‹ De Bordeaux à Panama et de Panama à CherbourgChapitre 15 sur 16 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Le « Saint- Germain. » — Fête de charité à Puerto- Cabello. — L'affaire Ramirez. — Encore la Guayra et Fort-de-France. — Les trigonocéphales. — Saint-Pierre. — « La Martinique. « — Basse-Terre. — Echouement du « Saint-Germain. » — Le canon d'alarme. — Pavillon de détresse. — L'îlet du « Gosier. » — « L'Alcyon. »

— Débarquement à la Pointe-à-Pître. — Hôtel des Bains. — Le marché. — Gracieuse invitation du Cercle. — Le « Venezuela. » — Encore la « Martinique. » — Le « Château-Renault. »

— Le « Magicien. » — Départ de la Pointe-à- Pître. — Saint-Thomas. — Le « Nile. » — Ply mouth. — Arrivée à Cherbourg.

Le premier janvier 1881, à une heure du soir, le train me ramenait à Colon.

Le paquebot du transatlantique, le « Saint- Germain, » amarré au wharf, attendait pour partir l'arrivée du train apportant la malle du Pacifique.

Un excellent souper est préparé. On veut fêter à bord le premier jour de Tannée.

Il y a cinq passagers, deux français revenant en France et trois sénateurs colombiens qui vont siéger à Bogota.

Le train n'apportant pas la malle du Pacifique, et le bateau devant attendre vingtquatre heures la correspondance, il est affiché

que le « Saint- Germain » ne partira que le 2, à six heures du soir.

Du pont, on entend toute la soirée une musique baroque et Ton voit de nombreuses fusées rougir le ciel.

On fête aussi à terre le premier de Tan.

Notre attente a été vaine; le 2, à six heures du soir, la correspondance du Pacifique n'est pas arrivée.

Le bateau se met en marche.

A ce moment, le vapeur anglais le « Nile » du « Royal-Mail » entre dans le port venant de Savanilla.

Un instant l'hélice du « Saint -Germain » est engagée dans la chaîne de l'ancre du vapeur anglais.

Après quelques manœuvres en arrière, on réussit à la dégager et nous gagnons la pleine mer.

Nous sommes à Savanilla le 4, à huit heures du matin. On ne s'arrête qu'un instant.

A onze heures, nous mettons le cap sur Puerto-Cabello où nous arrivons le 7, à quatre heures du soir.

Nous y couchons.

La consigne habituelle est relâchée.

On nous fait la faveur de nous laisser descendre.

Nous pouvons même coucher en ville, si nous le voulons, et nous avons la faculté de remonter sur le bateau sans être soumis à aucune formalité.

La ville est plus animée que de coutume ; les bateaux sont pavoisés.

Les rues fourmillent de robes de gaze ornées de rubans de couleurs éclatantes.

Ce sont les dames de Puerto-Cabello qui font une « rifa » (loterie) à la « Sociedad de beneficienza » (Société de charité).

Cette coutume est très suivie dans ce pays, et nous n'avons qu'à louer les dames de la grâce exquise et du dévouement qu'elles mettent au service des pauvres.

Parmi ce bouquet de jolies femmes, nous avons remarqué Mme de Bruissels, la femme du ministre plénipotentiaire de Belgique à Caracas, fraîchement mariée, en plein épanouissement de lune de miel, fille de M. de Tallenay , consul général , chargé d'affaires de la République Française à Caracas.

M. Brocart, l'agent consulaire de France à Puerto-Cabello, nous fait les honneurs de la soirée.

C'est à Puerto-Cabello que s'est passée l'affaire Rarnirez.

On sait que le général Rarnirez était parti de la Guajra à bord de la « Ville de Paris, » un vapeur du Transatlantique, avec sa famille, muni d'un passe-port régulier pour Curaçao.

Le général Rarnirez est un ennemi politique du général Guzman Blanco, président de la République de Venezuela.

La « Ville de Paris » arrive à Puerto- Cabello.

Prévenu , le commandant de place de cette ville, demande au capitaine la livraison du général.

Obéissant à des sentiments d'un patriotisme ardent, M. Brocart dit au capitaine que ce serait une infamie de livrer un homme qui se trouve sous le pavillon français, qui n'est monté à bord que parce qu'il a cru que lui et sa famille, couverts par le drapeau français, seraient sous la protection d'une nation généreuse et hospitalière en laquelle il a eu et il a la plus grande confiance.

