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SFAX — SOUSSE — LA SŒUR JOSEPH — CONCLUSION

Mon séjour à Foum-Tatahouïne, l'accueil que j'y ai reçu, les excursions que j'ai faites en la compagnie de MM. les officiers, constituent le principal lot de mes bons souvenirs en Tunisie.

Cependant toutes ces courses à cheval, longues et fatigantes, poursuivies sans repos depuis huit jours, ont surexcité mes nerfs et ébranlé ma santé. Il me faut retourner à Médenine et, de là, gagner Zarzis ou Djerba.

On m'assure encore le concours de Mustapha. Après de touchants adieux à mes amis et la promesse réciproque de nous revoir sur la terre de France, je monte en selle; M. Keck et M. de Larminat m'accompagnent l'espace d'un kilomètre. Je leur serre la main, et je fais seul l'étape.

Est-ce la fatigue, la longueur de la route, l'isolement, une généreuse ardeur, un commencement de fièvre sous les rayons brûlants du soleil, qui me porte à pousser mon cheval ? Je ne saurais l'affirmer. Mais les cinquante-cinq kilomètres sont franchis en moins de quatre heures, et Mustapha n'arrive pas en trop mauvais état. La vaillante bête paraît heureuse de la rapidité de son allure.

Pour moi, je suis surpris d'être déjà dans le camp, que je croyais encore éloigné. Une violente douleur intercostale me coupe la respiration. J'ai peine à proférer quelques paroles. Il me semble que la terre tourne, et mes tempes battent à se rompre.

M. le commandant Rébillet, dès qu'il m'aperçoit, envoie quérir le major, et Madame me conduit dans ma chambre.

En retrouvant l'ombre hospitalière d'une maison, j'éprouve un soulagement indéfinissable. Il me semble qu'on étend sur ma tête enflammée un voile protecteur et adoucissant. Je procède immédiatement à d'abon-

dantes ablutions. L'équilibre se rétablit peu à peu dans la circulation du sang, et, quand le docteur se présente, j'ai recouvré assez de voix pour le remercier de sa complaisance et lui dire que ses soins ne sont pas nécessaires.

Mais la douleur ne disparaît pas. Elle se fait sentir à la pointe inférieure du cœur durant plus de huit jours, et devient excessive et intolérable au moindre galop. Je la déguise de mon mieux, et tâche de répondre aux amabilités de mon hôte.

Le lendemain, je quitte Médenine pour aller camper à la hauteur de Zarzis à Ras-el-Aïn, où le lieutenant Merlin occupe ses hommes, munis d'appareils cypriotes, à la destruction des criquets.

Le campement est, établi dans un bosquet de lentisques et de tamarins, sur les bords de l'oued. Les chevaux sont attachés au piquet. Le goum qui m'accompagne est chargé de traiter le coursier que le commandant a mis à ma disposition. A la tombée des ombres, les hommes préparent la soupe. Le lieutenant m'invite à dîner à la belle étoile. Sa tente est petite; elle suffit à nous deux pour le repos de la nuit. Un étroit matelas, sur un lit de sable fin, constitue une excellente couche. Seule la crainte des scorpions me donne de l'inquiétude.

Mais, avant le sommeil, quelle veillée charmante! Les soldats ont allumé un grand feu clair, au bord de l'eau, où leurs silhouettes mobiles troublent dans les ondes la tranquille lueur des étoiles. Je distribue des cigarettes, et les gais propos, les chants patriotiques, les plaisanteries, émeuvent les échos du fleuve. Les moutons, réservés à l'approvisionnement de la petite troupe, en profitent pour rompre la clôture du parcage. Leur recherche dans la brousse fait naître des péripéties nocturnes. Les nomades les ont-ils enlevés? Les chacals en ont-ils dévoré un ou plusieurs? Où trouver des vivres, s'ils sont perdus?

Pour nous remettre de nos émotions, le lieutenant me lit la correspondance de Napoléon Ier. J'admire avec lui le vaste génie de ce conquérant, non moins étonnant dans l'organisation de la victoire que sur le champ de bataille. Il a tout compté, réglé, calculé d'avance : le nombre des soldats, leurs munitions, leurs vivres, leurs étapes, leurs moyens de transport, les réquisitions à faire. Le succès est la conséquence inévitable des combinaisons de sa pensée, dès que ses ordres sont remplis.

