‹ De Carthage au SaharaChapitre 25 sur 27 · LES KSOURS ABANDONNÉS — LA LETTRE D'UN CHEIK NOMADE · texte numérisé non relu

LES KSOURS ABANDONNÉS — LA LETTRE D'UN CHEIK NOMADE

Une fois lancé dans l'antique plaine des Lotophages, territoire actuel des Ouerghemma, je tiens beaucoup à la parcourir dans toute son étendue. Le dernier poste occupé par nos soldats n'est pas Médenine, mais Foum-Tatahouïne, à cinquante kilomètres au sud. Foum signifie gorge, défilé. Foum-Tatahouïne, c'est la gorge ou le défilé des deux fleuves; ce point marque le principal passage de la plaine au Sahara, à travers les ramifications de la chaîne du Nefzaoua, s'étendant vers la Tripolitaine. Au delà, c'est l'incommensurable océan des sables; c'est le désert, c'est la solitude, l'absence de végétation, la terre brûlante et maudite, que les Touaregs sillonnent de leurs expéditions aventureuses , mais qui par elle-même ne nourrit pas les hommes et rejette tout être qui ne veut pas mourir.

L'ancienne Barbarie, c'est-à-dire le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine , forme une région bien déterminée, comprise entre l'Océan, la Méditerranée et le Sahara, dont elle est séparée par une falaise, qui part de l'embouchure du Draa et remonte par Figuig, Laghouat, Biskra, jusqu'à Gabès, d'où elle s'incline au sud vers la Tripolitaine.

Le Sahara, recouvert sur une notable partie de sa surface de dunes complètement stériles, privé d'eau et de moyens de subsistance, ne donne asile qu'à de rares populations, dont l'existence est presque un mystère.

Elles s'éloignent de leurs centres de huit à dix journées de marche, s'abreuvent pendant ce temps du lait de leurs troupeaux, puis reviennent vers les puits d'où elles sont parties. Mais aucune tribu ne vit constamment dans le désert; les nomades, qui ont leurs ksours au pied de la falaise, descendent aussi vers le Sahara pour y chercher quelques pâturages, que

des pluies accidentelles ont fait naître, et procéder à des échanges avec les habitants de Ghadamès et de Rhatt. En réalité, ces nomades appartiennent à la Barbarie plutôt qu'au Sahara.

« En somme, écrit M. Rébillet, le Sahara inhabitable et inhabité, sauf par quelques populations misérables, et vivant d'une manière spéciale, joue, par rapport à la Barbarie occidentale, le rôle de zone isolante, au môme titre que la mer, et forme, au sud de ce pays, un obstacle plus radical et plus absolu que la mer elle-même, sur laquelle des flottes peuvent transporter des armées. »

Je veux toucher du pied l'extrême limite de ce sol habitable. M. le commandant organise l'expédition; je partirai avec M. le major Verdier, M. le sous-lieutenant Fage et un spahi, chargé de ramener mon cheval, après que j'aurai monté, au milieu de l'étape, celui qui m'est envoyé de Foum- Tatahouïne.

Nous partons à midi. La brise tempère la chaleur, et la campagne a suffisamment de gazon pour atténuer la réverbération des rayons solaires. La piste est sablonneuse. L'allure rapide est réglée ainsi : dix minutes de pas allongé, cinq minutes de galop arabe.

A gauche, l'horizon est immense jusqu'à Bahira-el-Biban , sur la vaste plaine ondulée, que les tentes des pasteurs tachent de points noirs et de raies blanches. A droite, le sol s'élève jusqu'à la montagne, dont la falaise irrégulière projette dans le ciel bleu des pitons irradiés, des échancrures vives et des dentelures aux reflets dorés.

