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LA TRAVERSÉE

Quelle pensée me domine, tandis que le Scamandre se dirige à toute vapeur vers la Sicile ? Que se passe-t-il en mon esprit, tandis que nous nous éloignons de la France, et voguons vers des bords étrangers ?

Je voudrais ensevelir dans les flots mes inquiétudes, mes misères et mes angoisses ; je voudrais laver toute ma vie passée dans les profondeurs de cette mer endormie ; je voudrais, après avoir touché au fond des eaux, remonter à la surface avec l'oubli des fatalités humaines ; je voudrais apaiser mes fièvres et mes ardeurs sans cesse renaissantes dans ces transparentes fraîcheurs qui sont là, sous mes yeux, et qui me tentent comme des sirènes.

Longtemps je songe ainsi aux séductions de la mer, et je frissonne avec l'espérance que l'avenir verra peut-être se réaliser les belles illusions de mon adolescence et de ma jeunesse.

Puis je glisse à une rêverie d'amour. Je me dis qu'à cette heure du soir, si pleine d'attendrissement, si mystérieuse et si enchanteresse, il serait doux de faire des aveux à une femme, de lui murmurer la cantilène de la passion, de lire dans ses beaux yeux, de sentir l'étreinte de sa main fine et le parfum de ses cheveux, d'échanger avec elle le premier baiser des amants.

Oh ! quel cadre pour des amours sincères que cette mer, ce coucher de soleil, ce ciel limpide, cet incendie de rayons à l'Occident, cette immensité partout, cette admirable et immortelle Nature ! Un soupir d'amour est dans la brise, une divine effervescence est répandue dans l'air, et l'ange de la volupté passe et repasse à la pointe des vagues ; ses yeux brillent comme des diamants, mais son visage est pâle comme la mort....

La nuit est venue. Les matelots du Scamandre, les hommes d'équipage se couchent dans leurs hamacs étroits. Ces hommes sont tranquilles. Habitués à la mer, ils ne songent qu'à s'endormir après leur tâche finie. Le pilote est à son poste, et le capitaine se promène sur la dunette, scrutant incessamment l'horizon, et consultant la boussole. Il est responsable de toutes les vies qui respirent à son bord.

Agité, ému, bouleversé même, en proie à tous les désirs, à toutes les souvenances fiévreuses, je ne songe guère au sommeil. Je respire à pleins poumons la brise marine, et j'éprouve un bien-être indéfinissable. Je m'assieds sur un monceau de cor-

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dages, et je laisse passer ainsi les heures de la nuit. C'est alors qu'un vivace élan d'amour pour la France me monte au cœur. Je sens des larmes me venir aux yeux, en me rappelant les vignes de la Bourgogne, les montagnes boisées de la Franche- Comté, les plaines de la Champagne,... en me rappelant Paris que j'aime tant, que je viens de quitter, et dont le vacarme est encore dans ma cervelle. Je m'éloigne de la terre où je suis né, et je m'aperçois combien est vrai le mot fameux : « On n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers ! »

Le souvenir a dans ces circonstances une intensité et une netteté étonnantes. Après avoir erré des champs à la ville avec une rapidité vertigineuse, il finit par s'arrêter à de lointains objets enfouis depuis longtemps dans le gouffre de la mémoire, et qui reparaissent à la lumière de l'âme avec tout un monde d'idées et de sentiments.

Aussi, sur ce Scamandre qui m'emmène en Sicile, je me rappelle un bouquet de vieux tilleuls plantés sur la place d'un village bourguignon, sous lesquels, enfant, je jouais avec mes petits camarades. Je suis hanté par ces arbres vénérables. Je les revois avec leurs troncs rugueux, leurs branches verdoyantes, leurs fleurs embaumées. L'église en est voisine, et le lierre des murailles monte jusqu'aux fenêtres ogivales. Voilà où revient errer mon souvenir.

Je me revois adolescent, jeune homme, proclamant moi-même mon indépendance, quittant ma famille, prenant racine sur le bitume parisien, dépensant mes forces, courant après l'amour, la fortune et la gloire. Je suis ma trace inquiète d'étape en étape, et je

me découvre enfin là où je rêve, sur un bateau que l'hélice entraîne vers Palerme et Messine.

Les heures de la nuit s'écoulent, l'aube commence à blanchir. La fraîcheur du matin me saisit, je m'aperçois que mes vêtements sont humides et trempés de brume, je grelotte, et ma rêverie délicieuse s'envole avec les étoiles.

Nous franchissons le détroit de Bonifacio, entre la Corse et la Sar daigne. Un jour s'écoule, puis une nuit encore. Enfin le dimanche matin, à l'aurore, le Scamandre passe au pied des rochers de la Sicile, et bientôt nous apercevons Palerme, ville bâtie au bord de la mer, et dominée par de hautes montagnes. C'est là le but de mon voyage. C'est là que me conduisent les hasards de la destinée.

Je contemple avec une curiosité émue les murs de cette ville où je vais m'arrêter, voyageur inconnu, poète inquiet, rêveur avide de sensations nouvelles.

Sous l'empire de l'émotion qui m'obsède, j'écris les vers suivants où je tente de résumer les pensées de mon voyage :

La rive a disparu. Quelques rochers encore

Dressent leur sommet gris dans le brouillard léger;

Mais petit à petit leur aspect s'évapore,

La mer seule apparaît au regard qui l'explore,

Et dans ses Ilots étreint l'âme du passager.