Le lendemain, je me lève au son du clairon; je fais ma toilette dans le fleuve, et je quitte le camp, aux premières lueurs de l'aube. En route, je surprends sur le fait la tactique des nomades. Mon spahi est toujours en retard; j'en devine la raison. Dans cette immense langue de terre qui pointe vers Djerba, les pâturages abondent et les tentes sont nombreuses à droite et à gauche de la piste. Dès que les cheiks des douars m'aperçoivent, ils sautent en selle et viennent me couper le chemin, de façon à s'aboucher avec le guide. Je suis d'abord surpris de rencontrer dans

cette plaine solitaire tant de cavaliers, qui toujours débouchent à l'improviste de derrière un buisson ou du fond d'un fossé. Je reçois leurs salem; puis, invariablement, ils engagent avec le spahi de longs palabres. Il leur importe de savoir qui je suis, d'où je viens, où je vais, ce qui se passe au camp, dans la plaine et dans la montagne; et ce sera l'objet d'interminables causeries parmi les guerriers nomades. Le soin que prend le guide de se tenir à distance, la familiarité dont on use envers lui, la complaisance qu'il met à s'arrêter et même à se détourner de la piste pour pénétrer sous les tentes, annoncent clairement qu'il est toujours uni de cœur aux nomades ses frères. Il les renseigne, les instruit, leur donne le mot d'ordre et les avertit des desseins des Roumis. Ces cavaliers arabes sont des espions qui ont des intelligences dans les deux camps. J'en fais la remarque aux officiers de Gabès.

Ils me répondent que c'est grâce à ces spahis qu'ils sont avertis de tout ce qui se trame sous les tentes. Leur familiarité a pour but de gagner la confiance. J'en suis persuadé; mais je reste aussi convaincu que, dans le cas d'une rébellion, ces mêmes cavaliers serviraient secrètement les intérêts et la cause de leurs coreligionnaires.

Je chevauche presque sur la limite qui sépare le territoire des Ksours de celui des Akara, et dont Zarzis, l'ancienne Gergis, est la capitale. Toute cette bande de terre fut jadis florissante, comme le prouvent et la nature du sol et les ruines dont elle est parsemée. Elle fut complètement ravagée, dans le cours du xi° siècle, par les hordes arabes qui envahirent l'Ifrikia. Après le traité du 6 août 1535, consenti par Mouley- Hassan à Charles-Quint, les Espagnols occupèrent le pays ainsi que les villes de la côte. Mais, en 1560, le vice-roi de Sicile, le duc de Medina-Cœli, chargé de s'emparer de Tripoli, se laissa surprendre dans les eaux de Djerba par Piali- Pacha, perdit une partie de sa flotte, et confia la défense de l'île à une poignée de soldats, qui succombèrent tous héroïquement. Pour perpétuer le souvenir de leur défaite, les Turcs formèrent une pyramide de trente pieds de haut des ossements de ces braves.

Les Akara apparaissent avec le rétablissement de la domination musulmane.

D'après leurs propres traditions, auxquelles il faut ajouter peu de créance, ils seraient originaires de Seguia-el-Amra, lieu vénéré au Maroc. En réalité, les Akara sont des Berbères, mélangés d'un peu de sang arabe. Ils sont devenus nomades par nécessité, à cause de l'insécurité où ils étaient avant l'établissement du protectorat. Ils tendent aujourd'hui à reprendre leurs habitudes primitives et à se fixer sur leurs terrains de labour et de pacage.

Ils regardent Si-Sahia comme leur ancêtre, et honorent son tombeau. Ils se confinèrent d'abord sur les terres incultes qui forment l'embouchure de l'oued Fessi, et eurent dans leur domaine les Bibans. Comme les Toua-

regs et les Touazin leur fermaient les plaines de l'ouest, et les Nouails celles du nord, ils s'adonnèrent à la navigation, et entreprirent des courses, qui n'eurent pas toujours pour objectif le commerce et la pêche.

A la suite de leurs relations avec Djerba et Zarzis, ils se chargèrent de la culture des jardins, que les exigences de la vie nomade ne permettaient pas aux Nouails de mettre en œuvre.

