LE DÉPART
marin domine tout , et qui ont en leur savoir et leur expérience une confiance qu'ils savent inspirer aux autres.
Quant aux officiers de marine placés sous ses ordres , et dont nous étions devenus temporairement les compagnons , c'étaient, en général , des marins distingués ; cette appréciation est l'éloge le plus complet que j'en puisse faire.
Le contraste qui existe entre la vie de bord , monotone comme celle d'un cloître, et la. vie intelligente et accidentée que l'on mène à terre , me jeta dans une mélancolie taciturne. Cette tris« tesse était aggravée par l'absence de tout conforiable , par la privation d'un réduit où je pusse me réfugier sans manquer d'air et de lumière , et surtout par un mal de mer intolérable , lequel me tenait silencieusement éloigné de mes compagnons de voyage , comme un homme atteint du spleen.
Cependant, comme pour distraire le regard et la pensée, il existe dans tous les navires de l'État, au milieu de tous ces hommes sérieux et mélancoliques, un petit groupe spirituel; rieur, bienveillant, actif, intelligent, ayant encore toute la grâce et les croyances du jeune âge : ce sont les élèves , pauvres enfants qui commencent une vie de privations , de souffrances , de dangers, à l'âge où leurs frères et leurs amis jouissent encore des soins maternels et de la protection de la famille.
Les élèves et les matelots constituent la partie vraiment poétique de ce grand corps animé qu'on appelle un navire. Ce sont eux qui m'auraient garanti , par leur conversation naïve , leur joyeuse humeur, de ce mal de mer moral , de cette apathie maladive que je ^ viens de décrire ,• si l'amitié dont m'honorait la famille du chef de l'expédition , et mes relations intimes avec quelques-uns des membres de la mission , n'avaient été une compensation puissante et continuelle , une charmante distraction contre les ennuis de la traversée.
Le personnel de la légation se divisait en deux catégories : les membres de la légation et les personnes adjointes à rexpéditton par divers ministères.
M. de Lagrené , ministre plénipotentiaire , était le chef unique de la mission ; il était accompagné de Mme de Lagrené et de deux de ses enfants , Mlles Gabriellei^et Olga de Lagrené. La légatioii^ sous les ordres de M. le ministre , se composait de M. de Perrière-
Levayer, premier secrétaire; M. Gallery, interprète; M. Bernard . d'Harcourt , second secrétaire ; M. Xavier Reymond , historiographe; M. le docteur Yvan, médecin de l'expédition; M. de Montigny, chancelier; et de cinq attachés d'ambassade, MM. Macdonald de Tarente, Marey-Monge , Fernand Delahante , de la Guiche et de Charlus.
M. le minisire du Commerce avait adjoint à l'expédition quatre délégués , désignés par les chambres de- commerce de Reims , de Mulhouse , de Saint-Étienne , de Lyon et de Paris. Ces quatre délégués étaient : MM. Natalis Rondot , Hausman, Hedde et Renard.
Enfin, le ministère des Finances comptait deux représentants dans ce nombreux personnel : MM. Itier , inspecteur des douanes, et Lavollée , employé dans cette administration. M. Itier , par des raisons de santé, se sépara de l'expédition lorsqu'elle reçut l'ordre de s'embarquer pour se rendre dans le nord de la Chine.
Ténérlffe.
.De Brest à Ténérifife, nol;re traversée fut de quatorze jours, pendant lesquels la mer fut constamment belle et le vent favorable. ^Nous jetâmes l'ancre devant Santa-Cruz , le 26 décembre au matin , par un radieux soleil et une douce température de vingt degrés^ Sous l'agréable impression de cette chaleur bienfaisante , nous songions, avec satisfaction qu'un si court espace de temps écoulé depuis notre départ nous avait conduits au-devant d'un été précoce , qui ne devait plus nous abandonner.
Santa-Cruz , vue de la rade, n'offrepas un aspect bien pittoresque. Cette ville est bâtie au pied d'une côte aride, qui s'étend du N. E. au S. 0. La rade, peu sûre, est défendue par deux points fortifiés, le Paso Alto et le fortdeSan-Ztian. Lorsque nous deacen- •jitmes dans le canot pour gagner la terre , la mer était très-hou* leuse; la lame, très-creuse, portait en se relevant notre embar-
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cation jusqu'au-dessus des canons de la batterie , et la ramenait subitement à deux mètres au-dessous.
J'avais assez bien choisi le moment favorable pour me précipiter dans le canot, et, fier de mon succès, je m'étais triomphalement assis sur l'un des bancs , lorsque j'en fus brusquement arraché par M. de Lagrené, qui me jeta vigoureusement sur le côté. S'il eût fait précéder son action d'une parole d'avertissement , c'en était fait ! ma tête était infailliblement broyée entre le canon et le bord du bateau, qui heurtèrent violemment le point où j'étais assis.
A peine débarqués , nous fûmes enveloppés par une foule de mendiants , pittoresquement drapés dans des haillons , lesquels réclamaient un quartillo de notre générosité, en nous interpellant sans cesse du nom de Dis donc ! dénomination par laquelle les Canariens désignent les Français. Cette réunion de gens sales et déguenillés nous fit, jusqu'à la place de la Constitution, une escorte nombreuse et fort importune.
La chose qui nous frappa le plus , en descendant sur le sol espagnol, fut le vêtement bizarre Ses habitants des. classes inférieures. Les femmes portent un léger jupon blanc; leur tète est recouverte par une mantille en calicot, qui descend au-dessous des reins et sur laquelle est posé un chapeau en feutre ou en feuilles de palmier , semblable à nos chapeaux d'hommes. Quant aux hommes , enveloppés dans une couverture en laine blanche , les jambes et les pieds nus, ils drapent , avec une majesté royale , leurs membres supérieurs dans cet unique vêtement.
Nous prîmes gîte à l'hôtel de la Constitution , chez un vieux militaire français nommé Guérin , qui recevait chez lui nombreuse et bruyante compagnie , cumulant les professions de maître d'hôtel avec celles de cafetier et de restaurateur. Une circonstance tout à fait 'significative nous apprit même que parfois , chez notre compatriote , la société était un peu mêlée ; et , comme l'aventure qui nous arriva dans son hôtel caractérise assez bien les mœurs administratives de ce pays , je ne crains pas d'allonger un peu mon récit pour la raconter.
Tous les effets appartenaat aux membres de l'ambassade avaient été réunis dans un seul appartement , dont la porte n'avait maK heureusement pas de clef. Le soir , en rentrant chez nous , noua
remarquâmes qu'une selle appartenant à M. de la Guiche avait disparu. On s'informa vainement des personnes qui avaient visité cette partie de Thôtel; on ne put recueillir aucune indication qui pût mettre sur la trace du voleur. £n6n le fils du mattre de rétablissement, pressé de questions, finit par se souvenir qu'il avait vu , dans l'escalier de l'auberge , un hidalgo de Laguna , emportant sous son manteau Tobjet qu'on réclamait. On dénonça aussitôt le fait à l'alcade, qui fit immédiatement appréhender au corps.... l'unique témoin de ce voll... Trois jours après, la selle fui restituée , mais il fut impossible d'obtenir la mise en jugement du coupable et la mise en liberté du véridique accusateur 1
La ville de Sanla-Cruz a la physionomie de toutes les villes modernes et commerçantes. Les rues sont larges et droites, les maisons de belle apparence; l'on dirait un de nos ports de la Méditerranée. Il y règne la même activité bruyante , le même mouvement ; mais c'est seulement à certaines heures de la journée. Dès que le soleil darde ses rayons perpendiculaires sur le pavé poudreux et embrase l'atmosphère, la population tout entière rentre au loifis, comme s'il était nuit close; les persiennes et les portes se referment; on se repose, on fait la sieste. L'étranger qui , par cette chaleur et cette lumière ardente , parcourt intrépidement les rues de Santa-Cruz , aperçoit à peine de loin en loin , à travers les lames des persiennes , quelque dame curieuse , qui le regarde d'un œil étonné et se retire nonchalamment au fond de son appartement frais et sombre.
Pendant que los senores et ias senoras font la sieste, les commis vaquent aux atfaires commerciales dans les comptoirs et les magasins ; mais , dès que la nuit tombe , le mouvement et la vie recommencent; la foule bruyante envahit les rues ; les groupes d'hommes et de femmes s'y promènent, précédés de joueurs de mandoline et de chanteurs; les jeunes garçons agacent les fillettes; c'est , à tous les carrefours , un joyeux et charmant tumulte. Tandis que les petites gens se divertissent ainsi en pleine rue , les belles senoras viennent s'accouder à l'étîoite fenêtre ; la jalousie crie légèrement sous la blanche main qui la relève, et un cavalier au manteau brun vient reprendre à travers la grille discrète une causerie d'amour, laquelle, commencée depuis plusieurs mois, fterait interminable si le mariage ne finissait ordinairement ce ro-
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man en plein air. Ces choses-là se passent encore ici comme daas les vieilles cités castillanes , et l'on recommence tous les soirs les scènes du balcon , si importantes dans les pièces espagnoles. J'avoue que je n'avais jamais cru absolument aux sérénades, aux manteaux couleur de muraille, aux jalousies mystérieusement entr'ouvertes, aux conversations nocturnes des galants morfondus au pied d'une grille inexorable ; il me semblait que toutes ces choses étaient de charmantes inventions de M. Alfred de Musset, réalisées seulement dans son imagination et dans ses livres. Mais, dès mon arrivée àSanta-Cruz, je fus forcé de convenir que le poëte avait fait une très-véridique histoire. Une fois, j'en dis mon sentiment à un vieux Français , établi à Santa-Cruz depuis plus de trente ans et marié à une Espagnole.
c Vraiment, lui dis-je, vous devez, avec de pareilles mœurs, avoir chaque matin une ample collection de nouvelles scandaleuses. Grand Dieu! que d'histoires de femmes enlevées, de filles séduites, de coups de dague et de poignard I...
— Ne croyez pas cela ! interrompit avec feu mon interlocuteur : ainsi que tous vos compatriotes, vous jugez des femmes de tous les pays au point de vue de votre fatuité jalouse. Sachez bien , docteur, qu'ici toutes les femmes sont très-sages , les amants trèspeu exigeants, les balcons très-élevés et les portes soigneusement fermées. Croyez-vous, docteur, ajoutà-t-il en s'animant, croyezvous qu'une fenêtre à cinq pieds de terre, ouverte dans un mur en bonnes briques et défendue par de solides barreaux, ne suffise pas pour rassurer les pères et les maris les plus ombrageux? Youdriez-vous que nos jeunes filles s'échappassent la nuit pour aller contempler la lune avec leurs amants au fond d'un parc , au lieu de les recevoir à leur fenêtre pour échanger quelques tendres propos? Ces conversations mystérieuses suffisent aux besoins du cœur, sans engendrer d'autres désirs. J'ai connu plusieurs de mes amis qui se sont rendus , pendant vingt ans , à la même fenêtre, et qui, le lendemain de leurs noces, s'y rendaient encore et s'attristaient de la voir close plus qu'ils ne se réjouissaient d'avoir chez eux l'objet de leur amour. Voyez comme tout se passe avec décentre! Le cavalier est ferme et droit sur ses jambes , enveloppé jusqu'au cou dans son manteau , les bras croisés sur sa poitrine, l'épaule adossée contre le mur, le cou tendr
pour respirer, s'il se peut, 'le souffle d'air qui vient de passer sur une chevelure parfumée, tandis que la jeune fille joue coquets tement avec son éventail, en écoutant pour la centième fois le même madrigal. Ce sont les traditions de la vieille galanterie espagnole; elles se sont perpétuées ici bien mieux que dans la métropole. Fasse le ciel qu'elles s'y conservent encore longtemps!»
Depuis cette conversation , je crois aux livres de M. de Musset, moins les dagues, les poignards et les rendez-vous la nuit dans des chambres bien closes.
Santa-Gruz renferme quelques monuments dignes d''attention : le palais du gouverneur, quelques églises et des couvents à demi ruinés, que ne soutient plus la piété des fidèles, et dont les dernières révolutions de la Péninsule ont chassé les habitants. Les églises, surtout, décorées avec plus de somptuosité que de goût, renferment'un certain nombre de belles peintures, dues à de vieux mattres espagnols d'un talent plein d'originalité. Mais la nef de ces monuments est déserte ; le vent révolutionnaire , qui a soufflé sur ces tles, a non-seulement renversé les superstitions , mais détruit aussi jusqu'aux plus saintes croyances, et le peuple, déjà fort dissolu, est tombé dans un état de dévergondage honteux.
Il est vrai que Santa-Gruz est un pays exceptionnel dans Ttle ; son port la met en communication avec les marins de toutes les nations, population ordinairement peu scrupuleuse, et qui n'est pas par métier vouée à la continence.
C'est à Santa-Cruz que se fait presque tout le commerce de TénérifTe; les Anglais y importent la presque totalité des objets de consommation, consistant en étoffes de coton, drap, poteries, quincailleries de toutes les espèces , et n'en exportent guère que de la soude et des vins. Ce n'est qu'à de longs intervalles que des bâtiments français apparaissent sur cette rade, et Marseille est le seul port qui ait établi des relations suivies avec les Canaries.
Le lendemain de notre arrivée à Santa-Cruz , nous résolûmes de faire une longue excursion dans l'intérieur de l'tle , et nous partîmes pour Laguna, à cinq heures du matin. On nous avait procuré d'excellentes montures du pays , des chevaux petits , grêles , secs , d'une solidité parfaite, durs à la fatigue, ce qui, en voyage, supplée parfaitement à l'élégance.
Dans un pays où , comme dans cette colonie, on n'a aucune idée
de la centralisation administrative , chaque ville , chaque hameau est obligé de veiller à l'entretien de ses routes et de pourvoir à tous les frais de réparation. Les Canariens ont imaginé d'alléger cette charge autant que possible , en exigeant des voyageurs un droit de péage qui , à la vérité, n'a rien d'exorbitant. C'était un représentant de la force publique qui, l'escopette à la main, se tenait sur les points en réparation pour faire acquitter cette espèce de tribut. L'intervention de ce belliqueux fonctionnaire donnait à cette taxe l'apparence d'une contribution forcée , dans le genre de celles que les honorables bandoleros prélèvent trop souvent sur les routes mal tenues et mal famées de la Péninsule. J'ai acquitté pourtant de tout mon cœur ma part de l'impôt qui sert à adoucir les pentes de cette voie abrupte, qui , bien qu'elle porte le nom de camino de coche, ne pourra rouler une voiture que lorsqu'on aura payé un nombre infini de redevances semblables à la mienne.
On n'aurait pas une grande idée de la fertilité de Ténériffe, si l'on se bornait à parcourir la route qui conduit de Santa-Cruz à Laguna. Le paysage est d'une aridité affligeante : on n'aperçoit par intervalles que quelques landes de terrain enclavées au milieu des rochers , et où l'on voit quelques carrés de patates ou d'ignames , ou bien quelques plantations de cactus opuntia et coccinillifer, puis, dans les endroits dont l'industrie humaine n'a pu vaincre l'aridité, Veuphorbia canarien sis étendant ses grands bras nus.
Depuis quelques années, on a introduit dans toutes les Canaries la culture de la cochenille, et c'est là que j'ai vu pour la première fois le singulier insecte doué de si précieuses propriétés tinctoriales. A le Wr sur la plante qui lui sert de domaine, on le prendrait pour une petite concrétion inerte. Voici à quoi tient cette ressemblance : la femelle de cet hémiptère est totalement privée d'ailes; elle vit immobile sur le cactus , dans les feuilles charnues duquel elle implante sa trompe , tandis que le mâle , muni d'ailes aux nervures herborisées , vole autour de la plante qui nourrit sa famille. C'est la femelle seule que recherche l'industrie; elle seule recèle dans son sein la précieuse substance qui fournit une couleur si éclatante et si pure.
