L INFINI ET DIEU
Ce qui soutient aussi le monothéisme, c'est ce que j'appellerai l'infini agrandi. « Savez-vous, dit Nietzsche quelque part, ce qui est arrivé depuis quelque temps? C'est que le monde est devenu une seconde foi infini ». Voici comment :
Le monde pour les anciens était fini, très nettement délimité : la terre et le ciel ; la terre limitée, bornée, petite ; le ciel plus grand, voûte solide à rainures sur laquelle glissaient les astres. Pour les modernes le mondea paru insusceptible d'une limitation; l'idée de bornes a disparu, étant impossible d'imaginer rien après les bornes, étant impossible de ne pas penser que derrière la dernière borne il y a en-
core quelque chose et ainsi indéfiniment ; mais cependant le monde n'a paru encore infini que dans le sens des perspectives humaines, qu'en largeur infinie, qu'en hauteur infinie, qu'en profondeur infinie. 11 nous est impossible, dit très bien Nietzsche, « de tourner l'ang-e de notre regard ». Or, depuis quelque temps, nous nen sommes pas plus capables réellement, non; mais nous avons acquis « une curiosité sans espoir », qui est sans espoir, mais qui, comme curiosité, est un pas de plus à vouloir connaître « quelles autres espèces de perspectives il pourrait y avoir.
Par exemple « nous supposons comme possibles des êtres qui concevraient le temps marchant en arrière ou tour à tour en avant et en arrière, ce qui donnerait une conception toute nouvelle de la relation de cause à effet et de la relation de dessein à cause finale, »
— Répétons que ceci n'est qu'une curiosité et un système d'hypothè-
ses ; mais de cela seul nous concluons qu'il est ridicule de croire que ce soit seulement « de l'angle de notre esprit que l'on a le droit d'avoir des perspectives. »
Et c'est cela qui est un second infini conçu, c'est cela qui est l'infini agrandi jusqu'à un nouvel infini. A l'infini des réels s'ajoute l'infini des possibles. 11 était infini ; il contient maintenant des possibilités d'interprétation à l'infini. Chose bien importante pour l'observateur :
Nietzsche, Nietzsche /«/-même, s'aperçoit très bien que cela mène tout droit à Dieu, car il s'écrie : « Encore une fois le grand frisson nous prend » ; et, reculant en quelque sorte, devant le chemin qui s'ouvre devant lui, il ajoute, ce qui est le plus significatif que son frisson lui-même : « Mais qui donc aurait envi^ de diviniser à nouveau, immédiatement, à l'ancienne manière, ce monstre de monde inconnu ? Adorer peut-être dès lors cet infini objectif comme un in-
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connu subjectif? Hélas 1 11 y a trop de possibilités d'interprétations non divines qui Font partie de cet inconnu, trop de diableries, de bêtises, de folies d'interprétations... » — Sans aucun doute; mais l'infini s'agrandissant toujours porte plutôt l'esprit à une conception monothéistique qu'à tout autre. Cet infini des possibles, cette multiplicité et cette progressive muUiplicaîion des grandeurs se conçoit, plutôt qu'autrement, dans un esprit infiniment vaste, qui, lui, aurait toutes les perspectives et en qui vivrait, réel, cet entrelacement d'infinis multipliés.
« On a fait avancer la science, dit Nietzsche, soit parce qu'on croyait posséder dans la science quelque chose d'inojfensif et de saint (Spinoza) ; soit parce qu'on croyait au lien intime de la science et du bonheur (Voltaire); soit pour mieux comprendre Dieu (Newton), — en somme par trois erreurs. — Oui, faire avancer la science pour mieux
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comprendre Dieu, qu'on ne comprendra jamais, c'est une erreur ; mais faire avancer la science pour te comprendre moins, tant le recul devient énorme, mais pour le supposer davantage y tant les infinis s'accumulant et se prolongeant devant nos regards et nous accablant de pensées, nous font concevoir un quelque chose d'infini qui est intelligent et par conséquent un quelqu'un infiniment intelligent ; — ce n'est pas, non plus, une certitude, mais il est difficile de ne pas le considérer comme une conquête intellectuelle.
La grande conquête delà science moderne, de la pensée moderne, le grand pas tout récent fait dans la connaissance, c'est d'avoir délimité V inconnaissable. Au delà de ce qui se voit, se compte, se mesure et se pèse, il y a quelque chose qui donnerait l'application suprême de tout cela, qui serait la formule de toutes les formules, l'axiome de tous les axiomes, la loi de toutes
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les lois ; ce quelque chose, nous ne pouvons pas le connaître et il nous fuit d'une fuite éternelle. Nous sommes une goutte de matière, éclairée d'une lumière troublante et courte, plongée dans un océan de lourdes ténèbres. Cet océan c'est l'inconnaissable. Donc, disent les uns, connaissons seulement la goutte de matière et expliquons-la par elle-même. Donc, disent les autres, ne nous préoccupons pas de l'océan et faisons comme s'il n'existait pas. Connaissons seulement la goutte de matière et expliquons-la par elle-même.
