‹ De Bordeaux au TchadChapitre 22 sur 23 · A LA HALTE · texte numérisé non relu

A LA HALTE

(Photo, lieutenant Potier. Cliché Tour du Monde, Hachette.)

« Le commandant ? ... — Pas encore parti », me crie-t-il. Oh bonheur !

Et au poste, le commandant m'explique ; encore un renseignement hâtif et inexact : une avant-garde de douze à quinze cents fusils est bien à Koundjourou ; une partie a même poussé jusqu'au point d'eau d'Ambadaye, qui n'est qu'à une quinzaine de kilomètres de nous. Il est manifeste que le but est de reconnaître le meilleur campement pour la multitude de Birket-Sadet ; d'un jour à l'autre, chassée par la soif, elle va enfin sortir de ses tanières; mais les circonstances sont telles qu'il faut que le coup dont nous la frapperons soit mortel ; ce sera la bataille des dernières cartouches ; il ne faut

pas qu'une action précipitée fasse courir les risques d'un échec qui serait terrible.

L'aguid Khozzam est venu, delà part d'Acyl, me prier d'aller le voir. Plusieurs jours se sont passés sans qu'il bouge de la paillote élevée au centre du petit village d'Ati, occupé par ses gens depuis l'émigration de Barouella. Je l'ai trouvé allongé dans un coin d'ombre, l'air morne, les yeux enfoncés dans les orbites trop larges et brillant du mauvais éclat de la fièvre ; mélancoliquement il a répondu à mon afia ; toute sa personne décharnée atteste un réel épuisement physique et moral ; à cet orgueilleux, toujours en mal d'ambition, l'épreuve que nous traversons est certainement plus dure qu'à tout autre. Depuis longtemps mes rapports avec lui sont particulièrement désagréables; mais aujourd'hui j'ai été pris de pitié et lui ai tendu la main. Bouillez, qu'il m'a demandé de faire venir, l'a longuement examiné, ausculté ; le diagnostic qu'il m'a communiqué à la sortie ne m'a pas surpris : c'est la phtisie, la phtisie qui galope. Lui permettra-t-elle de At)ir son rêve réalisé, s'asseoir sur le trône d'Abécher ? Tout au moins n'en jouira-t-il probablement pas longtemps.

Autre cause d'alarmes qui vient grossir le fardeau : un cas violent de variole s'est déclaré au camp des auxiliaires. Le malade est relégué dans une paillote près du Bat-Ha et les ordres les plus sévères ont été donnés pour son isolement complet ; la propagation de la terrible maladie parmi nos hommes, affaiblis de privations, équivaudrait en ce moment à un désastre.

Des nouvelles de la capitale, vieilles de douze jours : le lieutenantcolonel Millot y - est arrivé ; il prend le commandement du Territoire en remplacement du colonel Largeau ; avec lui sont venus de France le capitaine Schnegans, son officier adjoint, et le médecin aidemajor Cottard. C'est Bouillez qui donne ces nouvelles à la maisonnée, réunie comme d'habitude au dépouillement avide d'un courrier. Mais voici que soudain Blard s'exclame en lisant une autre missive : « Le lieutenant d'artillerie Rupied, chargé de vous mener des caisses contenant deux cent mille cartouches et une centaine de fusils et carabines de rechange, va quitter Brazzaville, en même temps que cette lettre, aujourd'hui 17 mars !... »

Des cartouches! des armes toutes neuves qui arrivent ! La perspective nous a instantanément mis sur pied. Mais une lueur de réflexion,

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et il faut déchanter ; nous sommes au 12 juin ; il y a trois mois que la lettre est partie de Brazzaville, délai ordinaire en cette saison ; lourdes, encombrantes, ne pouvant transiter d'un poste à l'autre sans une surveillance spéciale, des caisses d'armes et de munitions mettront à parvenir au moins deux mois de plus que la missive ; et à la mi-août il n'est pas possible que notre aventure n'ait pas eu son dénouement.

Le baromètre reste à variable, conclut de Jonquières.

17 juin. — La crise est dénouée enfin ! La détente de corps et d'esprit est venue: ils se sont éparpillés, fondus, ces nuages pesants faits des vexations du présent, d'incertitudes de l'avenir, qui nous oppressaient ; encore une fois, nous nous sommes mesurés, un contre vingt, avec les soldats de l'aguid Mahamid et le succès a été pour nous, un succès décisif, celui qu'il fallait.

Mais procédons par ordre.

Avant-hier, 15 juin, dans la matinée, Acyl arrive au camp et demande à me parler.

A peine ai-je besoin de lui poser l'habituelle question : Khaber fil (Il y a des nouvelles ?) toute sa figure est illuminée. Khaber ketir ! (beaucoup de nouvelles) est la réponse que j'attendais. Avec lui je cours chez le commandant, prenant au passage, près de l'entrée principale du poste, deux hommes qui arrivent de l'Est, porteurs des renseignements. Séparément, le commandant les interroge; avec son admirable patience, il tourne, retourne leurs dires. Après ce sévère interrogatoire, il n'y a plus de doute à avoir: dans la journée d'hier le camp entier de l'aguid Mahamid a quitté Birket-Sadet, et, suivant le Bat-Ha, est venu s'établir dans le lit même, contre le village deDjoua, près de Koundjourou, àtrente-deux kilomètres d'Ati. Toutes les paillotes de Djoua et de deux ou trois autres villages avoisinants ont été transportées entières, près du point d'eau, et, dans le ravin du fleuve, le nouveau village, instantanément créé, occupe près dun kilomètre de l'est à l'ouest.