Au delà de Seniet-el-Arboub, le sous-lieutenant me montre dans un champ les vestiges d'une villa romaine. Nous faisons un arrêt au bir El-Ahmeur. Les troupes d'occupation y ont construit une redoute. Nous y rencontrons le convoi qui vient de Foum-Tatahouïne. Les mulets et les chevaux, fatigués d'une marche de trente-deux kilomètres, vont y passer la nuit et achèveront demain l'étape. Déjà les feux sont allumés, et les troupiers préparent le café. La garde du bâtiment est confiée à une femme musulmane au teint bistré, à la chevelure crépue, aux muscles saillants. Elle nous apporte un registre, sur lequel tout passager doit inscrire son nom et la date, et nous invite à signer. Elle s'est fabriqué un collier et des bracelets avec les boutons de cuivre, blancs et jaunes, des vêtements militaires, entremêlés de boucles de courroie. Je lui demande où elle a acheté ces bijoux. Elle m'explique en arabe, avec beaucoup de gestes, qu'elle a recueilli toutes ces perles en balayant, et que les soldats français sont contents de voir qu'elle ne perd rien de ce qu'ils oublient.

Plus loin, des Arabes charrient des troncs de pin, dont ils déposent à tous les cent mètres un échantillon. Ces bois numérotés sont destinés à servir de poteaux télégraphiques et de bornes kilométriques. Un goum , faisant le service de la poste, nous montre sa cheville ensanglantée. Il a reçu un coup de pied de cheval et a perdu beaucoup de sang. La blessure,

tuméfiée, le fait grandement souffrir. Mais il est résigné, puisqu' Allah l'a voulu, puisque c'était écrit au livre des destins; et il s'achemine lentement, avec deux autres cavaliers, dans la direction de Médenine.

Une ramification de la montagne nous présente une légère colline , sur laquelle brille la blanche kouba, au dôme doré, du marabout Sidi Mosbah. Ce lieu de prière est assez fréquenté des musulmans de la tribu des Ouderna. Sur le versant opposé, la piste trace des zigzags au milieu d'un champ de sables excessivement fins et denses, troués de bouquets de tamaris et de jujubiers.

Tout à coup nos chevaux redoublent de vitesse sur le tapis de poussière rouge. Ils ont aperçu là-bas, près du lit desséché d'un oued, derrière un rideau de myrtes et de jujubiers, trois cavaliers et leurs montures. Ce sont les goums de Foum-Tatahouïne, envoyés à notre rencontre. Un grand cheval noir à l'œil vif, à la crinière touffue, et dont la queue balaye le sable, est tenu en laisse : c'est Mustapha. M. Keck me l'envoie pour terminer l'étape. Je n'ai jamais monté un animal plus vaillant, plus docile, plus souple à la main, d'un jarret plus solide, d'un cœur plus généreux. Dès le premier pas, Mustapha prend la tête de la petite troupe. La plaine est unie en apparence; mais des touffes de lavande, des bouquets d'épines, des mottes gazonnées, derrière lesquelles se cachent des trous, creusés par les eaux du dernier orage ou par les serpents, rompent la piste et rendent le galop difficile et dangereux. Il faut surveiller son cheval , sans jamais lui briser le pas, sinon vous l'exposez à butter contre un obstacle ou à poser le pied dans une crevasse. Ces difficultés m'absorbent d'abord, et je prie Dieu de me préserver de toute culbute, qui rendrait ma personne ridicule aux yeux des indigènes et de mes compatriotes. Mais je me rassure vite, en voyant avec quel instinct Mustapha prévoit le danger, avec quelle docilité il l'évite.

Cependant nous dévorons l'espace. Déjà notre œil aperçoit les pentes septentrionales du massif des Ouderna, rouges comme des pierres brûlées, et, de l'autre côté de la gorge, les hauteurs et les sierras de Tlalet, noyées dans une atmosphère que les ombres du soir bleuissent.

Soudain un groupe de cavaliers surgit des profondeurs de l'espace et galope à notre rencontre. A leur tête s'avance M. Keck, chef du bureau des renseignements. Il est suivi de MM. les officiers du 4e bataillon d'Afrique. Nous pressons l'allure de nos coursiers; en quelques minutes s'opère notre jonction. Ces messieurs se rangent en éventail, et nous échangeons de mutuelles félicitations et des salamalecs. M. Keck me présente M. le lieutenant Combacale, M. de Larminat, adjoint aux renseignements; M. le souslieutenant de Barasia; M. Crech, interprète; M. Muller, adjoint du génie; M. Trentoul, receveur des postes, et les autres cavaliers. Puis il me prie d'ouvrir la marche.