Non, ajoute M. Brocart, vous ne livrerez pas cet homme qui a eu foi en notre loyauté. Le livrer serait un acte de félonie !

Après s'être entendu avec M. Brocart, le commandant de la « Ville de Paris n refuse de remettre le général avant d'avoir

reçu des instructions de M. de Tallenay, notre chargé d'affaires à Caracas.

Pendant que M. Brocart télégraphie à la légation, le commandant du port essaie une nouvelle démarche.

Le capitaine répond qu'on marchera sur le pavillon français, qu'il se propose de placer sur l'escalier du bord, plutôt que de livrer le général sans y avoir été autorisé par notre chargé d'affaires.

La réponse de Caracas arrive et engage le capitaine à faire droit à la demande du commandant du port.

En effet, des conventions diplomatiques entre la France et le Venezuela n'assimilant pas, comme dans la plupart des pays, les paquebots français aux bâtiments de guerre, la « Ville de Paris » se trouvant dans un port de Venezuela, ne pouvait, par une extension abusive du principe d'exterritorialité, soustraire qui que ce fut à l'action régulière des lois du pays, ni se refuser par conséquent à une visite de police.

Le générai Ramirez fut donc livré.

Le 8, sans autre incident, nous jetons l'ancre à la Guayra.

La Guayra qui est le port de Caracas n'a qu'une rade foraine.

La lame y est toujours forte et ce n'est qu'avec les plus grandes précautions qu'on peut se hasarder à descendre à terre dans des chaloupes qui servent au débarquement des marchandises et que les Guayriens appellent <t falloas, »

On n'ose plus se risquer sur des embarcations légères, car la force de la lame est si grande que l'on a eu plusieurs accidents à déplorer.

Le 10, nous touchons à Fort-de-France.

Nous avons la bonne fortune de ne pas être mis en quarantaine et nous avons la satisfaction d'aller voir la ville qui est assise sur les plats bords de la mer, entre le fort Saint- Louis, baigné par l'Océan, et le fort Desaix sur la montagne.

Fort-de France est divisé en deux parties : la ville et le faubourg. Ce dernier n'a d'importance que celle qu'il a plu à la Compagnie transatlantique de lui donner. C'est, du reste, le véritable port.

Tous les bateaux de la Compagnie accos* tent au quai. C'est là que sont installés les bureaux de l'agence, au milieu de cotonniers et de palmiers, et les barraques où sont logés les nègres qui sont sans cesse occupés au char-

gement et au déchargement des navires et aux approvisionnements de charbon.

Fort-de-France est la tête de ligne des annexes de la Compagnie qui se dirigent sur Cayenne et Saint-Thomas.

Les rues droites et alignées au cordeau contrastent singulièrement par leur propreté avec celles des villes que nous venons de traverser.

Un ruisseau d'une eau vive et claire qui rappelle nos ruisseaux de montagne, borde la rue de chaque côté.

Pour aller du port à Fort-de-France, on traverse une promenade plantée d'arbres qui sont pour la plupart des palmiers ou des euphorbiacées. On y distingue deux sabliers séculaires et gigantesques dont l'ombre bienfaisante se répand au loin. Ces sabliers (hura crepitans) doivent leur nom spécifique de « crepitans n et leur nom vulgaire de sabliers, à leurs fruits dont les coques sont rangées en rond autour de Taxe coquettement dentelé. Ces fruits éclatent avec grand bruit lors de leur maturité. Les habitants de Fortde-France ont soin de les cueillir avant qu'ils ne soient entièrement murs et après les avoir vidés, ce sont de véritables sabliers de bureau qu'ils vendent aux étrangers.

Au milieu de cette vaste promenade, presque déserte pendant la semaine, s'élève sur

un piédestal, entourée d'une grille, la statue en bronze de l'impératrice Joséphine, née à la Martinique en 1763.

Cette promenade est bordée par quelques hôtels et cafés où les « coktels » sont bien inférieurs à ceux de Panama.

Le 11, à quatre heures du soir, nous quittons Fort-de-France.