Accoudé sur le pont du vaisseau, je contemple C.ett.e mer efl'rayante en son immensité ; Et, pareil au croyant qui vient au fond du temple Evoquer gravement quelque divin exemple, Je tremble de terreur et de félicité.

Jusques au soir ainsi je fais la traversée, Frissonnant de plaisir devant la haute mer, Et ne me sentant plus maître de ma pensée Qui suit les vents du large, et roule, inapaisée. Avec la vague bleue, avec le flot amer.

Par ce couchant si beau, linceul de la journée, Par ce soleil qui meurt, par ces pourpres du soir. Engloutis mon angoisse, ô Méditerranée!

Lave au sein de tes eaux ma vie infortunée, Et dans tes profondeurs rajeunis mon espoir !

Quelle mélancolie ardente font éclore Ces dernières clartés du funèbre Occident, Ces suprêmes rayons dont la mer se colore! Quels doux propos d'amour le souvenir implore A cette heure où la nuit, la pâle nuit descend !

Les matelots déjà, les hommes d'équipage Laissent la brise autour de leur vaisseau gémir ; Ils savent que le ciel est pur, exempt d'orage. Et que sans peur des flots, sans souci du naufrage, Dans les hamacs étroits ils peuvent s'endormir.

Mais le penseur, hélas! n'a point ces certitudes ! Jamais son horizon n'est calme ni vermeil : Blessé sous le fardeau de trop d'inquiétudes. Son esprit n'y perçoit que des vicissitudes, Et ne peut plus goûter les bienfaits du sommeil.

Quelle que soit pourtant l'implacable doctrine Qui de tant de mortels fait des désencliantcs, Il est doux d'aspirer cette brise marine, A ces saines fraîcheurs d'entr'ouvrir sa poitrine, De renaître un moment à toutes les fiertés.

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Et c'est là ton prestige, immortelle Nature ! Celui qui te comprend n'est point déshérité ; Son cœur, malgré le sort jaloux qui le torture, Garde encor un trésor en sa sombre aventure, Celui de ta grandeur et de ta majesté !

Dormez donc sans frayeur, matelots du Scamandre, Dormez jusques à l'aube ; et vous tous, passagers. Qui sentez le sommeil autour de vous descendre, Qu'un rêve heureux vousguette etvienne vous surprendre, Tandis que nous voguons vers des bords étrangers !

Moi, pendant cette nuit magnifique et paisible. Je veux à ma Patrie adresser mes adieux : Je ne puis, la quittant, demeurer impassible. Et je suis si rempli de tristesse indicible Qu'une larme brûlante a roulé dans mes yeux.

Devant ces tlots calmés, montrant leur transparence, Je veux me rappeler tous ceux (jui me sont chers, Là-bas, dans mon pays, sur la terre de France ; Je veux leur envoyer un salut d'espérance Devant le double azur et du ciel et des mers.

Ah! quand le port est loin, et quand le vaisseau glisse Vers l'étrange splendeur du sol oriental; Quand il brave les flots, entraîné par l'hélice. Quel obsédant regret devient notre complice, Au vivant souvenir du rivage natal !

L'esprit en un instant va des champs à la ville, Reconnaît l'horizon peuplé d'arbres lointains. Des sentiers odorants évoque encor l'idylle. Franchit les monts déserts et la plaine fertile, Et des soirs attristés vole aux riants matins.

— Voici les jours fiévreux de mes jeunes années! Voici vos doux regards, ô femmes que j'aimais ! Ce passé constellé d'étreintes effrénées, Ces tendres amitiés que vous m'avez données, Mon âme les emporte et les garde à jamais !

Discrète nuit d'été, que tes heures sont brèves ! Eh quoi ! Déjà partout l'aurore et le réveil ! C'est mon bonheur qui fuit ! C'est la fin de mes rêves A la pointe des mâts j'entends l'oiseau des grèves, Je vois monter aux cieux le disque du soleil.

Pourtant j'étais heureux, ô nuit, dans tes ténèbres! Le rythme caressant de la brise et des flots Me semblait un écho des poèmes célèbres Où Musset a chanté ses angoisses funèbres, Où Byron a poussé ses immortels sanglots.

Car j'ai ce don : je suis un fervent du génie ; Mes dieux sont les penseurs, les sages inspirés Dont la lyre a rempli le monde d'harmonie. Dont la gloire partout sans cesse est rajeunie Par l'hommage secret des cœurs désespérés.

— Les matelots du bord roulent déjà les toiles Qui couvrent sur le pont les cales du vaisseau : l^ourquoi le jour vient-il éclipser les étoiles? Pourquoi, nuit taciturne, as-tu plié tes voiles ? Pourquoi suis-je tremblant comme un faible roseau P

Un continent paraît ! ■ — C'est le tien, Italie, 'l'erre qui nous séduit par un ciel enchanteur, Que Virgile et que Dante, en leur mélancolie. D'une grandeur épi(iuc ont à jamais remplie, Terre sacrée <jù l'Art est le triomphateur!

Les poètes vibrants, les écrivains de France Ont tous dépeint ta rive avec émotion : Nul d'entre eux ne l'a vue avec indifférence, Et plus d'un qui fuyait une morne souffrance, Y retrouva la joie et l'inspiration.

Italie, à mon tour aussi je te salue 1 Je veux de tes cités, de tes vieux monuments Interroger la gloire, et je veux, terre élue, En parcourant tes bords d'une âme résolue Sentir entrer en moi tous tes enivrements.

