LAPRES-MIUI, COURSES ET JEUX AVEC PRIX
contempler, son inséparable grosse pipe aux dents, carré, court, trapu, digne descendant de nos gars d'Armorique que leur humeur aventureuse autant que la pauvreté de leur pays faisait, dès le xv^ siècle, s'enrôler dans les « bandes » et courir, au service de toutes les causes, les routes d'Italie, d'Allemagne et de France, souvent les seuls sabots de hêtre aux pieds.
En quittant Paris, j'avais donné à la maison Potin les indications nécessaires pour des envois périodiques par paquets postaux de légumes secs : réception pour la première fois aujourd'hui de jolis haricots, restés dodus, blancs et luisants après cent cinquante-deux
jours de pérégrinations, mais pétrifiés par la chaleur. Tout un jour, Tourgou les a soumis à une ébullition de haut fourneau; sans succès: ils sont restés cailloux. En désespoir de cause, je les ai fait piler à coups de crosses de carabine : la farine a mijoté à vase clos des heures et des heures, ^n même temps que des rondelles d'oignons; puis elle fut additionnée de jus d'antilope, salée, poivrée à souhait. Ça ne sentait pas mauvais. Mais au goûter, abomination ! Une bouillie graveleuse et aigre. Ce diable de soleil tropical s'entend décidément à transformer choses et gens d'Europe !
En revanche, aubaine inappréciable dans la pacotille d'un colporteur Bornouan : vingt bougies allemandes ; il ne m'en restait plus que douze dont je surveillais l'usure centimètre à centimètre. La chaleur développée par l'enveloppe du photophore ou les parois de la lanterne viennent vite à bout de la provision de luminaire ; après, ce sont les longues soirées inoccupées. Une providence vraiment, ce voisinage des Anglais et des Allemands ; ils détiennent la seule bonne route commerciale, la Bénoué, et, tant qu'ils ne passeront pas par là, nos produits ne sont pas près de leur faire concurrence.
U) septembre. — Depuis le 23 juillet, depuis quarante-huit jours, mon carnet de notes est vide de toute inscription ; devant les pages blanches je m'efforce aujourd'hui de rappeler mes souvenirs ; beaucoup restent confus.
Le 22 juillet, Bouillez se mettait en route pour Fort-Lamy, étape du chemin de France. Déjà la veille j'avais dû faire appel à toute ma volonté pour lutter contre les nouvelles et sourdes attaques de fièvre. La nuit avait été si mauvaise qu'il me fut impossible de me lever pour dire au revoir à ce cher docteur, qui nous a quittés ne laissant après lui que des sympathies. Je ne me mépris pas à son hochement de tète quand il vint prendre congé de moi et qu'après m'avoir examiné il me quitta surces derniers mots: « Bonne santé..., mais soignezvous bien. »
El, dès ce jour, ma mémoire n'a plus que des bribes. Le « gros accès » m'a étreint, l'accès qui met du vif-argent dans les veines, tenaille les tempes, martyrise le cerveau qui ne vit plus que de cauchemars, laisse dans ses rares et courts répits la machine humaine chavirée, rompue, sans plus aucun ressort.
La case où j'ai élu domicile à mon arrivée a tellement pâti de cinq hivernages, le toit affaissé, les pieux de soutènement inclinés à trente degrés et rongés par les termites, les murs d'argile éventrés et crevassés de lézardes, qu'on a dû faire établir ma couche sous la vérandah, abri combien précaire que cette cage de chaume contre les
effroyables cataclysmes de l'hivernage, les douches crépitantes qui sont venues m'y assaillir ; le déchaînement des éléments ajoute aux visions que la fièvre fait tourbillonnerdevant mes yeux des impressions angoissantes, des hallucinations fantastiques, monstres mugissants, montagnes qui s'écroulent, précipices béants
Trois semaines je suis demeuré dans ce néant ; j'en sors avec l'impression d'un homme tombé de haut et qui se relève tout étourdi. Avant-hier, soutenu par deux spahis, j'ai pu gagner pour la première fois ma chaise longue au dehors, avec un de ces éblouissements que doivent connaître les chauves-souris chassées chaque matin par Tourgou de dessus mon lit. L'eau du ciel a ressuscité la nature ; la terre heureuse respire, les arbres lavés sont redevenus joyeux ; par-dessus la zeriba j'aperçois les tiges de mil jaillies à plus de deux mètres au-dessus du sol ; leurs têtes couronnées d'abondance s'inclinent sous le poids des gros et lourds épis ; les longues feuilles lancéolées se choquent doucement à la brise avec un bruit de ressac lointain déferlant sur une plage sablonneuse. Ce sol qui jamais ne connut le gel aigu, les nuits glaciales, l'étreinte du verglas et du givre, a enfanté, en ce tout petit laps de temps, une miraculeuse moisson ; partout 1 herbe renaît après avoir soulevé son linceul de sable ; elle a envahi le poste dans tous ses recoins, monte à l'assaut des cases ; des grenouilles minuscules y sautillent. Des mares miroitent ; un vol bruyant de sarcelles s'abat sur l'onde de l'une d'elles avec mille cris aigus. Le troupeau du poste rentre du pâturage : chèvres anguleuses, brebis et agnelles cheminent lentement, leurs jarrets se renvoyant à chaque pas les mamelles replètes.