Le paysage est d'un effet ravissant de Fort-de -France à Saint-Pierre. Le paquebot côtoie la terre et permet d'apercevoir la résidence du gouverneur de l'île, bâtie sur des falaises au pied des montagnes de la Martinique, liées entre elles par de nombreux mornes. Le piton des Carbets de 1,350 mètres et la montagne pelée de 1,500 mètres en sont les points culminants. L'œil se repose avec plaisir sur cette végétation splendide où les couleurs vertes varient à l'infini. Çà et là des points blancs, maisons ou petits villages perdus dans cet océan de verdure où dominent les plantations de canne à sucre et non de caféiers comme on se plaît à le dire en France ; la Martinique ne produit plus de café quoique nos épiciers s'évertuent à en vendre auquel ils donnent ce nom.

Avant d'arriver à Saint-Pierre, on remarque un bloc de pierre gigantesque, avant la

forme d'une bière que Ton a baptisé du nom de « Coffre aux morts » et divers endroits qu'on appelle le Gibet des nègres.

Un accident se produisit au moment de notre départ de Fort- de-France.

Quelques instants avant de lever l'ancre, la « Martinique , » vapeur du Transatlantique qui était mouillé derrière nous, accoste le Saint-Germain et de son mât de beaupré lui enfonce une partie du bastingage de l'arrière.

Cet accident joint à celui de Colon où l'hélice s'était engagée dans la chaîne du packet anglais fit mal augurer du reste du voyage.

A cinq heures et demie, nous jetons l'ancre à Saint-Pierre où nous ne nous arrêtons qu'une heure, le temps de déposer le courrier.

Quoique n'étant pas le chef-lieu de File , Saint-Pierre est la ville la plus grande et la plus importante.

On dit que la fièvre jaune y est plus commune qu'à Fort-de-France.

Il y a à Saint-Pierre un jardin botanique, dirigé par M. Bellanger, un savant doublé

d'un homme du monde. Ce jardin naturalise les plantes des Indes orientales et les fournit au jardin des plantes de Paris.

Ne quittons pas la Martinique sans parler du trigonocéphale. Ce serpent qui appartient à la tribu des vipéridés, connue sous le nom de trigonocéphales [trigônos , triangulaire, kéfalê, tête) est propre à la Martinique ; il n'existe pas à la Guadeloupe. Il est jaune ou gris, plus ou moins varié de teintes brunâtres. Sa morsure est mortelle. C'est un fléau pour ce pays. Année moyenne, il cause la perte de plus de quatre-vingt-dix personnes.

Nous partons de Saint-Pierre à six heures et demie du soir et à une heure du matin nous sommes en face de Basse-Terre.

Nous poursuivons notre route une heure après.

Le ciel est magnifique et rien ne peut nous faire présager le sort, qui doit atteindre le « Saint -Germain » dans quelques heures.

A quatre heures, le ciel se rembrunit et une buée opaque s'élevant du sol humide se transforme en brouillard d'une densité rare.

Les cotes pleines d'aspérités se détachent à peine dans l'ombre, et, à l'entrée de la rade de Pointe-à-Pitre, un phare à feux tournants,

noyé dans la brume sombre, jette par sac cades des lueurs rougeâtres.

Le commandant Le Gigan demande le pilote et fait stopper sans jeter l'ancre.

L'entrée de la rade de Pointe-à-Pitre est, paraît-il, fort difficile, et quoiqu'il ait passé la nuit sur la passerelle , le commandant ne veut confier à aucun de ses officiers la direction du bateau.

La brise prenant en flanc le navire qui obéit à son impulsion, le jette doucement à la dérive dans la direction du phare sans qu'on s'en aperçoive.

Les matelots sont à leur poste, les sondages s'effectuent, le fond accuse dix, douze mètres.

Machine en arrière! crie tout-à-coup le commandant.

Au même instant, quatre heures et demie, 12 janvier, un coup sec et strident, faisant trembler tout le bateau, frappe de stupeur et réveille tout le monde.

Touchés! exclament quelques matelots.

Le bateau était échoué sur des récifs madréporiques.

Le phare paraissait à cinq cents mètres de dis ance et nous en étions à deux cents mètres à peine.

L'effet du brouillard qui semblait reléguer le phare dans l'éloignement et le long retard que mit le pilote à arriver étaient les causes dé l'échouement.

On jette à nouveau la sonde , le fond interrogé répond cinq , six et sept mètres à l'avant du bateau, dix mètres à l'arrière.

Le commandant et les officiers s'empressent de rassurer les passagers, mais chaque fois que le bateau tangue, le même coup violent et raide se reproduit.

Immédiatement le commandant fait mettre deux baleinières à la mer pour essayer au moyen d'une ancre jetée dans la mer de dégager le bateau.