Lorsqu'elle a été fécondée, elle s'arrondit comme une petite boule noire, et c'est alors qu'on la recueille, en raclant avec un couteau
de bois les cactus qui la nourrissent. On expose alors à une chaleur d'environ quarante degrés le récipient dans lequel on a réuni ces insectes , pour déterminer leur mort , et on les fait ensuite sécher dans une étuve.
Pour assurer la régénération de l'espèce, on a le soin d'enlever quelques femelles fécondées , qu'on place sur des cactus. Lorsque les jeunes larves se développent, la fçmelle meurt en servant de nourriture et de premier vêtement à sa nombreuse lignée. Quant au petit mâle, élégant, ailé, il promène ses fantaisies en passant de l'une à l'autre de ces petites boules noires , chez lesquelles il sait sans doute découvrir des beautés que nos yeux ne peuvent saisir, et il meurt en prodiguant les témoignages de son amour à son sérail immobile.
C'est en montant toujours, depuis notre départ de Santa-Cruz, que nous sommes arrivés à Laguna, située dans une grande plaine qui fut jadis un marais , comme son nom l'indique. Aujourd'hui , il ne reste que quelques flaques d'eau du marais d'autrefois ; une terre fertile a remplacé les eaux stagnantes qui croupissaient dans ce lieu. C'est l'industrie européenne qui a accompli ce travail , le seul peut-être dont elle ait obtenu un résultat complètement productif, depuis qu'elle a fait la conquête de cette terre.
Parvenus sur ce point élevé, nous éprouvâmes un froid assez vif. Laguna est située à plus de cinq cent soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer, et, dans ces régions, l'abaissement de la température correspond toujours d'une manière sensible avec l'élévation du sol. Les abords de la ville ne nous donnent pas, au premier coup d'œil , une haute idée de sa magnificence ; nous n'apercevons que de petites huttes d'où s'échappent des porcs galeux el criards, pourchassés par des enfants aussi sales, aussi criards que l'animal immonde qu'ils conduisent.
Mais , à mesure que nous pénétrons dans l'intérieur de la ville , nous revenons de cette première impression. Laguna ressemble aux vieilles cités de la Péninsule. Les rues, solitaires, sont bordées de maisons d'un aspect tout à fait aristocratique. La plupart des portes sont surmontées d'écussons armoriés; souvent cette pièce héraldique s'appuie sur de délicates sculptures. La vétusté de ces édifices, encore plus que le style de leur architecture, annonce qu'ils ont été élevés peu de temps après la conquête;
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ils appartiennent à la grande époque de la monarchie espagnole. Aujourd'hui la mousse ronge ces pierres séculaires; une végétation microscopique jette une teinte verdâtre sur ces solides constructions, et la joubarbe canarienne étale par grandes touffes, sur les toits, ses feuilles charnues et ses fleurs d'un jaune-paille. Cet envahissement de la demeure de Thomme par les espèces végétales donne aux maisons de Laguna un caractère singulièrement original; ce n'est guère que dans ce pays qu'on aperçoit, sur la façade et jusqu'au faîte des habitations élégantes , les plantes parasites que nous avons accoutumé de trouver seulement parmi les ruines, les décombres, ou sur le toit de chaume de nos paysans.
En arrivant à Laguna, nous prenons gîte chez un Français, vieux chouan ,* jadis sous-officier dans les armées vendéennes. Ce vétéran, établi depuis longues années à Laguna, tient la meilleure auberge de la ville et rançonne avec une rare impartialité, je dois l'avouer, les blancs et les bleus qui passent d'aventure dans son hôtellerie.
Au déclin du jour, je sortis seul et marchai au hasard dans les rues désertes, m'arrétant de temps en temps aux carrefours, pour écouter quelques bruits lointains ou la sonnerie des églises. Bientôt le dernier rayon du soleil s'éteignit dans le crépuscule : la nuit arrivait rapidement.
J'avais déjà rendu leur salut silencieux à quelques rares pas-" sants, lorsque, au détour d'une rue, je me trouvai en face d'un petit homme pâle, vêtu comme il y a quelque soixante ans, avec un habit à la française, des culottes courtes et des boucles d'argent à ses souliers. Je l'aurais pris assurément pour quelque marquis de l'ancien régime, émigré dans ces lointains parages depuis notre première révolution , s'il n'eût découvert , en ôtant son tricorne, la tonsure cléricale, et si toute sa personne n'avait eu un certain air espagnol auquel je ne pouvais me tromper. Le brave homme me salua courtoisement et me demanda, en très-bon français, s'il pouvait m'étre utile à quelque chose.
c A retrouver mon chemin , lui répondis-je, enchanté de la rencontre; je voudrais savoir seulement à quelle distance je suis de l'auberge du Français, i
Le bon père était passablement curieux; au lieu de répondre
iâ DE FRANCE EN CHINE.
directement à ma demande, il m'adressa les questions suivantes avec une précision qui ne me déplut pas :
c D'où venez-vous? Où allez-vous? Quels renseignements désirez-vous sur ce pays? »
Répondant à la dernière de ces interrogations, je lui dis , en le saluant de nouveau :
c Je voudrais bien savoir, mon père, comment il se fait qu'une ville qui possède un évêque, un chapitre de chanoines, une bibliothèque, une université et une population de neuf mille trois cent cinquante habitants , n'a pas le plus petit luminaire pendant la nuit pour éclairer les passants et les empêcher de se heurter contre les murailles. »
Le vieux prêtre me répondit gravement :
c Sachez , mon fils , je dis mon fils , puisque vous m'appelez mon père, sachez que les anciens respectaient la sombre obscurité des nuits, parce qu'ils savaient qu'elle agissait sur le cœur de l'homme en lui inspirant une salutaire hésitation. Il faudrait imitefr leur sagesse. En déchirant ce grand voile, sous prétexte d'amélioration et de progrès , la plupart des villes n'ont éclairé que leur honte. Nous avons déjà la constitution; faites-nous grâce des réverbères 1 La constitution nous a fait voir clairement l'ambition haineuse, la rapacité, la cruauté jalouse de nos hommes d'Étal; les réverbères mettraient à jour le vice brutal de l'homme du peuple et toutes les turpitudes que la nuit couvre de seà ténèbres. »
A cette réponse inouïe, j'eus quelque peine à garder mon sérieux. Pourtant je répliquai sans rire :
c Vos étudiants , mon père, doivent tenir bien moins aux réverbères qu'aux principes constitutionnels, et je suppose qu'à cet égard ils sont de votre opinion.
— Qu'appelez-vous nos étudiants? s'écria le prêtre avec véhémence; sont-ce ces jeunes sacripants à la physionomie rébarbative, et vêtus Dieu sait comment? Ces pendards, mon fils, ne sont pas des étudiants ; le dernier étudiant de notre université est mort dans l'humble soutanelle, cette livrée de la pureté, de l'étude et de la pauvreté; les bandits dont vous parlez sont des ergoteurs, qui se moquent de leurs maîtres , lesquels le leur rendent bien ; les uns ne valent pas mieux que les autres, c'est certain, et tous ensemble concourent efficacement à la désorganisation du monde, i
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En causant ainsi, mon interlocuteur m'avait ramené devant l'auberge du vieux chouan ; il me laissa sur le seuil en me promettant de venir me voir le lendemain.
Nous goûtâmes un doux repos sur les planches de nos lits ; car je ne puis croire , quoique nôtre hôte l'ait affirmé , que la chose placée sur ce bois mal raboté était un matelas. Le reste de l'ameublement répondait, d'ailleurs, à cet excellent lit ; il n'y avait, dans cette grande chambre, qu'une chaise de paille, un gigantesque crucifix et une vieille malle.
Le lendemain , nous eûmes le plaisir de déjeuner à une table fort rapprochée de celle où s'étaient assis quelques étudiants en droit de Laguna : je dois avouer que mon guide de la veille*, le père que je ne revis plus, n'avait été que juste envers eux. Ces pendards, comme il les appelait, avaient été assez téméraires pour ôter leur cape : ils étalaient un costume aussi délabré que les guenilles de" Lazarillo de Termes , et leur conversation était en harmonie avec leur tenue.
A peine fûmes-nous hors de l'hôtel , que les petits mendiants de Laguna nous saluèrent, comme ceux de Santa-Cruz, des cris de : c Dis-'donc , un quartillo 1 » variés sur tous les tons , et avec une persévérance à faire succomber le flegme le plus britannique. Nous eûmes beau nous servir des locutions les moins polies et les plus énergiques de la langue espagnole pour dissiper cette foule de mendiants sans vergogne, ce fut en vain. Il fallut subir toutes les importunités de ce cortège déguenillé.
Nous visitâmes quelques églises de Laguna. On ne peut rien dire, en vérité, de ces édifices, qui n'ont pas plus de caractère qu'une moderne église de village. Notre projet était de voir aussi l'université ; mais nous ne trouvâmes qu'un concierge de fort mauvaise humeur, qui se dispensa de nous montrer le local.
Les environs de Laguna et les terres cultivables qui en dépendent sont peuplés de petites cabanes aux toits inclinés et couvertes de chaume. Ces maisonnettes rappellent tout à fait celles de nos paysans des Alpes et des Pyrénées. Les bestiaux qui paissent dans les champs sont forts et d'une belle apparence; mais tout le paysage est nu , monotone , comme les plaines de la Brie. On ne recueille que du froment sur cette terre, où ne sauraient mûrir les fruits des tropiques.
Nous séjournâmes à Laguna , pour aller visiter Âgua-Ouillen et la Fuente de las Mercedes , qui sont les deux points les plus pittoresques de ses environs. L'un et l'autre sont situés au milieu des bois , sous des dômes d'une verdure dont aucune saison ne saurait flétrir l'étemelle fraîcheur. Les forêts des Canaries n'ont pas la majesté des forêts vierges de l'Amérique, de la Malaisie et de l'Inde. Les essences qui les composent se rapprochent de celles de nos pays par leur port et leur feuillage ; si le convolvulus canctriensis et le convolvulus scoparius , qui se roulent en spirale au sommet des lauriers , des ardisias et des viburnums , comme de grandes lianes, si les frondes ambitieuses des fougères presque arborescentes ne leur donnaient un caractère spécial , on pourrait se croire au fond de nos bois de chênes , de hêtres et de bouleaux. Dans ce pays aimé du soleil, partout où coule un filet d'eau, une végétation abondante pare la terre.. Les arbres aux grandes branches plongent dans le sol rocailleux leurs fortes racines, tandis que les mousses , les fougères , les convolvulus , attaquent les grands blocs de basalte détachés sur le sol et leur font une belle robe de verdure et de fleurs. C'est la partie intermédiaire des montagnes qui est peuplée de lauriers et d'ardisias; les zones plus élevées sont ordinairement envahies par des pins, qui , sauf leur plus grand développement, ressemblent beaucoup au pin d'Alep; plus haut encore , on ne trouve plus que des bruyères et des cistes , qui atteignent jusqu'aux limites où toute végétation arborescente cesse, où le sol ne nourrit plus que des plantes herbacées. Nous avons parcouru ces différentes zones de végétation , et , quel que soit le lieu que nous ayons atteint , nous avons été frappés de l'absence des espèces animales ; nous n'avons rencontré dans ces solitudes que très-peu d'oiseaux et presque pas d'insectes ; il n'y avait guère que quelques papillons butinant sur les fleurs.
Le serin canarien lui-même a presque disparu de sa contrée natale ; ce n'est qu'à de rares intervalles qu'on en voit quelques individus avec leur robe jaune et verte , perchés 9ur le sommet des arbres, où ils font entendre leur ramage naïf, lequel n'a Tien de la précision , de l'éclat de celui de leurs frères d'Europe, ces chanteurs savants et ennuyeux , dont le plumage môme est fort éloigné du type primitif.
Une chose assez bizarre, c!est que presque tous les versants des
parties les plus boisées sont dégarnis de végétation ; en revenant d'Agua-Guillen , nous parcourûmes un de ces versants complètement dépourvu de plantes , et habité par un petit aigle fauve , qui faisait entendre au-dessus de nos têtes son cri rauque et sauvage. Lorsque nous commençâmes à rencontrer de nouveau des terres cultivables , nous trouvâmes les paisibles possesseurs de ces domaines, à moitié sauvages, établis sous des grottes naturelles, leur seul abri. Les mêmes lieux avaient sans doute été, il y a quelques siècles,' le séjour des anciens habitants de ces contrées, des antiques familles de Guanches. Qu'étaient devenus ces légitimes possesseurs de TénérifiFe ? Ils étaient morts en défendant leurs domaines. Les vainqueurs leur ont succédé sans craindre que jamais une autre race conquérante les chasse de cette patrie usurpée.
De retour à Laguna , nous allâmes visiter ce qu'on appelle trop fastueusement le Musée. Nous n'y trouvâmes qu*une réunion de coquilles brisées, d'oiseaux écloppés, et deux momies de Guanches qui ne valaient certainement pas celles qui font partie de la collection de la Faculté de médecine de Montpellier, lesquelles ont probablement été données à cet établissement par le savant Broussonnet, qui fut consul de France dans ces parages. Nous aurons occasion de revenir sur cette singulière coutume d'embaumement, qui prouve que ceux qui le pratiquaient avaient déjà atteint une civilisation très-avancée.
Nous partîmes de Laguna pour aller au Puerto de Orotava , à cinq heures du matin , par une belle matinée un peu froide. Assis commodément sur des montures que précèdent nos guides, lesquels, suivant l'usage du pays, chantent en mauvais vers espagnols l'éloge de leurs maîtres du moment , nous parcourons du regard les pics culminants qui nous entourent, et que la foi géologique énumère aujourd'hui sous le nom pittoresque de cônes de sotdèvement. Gomme un géant au milieu d'un peuple de nains, le grand cratère de Teyde cachait sa tête auguste dans un nuage transparent ; cette légère vapeur ressemblait au voile du sanctuaire qui couvre la face d'un dieu et permet de le deviner à travers son enveloppe de gaz, mais non de le contempler dans toute sa grandeur.
Le chemin qui conduit de Laguna à Orptava est une ravissante promenade; on traverse des campagnes parfaitement cultivées,
des bois silencieux et profonds, des côtes arides, terminées par des sommets circulaires, que notre orthodoxie géologique nous force à considérer comme d'anciens cratères. On rencontre le long des sentiers quelques femmes canariennes , avec leurs chapeaux d'homme , et quelques hommes drapés dans les grandes couvertures blanches qui leur servent de vêtement pendant le jour et de lit pendant la nuit ; à de longs intervalles, quelques bandes de mulets chargés de marchandises, quelque chamelier encourageant de la voix son paisible compagnon , qui marche le cou tendu et Tœil au ffuet.
Les chameaux ont été introduits aux Canaries , peu de temps après la conquête, par un gentilhomme français , M. de Bethencourt ; depuis lors, ils ont parfaitement prospéré, etrendent d'importants services dans ce payis privé de prairies grasses et productives'.
Peu de temps après notre départ de Laguna , nous prîmes un sentier à notre gauche, et nous nous enfonçâmes dans des bois épais, qui nous conduisirent à Agua-Garcia, jolie source qui coule sous la protection des lauriers séculaires qui abritent son onde limpide. L'eau argentée court sur une mousse épaisse, à travers les troncs d'arbres renversés, les frondes flexibles des fougères, les branches inclinées desilex, et va porter enfin un peu de fraîcheur et de fécondité dans les jardins d'un petit village situé à l'extrémité du bois.
J'entrai dans une maison, la plus apparente de cette bourgade : c'était un pauvre logis, couvert de chaume. La famille était attablée autour d'un grand plat de lupin bouilli, qui lui servait de pain ; des oignons crus accompagnaient ce fade alinlent ; pourtant ce frugal ordinaire suffisait à l'appétit de ces bonnes gens. Les hommes avaient l'apparence d'une santé robuste ; les femmes étaient fortes et fraîches.