Et ce renouveau divin qui réjouit bêtes, choses et gens fait du bien à mon âme de convalescent, accentue chez moi le rythme de vie depuis longtemps affaibli.
De jour en jour les forces revenant, je reprends la direction des affaires du secteur de Bokoro : établissement des rôles d'impôt, recensement des villages ; tous les après-midi sont occupés à de longs palabres avec les chefs. Les chevaux souffrent beaucoup de la quantité de mouches le jour et de moustiques la nuit ; les maudites bestioles ne leur laissent pas une minute de repos et la fumée des feux entretenus constamment est impuissante à décourager leurs attaques; j'ai constaté que dans les trois villages qui entourent le poste, chaque propriétaire d'un cheval le met à l'abri, en dehors des heures de pâturage, dans une case presque hermétiquement fermée ; les insectes seront toujours une des plus grandes plaies de l'Afrique tropicale.
15 septembre. — Arrivée du lieutenant d'artillerie Rupied, en route sur Ati, où il va prendre le commandement de la batterie d'artillerie, en remplacement de Blard. Ainsi que nous l'avions prévu, Rupied, retardé par la nécessité de faire transiter les caisses encombrantes d'armes et de munitions dont il avait la responsabilité, a mis cinq mois à venir de Brazzaville à Fort-Lamy. Il apporte, outre les cartouches, des fusils Lebel de rechange, puis un stock de carabines de cavalerie suffisant pour renouveler presque complètement l'armement de toutes les troupes montées à cheval ou à méhari ; à chacune de ces armes est adaptée une baïonnette du modèle Lebel. Loué soit le chef qui eut l'heureuse idée de doter de cette nouvelle arme blanche cavaliers et méharistes ! A Dieu ne plaise que je veuille renier chez notre arme la valeur de sa puissance de choc, de sa vitesse et de sa mobilité, mais en Afrique, plus encore qu'en Europe, les occasions se présentent à chaque instant du combat à pied ; tous les règlements sont unanimes aujourd'hui à proclamer que l'emploi de la carabine, combiné avec le mode d'action normal de la cavalerie, ne peut « qu'assurer son indépendance et développer ses qualités offensives ». L'importance de ce rôle admise, assurée de la façon la plus formelle, pourquoi donc ne pas mettre dans les mains de chaque cavalier le gros atout que sera, dans quantité de circonstances, la baïonnette au bout de son arme à feu, le combat deDjoua vient de m'en donner un rude exemple ?
Dans le courant de la semaine, j ai libéré cinq Sénégalais arrivés au terme de leur engagement; tous servaient au Tchad depuis huit à dix ans. Cela fait mal au cœur de voir le Territoire militaire dépossédé de pareils soldats, alors qu'il en a tellement besoin pourtant. Dans moins de deux ans, les soixante-huit spahis survivants auront disparu tour à tour. Une raison invalable que celle mise en avant pour la suppression de notre belle unité : trop peu souvent, a-t-on objecté, elle remplit, dans ces dernières années, son rôle par le fer. Eh bien ! mais quand il serait condamné à ne plus jouer son rôle que par le feu, quand sa valeur ne résiderait plus que dans les randonnées, portant rapidement, aux points voulus, les carabines qui ont meurtri les dos de longues heures en trinqueballanl, l'escadron de cavalerie passera,, aboutira là où la compagnie montée serait impuissante ; si même l'unité d'infanterie montée vient à bout d'un premier effort requis, — l'expérience l'a fréquemment démontré, — c'est à un prix tel qu'il faut un long temps avant qu'on puisse en risquer un nouvel emploi. Un exemple, parmi beaucoup d'autres que je pourrais citer : au mois d'août de l'an dernier, les trente spahis du lieutenant Labon furent appelés à coopérer à un
raid en territoire ouadaïen, organisé par le capitaine commandant la 3* compagnie à Melfi ; de la vitesse de marche dépendait le succès; on résolut de faire monter à cheval le plus grand nombre de tirailleurs ; le poste avait en réserva pour ces occasions une quarantaine de chevaux. Après huit jours de marches très pénibles, le détachement rentre à Melfi ; un mois et demi après j'y passais moi-même, on se le rappelle ; les chevaux de la compagnie me furent présentés : vidés, couverts de blessures graves, pitoyables, les malheureux animaux étaient immobilisés certainement pour plusieurs mois encore. Quelques jours plus lard, à Abouraï, je constatai dans le peloton Lebon deux chevaux touchés légèrement par la selle, tout le reste dispos. Des deux outils employés pour cet ouvrage, l'un avait la trempe nécessaire ; l'autre, ne la possédant pas, s'était ébréché, faussé.