Mustapha s'en tire à merveille et me fait honneur. En une heure, Lei

quinze kilomètres qui nous séparent de Foum-Tatahouïne sont franchis.

Je n'oublierai jamais la singulière impression que j'ai ressentie. Les deux chaînes se rapprochent et terminent la plaine en pointe de triangle. Le lit de l'oued Tatahouïne a huit cents mètres de large. Il est desséché. De grosses pierres, rangées des deux côtés, marquent la route qui mène au camp. A notre droite, sur la berge escarpée, un terrain nettoyé contient les tombes de huit soldats français, emportés par la fièvre paludéenne. Une flaque d'eau verdâtre, d'où s'échappent des émanations morbides, jette des reflets métalliques, à l'entrée de l'oasis. Plus loin, de magnifiques palmiers arrêtent le regard. Leurs troncs, espacés sur le gazon, inviteraient au repos, si la proximité du marais n'avertissait de prendre garde.

A gauche, sur un plateau qui domine le fleuve et l'oasis, et qui est luimême protégé par la montagne nue, aride, brûlée, avec des apparences d'une région écorchée par l'incendie et le siroco, se dressent isolément trois grandes constructions. La première appartient au bureau des renseignements; la seconde est la caserne du 4° bataillon d'Afrique; la plus éloignée sert de mess aux officiers et renferme le bureau de la poste et du télégraphe. Des terrasses, avec des glacis en terre battue, entourent chaque bâtiment. Il y a même çà et là des jardins embryonnaires et des cahutes, affectées à des services spéciaux.

Des chevaux, attachés au piquet, se reposent le jour au soleil, la nuit à la belle étoile. Sous le péristyle du bureau des renseignements, des cavaliers indigènes sont accroupis près de cheiks des tribus voisines, venus pour traiter diverses affaires. Deux corbeaux, trois gazelles, un hibou, vivant en liberté, ont établi leur domicile sous la fenêtre de la chambre qui m'est allouée, et les deux corbeaux se plaignent toute la nuit, en leur langue expressive, de la violence du vent, qui les fait basculer sur leur perchoir.

Au loin, vers le sud, à droite et à gauche, j'aperçois la montagne sous un aspect nouveau, telle qu'on ne la voit ni dans les Alpes ni dans les Pyrénées. Beaucoup de pitons sourcilleux gardent à leur sommet les ruines jaunies et croulantes de villages abandonnés. Ailleurs les parois sont polies, arrondies, taillées à facettes, et supportent d'immenses tables horizontales, plus longues et plus larges que leurs bases. On les dirait façonnées de mains d'homme. Mais ces hautes kalâas, ainsi nommées des Arabes, sont l'œuvre des siècles, du soleil, de la pluie et du vent, qui ont rodé la montagne et l'ont réduite à servir de pilier à la couche calcaire plus dure, fixée à son sommet dans un axe horizontal.

Ces kalâas se succèdent dans toute la chaîne qui sert de frontière au Sahara de ce côté. Plusieurs, situées sur le même plan, montrent qu'elles ne formaient jadis qu'un seul massif, et qu'un bouleversement géologique formidable les a ainsi séparées, pour donner passage sans doute à une masse d'eau dont le volume dépasse l'imagination. La gravure ci -jointe

(page 257) donne une idée de ces coupes opérées dans la montagne, telles qu'on les aperçoit des hauteurs de Douïret. Mais, au sud de Foum-Tatahouïne , leur caractère est beaucoup plus saillant.

Entre ces kalâas, dont les cônes tronqués dépassent cent mètres, s'ouvrent des abîmes, semés de gigantesques blocs erratiques. Près du djebel Charett, le vallon est labouré; la roche est coupée en marches et gradins circulaires, comme si jadis un autre Niagara avait formé là des cascades retentissantes et roulé des ondes furieuses. On ne peut guère expliquer autrement les profondes érosions du rocher et la physionomie extraordinairement ravagée de tout ce territoire.

Dans les anfractuosités de la montagne, dans la profondeur des ravins, l'œil découvre de petites oasis, une source et une dizaine de palmiers. Ce sont ces points que les Arabes appellent oglet. Sur les flancs et les sommets apparaissent les ruines d'anciens villages berbères, abandonnés et détruits.