En quittant les bois d' Agua-Garcia , le chemin descend sans cesse et tourne la montagne pour pénétrer dans la vallée d'Orotava. L'entrée de cette vallée produit sur le voyageur une surprise des plus vives ; il quitte à peine un bois touffu , des rochers grisâtres et nus, des champs de blé, une nature agreste et sauvage, lorsque, à deux pas, au détour d'un rocher, sa vue embrasse tout à coup un amphithéâtre immense, sur lequel sont étages des bourgs, des hameaux, des villages, deux villes, des jardins d'o-
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rangers et de citronniers, des champs de vignes, des bois de pins, et , pour horizon à ce tableau , la mer et le volcan ! Il est impossible de ne pas s'arrêter étonné devant toute cette richesse dans un si petit espace, de ne pas envier ceux qui vivent dans cet Éden. Nous descendîmes cette côte, les yeux fixés sur le panorama magnifique qui renferme^Orotava , El Puerto, les deux Realejos, Realejo-AUo et Realejo-Bajo, deux jumeaux qui se sourient à travers le feuillage d'oranger qui les couvre. Le pic immobile, sombre et toujours couronné de nuages, la mer clapotante, mais non agitée, forment le cadre de cet immense tableau, dont aucune parole ne saurait rendre la grâce et la majesté.
A peu de distance de la ville del Puerto , nous nous arrêtâmes au jardin d'acclimatement. Cet établissement , qu'avait dirigé le savant historien des Canaries, M. Berthelot, est tombé aujourd'hui dans des mains indignes. Mais , tel qu'il est , il montre le parti qu'on pourrait tirer de sa position, en en faisant l'entrepôt des richesses végétales du monde entier. Alors ce lieu pourrait devenir un jour le rendez-^ous de l'habitant des tropiques et de l'habitant du Nord, venant contempler, dans une égale admiration , les productions qui leur sont mutuellement inconnues. Sous ce ciel favorisé, et dans ce petit espace, le cafier d'Arabie, la banane de l'Inde, le cacaotier américain, le cannellier de Ceylan, le poirier, le pommier, la vigne, le pêcher, fils de nos climats, vivent de compagnie , sans que rien entrave leur développement , sans qu'ils aient à supporter des excès de température incompatibles avec leur nature. Que résulterait-il, après un certain nombre de siècles, de cette culture en commun de presque tontes les espèces végétales de notre planète ?
Puerto de Orotava compte environ quatre mille habitants. C'est une petite ville propre et jolie, ornée d'une place qu'ombragent de beaux arbres. Ce séjour me parut, sous tous les rapports, préférable à celui de Santa-Cruz. Cependant tout le commerce est concentré dans cette dernière ville, et il est probable qu'il ne se déplacera pas. Les navigateurs recherchent moins les sites pittoresques, les beaux paysages que les ports bien abrités, et je crois que la rade de Santa-Cruz est beaucoup plus sûre que celle del Puerto. L'aspect de la ville est très-animé, la rade est peuplée de barques de pêcheurs, et, sous les arbres de la promenade, les 193 h
iS DE FRANCE EN CHINE.
marchandes de fruits et de poisson offrent, avec un sourire égrillard , leurs denrées aux acheteurs.
Le lendemain, nous montâmes à cheval dans la matinée pour parcourir cette vallée, que nous n'avions qu'entrevue la veille, et que nous voulions connaître dans ses détails. Un des personnages les plus considérables de l'île, M. le marquis de CoUogan, qui s'était mis à la disposition de M. l'ambassadeur, nous accompagna dans cette excursion» Cette promenade dura toute la journée et nous donna une idée suffisante de la magnifique vallée d'Orotava. Nous visitâmes les diverses propriétés de M. de Collogan, la Rambla et les deux Realejos.
Toute la culture de la partie haute de la vallée consiste en vignes, qui croissent admirablement dans le sol volcanique, et dont les produits sont fort considérables ; c'est même aujourd'hui la plus grande ressource de ce district , qui exporte partout ses vins alcoolisés sous le nom de madère ou de sherry. A différentes reprises, les éruptions du volcan ont partiellement dévasté la contrée et couvert le sol cultivable d'une lave légère; on attend, dans ce cas, que le refroidissement de cette couche minérale se soit opéré ; on la brise alors, et on remet en culture le sol qui. avait été superficiellement solidifié.
En parcourant ces campagnes volcaniques , je prends une idée de la formation des barrancos^ espèces de ravins aux rives escarpées et taillées à pic, qui sillonnent toutes les Canaries, comme des rayons perpendiculaires à un axe. Je restai convaincu , après les avoir examinés , que ces espaces n'ont pas été creusés par l'effet des eaux , comme le lit des torrents , mais qu'ils sont dus à un retrait de la matière en fusion , retrait qui s'est opéré par le refroidissement.
Tous les villages disséminés dans cette vallée se ressemblent ; chaque maison est entourée d'un verger de bananiers et d'orangers , à l'abri desquels croissent la patate , l'igname et la plupart des autres plantes tropicales. Ces possessions sont arrosées par de petites sources, qui s'écoulent, pour ainsi dire , goutte à goutte sur le sol , dont elles entretiennent la fraîche végétation.
A Realejo-Alto , je voulus acheter des oranges; on me conduisit dans un petit jardin clos de murs. Ce n'était pas le terrible dragon du jardin des Hespérides qui en gardait l'entrée, mais
une belle fille à Toeil noir , à la taille fine et cambrée. Elle me conduisit sous les ombrages odorants , abaissa les branches flexibles de Tarbre aux pommes d'or, et me tendit ces beaux fruits en babillant comme un oiseau. C'était une de ces créatures naïves et charmantes , comme Dieu en fait naître quelquefois dans les nombreux paradis qu'il a disséminés sur cette terre. Elle me fit part ingénument de sa situation de fortune et de ses sentiments. Sa mère, -en mourant, lui avait légué ce verger; c'était toute sa dot , mais ce petit domaine suffisait à ses besoins. Elle n'avait pas d'amigo, mais elle voulait un bon mari pour partager cette humble fortune, suffisante para los dos, disait-elle. En écoutant cette belle jeune fille , en songeant combien les besoins sont bornés dans ce pays, où un coin de terre fournit à toutes les nécessités de la vie, je me surpris à voir dans quelques arpents de terre et cet œil noir la réalisation de tous les désirs et le terme d'une heureuse et paisible existence.
La ville d'Orotava est située à peu de distance des Realejos. Sa population est de huit à neuf mille âmes; elle est la seconde vilh^ de l'île. Elle est habitée par quelques familles qui ont conservé les traditions aristocratiques, les vieilles mœurs espagnoles, mais non les habitudes magnifiques de l'ancienne noblesse. Leur pauvreté égale presque l'antiquité de leur origine , et elles vivent retirées au fond de leurs belles maisons, dans lesquelles, de mémoire d'homme, aucuii voyageur, aucun étranger, n'a été admis.
J'ai vu de loin une église monumentale , assise sur une émioence , et quelques constructions qui semblent appartenir à une époque plus prospère. La villa Franchi , située près d'Orotava , est un endroit connu de tous les botanistes , à cause du phénomène végétal que renferme son jardin. Ce phénomène est un dragonnier qui était déjà en grande vénération dans l'île lorsque les Espagnols en firent la conquête, il y a plus de trois cents ans. Les Guanches le regardaient comme un arbre sacré , à cause de son antiquité. Le stipe de ce magnifique végétal avait, en 1843, quand je le mesurai, quatorze mètres quatre-vingts centimètres de circonférence, à un mètre au-dessus de terre; encore avaitil perdu dans un ouragan le tiers.de sa rotondité. Par des calculs fort ingénieux et du reste fort probables , les botanistes font remonter à plus de quatre mille ans l'époque de sa naissance.
Lorsque nous Tavons vu , le célèbre vieillard était dans le plus bel état de vitalité, et ne donnait aucune inquiétude sur son existence; il étendait majestueusement ses rameaux sur les arbres qui croissaient aux alentours , et abandonnait aux vents les petites fleurs blanches qui tombaient de son front vénérable comme une poussière odorante. Le géant végétal est là debout , au pied du pic deTeyde, cet autre géant qui recèle du feu dans "Son sein, comme pour porter, au nom de la nature organique, un défi de longévité à la nature inanimée. Qui sait depuis quel temps a commencé cette lutte et lequel des deux doit céder, de la pierre ou de l'arbre? Peut-être sont-ils nés le même jour ; l'un sortant de l'eau , poussé par une invincible force , à travers des commotions terribles , et l'autre , faible graine emportée par le vent , venant tomber sur ce sol nouveau. Qui pourrait dire, devant cette terre qui tremble, si leurs destinées ne sont pas fatalement liées et si la même catastrophe ne doit pas les faire disparaître, le sommet gigantesque s'abtmant sur lui-môme et la mer reprenant possession de son domaine?
La villa Franchi appartient aujouf d'hui à M. le marquis de Collogan , notre aimable guide. C'est un but de promenade visité par tous les voyageurs qui pénètrent dans l'tle. Indépendamment du célèbre dragonnier, ces beaux jardins renferment beaucoup de végétaux précieux , et , à cette première étape tropicale , on est pressé de voir tout ce qui a rapport aux productions du pays que l'on va parcourir. L'habitation qui domine la vallée est un séjour délicieux , bâti sur le modèle de nos anciens manoirs seigneuriaux. On découvre du haut de la terrasse un ravissant paysage, de profondes masses de verdure, au-dessus desquelles flotte le vert panache des dattiers ; d'agrestes sentiers , bordés d'aloès dont la hampe dépasse la cime des arbres , et , par delà , l'Océan qui miroite sous un ciel toujours pur.
Le soleil était à son déclin lorsque nous descendîmes de la villa à Puerto : avant de rentrer dans cette ville, nous nous arrêtâmes au bord de la mer, dans une ravissante maison de campagne habitée par un Anglais. Sa femme , très-jeune et très-belle ,* faisait l'éducation de deux petits enfants blonds et roses comme des chérubins ; le mari n'avait d'autre spécialité apparente que de faire des ascensions au pic; c'était sa manie. Depuis six ans
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qu'il habitait Orotava, il avait été le compagnon de tous les étrangers qui avaient gravi Tâpre sommet. En apprenant que plusieurs personnes.de la légation avaient tenté sans lui cette escalade , il nous dit laconiquement : c Je gravirai le pic dans trois jours.... » Et il a tenu parole.
Nous avons trouvé des Anglais dès notre première étape, et, depuis lors , nous les avons rencontrés partout où il y a un bifteck à manger, en présence d'un beau site, dans une douce température. Xa race anglaise est la seule aujourd'hui qui , grâce à sa richesse , jouisse de tous les biens disséminés sur la terre ; elle est vraiment en possession du globe , et il n'est aucune partie connue de ce vaste univers qui ne concoure à assurer les jouissances de quelque enfant de la brumeuse Angleterre. Comment se fait-il que le peuple artiste par excellence , celui qui est le plus apte à apprécier les merveilles de la création, qui sait le mieux s'identifier avec le génie des peuples divers , se résigne à se confiner chez lui , et ne dispute point à ses jalouK voisins la possession d'un bonheur que Dieu a créé pour l'espèce entière , et non pas -pour la satisfaction d'un seul peuple?
A notre retour à Santa-Cruz , nous fûmes témoins d'une grande manifestation politique. Les autorités canariennes avaient reçu la notification officielle de la majorité de la reine Isabelle, et le chef politique annonça au peuple et aux troupes le joyeux avènement de la jeune souveraine. Cette proclamation se fit avec la solennité mesquine qui caractérise les manifestations politiques de notre temps et les révolutions écloses sous l'inspiration des doctrines philosophiques du siècle dernier.
Le dimanche , à midi , le peuple et les troupes , rassemblés sur la place de la Constitution , en face du palais du gouverneur , attendaient avec indifférence les communications officielles annoncées dès le matin; le corps des hauts fonctionnaires, répandu dans les vastes appartements du palais, stationnait par groupes devant les fenêtres qui s'ouvraient sur le lieu du rassemblement. A la voix d'un huissier, on fit silence dans la foule, et un monsieur en habit noir, en cravate blanche, ne portant aucun insigne qui annonçât la dignité dont il était revêtu, se présenta sur le balcon du palais pour haranguer la population. Il raconta laconiquement les événements qui avaient amené l'expulsion d'Espar-
tero de la Péninsule et Témancipation de la jeune reine par les cortès ; en terminant sa rapide improvisation, U chercha à émouvoir ses auditeurs par quelques phrases boursouflées. Mais à peine quelques veix, parmi le peuple, s'unirent-elles à la voix des fonctionnaires pour répéter les cris de c Viva la reina! vive la constitution 1 » qui clôturèrent le discours officiel.
On sentait que ce peuple, drapé de vêtements bizarres, couvert de haillons pittoresques, et spectateur à peu près indifférent de ce petit acte politique, était en arrière d'un siècle avec les messieurs emprisonnés dans des habits noirs étriqués , des pantalons collants et des gants' jaunes, qui se disaient les chefs de cette foule déguenillée.
Lorsqu'on eut joué cette première scène sur la place de la Constitution, les autorités reçurent le serment de fidélité des troupes et de la garde nationale. La garde nationale se composait, à Santa- Cruz, de deux ou trois cents propriétaires, marchands, etc., convenablement équipés , et portant aussi militairement que nos soldats citoyens le mousquet et le sabre, et d'une centaine de honteux bizets. Dans ce pays, le tiers état n'a pas encore fait son éducation militaire, et, bien qu'en définitive ce soit lui qui profite des avantages du nouvel ordre de choses établi en Espagne, on pourrait constater qu'il y avait peu d'élan, peu d'enthousiasme, dans cette partie de la population; la majorité paraissait satisfaite d'un résultat qui devait assurer la tranquillité de la Péninsule, ce qui s'est réalisé; mais elle ne témoignait pas son contentement par ces manifestations exagérées dont les Espagnols ont l'habitude.
Nous vîmes défiler devant nous les deux mille hommes qui composent la petite armée canarienne ; ces soldats au visage basané, à la taille grêle et' élancée, avaient bonne façon sous leur frac vert , bordé de lisérés jaunes. Tous portaient le pantalon de toile blanche ; et ceci se passait le 34 décembre. Cette circonstance, insignifiante en elle-même, nous fit songer à la différence de physionomie que présentaient, au même moment , notre grande capitale et cette petite ville des tles Canaries.
A Paris, l'atmosphère, privée de soleil, était froide et brumeuse; les arbres des boulevards portaient des glaçons sur leurs branches noires et grêles ; les rues étaient envahies par une foule frileuse et affairée ; les voitures roulaient en grinçant sur un pavé
coQvert de givrç; les femmes voilaient, sous les plis amoncelés de leurs lourds ^étemeçts, l'élégance de leurs formes et la grâce de leurs contours ; tout enfin était empreint de tristesse et semblait participer au deuil de la nature, à cet état d'engourdissement et d'insensibilité qui est presque la mort I Â Santa-Gruz, au contraire, le soleil, étincelant dans un ciel sans nuages, reflétait ses rayons sur la mer azurée et immobile. Une foule bizarrement drapée dans de légers tissus parcourait lentement les rues , abandonnant au vent, d'une lèvre distraite, la fumée d'une cigarette odorante. Dans cet air tiède, chacun avait le libre exercice de ses mouvements ; on ne ressentait pas ces contractions douloureuses que font éprouver nos rudes hivers. Sur les murs en ruine de quelques jardins renfermés dans l'intérieur de la ville , on voyait de grands aloès confondre leurs lances aiguës avec le feuillage vert et les fruits jaunes de l'oranger; et, du centre de ces longues piques aux reflets métalliques, s'élançaient des hampes gigantesques couronnées de fruits arrondis, semblables aux grelots immobiles d'un pavillon chinois.
L'influence de ce milieu doux et tiède, la vue de celte populay lion heureuse dans son dénûment, l'aspect de ces plantes tropicales parées de fruits et de fleurs , entraînèrent ma pensée dans une suite de réflexions ; je m'étonnai que, dans ces pays, où la vie est naturellement nonchalante et sensuelle, tant elle est facile, les idées politiques pussent avoir le moindre retentissement. Il me semblait alors que les habitants de ces pays privilégiés, où le travail est un jeu, étaient destinés à vivre par les aflections, par le cœur, plus que par l'intelligence, et que ces luttes de l'ambition n'étaient permises que dans les âpres régions où le travail est une souffrance et où le pauvre éprouve des besoins qu'il ne peut satisfaire !