10 septembre. — La fatalité continue à s'acharner sur les Européens du poste de Hokoro ; le sergent commandant la section de tirailleurs est alité depuis une quinzaine ; le commandant Julien, anémié, très fatigué, ne peut plus quitter sa chaise longue, et le docleur (^otlard, au commencement de cette semaine, a été brutalement mis bas, par un violent accès de fièvre ; enfin, (iuerry, très vigoureux mais parvenu à la fin d'une troisième année de séjour au Tchad, est cloué, lui aussi, sur son lit, par le paludisme, depuis avant-hier. Il est reconnu que les organismes européens sont particulièrement vulnérables par le fléau, pendant la période des pluies ; et puis, « Lare d'Apollon lui-même ne peut toujours rester tendu >», disaient les Anciens ; le mal trouve aujourd'hui d'autant plus facilement le défaut de la cuirasse que la tension nerveuse, causée par notre vie revêche et miséreuse depuis plusieurs mois, a amené chez nous un afVaissement physique très sensible.
Le caporal infirmier Musset nous soigne à tour de rôle avec un dévouement inlassable.
J'ai envoyé un courrier rapide au médecin-major Cartron à Forl- Lamy; l'état de Cottard inspire, en efTet, les plus vives inquiétudes : la fièvre, très forte, ne le quitte pas ; le diagramme des températures prises depuis le premier jour de sa maladie n'en accuse pas audessous de 38"8, et presque tous les soirs le thermomètre monte jusqu'à 40", malgré trois ou quatre injections de quinine. Notre malheureux camarade, avant de venir au Tchad, a passé en France six mois de repos seulement consécutifs à un pénible séjour à Madagascar ; il est tellement affaibli qu'il ne nous reconnaît plus ; la
nuit dernière il remplissait le camp de cris arrachés par le délire.
Le docteur Cartron, accomplissant un vrai raid, est arrivé à Bokoro dans l'après-midi du quatrième jour après celui de son départ de Fort-Lamy. Il a trouvé l'élément européen du poste en aussi piteux état ; période noire toujours : Guerry est debout maintenant, mais j'ai dû m'aliter encore. Le docteur Cartron a diagnostiqué chez Cottard et moi des symptômes de typho-malaria ; c'est la première fois que la maladie fait son apparition au Tchad.
Le docteur n'a pas voulu me dissimuler que je suis « bien touché ». Il faut rentrer au pays, a-t-il dit, partir dès que les forces seront suffisantes pour me portera la côte. Diagnostic et arrêt sont durs, mais je n'en sens que trop le bien fondé et une exaspération me vient de me voir abattu par cet ennemi que vingt-cinq siècles après Hippocrate n'ont su dompter. Encore une fois, comme en 1906, lorsqu'il fallut, à Fort-Millot, quitter ma smalah, me voici à même de constater les liens secrets et serrés étroitement qui m'y attachent. Faut-il donc l'avouer ? O mystérieuse organisation humaine qui m'est une excuse ! 0 philtre étrange de cette terre prenante qui arrive à vous refaire une âme selon la formule d'Allah ! Combien ils paraissent éteints, étrangers à ma vie, ces échos parvenus tous les quarante jours de France : procès scandaleux, faits divers, tournois parlementaires, nouvelles à sensation et à grandes manchettes. Je n'ai presque plus de réminiscences des choses loin, si loin là-bas, au nord de nous ; je ne regrette rien, je ne désire rien, sinon conserver le présent : poste, secteur, beaux soldats, continuer à me laisser aller au charme de cette vie errante, indépendante, du corps-à-corps journalier avec la peine et la médiocrité, toujours suivi, en compensalion, de celte satisfaction intime qui succède aux grandes dépenses ■ d'effort et de volonté.
Avec beaucoup d'émotion refoulée, l'âme en deuil, il a donc fallu que je m'en aille, le 30 octobre au malin ; pour ne pas reculer le moment de la séparation, je n'ai pas voulu que Guerry m'accompagne, même un bout de piste, avçc les spahis. A travers les chapelets de mares, les hahars^remplis à pleins bords, huit jours d'étapes m'ont mené à Fort-Lamy. Au dernier campement avant ce poste, je me suis rencontré avec le capitaine Figenschue, arrivant de France et allant remplacer le capitaine Mongin à la tête de la com-
LES PIROGUES KOTOKO DU CHARI, A LA PROUE RETROUSSÉE COMME CELLE d'uNE GALERE.