Le vaisseau passe aux pieds des rochers de Sicile, Mon regard aperçoit des bois de citronniers; Quelques moments encor, nous serons dans cette île Où le poète errant trouve un heureux asile. Où l'hiver a des fleurs et des vents printaniers.

C'est ici qu'autrefois le père de l'idylle, Théocrite, si grand dans sa simplicité, Des pâtres, des bergers chantait la vie utile; C'est ici que tombait de sa strophe facile L'éloge de l'amour et de la liberté !

Le bateau à vapeur a stoppé. Nous sommes dans le port. Je serre la main à quelques compagnons de voyage qui vont à Messine, à Alexandrie, au Caire, dans les parages du Levant : je saute dans une barque, je subis les fourches caudines de la douane, je monte dans un coupé qui m'attend, et fouette cocher ! Nous brûlons le pavé de la vieille cité palermitaine.

Toute ma mélaneolie s'est évaporée comme un brouillard léger. Je me sens au cœur la gaîté et la

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bonne humeur, cette ressource qui n'abandonne jamais un Français. Allons! allons! Il est temps de secouer cette tristesse et cet attendrissement que le spectacle de la mer faisait naître en moi. Ne suis-je pas sur la terre ferme, emporté par le galop de deux chevaux, sur un pavé retentissant ?

De tous côtés j'entends le carillon des cloches, et je vois les fidèles qui se rendent à la messe. Palerme compte 76 églises. C'est un joli chiffre pour une ville de 250.000 habitants.

Quand j'eus salué mes hôtes et franchi le seuil de la maison charmante où j'étais attendu, je fis comme les héros d'Homère, après un long voyage, je me livrai au sommeil réparateur des forces mortelles, tandis que le char du soleil, sorti des nuages dorés de l'Orient, montait vers le zénith, puis redescendait pour se perdre dans les vapeurs occidentales.

Lorsque je me réveillai, une aurore nouvelle brillait sur la nature, l'inévitable misère de l'humanité recommençait, et chacun reprenait son labeur, poussé par l'aiguillon de l'espérance et de la nécessité.

Dans les rues de Palerme.

Un des plus vifs plaisirs de l'étranger qui débarque dans une ville inconnue est d'en parcourir les places publiques, les rues, les boulevards, d'en saisir la physionomie et de chercher à en connaître les coutumes et les mœurs par l'aspect extérieur, par le dehors. C'est ainsi qu'on dévisage, des bottes au chapeau, l'individu qui se présente à vous pour la première fois, et qu'on juge d'un coup d'œil si on a à faire à

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un gentleman ou à un épicier, à un homme du monde ou à un commis-voyageur.

Les rues de Palerme sont dallées comme l'intérieur d'une église et très proprement tenues. La ville est divisée en quatre quartiers presque égaux, par deux grandes voies qui se coupent à angles droits au centre même, et qui se prolongent jusqu'au delà des murs.

Les familles aristocratiques, et elles soat nombreuses, habitent des hôtels superbes, immenses et d'une élégante architecture J'allais, j'admirais ces splendides demeures aux balcons de fer forgé, aux vastes cours, aux murailles épaisses, aux larges escaliers de marbre, aux nobles écussons sculptés dans la pierre, surmontant les portails et disant au passant l'origine et l'ancienneté de la race.

C'est un des meilleurs passe-temps de Palerme d'aller se promener ou s'asseoir sur l'immense place de la Marina, au bord de la Méditerranée, de voir les bateaux à vapeur s'éloigner, ou entrer au port, de contempler les nombreuses barques de pêcheurs, et les femmes élégantes qui passent dans leurs luxueux équipages à l'heure où la chaleur du jour tombe, où le soleil n'a plus que des rayons mélancoliques.

J'aimais passer aussi sur la place de Bologne où se dresse la statue de Charles -Quint, ce grand ambitieux qui, comme autrefois Sylla, abdiqua au milieu de sa puissance, après avoir rempli le monde du bruit de ses armes et de son nom.

Sur cette place de Bologne se trouve la poste installée dans une ancienne église. L'étranger remarque aux alentours de nombreux bureaux d'écrivains publics.

Je m'arrêtais souvent près de ces officines de rédaction épistolaire. Ce sont des femmes surtout qu'on voit assises à côté de l'écrivain public, mères, fiancées, amantes.

Parmi les marchands ambulants de la rue, vendeurs d'oranges, de citrons, de fleurs et de fruits divers, le plus curieux à observer est certainement le marchand d'eau fraîche qui crie à tue-tête : Aqua ! aqua ! aqvxi frisca ! Pour la modique somme de deux centimes, il vous verse un grand verre d'eau glacée à laquelle il mêle quelques gouttes d'essence d'anis. Les riches comme les pauvres consomment souvent de la sorte. Le brûlant climat de la Sicile fait naître incessamment le désir d'absorber des boissons glacées.

Les femmes de la bourgeoisie, et à plus forte raisont celles de l'aristocratie, ne sortent jamais à pied dans les rues sans être accompagnées. Une femme qui serait aperçue, marchant seule à travers la ville, serait fortement compromise. Mais elle peut sortir seule en voiture, sans risquer sa réputation.

La classe ouvrière de Palerme est très pauvre et d'une sobriété remarquable. Jamais, pendant mon séjour, je n'ai aperçu un homme ivre, et la ville compte 250.000 habitants. Les enfants sont nombreux dans presque toutes les familles d'artisans. La rue fourmille de bambins qui jouent demi-nus dans la poussière, et qui déjà sont bronzés par l'ardent soleil.