Aujourd'hui que la sécurité est complète les propriétaires viennent les réclamer, à l'aide de titres qui remontent à plusieurs siècles, et font valoir leurs droits contre les nomades Ouderna, qui ont dépossédé leurs ancêtres.

D'autre part, des peuplades qui ont toujours refusé le tribut aux beys de Tunis, qui ont toujours circulé entre la Tripolitaine et les hauteurs de Douïret, dans la zone presque indépendante qui forme la frontière, prétendent user du droit de pâturage, sans vouloir s'assujettir à l'impôt. L'un des cheiks de ces tribus adresse au bureau des renseignements la lettre suivante, que je cite en entier. C'est un document authentique, propre à faire connaître la pensée, les idées, la foi, l'esprit et les mœurs de ces nomades, mieux que de longues considérations. Je change seulement les noms et la signature.

Louanges à Dieu unique! Que les grâces et les bénédictions soient sur celui dont il n'existe après lui aucun prophète !

« Au vénéré, au meilleur, au plus parfait cheik, notre frère en Dieu, à celui des êtres qui nous est le plus cher, à notre premier ami, présent en nos cœurs, absent à notre vue, à celui dont l'éloignement nous est nuisible et qui est fixé dans nos esprits, qui est notre appui, l'ami préféré, le véritable compagnon, le cheik le plus juste, le plus loyal, le plus raisonnable. Puisse Dieu élever son grade, et lui fournir les charmes de l'existence! Que le Tout- Puissant, en le protégeant, le place sur cette terre parmi les fortunés, et dans l'autre monde parmi les martyrs (de la foi musulmane)!

« Que Dieu le couvre de sa tutelle, acquitte ses dettes et lui assigne le paradis pour demeure! Qu'il le préserve par sa bonté des tourments et des cruels supplices de l'enfer, qu'il le protège en toutes circonstances

durant les voyages et les séjours, qu'il le dirige vers la justice et dans la voie du bien!

« Celui qui possède une parfaite équité, le chef Mabrouk ben Messaour. Que le salut soit sur vous , ainsi que la miséricorde de Dieu et ses bénédictions! Les raisons pour lesquelles je vous écris cette lettre sont le bien et la paix, s'il plaît à Dieu. Ensuite, excellent ami, si vous daignez vous intéresser à nous, vous saurez que nous sommes dans un parfait état et dans la paix. De notre côté, nous nous intéressons à votre situation.

« Cependant, ô cheik des cheiks! nous avons appris que les autorités de votre pays et votre cheik nous témoignaient leur indignation, qui provient des calomnies dont nous avons été victimes. Que Dieu punisse les méchants et leur envoie toutes sortes de malheurs par l'intercession de notre ancêtre! S'il possède les bénédictions célestes, que Dieu leur fasse éprouver des calamités!

« Il faut absolument, ô mon frère! que vous instruisiez votre chef sur notre genre de vie et notre situation, qui seront à l'avenir ce qu'ils furent dans le passé.

« Nous ne dépendons pas de l'autorité de l'est (Tripolitaine), ni de celle de l'ouest (Tunisie). Nous sommes des gens à troupeaux. Nous sommes la zaouïa intermédiaire entre les deux pays. Les endroits que nous peuplons sont les régions désertes, et de tout temps nous errons entre les deux frontières, c'est-à-dire entre la Tunisie et la Tripolitaine; nous avons actuellement la majorité de notre monde en Tunisie; nous n'avons aucun territoire que nous puissions nous approprier, ni points d'eau d'où nous puissions chasser ceux qui les détiennent, ni région déterminée pour notre résidence, de laquelle nous puissions nous dire habitants. Nous ne possédons ni titre ni acte.

« Nous faisons pâturer nos animaux sur les territoires de l'est et de l'ouest. Nous cultivons et nous nous abreuvons sur les deux pays.

« Nous ne sommes pas des intrigants, des gens qui affluent, des guerriers. Nous ne pouvons faire la guerre; quand nous cultivons, c'est pour nos besoins de subsistance, et quand nous fixons nos tentes, c'est pour les pâturages. Nous ne sommes pas de ceux qui prennent le bien d'autrui; il en est ainsi depuis notre origine. Tels étaient nos ancêtres, tels nous sommes et tels seront nos descendants. Demandez conseil à votre chef; si nous gênons, nous n'aurons qu'à nous en aller.