Malheureusement la réalité donnait un démenti à ce raisonnement; car, bien qu'il y eût peu d'enthousiasme dans la partie de la population qui s'intél*essait au mouvement politique, elle était fort préoccupée des derniers événements. Cette- préoccupation était d'ailleurs fort naturelle ; chacun se demandait si le changement survenu dans le personnel du gouvernement amènerait la révocation d'une mesure de l'administration espartériste qui ne tendait à rien moins qu'à ruiner presque totalement les grands et
petits propriétaires des Canaries. Par suite d'un usage que des idées catholiques exagérées avaient jadis établi dans ce pays, les mourants avaient la coutume de laisser au clergé une certaine somme pour célébrer des messes à leur intention. Ces sommes étaient ordinairement exorbitantes, eu égard à la fortune des testateurs. Ceux-ci, mettant en doute la fidélité de leurs héritiers à remplir leurs intentions , en assuraient l'exécution en indiquant les propriétés qui répondaient de leurs legs pieux. Les gens bien avisés ne manquaient pas, à la mort de leurs proches, de prendre des arrangements avec Tautorité ecclésiastique, d'ailleurs fort accommodante, pour se libérer de leurs dettes; mais la prévoyance n'est pas une vertu populaire, et beaucoup se c-ontentaient de payer une partie du legs, comptant sur la tolérance et le désintéressement de leurs créanciers. Le clergé canarien n'avait jamais réclamé l'excédant des sommes qui lui étaient dues; l'usage avait fait loi, et la part acquittée au décès d'un mourant était acceptée comme l'intégralité de la somme léguée; mais le gouvernement révolutionnaire, s'étant emparé des biens du clergé, revenait sur ces dettes , et voulait exiger, non^seulement la totalité des sommes dues, mais encore les intérêts accumulés de ces sommes. Triste retour des choses d'ici--bas ! Beaucoup de braves Canariens avaient secondé le mouvement révolutionnaire , dans la prévision que tôt ou tard les exigences de leurs bienveillants créanciers pourraient se réveiller, et , en voulant se soustraire à cette crainte permanente, quoique peu fondée, par le fait de leur révolte, ils s'étaient jetés entre les mains d'un pouvoir pressé par le besoin d'argent, qui les spoliait brutalement.
Cette circonstance explique l'anxiété d'une partie de la population en présence des derniers événements , la satisfaction qu'elle en ressentait et la haine profonde qu'elle portait au régent , lequel comptait certainement alors autant d'ennemis qu'il y avait d'habitants à Santa-Cruz.
Ténériffe , comme toutes les autres îles canariennes , est aujourd'hui dans un état précaire. Depuis quelques années, les navigateurs abandonnent ces bords jadis si fréquentés et vont se pourvoir ailleurs des produits de même nature que ceux qu'on y récolte. Les vins alcooliques de l'archipel sont exportés avec peine ; les soudes que l'on retire de l'incinération des plantes qui croissent
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le long des côtes , et les potasses que Ton obtient en brûlant les arbres des forêts de Tintérieur, se vendeat à vil prix.
Les grandes coulées volcaniques de ces ties sont presque entièrement couvertes d'une croûte lichénoïde qui forme sur le fond noir du rocher des herborisations jaunes et blanches. Ces concrétions microscopiques, qui rongent la pierre aride et nue sur laquelle elles se développent , sont devenues entre les mains des industriels une précieuse substance tinctoriale. Dans les premiers temps de la Restauration, les Anglais et les Français venaient à Ténériffe se pourvoir de ces lichens lithophages, qu'ils achetaient à haut prix ; mais aujourd'hui l'Angleterre retire l'orseille de la côte d' Angole , et l'on a constaté en France que presque tous les rodiers des Alpes , des Pyrénées et des Cévennes étaient attaqués par ce premier agent de la nature organisée.
n serait difficile de déterminer l'époque à laquelle remonte l'emploi de c«s cryptogames comme substance colorante. Probabloment leur propriété tinctoriale a été connue de l'antiquité. C'est peut-être avec ces lichens qu'on préparait aux Canaries , du temps du roi Juba, cette pourpre de Gétulie presque aussi estimée à Rome que celle de Tyr, et c'est à leur abondance sur les -immenses rochers qui hérissent ce petit groupe d'tles qu'est dû le nom de Pur" purarix , sous lequel plusieurs d'entre elles étaient désignées. Ce qui donnerait quelque vraisemblance à cette opinion un peu hasardée , c'est que les mollusques tinctoriaux sont moins communs dans ces parages que sur les côtes où les Romains allaient chercher les éclatants tissus dont ils aimaient à se parer ; il est donc probable qu'on opérait dans les ateliers des îles Purpurariœ avec un autre agent que celui employé à Sidon et à Tyr.
Lorsqu'on s'est aperçu que définitivement la récolte des lichens ne rapportait plus rien , les propriétaires canariens ont tenté de substituer à ce produit indigène un produit exotique ; et, pensant remplacer ce qu'ils avaient perdu , ils ont fait venir la cochenille.
Malheureusement l'industrie humaine, quelles qup soient son activité et sa persévérance, ne saurait égaler la puissante fécondité de la nat^^re. L'industrie , malgré ses efforts pour créer une nouyelle source de richesses, n'obtient encore que des récoltes sans importance , qui ne présentent c[u'un chiffre insignifiant dans le revenu des tles , tandis que la nature , en couvrant les rochers
d*une végétation microscopique, les avait libéralement dotées d'un produit d'une grande valeur.
L'état de gène , de dénûment dans lequel végète aujourd'hui la population canarienne, lui inspire parfois des sentiments peu philanthropiques. J'ai souvent entendu des hommes, dans une position élevée, exprimer le regret que le temps de nos grandes luttes avec les puissances européennes fût si loin de nous et que ces guerres sanglantes ne pussent recdmmencer désormais. Alors les Canaries étaient des espèces de ports francs, où relâchaient les flottes et les corsaires des nations belligérantes; les équipages de ces navires , tous composés de gens dissolus et bien piayés , jetaient l'argent à pleines mains pendant leur séjour dans les tles, et ce beau pays était journellement le théâtre de réjouissances que l'imagination des matelots peut seule inventer. Les belles Canariennes et les vins brûlants de ce sol volcanique étaient surtout fêtés dans des orgies auxquelles l'appareillage des navires en relâche pouvait seul mettre un terme. Qu'est- il resté cependant de ces jours de prospérité éphémère , que les Canariens regrettent si vivement ? rien que l'avilissement et la misère. Quelques spéculateurs avides ont pu , il est vrai , réaliser des gains considérables, ce qui n'a rien ajouté à la fortune publique; mais les hommes du peuple ont contracté les habitudes les plus immorales et les plus honteuses 1 Ils n obtenaient quelque argent de la dissipation proverbiale des marins qu'en fermant les yeux sur la conduite de leurs femmes et de leurs filles. Cette époque a engendré une corruption générale chez les classes pauvres. Les femmes, que la misère dégrade de plus en plus, dédaignent le travail et font ouvertement ressource des caprices qu'elles inspirent. Quand elles sont vieilles et laides , elles mendient. Aussi n'est-il aucune jeune fille parmi les classes inférieures qui ne sache de très-bonne heure que la beauté est un bien précieux , que ce bien constitue sa seule richesse, et qu'il faut en tirer tout le parti possible. Mais c est la mendicité surtout qui est la plaie et le fléau des Canaries ; je crois pouvoir affirmer sans exagération que les deux tiers de la population demandent l'aumône. ^
Un soir que j'étais sorti de Santa-Cruz par les rues hautes de la ville, je m'engageai dans un des étroits sentiers qui serpentent le long jde la route accidentée de Laguna. Le soleil disparaissait à
rhorizon et teignait de pourpre la grande Canarie , qui semblait flotter comme une nef dorée sur la mer d'un bleu sombre. Pas un souffle d'air ne faisait vaciller les herbes sèches du chemin ; Teuphorbe canarienne, dont les tiges contournées, disposées circulairement sur un pied unique, forment comme un vaste candélabre ; les cactus aux raquettes armées de pointes, les dracaenas hérissés de feuilles tranchantes , aiguës , étaient muets et immobiles. Les orangers même, dont le feuillage sonore s'éveille à la plus légère brise, couvraient silencieusement le toit de quelques misérables cabanes disséminées au milieu des rochers. Aucun oiseau ne chantait ; aucun insecte ne criait sous l'herbe ; à peine entendait-on, à de longs intervalles, frissonner les ailes de gaze de quelque libellule, bruire quelque bombyx au vol pesant ; car par vingt degrés de chaleur nous étions en hiver ; les insectes étaient encore rares, et, malgré l'extrême douceur de la température, bien peu s'aventuraient à bourdonner aux dernières clartés du jour.
Tout à coup, au détour d'un sentier, j'entendis les voix confuses d'une dizaine de femmes qui revenaient de la ville, causant et caquetant comme des oiseaux jaseurs. Elles marchaient à la file l'une de l'autre. La plupart portaient sur leur tête des vases ou des corbeilles , dont elles régularisaient les mouvements oscillatoires avec la main. Je me rangeai sur le bord du sentier pour laisser défiler cette petite caravane , et fis un appel à ma mémoire pour répondre le plus gracieusement possible , dans une langue que j'épelais à peine, au salut amical que je m'attendais à recevoir de chacune de ces femmes. Quel ne fut pas mon désappointement lorsque j'entendis chacune d'elles, en passant devant moi, m'adresser, de sa voix fraîche et argentine, la monotone requête des petits mendiants de la ville : c Dis donc, un quariillo, senorl » Le dégoût que m'inspirèrent ces basses habitudes de mendicité me fit détourner la tète pour laisser passer, sans leur donner un regard, ces quêteuses éhontées ; mais la dernière mit dans sa demande une telle insistance , qu'involontairement je levai les yeux sur elle. Je fus frappé de l'élégance de sa taille et de la beauté de ses traits. C'était une grande fille, plus élancée que ne le sont généralement les Canariennes , au teint très-légèrement bronzé, aux yeux noirs et brillants. Elle portait sa mantille de calicot, d'une propreté irréprochable, drapée avec une certaine noblesse ;
son front haut annonçait l'intelligence; son nez légèrement arqué et ses lèvres minces , une certaine résolution.
Au lieu de continuer son chemin, comme ses compagnes, après m'avoir adressé l'inévitable formule, elle s'était arrêtée devant moi et me considérait avec une expression presque moqueuse. Un peu piqué de cette hardiesse, je lui dis avec aigreur :
« Êtes-vous donc une bohémienne, pour demander un quartillo au premier passant que vous rencontrez sur votre chemin ?
— Je ne suis pas une bohémienne, me répondit-elle de sa voix la plus douce ; je vous ai demandé un quartillo dont je n'ai que faire.
— Si c'est une manière d'entrer en conversation, dis-je en soudant, elle est fort originale , et je ne demande pas mieux que de causer avec vous.
— Ohl mais moi, senor, il ne me plaît pas de m'entretenir avec vous chemin faisant. La soirée est fraîche ; la lune est déjà sur l'horizon ; venez avec moi, ma maison n'est pas trop loin d'ici; tous ceux qui l'habitent vous accueilleront avec plaisir. »
A cette proposition inattendue, j'hésitai un moment, je l'avoue ; puis , pressé par la curiosité , je suivis à tout hasard la jeune fille.
Depuis que j'avais rencontré ces jeunes femmes, le paysage avait entièrement changé d'aspect ; le soleil éteignait ses dernières clartés dans les profondeurs de l'Océan ; la lune s'était levée sur nos tètes et nageait mollement dans un fluide bleu, sablé de points d'or. A la pâle lueur de ses rayons , les grands rochers volcaniques détachés de leur base, gisant çà et là sur une terre jaune et nue, ressemblaient aux ruines éparses d'une forteresse démantelée, et les plantes sans feuilles qui sortaient de leurs fissures avaient Taspect de polypiers hors de l'eau, étendant dans l'air leurs bras pétrifiés.
La jeune fille marchait d'un pied léger, drapée dans son long vêtement blanc ; on eût dit une de ces mystérieuses apparitions à qui les traditions populaires font habiter les vieux manoirs et les villes que le temps a détruits. Nous côtoyâmes le flanc de la montagne par un sentier tout bordé de petites labiées odorantes, pour nous rendre à la den\eure de ma jolie conductrice. C'était une maisonnette située au pied d'un coteau stérile ; elle était do-
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minée par un terrain en talus sur lequel croissaient quelques plants sannenteux, dont les élégants festons formaient une corniche de feuilles vertes en serpentant le long du toit.
Ce pauvre réduit, dont le faîte ne s'élevait qu'à quelques pieds de terre, était fermé par une porte disjointe , à travers les ais de laquelle on apercevait de la lumière. Je regardai avant d'entrer 1 la première pièce , qui servait de salle à manger, avait pour tout ameublement deux bancs de bois et une table longue et étroite, autour de laquelle étaient assis plusieurs hommes et plusieurs femmes. La table, sans nappe ni assiettes, offrait les restes d'un repas d'anachorète : des écorces d'orange, des épluchures de pa* tates, et dans le fond d'un plat de terre une bouillie jauuàtre, composée probablement avec la farine de maïs ou de lupin. Un flacon d'un de ces vins délicieux que l'île produit en abondance circulait escorté d'un verre unique qui servait aux libations de cette nombreuse famille. Tous ces gens-là parlaient d'un ton animé } les hommes me parurent sous l'impression d'une préoccupation fâcheuse ; leurs paroles étaient brèves , presque accentuées par la violence ; mais il me fut itnpossible d'en suivre le sens. Ces grands coquins, noirs plutôt que bruns, avaient les traits cachés par une barbe inculte et hérissée ; on ne voyait briller que leurs yeux ardents sous leurs sourcils épais , dont l'arc régulier disparaissait sous les bords déchiquetés d'un chapeau de palmier.
Lorsque j'entrai, ils ne répondirent pas à mon salut et restèrent, immobiles, sans même jeter les yeux sur moi. Après quelques instants, ils se levèrent simultanément; ils décrochèrent leurs grandes couvertures blanches pendues au mur de la chambre , se drapèrent majestueusement dans ce manteau primitif et sortirent à pas lents sans tourner la tète de mon côté, sans m'adresser un mot , sans proférer une parole.
Je demandai où allaient ces nobles seigneurs ; on me répondit qu'ils allaient se coucher. La chose me parut peu naturelle ; pourtant je leur souhaitai du fond de l'âme un profond sommeil. J'avoue que j'aurais été médiocrement charmé qu'ils fussent allés faire la veillée un peu plus loin , dans le sentier désert par lequel je devais passer pour retourner à la ville.
Je restai seul avec sept femmes , qui toutes , ma conductrice exceptée, étaient vieilles ou laides. C'était une réunion de figures
noires et ridées, à faire reculer le diable. Dès que ces dames se virent délivrées de leurs maris, elles se rapprochèrent les unes des autres et se mirent à jaser toutes à la fois, en adressant cent questions à la jeune fille
Lorsque leur curiosité fut satisfaite, elles s'adressèrent à moi et me firent une foule de compliments.
