‹ De France en ChineChapitre 1 sur 9 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

inRAmiE DE L. HACHETTE ET C>«

RltS PIERRE-SARRAZIir, N* 14

Droit da teaduoiion r^«nr«

I«e départ.

Le 42 décembre 4843, les membres de la mission de Chine, tous réunis à Brest depuis plus de quinze jours , reçurent Tordre de se rendre à bord de la Sirène, Le vent , qui retenait depuis ! longtemps dans le port les deux frégates destinées à voyager de I conserve , avait subitement tourné à Test , et le commandant de ' l'expédition désirait profiter de ce moment pour effectuer un dé- : part déjà trop retardé. Nos préparatifs étaient achevés, nos insLal- . lations à, bord étaient faites. Aussi chacun se rendit avec empressement à l'ordre qui lui était donné de venir occuper l'étroit espace I que les sévères règlements maritimes lui avaient assigné. A peine avions-nous touché le pont de la Sirène , qu'on leva l'ancre , on ! hissa les voiles, et une brise faible, mais favorable, nous fit heureusement sortir du goulet.

Ce fut sans peine , sans regret , que je vis disparaître les côtes Kde France, à travers les brumes de l'horizon. Brest, cette ville ; noire et humide , n'était déjà plus la France pour moi : depuis que M'étais entré dans son enceinte, je pensais, j'agissais comme si ,. j'eusse foulé une terre étrangère. L'aspect sévère des côtes de l'O- |-céan ne me rappelait pas le sol natal ; j'avais quitté ma véritable ^ patrie le jour où je m'étais séparé de ceux que j'aimais , où j'avais i perdu de vue les horizons de ma belle Provence. Aussi l'impresl sion que j'éprouvai en parcourant du regard la vaste mer n'avaitt 193 a

elle rien de douloureux. Une vive espérance , un secret enthousiasme m'animaient et me montraient déjà les magnifiques contrées que j'allais parcourir. Quoique mon cœur n'eût rien oublié , quoique de chères images fussent toujours présentes à mon souvenir , je sentais que la crise des larmes et des douleurs du départ était passée, et que, dans une âme courageuse, il y a plus d'espérance encore que de regrets. D'ailleurs , je me sentais consolé en songeant au programme qui était offert à mon activité. J'allais , après bien des désirs avortés , bien des espérances déçues , parcourir les vastes domaines que la bonté de Dieu a donnés à l'espèce humaine; j'allais faire connaissance avec mes frères de toutes les couleurs qu'il a disséminés sur notre vaste planète; j'allais interroger le passé de l'humanité sur la terre qui lui a donné naissance; j'allais enfin conquérir mon droit de cité sur ce globe , en devenant un homme plus complet , par le fait de cette grande course à travers les peuples !

Je désire de toute mon âme que ceux qui s'aventurent dans de lointains voyages portent en eux le saint enthousiasme dont j'étais possédé au départ , et qui ne m'a jamais abandonné en chemin. Mieux vaut l'exaltation de la pensée qu'un scepticisme indifférent. Les hommes d'un esprit froid, d'une imagination éteinte, n'observeront jamais bien la nature, et, quelles que soient d'ailleurs leur aptitude et leur science, ils ne comprendront pas la vie dans ses plus brillantes manifestations. Un vif intérêt , une curiosité avide, incessante, m'ont toujours soutenu pendant mon voyage; et si j'ai parfois interrompu des travaux commencés, c'était parcç qu'un irrésistible besoin de réflexion et d'analyse m'obligeait à me reployer momentanément sur moi-même. Je craignais , en voyant trop , et trop vite à mon gré , de ne pas fixer assez profondément dans mon souvenir les scènes dont j'étais témoin et les lieux qui leur servaient de théâtre.

Les premiers jours de la traversée furent consacrés à faire connaissance avec le nombreux étatr-major de la Sirène, à observer ( i- les coli(umes du bord , et à étudier sur moi-même les effets du * mal de mer, trois choses peu récréatives, quoique à peu près nouvelles pour moi.

Le commandant de l'expédition, M. Ghamer, est un de ces hommes à la rude écorce, chez lesquels le rigide caractère du

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