« En supposant que notre pays soit stérile, notre territoire serait celui où vous vous trouvez, et nous dépasserons, s'il y a lieu, vos campements.

Nos plus nombreux cantonnements sont en Tunisie.

« Le pays est à celui qui le possède. Que ce soit la Tunisie ou la Tripolitaine, qu'est-ce que cela peut faire? Si nous étions des sultans, vous pourriez dire que nous pâturons malgré tout. Mais du moment que nous sommes un peuple errant, nous ne disons pas : Tel pays nous appartient;

tel pays ne nous appartient pas. Où Dieu envoie ses pluies, là nous cultivons, là nous pâturons. Nous n'avons jamais peuplé un pays pour nous l'approprier, ni occupé des points d'eau pour nous les réserver. Ceux qui vous ont dit que les Béni Smeida sont intrigants ou que le pays leur appartient sont des menteurs. Qu'ils viennent le soutenir devant nous! Car ce n'est pas tout de mentir. Salut de Si Mabrouk et de tous les Béni Smeida! »

FOUM-TATAHOUINE — LES TOMBES DES SOLDATS FRANÇAIS LES OFFICIERS — BENI-BARKA — UNE CARTE GÉOGRAPHIQUE INDIGÈNE UNE EXPÉDITION A DOUÏRET — CHENINI — LA DANSE DES NÈGRES — UN JEUNE BERBÈRE

M. Keck est en Tunisie depuis douze ans. Il a successivement passé par les postes du nord, du centre et du sud. Son expérience, sa pratique des Arabes, sa connaissance de leur langue, sa douceur pleine d'énergie, en font un agent précieux. Son équité, sa franchise, lui ont acquis l'estime et la considération des musulmans, qui redoutent son intégrité et sa droiture. C'est grâce à lui que j'ai pu visiter en deux mois la Tunisie , et m'avancer jusqu'à l'extrême limite méridionale, jusqu'à la région des Ksours, fermée à quiconque n'a pas la tutelle, au moins morale, de l'autorité militaire.

Foum-Tatahouïne est un poste important, au point de vue stratégique. Il commande la frontière tripolitaine et surveille le Sahara. Il pourrait devenir aisément un centre d'échanges considérables. Le capitaine Cuinet, le commandant Rébillet et M. Keck y ont créé dans ce but un marché hebdomadaire. Les nomades y viennent volontiers. Les Touaregs, écartés de nos frontières par les droits du fisc et l'interdiction de la traite des noirs, perdent six journées pour se rendre à Tripoli. Il faudrait qu'une ou deux maisons de commerce françaises établissent près du camp des comptoirs , où les indigènes et les gens du désert trouveraient non seulement tous les bibelots et les étoffes voyantes dont ils sont avides, mais aussi des acheteurs de leurs produits. Les Berbères de Douïret auraient vite réorganisé leurs anciennes caravanes pour Ghadamès et Rhatt. Les articles manufacturés du Soudan et les matières premières comme la civette, les peaux, la poudre d'or, le coton, seraient apportées à Foum, d'où il serait facile de les diriger sur Zarzis. En peu de temps cette ville, dont le port est excellent et cent fois supérieur à la rade de Gabès , servirait de débouché et de transit à notre commerce du Sahara.

Je m'asseois le premier soir à la table de M. Keck, en compagnie de M. de Larminat et de M. Grech. La fatigue du jour et de mes courses précédentes me fait désirer le sommeil; mais la violence du vent, qui s'abat des hauteurs environnantes dans la gorge, ébranle la maison, et je me crois un moment bercé par le roulis d'un navire. L'ouragan se lève presque chaque soir, après le coucher du soleil, et se calme au retour de la lumière.

Le lendemain dans la matinée, je visite le camp, et dans l'impossibilité où je suis de célébrer la messe, faute de chapelle, d'autel et d'ornements, je vais prier au cimetière, sur les tombes de nos huit compatriotes. Ils ont succombé à la fièvre paludéenne, loin de leurs familles et privés du secours religieux qu'ils réclamaient. C'est à peine si, depuis leur trépas, M. l'abbé Raoul a pu venir, au prix de grandes fatigues, bénir leurs tombes et rendre visite aux survivants. Leurs camarades ont taillé de modestes croix de bois qu'ils ont plantées en terre, et sur lesquelles ils ont inscrit les noms des défunts.