DEMARRAGE D UN POSTE FLUVIAL DU CHARI. (Photo, lieutenant Potier. Cliché Tour du Monde, Hachette.)
pagnie d'Ati. Un personnage qui ne saurait passer inaperçu, le capitaine Figenschue : long de partout, efflanqué, un profil d'aigle, des escarboucles sous les paupières, la parole saccadée, les nerls à fleur de peau ; une de ces organisations dont on dit qu'en elles la lame use le fourreau. Nous avons joint nos provisions. A la mi-nuit, il m'interrogeait toujours, aussi avidement, sur les moindres détails de ce qui se passa depuis six mois dans ce couloir du Bat-Ha, bien étroit, semble-t-il, pour contenir le désir d'activité qui brûle mon auditeur.
En retour j'ai des nouvelles des compagnons de voyage de l'an dernier : le 6 septembre, sur l'ordre du lieutenant-colonel Millot, le capitaine Cellier, à la tète d'une colonne de 112 méharistes, prenait la route du Borkou, au nord du cercle du Kanem qu'il commande. Vingt et un jours de marches pénibles dans la zone saharienne, le mènent à laZaouïad'Aïn-Galakha, principal repaire des Senoussistes. Le 26 septembre, à sept heures du matin, il donne l'ordre d'attaque ; mais en vain nos tirailleurs s'élancent contre le blockhaus, essaient d'en gravir les murs ; une fusillade meurtrière en a couché bientôt trente-cinq sur le sable ; quinze sont morts ; le lieutenant Langlois a le bras traversé, le sergent Désandré l'épaule brisée. Huit jours,, la colonne reste au Borkou, espérant vainement entraîner l'ennemi hors de son enceinte. La pénurie de vivres, d'eau, l'oblige à se mettre en retraite. Depuis quelques jours seulement elle est de retour à son poste, après avoir parcouru plus de six cents kilomètres dans le pays de la soif. Chaque opération militaire dans ce Tchad est un tour de force !
Le V' novembre, avec MM. Willotte et Lagroa, adjoints à l'Intendance, je m'embarquais à F'ort-Lamy sur le chaland en fer la Marie- Rose, amené par M. Gentil à sa deuxième expédition. Vingt hommes armés de perches font remonter à cette masse, chargée à quatre tonnes, le courant du Chari,qui atteint près de trois nœuds à cette époque de sa plus grande crue. Etres humains réduits à l'état de colis, sans plus d'influence sur la direction de nos personnes, nous sommes demeurés, jusqu'à Fort-Archambault, vingt-deux jours dans la torpeur du chimbek, sans préoccupation autre que de nous demander à quel jour nous passerons les postes intermédiaires : Fort-de-Cointet, Fort- Bretonnet, Damraou ; si nos repas comporteront la boîte de cornedbeaf ou celle de sardines ; sans aucun incident de route digne d'être rapporté. Si pourtant : après Fort-Bretonnet nous croisâmes une centaine de ces grandes pirogues kotoko, faites de planches assemblées, cousues ensemble et à la proue retroussée comme celle d'une
galère; l'une d'elles, en tête, était montée par deux Allemands ; debout près du chimbek, vêtus et casqués de hianc, ils nous saluèrent au passage du salut le plus rigide et le plus correct ; en arabe, l'un des pagayeurs de leur équipage cria au nôtre : « Nous venons de Miltou ». Miltou est un des points les plus peuplés des rives du Chari où les Allemands avaient construit un poste ; des arrangements récents, à la suite de travaux d'une commission de délimitation, nous ont donné une partie de la rive sur laquelle il sélevait. Le lendemain, nous en longeâmes l'emplacement : les Allemands aussitôt opéré leur déménagement avaient fait place nette par le feu. Deux jours après, à Damraou, le sergent commandant le poste nous expliqua : le chef d'un des principaux villages avoisinant Miltou et placés, depuis leur francisation, sous son autorité, venait de l'avertir que les Allemands n'ayant pu décider les indigènes à abandonner la terre devenue française, avaient, en manière de représailles, incendié, non seulement le poste, mais les récoltes et une partie des villages. Vraiment, il est difficile de mieux imposer son souvenir en prenant congé.
Après un court séjour à Forl-Arcbambault, dix-neuf journées de baleinière nous ont fait côtoyer les berges désertes, inondées du Gribingui, nous déhalant dans l'enchevêtrement des troncs eflondrés, retrouvant le soir les bivouacs boueux de Tannée dernière. Les blancs lacets de la route d'étapes se dévidèrent ensuite à rebours ; pas un rail n'y a lui encore et les écuries de ses postes sont toujours pauvres en chevaux.
Puis sont venus l'Oubangui et le Congo : les rapides mugissants, passés en flèche cette fois, la plèbe nue cannibale, les grandes avenues d'eau roussàtre emprisonnées entre les tristes fouillis ténébreux, les cieux pommelés, les buées nocturnes qui excitent la débauche de végétation, les factoreries blanches ombragées de palmiers avec les avenues de papayers, de cactus et de baobabs difformes ; tout un dépaysement d'avec les savanes arides, le ciel sans une tache, le soleil dessiccant, les populations fières que nous avons quittés.