Mais comme les Akara sont d'une nature extrêmement prolifique, tous ces moyens ne suffisant pas à occuper les bras de la tribu sans cesse grandissante, l'émigration commença. Une fraction de la famille fonda, à l'est de Tripoli, à Legaa, une nouvelle colonie, aussi prospère que la souche dont elle est issue.

Les Berbères de la montagne cherchèrent bientôt à reprendre possession de leurs pâturages de la plaine, occupés par les Nouails venus de la Tripolitaine. Des conflits s'élevèrent. Les Ouerghemma, d'accord avec les Akara, refoulèrent les Nouails et se partagèrent leur territoire. De ce partage datent les jardins que les Touazin possèdent dans l'oasis de Zarzis, laissée aux Akara.

La densité de la population, augmentant sans cesse, décida un courant d'émigration vers les contrées riches du Sahel et de la Medjerdah , où les Jiache Akara, devenus fort nombreux, se sont établis à demeure.

Les Akara sont aux trois quarts sédentaires. Ils cultivent les jardins, font des plantations d'oliviers, se livrent à la pêche du poisson et des éponges, et s'emploient avec leurs chameaux au transport du sel de la Sebka-el-Melha, pour le compte du fermier du monopole.

Les mariages se contractent surtout en été et sont accompagnés de détonations d'armes à feu, l'accessoire obligé de toutes les fêtes. Les divorces sont fréquents; la polygamie rare, à cause de la pauvreté des indigènes; mais il ne faut pas en conclure que la monogamie y soit en faveur. La dot subit de grandes variations. Elle atteint quatre cents réaux (cent francs) chez les Ouled-Bou-Ali, et descend à eent dix réaux (trente francs) chez les Ouled-Saïd.

Le territoire des Akara comprend la presqu'île, les Sebkas et les Bibans, enfin le littoral. Il n'y a pas de montagnes, sauf le Djebel Zian, élevé de soixante-cinq mètres, ni de cours d'eau importants.

L'îlot riant désigné sous le nom de Zarzis abrite de nombreux ksours, qui n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, sauf le ksar de Mouensa, qui offre plusieurs étages.

Les Européens et les services publics sont installés au ksar Ouled-Bou- Ali. Quelques maisons de belle venue, récemment construites, en ont modifié l'aspect. Les habitations, éparses ça et là, pêle-mêle, surtout au pied de l'escarpement formé par l'arrêt brusque du djebel Ziane, contrastent par leur blancheur avec le ton foncé des palmiers. La plage est ravissante. C'est la partie la plus agréable de l'oasis; mais l'eau douce y manque.

Les Akara ont le teint brun et le visage ovale, le nez épaté, les cheveux coupés sur le front et longs sur les oreilles.

Ils sont en général intelligents et actifs. Ils sont au nombre de quatre mille cent, dont seize cent soixante hommes adultes. Zarzis compte en outre une demi-compagnie du 4e bataillon d'Afrique, un peloton de spahis, un bureau de renseignements, en tout quarante-cinq Européens, Français, Maltais, Italiens et juifs.

Zarzis possède deux marchés permanents, fréquentés par les Akara, les Touazin, et rarement par les Ouderna et les Ksours. Le port est excellent et offre à peu de distance une profondeur de sept à huit mètres , permettant aux grands bâtiments de jeter l'ancre par les plus basses mers. La marée, presque nulle partout ailleurs dans la Méditerranée, s'élève ici à un mètre de hauteur. Il n'existe encore aucun travail d'aménagement, si ce n'est une chaussée submergée, dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Il est à désirer que les paquebots transatlantiques fassent escale à Zarzis; la ville naissante aurait de suite un commerce important, et les caravanes du sud abandonneraient la direction de Tripoli.

C'est de là qu'il convient aussi de faire partir le chemin de fer, destiné à nous relier au lac Tchad. C'est le tracé le plus court, le plus direct. Le sol ne présente aucun obstacle. Les Touaregs affirment qu'on peut l'établir sans encombre jusqu'à Ghadamès, et que le trajet permet de gagner cinq journées sur la route de Tripoli.

