LETTRE-PRÉFACE
Mon cher Capitaine,
Vous avez bien voulu me communiquer les épreuves définitives de votre beau récit qui a pour titre De Bordeaux au Tchad par Brazzaville, en me priant modestement de vous adresser quelques critiques.
Je vous remercie de m'avoir permis d'être le premier à connaître nn livre qui, je l'espère et j'en suis sur, obtiendra un légitime succès non seulement parmi les coloniaux et vos camarades de l'armée, mais dans le grand public. Je souliaite même que notre jeunesse, éprise d'action, l'ait souvent entre les mains. Elle y apprendra, par les exemples que vous donnez, ce que vaut l'énergie, l'endurance et l'intelligence au service de la patrie, dans l'un des coins les moins favorisés de noire magnifique empire colonial.
Votre récit, fait sans prétention, reproduisant les notes de votre journal de route, notes écrites « à la merci des gîtes, à tout instant du jour ou des soirées », vous paraît quelque peu décousu, et vous demandez au lecteur de vous en excuser.
Pour ma part, je le fais d'autant plus volontiers que ce décousu n'est qu'apparent et que si, parfois, vous ne pratiquez pas l'art difficile des transitions, votre pensée est toujours saine, claire, précise et pittoresque dans son expression. Ce que vous avez vu et observé, vous excellez à le rendre intelligible à vos lecteurs. Aussi, en vous suivant, apprendront-ils beaucoup, et peut-être dissiperont-ils dans leurs esprits bien des préjugés, bien des opinions fausses, grâce à la claire vision que vous leur donnez de la réalité des choses.
Laisserez-vous pourtant, mon cher capitaine, le vieux colonial que je suis, toujours soucieux du progrès de l'œuvre à laquelle il
VI LETTRE-PRKFACK
a pris quelque part, et qu'il voit se développer rapidement pour la bonne renommée du pays, contester deux de vos assertions, sans douter un seul iUvStant, toutefois, ni de la sincérité de vos observations ni de votre bonne foi ?
Comme à tous ceux qui les ont subies, la navigation maritime, même sur les nouveaux et splendides paquebots de la Compagnie des Chargeurs réunis^ et la traversée du Congo Belge, de Matadi à Léopoldville, par le chemin de fer, vous ont paru longues, fastidieuses. C'est que votre ardeur a hâte d'arriver au terme du voyage, sur le champ ouvert à votre activité militaire. Cependant, si votre souci de l'exactitude et la rapidité du récit vous avaient laissé le loisir de revenir à quelques années en arrière, quels magnifiques progrès vous auriez alors constatés ! Sans insister sur le confortable des paquebots d'aujourd'hui, que dire des avantages qu'offre à tous nos compatriotes l'admirable travail du colonel Thys ! Souvenez-vous de la « roule des caravanes » qui menait à Brazzaville. Cependant il est une chose qu'il faut hautement regretter, c'est que nous ne possédions pas encore ce chemin de fer Sud-Congo qui nous libérera, enfin, de la bienveillante mais onéreuse obligeance de nos aimables voisins.
Vous avez eu la bonne fortune de remonter le grand fleuve en aimable compagnie sur un des plus perfectionnés vapeurs de notre flotte congolaise, le Commandant-Lainy. Vous avez été d'ailleurs douloureusement ému de la misère physique et morale des indigènes de la forêt.
Pauvres gens qu'un terrible fléau, l'affreuse maladie du sommeil, condamne à disparaître tous, à bref délai, si la science française et notre bonne volonté commune ne leur apportent pas au plus tôt le remède efficace et le bien-être matériel qui leur manquent si cruellement I C'est avec un sentiment de véritable angoisse que nous pensons tous au malheureux sort de ces déshérités, comme à notre présente impuissance à soulager leur misère qui nous est cependant sacrée !
A bon droit vous vous inquiétez de l'évolution matérielle et morale de celte « poussière de peuplades » que l'on rencontre dans notre Afrique Equatoriale. Mais pourquoi avoir si peu de