Pendant qu'on m'adressait ces beaux discours, j'examinai attentivement cette belle fille. Elle était debout devant moi, les bras croisés sur sa poitrine , semblable à une noble statue grecque, chastement drapée dans une étoffe moelleuse tombant en plis onduleux. Elle me parut en ce moment parfaitement belle; le repos qu'elle avait pris depuis notre arrivée avait fait disparaître l'animation exagérée de son teint; son visage ne conservait qu'une rougeur légère, qui se fondait insensiblement dans la blancheur mate de sa peau. Elle s'assit à mes côtés , et bientôt , au milieu de la conversation générale , commença entre nous un aparté fort intéressant. Par malheur, il nous aurait fallu un dictionnaire pour expliquer les jolies choses que nous nous disions mutuellement; les compliments que je lui adressais dans mon mauvais espagnol la faisaient rire , et elle y répondait avec une volubilité qui ne permettait pas toujours de la comprendre. Elle m'apprit qu'elle se nommait Ignacia , et que toutes ces femmes , affreusement laides, qui faisaient la veillée avec nous, étaient ses sœurs ou ses cousines : la chose me parut singulière; je ne pouvais concevoir que cette belle fleur fût sortie de la môme tige que les horribles chardons qui l'entouraient. Le babil et les grâces coquettes de la belle Ignacia me captivaient assez pour me faire oublier qu'il était tard déjà et que je devais retourner à la ville par un chemin désert ; je posai mon chapeau et me décidai bravement à passer la soirée en cette bizarre compagnie.
La belle Ignacia s'aperçut bientôt que le caquetage de ses compagnes me semblait fort emiuyeux. Elle se leva et m'emmena dans la pièce qui faisait suite à la petite salle où nous étions. C'était une chambre fort dégarnie de meubles et éclairée par un lumignon qui brûlait pieusement devant une image de la madone collée contre le mur, laquelle me rappela les affreuses gravures enluminées dont les paysans provençaux tapissent leurs maisons. Deux lits , cachés sous des rideaux de couleur sombre , étaiont
placés ^ans les angles , en face de Tunique fenêtre , fermée par un léger treillage de cannes. La lumière vacillante de la petite lampe projetait des ombres mobiles sur les lambris, et j'entendais, au-dessus de la toiture, un frôlement semblable au vol pesant de quelque oiseau nocturne. L'aspect de cette chambre était triste, presque lugubre, et je me rappelai involontairement les quatre grands coquins qui s'en étaient allés sans me saluer. Comme il n'y avait aucune espèce de siège, je dus renoncer à m'asseoir, et, m'accoudant à la fenêtre, je tâchai de renouer la conversation.
Les plantes grimpantes qui descendaient du toit avaient introduit leurs rameaux flexibles dans les mailles du treillage; rivé par leurs brindilles , il était devenu immobile et ne laissait passer que quelques rayons incertains de l'astre suspendu dans l'espace.
Ces douces clartés tombaient sur le beau visage d'Ignacia et lui donnaient la blancheur du marbre. Elle ressemblait vraiment aune magnifique statue; et, dans mon enthousiasme , je tâchai de lui faire comprendre qu'elle me semblait aussi belle que les divinités adorées jiidis par les païens. Mais une brusque interruption me coupa la parole , et je m'arrêtai court , en entendant une voix cassée crier du fond de la chambre : . c Mes enfants , mes beaux enfants , n'oubliez pas ceux qui souffrent! Por Dtos, senor, un quartilloî
— Qu'est-ce que cela? m'écriai-je tout surpris.
— Ne faites pas attention, c'est ma grand'mère qui s'éveille, * me répondit Ignacia en me montrant quelque chose qui s'agitait dans un des deux lits de l'appartement.
Je m'approchai , et j'aperçus, blottie sous les couvertures, une vieille femme passée à l'état de momie. C'était un corps noir et desséché, contourné sur lui-môme comme un chien endormi; à mon approche , cette masse osseuse se souleva et se montra ; des cheveux rares et blancs tombaient en désordre sur son front et couvraient à moitié sa figure. II était d'ailleurs impossible de reconnaître des traits Humains sous cette peau ridée. C'était, dans toute sa laideur , la double décrépitude de l'âge et de la misère : une victime du temps et de la souffrance.
c Donnez-moi quelque chose , senor , me dit la vieille ; je suis bien malheureuse, car on me laisse manquer de tout ici.
— Comment l on vous laisse manquer de tout ? reprit aigrement la jeune fiUè ; ce sont vos fils qui vous nourrissent peul^ être? Dites plutôt que sans nous vous seriez morte de faim.
— Donnez-moi quelque chose , senor ; je suis bien malheureuse , » répéta la vieille sans tenir compte des paroles de sa petite-fille.
Je tirai quelque argent de ma bourse ; la vieille le saisit avidement de sa main desséchée et se blottit immédiatement dans son lit, comme un animal qui rentre précipitamment dans son repaire.
Cet incident changea "toutes mes impressions ; l'image de la vieille grand'mère effaça subitement la gracieuse figure de sa petite-fille ; involontairement , je me transportai à vingt , trente , quarante ans au delà du jour où nous étions, et je me dis que sans doute tant de grâce, de fraîcheur, était destiné à souffrir et s'éteindre sur cet ignoble grabat 1 C'étaient là de tristes dispositions pour reprendre une conversation amoureuse. Aussi, après avoir mis quelque argent dans les mains de la jeune fille, laquelle A'eut garde de le refuser, je me hâtai de regagner Santa-Cruz.
Les îles Canaries furent connues des anciens, comme nous l'avons déjà dit ; ce fut le roi Juba qui en fit la découverte. Lorsque ce prince descendit sur ce petit archipel , il le trouva inhabité ; . quelques vestiges de monuments, quelques ruines éparses annonçaient seulement que, dans les temps antérieurs, une race d'hommes y avait vécu. Il nomma ce groupe d'îles les îles Fortunées, et donna à chacune d'elles un nom dérivé de leur caractère physique ou des circonstances qui avaient présidé à leur découverte. La grande Canarie s'appelait Canaria, parce que la race canine, à défaut d'hommes, s'y était propagée outre mesure. Ces légitimes possesseurs de l'île , où ils régnaient par le droit de la force et de l'intelligence sur les autres habitants , étaient de grands animaux robustes, au poil fauve, aux jambes hautes, au corps élancé, au museau effilé , aux yeux ardents. Il fut très-difficile de s'emparer de deux d'entre eux, qu'on emmena à Rome comme ces esclaves que les généraux de la république conduisaient dans la capitale du monde, pour témoigner de leurs conquêtes lointaines. Les navigateurs modernes ne retrouvèrent ces tles , dont les savants du moyen âge contestaient l'existence, qu'en i 334 ; ce fat
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un navire français chassé par la tempête qui, en échouant sur ces bords, en ût la découverte. Les aventuriers qui le montaient, étant parvenus à regagner l'Europe , les signalèrent les premiers d'une manière précise.
Mais ces tles, qui étaient désertes lorsque le roi Juba les aborda, se trouvèrent habitées à l'arrivée des navigateurs modernes. Il fut impossible de déterminer à quelle époque s'était accomplie l'émigration qui avait donné naissance à cette population, et de la rattacher à aucune des races alors connues. Les anciens anlhropologistes ne se basaient que sur des caractères physiques, toujours fort incertains , pour rapprocher les uns des autres les différents groupes humains qui couvrent ce vaste univers , et cette manière de procéder leur faisait commettre de nombreuses erreurs. Mais la science moderne , plus perspicace , en recueillant divers mots de la langue des indigènes des Canaries restés en usage dans ces lies, a démontré qu'ils appartenaient à la langue berbère, et il est hors de doute aujourd'hui que les Guanches tiraient leur origine des races qui peuplent l'Atlas septentrional.
Les anciens Canariens avaient d'ailleurs avec les Kabyles , ces hardis montagnards de l'Algérie, certains traits de ressemblance morale; ce caractère en vaut bien un autre, pour corroborer l'opi- ' nion qui leur assigne une origine commune. Les Guanches, oomme les Kabyles de nos jours, étaient un peuple aux mœurs douces, livrés à des travaux agricoles, élevant de nombreux troupeaux, mais intrépides et dominés par un généreux esprit d'indépendance.
Ds résistèrent énergiquement aux Espagnols, qui voulurent les soumettre, et, s'ils succombèrent dans leur lutte inégale contre des Européens aguerris, ils furent, en réalité , les héros de cette lutte. Aujourd'hui, il ne reste de cette nation, que le fer espagnol a détruite, que quelques momies enveloppées dans dés peaux de chèvre et pieusement cachées dans des grottes inaccessibles. Si quelques individus échappèrent à ce meurtre d'un peuple entier, ils se sont fondus dans la population espagnole, et il serait inutile de rechercher les modifications que l'intervention de cette race a pu faire subir aux traits distinctifs de la race conquérante. J'ai vu, à Orotava, des familles qui se vantaient de compter des Guanches parmi leurs aïeux. Leur assertion parait vraie; mais rien ne les distinguait physiquement des autres Canariens. Ainsi, 193 c
cette nation intelligente, brave et robuste, a dû subir lé même sort que la population chétive et inoffensive de Tîle de Cuba : l'une et l'autre sont mortes étouffées sous l'étreinte des conquérants espagnols.
L'Espagne n'a acquis des richesses que par le meurtre et la destruction ; les couleurs de son drapeau, comme des armes parlantes, disent l'histoire de ses conquêtes dans le nouveau monde : on y voit un fleuve d'or coulant entre deux rivières de sang 1 La France sera-t-elle , elle aussi , réduite à la douloureuse extrémité de détruire les tribus énergiques qui repoussent sa domination ? Le surcroît de sa population viendra-t-il remplacer une nation à qui nos lois et nos mœurs sont antipathiques? Cela est malheureusement probable 1 S'il est vrai que tous les peuples doivent être soumis aux mêmes lois morales , à la même civilisation , il est sûr que certaines races humaines doivent disparaître de la terre. Plusieurs d'entre elles possèdent seulement des aptitudes compatibles avec certaines phases sociales : un ordre nouveau doit amener leur anéantissement. Les espèces -animales créées pour un milieu spécial ont disparu au fur et à mesure que les conditions atmosphériques de notre planète se sont modifiées. Les phases sociales par lesquelles passe l'humanité sont pour l'homme ce que les révolutions du globe ont été pour les animaux dont nous trouvons les restes dans nos terrains stratifiés ; les populations barbares ou sauvages s'éteignent dans l'atmosphère sociale que crée la civilisation , de même que les anoplothériums et les ichlhyosaurus de l'ancien monde ont péri en changeant de milieu.
Comme toutes les nations qui sont mortes en défendant leur indépendance, les Guanches ont laissé dans les Canaries un grand souvenir, parmi le peuple surtout, qui, en tout pays, est instinctivement disposé à admirer toute résistance héroïque. Aussi tienton à grand honneur, à Ténériffe, de compter des Guanches dans son arbre généalogique; non pas qu'on se souvienne beaucoup dans l'île d'une ordonnance de je ne sais quel roi d'Espagne, qui accorda la noblesse héréditaire à tous les descendants des familles indigènes qui s'étaient soumises à la domination castillane, mais parce que tout ce qui , dans ce pays , paraît gigantesque ou surnaturel, leur est attribué.
Pendant notre course dans l'intérieur de l'île, M. de Lagrené
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s'arrêta un jour devant une grande coulée basaltique, droite devant nous comme un mur cyclopéen. La matière en fusioi^, en se refroidissant , a éprouvé un retrait qui a divisé la masse en fragments réguliers. Ces nombreuses coupures font ressembler ce rocher sombre et nu à une œuvre humaine , que des Titans seuls eussent pu accomplir. Perico, un de nos guides, grand gargon bien découplé, à la tournure d'hidalgo, remarquant l'attention avec laquelle M. de Lagrené examinait cette espèce de monument, s'approcha, et, sans attendre qu'on l'interrogeât, s'écria avec enthousiasme : c Senor, ceci est une chaussée construite par les Guanches 1 i
Puis, frappant sa poitrine, il ajouta, en reprenant son chemin : c Moi, je suis un descendant des Guanches I »
Si, par hasard , le soc d'une charrue soulève l'ossement colossal de quelque animal inconnu , serait-ce celui d'un lamantin ou d'un cachalot , les paysans canariens supposent aussitôt que c'est celui d'un des anciens habitants de ce pays. Ce qui est plus remarquable encore, c'est que plusieurs chants populaires sont destinés à célébrer leur valeur, de sorte qu'après trois cents ans ils sont les héros d'une épopée qui n'aurait dû raconter que leurs défaites ! Peut-^tre, un jour, les pâtres français qui mèneront leurs troupeaux dans les champs de la Kabylie diront les vertus, l'intrépidité de la race que leurs pères auront détruite !
Au moment où je ipe disposais à quitter Ténériffe pour me rendre à bord de la Sirène, un de ces hasards qui sont en quelque sorte providentiels me fit rencontrer face à face un de mes compagnons d'étude , qui avait quitté la faculté en même temps que moi.
€ Vous ici, mon cher P... ! m'écriai-je.
— Je m'applaudis aujourd'hui d'y être, puisque je vous y rencontre, me répondit mon brave camarade en me tendant la main.
— Comment l vous vous plaignez d'habiter ce paradis ? reprisje étonné.
— Paradis tant qu'il vous plaira, mais pour tout autre qu'un médecin! Figurez-yous , mon cher, qu'on me dit en Espagne : c Allez aux Canaries, à Santa-Cruz de Ténériffe; il n'y a qu'un « médecin, vous y ferez certainement vos affaires. »
— Le conseil était fort raisonnable, il me semble.
— Allons donc ! raisonnable I un médecin , c'est trois fois plus qu'il n'en faut pour tout l'archipel. Avec une température moyenne de vingt degrés, un sol sec et bien aéré, des eaux potables, comment voulez-vous que deux médecins s'enrichissent ou puissent vivre seulement? Si du moins j'étais seul de ma profession, je pourrais encore, bon an, mal an, en persuadant à quelques vieilles femmes qu'elles sont malades, me faire quelques milliers de francs; mais mon vieux collègue enterrera le pic, c'est sûr.... Au fait, je ne sais trop pourquoi les gens de ce pays ont la sottise de mourir ; c'est une habitude stupide de leur part, rien ne les y oblige ! »
La colère de mon ami me réjouit fort; mais, comme il y avait un côté sérieux dans ses plaintes, je continuai cette singulière conversation.
c Vous ne m'avouez pas tout , repris-je ; vous avez bien par-ci par-là quelques petites fièvres endémiques, quelques maladies inflammatoires, et des fièvres éruptives....
— Si, par la volonté de Dieu, nous jouissions de tous ces maux, je serais loin de me plaindre , me répondit-il avec une affliction comique ; mais nous n'avons aucune affection endémique , et l'égalité de la température rend les phlegmasies fort rares.... Quant aux maladies de l'enfance, tournez-vous, et voyez ces bambins couchés sur le sable ; le plus âgé n'a pas huit mois ! A cet âge et dans cette saison, en France, ils se tordraient de coliques dans leurs langes , ou tout au moins ils tousseraient à s'étouff'er.... Je le dis avec douleur, il natt beaucoup d'enfants dans i'île.... Eh bien! il n'en meurt pas deux sur vingt, de la naissance à la dentition.... Aussi faisons-nous concurrence aux négriers de Cuba, où nous déversons chaque année une bonne partie de notre population.... Histoire de philanthropie; Visleno oflre au planteur un double avantage : il remplace le nègre et ne lui coûte rien.
— Comment se fait-il qu'avec de si belles conditions de salubrité vous ayez si peu de valétudinaires en ce pays?...
— Parce qu'on ignore ce que je viens de vous dire. A votre retour en France , racontez les merveilles de notre climat à vos grands seigneurs.... Dites-leur surtout qu'on ne meurt pas dans nos tles.... mais que si, par condescendance pour les usages eu-
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ropéens, ils venaient à cesser de vivre , nous les embaumerions avec tant de soin, qu'eux-mêmes ne sauraient croire à leur mort.... car nous avons retrouvé le secret des Guanches. ^
— Les Guanches avaient donc un secret?
— Un vrai secret ; un procédé naturel , qui fait honte à la chimie. Je soupçonne quelque marmiton provençal, naufragé sur ces côtes , de l'avoir inventé. Lorsque les Guanches étaient bien sûrs qu'un de leurs chefs avait cessé de vivre, ils lui ouvraient le ventre; on le bourrait de chenopodium ombrosdtdes (c'est le thym de ce pays-ci), on l'embrochait ensuite, et on le retournait devant un brasier ardent , jusqu'à ce qu'il fût complètement desséché; on le couvrait alors d'une peau de chèvre, c'était le manteau royal de ces souverains, et on le plaçait dans un grotte bien sèche. J'ai vu plus de quarante de ces potentats rangés autour d'une salle souterraine ; le président tenait en ses mains une espèce de sceptre.... »
L'heure du départ approchait : je pris congé du docteur P..., en lui demandant ses commissions pour les quatre parties du monde.