Puis -je taire ma dernière étape dans la presqu'île de Méhabel, sur le dos d'un cheval moins bon que Mustapha, plus difficile, mais vaillant? Je chevauche entre de grands troupeaux, qui paissent dans les herbes. A droite et à gauche, j'aperçois la mer brillante, et, devant moi, Djerba sort des flots, vêtue de son feuillage d'oliviers. Un berger arabe vient m'ofîrir trois œufs cuits, qu'il tire de la poche de son burnous. Je déjeune de ce mets, sur la margelle du puits de Timazen. Il me tarde d'arriver à l'île de Calypso!

La solitude enfin commence à me peser. Me voilà au bout du continent, en face d'Ajim, dont je distingue le quai, les maisons, les oliviers et les palmiers. A droite, j'ai la mer de Bou-Grara, six fois plus grande que le lac de Bizerte. Elle est fermée par une bande de terre, appelée El- Kantara, en mémoire du pont gigantesque par lequel les Romains l'avaient reliée à l'île. Près de moi, c'est le chenal d'Ajim, hérissé de falaises. Un courant violent pousse les flots du nord au sud. Les vagues sont assez fortes et empêchent la barque d'aborder. Je salue mon spahi, à qui je remets mon coursier, et fais signe au marinier. Un Arabe saute à la mer et vient me présenter ses épaules.

« Tu ne pourras me porter; fais approcher la barque.

— Tu vois que la mer est méchante. Je te mettrai dans la barque.

— Non. Tu vas tomber, et je te suivrai au fond de l'eau.

— Je ne tombe pas. Je porte tout le monde; laisse faire. »

Je me hisse sur l'épaule du matelot. Il avance en trébuchant. Une lame plus forte surgit, le fait chanceler et piquer la tête en avant. Je n'ai rien pour me retenir, et je fais en conséquence le plongeon au fond de l'onde amère, en souvenir probablement de celui de Télémaque. Je me déshabille dans la barque, et pendant que mes vêtements sèchent sur une vergue, je m'enveloppe de la couverture restée sur le dos de mon cheval, témoin attristé de ma mésaventure.

L'Arabe, avec sa chemise de vingt centimètres, est vite sec, et il raconte à ma barbe aux matelots du quai le plongeon du Roumi, en leur criant sans vergogne les détails de l'histoire, avant que je sois débarqué.

On me mène chez Salem -Guerfalah, le capitaine du port, qui doit me fournir un mulet. Salem me complimente , me montre la carte de Boulanger, celle de Thiers, et me demande la mienne. La population s'est assemblée devant sa boutique, et pendant que j'absorbe, sous les yeux du peuple, la légendaire tasse de café, je grelotte dans mes vêtements trempés.

Je me plains du matelot, qui ne s'est pas contenté de rire en son intérieur. Salem lui adjuge trois jours de prison, et le matelot ne rit plus. Mais je demande et j'obtiens sa grâce.

La mule n'arrive pas. Enfin, après deux heures d'attente, on m'amène une ânesse, sur le dos de laquelle, modestement campé, je traverse et franchis les vingt-quatre kilomètres qui me séparent d'H-oumt-Souks.

Djerba est un jardin perpétuel. Le sol est le même que sur le continent. Mais ici les Arabes n'ont pas détruit les arbres; les bras ne manquent pas, et la terre rend en fruits, au centuple, ce qu'elle reçoit en culture. Partout femmes et hommes sont occupés à la cueillette des olives. La campagne est couverte d'arbres fruitiers, de céréales, de plantes et de fleurs, et les maisons blanches sont toujours dans un nid de verdure. C'est réjouissant. J'aperçois aussi des grottes en tunnel, creusées dans le sol, et qui servent de greniers pour la conservation de divers produits.

Houmt- Souks est d'un aspect gracieux. Une ceinture de luxuriante végétation, de jardins merveilleux, d'où s'élancent des palmiers et des oliviers romains, gros comme des chênes, une ville aux brillantes coupoles, et, plus loin, l'horizon foncé de la mer incommensurable : tel en est le tableau.

Je vais droit à l'église demander l'hospitalité au curé maltais, M. l'abbé Aquilina. Les fidèles sont en prière et achèvent le mois de Marie. Les enfants des sœurs chantent un cantique français, avec un accent nasillard prononcé. Je ne peux retrouver le souvenir et l'image de la patrie sous une forme plus touchante. Depuis près de deux mois, je n'ai pas eu le bonheur d'assister à une assemblée religieuse. Des larmes coulent de mes yeux et accusent la profonde émotion de mon fime.