Le malheur c'est qu'elle ne s'explique pas du tout par elle-même.
(( Elle est bizarre, cette croyance, dit Nietzsche, dont se contentent maintenant tant de savants matérialistes, la croyan'^e à un monde qui doit avoir son équivalent et sa mesure dans la pensée humaine, dans une évaluation humaine, à un monde vrai dont on pourrait approcher en dernière analyse à l'aide
de notre raison humaine, petite et carrée... Avant tout, il ne faut pas vouloir débarrasser l'existence de son caractère multiple. Que seule soit vraie une interprétation de l'univers qui admet que l'on compte, que l'on calcule, que l'on pèse, que l'on regarde, que l'on touche et qui n'admet pas autre chose, c'est là une balourdise et une naïveté, si tant est que ce ne soit pas de la démence et de Tidiotie. Ne semblerait-il pas, au contraire, très probable que ce qui pourrait être saisi premièrement, peut-être même exclusivement, serait ce qu'il y a de plus superficiel et de plus extérieur à l'existence, ce qu'il y a de plus apparent, sa croûte et sa matérialisation? Et par conséquent, une interprétation « scientifique » du monde pourrait bien être une des interprétations les plus stupides, c'est-à-dire les plus pauvres de sens... Un monde strictement mécanique serait essentiellement dépourvu de sens. Admettez que Ton
évalue la valeur d'une musique d'après ce qu'elle est capable de compter, de calculer, de mettre en formules; combien serait absurde une réelle évaluation scientifique de la musique! Qu'y aurait-on saisi, compris, reconnu? Rien, littéralement rien de ce qui chez elle est de la musique? »
L'explication réelle, et non formelle, des choses de notre petite goutte de matière n'est pas en elle ; elle serait dans l'intelligence générale de l'océan dont notre goutte de matière est une parcelle. Nous faisons partie d'un système de choses et d'un système de pensées qui a son intelligibilité qu'en luimême tout entier et non en nous, partie infime. Vous connaîtrez la goutte de matière en l'étudiant ; vous ne l'expliquerez jamais,
Donc ne nous occupons pas de
l'océan, et faisons comme s'il n'existait pas? — Mais précisément, vous pouvez ne pas vons en occuper, mais vous ne pouvez point ne
pas VOUS en préoccuper. Ce qui m'occupe, c'est ce qui est à ma mesure, ce qui me préoccupe, c'est ce qui me dépasse. Le tourment métaphysique est de trop ; mais le souci métaphysique est si naturel qu'iJ est nécessaire. Les métaphysiciens sont traités de fous par quelques beaux esprits ou par quelques esprits plus ou moins beaux ; mais le « dément », serait celui qui se réveillant en chemin de fer et ne sachant plus d'où il est parti et ne sachant pas d'où il va, contemplerait son compartiment, le constaterait, l'analyserait, prendrait des notes et ne s'inquiéterait pas d'où il a pu partir et où il peut arriver. L'inconnaissable est l'inconnaissable ; mais ce qui est humain c'est:
r le connaître comme inconnaissable et ne pas le nier ; — 2' avoir devant lui le « grand frisson », l'inquiétude de cette destinée qui nous y mêle sans nous permettre de le connaître ; ~ 3° essayer d'en entrevoir quelque chose.
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Or, ces trois attitudes sont essentiellement religieuses. Connaître l'inconnaissable comme inconnaissable, c'est un retour au Deus absconditus ; s'en inquiéter, c'est le respect de l'au-delà et le respect de nous-mêmes en tant que mêlés à une aventure redoutable, en tout cas sérieuse et grave ; essayer d'entrevoir, c'est l'élévation, c'est la prière, non en tant que sollicitation, mais en tant qu'effort pour approcher, non en tant que sollicitation, mais en tant que sollicitude. •
L'inconnaissable, c'est la « formule suprême » de Taine. Or, qu'en dit-il dans la page la phis religieuse, sans religion, mais la plus religieuse sans le savoir, qu'il ait écrite? » L'indifférente, l'immobile, l'éternelle, la toute-puissante, la créatrice, aucun nom ne l'épuisé, et quand se dévoile sa face sereine et sublime, il n'est point d'esprit d'homme qui ne ploie, consterné d'admiration et
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d'horreur (i). ^u même instant cet esprit se relève ; il oublie sa mortalité et sa petitesse ; il jouit par sympathie de cette infinité qu'il pense et il participe à sa grandeur. »
Corrigez un peu. Elle ne se « dévoile )) jamais, mais on touche son voile ; on sent qu'on a fait quelque pas vers elle et l'on a au visage, rien qu'à en rêver, l'air du sanctuaire ; et pour avoir entrevu, non pas elle-même; mais ce qu'on peut supposer qui y conduirait si nos forces étaient plus grandes, l'on s'incline et l'on se relève, participant par la pensée à sa grandeur.
C'est l'élévation, c'est la prière.
Les trois attitudes que la philosophie de l'inconnaissable donne à l'homme sérieux, c'est la non-négation ^ le respect du mystère et de soi-même, la disposition à l'élévation et à la prière ; — sans compter la tendance à croire à une formule unique. Le monothéisme trouve un
(i) Au eens latin : horror^ le grand frisson.