A Brazzaville, mon état de santé fui jugé tel qu'il ne pouvait me permettre l'attente du paquebot français mensuel partant dans trois semaines seulement de Matadi. Huit jours après mon arrivée dans la capitale du (^ongo français, j'avais mon cxeat définitif, cl le L' février je m'embanjuais sur le paquebol anglais ballant pavillon belge YAlherlville. Là, un dépaysement encore, mais en sens inverse: une première impression d'Europe, très vive, venue de ces grands mâts,
des casquettes galonnées, des tenues des mathurins infiniment plus impeccables que la mienne, des figures glabres qui circulent entre les petites tables correctement drapées de blanc, chargées de leur vaisselle brillante, des sons de l'orchestre jouant en sourdine dans l'entrepont, du lit retrouvé enfin, un vrai lit.
Aucun intérêt commercial n'arrête V Albertville sur la côte d'Afrique.
Quelquefois une terre qui défile à l'horizon, basse et plate, soulignée par le rais d'argent de la « barre », dentelée des plumeaux de quelques cocotiers, jette un imprévu dans les journées vides, les longs moments d'inertie entre ciel et eau.
Une escale à Sierra-Leone pour refaire la provision de charbon interrompt notre balancement sur la longue houle, très supportable, de l'Atlantique, parmi les bancs de poissons volants et les ébats de centaines de marsouins; une station encore à Dakar, la ville neuve poudreuse, importante déjà de par son port, appelé bientôt à abriter des flottes de guerre ; et, aussitôt quittée la nouvelle capitale de l'Afrique occidentale française, on a la sensation que l'on entre dans les pays septentrionaux : le soc de Y Albertville ne déchire plus que des eaux vert sombre *, la lumière fuit, se décolore peu à peu, devient tout à fait glauque *, on peut se libérer du casque. Les alizés nous ont abandonnés ; sous un coup de vent de nord-ouest le paquebot rouie bord sur bord, tangue lourdement, l'hélice affolée hors de l'eau, toute la coque de fer gémissant sous l'assaut furieux des « paquets de mer ».
Le vingt-deuxième jour après avoir quitté l'embouchure du Congo, à sept heures du matin, la côte de France se devine enfin, infime, écrasée sous de gros nuages qui roulent et s'entassent, porteurs de tempête ; la mer s'est couverte de mouettes et de gros goélands, escorte d'une escadrille de bateaux pêcheurs. Un vent aigre, glacé, si (île à travers les cordages qui vibrent comme des cordes à violon ; il soufilète le visage, soulève une poussière d écume à la crête des vagues. L'aube, pour s'être alïirmée, n'en reste pas moins grise, brouillée, maussade.
Sous l'elTort des hélices, les encablures s'ajoutent aux encablures ; accoudé au bastingage, transi dans les plis de mon burnous, je contemple pour la première fois les grandes jetées du port de la Palice sur les blocs desquelles les grosses vagues déferlent en mugissant, sa passe étroite, la forêt de ses mâts derrière lesquels la Rochelle dort encore dans un suaire de neige Quelques rayons d'un misérable soleil filtrent seuls à travers deux nuages noirs menaçants. Que tout cela m'apparaît terne, triste, après les orgies de lumière de là-bas, où le moindre coin triste .l'est de tristesse ensoleillée !...
\J Albertville a mouillé à deux milles ; au signal de son canon, un
gros remorqueur a Iranchi la passe et lorce de vapeur vers nous, secoué comme un jouet par les lames. C'est sur son pont, et non sans dilïîcultés, que se fait le transbordement de ma personne et de mes bagages, et c'est lui qui me conduit dans le brouhaha grisant du port et de la gare qui s'éveillent et s'animent, parmi les gens qui s'empressent avec des regards curieux, dans les sifflets des vapeurs et des locomotives, le gémissement des sirènes, les grincements des treuils et des grues, le déroulement des poulies. Je suis en pays civilisé, au pays natal ; des flocons de neige tombent du triste ciel gris, allant grossir l'épais manteau qui pèse sur le sol ; un regard sur la haute mer me montre les panaches de furrjée noire qui s'échappent des cheminées de YAlbertville, ma dernière prison flottante, déjà en marche pour Southampton, sa dernière escale avant Anvers.
Aujourd'hui que j'ai fini de mettre en ordre ces dernières notes, tout cela nie semble si loin et si près ! Le rêve tropical ne s'est pas évanoui : les êtres chers retrouvés, la reprise du train-train familier de jadis n'empêche pas que s'évoque le souvenir des camarades restés là-bas à la peine, des soldats si dévoués, des femmes coquettes et rieuses, des chevauchées sur les ardents petits chevaux toujours frémissants ; des bivouacs dans les nuits tièdes, délicieusement claires, peuplées de lucioles, vibrantes du cri de l'animal roi ; des régions vierges ardemment explorées ; des heures de solitude même où l'on s'écoute vivre et penser.
