‹ De Bordeaux à Panama et de Panama à CherbourgChapitre 11 sur 16 · MONSIEUR HYACINTHE · texte numérisé non relu

MONSIEUR HYACINTHE

» 5° Grande finale de la Somnambule , » opéra du maître Bellini , sur la scène , par » la musique de l'Etat, sous la direction de w M. Rodolphe Ostinelli.

» 6° On terminera cette représentation si » attractive, à la demande d'une grande » partie du public, par le vaudeville en un » acte qui a tant plu à la première repré- » sentation et dont le titre est :

D. SISENANDO.

A 8 heures 1/2 précises.

» Une loge avec six entrées. 7piastres20cenl.de pias.

» Stalle avec entrée 1 — 20 —

» Entrée à la galerie 0 — 50 —

Comme les distractions sont rares à Panama, qu'il n'y a pas de cercles , et qu'à dix heures les portes du Grand-Hôtel sont fermées , nous sommes heureux de cette bonne aubaine.

Les artistes ne sont pas mauvais; parmi

eux, nous distinguons el s0T Serrano , qui est désopilant de verve et d'entrain.

Les « palcos » (loges) ne diffèrent des autres places que parce que les chaises sont entourées d'une palissade en bois. Absence totale de décors.

Le Président de l'Etat y vient souvent ainsi que le général Reinales qui a une figure de soldat , franche , bonne et ouverte.

On y remarque beaucoup de jeunes femmes en toilette élégante ; l'ensemble de leurs cheveux émaillés de fleurs ressemble à un véritable parterre.

Le soir du bénéfice, dont nous donnons le programme , le Président de l'Etat a envoyé ses deux petites filles, dont la plus âgée n'a pas plus de six ans, offrir sur la scène, un magnifique bouquet à la bénéficiaire.

On sort du théâtre à onze heures et demie; il est rare par ce temps d'épidémie de ne pas croiser, soit dans une rue , soit dans l'autre , une bière, précédée d'un soldat qui porte une lanterne, suivi d'un autre armé d'un fusil.

Il vaut mieux voir les masques qui se promènent, du vingt-cinq novembre au premier décembre , en gambadant dans les rues.

A Panama, on ne se masque pas, pendant le carnaval, ce n'est qu'aux fêtes de « la Independencia. »

La classe pauvre , qui a la manie de se masquer et de faire partir des fusées à chaque instant, au moment des fêtes civiques, est d'un fanatisme et d'une superstition outrés, comme toutes les races espagnoles.

Quand le prêtre apporte le Saint-Sacrement aux malades, il marche sous un parapluie blanc ; de grands coups de cloche annoncent que le viatique passe. Les gens sortent sur le seuil de leur porte, se mettent à genoux, font le signe de la croix et se prosternent la face contre terre. Si c'est le soir, ils allument aussitôt des bougies qu'ils placent à chaque fenêtre et à chaque porte , ils se prosternent, et éteignent les bougies, le Saint Sacrement passé. Ces brusques apparitions et disparitions de bougies sont d'un effet singulier.

Parmi les gens de la classe riche et les étrangers, il n'y a guère que des sceptiques ou des libres-penseurs.

L'Etat de Panama possède une fanfare; le bataillon de « Zapadores » qui appartient à la Confédération Colombienne, joue tous les soirs en alternant avec la fanfare de l'Etat , tantôt sur la place Santa Anna , tantôt sur la place de la Cathédrale ou aux Bôvedades.

Ces musiques attirent peu de monde , surtout lorsqu'elles jouent sur les places.

Il est curieux de voir une grande lanterne où sont abritées de nombreuses bougies, portée en avant de la musique et être fixée ensuite au milieu des musiciens qui sont formés en cercle.

Les seuls auditeurs sur les places de ces musiques sont les gens des faubourgs qui arrivent en manche de chemise , emmenant des enfants à peu près nus, dont l'ensemble produit un tableau bizarre.

La musique du bataillon de chasseurs est préférable à celle de l'Etat de Panama.

Lorsqu'elle joue sur « las Bôvedades, » il y a beaucoup plus de monde, et si l'on remarque des hommes et des enfants sans veste, — ils sont beaucoup moins nombreux que sur les places, — on y voit aussi ce que Panama compte de plus distingué et de plus élégant.

Il est agréable pour le Français, — quoique les morceaux ne soient pas toujours d'une exécution parfaite , — d'entendre les airs

gais de notre répertoire , tels que Lv Grande Duchesse , La Vie Parisienne , Orphée avx Enfers , La Fille de MmQ Angot , etc.

On publie plusieurs journaux, à Panama, ils sont tous écrits en espagnol à l'exception du « Panama Star and Herald)) qui est imprimé moitié en anglais, moitié en Espagnol. Il est quotidien. C'est de beaucoup le plus répandu. Par le fil qui relie l'Europe à Panama, il est à même de donner rapidement les nouvelles importantes de tous les pays du monde.

Ce journal est , ainsi que « la Estrella de Panama, » la propriété de M. James Boyd.

Le recto de la première feuille et le verso de la seconde sont consacrés aux annonces.

Le journal que les Français lisent le plus est le Courrier des Etats-Unis, de New-York, dont le prix est de quatre réaux.

La police est assez bien faite , et Ton entend rarement parler de vols , de crimes ou d'assassinats ; les journaux du moins sont muets à ce sujet.

Les agents de police ont pour arme un bâton de bois rond et court, dont les coups

doivent être aussi redoutables, plus redoutables même , que ceux du casse-tête ou de Pépée.