Tous les cabestans et les treuils sont mis en mouvement, mais sans résultat.

Aussitôt le « Saint- Germain » arbore au mât de misaine le pavillon de détresse et tire le canon d'alarme.

Un bateau à vapeur qui sort de la Pointeà-Pitre passe à côté de nous. On le héle pour le prier de venir à notre aide.

Ce bateau, dont je n'ai pas su le nom, mais qu'on a assuré faire le service de l'île, répond qu'il a assez à se remorquer lui-même et passe sans nous porter secours.

Il y a comme une explosion d'indignation chez les passagers.

Le pilote arrive enfin, pense que le Saint- Germain pourra être remis à flot si Ton a soin de débarquer quelques tonnes de marchandises. C'est l'avis du commandant et des officiers du bord.

On tire le canon d'alarme d'heure en heure, et le pavillon de détresse flotte toujours à la cime du mât.

A six heures, le deuxième lieutenant est envoyé à la Pointe-à-Pitre que nous ne pouvons voir et qui est à huit kilomètres environ de l'écueil où nous sommes échoués.

Les marins rament vigoureusement et vers neuf heures et demie, arrive un petit remorqueur traînant deux chalands.

On s'empresse de décharger des sacs de cacao.

Les deux chalands remplis, on recommence les tentatives pour nous remettre à flot.

Elles sont infructueuses.

A chaque coup de tangage, le bateau talonne avec un bruit sourd, ébranlant la mature qui imprime au bateau un mouvement saccadé.

Le déjeuner a lieu à l'heure habituelle.

Le commandant n'y assiste pas.

Tout à coup il paraît au milieu du salon, sa figure est ex1 reniement pâle, ses traits sont bouleversés.

Messieurs, dit-il , d'un ton où la douleur perce. Ne montez pas, je vous en prie, sur le pont. Un mât peut venir à se rompre et causer des accidents. Au salon vous ne courez aucun risque. Ajez confiance en moi, je vous le répète, vous n'avez aucun danger à courir.

Ces paroles causent une impression profonde.

Le visage du commandant est si contracté et annonce tant de souffrance que pour lui donner un témoignage de sympathie et calmer sa douleur, l'un des passagers répond : Commandant, on aura confiance en vous!

Ces coups de talon successifs ont fini par avarier le Saint-Germain.

Une voie d'eau s'est déclarée à l'avant.

On place les cloisons étanches.

Des soldats d'infanterie de marine, pris à la Martinique, sont aux pompes.

Les pompes ne produisant pas l'effet que l'on attendait, il est tenu un conseil de bord.

Le conseil décide qu'il faut jeter à ia mer -charbon et marchandises dans l'espoir d'allé-

ger le bateau qui, s'exhaussant, pourra se détacher du banc de madrépores sur lequel il est pris.

Cent tonnes de charbon sont jetées à la mer avec un grand nombre de sacs de cacao.

Toutes les embarcations descendues des pistolets sont au pied de l'échelle.

Malgré ce sacrifice, le bateau est toujours engagé et ne se relève pas.

A cinq heures, la brise fraîchit et un bruit plus strident que les coups de talon se fait entendre.

L'hélice est cassée.

Le commandant perdant l'espoir de pouvoir nous ramener en France, vient encore au moment du dîner annoncer qu'il va nous débarquer à l'îlet du Gosier où se trouve le phare et qu'il fera dresser des (entes par les gens de l'équipage.

11 ne peut nous débarquer à la Pointe-à- Pitre, nous sommes en quarantaine comme ayant touché à la Martinique, mais vu le cas de force majeure, il a télégraphié au gouverneur pour obtenir la libre pratique.

Un immense chaland nous attend au fond de l'échelle sous le commandement du lieutenant Lamer.

Il tombe une petite pluie fine qui cesse bientôt.

Madame de Tallenay et ses deux filles qui ont pris passage avec nous, font contre mauvaise fortune bon cœur.

Un petit remorqueur nous a bientôt conduits à Tîiet du Gosier.

Sur les bords de File, l'eau est claire et transparente et laisse voir la blancheur des madrépores qui pavent le fond ; on les prendrait pour des nappes d'argent tant la lune les fait scintiller.

Une planche partant du chaland et aboutissant à la rive nous permet de mettre pied à terre.

Chacun communique ses impressions , on prend son mal d'assez bonne grâce.

