire pas. Sur le pont, à l'ombre de la tente, le thermomètre marque 34 degrés. Cette température est insupportable. Quand le bateau marche, quoique la température soit la même, la chaleur diminue de moitié, grâce au dé-
placement d'air produit par la vitesse du navire.
Enfin le 13, à quatre heures du soir, nous mettions le cap sur la Guayra.
. Trajet de Fort-de-France à la Guayra : 420 milles.
La Guayra est une petite ville en amphithéâtre, sur a la Sierra de la Àvila, » aux pieds de laquelle elle est construite.
Les rues sont étroites, les maisons blanches et petites, la plupart à un seul étage. Toutes ont des « mirador es, » fenêtres grillées qui avancent sur la rue et où on vient prendre lefrais.
Un torrent la traverse, roulant, lorsqu'il est grossi, la « bassura » qu'on ne craint pas d'y jeter.
La ville compte 9 ou 10,000 habitants, mais comme elle sert de port à Caracas, capitale du Venezuela, elle est toujours pleine de vie, surtout le jour d'arrivée des packets.
La montagne est abrupte derrière la Guayra; des cactus et des nopals, le reste est nu et grisâtre.
On voit dans les rues les moins fréquentées des poules, des cochons, des femmes à demivêtues et des enfants de couleur, tout nus.
mais nus comme la main [d'église ,
Nus comme un plat d'argent, nus comme un mur Nus comme le discours d'un académicien ,
dans une attitude menaçante, un vase à la main, car ces derniers vident trop souvent dans ces rues, en plein soleil, ces vases dont Lemaistre de Sacy nous a donné au collège la traduction du grec :
« Amis, » pot qu'en chambre on demande.
Sur le bord de la mer, à droite et à gauche, il y a deux petits villages perdus dans les cocotiers. Au levant, c'est Macouto, avec un établissement de bains , au couchant Maïquetia.
Une route mal entretenue et remplie d'ornières, joint la Guayra à Caracas qui est situé sur le plateau de « la Silla, » à 984 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Il n'y a pas de diligence faisant le service public de la Guayra à Caracas. Un lourd véhicule serait cassé à chaque voyage à cause du déplorable entretien de la route. On a préféré les a volantes » qui sont presque semblables à nos voitures de place, mais plus légères et plus aérées* Les bagages sont transportés par des charrettes attelées de mules.
On met en voiture six heures pour monter de la Guajra à Caracas, trois heures pour en descendre. Distance : 36 kilomètres, environ.
Le chemin de fer qui doit relier la Guajra à Caracas, — où la sémillante Mlle Baldi a débuté, — est commencé, mais les travaux sont abandonnés.
Nous partions de la Guajra le 16 au soir, et le lendemain 17, nous étions au point du jour à Puerto-Cabello, car nous n'avions eu que 72 mille à parcourir. C'est la seconde place forte du Venezuela et une des principales villes de la province de « Carabobo » qui a pour chef-lieu Valentia, dont on vante le climat.
La province de « Carabobo » est la mieux cultivée du Venezuela et celle qui produit le plus de café et le plus de cacao.
Les rues plus régulières que celles de la Guajra, ont un singulier aspect avec les murs des maisons d'un jaune sale. On a commencé un théâtre qui ne sera pas terminé de longtemps.
A côté du port, un jardin d'agrément avec grille en fer et jet d'eau, attire le promeneur; il est malheureusement peu soigné.
C'est dans ce jardin que l'on m'a appris
l'étymologie de Puerto-Cabello. Le port est si sûr que Ton pourrait, dit-on, retenir les bateaux qui sont amarrés au quai avec un cheveu; la traduction littérale de Puerto- Cabello est : Port-Cheveu.
Puerto-Cabello est défendu par deux forts; un à Tentrée du port, l'autre sur le flanc de la montagne.
Les nombreux marécages des environs rendent cette ville malsaine.
J'ai eu le plaisir d'y voir un cercle étranger. L'ameublement est dans un état piteux, mais il y a des journaux anglais, espagnolst allemands, américains et français.
Renseignements pour le voyageur. Il n'y a pas de glace. Pas plus qu'à la Guayra, on n'y en transporte pas, on n'y en fabrique pas. C'est une des plus pénibles privations pour l'Européen, surtout dans les premiers temps.
Un Français des Pyrénées y tient une auberge appelée : Hôtel da Commerce.
La vie et le mouvement y semblent arrêtés. Autant les principales rues de la Guayra sont animées , autant celles de Puerto- Cabello semblent tristes et désertes.
Nous mouillions à Savanilla le 19.
Cette rade est à 464 milles de Puerto- Cabello.
Du packet à 5 ou 6 milles au large, on peut à peine découvrir les huttes de Savanilla et de Salgar et le phare au-dessus des terrains vagues.
De Salgar, un chemin de fer communique à Baranquiila, petite ville nouvellement construite sur les bords du « Magdalena. » Barranquilla est le port de Bogota, capitale des Etats-Unis de Colombie.
Le « Magdalena » de ses eaux troubles colore la mer sur un parcours considérable.
Les voyageurs qui vont à Bogota, remontent sur des vapeurs à triple pont, le fleuve jusqu'à Honda , lieu où il cesse d'être navigable. Honda est à trois journées de mule de Bogota.