« Je n'ai qu'une prière à vous faire : si vous rencontrez le choléra dans l'Inde , les fièvres pernicieuses à Java , faites en sorte qu'il nous en arrive quelque peu, à moins que les Chinois n'aient quelque chose de mieux à nous offrir, i
Mon ami m'embrassa, et j'entrai dans le canot de l' état-major , qiy m'entrafna loin de ce pays où le climat est admirable, la salubrité parfaite, le sol fécond et la irrtsère extrême 1 Ceci paraît bien contradictoire , mais ce n'est que trop réel, et la misère ne vient pas du surcroît de la population , mais de l'extrême paresse des individus, de leurs mœurs dissolues et des habitudes de sobriété excessive qui leur font préférer l'oisiveté sans confortable, l'oisiveté besoigneuse, pleine de privations , à un travail honorablement rétribué. Mais, malheureusement, les populations de l'Europe méridionale n'ont pas encore compris le temps présent ; elles ne font pas encore partie de ces grands peuples qui ont mis le travail en honneur et n'attendent que de leurs œuvres industrielles leur grandeur, leur gloire et leur prospérité.
I^e Brésili
Le 28 janvier, nous découvrons les rivages du nouveau monde. Assis à Vavant du navire , je contemple cette terre mystérieuse et féconde , la terre des forêts vierges et des palmiers , dont les rêves de mon enfance ont entrevu les poétiques mirages. Par un jeu bizarre de la nature , le sommet des montagnes , à gauche* de la barre de Rio-Janeiro, aiîecte la forme d'un géant couché sur le dos ; ce symbole n'est pas trompeur ! Tout est prodigieux sur cette terre, où les arbres s'élèvent à cent pieds au-dessus du sol, où les rivières ressemblent à des bras de mer, et dont les ports sont des baies immenses.
La Sirène jette l'ancre à cinq heures du soir. Le manque de vent Ta retenue longtemps à l'entrée de la rade. Ce n'est que lorsque la brise fraîchit qu'elle étend ses ailes et que, laissant derrière elle la montagne du Pao da Assugar, les forts de Santa-Cruz et de Yillegagnon , elle vient prendre place au milieu de la rade peuplée de navires de toutes les nations , sillonnée par les lourdes chaloupes des pécheurs et paf les sveltes pirogues des nègres.
La baie de Rio est une petite mer intérieure , qui baise timidement les pieds des jolies îles qu'elle renferme ; la pureté et la transparence de ses eaux n'est égalée que par la limpidité de l'air qui l'environne. Chacun de nous admire le magnifique spectacle que nous présente cet immense port , le plus sûr qui soit au monde, avec sa forêt de mâts , avec sa double bordure de maisons blanches et de vertes montagnes qui limitent l'espace. Le jour, qui, dans ces contrées tropicales, s'éteint tout à éoup pour faire place à la nuit, nous laisse bientôt dans une obscurité profonde, qui nous dérobe tous les objets ravissants que nous avons à peine entrevus; mais à l'instant l'enceinte circulaire s'éclaire de mille feux, et les fanaux des navires, les maisons de Rio et de Praya-Grande,
improvisent à bos yeux une de ces illuminations féeriques que je ne croyais réalisables qu'à TOpéra.
Malgré Theure avancée, je monte dans le premier canot qui passe pour aller m'établir à terre, afin de commencer dès le lendemain à parcourir le beau pays où nous venons d'aborder. La soirée étant trop avancée pour pouvoir l'utiliser autrement, je m'installe dans un établissement français, l'hôtel Pharoux, rendezvous de tous les voyageurs européens, et je ne m'y occupe qu'à savourer le bonheur d'être à terre, en m'y procurant mille petites satisfactions incompatibles avec la vie de bord. De l'eau claire, de la glace, des fruits et un journal, un journal imprimé le matin même, suffisent pour me faire complètement oublier un mois de privations, d'ennuis et de mal de mer.
Le premier coup d'oeil q«*un Européen jette sur Rio le surprend ^rangement; j'étais en quelque sorle prévenu du spectacle qui m'attendait, et cependant, le lendemain de mon arrivée, en mettant le pied hors de l'hôtel Pharoux, je fus saisi d'un étonnement réel, en voyant les rues entièrement envahies par la population nègre. Involontairement je m'arrêtais devant toutes les bandes nues et criardes que je rencontrais ; je ne pouvais me lasser de contempler ces noires légions qui frétillaient sous un soleil de fevt comme des diables dans un brasier. Ce monde bizarre ne se rattachait effectivement à rien dans mes souvenirs, et, en voyant défiler devant moi cette foule d'hommes noirs chargés d'un faix pesant, psalmodiant sans relâche ce monotone refrain : Que calot que maloî pendant qu'un de leurs compagnons répondait sur un ton grave et dur : E$ta boa ! esta boa l en agitant dans ses mains une crécelle rauque et criarde, je croyais assister à quelque mystérieuse initiation, à quelque cérémonie d'un culte infernal.
Lorsque je fus un peu revenu de ma première impression, je commençai à parcourir les diverses rues de la ville. Rio est bâtie au ix>rd de la mer, au pied d'une colline qui la domine; les maisons , alignées avec une scrupuleuse symétrie, sont d'une trèsbelle construction ; mais la trop grande largeur des rues expose les habitants aux atteintes d'une chaleur excessive* La population se compose dei&OOOO habitants, dont les deux tiers à peu près sont des esclaves nègres, et le reste renferme en proportions à peu près égales des blancs et des mulâtres.
largo do Palacio, sur lequel s'étend, coiïime son nom l'indique, la demeure impériale, modeste château, qui n'a rien de caractéristique, est une fort belle place, quoique un peu nue. Une fontaine, qui donne une eau abondante, coule dans la partie qui avoisine la mer; il est à regretter que quelques allées d'arbres n'aient pas été plantées sur ses bords.
Les monuments publics, tels que le palais de la Chambre des députés, le Sénat et la Bourse, n'offrent rien qui soit digne d'attirer l'attention du voyageur; mais, je ne saurais assez le répéter, s'il porte ses regards sur cette foule variée et bruyante qui court la ville en tous sens, que d'objets piqueront sa curiosité ! Ici, ce sont les négresses d'Ângole, portant , à la manière orientale, une étoffe éclatante sur leurs épaules nues; là, des négresses bizarrement tatouées, dont les bras sont étrangement ornés de bracelets de cuivre ; ailleurs,' des mulàtressefs aux yeux langoureux et ardents, présentant toutes les teintes sur leurs visages expressifs, depuis le noir le plus intense jusqu'au blanc le plus mat; enfin des vêtements de toutes les nations et des dandys en gants jaunes ! Car, dans ce pays, il y a grand nombre de gens qui ont l'étrange courage, par trente-six degrés de chaleur, d'emprisonner leurs corps dans nos habits de drap étriqués, d'étrangler leurs cous dans du satin noir et de serrer leurs doigts dans la peau élastique du chevreau glacé. Rio a toute l'animation d'une ville commerçante dans un état complet de prospérité; elle a, de plus, un caractère d'originalité que lui donne la diversité de sa population. Et la prospérité de cette grande ville repose sur le travail et le luxe, ces deux conditions d'existence des sociétés modernes.
La rue do Ouvidor^ qui est la rue Vivienne de Rio, renferme des magasins d'une grande beauté ; tout ce que la mode enfante à Paris de plus élégant, de plus délicat, s'y trouve avec profusion ; les nou^autés les plus capricieuses viennent s'y offrir à la fantaisie des acheteurs. Un Français peut s'y croire chez lui; car on trouve dans cette rue des tailleurs français, des bottiers français, des libraires français, et, ce qui est plus français encore. des modistes parisiennes.... Il peut d'ailleurs doublement prendre le change : d'abord en voyant la manière dont les marchands y traitent leurs acheteurs; ensuite en entendant ce langage poli,
engageant, tout à fait spécial aux vendeurs de notre nation et si propre à piper le chaland.
Après avoir jeté ce premier et rapide coup d'œil sur la ville, je vais rendre à un botaniste fort instruit, le docteur Ildefonso Gromez, une lettre de recommandation qui m'avait été remise à Paris par un de mes meilleurs amis. L'habitalion du docteur est à une petite distance de la ville, située dans une vallée étroite, bien ombragée, arrosée par un beau ruisseau d'eau limpide. Sa description peut donner une idée dé ces charmantes habitations qui sont si nombreuses aux environs de Rio. Un vaste portail, surmonté d'un immense réverbère, m'indique la maison du docteur; une longue avenue, bordée de palmiers, de goyaviers, de mimosas et de volkamerias, conduit à la maison, qui est assise au pied d'une colline plantée de cafiers; à gauche sont les cases des nègres, abritées sous des arbres gigantesques, et à droite, dans le fond de la vallée, des champs de maïs et un jardin.
L'entrée est précédée d'une grande terrasse couverte, qui sert de cabinet d'étude et de repos; plusieurs tablettes surchargées de livres de sciences, les plus récemment publiés en France, me confirment dans l'opinion qu'on m'avait donnée sur le savoir et le zèle scientifique de mon excellent confrère. Un salon trèsvaste, meublé d'un immense divan en jonc, de bons fauteuils, d'un beau piano et d'un élégant guéridon, ouvre ses larges portes sur la terrasse dont j'ai parlé. Une salle à manger suit le salon; spacieuse et bien aérée, elle est séparée des cuisines jpar un espace considérable ; derrière ces différentes pièces, il en existe d'autres fermées aux regards des étrangers. Enfin, une petite chapelle gracieuse, où un prêtre vient dire la messe tous les dimanches, complète cette élégante habitation.
Le docteur me fait le meilleur accueil. D'après son ordre, une jeune négresse apporte sur un plateau d'argent, large et massif, des verres de limonade, du vin d'orange et diflféientes liqueurs du pays; et comme, sans le savoir, je suis arrivé à l'heure du dîner brésilien (deux heures de l'après-midi), on m'offre dem'asseoir à la table de la famille; ce que j'accepte avec plaisir.
Dans toute autre circonstance, je me dispenserais d'associer le lecteur à mes sensations gastronomiques; mais, comme il faut saisir la couleur locale partout où on la rencontre, je crois n'a-
voir rien de mieux à faire que de raconter mon premier repas dans cette ville tropicale. Le docteur, placé au haut de la table, me fait asseoir à sa droite. On sert d'abord un potage dont Todeur aromatique excite singulièrement mon palais ; un énorme morceau de bœuf vient ensuite; il est accompagné de farine de manioc cuite dans du bouillon, et d'une sauce au piment pour en relever le goût. A ce premier service succèdent des œufs et un plat d'herbes cuites, si ardemment épicées que je crois avoir avalé par mégarde un charbon embrasé. Heureusement qu'une salade de concombres aux oignons, unie à une énorme volaille, vient tempérer l'ardeur de ces mets. Le pain ne paraît .à table que pour mémoire; cependant j'ai l'indignité de préférer cet aliment, tout vulgaire qu'il est, à la fade bouillie du manioc. On boit de l'eau pure dans de grandes coupes évasées, et lé vin de Madère et de Lisbonne dans des verres à pied, et non mêlé à l'eau. A la fin du repas, on sert des bananes, des mangues, des goyaves, des pommes d'acajou et une exquise confiture de coco, qui me font oublier la chaleur par trop tropicale des condiments brésiliens.
Sur la foi de ceux qui avaient savouré les fruits du nouveau monde dans le pays même, je croyais qu'ils égalaient en bonté nos doux fruits d'Europe ; mais je revins bientôt de mon erreur. La cause de leur infériorité s'explique sans peine. L'homme n'a pu conquérir les biens qu'il possède que par le travail, et un travail sufi&sant n'a point encore pu transformer les fruits de TAmérique sauvage en fruits qui puissent rappeler la saveur de la pèche parfumée, delà poire fondante, des raisins du vieux monde civilisé, rompu à la peine et au travail. Dieu ne donne à sa créature intelligente que les éléments de toute chose. Le fruit acerbe qui crott sur la lisière des bois peut devenir fondant et sucré; mais il faut pour cela que la sueur de l'homme l'arrose; il faut que des soins assidus développent sa chair, adoucissent ses sucs, enlèvent les épines sauvages qui garnissent sa tige, multiplient et étalent ses feuilles par le labeur intelligent de la culture.
A peine sortis de table, le docteur me propose de gravir le sommet du CorcovadOy dont nous apercevons la cime au-dessus de nos tètes. On m'amène un cheval, et, quelques minutes après,
me voi\à chevauchant sur le sentier qui conduit à cette montagne célèbre. Je n'essayerai pas de peindre mon admiration. Le chemin qui côtoie le flanc de la montagne représente à mes yeux une immense serre où sont amoncelés les arbres les plus magnifi-* ques. Moi qui n^ayais yu les enfants du sol américain qu'emprisonnés sous les cages de verre de nos jardins botaniques, étendant à regret leurs rameaux rabougris au milieu du climat artificiel que nous leur accordons, j'étais dans le ravissement en voyant les élans vigoureux de cette puissante végétation. Je me sens heureux et bien portant dans l'air tiède et embaumé de mille parfums qu'on respire en ce lieu, et dans lequel se jouent des papillons grands comme des oiseaux et des oiseaux brillants comme des papillons. Les premiers colibris que je vois butiner sur le dôme fleuri de la forêt me font jeter des cris de joie. Je poursuis un coléoptère; je m'élance vers une plante en fleur; je saisis un de ces grands morphos aux ailes azurées dont le vol hardi semblait être un obstacle invincible à sa possession, et je fais toutes ces choses avec la vivacité et l'agilité de la jeunesse.
Le chemin de la montagne est presque constamment bordé par le grand aqueduc qui conduit à la ville les eaux qui l'abreuvent. Cet aqueduc est un ouvrage immense, dont les habitants de Rio sont fiers à bon droit. Cette construction est bâtie en pierres gigantesques; elle a plus d'une lieue d'étendue, sa largeur est d'environ un mètre, et son élévation au-dessus du sol ne dépasse jamais deux mètres, excepté aux portes de Rio, où elle est supportée par des arches élancées qui en bnt plus de vingt. Sur son trajet, on a ménagé, par intervalles, d'étroites ouvertures, pour permettre aux fazmdeiros du voisinage d'y puiser l'eau nécessaire à leurs besoins, et aux voyageurs de s'y désaltérer. Nous rencontrons de jeunes négresses qui remplissent leurs gargoulettes en argile rouge à l'aide d'un fragment de calebasse ou de coco, et qui nous offrent avec empressement l'eau contenue dans le vase qu'elles portent gracieusement sur leur tête.
Après trois heures de marche, nous atteignons le sommet de la montagne. Le point culminant est divisé en deux mamelons de forme inégale, d'où lui vient certainement son nom de Corcovado (bossu). Ces mamelons sont aujourd'hui séparés par un intervalle
qu'on ne saurait franchir sans danger, et que l'empereur don Pedro I" avait réunis par un pont qui n'existe plus. On est étonné de trouver des vestiges de construction et des barreaux de fer scellés dans le roc, sur le point le plus élevé de la montagne ; ce sont les ruines d'un ancien pavillon, d'une espèce de tente permanente que l'ancien empereur y avait fait établir.