Et d'ailleurs, si j'avais pu oublier, ne les auraient-elles pas vite réveillés, ces souvenirs, les nouvelles parues récemment coup sur coup de la continuation de ce formidable effort d'une poignée d'hommes au cœur de l'Afrique ; elles ont malheureusement peuplé mon passé souriant de fantômes : aussitôt la saison des pluies terminée, la marche vers l'est des troupes d'Ati se continuait sur la ligne du Bat-Ha ; Acyl quittait Barouella pour s'installer à Birket-Fatmé. Doudemourrah se préparait à l'y attaquer quand le capitaine Figenschue le prévint en surprenant, après deux marches forcées, ses bannières concentrées à une journée d'Abécher. Après trois heures et demie de combat livré, de notre côté, avec cent quatre-vingt-quinze tirailleurs et une section d'artillerie, les Ouadaïens étaient rejetés sur leur capitale. Le capitaine Figenschue a été grièvement blessé ; le lieutenant Bourreau le remplace et, le lendemain, après un vigoureux engagement, emporte Abécher d'assaut.
Ce beau succès semblait inaugurer définitivement une ère de paix ; il avait été le signal de soumissions nombreuses ; Abécher avait reçu une forte garnison. Mais, le 4 janvier 1910, le capitaine Figenschue était attiré dans un guet-apens par Taggedin, sultan du Dar- Massalit, un de ces états esclavagistes du Dar-Four, aux intérêts desquels notre occupation d'Abécher ne pouvait que porter un coup mortel ; et, dans cette lamentable affaire, sont tombés, massacrés dans le lit du Bat-Ha, le capitaine Figenschue, le lieutenant d'artillerie Delacommune, le lieutenant de cavalerie Vasseur, le sergent d'infanterie coloniale Béranger, le maréchal des logis de cavalerie Breuillac et cent quatre-vingt-dix hommes ; deux tirailleurs, échappés
par miracle à la tuerie, furent seuls à venir rapporter à Abécher comment les autres avaient su mourir. Un grand nombre des spahis, occupés à parer aux coups de rezzous senoussistes contre nos nomades du Kanem, ont ainsi été sauvés de l'hécatombe, j'avoue ma satisfaction égoïste en l'apprenant ; mais dans quelle affliction m'a jeté, malgré tout, la nouvelle de l'anéantissement de cette superbe compagnie du bataillon du Tchad, que, deux fois, j'eus le bonheur d'admirer au feu.
Ce que j'ai dit au cours de ces pages des troupes noires que j'ai eu l'honneur de commander a déjà indiqué en quelle haute estime je les tiens. Nous avons dans nos troupes sénégalaises et soudanaises un instrument guerrier remarquable, des soldats de premier ordre, qu'ils soient spahis, méharistes, tirailleurs ou canonniers. Ils sont merveilleusement doués au point de vue militaire, ce qui en fait l'instruction aisée ; ils acquièrent promptement non seulement le sens de la guerre, mais aussi le sens de la manœuvre, si rare chez les primitifs ; livrés à eux-mêmes, ils prennent au plus haut degré le sentiment de leur responsabilité. En veillant rigoureusement à l'observation d'une discipline sévère, intelligente, juste surtout, en s'affirmant toujours à eux comme un chef calme, maître de lui et d'humeur égale, en s'adressant à leur amour propre, le sentiment le plus vif chez eux, on arrive très vite à des résultats surprenants : les épopées soudanaises sont pleines d'exemples de levées, au moment d'une campagne, de soldats dont l'instruction commençait au départ de la colonne et se poursuivait en cours de route ; lorsque deux mois après, quelquefois moins, on prenait contact avec l'ennemi, ces auxiliaires de fortune se comportaient de façon à mériter tous les éloges, montrant une bravoure à toute épreuve, des aptitudes manœuvrières naturelles, une résistance physique considérable leur permettant de parcourir de suite de nombreuses étapes de soixante, soixante-dix et même quatre-vingts kilomètres; une endurance extrême aux privations. Le soldat noir, ~ ici je réponds à une critique faite communément, — est tout aussi bon tireur ([ue le blanc ; il possède, du reste, les qualités maîtresses pour la bonne exécution du tir : vue excellente, carrure solide, maîtrise des nerfs ; l'emploi de la hausse est la seule difficulté, à cause de la lecture des distances, de son instruction sur ce point ; avec de la patience on arrive à la faire pratiquer couramment.
J'ai montré comment il manœuvrait sous le feu le plus vif, avec un calme et une crânerie admirables, pour déployer à l'effort final tout son entrain et toute sa fougue. Le dévouement au chef est absolu : le blanc est le drapeau des soldats sénégalais-soudanais ; il faut les avoir vus au milieu des fatigues d'une campagne et surtout au combat
pour savoir de quelles marques de confiance et de dévouement ils sont capables : jamais je n'oublierai les regards que me jetèrent les spahis ou tirailleurs blessés tombés près de moi.