De là, tous les voyageurs, ainsi que les colis sont transportés à dos de mulet à Bogota, dont le climat est excellent, car il ne varie guère que de 16 à 22 degrés centigrades, grâce à l'altitude de 2,704 mètres.
En quittant Savanilla, nous croisons un vapeur anglais du u Royal-Mail. » Le commandant Recule- sachant que M. le docteur Rafaël Nunez, Président des Etats-Unis de Colombie est à bord, salue avec une gracieuse courtoisie par les trois-mâts en môme temps.
L'anglais rend le salut et nous poursuivons notre voyage sans incident.
Le 21, à sept heures du matin, la « Colombie » est amarrée au « wharf » de Colon ou Aspirrwal, appelé Colon, par les Colombiens et toute la race latine, — Christophe Colomb ayant jeté l'ancre, dans son troisième voyage, pour la première fois, dans la baie de Limon, — et Aspinwal, par les Américains du nom d'un de ses fondateurs.
Colon est à 311 milles de Savanilla, et à 5009 milles ou 9276 kilomètres de Pauillac.
C'est un dimanche, le jour du repos, et les Américains, fidèles observateurs de la Bible, ne travaillent pas ce jour-là. Tout jusqu'au matériel se repose. 11 n'y a ni départ, ni communications le dimanche.
Nous sommes donc obligés d'y rester.
Colon est la tête de ligne sur l'Atlantique du « Rail Rcad » de Colon à Panama.
Il est construit depuis 1852, sur la petite île de Manzanillo, à l'entrée de la baie de Limon, dans des terres basses, au milieu des marécages, sans symétrie.
Ses maisons semblent pour la plupart jetées pôle môle à la diable.
Le chemin de fer le traverse et aboutit au (( wharf » en bois, recouvert, et où on débarque les marchandises qui sont chargées immédiatement sur le railway.
Sous la toiture du « wharf, » nous lisons avec un plaisir ineffable l'inscription française en gros caractère : on ne fume pas ici.
C'est avec un sentiment de légitime fierté que le français trouve à l'étranger quelque chose qui rappelle la patrie, surtout sa langue maternelle qui sera bientôt, — grâce à l'impulsion qu'on se propose de donner à notre commerce et à notre marine, — parlée aux quatre^coins du monde.
Colon est un port franc, un agent consulaire français y réside. Il peut avoir 4 ou 5,000 habitants ; les blancs composent en partie le haut personnel du chemin de fer, ★
Un brouillard blanchâtre couvre le paysage.
A côté de nous, à droite, se trouve la caserne du bataillon de « zapadores, » recouverte de « gallinazos » (urubus;, tout près du dépôt de glace « lce Bouse. »
Une sentinelle monte la garde pieds-nus dans un costume qui laisse plus qu'à désirer.
Nous descendons et entrons dans la ville, si toutefois Colon mérite ce nom.
Un cloaque, — une pièce d'eau, si Ton préfère, — communicant à la mer, la divise en deux, séparant le quartier blanc du quartier nègre.
Les maisons sont généralement en bois ; une d'elles, sur laquelle flotte le drapeau français, a meilleure apparence. C'est une maison en 'pierre, appartenant à la Compagnie Transatlantique et qui a été construite par ses soins.
Les plus jolies , entourées d'immenses vérandas et de petits jardins luxuriants de verdure, sont occupées par les employés du chemin de fer et forment le quartier blanc ou américain.
Des crabes, des urubus, des poules, des cochons efflanqués, des immondices et des flaques d'eau corrompues encombrent les rues, bordées à part « Front-Street, » de petites cases en planches non rabotées.
Les crabes s'emparant des coquillages abandonnés les font rouler constamment sous les pieds des passants.
Au rez-de-chaussée sont installés les magasins où régnent en maîtres le « gin » et le « brandy. »
Sur la principale rue, autant de maisons, autant de buvettes ou « bar-rooms. »
Il n'y a rien qui soit digne d'être cité.
Au nord-ouest du quartier américain, sur le bord de la mer, est situé l'hôpital, à l'endroit le plus sain de l'île.
L'église protestante d'un style gothique est à côté du monument élevé à la mémoire des hardis créateurs du chemin de fer, Aspinwal, Chauncev, Stephens.
Au devant de l'église et de l'hôpital, on a fait un chemin qui est l'unique promenade des employés de la Compagnie du chemin de fer ; il est à peine ombragé par quelques palmiers et par des raisiniers (cocoloba uvifera) aux feuilles rondes et larges, dévorés par des fourmis énormes.
L'église catholique en bois qui ressemble à une mauvaise hutte en planches, est plus dans l'intérieur et se trouve en pleine cité nègre.
Il n'y a pas de voitures à Colon, je n'y ai pas même vu de chevaux.
Au sud, en suivant le chemin de fer, on rencontre à droite ia statue de Christophe- Colomb, donnée aux Etats-Unis de Colombie par l'ex-impératrice Eugénie.
Deux trains partent tous les jours de Colon pour Panama et vice versa.
L'heure du premier départ est fixée à sept heures du matin, le deuxième départ a lieu à une heure du soir.