DISCOURS
Prononcé à la fin du Banquet de la Société royale d'Agriculture et de Botanique à Gand , le 6 février 1820 5 par N. CORNELISSEN , ancien Secrétaire de la Société,
Nos Floralies sont une fête joviale et gaie ; la vue de fleurs épanouies fait sourire; couronnons-nous de fleurs 5 couronnons de roses cette coupe dans laquelle nous faisons nos libations à Dionysos; hélas! le grand sage de la Bible a raison : « La vie de Pliomme est )) semblable à FHémérocalle de nos champs ». Voyez combien d'entre nous, pendant le seul intervalle d'une de nos fêtes à une autre , ont été moissonnés par cette faux impitoyable que la mort promène sans distinction sur îe mérite et sur l'ignorance j sur la
Tertu et sur le vice! H y a je ne sais quoi de philosophique à mêler des idées de tristesse à la gaîté des fêtes 5 et cependant, je le vois, messieurs, vous désirez , qu'en face même de ces fleurs , j'écarte les idées lugubres : loin d'ici donc, pâles cyprès! nos Floralies sont une fête joviale et gaie j tristes asphodèles , loin d'ici !
Or donc , ministre de la religion de Flore , je veux puiser, dans sa riante liturgie, quelqu'une de ces anciennes traditions que nous éprouvons tant de jouissance à conserver et à consulter; ce n^est qu'un conte, je le sais j mais connaissez-vous des contes plus ingénieux que ces fables dont la mythologie des Grecs a parsemé ses ingénieuses rêveries ?
Ce n'est pas moi, du moins, qui en suis Fauteur; je ne fais que traduire le mémoire que j'ai sous les yeux y c'est un fragment sur lequel je veux consulter le savant et obligeant Angelo Majo : qui sait s'il ne retrouvera pas l'original entier dans la bibliothèque Ambrosienne ou dans celle du Vatican? Une jeune rhodienne en est l'auteur ; elle était cousine d'Aspasie 5 et c'est à l'amie de Périclès qu'elle dédia son ouvrage ; elle avait nom Rhodore et était fille de Rhodogyne j elle mourut à la fleur de son âge, et c'est de son epitaphe que le poète français a emprunté cette pensée si fraîche et si touchante :
Et Rose, elle a vécu ce que vivent les Roses, L'espace d'un matin.
Je vais laisser dire Rhodore; elle est un peu caustique , un peu pétulante dans sa causerie ; mais ne l'oublions pas : elle est femme et jeune ; on peut croire qu'elle est jolie, et c'est à Athènes qu'elle parle.
u Un jour Jupiter , de mauvaise humeur , était assis » au coin de son feu 5 Junon , pour l'amuser, racony} tait de petites anecdotes scandaleuses, mais elle ne » réussit guères ; pour égayer un dieu , il eût fallu » votre esprit et vos grâces , belle Aspasie , et Junon » ne vous ressemblait guère.
» Qu'Hébé vienne auprès de moi , dit le maître des » dieux. — Hébé vint, et Flore, qui était avec elle, jf> la suivit. Les fleurs aiment à embellir la jeunesse.
» Hébé, lui dit Jupiter ,»raconte-moi quelqu'une de » ces histoires que tu sais; qu'elle m'amuse, et ne soit )> pas trop longue; sur-tout qu'elle m'apprenne quelque » chose que j'ignore.
» Souverain maître des dieux et des hommes , lui » répondit la jeune enfant , que voulez-vous que je » vous apprenne? vous connaissez tout; mais vos dé- » sirs sont un ordre pour moi. Vous demandez un )) conte? me voici toute prête; je ne réclame que » votre indulgence et un sourire.
»» Il y eut un temps où Vénus , votre fille , seigneur, )) se prit de passion pour Mars ; cela déplut à Vulcain , » qui leur tendit mille embûches pour nuire à leurs in- » nocentes amours (1); la déesse, quoiqu'elle fût d'ail- » leurs fort raisonnable, s'affligea des contrariétés qu'elle » éprouvait, et elle devint d'une humeur intraitable; » Cupidon, les Grâces, Flore elle-même, l'innocente » Flore qui présidait à sa toilette , étaient alors en butte » à ses brusqueries et à ses emportemens. L'Amour, » naturellement méchant et malin, se moquait quel- » quefois irrespectueusement de sa mère qui , pleine
(1) Innocentes^ çst-ce bien cela, bonne Hébë?
» de dépit , forçait Flore d'apporter des touffes de » roses ; et les Grâces, — jtigez avec combien de regrets ! » — les Grâces fustigeaient FAmour.