L'îlet est seulement habité parle pilote qui aie soin de recommander aux matelots de ne pas dresser la tente sous des mancenilliers. .

Il est tout petit, en un instant on en a fait le tour.

Les uns installent sous la tente leur lit improvisé, composé d'une simple couverture et essaient de dormir.

D'autres allument des feux, d'autres encore se promènent.

Il y a parmi les "passagers : M. Drouhet,

gouverneur des établissements français dans Tlnde, son fils; M. Bert, procureur général à Pondichéry; M. Thiessé, député de Neufchâtel, qui revient de la Guyane ; le directeur des mines de Saint-Elie ; le docteur Gervais Roux qui, en qualité de commissaire du gouvernement, vient d'emmener un convoi de coolies à la Martinique ; M, Auguste Miquel , le propriétaire de la roulette de Panama, un aveyronnais de Bozouls, etc., etc.

Je termine mon excursion dans Pile, je suis au phare à ramasser par le beau clair de lune des coquillages, quand à une heure du matin, M. Jules Debonne, directeur des bateaux à vapeur qui font le service postal de la Guadeloupe, vient nous dire que la quarantaine est levée et que nous pouvons aller coucher à la Pointe-à-Pitre, car « Y Alcyon, » un de ses bateaux, est sous vapeur de l'autre côté de l'îlet pour nous emmener.

Nous prenons place sur Y Alcyon et à deux heures nous débarquons à la Pointe-à-Pitre,

Il n'y a qu'un seul Hôtel dans la ville : l'Hôtel des Bains.

Il n'est pas possible de loger tant de monde.

Accompagnés d'un petit guide que M. Jules Debonne a eu l'obligeance de nous donner, nous nous mettons à la recherche d'une chambre.

La lune éclaire comme en plein jour.

Mais à une heure si tardive, il ne nous est pas possible d'en trouver.

La troupe qui joue le drame et la comédie, voire même l'opérette, — sous la direction d'un toulousain, M. Cazeaux, — arrivée depuis peu, a pris toutes les chambres disponibles.

A quatre heures du matin, nous rentrons de guerre las, à l'hôtel, où on est enfin assez aimable pour nous offrir une chambre.

Avez-vous une idée d'une chambre à l'Hôtel des Bains ?

C'est un petit cabinet étroit, écrasé, sans plafond, éclairé par une fenêtre, sans carreaux à persienne mobile, et une porte; avant pour tous meubles un lit en fer, une chaise et un petit miroir dont le tain a disparu en partie.

Plusieurs vases de différentes dimensions se trouvent dans un coin.

Nous sommes surpris de voir tant de vases

sans fleurs dans la chambre. Le garçon nous explique qu'il est d'usage de prendre un bain de pieds tous les matins.

Nous avons hâte de sortir de cette fameuse chambre, où heureusement pour nous, l'air se renouvelle à travers les persiennes et nous allons nous promener dans la ville.

Les marchés sont pleins de négresses vendant des bananes, des avocats, des oranges, des patates, du manioc, du riz, des mangues, des grandes grenadilles, des sapotilles, des ananas, des sommités de chou palmiste, dont la salade est si bonne, et autres fruits du pays, y compris des cigares d'une longueur extrême , aussi mauvais que peu coûteux.

La ville est propre, les rues sont macadamisées ; beaucoup de maisons sont en bois.

Le théâtre, à l'extrémité de la grande promenade, est aussi construit en bois.

Presque tous les arbres sont de grands sabliers couverts pour la plupart d'épiphytes.

Nous rentrons pour déjeuner et nous sommes fort surpris de recevoir à notre adresse

— iio —

une enveloppe fermée contenant la lettre suivante :

Monsieur ,

« Au nom des membres du cercle privé de )) la Pointe-à-Pitre, j'ai l'honneur de vous » inviter à venir dans nos salons chaque fois » que cela pourra vous être agréable.

» Le Président , » J. Planel-Arnoud.

» La Pointe-à-Pitre, le 13 janvier 1881. »

On ne peut être plus gracieux.

Chacun de nous a reçu cette délicate marque d'attention.

Arrive le commissaire du « Venezuela, » vapeur du Transatlantique, qui fait le service de la Martinique à Cayenne et à Saint-Thomas et qui nous apprend que le « Venezuela » et la « Martinique, » autre vapeur de la même Compagnie, sont arrivés avec le « Château- Renault n et le « Magicien , » bateaux de l'Etat de la division navale des Antilles, pour porter secours au « Saint -Germain» »

Les quatre navires chauffant à toute vapeur et tirant sur le « Saint-Germain, » n'ont pu le dégager.