Un livre vient de paraître, la Force Noire, qui pourrait porter en sous-titre celui de « Livre d'or des soldats noirs » ; le colonel Mangin qui en est l'auteur, bien qualifié pour connaître les troupes du centre-africain, fait justement remarquer que leurs qualités guerrières sont, avant tout, le résultat de l'hérédité. On constate leur valeur au cours des combats du moyen âge, aussi bien que dans les campagnes coloniales des xix^ et xx® siècles ; il faut lire leurs prouesses exaltées par les Archinard, les Galliéni, les Baratier, les Monteil, les Lartigue, et tant d'autres, au cours du récit defe magnifiques épopées dont ils furent les héros. On les retrouve sur les champs de bataille des armées contemporaines : nos bataillons de tirailleurs d'Algérie comprenaient, à l'origine, un tiers, beaucoup plus souvent, de leur effectif, de noirs originaires du Soudan. Le bataillon qui représenta pendant plusieurs années les tirailleurs algériens dans la garnison de Paris était presque entièrement composé de noirs ; la plupart des Français croyaient, à cette époque, que les iiircos étaient tous de cette race. Un régiment de marche de ces turcos fait toute la campagne de Crimée ; à Inkermann il perd six officiers et cent quarante-quatre hommes, cinq cent trente hommes au Mamelon-Vert, deux cent soixante et onze à Malakoff, et se couvre de gloire dans ces affaires.
En 1859, pendant la campagne d'Italie, le corps du maréchal Mac-Mahon compte un régiment de tirailleurs, qui perd deux cent cinquante hommes à Magenta. Au Mexique, un de leurs bataillons prend deux drapeaux ennemis à San-Lorenzo.
En 1870, trois régiments sont à l'armée du Rhin, trois escadrons de spahis à l'armée de la Loire ; sur les neuf mille cinq cents hommes de ces contingents indigènes, trois mille étaient noirs ; on. sait leurs prouesses à Wissembourg, Frœschwiller, Sedan ; ils se distinguent encore à Toury, Artenay, Maizières,Héricourt, aux sièges de Strasbourg, Thionville et Bitche. A propos de cette charge à la baïonnette des turcos à Frœschwiller, charge restée légendaire, le général Bonnal, témoin et acteur dans cette bataille où il fut blessé comme lieutenant, écrit : « Les rédacteurs de l'historique allemand ont eu honte d'avouer que quinze cents turcos, entraînés par des cadres français, ont infligea dix mille ou quinze mille soldats prussiens une véritable panique, et, plutôt que de raconter une telle défaillance, ils ont altéré la vérité. » En effet, l'historique officiel alle- • mand, pour expliquer le mouvement de recul précipité du IP corps et d'une partie du .5'" corps prussien, place la charge du l*"" turcos
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avant celle des cuirassiers de la division de Bonnemains et suppose qu'elle fut exécutée par « des masses considérables d'infanterie ».
A tous ces beaux faits d'armes veut-on me permettre d'ajouter un plus humble appoint ? Le général commandant les troupes de l'Afrique occidentale française, auxquelles sont rattachées celles du Congo, vient d'adresser à tous les officiers et sous-officiers qui prirent part aux combats de Dokodji et de Djoua, un exemplaire des Ordres généraux parus à leur occasion. Parmi vingt citations notons celles-ci :
Matar-Diop, caporal à la 1*^' compagnie : « Commandant une escouade isolée, a montré la plus grande énergie, le plus grand sangfroid, un entier mépris du danger, commandant sa troupe comme à l'exercice, et maintenant l'ordre, la cohésion, la discipline du feu. »
Boubou-Diallo, sergent de la 1"^* compagnie : « A, pendant tout le combat, montré la plus grande bravoure, la plus grande énergie, commandant de façon parfaite sa section, maintenant chez les tireurs l'ordre et le calme et se signalant particulièrement lors de l'assaut final dans lequel il entraîna ses hommes avec une rare vigueur. »
11 en est d'autres plus éloquentes encore :
Le sergent Mamady-Kamara : « Blessé à l'avant-bras, a continué à seconder l'adjudant chef de sa section. »
Le sergent Bakhary-Keïta : « Blessé à la main, est resté à la tête de sa section, employant son autorité à maintenir ses hommes placés en réserve qui voulaient, sans cesse, aller de l'avant. »
Le tirailleur de V^ classe Kartago : « A désarmé et déséquipé un camarade mortellement blessé, l'a transporté à l'ambulance et est revenu aussitôt à sa place de combat. »
Le 2* canonnier conducteur Saboun : « Frappé d'une balle dans le dos en mettant le feu à sa pièce, et jeté à terre par le choc d'une seconde balle qui s'était écrasée sur son mousqueton, lui criblant le côté d'éclats de plomb, a réoccupé son poste après avoir repris connaissance et n'a plus voulu le quitter jusqu'au retour ; a voulu faire, le soir même, toute l'étape de Djoua à Ati, appuyé sur un bâton. »