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concours beaucoup plutôt qu'un obstacle dans la philosophie positive, et l'on peut même dire et l'on doit dire que le monothéisme commence et commence notureîlement ou la philosophie positive s'arrête.
La plus grande invention, à coup sûr, du monothéisme moderne, du christianism.e, c'est l'amour de Dieu. L'antiquité, tant hébraïque que payenne, voulait qu'on craignît Dieu ou qu'on craignît les dieux; elle ne s'imaginait guère qu'on pût les aimer. Le christianisme a voulu qu'on craignît Dieu et qu'on l'aimât. Les chrétiens exaltés, outrés, délicats et craignant le mélange d'un sentin^ent impur à un sentiment sacré voulurent même qu'on aim.ât Dieu d'un am.our absolument désintéressé et sans retour sur soi-même, c'està-dire Dieu ne dût-il pas vous récompenser de vos mérites. Saint François de Sales, Fénelon, bien d'au-
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très parlèrent en ce sens. Les chrétienspratiques, comprenant que c'est trop demander à la nature humaine, acceptèrent comme légitime et salutaire un sentiment mêlé de désir de récompenses, de crainte des châtiments et d'un commencement d'amour de Dieu ; mais tous repoussèrent 1 idée que l'amour de Dieu fût inutile au salut et Boileau donna, dans un joli tour ironique, la formule de l'idée généralement adoptée :
Entrez au ciel, venez, comblé de n\es louanges, Du besoin d'aimer Dieu désabuser les anges.
Les chrétiens ont voulu qu'on aimât Dieu. Ils ont compris ainsi le sens profond de l'idée de Dieu.
Comte voulait qu'on aimât l'humanité. Voilà qui est bien ; voilà qui est admirable et c'est exactement le (f aimez-vous les uns les autres ».
Mais il y a bien quelques incommodités, sinon quelque obstacle, à aim.er le genre humain. 11 n'est pas tout aimable, il a ses vices, il a ses
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crimes, il a ses aspects repoussants.
11 faut, pour l'aimer, s'élever bien au-dessus de lui, en une région sereine où ce qui crée l'amour, c'est-àdire notre cœur lui-même, subsiste et ce qui crée la haine, à savoir les offenses des autres, ne parvient pas.
Précisément les chrétiens ont vu un Dieu qui est placé danscetterégion-là et qui veut que nous aimions nos semblables. Aimer un Dieu qui veut que nous aimions les hommes, c'est aimer les hommes à travers Dieu, c'est-à-dire par un détour qui rend la chose plus facile, plus constante, plus permanente et moins sujette à faillir, a Donnez-moi pour Tamour de Dieu » est une formule très profonde et comme nécessaire.
On a dû souvent y répondre : « Oui ; il faut bien que ce soit pour l'amour de lui ». Comte, en supprimant le détour, risque de supprimer la possibilité de la chose elle-même.
Ce détour, du reste, est une synthèse. L'humanité tout entière sç ramasse en Dieu et l'amour de
Dieu et l'amour de l'humanité dépouillée de ses tares et considérée simplement comme oeuvre divine.
11 faut suivre cette indication. II faut tout aimer, pour ce que nous sommes partie de tout et pour participer à tout. 11 faut aimer l'Univers comme grande chose irtexpliquée pour nous, mais à travers laquelle nous sommes jetés et qu'il y aurait stupidité à maudire sans la comprendre et à laquelle il est raisonnable d'adhérer avec une docilité sympathique. 11 faut aimer les animaux, créatures obscures où nous sommes comme ébauchés et qui , tant par leurs imperfections que par leurs qualités, nous éclairent tellement sur nous-mêmes, que nous leur devons de la reconnaissance ou du moins que nous devons être reconnaissants de ce qu'ils existent.
Et il faut aimer l'humanité comme une partie, comme une famille qui a bâti péniblement la maison belle on laide, mais protectrice en somme, que nous habitons.
Et tout cela c'est aimer Dieu, quand nous n'y songerions pas, quand nous ne le voudrions pas ; car Dieu est tout cela vu sous l'aspect de la perfection tenue pour possible. Dieu est tout cela vu du bon côté. Et dès qu'on aime tout cela en Dieu, on a simplement ouvert en soi la source de l'idéal et l'on est un être qui croit au bien, soit comme existant, soit comme en effort pour naître, et qui l'aide, soit à être, soit à devenir.
Telle est la vertu de Dieu cru ou seulement pressenti.
« Après la mort de Bouddha, l'on montrera encore pendant des siècles son ombre dans une caverne.
Dieu est mort ; mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aurait peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre ». Ainsi parlait Zarathoustra. Selon les lumières de la raison, il en est après la mort de Bouddha comme avant sa mort ; on n'a jamais vu que l'om-
bre de Dieu ; mais on le voit encore comme on l'a vue toujours, peut être plus grande ; et à cet égard les hommes seront longtemps les hommes des cavernes.