LE DEPART
ou s allons directement de Marseille à Palerme. Il est midi. C'est le jeudi. Le capitaine donne le signal du départ, et le Scamandre obéit et s'ébranle. Lentement, comme à regret, il quitte le bassin de la Joliette, passe dans l'avant-port, et gagne la mer. Le soleil est brûlant. Nous sommes au commencement de mai. Je regarde Marseille que nous laissons derrière nous. Cette ville immense semble se rapetisser à mesure que le bateau s'éloigne.
Longtemps j'aperçois le château du Pharo et Notre-Dame-de-la Garde. Petit à petit tout s'estompe et se fond dans la lumière. Marseille là-bas, ses monuments, ses églises, les rochers de la rive et des îles, revêtent l'aspect d'un décor éblouissant, puis d'un nuage féerique qui va se perdre dans les profondeurs de l'espace.
Accoudé sur le pont du Scamandre, tête nue pour mieux sentir la brise de la mer déjà plus fraîche, je ne détache pas mon regard du point lumineux où
la vieille cité phocéenne s'est anéantie. Je songe à une jeune femme du peuple, que j'ai vue au départ agiter son mouchoir en signe d'adieu suprême. Son mari, son amant, je ne sais, est passager du bateau qui nous emporte. Elle pleurait sur le rivage, et y resta aussi longtemps qu'elle put suivre le sillage du Scamandre.
Quelle expression affectueuse, quelle tendresse, quel vivant amour se lisent, sur le visage humain, à ces moments cruels du départ ! Quel poignant regret de voir s'éloigner l'être qui nous est cher, qui va courir mille danger s^ qui ne reviendra qu'après de longs jours, que peut-être nous ne re verrons jamais !
Quelle éloquence dans ces larmes qu'en vain on essaye de retenir, dans ces gestes affaiblis par la douleur, dans ce mouchoir qu'agite une main tremblante ! Oh ! si l'on pouvait revenir sur les projets formés et qui déjà se réalisent, comme on y renoncerait avec joie ! Pourquoi ne savait-on pas que ce départ serait si déchirant ?
Je ne pouvais m'arracher à l'image de cette jeune femme si aimante, et si touchante dans son désespoir. Il fallut le spectacle de la haute mer pour faire succéder à cette impression mélancolique une impression plus forte.
La haute mer ! Nous y sommes enfin. Le ciel et l'eau ! Envoyant cette immense étendue, j'éprouve un sentiment de plaisir et d'effroi, un sentiment pareil à celui que ressent, au fond d'un temple, le croyant prosterné à la face de son Dieu. Je ne suis plus maître de ma pensée qui suit les vents du
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large, qui roule avec les flots amers, et voyage sur l'azur des vagues.
Cependant le soleil descend vers l'horizon, c'est le soir, c'est la fin de la journée. Une mélancolie ardente s'empare de tout mon être, devant ce soleil qui va mourir, devant ces pourpres funèbres du couchant, devant la Méditerranée paisible, devant la nuit qui vient avec son cortège de planètes et d'étoiles. L'émotion qui est en moi ne peut se définir ni s'exprimer. J'ignorais qu'il y eut dans mon cœur tant de sensibilité et tant d'amertume.