A peine arrivés, les Ouadaïens ont commencé l'établissement d'une zériba, à laquelle ils ont l'intention d'adjoindre, comme à Birket- Sadet, un rang de palanques. Nous ne leur en laisserons pas le temps ; le soir même nous allons marcher sur eux.

Il est l'heure du couchant, l'heure du moghreb. Semblable à un disque de cuivre rouge, net et rond, le soleil va disparaître ; un halo d'ondes lumineuses, de bandes en dissolution aux couleurs de safran et d'or l'accompagne dans sa plongée, incendiant l'horizon de ces teintes du seul ciel d'Afrique à déconcerter tant de maîtres im-

pressionnistes. Les deux pelotons de spahis sont sortis du poste, prenant du champ pour en laisser les abords libres au rassemblement des compagnies, de l'artillerie et du convoi. Sur une croupe, à deux cents mètres de la zeriba j'ai joint Acyl et ses cavaliers, cent soixante ; un grand nombre, pied à terre, fait Selam^ le chapelet à la main, les uns accroupis, la tête retombant sur la poitrine, d'autres debout les bras collés au corps, la face haute, les yeux au loin vers l'orient, psalmodiant sur des tonalités hautes et tristes V Allah akhbar, l'immense cri de foi aveugle qui, d'un bout à l'autre du monde musulman, s'élève à cette heure du soir.

Par deux, les tirailleurs défilent au pied du bastion Sud du réduit au sommet duquel la sentinelle, l'arme sur l'épaule, se tient rigide dans la position rectifiée. En colonne les sections se forment ; des commandements se font entendre : « Alignement... Inspection armes... » Puis apparaît la file des gros chameaux de la section d'artillerie. Dominant les autres, deux mâles énormes portent les pièces qui se profilent étrangement dans leur tangage régulier, à contre-temps de la marche des porteurs ; au second plan ce sont les bêtes chargées des affûts et des roues, des caissons d'obus et de boîtes à mitraille ; derrière, un autre groupe plus important, une quarantaine de chameaux de charge portant une réserve de cartouches, de mil, les brancards destinés aux blessés.

Cependant se sont effacées les dernières irradiations du couchant, la nuit s'est faite ; les divers éléments de la colonne ont pris la place qui leur a été assignée ; j'ai mis en route le service d'avant-garde ; un coup de sifflet du commandant donne le signal de la marche.

C'est ce même sentier feutré de sable qui nous menait, il y a deux mois et demi, au combat de Dokodji, bordé de ses deux remparts de végétation rachilique, mais fourrée terriblement, avec des dômes de branches enlacées, hérissées de dards et d'aiguillons. Cette fois, la colonne qui s'y engage est forte, en dehors des auxiliaires d'Acyl, de seize Européens et quatre cent quatre-vingt-treize réguliers des trois armes avec deux pièces de canon.

L'obscurité est profonde ; depuis quelque temps la venue prochaine de la saison d'hivernage se manifeste par un ciel presque toujours chargé de nuages, une atmosphère plus humide et plus pesante, des coups de vent fréquents le soir. Les anneaux du long serpent humain se déroulent lentement et en silence ; à peine résonnent sur la couche sablonneuse de la piste le pas des animaux, le claquement assourdi des sandales; de temps à autre seulement un cri étouffé, un juron, une toux aiguë sortie d'une gorge assoiffée que l'impalpable poussière irrite encore, un tintement de sabre choqué par l'étrier, le grognement d'un chameau bâtonné par son conducteur.

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Avec des haltes fréquentes pour ménager les forces des tirailleurs, dans la nuit opaque l'étape se poursuit. Vers onze heures, légère panique parmi les chevaux des cavaliers de pointe ; j'accours ; le brigadier Mahmadou-Sako me rend compte : un rhinocéros a passé en trombe dans l'espace de quatre à cinq mètres seulement qui séparait son cheval de celui du spahi marchant immédiatement devant ; cet ennemi imprévu et redoutable va-t-il se retourner et charger ? Un instant, qui me paraît long, j'entends ses ronflements, son piétinement de mastodonte au travers des halliers qu'il broie, puis il s'éloigne.

A minuit et demi nous atteignons le point d'eau d'Ambadaye, celui sur lequel l'ennemi semblait avoir tout d'abord jeté son dévolu. D'après les guides, nous devons être à plus de moitié route de Djoua. Le commandant décide de faire une grand'halte d'une demiheure, pour permettre aux tirailleurs de manger et de renouveler leur provision d'eau ; les deux compagnies se forment en carrés dans le Bat-Ha.