»?> Ce fut bien pis , quand Vulcain fit aux deux » amans le tour que vous connaissez , seigneur ; pâle, ^) humiliée , la rage dans le cœur , Vénus chercha )) en vain ses attraits dans le miroir que lui présen- » tèrent les Grâces 5 elle arracha le métal de leurs » mains et le brisa contre les colonnes du temple. r> Dans ce moment fatal elle surprit un sourire moqueur » sur les lèvres de Cupidon : Traître , c'est toi , toi » seul qui causes mon malheur, et tu m'insultes ! )> Euphrosine , fais les apprêts de son supplice et ne )) te laisse désarmer ni par les cris du monstre , » ni par ses larmes.
»)> Elle dit : Euphrosine, la plus jolie , et , par cette )) raison même , la plus indulgente parmi les Grâces , » sortit en pleurant , et gagna lentement les bosquets » de Cythère , pour y cueillir des branches de rosier. » C'était le milieu du jour ; Flore s'y reposait mol- )) lement couchée sur un lit de roses et de myrtes, )) et Zéphire , son amant encore et non pas son époux, » folâtrait autour d^elle , la caressait du botit de ses )> aîles, et effleurait un baiser. Euphrosine, en Grâce » bien apprise, voulait s'éloigner; mais Flore lui dit » de s'avancer ; Viens, dit-elle , et moi aussi , j'aime à » avoir les Grâces au nombre de mes compagnes.
»» Euphrosine lui fit connaître le terrible minis- » tère dont la colère de la déesse l'avait chargée j )) Vénus , dit-elle , voudrait la mort du petit mal- » heureux, s'il pouvait mourir! — Cette colère , re- » prit Flore, n^aura pas une longue durée; tant que
( 7 ) i) les Grâces seront les compagnes de la déesse , les )) Grâces sauront la calmer. Vous savez êére sans la )) beauté 5 la beauté n'est rien sans vous ; elle ne y) résista jamais à votre persuasion. — Mon ami , dit- » elle 5 en se tournant vers Zéphire , à Pextrémité )) orientale de PAsie , bien au-delà du Caucase et des » sources de FOxus, tu trouveras la riche et populeuse )> Sérique (1) ; là règne en mon nom la fière Péone » à la tige arborescente (2) ; montre -lui ce sceau > » et en dirigeant ton vol vers une île trois fois » plus grande que Crète aux cent villes , elle te fera )) connaître ma volonté.
))» Elle dit : Zéphire s'est élevé dans les airs ; il » a passé les mers de la Grèce , et rasé tour-à-tour les » chaînes des montagnes et les profondes vallées de » PAsie centrale ; il a reconnu la Sérique aux pommes )) d'or des Hespérides qui croissent dans son sein ; » il reconnaît Péone assise au milieu d'un parterre )> paré d'une élégante verdure et de fleurs éternelles ; » il s'abat d'un vol rapide à ses pieds , et lui montre le )) sceau de la déesse : c'était un camée où Aurore » elle-même avait imprimé un de ses doigts de rose. » Péone reconnut le type et l'adora : Jeune et léger )) messager de notre reine , lui dit-elle , vous cherchez 5)- l'île de Niphon (3) 5 là, volts reconnaîtrez l'arbuste » que la déesse vous demande , aux signes suivans :
(i) Non ancien de ia Chine.
{2) Pœonia suffruti&osa , Andrews.
(3) La plus grande parmi les îles da Japon. Ce nom cependant est moderne; mais comme il a quelque chose de grec j je n'ai fait, aucun scrupule de le conserver.
» Ses rameaux sont ornes de feuilles brillantes et qui » ne perdent jamais Féclat du smaragde ; la fleur est » semblable à la rose , belle comme la rose ; privée » d'épines , et n'offensant jamais la main qui la cueille, )) les dieux l'appellent Anacantliis , les hommes Se- » zanqua (i); pars et dirige encore ton vol vers » l'Orient; l'île n'est pas loin.
»» Il est parti. Le voilà dans les bosquets de cette » île fortunée ; il a reconnu l'Anacanthide des dieux ; » qu'elle lui paraît belle ! mille fois il a voltigé dans » les champs d'Enna et autour des bords fleuris du » Méandre, mais jamais nymphe de ton empire, ô )) Flore , ne se montra plus noble ni plus radieuse » à ses regards : il crut sans doute, en la voyant, te » voir encoie et te revoir avec tous tes charmes, tant » il la combla de caresses ! Il cueillit la fleur ; il en- » leva cent touffes de l'arbuste , et le soir même il » les déposa aux pieds des Grâces.