Le tirailleur de 2** classe Boubou-Samaké : « Ayant eu la jambe brisée, a continué à combattre avec énergie jusqu'au moment où sa section s'est portée en avant. »
Le tirailleur de l""^ classe Bemba-Diarra : « Blessé grièvement à la tête, crachant le sang à flots, demandait encore son fusil pour combattre et refusait de quitter la ligne de combat. »
Le tirailleur de 1" classe Moribani : « Blessé au pied, a cependant continué à combattre et à commander son escouade avec énergie. »
I>e tirailleur de 2* classe Kalifari-Bandabou : « Blessé à l'avantbras droit, a cependant continué à combattre* »
Le spalîi de 2'' classe Moha met-Djellaba : « Grièvement blessé au pied dès le début du combat, a continué, sur sa demande, à combattre pendant quatre heures. »
Le spahi de 1'* classe Arouna-Ba : «S'est particulièrement distingué par son calme et sa bravoure sous le feu le plus violent ; blessé grièvement, a continué le combat pendant quatre heures. »
Tels sont les soldats que, dans son beau et bon livre, le colonel Mangin propose à notre recrutement national. On connaît les grandes lignes de cette organisation de troupes noires, idée depuis longtemps très chère à tous les Africains, qu'il vient de faire rebondir et qui prend corps de façon sérieuse : elle a pour but immédiat le maintien de nos effectifs actuels, compromis par l'abaissement de la natalité française ; elle constitue en Afrique occidentale un réservoir d'hommes instruits et entraînés où la nation pourrait puiser, pour une action extérieure, à un moment où elle aurait besoin du concours de toutes ses forces disponibles ; elle permet l'augmentation de nos régiments de tirailleurs algériens qui coopéreront au même but ; dès le temps de paix, environ trente mille Français, actuellement en Algérie, peuvent être ramenés en France.
La population de l'Afrique occidentale française dépasse aujourd'hui dix millions d'habitants ; cette population nous a donné de cinq mille à sept mille hommes par an en ces dernières années ; on pourrait facilement, dès maintenant, lui en demander dix mille.
Une loi de finances vient de décréter la création d'un corps de vingt mille tirailleurs sénégalais qui seraient stationnés par moitié en Afrique occidentale et septentrionale. En Afrique septentrionale, il permet la constitution de quatre régiments à trois compagnies de huit cents hommes, un par province algérienne etun enTunisie. Déjà un bataillon est stationné en Algérie depuis le mois de mai 1910 ; seize cent cinquante tirailleurs ont été levés en Afrique occidentale où ils s'instruisent, afin de pouvoir former en 1911 deux nouveaux bataillons qui iront rejoindre le premier et constituer avec lui un régiment.
L'organisation des troupes noires est donc en voie de réalisation. Néanmoins, comme tout projet, elle rencontre bien des objections, plus que tout autre et plus aisément, vaut-il mieux dire ;en dehors des cercles coloniaux, le grand public est, en effet, si peu ou si mal renseigné sur les plus belles pages des épopées africaines ; à côté des ignorants, des sceptiques, sont les gens mal disposés de parti pris ; une propagande patiente .autant qu'hostile, encore plus que la routine ennemie des innovations, a beau jeu d'abuser une opinion mal préparée. Ne venons-nous pas de voir taxer de folie l'exploit du lieutenant Bourreau à Abécher, passer au crible de la critique les victimes du
guet-apens de Bir-Taouil ?... Folie?... si l'on veut, que cette guerre par petits paquets perdus, où l'on trouve moyen cependant d'être ie plus souvent vainqueur, un contre vingt ou trente, ou de savoir tomber glorieusement; folie?... que ce défi continuel jeté à la prudence, mais, du moins, folie héroïque et bien française, folie inspirée par un idéal jamais oblitéré là-bas.
Une lettre venue du Tchad vient de m'apporter des détails sur le désastre navrant du 4 janvier. Je n'en avais pas besoin pour me porter garant que tous ceux qui y ont été fauchés ont perpétué une fois de plus les traditions de bravoure, de dévouement et de discipline de leurs aînés, atténuant ainsi de façon considérable la portée du drame ; la meilleure preuve n'en est-elle pas dans le fait, pour l'ennemi, de n'avoir pas osé, profitant de son succès, aller se mesurer de front avec les cent cinquante hommes que l'on a pu trouver, en dégarnissant plusieurs postes, pour réoccuper Abécher en hâte. Ces détails de l'affaire de Bir-Taouil vont être, dans quelques jours sans doute, officiellement connus, et la cruelle leçon, au moment où l'on discute la question des troupes noires, aura du moins ce résultat de mettre dans la main de ses défenseurs un nouvel argument puissant ; il n'aura pas ainsi été inutile le sacrifice de ces vaillants, humbles héros noirs que salue bien bas leur ancien lieutenant.