Depuis quelques instants le ciel a blêmi ; des souffles plus frais passent par intermittences, apportant sur leurs ailes des arômes sauvages ; les grands arbres des berges frissonnent avec des bruissements de cascades, les petites branches se choquent, les feuilles voltigent, dans le sable se forment de légers tourbillons. Puis la trouée du Bat-Ha vers l'est se fait d'un noir d'encre ; la tache s'élargit, monte rapidement dans la voûte céleste, un éclair la zèbre de son éclat fulgurant, immédiatement suivi d'un violent coup de tonnerre ; c'est la tornade, la première de l'année. Les nuages roulent, entassés maintenant ; avec un grondement d'avalanche des rafales se ruent, fouillant, soulevant le fin sable du fleuve, ébranlant toute la forêt, secouant avec violence les arbres qui gémissent, couchant les buissons, brisant les branchilles qui pleuvent sur nous ; aux zigzags fantastiques les éclats de la foudre répondent sans interruption. Une demi-heure, accroupis, pelotonnés, nous faisons gros dos à l'ouragan ; puis le vent reploie ses rafales ; éclairs, coups de tonnerre s'espacent, s'éloignent vers l'occident avec la masse des nuages et, comme toujours, un engourdissement général de la nature succède à la tempête. Pas une goutte d'eau n'est tombée ; la tornade a été sèche ; c'est un phénomène bien connu des pays tropicaux, un des premiers réveils annuels de l'atmosphère, précurseurs de la saison des pluies ; mais, en revanche, nous sommes inondés de sable.

On se secoue ; si ce petit cataclysme a été gentimeni opportun en rafraîchissant les couches d'air, il a fait perdre du temps, et les minutes sont précieuses ; les guerbas (outres en peau) ont été remplies ;

les hommes mangeront en marchant leur galette de mil ou le morceau de viande boucanée ; la colonne regravit la berge du Bat- Ha et s'échelonne de nouveau sur le sentier.

Vers deux heures du matin, un des éclaireurs de pointe s'approche et, tendant le bras en avant, haussé sur les étriers : — « Mon lieutenant, écoute... » Je m'arrête: à travers la nuit, tout à fait calme et presque claire maintenant, arrivent du lointain en bouffées les battements du tam-tam, avec des réticences, des reprises brusques, violentes, des roulements qui vont crescendo, des chants saccadés, des claquements de mains accentuant le rythme. Le commandant Julien est, sur ces entrefaites, arrivé près de moi ;les guides, Acyl sont appelés : tous ces bruits de réjouissances partent bien du camp ennemi ; on y fête l'installation à Djoua, on a bu du mérissé ; les femmes exaltent les exploits prochains des guerriers. En continuant à suivre la piste, dit Acyl, nous sommes à peine à une heure de marche de Djoua ; mais elle mène à l'extrémité du long boyau dans lequel est édifié le camp ouadaïen, alors qu'en faisant un crochet dans le Nord-Est, à travers la brousse, la colonne peut, avant le point du jour, qu'il faut attendre pour attaquer, se trouver à peu de distance sur le flanc de l'aguid Mahamid, et l'aborder en ligne.

Cette solution, qui fait honneur au tact du sultan, est jugée la plus rationnelle en effet. De la main il indique la direction à suivre ; je la repère sur la boussole et nous nous enfonçons au travers du mur de verdure, des halliers d'acaciées, des éventails acérés des palmiers nains, dans l'enchevêtrement des arbres morts écroulés, sous les arceaux des lianes qui pendent comme des tentacules de pieuvre, si inextricables en certains points qu'il faut mettre pied à terre à plusieurs reprises, tirer les chevaux par la bride tout le long de tunnels étroits ; pesamment hommes et bêtes buttent aux souches cachées et s'effondrent ; à notre passage, un troupeau de gros animaux, antilopes ou girafes, fuit en s'ébrouant ; des pintades dérangées dans leur dortoir aérien s'envolent avec des cris aigus, des singes pleurent de frayeur ; le chant des cigales s'est tu.

Plus de deux heures les anneaux disloqués de l'interminable colonne font ainsi leurtrou-ée. A quatre heures et demie seulement, je vois les guides qui marchent devant mon cheval, sous la surveillance de deux spahis, montrer le sud d'un large geste et se concerter à voix basse On fait halte pour leur permettre de s'orienter plus facilement ; après quelques instants, ils déclarent qu'on est bien arrivé à hauteur du campement ; les premières lueurs de l'aube commençant à éclairer le sous-bois, ils ajoutent même que l'aspect des boqueteaux plus verts et plus denses leur fait croire que nous sommes beaucoup plus près du Bat-Ha qu'il n'eût fallu, à dix mi-

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nutes de marche à peine ; il faut se hâter d'agir en prenant les plus grandes précautions pour assurer la surprise.

Aussitôt le commandant donne l'ordre de serrer sur la tête de colonne, puis de faire immédiatement face à droite. Deux lignes sont ainsi formées : la première, sous les ordres du capitaine Jerusalemy, comprend la première compagnie, les deux pelotons de spahis à sa gauche, et à l'extrême gauche le contingent d'Acyl. La deuxième ligne, en échelon sur la droite et sous les ordres directs du commandant Julien, est formée de la troisième compagnie, commandée par le lieutenant de Jonquières remplaçant le capitaine Mongin, parti l'avant- veille pour Yao, et de la section d'artillerie couverte à droite par un soutien de tirailleurs de la section de Villeneuve ; à une cinquantaine de mètres suivent l'ambulance et le convoi avec sa garde. C'est dans cet ordre, les spahis ayant mis pied à terre, que nous nous portons en avant dans une direction sud légèrement sud-ouest. Tous sans doute ressentent comme moi, à cette minute, cette tension de l'être causée par l'attente de la vibration du premier coup de fusil, cet émoi invincible, né de l'impatience de connaître ce que cachent ces rideaux d'arbres là devant nous et qui va prendre fin aussitôt que l'ennemi se sera révélé.