11 est question de notre départ, mais rien n'est encore décidé. Dans la soirée on pourra nous dire à l'agence par quelle voie on pense nous faire partir.

Dans la soirée on nous apprend que les passagers qui sont pressés départir pourront, s'ils le désirent, prendre le <c Venezuela n mis à notre disposition qui rejoindra le steamer « Nile » du Royal-Mail à Saint-Thomas et qui prendra en même temps les malles du Saint-Germain.

Et le vendredi 14, à cinq heures du soir, nous partions et passions devant le « Saint- Germain» encore échoué et la « Martinique, » le « Magicien » et le « Château- Renault » mouillés à une encablure.

Le lendemain, la machine du a Venezuela » se détraque pendant la nuit et nous sommes obligés d'aller à la voile jusqu'à ce que la machine soit réparée. Cela retarde [notre arrivée d'un jour à Saint-Thomas,

Nous y arrivons le 17 à une heure du matin.

Une nuée de fusées et deux coups de canon annoncent notre arrivée au « Nile. » Nous apprenons là que le « Saint -Germain » a pu enfin être renfloué.

En un clin d'oeil nous sommes à bord du « Nile s où nous sommes enchantés d'entendre parler français par quelques personnes du bateau.

Le maître d'hôtel, Michel Allaz, un français, auquel nous nous plaisons à adresser tous nos remerciements pour les soins qu'il a prodigués à tous les passagers, aide le purser (commissaire) à nous installer dans les cabines.

Les garçons du bord mis à notre disposition parlent français.

Faut-il le dire ? à bord de nos bateaux, nonseulement les garçons ne savent parler que le français, mais les officiers eux-mêmes connaissent rarement d'autres langues.

À trois heures, « le ISile » nous emporte et nous n'avons vu de Saint-Thomas que les silhouettes des montagnes noires, à travers la lueur rouge des fusées pendant la nuit Bombre , sons connaître autrement la colonie

danoise qui, nous dit-on, est décimée par la viruela (petite vérole) et la fiebre amarilla (fièvre jaune).

Les premiers jours de la traversée sont assez beaux, mais le quatrième jour une pression atmosphérique très énergique se fait sentir.

Du vingt- un au trente, jour de notre arrivée à Plymouth , le baromètre se tient constamment entre 726 et 730.

Les officiers nous avouent que jamais ils n'ont vu le baromètre plus bas, ni fait pareille traversée.

Nous perdons une embarcation dite inversable, enlevée par un coup de mer qui, arrachant en même temps les pistolets qui la soutiennent, déchire profondément la coque supérieure du bateau.

Par moments , le bateau renversé restait immobile, et le gouvernail et l'hélice sortant hors de l'eau rendaient des sons sourds et grinçants peu tranquillisants.

Le 30 au matin, après avoir trouvé sur notre route plusieurs bateaux dématés et désemparés , nous étions mouillés dans la

belle rade de Plymouth d'où , par un temps gris, sombre, et couvert d'un brouillard intense, nous pouvions à peine voir les bateaux amarrés à nos côtés et les murailles grises des forts.

Le packet du Cap, qui avait essayé de sortir, était forcé de rentrer tout aussitôt, n'ayant pu tenir à la mer avec cet affreux temps.

Enfin le 31, à dix heures du matin, le « JSile » entre dans la magnifique rade de Cherbourg à l'abri delà grande digue.

Les Colombiens, venus pour la première fois en Europe, apercevant la neige et les arbres dépouillés de leurs feuilles, ne peuvent s'empêcher d'exclamer : « Todos los arbolcs se han muertos ! » Tous les arbres sont morts !

Nous montons sur un petit steamer qui nous conduit, — vu l'heure de la marée , — au quai du port du commerce où nous débarquons sans obstacles, après avoir été salués par un garde côte-français d'un vibrant coup do clairon qui surprend agréablement les passagers et qui va jusqu'au fond de l'âme des Français, heureux de pouvoir fouler le

sol de leur pays avec cette joie exubérante que peut difficilement comprendre celui qui ne Ta jamais quitté.

Ch.-Numa AUTIGEON.

Pomayrols, mars 1882.

Rodez, imp. Katery-Yirenque, rue de l'Embergue, 21.

Page 1