Les soldats de la Confédération sont, les jours de revue , assez bien habillés ; mais comme le blanc d'Espagne et l'encaustique semblent réserver des secrets pour eux, les jours de revue, les ceinturons et la buffleterie sont doublés de calicot blanc. Ils portent, en général, peu de soin à leur armement et à leur fourniment.

• Entassés pêle et mêle à la caserne , ils n'ont pas des objets de literie ; ils se nourrissent comme ils le veulent, car ils touchent cinq réaux de solde journalière (2 fr. 20) et doivent avec cette somme subvenir à leur entretien et à leur habillement. L'ordinaire du troupier est inconnu au moins en garnison , et jJignore s'il y a une mess pour les officiers dont la tenue est assez négligée, et qui quelquefois , comme les soldats , portent un chapeau de paille même dans les rues.

Les chapeaux de paille , dits de Panama , qui sont faits avec des arbustes de la famille

des pandanées ou pendanacées (carludovica palmata) , en espagnol « bornbonaxa » , ne sont pas fabriqués à Panama. Ces arbustes sont du reste assez rares dans l'isthme. On fabrique ces chapeaux , principalement , à Antioquia, et dans l'Equateur, à Ghiayaquil, qui sont les principaux centres de ce commerce.

Il y en a de fort chers; tout dépend de la finesse de la trame et du soin apporté à la fabrication; les chapeaux de haut prix sont assez rares ; il y en a très peu dans les som~ brererias de Panama.

Le prix des chapeaux ordinaires varie entre une piastre et demi et vingt piastres; un chapeau fin et soigné vaut deux , trois , quatre et cinq cents francs, suivant qualité. On vend en France des chapeaux de Panama (?) confectionnés, il est vrai, avec des pendanées, mais en France. Ces chapeaux sont bien moins coûteux et bien moins solides que le véritable chapeau de Panama d1 Antioquia ou de Guajaquil qui dure plus que la vie d'un homme. Le connaisseur ne s'y laisse pas prendre.

Si ce chapeau de paille est dit de Panama, c'est parce que probablement les premiers

chapeaux qui ont été importés en Europe > avaient été achetés dans cette ville ; il eût été plus juste, ce nous semble, de baptiser de ce nom le hamac , qui à Panama, est d'un usage plus fréquent et plus constant.

Chaque maison, chaque chambre est garnie d'un hamac; il n'y a quelquefois pas d'autre meuble.

Il est généralement en paille ou sparterie. Les créoles, les sang-mêlés , les nègres , les Indiens , ont la passion de se livrer à son doux balancement. Beaucoup de personnes remplacent le lit par le hamac.

Il est vrai qu'à Panama on aime à se dodeliner outre mesure, soit en hamac, soit en chaise. Ainsi, chaque maison possède des chaises à bascule où les gens les plus sérieux aiment à se bercer des heures entières, et cela aussi bien en société, dans un salon, que dans leur chambre.

PANAMA

La vie animale. — Prix des loyers et de quelques denrées. — Le salaire moyen de l'ouvrier. — Dithyrambe du Figaro : le climat de l'isthme, de Colon et de Panama. — L'épidémie de 1880.

— Discours du Président de l'Etat. — L'avenir du canal. — Mot d'enfant. — La température.

— Hygiène des nouveaux arrivants. — Caractère des Panaméniens. — Un mot historique sur Panama.

Panama, qui signifie, en langue indienne, baie ou lieu de poissons, a un marché abondamment pourvu où Ton peut acheter tous les jours des langoustes ou homards , et des poissons à bas prix.

La corbine est un des poissons que Ton prise le plus. Il y en a un autre, aussi très apprécié, nommé « bacalao colombiano » (morue colombienne) que Ton fait sécher et qui remplace la morue pour les Colombiens.

Le prix des « pavas , » « perdizes , » dindons, perdreaux, n'est pas très élevé.

Les poules sont assez communes.

On ne vend au marché que de la viande de bœuf et de vache, à des prix inférieurs, et de beaucoup, à ceux de France.

On égorge peu de veaux, et le mouton, ne vivant pas sous un climat si chaud, il est fort rare d'y en voir.

La vie animale est , malgré tout , assez chère.

Les loyers sont hors de prix. Une mauvaise chambre non meublée coûte environ soixante francs par mois. On loue peu d'appartements meublés.

Les cigares qui ne sont pas du pays sont domine les loyers. Un cigare de la Havane vaut deux réaux (0 fr. 90).

La bière coûte six réaux (2 fr. 65) la bouteille , et le vin ordinaire , trois ou quatre réaux, suivant qualité.

Les légumes sont fort chers.

On paie aux blanchisseuses , pour laver et repasser une douzaine de chemises , deux piastres (8 fr. 80).

Le prix moyen de la journée d'un ouvrier est d'une piastre (4 fr. 40).

J'ai vu, je ne sais sur quel journal, qu'avec 250 fr. par mois un Européen pouvait vivre facilement dans des conditions convenables à Panama.

A cela je réponds catégoriquement non.

Pourquoi au grand hôtel , qui est le seul

hôtel où on puisse loger convenablement* fait-on payer 50 piastres par mois , sans compter la chambre?

, L'ouvrier sage et rangé peut, il est vrai* en logeant et mangeant dans des auberges chinoises, réaliser quelques économies.

Les travaux du canal, — que nous voyons faire avec une joie indicible , — vont attirer <ie nombreux Français dans l'isthme.

Nous sommes heureux de pouvoir les renseigner.

Nous les renseignerons aussi bien que- le court séjour que nous avons fait à Panama tnous permet de le faire, sans tomber, ni dans l'excès de diatribes de M. de Beauvoir, ni dans l'excès dithyrambique que nous trouvons dans le Figaro , du 26 novembre 1880, sous la signature de M. Adrien Marx.

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