D'ailleurs l'attente n'est pas longue : les guides ont dit vrai, nous avons fait halte au contact avec lui : dix minutes à peine se sont passées — il est cinq heures quinze — qu'une femme surgit affolée d'un hallier et s'enfuit en poussant des you-yoïi d'appel. L'éveil est donné ; des silhouettes se dessinent entre les arbres, devant la droite de la compagnie Jerusalemy, qui ouvre immédiatement le feu. Sur le front de mes deux pelotons et alors que la fusillade se fait violente devant la première compagnie, que déjà le premier coup de canon de Blard vient de retentir, rien n'apparaît encore. Tout de suite je me rends compte de la raison : le lit du fleuve fait en cet endroit un coude prolongé vers le sud-est qui m'éloigne de l'objectif. Bondissant par-dessus les buissons, les troncs renversés, les spahis, les auxiliaires, s'élancent sur mon ordre au pas gymnastique ; j'ai donné le commandement du peloton de gauche à Guerry, celui de droite au maréchal des logis sénégalais Alimendi- So. Cent mètres environ sont encore parcourus ainsi : enfin, un dernier fourré franchi, nous débouchons subitement sur le Bat-Ha.

Il fait jour. Au ras du lit de sable seulement la lueur reste un peu laiteuse, tamisée par la légère buée qui s'effiloche à peine avant de se dissoudre ; large de deux cent cinquante mètres, entre les berges profondes de trois ou quatre, surmontées dès le bord de leur manteau rigide et dru de' végétation de tons gris et vert sale, le fleuve à sec tord capricieusement ses lacets de Test à l'ouest. Les

hasards de la formation de notre ligne de bataille ont amené la gauche que je commande à l'extrémité est du camp ouadaïen ; à peine là troupe d'Acyl déborde-t-elle ses dernières cases appuyées au village de Djoua, sur la rive gauche : à l'ouest, aussi loin que s'étend la vue, jusqu'au premier coude, situé à plus de quatre cents mètres, ce ne sont que petites paillotes hémisphériques ou coniques transportées là telles quelles et fichées à se toucher dans le sable Dans l'afTolement de la surprise, des groupes tourbillonnent, cherchant le chef derrière lequel ils doivent se rallier : des chevaux se cabrent, désarçonnant leurs cavaliers qui se remettent en selle d'un bond souple de fauve ; d'autres galopent éperdus, traînant au bout d'une longe le piquet arraché ; un troupeau de bœufs, la tête basse, se rue, renversant tout dans sa charge furieuse, et fait sa trouée vers l'est ; entassés dans une petite baie de la rive gauche, juste en face de moi, une centaine de chameaux s'étouffent, piétinent, les longs cous contorsionnés levés vers le ciel, des femmes éperdues cherchent à escalader les talus.

Et les feux à volonté, convergents, des carabines, des Lebel, des pièces chargées à mitraille, font rage ; dans cette masse le tir plongeant à courte distance s'acharne à coup sûr et produit d'épouvantables effets. Mais nous avons affaire à un ennemi brave ; sous la grêle de projectiles, les diverses bannières se rallient peu à peu ; couchés derrière les moindres rides sablonneuses, aplatis contre les cases, les soldats ouadaïens ripostent bientôt par un feu aussi intense.

Depuis une demi-heure fusils et canons crachent la mort sans répit; les spahis et la première compagnie, progressant légèrement, ont descendu le talus du fleuve et sont en ligne à sa base. Subitement, une troupe de cent cinquante hommes sortie de Djoua, et qui s'est glissée sur notre flanc à la faveur des fourrés, assaille les gens d'Acyl ; sous le feu qui les prend d'enfilade, ceux-ci se débandent aussitôt et se rabattent sur le peloton Guerry qu'ils bousculent. Resté maître de ses hommes en cette circonstance difficile, Guerry peut heureusement les rétablir face à gauche et ouvrir un feu rapide pendant qu'avec le peloton Alimendi-So je fais face à la fusillade qui redouble sur le front.

Nos adversaires tiennent désespérément ; beaucoup, réfugiés à l'intérieur des paillotes, ont pratiqué dans le chaume des meurtrières d'où les éclairs jaillissent sans relâche. Mon fidèle Demba-Ra veut, à diverses reprises, me couvrir de son corps ; je suis obligé de le bousculer pour rester libre de mes mouvements ; soudain je le vois à terre, faisant signe qu'une balle l'a frappé au genou. Moussa- Dia, un de mes meilleurs, culbute dans mes bras, tué raide d'une

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balle en pleine poitrine ; puis c'est Alimendi-So qui tombe en criant : « Ah ! je suis blessé beaucoup !... » Un regard à droite et à gauche me montre encore des vestes rouges effondrées sur le sable, semblables à des taches de sang; des tisons à la main, deux spahis essaient vainement de mettre le feu aux cases.