Un jour, je descendais vers la mer, en suivant une des rues principales. J'aperçus, à la hauteur du premier étage, sur une plaque de marbre, une inscription en lettres dorées, à demi-efïacées par le temps, et je lus en italien ces paroles : « Dans cette maison qui, autrefois, était une hôtellerie, Gœthe a habité... », puis venait une date qui est sortie de ma mémoire.

Je m'arrêtai, et surpris je considérai avec respect ce toit qui avait abrité l'immortel auteur do Werther, du Tasse, de Faust et de tant d'autres chefsd'œuvre. J'ai encore la naïveté de m 'émouvoir au souvenir d'un grand écrivain, d'un grand philosophe. A l'aspect de cette plaque de marbre, je songeais à la gloire, je me rappelais l'impression profonde laissée en moi par les livres de Gœthe, et je me disais que, dans tous les temps et dans tous les pays, on a honoré les lieux habités par les poètes, par les penseurs. Alexandre, vainqueur, donne ordre à ses soldats d'épargner la maison de 'Pindare. Les Charmettes sont visitées avec recueillement par les âmes sensibles, et nul ne passe à Ferney, devant les Délices, sans leur envoyer son salut.

La mémoire de Gœthe me hanta longtemps. J'évoquais l'ombre de ce patriarche de la science : je le voyais arrivant à une grande vieillesse, chargé de gloire et de lauriers, regrettant, malgré sa renommée universelle, le charme et l'enthousiasme de la jeunesse. Quelle superbe vie ! Quelle tension perpétuelle de sa vaste intelligence vers la Beauté, vers l'Art ! Quelle noble carrière consacrée à la recherche et à la réalisation de l'Idéal !

Je comparais la gloire de Gœthe à la mer que je voyais devant moi, et dont les flots vont battre tous les rivages.

Un des luxes des familles riches, ce sont les beaux attelages, les chevaux fringants, les calèches éblouissantes, une livrée très correcte. Plus d'une fois, rêveur à la Marina, je me suis cru à Paris dans l'avenue de Champs-Elysées, à l'heure du Bois, tant j'étais ébloui par les belles mondaines siciliennes, rivales de nos parisiennes à la mode, de nos belles habituées des vendredis de l'Opéra, des mardis de la Comédie Française, et des samedis de l'Opéra- Comique.

Le musée de Palerme renferme quelques trésors artistiques qui méritent l'attention de l'observateur. Il faut placer au premier rang les Métopes de Sélinonte qui sont les plus vieux monuments de l'architecture grecque auxquels il soit possible de donner une date certaine. Les restes de ces pierres sculptées datent du VIP siècle avant Jésus-Christ. Ils représentent des scènes empruntées à la mythologie, et les hauts faits des Dieux et des Héros. Ces pierres séculaires, conservées avec soin, décoraient, il y a plus de deux mille ans, le fronton et les bas-reliefs d'un temple.

Je dois mentionner aussi, à la salle des bronzes, un bélier de grandeur naturelle, et appelé le Bélier de Syracuse. On dit que ce bronze surmontait jadis une colonne de marbre, à l'entrée du port de Syracuse, 400 ans avant l'ère chrétienne.

Parmi tous les objets d'art de Palerme, ce bélier de bronze m'impressionna plus vivement. Je me plai-

sais à le considérer. C'est un chef-d'œuvre de premier ordre et supérieurement admirable. Longtemps il a appartenu au palais du roi. C'est Victor Emmanuel qui en a fait don au musée de la ville. Le bélier est représenté assis, la tête droite, comme souvent on voit les troupeaux de moutons, sur le bord des routes, à l'ombre.

Quelle singulière sensation nous vient en présence de ces objets d'art qui ont traversé les âges, qui ont survécu à des civilisations, à des empires, à des races, à des générations nombreuses ! Comme la vie de l'homme apparaît brève et fragile devant cette pérennité du bronze ! Chose étrange, l'œuvre de l'artiste dure, tandis que lui vieillit, meurt et s'en va de ce monde. Il est vrai que c'est sa pensée qui rayonne dans les blocs inertes, et qu'ainsi il possède l'immortalité ; mais hélas ! où est ce qui fut sa conscience, son génie, son orgueil ?

Les peintures du musée n'offrent rien d'extraordinaire. Cependant, il convient de ne point passer sous silence un petit tryptique datant du XV*^ siècle et représentant des scènes de la Bible et du Nouveau Testament. L'exécution de ce tableau rappelle la miniature, et fait songer à notre grand Meissonnier. Le peintre qui l'a composé, et dont le nom est inconnu, y a consacré, assure-t-on, une vingtaine d'années. Ce tryptique est unique en son genre, et est estimé plus d'un million. La ville de Palerme en a refusé cette somme, et elle a eu raison. On ne se dépossède pas de pareils trésors.