Un verre de lagmi me fait oublier l'humidité persistante de mes vête-

ments. Le soir, je visite la ville, le port et la forteresse espagnole, dont la curieuse histoire mériterait un chapitre.

Le lendemain je débarque à Gabès, où M. Fournier me garde un beau sloughi, que je dois ramener en France.

Il me resterait à décrire les brillantes et les jolies villes qui ornent la côte d'une véritable dentelle blanche sur un fond gris et vert. Maharès, Sfax, Mahédia, Monastir, Sousse sont des séjours enchantés, pleins de fleurs, de verdure et de souvenirs. Les progrès de l'industrie, le bien-être de la civilisation, s'y affirment rapidement, de concert avec le développement de la foi chrétienne et l'extension des écoles.

Sfax est la capitale du sud, et son nouvel évêque, Mgr Poloméni, qui m'a fait, avec son aimable vicaire, un si cordial accueil, est certainement l'homme du monde le plus capable de rendre au siège épiscopal de Ruspe le premier rayon de son ancienne splendeur. Puisse- 1 — il user de son influence pour préserver de la destruction les quelques vestiges qui subsistent encore de l'antiquité chrétienne, comme le baptistère de Tafroura, que j'ai vu livrer aux immondices de la populace!

Je rencontre, dans les rues de la ville, le cortège d'un pèlerinage arabe de retour d'une zaouïa voisine, et se rendant à la mosquée, étendards déployés, au son du tobol, de la derbouka et des cantiques. Dans un autre quartier, des Juifs aux costumes brillants, verts, jaunes, noirs et blancs, accompagnent un défunt au cimetière, en psalmodiant des psaumes.

Sousse est en pleine voie de prospérité. La population a doublé et déborde hors des remparts, qui enserrent la cité et l'étreignent. On y trouve des Européens, issus de chrétiens renégats, et dont la fortune insolente n'a pas racheté le vice originel. Mais on y rencontre aussi la vénérable sœur Joseph, officier de la Légion d'honneur et de l'ordre du Nicham. Son pensionnat et ses écoles ne sont plus assez vastes pour suffire aux demandes. Malgré ses quatre-vingts ans, elle est toujours l'amie et la confidente de toutes les familles, qu'elles soient musulmanes, juives ou chrétiennes. Elle est en Afrique depuis cinquante et un ans, et n'a pas peu contribué à l'honneur et à l'amour du nom français. Je lui devais cet hommage; car nul ne représente et symbolise mieux l'influence que la France doit exercer sur les populations du protectorat.

Je suis heureux de clore mon récit par un dernier salut, adressé à l'héroïque et humble missionnaire de Dieu et de la patrie, qui porte dans un corps de femme le courage du soldat et le dévouement de l'apôtre.

Je rapporte de mon voyage l'impression la plus favorable. La Tunisie est une conquête digne des armes et du génie de la France. Richement douée par la nature, elle a joué dans l'histoire un rôle glorieux. Mais le despotisme musulman l'a plongée dans une sorte de décrépitude physique

et morale, dans une torpeur soporifique, où elle a perdu non seulement ses traditions religieuses et politiques, mais jusqu'à la conscience de son passé, de sa fortune et de sa destinée.

Sous le drapeau de la France elle se réveille, apprend à se mieux connaître, et prépare la résurrection de sa grandeur. Elle a d'immenses territoires à féconder, des richesses sans nombre à exploiter, des voies de communication à établir, des préjugés à détruire, des fléaux à combattre, des écoles à créer, des lois à modifier. Elle deviendra un grenier abondant, et la terre préférée des séjours hivernaux.

Puissent les colons français affluer sur son territoire!

Puissent les ceps et les moissons orner bientôt, ses vastes plaines et ses riantes collines!

Puisse le cardinal Lavigerie fournir assez de prêtres blancs et noirs pour suffire aux besoins religieux de la population catholique! Puisse la Tunisie, reconquise à l'Évangile, recevoir les bienfaits du cœur de Jésus, retrouver un reflet de l'ancienne splendeur de l'Église d'Afrique, et donner au monde un nouveau Tertullien, un autre Cyprien , un second fils de Monique !

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