Débarrassé des assaillants de gauche, Guerry a reformé son peloton ; les auxiliaires sont rentrés en ligne. Mètre à mètre nous progressons dans le dédale de ce village infernal : c'est la bataille des rues, des grands horions avec des malédictions et des cris de rage gutturaux, le corps à corps sans merci à l'intérieur des cases comme au dehors, de combattants enfiévrés par le soleil, le sang et la fumée ; une soif de meurtre monte au cerveau et l'étourdit : tuer pour tuer !... des blessés, les bras étendus, s'affaissent mollement sur eux-mêmes ; des morts pirouettent, avant de s'affaler lourdement. N'ayant pas le temps de recharger, des hommes empoignent leur arme brûlante par le canon ; les crosses, mues par des muscles de fer, opèrent de terribles moulinets ; surgissant d'une case, un cher au boubou d'un blanc éclatant me met en joue; avant que j aie levé mon revolver, le Ouadaïen s'abat, le crâne broyé par la crosse du brigadier Mahmadou-Sako ; Modi-Sissoko, un colosse, sa carabine brisée, se rue, le couteau àlamain, sur deux Ouadaïens qui l'ajustent à bout portant.

Comment sommes-nous sortis de cette fournaise'? Que n'avionsnous une arme blanche à l'extrémité des carabines !...

Mais, tout à coup, à droite, la sonnerie de la charge, déchirante, sonnée à plein cuivre par les clairons de la première compagnie, domine le bruit de cette tempête ; un long hurlement des tirailleurs l'accompagne ; l'ennemi cède aussi devant nous ; nous bondissons à sa suite ; le coin s'enfonce, la brèche est faite ; en peu d'instants nous avons gagné la lisière des cases qui bordent la rive gauche ; les Ouadaïens l'ont lestement escaladée et nous sommes reçus par leur feu, mais les pièces couvrent les halliers de mitraille ; la troisième compagnie à son tour s'est élancée, rompant l'aile gauche de l'aguid Mahamid, précipitant sa retraite en la débordant. Apartir de ce moment, la résistance est brisée ; les feux de salve de mes deux pelotons, joints à ceux de la section Legrand, vont fouiller Djoua, où un dernier groupe s'est agrippé, et le réduisent promptement au silence.

Les groupes des chevaux haut le pied ont rejoint ; mais nous ne goûterons pas plus qu'à Dokodji les ivresses de la poursuite ; partout, devant nous, sont de véritables zeribas naturelles, des fouillis épineux extravagants, troués seulement par des coulées de bêtes, aux feuilles mêmes armées de crochets minuscules ; des lianes

en toiles d'araignées enlacent les troncs, tombant de leurs cimes en festons, se mêlant, s'enchevêtrant mille fois ; une forêt vierge en miniature, dans laquelle les Ouadaïens ont disparu comme par enchantement. Il faut se résigner. Sur toute la ligne les clairons sonnent le rassemblement ; il est sept heures ; il y a une heure trois quarts que l'affaire s'est engagée.

Dans une anse du Bat-Ha nos forces se massent. L'appel fait accuse soixante-trois tués ou blessés, dont deux Européens, le sergent le Nohan et le brigadier Moreau, de l'artillerie. Dans le large cercle d'ombre d'un tamarinier plusieurs fois séculaire. Bouillez a établi son ambulance et, assisté de son infirmier sénégalais, se prodigue, passant de l'un à l'autre : le Nohan est allongé sur un brancard, à côté de celui occupé par Alimendi-So : « Ils ont une blessure identique, me dit à mi-voix Bouillez, une balle dans le bas-ventre ; Alimendi-So est un noir, il est dans son atmosphère, il s'en tirera peut-être, ajoute le docteur ; quant à le Nohan, je le juge perdu. » Le brigadier Moreau a la cuisse traversée. Plus loin, Demba-Ba est étendu sur le sol ; une balle de petit calibre a broyé la rotule et, comme je lui prends la main, pendant que la souffrance lui arrache un gémissement, le pauvre garçon trouve ces mots de sublime abnégation : — « Mon lieutenant, toi pas blessé, tout y a bon... » Je passe près d'un artilleur, un Arabe ; il s'appelle Saboun ; il est accroupi le buste en avant ; une balle lui a labouré profondément le dos et est sortie au-dessus de l'épaule gauche : — « Moi mal beaucoup, » crie-t-il à un tirailleur couché non loin de lui, et, tendant le poing vers l'est : « mais nous y a trouver eux encore !... » Un autre de mes spahis, Ragoudouga Sidibé, qui a la cheville brisée et doit souffrir beaucoup, trouve moyen de plaisanter et prie un de ses camarades de lui bourrer sa pipe !

Les braves garçons ! Terre légère, terre de sable bonne pour le coq gaulois, a dit lord Salisbury. Tu n'as pas à regretter, coq gaulois, d'avoir labouré le sable de tes champs soudanais, puisque tu y as récolté pareils soldats !

Le lit du Bat-Ha est maintenant un horrible charnier de centaines de cadavres. Détruire fut toujours la première et terrible loi de la guerre, loi d'autant plus inéluctable quand une poignée d'hommes vient se camper au centre de contrées immenses, leur imposer sa loi ; il lui faut jeter la terreur, s'entourer de beaucoup de morts si elle ne veut, dans son aventureuse entreprise, succomber bientôt elle-même.