Au nombre de ses églises, Palerme renferme une merveille, c'est la Chapelle Palatine. Cette chapelle,

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qui passe pour la plus belle du monde entier, est attenante au palais du roi. « Elle a été construite, dit un biographe, en 1132 par le roi Roger II, dans le style gothique normand, et dédiée à saint Pierre. Le plan est celui d'une basilique à trois nefs, longue de 33 mètres, y compris l'abside, et large de 13 mètres. Les ogives arabes sont supportées par dix colonnes de granit et de cipolin, hautes de 5 mètres... Les murs sont couverts de mosaïques sur fond d'or. »

J'allai dans ce lieu un dimanche matin. Des femmes élégantes, de pimpantes Siciliennes aux yeux noirs semblaient invoquer Dieu, tout en faisant jouer leurs éventails. Des prêtres célébraient la messe à différents autels. L'avouerais-je ? — Je ne fis aucune prière, et je donnai carrière à mon imagination. J'eus des pensées païennes, et je sentis une fois de plus combien grande est la concupiscence de l'homme.

0 poète, me disait une voix mystérieuse, sous ces voûtes aux reflets d'or, sous cette nef harmonieuse, dans le jour discret de cette Chapelle Palatine si renommée, laisse chanter en toi l'hymne de la beauté qui vit et qui respire dans un corps de femme ! Bénis sa grâce, célèbre l'attrait de sa jeunesse, la puissance de son regard, la séduction de son sourire, l'amour fou qu'elle fait naître ! C'est la vie de se complaire dans la haute conception d'une passion florissante, dans le cher souvenir d'une créature adorée ! Quel lieu du monde, fût-il mille fois plus beau que cette merveille d'art, quel lieu du monde est digne de servir de cadre à un amour véritable ? Si tu aimes, évoque ici le doux et riant visage de ta bien-aimée î Donne-lui la sensation

mystérieuse qu'engendrent ces mosaïques célèbres, et exalte-toi, au frais contact de ces colonnes de granit, vers l'ivresse des amours sublimes !...

Et j'écoutais cette voix éloquente, et je la laissais chanter dans tout mon être, comme l'épithalame vibrant d'un aède grec. C'est ainsi que la Chapelle Palatine a pris une place importante dans mes souvenirs ; c'est ainsi que les œuvres d'art vraiment supérieures contribuent à la joie des mortels, comme dit le vieil Homère.

La ville de Palerme est fière aussi de son église métropolitaine. J'en franchis le seuil un jour de la semaine, vers cinq heures du soir. Je voulais voir les tombeaux de porphyre qui la décorent et où dorment de leur dernier sommeil le roi Roger, Henri VI, Frédéric II, la reine Constance d'Aragon et d'autres illustres défunts. J'ai résumé mes impressions dans la poésie suivante :

Voyageur attiré par les splendeurs de l'Art, J'avais franchi le seuil de l'église célèbre, Et, marchant à pas lents, je cherchais du regard Les chefs-d'œuvre taillés dans le marbre funèbre.

J'admirais les tombeaux, les lampes d'or massif Qui brûlent nuit et jour devant le tabernacle ; Leurs discrètes lueurs m'avaient rendu pensif, Comme un croyant qui tremble à la voix d'un oracle.

Qui n'a des souvenirs et ne devient rêveur Au fond d'un sanctuaire aux piliers séculaires.^ Qui ne sent s'éveiller quelque antique ferveur Dans les temples remplis d'ombres crépuculaires .^

Je songais qu'autrefois des milliers de mortels, Pèlerins accourus de lointaines contrées, S'étaient agenouillés au pied de ces autels, Dont je considérais les parures sacrées.

Et j'évoquais les jours où le peuple en émoi. Naïvement séduit par un attrait mystique. Aimait s'anéantir et proclamer sa foi Sous les calmes arceaux de l'enceinte gothique.

L'église était déserte, et le bruit de mes pas Retentissait longtemps sur la dalle sonore ; Je croyais avancer dans la nuit du trépas, Et des morts profaner le sommeil incolore.

Oh ! mon Dieu, me disais-je, en ma sincérité, Les murs et les autels de cette église antique Renferment-ils pour moi la vie et la beauté.^ Vont-ils me révéler leur attrait poétique.^

Fuyons le morne aspect de ces tombeaux glacés, De ces froids monuments, de ces linceuls de pierre Où sont ensevelis d'illustres trépassés.

Depuis longtemps réduits et tombés en poussière.

Dans le marbre doré laissons se reposer L'orgueilleux souvenir de ces grands personnages. Et sous ces vastes nefs laissons s'éterniser Le fantôme oublié des vieux pèlerinages.

Comme j'allais sortir de cette obscurité. Et secouer ton joug, o funèbre Analyse, Un rayon de soleil illumina l'église.

Et tout sembla renaître à sa vive clarté.

A l'angle d'un pilier j'aperçus recueillie Une jeune chrétienne, une vierge, une enfant... Son chaste et franc regard, son maintien suppliant. Sa grâce, sa candeur et sa mélancolie

Me firent éprouver un doux contentement, Et mon pas, malgré moi, ralentit son allure ; Je sentais que cette âme était naïve et pure. Que rien n'avait terni ce front noble et charmant.

Et je fus attendri ! La beauté, la jeunesse, L'innocence du cœur, rayonnant dans les yeux, Sur le plus sombre rêve ont un prestige heureux Et font qu'à nos malheurs se mêle une allégresse.

Pourquoi ton souvenir si candide et si pur En moi s'esl-il gravé, jeune fille inconnue? Pourquoi, lorsqu'apparaît ton image ingénue, Vois-je un point lumineux dans l'avenir obscur.^

Ambitions du cœur, énigmes caressantes, Pourquoi vous dressez-vous devant chaque mortel Gomme un sphinx enchanteur, famélique et cruel .^ Et pourquoi chaque jour êtes-vous renaissantes !

