‹ De DieuChapitre 10 sur 11 · CE QUI MAINTIENT LE DÉISME · texte numérisé non relu

CE QUI MAINTIENT LE DÉISME

Le déisme subsiste par toutes sortes de raisons d'inégale importance, mais qu'il est presque également intéressant d'analyser. 11 subsiste par ce reste de polythéisme, apparent dont nous avons parlé plus haut.

Le christianisme est éminemment conservateur de déisme en présentant aux imaginations et aux sensibilités un Dieu-homm.e qui, comme homme, a souffert pour une idée salvatrice, Dieu ayant voulu enseigner au monde qu'il faut souffrir et mourir pour une idée quand on est convaincu qu'elle contient le salut de ses semblables et qu'il est divin de vivre dangereusement pour le service des autres. Ce grand mystère est celui

de tous qui rapproche le plus l'homme de Dieu, qui le met comme en communion avec lui et qui par conséquent fait, plus que tout autre chose, qu'il y croit. Le chrétien qui devient simple déiste voit s'éJoigner Dieu, voit un abîme lumineux, mais un abîme se creuser contre Dieu et lui et les clartés ne sont pas éteintes, mais le froid le saisit. 11 aime moins Dieu, s'il y croit autant, et « aimer c'est la moitié de croire ». 11 y a beaucoup de vrai dans cette boutade de Bonald : « Vous savez ce que c'est qu'un déiste? C'est un homme qui ne vit pas assez longtemps pour devenir athée. »

Le déisme est conservé même par ce polythéisme apparent qui consiste dans le culte des personnages divins intermédiaires entre l'homme et Dieu. Le plus grand danger du monothéisme, c'est le monothéisme ; le plus grand danger du monothéisme, c'est que Dieu soit seul, absolument seul; car alors

c'est l'homme qui se sent seul.

Toutes ces divinités plus ou moins bienfaisantes, familières au moins, des champs, des prés, des bois et des eaux, qui entouraient l'homme autrefois et occupaient sa pensée, se sont évanouies et la solitude de l'homme non seulement s'en est accrue, comme dit M"' de Staël, mais a commencé. Dans le monothéisme elles sont remplacées par ces puissances médiatrices et intercédantes entre la divinité et l'homme, qui sont nos amis, nos protecteurs, nos patrons, qui nous sont présentes et qui empêchent notre adoration de Dieu d'être un effroi. L'homme d'un esprit très ^ vigoureux, très puissant, le mo- ; nothéiste supérieur, peut se passer' de ces intermédiaires, et, disons-lc, aime à s'en passer pour se sentir dans le sein de Dieu, pour dire :

« In 'Eovivimus, novemur et sumus »; le monothéiste simple et humble a besoin de cette échelle de Jacob entre le ciel et lui.

Montesquieu dirait: « Le monarchiste absolu a besoin d'un roi absolu qui soit un saint ; ]e monarchiste plus faible, moins capable d'enthousiasme monarchique a besoin de nos « pouvoirs intermédiaires dépendants » par lesquels sa prière monte au roi, par lesquels la volonté du roi descend à lui. Ce n'est ici qu'une similitude. »

Ce qui soutient aussi et le plus fortement le monothéisme, c'est l'instinct moral et les postulats, les desiderata del'instinct moral. L'instinct moral est impérieux, mais il a besoin de se taire pardonner sa rigueur. Jl commande, de sa nature, sans appel à une sanction, sans pensée immédiate d'une sanction et il faut qu'il commande ainsi ; mais après, mais, comme à part, il se fair tendre, il se fait persuasif et il dit: <i Du reste, il est probable que de ce que je te commande si rudement tu seras récompensé si tu le fais )>.

Nous sentons très bien que si nous faisons le bien pour une récom-

yS T>e Dieu

pense nous ne méritons pas la récompense ; mais nous sentons aussi que nous méritons une récompense si nous avons fait le bien sans songer à une récompense ; et pourvu que ces deux idées ne soient pas concomitantes, elles ne se contredisent pas. Or cet instinct moral, devenant après coup instinct de justice, postule le rémunérateur, exige qu'il soit et nous persuade qu'il est.

Au fond la notion du mérite et du démérite se ramène à ceci que nous voulons qu'il y ait une justice dans le monde et que nous sommes per- , suadés qu'il y en a une. J'ai tou- | jours admiré, à en pouffer de rire, i la phrase de Léon Gambetta sur la \ justice imminente des choses ». j Pour un empire il n'aurait jamais j prononcé le mot Dieu et il proclamait dans sa phrase Dieu et le « Dieu r moral », le Dieu qui récompense et qui répare même ici-bas^ le Dieu rémunérateur et vengeur, le Dieu qui permet une suspension et un atcrnoiement delà justice, mais qui

De Dieu yg

veut que la justice soit. Car s'il y a une justice immanente dans les choses c'est qu'elles conHennent un ordre de justice et qu'en elles habitat Deus. L'homme qui croit que la justice finit toujours par se rétablir est un homme qui dit non seulement : adveniat regnum tuum, mais : « adveniet regnum tuum. »

L'instinct moral en ses deux phases d'abord élimine Dieu et ensuite le réclame. Quand il commande il ne fait pas appel à lui et ne veut pas que nous comptions sur lui ; quand il approuve l'ordre exécuté et quand il nous félicite, nous console et nous réconforte, il compte sur Dieu et il le réclame et il nous y fait croire.

Or l'instinct moral a toujours ses deux phases et il ne s'est jamais présenté à l'homme sans ses deux caractères successifs. Le Dieu moral se présente à l'esprit des hommes comme un être qui a soif de la justice et qui veut qu'elle soit réalisée et qui souffre tant qu'elle

ne l'est pas. Rien de plus chrétien au fond que le mot de Nietzsche:

(( Dieu a son enfer aussi. C'est son amour pour les hommes. » Précisément ! Pour le monothéiste moral Dieu est un père qui a des enfants souvent rebelles, lesquels, violant la justice, violentent l'esprit même de leur père, l'âme même de leur père et ce père souffre au plus profond de son âme et la pitié consiste à souffrir de sa souffrance et à vouloir qu'elle soit guérie. Au fond de l'instinct moral il y a une pitié de Dieu, analogue ou absolument identique à la pitié du chrétien devant le Christ en croix. En faisant l'injustice, nous sentons que nous crucifions quelqu'un qui veut que la justice existe ; quelqu'un qui doit exister, qui existe certainement puisque l'instinct de justice est dans le monde.

C'est ainsi que l'instinct moral, non seulement postule Dieu, mais le sent Nulle part Dieu n'est plus

a sensible au cœur » que dans l'instinct moral. L'instinct moral, nous l'avons vu, est une foi. 11 me semble maintenant qu il l'est de deux façons. 11 l'est pour lui-même: c'est par une foi que nous adhérons à lui. 11 l'est pour autre que lui-même.

Après nous avoir dit: a crois en moi )) ; il nous dit : « crois en celui sans qui je ne suis qu'un commandement rude et sombre ; crois en celui que je révèle et que je représente par le caractère absolu qui est en moi ; extériorise-moi ; crois en celui qui est moi, mais qui déplus peut faire et doit faire que je ne sois pas éternellement un morne et douloureux sacrifice. »

Certainement le Devoirnous tient successivement ces deux langages ; certainement il a ce recto et ce verso : une foi héroïque, une foi consolante ; une foi de sacrifice, une foi qui espère.

Page 1