Surpris dans leur sommeil, nos adversaires viennent de montrer encore que la bravoure n'a pas de couleur : deux heures ils ont résisté à l'effroyable pluie de projectiles qui les faucha. Allongés

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de tout leur long, sur le ventre, sur le dos, les bras en croix, tordus, contorsionnés, crispés, les corps noirs s'entassent presque nus, ou recouverts de boubous blancs, bleus. Déjà le soleil fait luire ces monceaux humains. J'ai descendu la berge pour surveiller l'abreuvoir des chevaux aux puits ; à chaque pas il faut enjamber des corps ; beaucoup se débattent dans les derniers spasmes de l'agonie ; à quelques-uns il reste la force de crier l'éternel cri de désespérance des blessés : Al mé, al mé (de l'eau). Des guerriers de race noble se sont couverts la tête pour mourir. Près d'un groupe de cases, dans le champ de tir d'une des pièces, la boucherie a été particulièrement affreuse : il y a sur près d'un mètre de haut, parmi les débris, des entassements d'êtres déchiquetés, disloqués ; des bras, des jambes, en sortent, tout droits, raidis ; des râles caverneux se font entendre, prolongés en plaintes déchirantes ou en grands cris horribles ; des yeux fixent le ciel, dilatés par un paroxysme de rage ou de terreur. Une vingtaine de chameaux ont été couchés par les rafales dans l'intérieur de la zeriba où ils furent entravés la veille ; à l'un il manque la tête et la moitié du cou ; un autre, une jambe de derrière coupée net, essaie vainement de se relever, retombe sur le flanc, le cou allongé sur le ventre d'un de ses congénères, se redresse, s'efTondre encore en beuglant désespérément et, à chacune de ses chutes, parlent sous lui d'autres beuglements d'agonie. De tous côtés errent des chevaux couverts de sang ; une magnifique jument blanche, monture de chef, à la selle recouverte d'une housse de soie brodée frangée d'argent, se traîne sur trois jambes en poussant de petits hennissements, un des membres de devant brisé et pendant lamentablement.

Avec des sifflements de joie, une nuée de rapaces s'abat sur ce plantureux festin, milans, vautours à tête noire, au plumage fauve et au col décharné ; d'allure gauche, sautillante, ils piétinent en se dandinant, s'attablent par familles ; les mandibules s'en donnent goulûment, les serres déchirent les chairs pantelantes ; des sifflets aigus s'élèvent pendant que vingt becs se disputent un morceau ; le passage des gens d'Acyl, venus eux aussi à la curée, ne dérange nullement ces affamés.

L'abreuvoir est terminé ; nous remontons la pente du fleuve lorsque le brigadier Amadi-Comba, s'approchant de moi, me dit : « Tu ne le sais pas encore, mon lieutenant, l'aguid Mahamid est mort; c'est Kantara-Demba qui l'a tué... » Je fais venir le spahi : il m'explique que pendant le combat dans le fleuve il s'est trouvé soudain en face d'un vieillard à barbe blanche priant, sous un large hangar attenant à une case, entre les cadavres de deux jeunes gens. Il lui crie de sortir, qu'il l'épargnera ; pour toute réponse, le vieillard

l'ajuste avec son fusil ; plus prompt, Kantara-Demba l'étend mort ; sur ces entrefaites, survient l'aguid Djado, qui reconnaît le chef suprême des bannières de Douderaourrah.

Acyl confirme bientôt le récit du spahi ; il ajoute que les deux jeunes gens étendus près du vieil aguid étaient ses propres fils ; cinq autres cadavres d'aguids subordonnés ont été trouvés aussi près d'eux ; ils étaient accourus sans doute prendre les ordres de leur chef, et la brusque irruption des spahis les a surpris.

Cette mort de l'aguid Mahamid aura une répercussion considérable dans tout le pays.

Deux heures. On a enterré les morts ; les spahis d'avant-garde enfilent la piste de retour vers Ati. Avant d'aller prendre place à leur tête, je jette un dernier regard dans le grand sillon ensemencé de carnage : le soleil le rôtit ; une buée bleue qui tremblote noie jusqu'à mi-hauteur les cabanes délabrées etiiachées ;il en monte une indéfinissable odeur de viande humaine ; des pillards d'Acyl achèvent de surcharger bœufs, chameaux et bourricots du fruit de leurs rapines ; un grand vol de « charognards » accourt à la rescousse et, avant de s'abattre, plane en criant, cherchant la bonne place ; les premiers arrivés ce matin digèrent, repus, à la crête des paillotes, les serres enfoncées dans le chaume, le bec souillé, le col rentré entre les extrémités des ailes ; ils jettent de méchants regards aux nouveaux venus, furieux de s'être remplis si vite.

A cinq heures, nous arrivons aux puits d'Ambadaye, où doit se faire la grandhalte ; je descends la pente du Bat-Ha, quand un spahi de l'escorte des blessés vient à moi : « Mon lieutenant, Alimendi-So est mort... » Je me rends auprès du brancard sur lequel repose la dépouille du malheureux garçon ; une hémorragie interne l'a emporté, me dit Bouillez. Un groupe de spahis l'entoure et dans leurs yeux, — c'est la première fois que je constate chez des Sénégalais pareille sensibilité, — de grosses larmes coulent ; l'un d'eux s'approche et, se faisant l'interprète de tous, m'adresse une supplique touchante : que je veuille bien demander l'autorisation d'emporter jusqu'à Ati le corps de leur sous-oiïicier. Ce fut pour moi une grande satisfaction de venir, quelques instants après, leur dire que le commandant accédait à leur désir. Avec mille soins, le corps a été enroulé dans une couverture, puis ficelé dans une natte et amarre au bât d'un chameau. Il aura, mon pauvre Alimendi-So, 1 honneur de dormir son dernier sqjîimeil au pied du donjon d'Ati, près du drapeau pour lequel il s'est dévoué depuis dix ans, loin de son pays natal, tirailleur de la mission Gentil, puis brigadier à la batterie

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d'artillerie, avant de tomber glorieusement, vêtu de cette veste rouge, une de leurs ambitions à tous nos Sénégalais-Soudanais.