Convoitises du rêve, ô désirs frais éclos, Pourquoi tourmentez-vous sans cesse notre vie.^ Et pourquoi si souvent notre âme inassouvie Veut-elle s'élancer vers des bonheurs nouveaux ?

— Devant l'aube qui verse aux plaines sa rosée, J'abandonne à l'oubli les soleils révolus ; Les Avrils expirés ne me captivent plus, Lorsqu'un autre printemps a séduit ma pensée.

Tout s'efîace, tout meurt ! Notre jour le plus beau N'apaise point, hélas ! la soif qui nous dévore ; Un désir plus ardent nous guette a chaque aurore, Et nous gagnons ainsi le chemin du tombeau !

Tandis que tu priais, jeune Sicilienne, Agenouillée au pied des tabernacles d'or. J'admirais tes yeux noirs, ta main patricienne, Ton sein fier et tremblant de son pudique essor.

Et tu me rappelais les filles de la Grèce Qui venaient autrefois avec naïveté Interroger Venus, l'indulgente déesse.

Et qui lui faisaient don de leur virginité.

Enfant, que demandait ta craintive prière ? Pour qui formait des vœux ton cœur adolescent ? Et que te répondait la Madone de pierre. Debout sur les autels du temple éblouissant ?

L'amour, je le devine en toi voulait éclore ; 'J'u sentais sa blessure en secret t'envahir, Et nul parmi les tiens ne le savait encore., , Seuls, tes yeux adorés auraient pu te trahir.

L'amour!... Qui donc l'a fait surgir en tout ton être.^ — Est-ce un beau cavalier que lu vois le matin A travers les rideaux brodés de ta fenêtre. Et qui passe au galop avec un air hautain ?

Est-ce undouxcompagnon,unjeune homme timide (^)ui n'ose te parler, quand il est près de toi.^ Est-ce un poète lier dont la strophe limpide Et les tendres aveux ont causé ton émoi 1

Peut-être est-ce un héros entrevu dans un livre, Un superbe tribun aux accents enflammés, Un vengeur courageux qui se lève et délivre D'un joug pesant et dur les peuples opprimés?

Quoi qu'il en soit, enfant, ta blessure est divine ! Puisque l'amour t'invite à son riant festin, Puisque pour te guider son flambeau t'illumine. Mets ta main sur ton cœur, et bénis ton destin !

Le soleil disparut. Une ombre sépulcrale Remplaça tout à coup sa vivante clarté, Et j'eus peur, en voyant l'immense cathédrale Retomber dans la nuit et dans l'obscurité !

La Flora.

J'avais entendu parler en France des beaux jardins publics de Palerme. Je voulus les visiter avant tout, le lendemain de mon arrivée, et je me rendis à la Flora, par un matin du mois de mai.

En me promenant sous les orangers, au milieu des fleurs et des parfums, au doux murmure des jets d'eau et des fontaines, je me crus transporté dans les voluptueux Edens décrits par les poètes, dans ces Champs-Elysées où les sages et les philosophes se livrent à des entretiens heureux, où réside la joie saine et sûre, où la colère et la haine sont inconnues, où les mortels enfin sont devenus des Dieux.

Je respirais la brise de la mer, embaumée par les plantes et les arbres de la Flora. J'admirais le ciel d'un bleu invariable et si doux au regard, je contemplais les statues de marbre, les nymphes et les

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déesses de l'antiquité païenne éparses çà et là sous les feuillages, et toute la poésie de cette terre historique me montait au cœur.

Je m'assis sous un platane. Une phrase de Stendhal me revint à la mémoire. Dans ce chef-d'œuvre magistral qui s'appelle Le Rouge et le Noir, il peint la vie monotone d'une femme faite pour les délices d'une passion supérieure, mais liée, hélas ! à un être prétentieux et ridicule. Les germes de toutes les félicités qu'engendre l'amour sont presque éteints dans son âme, et, dit Stendhal : « Pourvu qu'on la laissât )) seule errer dans son beau jardin, M'"^ de Rénal » ne se plaignait jamais. »

Je répétais cette phrase, comme si j'avais parlé à un ami, et je comprenais qu'en effet la vue d'un beau jardin peut suffire parfois à rasséréner l'esprit dévoré par l'inquiétude, et à réjouir le cœur fermé à l'espérance.

Qui ne se sent allégé à l'aspect harmonieux de la verdure et des fleurs, dans le silence et la fraîcheur d'un matin d'été, en face de la mer ? Ah ! comme alors l'intelligence reconnaît qu'elle doit rechercher les nobles jouissances, et vivre avec les hautes pensées !

Ni le jardin des Tuileries, ni celui de Luxembourg ne peuvent donner à l'observateur et au poète une impression semblable à celle que fait naître la Flora. Là, l'espace est moindre, mais l'abondance des fleurs déborde. A côté des grandes allées et des grands ombrages, il y a des sentiers mystérieux et des bosquets touffus où le poète peut méditer à loisir.

L'éclat du jour, en ces lieux charmants, est adouci

par la verdure des orangers, des citronniers, des lauriers-roses et autres arbres dont les feuilles sont épaisses et fraîches au toucher. Il semble qu'une réverbération divine enveloppe tout l'être, qu'une longue suite de jours heureux se prépare, qu'une vie diaphane commence^ et ne doit point finir.