Sur le rocher je remarque des symboles chrétiens, grossièrement tracés et d'un caractère antique. En examinant plus attentivement la région, je reste convaincu que, dès les temps les plus reculés, cette gorge et les cimes qui commandent le passage ont été occupées par une garnison ; la population devait y être plus dense qu'aujourd'hui; les ksours ruinés en sont la preuve.

Une église, une ville même, un évêché, ont dû exister dens ces parages, et peut-être à l'endroit où je me trouve.

Il est dangereux de rester immobile sous l'action d'un soleil tropical. Il me faut traverser l'oued pour regagner le camp. Je suis frappé des miasmes paludéens qui s'échappent des eaux croupissantes, et mon odorat en est affecté. Je me hâte de franchir ce passage malsain, et je suis presque las de cette course insignifiante par la distance et pourtant pénible à cause des rayons solaires. Je sens le besoin de m'envelopper la tête. Quelques minutes d'arrêt peuvent amener une insolation. Je me rends parfaitement compte que le travail au soleil, dans cette région, soit pour les soldats rebelles une punition écrasante et terrible.

MM. les officiers prennent leurs repas en commun; chacun d'eux est chargé, à tour de rôle, de la composition du menu. La salle à manger sert aussi de bibliothèque, de cabinet de lecture et de fumoir.

Ils veulent bien m'inviter à leur mess, m'appellent « monsieur l'aumônier » et me comblent de politesse. Le major affecte pourtant d'avoir d'irrésistibles tendresses pour les théories darwiniennes, le transformisme et la sélection. Mais, comme sa philosophie côtoie les abîmes sans y tomber, je m'égaye intérieurement, à la manière des Arabes, de sa docte leçon, que je scande du bout de ma fourchette.

Ces messieurs me proposent une expédition au ksar de Beni-Barka ;

c'est le piton le plus curieux de la région, avec son village qui le coiffe comme un bonnet.

Nous montons à cheval, dès que les ardeurs torrides du ciel enflammé se tempèrent de la brise du soir. Nous suivons l'oued Zentag, franchissons un col rocailleux, et l'ascension commence par un sentier en lacet très abrupt ; des blocs énormes forment de hautes marches qu'il faut escalader. D'en bas le ksar offre l'aspect d'une forteresse inexpugnable. De gigantesques murailles jaunes dominent le piton aux flancs escarpés. A mesure que nous approchons du sommet, je constate que les murailles sont les parois mêmes de la montagne; les constructions fixées à la cime n'ont rien de monumental. Nous laissons nos chevaux à l'entrée du ksar, et à l'aide des mains nous nous hissons sur les dernières hauteurs. Un grand nombre de rorfs sont écroulés ; nous passons sous l'arcade d'une petite porte et suivons une ruelle tortueuse, çà et là emcombrée de pierres et de cailloux; elle nous mène sur le bord du rocher. De là nos regards plongent sur un horizon tourmenté, plein de vallons, de crevasses, de kalâas et de mamelons couronnés de ruines ; l'œil découvre aussi de petites oasis et de minuscules arpents de terre végétale , retenue par des barrages et où l'orge vient d'être moissonnée. A perte de vue, cette curieuse chaîne, évidemment volcanique, se prolonge avec le même aspect d'un grand bouleversement tellurique et d'une désolation suprême. Des pierres en saillie me permettent de grimper sur la terrasse du rorf le plus élevé ; j'y trouve des amas de noyaux de dattes, qui cuisent au soleil. L'abîme s'ouvre devant moi, et je suis obligé de m'accroupir de peur que le vent ne me jette au fond du précipice; la maison, peu solide, branle sous les pas.

Tous ces bâtiments ne résisteraient pas au canon ; mais contre les pillards ils présentent un abri inexpugnable et assurent depuis des siècles l'indépendance des Ouderna. Ces nomades ont la réputation de cavaliers audacieux et braves ; chez eux le vol est inconnu ; les portes des magasins ne sont jamais fermées, et aucun larcin ne s'y commet.