Nous l'avons conduit à la tombe ce matin ; les Européens, un grand nombre de tirailleurs et d'artilleurs étaient présents; les spahis rendaient les honneurs. J'ai voulu que, outre le linceul habituel, la pauvre natte maculée, le corps lut enveloppé du drapeau emporté deBarouella; la seule largesse que je puisse faire à lun des plus dévoués serviteurs qu'ait connus l'escadron de spahis du Tchad. A vouloir me faire entendre hier dans le tumulte du combat^ j'ai gagné une extinction de voix complète ; c'est Guerry qui a lu mon adieu ; et puis, des larmes que je n'ai pu retenir ont eu leur éloquence.

Le commandant a voulu se rendre compte de ce que Tennemi a laissé entre nos mains, approximativement tout au moins, car les pillards du sultan ont certainement caché une grande partie de leur butin, dans la crainte de s'en voir contester la propriété. Néanmoins, Acyl a fait présenter sur l'esplanade : vingt-quatre étendards de soie aux bariolages éclatants, ornés d'inscriptions, versets du Coran ; trois cent dix fusils, trois mille cartouches, une centaine de kilos de poudre et autant de plomb ; deux cents sabres, cent cinquante chevaux, cent chameaux et cent vingt bœufs. Bien curieux, l'arsenal des armes : nos fusils du modèle 1874 y comptent pour une bonne moitié ; le reste est composé de Winchester, de Lee-Medford, de Remington, de Martini-Henry, puis de quelques Mauser et Mannlicher. Ainsi que je l'ai dit, les pays du Tchad sont approvisionnés par les caravanes de Tripoli et Benghasi ; un voyage que j'ai fait dans la première de ces villes en 1906 et les renseignements pris sur place ont confirmé ce que je savais déjà : qu'armes et cartouches sont vendues, à Tripoli aussi bien qu'à Benghasi, sous l'œil bénévole des fonctionnaires ottomans, et que ce commerce se poursuit ouvertement sans que rien ait été tenté pour l'entraver.

Les étendards pris aux Ouadaïens vont être portés à Fort-Lamy, déployés et escortés : une petite marche triomphale qui commencera le relèvement de notre prestige ; il en avait réellement besoin.

Il y avait là aussi un miséreux troupeau de trois cents captifs, femmes et enfants, couverts de gales et d'excoriations, criant faim et misère et braquant des yeux stupéfaits sur ces êtres bizarres, poilus, les blancs, qu'ils ont aperçus pour la première fois hier dans la fumée du combat; remis en liberté, ils ont été dirigés, par groupes, suivant les indications données par ceux qui s'en sont souvenus, des pays où ils ont été capturés.

25 juin. — Nous avons enterré un tirailleur el un artilleur blessés à Djoua et morts dans la nuit ; le cimetière d'Ati a déjà sa douzaine de bossellements de sable symétriques.

Pour la première fois depuis bien des mois, le visage d'Acyl rayonne; il ne rêve que d'entrée triomphale prochaine dans sa bonne ville d'Abécher. En quatre jours son camp s'est grossi d'une centaine de transfuges ouadaïens, apportant armes et munitions et annonçant l'arrivée de beaucoup d'autres; les derniers venus de Birket-Fatmé, où est allée se réfugier la plus grande partie des fuyards de Djoua, assurent que depuis le 16, plus de cinq cents blessés y ont succombé à leurs blessures. Puis d'autres nouvelles : l'aguid Rachid, frappé de trois balles, est mort le 17, à quelques heures d'intervalle de l'aguid Diatené ; c'étaient, après l'aguid Mahamid, les deux plus importants dignitaires d'Abécher. Le 19, Doudemourrah est venu à Himmémé, deuxjournées à l'ouest de sa capitale, voulant venger le désastre et tenter à son tour la fortune ; mais les Fekkara l'en détournèrent; il se soumit à leurs conseils en faisant le serment de prendre sa revanche aussitôt après la saison des pluies ; le lendemain il rentrait dans Abécher en deuil.

Plusieurs lettres, saisies à Djoua dans la case de l'aguid Mahamid et que le commandant a traduites, jettent la lumière sur bien des points du passé : le vieil aguid Mahamid, tout en criant victoire, était resté sous une impression, pénible et défavorable de la journée de Dokodji. N'osant avouer ses appréhensions, il écrivait à Doudemourrah que ses «bannières», lasses d'avoircombattu, avaient grand besoin de se refaire et proposait de les ramener en arrière pour quelque temps. Le sultan lui répond : « Louange à Dieu... Les musul- « mans ne doivent pas se dérober devant les infidèles, ceux-ci « fussent-ils deux fois plus nombreux qu'eux... Apprenez que le « paradis est à l'ombre des sabres et que ceux qui meurent ont le « paradis pour récompense, tandis que la fuite devant les infidèles « est parmi les péchés les plus grands. »