Je ne pouvais quitter la Flora, tant je m'y trouvais à l'aise, pour raviver en moi les idées qui me sont chères, pour m'élever à la conception de la Beauté, et pour oublier les laideurs et les soins prosaïques de l'existence. Pendant mon séjour de trois mois à Palerme, je revins m'y promener presque chaque soir, à l'heure du couchant. On eût dit qu'un bon génie me guettait à la grille ; quand je l'avais franchie, le sentiment du bonheur entrait en moi, et rien d'amer ne me montait plus aux lèvres.

Ces heures de poétiques rêveries se sont envolées, hélas ! plus vite encore que les heures de tristesse et d'accablement. Il m'est doux de me les rappeler, et je m'attendris comme un enfant avec les souvenirs de ce jardin embaumé, où mon imagination s'est promenée dans un rêve divin de liberté, de jeunesse et d'amour...

Et je songe que quelque chose de moi est resté là-bas, sous ces platanes amis, au milieu de ces rondspoints en fleurs, le long de ces chemins silencieux et verdoyants, près des marbres de Théocrite, d'Horace et de Virgile, près de la statue de Vénus Aphrodite, près du groupe célèbre, œuvre de Civiletti, sculpteur palermitain, élevé à la mémoire des deux frères Canaris... dans ce jardin d'Armide enfin, où

j'ai senti tressaillir l'âme poétique de la Sicile et de toute l'Italie !

La Campagne.

Les environs sont enchanteurs. Il y a là des promenades, des villas superbes, des jardins qu'on quitte à regret, des champs d'orangers, de citronniers et d'amandiers dont la verdure et les parfums font naître des pensées douces et aimantes.

Je me sentais attiré surtout au fond d'un parc nommé la Favorite, qui longe le mont Pellegrino. Une immense avenue centrale aboutit à une fontaine entourée de cyprès. C'est la fontaine d'Hercule, ainsi appelée parce qu'elle est décorée d'une statue du héros. A quelque distance est un palais merveilleux. La reine d'Italie, m'a-t-on raconté , a une prédilection marquée pour ce séjour, et chaque fois qu'elle vient à Palerme, elle passe de longues heures à méditer et à rêver sous les ombrages de la Favorite.

Je comprends l'attrait de ces riants bosquets de lauriers-roses, de ces cyprès toujours verts, de ces myrthes symboliques et chers à l'amour, de tout ce beau parc enfin, si digne de plaire aux âmes poétiques.

C'est sous les ombrages de la Favorite, près de la fontaine d'Hercule, que je voulus relire les Idylles de Théocrite. Quelle jeunesse, quel enchantement, quelle force dans les strophes du vieux poète syracusain î Murmurer les vers de Théocrite devant le

beau ciel, les montagnes, les champs, les vallées, les rives sonores qui ont jadis inspiré sa muse, quelle joie pure et saine ! Dans quelle haute sphère se promène et rayonne alors l'intelligence !

Quel bonheur de lire dans ce cadre merveilleux le Chant en Vhonneur d'Adonis, VEpithalame d'Hélène, Daphnis et la Jeune fille I Qui pourrait ne pas frissonner à la voix de la cantatrice argienne célébrant Adonis, et s'écriant :

Pour nos ardents désirs si votre marche est lente, Heures, vous répondez enfin à notre attente, Et vous nous ramenez (honheur toujours nouveau) De l'avare Achéron Adonis toujours beau.

Jouis, Cypris, jouis d'un amant sans second ! Dès l'aurore demain nos femmes accourront, Et le soleil levant les verra sur la plage Avec solennité promener son image,

Et la robe traînante, et les cheveux flottants, Et le sein découvert, entonner de doux chants ! — Sois propice à nos vœux, favori des amours ! Ton retour est un charme et le sera toujours !

Le livre des Idylles restait ouvert devant moi. Il me semblait que la vie se transfigurait, et qu'une réverbération véritable de l'antique Olympe m'enveloppait tout entier.

Parmi les villas qui font à la capitale de la Sicile

une ceinture non pareille, la villa Tasca mérite une mention spéciale. Elle appartient à un ami de la France, à un lettré, à un protecteur éclairé des arts, et par elle-même elle séduit et enchante le visiteur. Le comte Tasca a consacré ses loisirs et sa fortune à embellir cette villa devenue célèbre, à y planter de beaux arbres, à y creuser un lac, à y élever un petit temple, à y bâtir un palais, et à y recevoir ses amis.

Alexandre Dumas père fut jadis l'hôte du comte Tasca. Dans ses dernières années, Richard Wagner recevait sous le toit de la noble villa l'accueil dû à ses chefs-d'œuvre et à sa gloire.

C'est sans doute dans une résidence pareille qu'Horace, à Tibur, écrivait ses odes immortelles, que Sénèque, Cicéron, Virgile composaient leurs livres sublimes, aliment éternel des esprits élevés.

Sous les ombrages de la Flora et de la Favorite, j'avais été hanté par des pensées d'amour, par la vision des Lydie, des Béatrix et des Éléonore ; sous ceux de la villa Tasca, je fus assaillis par des pensées et par des souvenirs littéraires.

Monreale. — San Martino.