A peine le soleil a-t-il disparu, que la nuit tombe, beaucoup plus rapide que sur les bords du Rhône. Nous traversons au retour un autre ksar, situé presque dans la plaine et remarquable par sa zaouïa, qui jouit d'une grande célébrité. On dirait un village récemment abandonné. Nous n'apercevons personne, sauf une fillette et des chiens.

Cette expédition sert de préambule à celle du lendemain ; un cavalier est parti ce soir pour Douïret, avec ordre d'annoncer notre arrivée et de faire préparer la diffa. Nous reviendrons par Chenini. La course est au moins de soixante-dix kilomètres; mais je monterai Mustapha, et je n'ai pas à craindre la culbute sur les pentes rocheuses.

En sortant de ma chambre, j'aperçois sous le portique ouvert du bureau des renseignements une douzaine d'Arabes , qui se lèvent à ma vue et me

saluent courtoisement. Étendus sur le côté, à la façon orientale, ils ont accumulé sur le parvis une épaisse couche de sable fin, et dessinent en relief la configuration géographique du territoire. J'admire leur travail; les fleuves, les montagnes, les mouvements du sol, les kalâas, les ksours, les cols, les oasis, les sources sont représentés avec leurs positions et leurs importances respectives. MM. les officiers reproduisent sur le papier ces croquis, et établissent ainsi les premiers éléments d'une carte, dont ils vérifient ensuite l'exactitude par l'examen des lieux.

Nous partons à sept heures ; cette course ne ressemble à aucune autre et ne peut se comparer à rien de ce qui se voit en Europe. Nous remontons l'oued sur une pente d'abord sablonneuse; la vallée, assez large, est coupée de redirs à sec, mais très encaissés. Çà et là des bouquets de palmiers, des champs de blé et surtout beaucoup de terrains vagues, stériles, rocailleux. Puis le paysage change; nous entrons dans la région des kalâas. On dirait que les Titans se sont plu à déchiqueter la montagne , à la tailler en figures géométriques: triangles, trapèzes, cônes, fuseaux, pyramides. Nous tournons vers le massif de droite ; la piste n'est guère visible ; mais gardez-vous d'avancer à l'aventure ! Dans ce sol en apparence uni s'ouvrent de larges crevasses infranchissables, des trous béants, des barrières rocheuses, polies par les eaux.

Nous atteignons un col étroit, entre deux puissantes kalâas. Il faut maintenant contourner un immense entonnoir, assez semblable au couloir d'un glacier dans les Alpes, mais avec un aspect plus dénudé; on sent que la force qui a bouleversé cette région était irrésistible. Au fond, la roche est taillée comme les degrés d'un cirque gigantesque, et les blocs erratiques se dressent sur l'abîme avec un air de surprise, comme s'ils attendaient encore le flot impétueux qui les arracha de la montagne et qui doit les emporter un jour au terme de leur course.

Un second col, moins abrupt, nous montre une vallée assez large, au bout de laquelle se dressent la montagne et le village de Douïret. Ce mot signifie « Petites Maisons ». Elles ressemblent, en effet, les maisons de Douïret, vues d'en bas, à ces dessins à jour que les Chinois découpent dans l'ivoire.

Blanche est la montagne; blanches sont les maisons, aux arêtes vives sur le bleu firmament. Des pans de burnous s'agitent et signalent notre arrivée; le siroco, qui souffle et nous fatigue, ne peut se comparer à l'ouragan subi dans la plaine de Gouïfla. Il suffit à me décoiffer, et je suis d'un œil inquiet mon chapeau et mon voile qui s'envolent, à l'entrée du village, par-dessus la terrasse d'une massure, et vont tomber dans la seconde cour, réservée aux femmes, dont ils provoquent l'émoi.

Une fillette les recueille, les porte à un Berbère, qui veut bien me les rendre. Le cheik nous attend avec plusieurs indigènes ; une maison est mise à notre disposition. C'est une grotte dont l'ouverture est sur le flanc de la

colline, grâce à son escarpement presque perpendiculaire. Toutes les autres habitations sont sur le même modèle et s'échelonnent en zigzags, serrées les unes contre les autres jusqu'au sommet que surmonte la tour carrée de la vieille kasba.