On raconte que, lorsque certaines passions agitaient son âme un peu sauvage, telles qu'un amour contrarié, la jalousie ou la haiiie qui en résultent , la colère qui l'agitait en présence d'une opposition qui devenait de jour en jour plus exigeante, il aimait à se réfugier sur ce roc isolé , et là , en contemplation devant un des plus beaux points de vue de l'univers, il calmait l'agitation de son esprit en s'identifiant avec ce magnifique spectacle. Le sommet du Corcovado, qui est taillé à pic au-dessus du sol , n'a pas moins de huit cents mètres de hauteur; mais le gouffre qui vous envi- - ronne de tout côté est comblé par une végétation vigoureuse qui en dérobe l'horreur. De ce point la vue plonge dans un horizon sans bornes : c'est d'abord la ville de Rio qui déploie ses maisons blanches ; ce sont ensuite les montagnes voisines, étagées graduellement avec les vallées profondes qu'elles renferment, puis le jardin botanique et les lacs intérieurs qui l'environnent, la baie, ses bâtiments pavoises , ses tles nombreuses , enfin la pleine mer et son immensité.... En quel autre lieu l'œil humain peut-il embrasser tant de merveilleuses grandeurs?
Lorsque nous descendons le Corcovado, la nuit nous environne; mais tout à coup nous voyons surgir, du milieu des herbes , des milliers de lucioles qui nous éclairent de leurs lueurs phosphorescentes. J'étais prévenu de ce phénomène; mais sa magnificence m'étonne. C'est avec toutes les peines du monde que M. Gomez parvient à m'empècher de donner la chasse, le soir même, à ces insectes bizarres. Nous continuons notre route; mais, arrivés sur la partie du sentier qui domine la vallée de l'Ârangera , les lucioles se multiplient à tel point qu'on croirait à l'existence , au-dessous du lieu où nous sommes , d'une grande ville magnifiquement illuminée.
Ici le bon docteur, qui non loin de là doit visiter un malade ,
me quitte et me confie aux soins de son nègre Gil-Blas ; celui-ci,
. chargé du fruit de mes conquêtes, me devance à travers les che-
mins étroits et raboteux qu'il me fait parcourir pour gagner plus promptement Rio.
Pour terminer une journée aussi bien remplie, je fus, le soir même , visiter la merveille artistique de la capitale , c'est-à-dire le théâtre de San Pedro d'Alcantara , où joue toute Tannée une troupe italienne. L'empereur don Pedro I**, grand amateur de musique , compositeur lui-même , comme Frédéric de Prusse était exécutant, avait daigné s'occuper de la construction de cette salle, de la composition de l'orchestre et de la troupe qui devaient charmer ses augustes oreilles. Pendant tout son règne , on put croire, à deux mille heues de l'Europe, que le théâtre italien de Rio pouvait rivaliser avec ceux de Paris , de Milan et de Naples. Mais , hélas ! lorsque je le visitai , il ne restait de ce temps de splendeurs qu'une salle fort belle, il est vrai, mais où jouait une troupe médiocre, où s'évertuait un orchestre insuffisant. J'assistai à une représentation de la iVbrma; la prima donna, jeune fille encore belle, qui étalait avec complaisance la preuve évidente de la faute reprochée à la grande prêtresse, nous parut seule digne d'éloges. 'La salle, mal éclairée^ renfermait de nombreux spectateurs. Les jumelles et les binocles jouaient ici comme à Paris ; l'éventail , passionnément agité, remplaçait l'écran; les quinquets fumeux jetaient une lumière rougeâtre ; et , si ce n'eût été la négresse assise au fond de chaque Igge, puis çà et là quelques autres figures hétérogènes, on eût pu se croire en France, dans un théâtre de province. Les loges sont très-spacieuses, la salle a la forme d'un ovale tronqué; la scène est en face d'une loge splendidement décorée, réservée à l'empereur.
Outre le théâtre italien , Rio possède également un théâtre français, où l'on joue le vaudeville et le drame. Les acteurs que nous y entendîmes étaient détestables ; mais les actrices étaient jolies, ce qui suffisait pour assurer le succès de toutes les pièces qu'on y représentait. Il est vrai que la plupart des spectateurs étaient des hommes, qui applaudissaient par galanterie.
Lorsqu'on a vu Rio , qu'on a visité les divers établissements de cette grande ville, qu'on a gravi les montagnes qui l'entourent , qu'on a sillonné en tous sens sa baie gracieuse , et qu'on a parcouru les îles qui la peuplent, on se demande enfin : Qui donc gouverne ici? Ce ne sont pas les quelques hommes frêles assis
fious les arches du palais impérial , et vêtus en soldats y qui peu^ vent donner une idée de la force sur laquelle repose le pouvoir. Ce ne sont pas non plus les rares prêtres qui parcourent les rues, qui peuvei^t vous faire croire que tout gravite autour d'une puissance morale , à l'influence de laquelle chacun aime à obéir. Il faut donc chercher le pouvoir dans ceux qui le représentent dans son élément le plus élevé ; car on s'aperçoit bientôt que, dans ce pays à part, où un petit nombre d'hommes est intéressé à la soumission d'une masse compacte, les agents secondaires s'effacent, et chacun pour soi, chacun chez soi commande et agit dans l'intérêt de sa conservation et de la stabilité , avec les moyens ou sans les moyens que la loi met à sa disposition.
J'en étais là de mes réflexions lorsqu'on nous annonça que la légation serait présentée à Sa Majesté l'empereur. La présentation eut effectivement lieu à San'Cristovao ^ maison de plaisance située à une petite distance de la capitale, dans un Ueu bien aéré et d'une salubrité parfaite. L'empereur est d'une taille élancée , sa physionomie grave et juvénile annonce de l'intelligence et de la bonté, ses longs cheveux blonds et ses yeux voilés âe longs cils donnent à sa figure une expression de douceur charmante. Sa Majesté portait les épaulettes de lieutenant général. Son costume rappelait l'ancien uniforme des chasseurs à cheval ; il manquait de cette tenue militaire qui eût fait valoir la taille naturellement élégante du jeune prince. Peu^-étre aimerait-on à trouver dans le chef de ce vaste empire, mal aggloméré encore, plus de hardiesse dans le maintien , plus de force d'organisation ; mais la nature délicate et méditative du prince devait avoir peu de propension pour les exercices violents qui nécessitent un grand déploiement de force physique , et ce manque apparent d'énergie ne tient qu'au défaut d'habitude de certains exercices corporels. L'accueil que nous fit l'empereur fut gracieux et simple. Nous fûmes également- présentés à l'impératrice et à la princesse Januaria , qui parlent français avec une facilité et une grâce parfaites. Lorsque nous fûmes admis , Mme de Lagrené était depuis plus d'une heure en audience particulière avec Sa Majesté, qui la retint longtemps encore après que nous nous fûmes retirés.
Le palais de San-Cristovao n'a rien de la grandeur et de la magnificence de Saint-Gloud, de Neuilly, ni d'aucune des demeures
royales de France ; mais tout y est convenable et de bon goût. L'empereur, qui aime passionnément la littérature française, a réuni beaucoup de livres de notre langue, et nous avons vu, dans un des appartements du palais, les nouveautés littéraires de notre pays , rangées les unes à côté des autres , sur les consoles et les guéridons, comme pour témoigner de Tusage habituel qu'on en fait.
11 était difficile de se trouver dans la demeure impériale sans songer à Mme la princesse de Joinville, qui en était l'ornement et la vie. Les souvenirs qu'elle a laissés après elle , l'intérêt que son nom éveille à Rio, ne sont égalés que par les sentiments d'affection qu'elle a su inspirer à sa nouvelle famille.
Nous partQps de San-Cristovao au déclin du jour, nous rencontrons de nombreuses voitures qui parcourent le même chemin que nous. On s'agite aux environs du palais!... Gomment en serait-il autrement ? le ministère se retire et il faut en reconstituer un autre I Pour nous, que ce fait n'intéresse guère, nous nous éloignons du château en songeant à ce jeune prince, calme et grave, sur qui reposent les destinées d'un immense empire, et qui voit se grouper autour de lui, comme une garantie des succès qui lui sont promis, tout ce qui , dans cet empire ,^ porte un cœur et une intelligence élevés.
Les vrais Brésiliens d'origine portugaise sont , comme tous les hommes de race ibérique, nonchalants dans leur vie habituelle, ardents et passionnés dans leurs entreprises , et quelquefois exaltés et vindicatifs, surtout lorsqu'une passion, telle que l'ambition, la haine ou l'amour, les agite. Ils se fréquentent peu entre eux ; la plupart vivent fort retirés dans leurs demeures, sanctuaires où nul ne pénètre impunément , car le seuil est toujours hermétiquement fermé , et le despotisme du maître redouble de précautions , lorsqu'il dérobe aux regards quelque jeune captive, sa femme légitime ou son esclave. Leur piété , qui était jadis profonde et ignorante, s'en tient aujourd'hui aux pratiques extérieures du culte. Le clergé a perdu complètement son influence ; comment en serait-il autrement? La plupart de ses membres sont des prêtres européens qui ont quitté leur diocèse pour quelque méfait, et qui, une fois dans ces régions lointaines, ne se croient tenus à aucune réserve. La hiérarchie épiscopale est impuissante à maintenir de pareilles na-
tures , et il n'existe presque pas de prêtres indigènes. Le seul moyen de régénérer ce corps gangrené serait de confier l'administration des paroisses à une congrégation religieuse. J'ai connu au Brésil de savants prélats qui appelaient de tous leurs vœux nos excellents missionnaires pour accomplir cette transformation.
Cet affaiblissement de la foi dans la population brésilienne est un signe de l'altération des mœiu's nationales; effectivement elles prennent tous les jours un caractère de plus en plus français. Cette tendance s'explique facilement : le plus grand nombre des jeunes Brésiliens est élevé en France ; les hommes dont l'action sur la société a le plus de puissance , tels que les médecins , les avocats et les journalistes , sont Français , et en recevant des marchands de notre nation la plus grande partie des objets nécepaires à leurs besoins, tels que les modes, les meubles, les vins, les draps, ils s'identifient de plus en plus avec nos usages. Ajoutons encore, sans en tirer vanité toutefois , que la civilisation française ne pénètre pas seulement par ces agents ; grâce à certaines femmes qui ont fui Paris aux approches de leur automne , il existe certains salons à Riot>ii l'on pratique les mœurs un peu légères de Mabille et du Château-Rouge. Malheureusement, lorsque l'on se modèle sur un pays, on en adopte plus facilement les vices que les qualités.
La population française est si nombreuse à Rio, qu'on a établi aux environs de la ville des cabarets et des guinguettes presque exclusivement fréquentés par des ouvriers de notre pays.
Un dimanche, je descendais du Corcovado avec M. Femand Delahante ; nous étions harassés de fatigue, et très-disposés à réparer nos forces par un repas quelconque. On nous indiqua une venta, située à quelques pas du chemin que nous suivions; nous nous y rendîmes en grimpant un petit coteau couvert d'arbres en fleur. Nous n'étions plus qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque des éclats de rire et des chants les plus français du monde nous apprirent que nous allions nous trouver avec des compatriotes, presque avec des amis.
Sous des tonnelles qui ombrageaient des tables nombreuses, étaient effectivement réunis une quarantaine de jeunes ouvriers, lesquels chantaient et buvaient gaiement au souvenir de la patrie I Là, tout était français, le vin, les convives et la maîtresse do la guinguette , Mme Breissan, femme accorte et gaie, qui avait
une réponse prête à toutes les interpellations, et qui paraissait fort aimée de sa clientèle. Nous nous mêlâmes avec plaisir à cette joyeuse foule, et nous partageâmes avec ces braves gens un repas où ne manquaient ni les épices ni le vin. La plupart de ces jeunes ouvriers se louaient de leur position et ne regrettaient nullement d'avoir pris le parti de s'expatrier momentanément pour aller chercher fortune ; mais leur conversation n'avait pour objet que la France : on eût dit qu'ils ne vivaient que par le souvenir, c Ah t si la France avait le climat de Rio! la baie de Riol les fers et les houilles de l'Angleterre ! ) s'écriait-on de tous côtés. Pas un mot n'était prononcé, qu'il ne s'y mêlât une aspiration vers la patrie ou un vœu pour elle I
A peine fûmes-nous assis à la table commune qu'on nous interpella avec vivacité pour nous demander des nouvelles récentes, et chaque question témoignait de l'amour le plus vif et le plus vrai.
Je demandai à Mme Breissan si les ouvriers des autres nations ne fréquentaient pas aussi son établissement.
« Il en vient quelques-uns parfois, me répondit-elle, et les choses vont pour le mieux tant qu'on ne parle que du prix du travail, de la qualité des marchandises et de la rareté des ouvriers : mais, dès qu'il est question de la France et de ses batailles, les têtes s'échauffent, on se querelle, on se bat, c'est à ne plus s'entendre. L'autre jour, ils ont engagé une lutte avec des Anglais, qui, pour être plus calmes en apparence , ne sont pas moins chatouilleux lorsqu'il s'agit du point d'honneur national. J'aime mieux qu'ils ne soient qu'entre eux; du moins alors, s'ils se chamaillent, c'est sans se maltraiter.
Ces paroles de Mme Breissan peignent d'un trait le caractère de nos ouvriers à l'étranger : leur affection patriotique est exclusive à l'excès, outrecuidante et même un peu sauvage; car ces âmes naïves ne peuvent admettre qu'on ne reconnaisse pas notre supériorité en toute chose , et , en cas de discussion , ils ne trouvent d'autres arguments que l'emploi de la force musculaire dont Dieu les a doués. Nous passâmes une partie de la soirée à causer avec nos braves compatriotes, et nous les quittâmes, enchantés de leur verve, de leur franchise et de leur joyeuse humeur.
Le lendemain de cette soirée, on vint m'éveiller à cinq heures 193 d
m DE FRANGE EN CHINE.
du matin pour aller visiter un site appelé la Tijouque, situé à une petite distance de la ville. La fraîcheur était délicieuse, le ciel d'une pureté admirable ; je me décidai à accompagner les personnes de l'ambassade, qui, comptant peu sur moi, étaient déjà parties. Lorsque mes préparatifs furent faits, je montai un bon cheval et me mis joyeusement à galoper sur la route qui conduit au jardin botanique, chemin bordé de belles habitations, côtoyant la mer et les lacs intérieurs qui communiquât avec elle. Après wm heure d'une course asse^ vive, j'atteignis nos compagnons dans un lieu très-pittoresque, appelé la Gabia^ au moment où ils se disposaient à traverser un lac d'eau saumàtre appelé lac de Lagoa, communiquant avec la mer.
Nous étions nonû)reux : deux pirogues longues et étroites étaient les seules embarcations que possédât l'amiral de cette Méditerranée ; mais, pour nous emmener tous, il s'avisa d'un stratagème qu'il m'eût été difficile d'inventer. Il plaça sur les deux pirogues deux planches fort larges, qu'il assujettit fortemeaat> et nous fit prendre place sur cet établi, tandis que lui et son Ueu tenant, debout sur ce radeau vacillant, ramaient avec circonspection pour accomplir heureusement la traversée. Les rives du lac de Lagoa sont charmantes; de grandes mélanostomées aux fleurs bleues baignent, en s'incUnant, leur tête dans l'eau, et des milliers d'huîtres blanches, attachées aux branches de cet arbuste, ressemblent à des pétales étiolés. Mais j'avoue qu'en cet instant j'étais peu sensible aux beautés de la nature; à chaque mouvement que je faisais, mes compagnons de voyage, dans l'intérêt de la conservation commune, me recommandaient aigrement l'immobilité la plus complète, et je trouvai fort longues les deux heures que dura notre navigation.