»» Les Grâces admirèrent la fleur ; un premier mou- )> vement de coquetterie qu'il est si difficile de réprimer.
(i) Je désire que ceux à qui la mythologie d'Homère est moins familière , apprennent que Jupiter et les dieux appellent souvent les choses par un autre nom que les hommes ; si je m'en souviens bien , une plante qui joue un rôle assez raisonnable dans l'Odysse'e , -était appele'e Moly par les dieux ; c'est dommage que les hommes aient oublié comment elle S'appelle ; cependant la description botanique qu'en donne Ovide , aurait dû faciliter les recherches :
Florem CfUenîus album, Moly vacant superi : ni^ra radice tenetur.
Met. XIV. 7.
Au surplus, Anacanthis ^ nom propre avec une désinence féminine, signitie sans épines ,• Setangua est j dit-on , un nom japonais.
unième à la cour de Cythère, l'emporta; rAnacan- )> thide dans un instant devint la parure de leur sein ■f> et de leur front virginal , et remplaça les lis et )) les roses.
»» A peine les premiers feux d'Aurore commencè- » rent à dorer , dans le lointain, la cime de POlympe , » que l'inexorable déesse ordonne les apprêts du sup- » plice d'Amour ; moins sévère cependant envers son » fils, — elle était mère ! — qu'elle ne l'avait été » envers Psyché , elle n'évoqua pas les Euménides j » les Grâces furent appelées comme ministres de sa )> vengeance.
»» Les trois Déesses, en longs habits de deuil , Flore » couverte d'un voile et ses nymphes penchant lan- )) guissamment la tête , s'avancèrent lentement vers » le parvis du temple; le coupable, les yeux bandés » et les ailes baissées , désarmé de ses flèches meur- )> trières et de son carquois , suivit le cortège d'un )) pas mal assuré ; en vain voulut-il une dernière fois » se jeter aux pieds de sa mère ; en vain toute la )> cour de Cythère l'accompagna de ses pleurs et de )> ses prières : « Euphrosine , fais ton devoir » , s'écria » la Déesse.
»» Je saurai donc souffrir , comme il convient
ï) qu'Amour , souverain maître des dieux et des hom-
» mes , souffre , dit avec fierté l'enfant de Cythère ;
)) aucun tourment , aucun supplice n'effraiera celui
» qui sait faire souffrir les autres » ; et en disant
» ces mots, il jeta un coup-d'œil plein de malice sur
» sa mère , et s'arracha le bandeau de devant ses yeux.
>)» Que vousdirai-je , seigneur? Les Grâces, armées
» des touffes de l'Anacanthide , firent leur devoir; au-
<i cune épine n^efileura les molles et tendres chairs d<^
( lo)
» Cupidon , et Pespiègle-dieu , loin de pleurer , sem- )> bla braver sa mère en souriant ; au milieu même » de son supplice, il entonna un hymne d'Orphée, » et les Grâces , les Jeux et les Ris, Flore elle- » même et ses nymphes étaient émus et sensibles à » Fharmonie de ses chants.
»» Vénus , en ce moment, oublia qu'elle était votre
» fille, seigneur; on aurait dit qu'elle était animée
)> de toutes les fureurs de Mars vainqueur , tant elle
» se courrouça vivement , lorsqu'elle reconnut l'Ana-
y) canthide , et qu'elle se vit jouée par l'innocente
y> adresse de Flore et des Grâces. Quelle humiliante
» leçon pour une grande déesse qui n'avait su se vaincre
)) elle-même , et que ses enfans et ses compagnes , plus
)) sages , plus modérés , tentent en vain de ramener
» vers la raison ! Dans la première impétuosité de
» sa colère , elle arracha la rose de Niphon du sein
» de ses nymphes, et la foulant avec dédain, elle
» maudit Tarbuste : « Sois sans e^pines, dit-elle, et
» conserve tes feuilles et ta verdure éternelles : ton
)> heureux destin le veut ainsi , et il n'est pas donné
^) à ma puissance de l'empêcher; mais que jamais la
» suave odeur de la rose grecque n'embaume tes pé-
» taies! que jamais contrée, où Vénus européenne
» donne des lois et étend son empire, ne donne asile
» au fatal arbrisseau qui te voit naître ! croîs et
» meurs confinée dans son île barbare , et perds, parmi
» les dieux et les hommes , jusqu'aux dernières tra-
)) ces de ton nom ».
»)) A l'appui de cette imprécation qui consterna la )> cour de Cythère , Venus allait jurer, que sais-je? » peut-être par le Styx ou par le Phlégéton ; mais » les Grâces j en ce moment, jetèrent un dernier re*