Je fus comme anéanti par la splendeur et la majesté de l'église de Monreale, à sept kilomètres de Palerme. Ses portes sont en bronze, et datent du douzième siècle. « A l'intérieur, dit l'auteur que j'ai cité déjà, 18 colonnes de granit supportent la voûte en ogive de la nef. On monte par cinq marches au

transept qui a quatre piliers. Les arcades sont entièrement construites d'après le système arabe et se terminent en ogives lancéolées. Les mosaïques, dont les murs de l'église sont entièrement couverts, sont les plus grandes de la Sicile, et occupent une surface de 6.340 mètres carrés. Elles représentent, en trois séries, des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. »

Un frisson saisit l'âme et le corps à l'aspect de ce travail gigantesque de mosaïques que le temps n'altère point. Devant ces masses éblouissantes, l'homme éprouve je ne sais quelle peur morale et rentre en lui-même. Il pense à son berceau et à sa tombe, il songe à la foi qui jadis faisait bâtir ces monuments grandioses, il aborde les problèmes les plus importants de la philosophie

Je songeais à Pascal sous cette enceinte sacrée, des bribes de ses Pensées me revenaient à la mémoire, et je me perdais dans l'abîme insondable de la destinée humaine. Après avoir erré à travers les colonnes granitiques de la merveille de Monreale, je dis à la personne qui m'accompagnait : « Allons ! sortons d'ici ! w comme don Juan s 'adressant à Sganarelle devant la statue du Commandeur.

A deux heures environ de Palerme, dans les montagnes, se dresse le vieux monastère de San-Martino, transformé aujourd'hui en maison pénitentiaire agricole pour les enfants et les jeunes gens. Cet immense couvent abritait autrefois des religieux bénédictins. Il est impossible d'imaginer une solitude plus absolue.

On n'arrive à San-Martino que par des chemins

très difficiles, dangereux même. Les montagnes des environs ont un aspect sauvage, et à mesure qu'on avance, on oublie la civilisation et l'homme. Tout à coup le monastère apparaît avec ses dépendances, ses jardins, ses vergers, ses enclos, ses terres cultivées, ses plantations diverses.

Bâti sur le plateau d'une colline, entouré à droite et à gauche de collines plus hautes, et adossé à une cime effrayante, ce vieux monastère ^ qui date du VI® siècle, a des proportions considérables. Plusieurs milliers d'hommes trouveraient facilement à s'y loger.

Je passai là un jour et une nuit. On était à la fin de Juin. En éteignant ma bougie, le soir, je me souvins des histoires de voleurs et de brigands, que j'avais entendu raconter sur la Sicile, et les craquements des boiseries me firent frissonner dans mon lit. Je m'endormis cependant du sommeil du juste. Je me réveillai avant l'aube. Je voulais assister au lever du soleil. J'ouvris ma fenêtre, et bientôt l'astre parut. L'air était frais et pur. Les plantes, les fleurs, les herbes, les arbustes des montagnes répandaient autour de moi un vivifiant parfum. Les oiseaux chantaient dans les bosquets, et la nature apparaissait dans toute sa simplicité et toute sa séduction.

Et je compris qu'on pouvait vivre dans cette solitude, partager là ses jours entre les labeurs de l'esprit et les travaux des champs, et j'évoquai le souvenir des moines qui, pendant de longs siècles, avaient vécu et étaient morts sur les flancs de ces coteaux, au milieu de ces montagnes.

tJN SEJOUR A PALÈRMË 407

Quand déjà on connaît la vie, quand les belles illusions de la première jeunesse sont envolées, quand l'enthousiasme se refroidit devant le triomphe de la sottise, quand le scepticisme envahit le cœur et le cerveau, quand seul, au fond de l'être, subsiste vivace le sentiment de la Beauté, de l'Idéal, dépouillé des contingences mortelles, ah ! je comprends l'attrait puissant des solitudes pour certains esprits. Ils voient se succéder les saisons, s'envoler les années et venir la mort avec la sérénité et le stoïcisme d'un Socrate ou d'un Zenon.

Je consacrai la matinée à parcourir les longues galeries, les cellules anciennes, les corridors cintrés, les chapelles aux boiseries de chêne, les réfectoires aux voûtes tristes et froides... que sais- je encore ?

»Te passai en revue une longue suite de tableaux, représentant les princes de l'Église qui, le long des âges, ont dirigé le monastère de San-Martino. Ces figures m'épouvantaient. Les passions y semblent mortes, excepté celle de la domination. Un feu terrible et concentré sort de leurs paupières ratatinées : on dirait la lueur vibrante des bûchers de l'Inquisition.

Je regardais ces sombres abbés, revêtus de leurs habits sacerdotaux, la crosse d'évêque à la main, l'anneau pastoral au doigt, et je me disais qu'aux jours de leur puissance, ils avaient dû éprouver d'atroces délices et des voluptés funèbres en faisant trembler les consciences, en répandant la terreur de l'enfer dans les âmes ferventes, en damnant les pécheurs avec frénésie, et en épouvantant les justes avec une sainte joie.

Quel fanatisme dans ces regards, dans ces faces émaciées et orgueilleuses, dans ces poses extatiques et sévères ! Vous chercheriez en vain un sourire, en parcourant cette interminable galerie, qui compte peut-être deux à trois cents portraits... Fuyons, laissons le temps raccornir et ronger les toiles où sont peints ces abbés, ces prélats, cette aristocratie de pourvoyeurs de la damnation éternelle. Contemporains, quel despotisme macabre ont subi vos aïeux !

Sur un cadran solaire attenant au clocher de la chapelle, je lus cette inscription : Carpe diem ! Le bénédictin qui avait fait graver cette maxime d'Horace sur les murs de son couvent avait cru sans doute citer un Père de l'Église, ou bien, riche d'expérience et de scepticisme, avait-il voulu donner un sage conseil à tous ceux qui regarderaient l'heure marquée par le soleil...

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