La table est dressée ; elle se compose de trois cubes de pierres, que les habitants roulent dans la cahute et calent debout devant nos pieds. La partie reculée de la grotte offre une élévation du sol et peut servir de lit. On nous apporte avec l'eau et le kouskous des coussins touaregs en peau de gazelle, des ceintures et des bourses.

Le village s'étend sur le flanc de la colline, le long d'un sentier unique, et grimpe sur le sommet de la montagne. L'ascension que j'en fais est plus fatigante que celle des glaciers; on marche tantôt sur des toitures d'une solidité douteuse et tantôt parmi des décombres, où les blocs cèdent sous le pied et peuvent amener une chute dangereuse.

Les indigènes se cachent ou se tiennent à distance; deux fillettes acceptent des miroirs, mais sans oser approcher pour les recevoir, tant le fanatisme nous représente à leurs yeux comme des profanes.

Après deux heures de sieste, nous gravissons le rocher pour aller à Chenini, qui est à sept kilomètres, de l'autre côté d'une vallée étroite et profonde ; nos chevaux marchent à la file indienne dans l'unique sentier taillé au bord du précipice. Un faux pas, et vous roulerez dans l'abîme.

Mustapha franchit les gradins sans encombre ; la descente sur le versant opposé, jusqu'aux oglets de Chenini, nous oblige à mettre pied à terre. Les chemins de la Vengernalp et de la Petite- Scheideck, dans les Alpes, sont une belle route, comparés à la pente rocheuse qui sert de voie de communication entre Douïret et Chenini.

Les abords de ce village berbère sont encore plus sauvages que les alentours du précédent; l'arête calcaire à laquelle il est adossé est aussi plus vive. C'est un décor de féerie, tant le paysage paraît invraisemblable à mes yeux étonnés. Loin de fuir, les gens se groupent autour de nous, et deux nègres, vêtus d'une robe blanche avec bordure rouge, se hâtent de nous donner une aubade, à l'aide de la flûte et du tobol. Leur danse exprime tous les transports de la passion ; elle est bien rythmée et suppose une souplesse des reins que les acrobates sont ordinairement seuls à posséder.

Les Berbères de Chenini sont presque tous blonds ou même roux, avec des yeux bleus et un faciès analogue à celui des Savoyards. Comme les Arvernes, ils ont l'habitude de s'expatrier et d'exercer dans les villes du littoral les petits métiers; ils excellent dans les professions de cuisiniers et de pâtissiers.

Ils possèdent de nombreux chameaux et entretiennent des relations avec" les Touaregs. Leurs pâturages sont, du reste, dans le Dahar.

Un jeune garçon de onze ans nous adresse la parole en français.

<( Où as -tu appris à parler si bien ?

— A Tounis.

— Que faisais -tu à Tunis?

— Je servais la France.

— Comment?

— Je vendais le Figaro, le Gaulois, la Lanterne, le Gil-Blas, etc., et je gagnais deux francs, deux francs cinquante, quelquefois trois francs. Ça dépendait de la blague des journaux et du général Boulanger. »

Je lui offre cinquante centimes. Mais le jeune gars me répond :

« Ta pièce ne me fait pas plaisir. A Tounis, ça m'irait; mais ici, que

veux-tu que j'en fasse? Personne n'a d'argent. Il n'y a rien à vendre ni

rien à acheter.

— Que faisais-tu de l'argent que tu gagnais?

— J'en donnais la moitié à mon patron. Avec le reste, j'ai acheté des burnous, des haïks et une montre. »

Je lui offre un miroir. Il en est ravi.

Au-dessus de Ghenini, à Métrouïa, le minaret de la mosquée ressemble absolument à un clocher de nos campagnes. Peut-être l'édifice est-il ancien et fut jadis voué au culte catholique.

Le retour à Tatahouïne s'effectue par un autre sentier, pittoresque et très intéressant. On me montre la tour de Drina et un mausolée, qui sont d'origine romaine, et, sur une pierre, quelques traces d'inscriptions.

Nous rentrons au poste à neuf heures.

Mais quelle belle promenade dans cette région originale et ignorée de tous, sauf de nos vaillants officiers!

Page 1