Quelque temps après, l'aguidMahamid revient à la charge, va même jusqu'à représenter les gros sacrifices auxquels il faut s'attendre en cas d'attaque contre les Français. Nouvelle lettre de Doudemourrah : « Lorsque nous vous avons mis en route, nous vous avons ordonné « de prendre position à Birket-Fatmé, mais vous avez dépassé ce lieu « et vous avez fait le bien en tuant les chrétiens; en cela vous avez « réjoui tout croyant. Puis, après, vous êtes revenu à Birket-Fatmé: « du moment que les chrétiens restent encore à Ati, je ne puis vous « dire de revenir en arrière ou de rester à Birket-Fatmé, mais bien « d'aller soit à El Krenik, soit à Dokodji à la poursuite de votre « ennemi. )>

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20 juin. — Cet après-midi, magnifique tornade, la première tornade liquide de la saison ; mais, malgré les torrents qu'elle a déversés, pas de ruisseaux impétueux, instantanément formés comme en terre d'argile, pas d'excavations devenues aussi subitement marécages ; le sable a tout avalé à mesure, goulûment, sans rien laisser au soleil, exhalant ensuite une fade odeur de moisi, comme celle qui monte d'un cellier humide. Il y a déjà plusieurs soirs que les moustiques réapparaissent en formations denses, des petits surtout qui chantent en mineur ; nous allons nous remettre au régime de la quinine préventive un peu délaissé en ces derniers temps.

Elles s'affirment chaque jour les belles conséquences du coup de main si brillamment mené par le commandant Julien, et auquel rien ne manqua : préparation soignée, rapidité de conception, exécution foudroyante. Aujourd'hui nous a appris que la dernière bannière ouadaienne a quitté Birket-Fatmé et est rentrée dans Abécher prendre les quartiers d'hivernage. A novembre prochain la continuation des hostilités ; la saison des pluies jusqu'à cette époque va enfermer chacun chez soi ; pour nous elle arrive bien à point.

A Ati, on s'empresse de mettre la dernière main aux constructions. Le commandant a donné les ordres de dislocation Le capitaine Jérusalemy rentrant en France, le capitaine Mongin va lui succéder dans le commandement de la première compagnie ; elle reste ici tout entière, à l'exception d'une section montée destinée à Barouella où de Villeneuve me remplace dans les fonctions de Résident près d'Acyl ; je vais hiverner à Bokoro, où se trouvent des réserves de mil suffisantes pour nourrir les chevaux; la batterie d'artillerie est maintenue aussi à Ati ; la troisième compagnie est répartie entre les postes de Yao, Bokoro, Bedanga et Melfi.

Il y a deux jours, le 13 juillet, j'ai pris possession de mon nouveau poste; le commandant Julien m'y avait précédé ; il y établit aussi ses quartiers d'hivernage ; j'y ai trouvé encore le docteur Cottard remplaçant de Bouillez et qui va demeurer à Bokoro pour diriger le service de l'infirmerie. Hier, jour de la Fête nationale, défilé de la petite garnison qui comprend, outre les spahis, une section de trente tirailleurs de la troisième compagnie ; l'après-midi, courses et jeux avec prix, organisés pour les spahis et tirailleurs et les indigènes des nombreux villages entourant le poste ; le commandant a eu l'aimable attention de nous réunir tous à dîner chez lui, pendant qu'au clair de lune le tam-tam faisait rage.

Dès ce malin les spahis se sont mis, sous la pluie, à la construction de hangars-écuries ; tout est à refaire, du reste, dans ce poste déjà ancien de date et dont les deux tiers des cases tombent en ruines.

L'infirmerie étant néanmoins plus vaste et plus riche que celle d'Ati, les plus entamés parmi les blessés de Djoua y ont été transportés pour recevoir les soins de Cottard. Les membres brisés n'en finissent pas de se refaire. La blessure de Demba-Ba est si grave qu'elle va probablement entraîner la réforme : mon pauvre ordonnance est navré ; je l'ai un peu remonté en lui disant que j'allais tout faire pour que la médaille militaire lui soit accordée ; c'est la troisième fois qu'il est , blessé en deux ans ; en outre, pas une affaire à laquelle il n'ait pris part depuis cinq années sans obtenir une citation ; en France il serait un héros. La même éventualité de réforme est à prévoir pour Ragoudouga-Sidibé, encore un de mes meilleurs, dont une balle a fracassé la cheville ; pour en enlever des esquilles gênantes, Cottard a requis mon aide ; du chloroforme de qualité douteuse avait plongé ce malheureux Sidibé dans une demi-léthargie dont l'ont brusquement sorti les premières atteintes du bistouri ; un infirmier, cramponné au col, luttait ainsi que moi-même, pesant de tout mon poids sur les genoux, contre des soubresauts de bête à la torture. Je fus un aide de sensibilité déplorable : après peu d'instants je demandais grâce au docteur et me sauvais au grand air.

Quant à le Nohan, resté pendant trois semaines entre la vie et la

BOKORO.

mort à rinfirmerie d'Ati, il a demandé, aussitôt debout, à changer d'air, et m'est venu à Bokoro où il reprend goûta la vie de plus belle. Le brave garçon est mon compatriote, originaire de cette basse Bretagne, réservoir inépuisable de la marine et de l'infanterie coloniale : « Croyez-vous, mon lieutenant, — me disait-il aujourd'hui avec cet accent de terroir comparé auquel le parler arabe est euphonique, — croyez-vous que les carcasses bretonnes soient solides ? » (Certes oui, il en est une preuve nouvelle, ce petit Celte condamné à mort par Bouillez en cet après midi du 10 juin ; et j'ai plaisir à le

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