En abordant, nous descendîmes sur une plantation de café , et nous trouvâmes les nègres en train de prendre leur premier repas. C'étaient des hommes de trente à quarante ans, noirs comme du cuir verni, bien cambrés, bien musclés et fort peu vêtus. Les ims allumaient le feu; d'autres, réunis en rond, mangeaient, en causant, des épis de maïs; un plus grand nombre poursuivaient, sur les bords du lac, de petits crustacés et les faisaient cuire sur la braise ardente au fur et à mesure qu'ils les attrapaient. Le déjeuner de ces esclaves se composait exclusivement de farine de
LE BRÉSIL. ^i
maiûoc ou d*épis de maïs, et les crustacéa appcNrtaient à ce maigre aliment un supplément fort nécessaire. Pendant que nous ob* servions ce tableau animé, on nous amena des chevaux, et nous^ reprîmes notre course vers la Tijouque, où nous arrivâmes une heure après*
Au milieu de cette nature brésilienne, empreinte de magnificence et de grandeur , dans un pays où les ruisseaux sont , à leur source, des rivières tumultueuses, dont les montagnes, vêtues de fleura, portent au-dessus des nues leur tète hérissée de pics aigus, où la puissante végétation envahit les rochers eux-mêmes, on s'étonne de l'enthousiasme des touristes à propos d'un site tek que la Tijouque. C'est tout simplement un cours d'eau d'une médiocre puissance, bondissant en cascade sur deux rochers de trente pieds d'élévation, superposés l'un à l'autre , et resserré entre deux montagnes tapissées de lianes inextricables et d'arbres touffus. Les voyageurs sérieux doivent compte de toutes leurs impressions à ceux qui, plus tard, doivent suivre leurs traces, afin de les prémunir contre les exagérations de certains enthousiastes possédés d'une monomanie admirative.
Nos guides se scandalisèrent quelque peu de notre désappointement en présence des beautés de la Tijooque. Pour nous offrir une compensation, ils voulurent nous conduire à Jacarè-Pagua, vallée qui renferme, nous dirent-ils, une résidence impériale. Hélas 1 ce château de plaisance est tout simplement une espèce de fazenda dont l'habitation est entourée d'un vaste jardin où croissent quelques végétaux originaires de l'Inde. Des champs de canne , de maïs et de riz sont le principal cumement de cette vallée féconde, et c'est probablement à cause de la richesse de ses produits que les Brésiliens appellent cette exploitation une résidence impériale. Nous traversâmes Jaearè-Pagua sans mettre pied à terre. Harassés de fatigue, couverts de poussière, brûlés par le soleil , nous nous hâtâmes de gagner une habitation située au pied de Pedra-Gouilla , montagne que nous devions traverser pour nous rendre à Rio. L'aimable accueil que nous reçûmes d'une dame française, propriétaire de cette fazenda, nous permit d'oublier pendant quelques instants la fatigue de la journée.
Cette dame avait environ quarante ans ; mais,, quoique en plein été de la Saint-Martin, elle était encore remarquablement belle;
elle avait des traits d'une perfection adorable, le front haut et lisse, les yeux grands et noirs, voilés de longs cils, la bouche pe- 'tite et souriante. Son teint, d'une blancheur diaphane, était nuancé d'un rose tendre semblable aux pétales de la rose du Bengale.
Lorsque nous arrivâmes, la belle fazendeira était à demi couchée sur un divan , dans un salon au rez-de-chaussée , où le jour arrivait à peine. Elle était vêtue d'un peignoir en mousseline bleue; ses bras et ses épaules étaient nus; ses cheveux noirs, tressés avec art, s'arrondissaient en couronne autour de sa tête. Une jeune fille pâle, maladive et contrefaite,* était assise à ses pieds. Cette pauvre créature, disgracieuse, souffrante, privée des attributs ordinaires de son âge , en face de cette belle personne toute rayonnante de force, brillante de fraîcheur et de grâce, parée à son automne de tous les charmes de la jeunesse , était une vivante preuve des injustices de la nature. Devant ce contraste, les regards se détournaient de la camériste contrefaite pour chercher, caché derrière un rideau , quelque chérubin vermeil , car il fallait un page à cette belle reine.
Des négresses mises avec quelque élégance, ce qui est rare dans les fazendas du Brésil , nous servirent des confitures et des fruits. Ces esclaves avaient au plus -vingt ans; elles étaient de race cafre; leur corps svelte était à peine voilé par un jupon blanc attaché sur les hanches, et par une étoffe éclatante négligemment jetée sur les épaules.
On racontait, à Rio, que notre belle compatriote était venue au Brésil lorsque les liens qui l'unissaient à l'un des plus grands noms littéraires de notre époque s'étaient rompus. Le fait est peu croyable. Les volumineuses indiscrétions du poëte auraient certainement mis le public dans la confidence de cette tendi*e liaison , et je n'ai rien lu, dans les dix volumes des Confessions, qui m'ait paru faire allusion à la belle solitaire de Pedra-Gouilla.
Nous parcourûmes les possessions de notre hôtesse ; c'est une grande caféière, qui occupe plus de cent esclaves. Du plus loin que les nègres apercevaient leur belle maîtresse, ils quittaient leurs travaux et accouraient avec empressement pour lui baiser les mains. C'était assez bizarre de voir ces hommes noirs, aux trois quarts nu3, appliquer leur museau proéminent sur les mains
blanches et douces de notre compatriote. Les drôles paraissaient user avec quelque plaisir d'une faveur qu'on eût pu solliciter sans trop d'humilité. La dame, objet de ces hommages, les recevait avec la plus parfaite indifférence; on eût même dit parfois que cet acte de soumission respectueuse s'accomplissait à son insu, tant elle paraissait distraite.
Nous partîmes de ce charmant ermitage au déclin du jour. La brise du soir balançait les grandes feuilles des bananiers comme d'immenses éventails, et sa fraîcheur bienfaisante nous faisait oublier l'âpre chaleur de la journée. Lorsque nous parvînmes sur le versant opposé du col de Pedra-Gouilla, les • sentiers devinrent impraticables *, nos chevaux s'abattirent à chaque pas , et plusieurs de nos compagnons furent victimes d'accidents d'une certaine gravité. Enfin , nous atteignîmes Rio , après une absence de dix-huit heures ; nous avions passé plus de douze heures à cheval.
Après quelques jours de repos, j'appris, avec un bien vif plaisir, que M. et Mme de Lagrené voulaient bien m'associer à un voyage qu'ils allaient entreprendre dans la Serra dos Orgâos, sur les bords du Macacou et à Novo-Friburgo. Nous nous embarquâmes le 6 février au matin, sur le bateau à vapeur qui fait le trajet de Rio à Piedade. Nous traversâmes cette baie incomparable de Rio, semée d'îles sans nombre. Nous saluâmes en passant las ilhas de Ferro do Gobemador et la charmante paqueta toute fleurie , qui semble sourire aux voyageurs pour les engager à s'arrêter sur ses bords; puis noiis amvâmes à Piedade. Ce point est une espèce d'entrepôt pour tous les objets dont les fazendeiros ont besoin; c'est là aussi qu'ils envoient leurs produits , pour être transportés à Rio par le bateau à vapeur. Rien n'est bizarre comme les immenses magasins qu'on rencontre dans certaines parties du Brésil, et qui renferment tous les objets dont la consommation est possible dans ces parages. Je pénètre dans celui de Piedade, qui est une espèce de han~ gar immense, dans lequel je vois amoncelés, depuis le parquet jusqu'au faîte , des tissus de toutes les espèces , des vêtements, confectionnés de toutes les dimensions, des souliers de toutes grandeurs, des cigares, des cigarettes, du tabac de toutes les qualités, du Champagne, du vin de Bordeaux, des onguents, des ustensiles de ménage et d'agriculture, enfin des bougies, du suif,
Si DE FRAN€E EN CHINE.
des nègres , des bœufs, des moutons ; le tout pèle-mèle et au plus juste prix.
C'est à Piedade que nous trouvâmes les guides et les mulets que le propriétaire de la Serra que nous allions visiter nous avait envoyés. Chacun de nous s'était muni d'une bride et d'une selle pour la monture qui lui était destinée ; car ici on loue des chevaux, on en trouve même facilement en grand nombre , mais il n'en est pas ainsi des objets nécessaires à leur harnachement.
Nous nous mîmes en route , sous la conduite du feitor ou guide principal , grand mulâtre vigoureusement proportionné , qui a la tête entourée d'uiv mouchoir de coton rouge et bleu , et qui porte gravement un gigantesque éperon à son pied nu. A peine fûmesnous à cheval qu'une pluie torrentielle, telle qu'il n'en tombe que sous les tropiques , éclata sur nous avec fui-eur. Nous n'en continuâmes pas moins notre chemin à travers les routes inondées et boueuses. Cette partie du pays est excessivement malsaine; ce n'est qu'un immense marais, presque continuellement couvert d'une petite quantité d'eau putride qui renferme des plantes et des matières animales en décomposition. Les miasmes qui s'échappent de ces lieux d'infection engendrent, pendant la majeure partie de l'année, des fièvres pernicieuses qui sévissent avec violence et déciment la rare population de ce pays pestilentiel.
Nous partîmes à cinq heures du soir de Piedade , et la nuit ne tarda pas à nous couvrir de son ombre. Mais les éclairs du ciel et les lucioles , éclairs vivants dont la lumière jaillit aussi par intervalles , suffisent pour nous faire distinguer le guide qui nous précède. A onze heures du soir, nous arrivons à la fonda de don Gaétan , près du village , où nous passons la nuit. La fonda est déjà presque à l'abri des influences funestes des marais de Piedade ; mais ce qui contribue surtout à son assainissement , c'est son élévation au-dessus du niveau de la mer; cette élévation est telle, que parfois on rencontre , dans certains mois de l'année , une légère pellicule de glace sur les eaux dormantes qui se trouvent le long des chemins ; aussi la culture du café y est-elle un peu moins productive que dans les fazendas des environs.
Les côtes du Brésil sont gardées par une immense chaîne granitique , laquelle prend naissance dans le nord de ce vaste empire et borde l'Océan, en traversant les provinces de Spiritu-Santo , de
Rio de Janeiro, de San-Paolo et de Santa-Catharina. Cette iargt ceinture de |>ierre , déchirée à son sommet , semble munie de créneaux , de bastions , et percée de meurtrières , comme si Dieu, après avoir créé cette belle terre, eût voulu la mettre à Tabri de toute agression en l'entourant de fortifications naturelles. Suivant les pays qtf elle parcourt , cette cordillère porte différents noms. Dans la province de Rio, à une petite distance de la ville, la Serra à laquelle nous nous rendons s'appelle Serra dos Orgâos. Ce nom lui vient de la configuration des rochers qui hérissent son sommet; ce sont des pans de granit disposés comme les tuyaux d'un orgue.
Ce n'est pas seulement l'aspect de ces cimes aiguës qui rappelle le grave instrument de nos cathédrales ; les sons étranges qui s'échappent d'entre ces cylindres de pierre rendent l'analogie plus frappante encore et complètent l'illusion. La voix de la tempête, les plaintes des forêts que le vent incline , les rugissements lugu* bres des jaguars, les cris des singes hurleurs, passant entre ces pics sonores , produisent une harmonie devant laquelle l'instrumentation humaine est sans grandeur. On sent que c'est l'àme universelle qui fait mouvoir les touches du formidable clavier. La Serra dos Orgâos est couverte de forêts vierges sur les trois quarts de son étendue ; ce n'est qu'à de longs intervalles qfu'on rencontre, dans quelques vallées formées par l'écartement de la matière granitique, des traces de l'industrie humaine, ou qu'on traverse quelques bassins circulaires privés d'arbres , dans lesquels croît une herbe abondante dont se nourrissent des troupeaux de bœufs et de chevaux enfermés dans ces parcs naturels.
Le chemin qui conduit de chez don Graëtan à la Serra dos Orgâos est fort beau , malgré les accidents de terrain qu'il a fallu vaincre. On suit un sentier qui serpente sur le flanc d'une montagne. A mesure qu'on s'élève le long de cette rampe, l'œil charmé embrasse des horizons immenses ; à mi-côte , on découvre une vallée couverte de culture, coupée par de nombreux ruisseaux bordés de bambous grêles et de cotonniers, et, dans le fond de ce premier tableau , la mer , éclairée par un soleil splendide , est encadrée dans une noire ceinture de rochers couronna d'arbres verts. Lorsqu'on arrive sur le sommet le plus élevé, Tair fraîchit considérablement, et les espèces végétales prennent les formes caractéristiques des lieux qu'elles habitent. Les papillons
ri6 DE FRANGE EN CHINE.
eux-mêmes changent d'aspect; ce ne sont plus ces immenses morphos qui m'ont rendu si heureux sur ie CSorcovado , mais des argynnes et des argus.
Nous arrivâmes à deux heures chez M. Marsh, le propriétaire de la Serra ; nous trouvâmes un homme aux manières aimables et distinguées ; sa maison nous parut confortable et bien tenue, et le personnel des visiteurs auxquels il donne une cordiale hospitalité, des mieux composés. Voici en quelques mots l'histoire de notre hôte.
Il y a une vingtaine d'années que vivait à Rio un jeune négociant anglais, lequel menait grand train. Il avait une maison somptueuse, de brillants équipages, de nombreux esclaves; il était par cela même entouré de tous les genres de séductions qui, dans le nouveau comme dans l'ancien monde, s'attachent à l'opulence. Tout à coup le jeune gentleman annonça à ses amis qu'il allait se retirer dans l'intérieur des terres pour y vivre en ermite. Dans une ville française , on se fût vivement préoccupé des causes probables d'une pareille détermination ; la société de Rio ne s'en émut pas le moins du monde. Les Anglais ont habitué* leurs amis à tous les genres d'excentricité ; et cette fin du jeune gentleman parut tout aussi raisonnable que s'il se fût retiré du monde par un suicide ou par un voyage aux antipodes. Après avoir acheté les titres d'une immense concession dans la Serra dos Orgâos, notre jeune aventurier alla prendre possession de son domaine.
Avec ce coup d'œil pratique particulier aux Anglais , il comprit immédiatement qu'il devait renoncer à mettre en culture sa vaste propriété. Il eût fallu employer plus de trois cents nègres à cette exploitation ; et , par le droit de visite qui courait , la dépense eût été trop forte.
La Serra , à cause de son élévation au-dessus du niveau de la mer, jouit d'une température qui n'excède pas vingt-deux degrés. Cette circonstance suggéra à notre gentleman l'idée d'établir sur son territoire un caravansérail où les voyageurs désireux de vivre un certain temps au milieu des beautés primitives de la nature brésilienne pussent commodément s'installer; une maison de santé oii les valétudinaires de Rio vinssent se réconforter sous l'influence bienfaisante de l'air frais et tonique des montagnes; des retraites paisibles où les hommes fatigués du monde, lassés
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par les soueis que donnent les affaires, pussent se réfugier dans un isolement complet. Cet industriel fashionable comprenait tous les goûts , toutes les aptitudes , tous les besoins : il résolut de s'appliquer à les satisfaire.
A cet effet , il fit construire une immense maison divisée en nombreux appartements, pour ceux de ses hôtes futurs qui voudraient trouver à la Serra nombreuse compagnie, et il dissémina sur son domaine de petites habitations éloignées de trois quarts de lieue les unes des autres pour ceux qui voudraient vivre loin de toute société.
Ce fils d'Albion connaissait notre littérature; aussi bien qu'homme du monde, il avait appris dans le Bourgeois gentilhomme la manière d'exercer une profession sans déroger. Il ne s'agit pour cela , comme chacun sait , que d'échanger , sans les vendre, des services ou des produits contre de Targenlr'eômptant.
D'après cette donnée qu'il a le mérite d'avoir mise en pratique^ son établissement tenait du château et de l'auberge. C'était le châtelain bien cravaté, scrupuleusement, ganté, suffisamment verni , qui recevait les étrangers et leur offrait une loyale hospitalité ; c'était lui encore, ou en son absence quelque ami intime , qui faisait les honneurs -de la table -'avec la distinction d'un very good gentleman; c'était ensuite avec un vulgaire maître d'hôtel, un officier de bouche subalterne, qu'on réglait, au départ, les frais de résidence.
Lorsque notre nombreuse société arriva à la Serra dos Orgâos, le gentilhomme hôtelier, pour ne pas nous séparer les uns des autres, mit à notre disposition une jolie maison construite au centre même de la forêt. On avait abattu autour de l'habitation les arbres gigantesques qui en obstruaient l'accès; il en était résulté un espace circulaire , lequel s'était subitement transformé en parterre. La puissante fécondité de ce sol avait remplacé les rois détrônés de la forêt par une multitude d'arbrisseaux aux fleurs brillantes, par des mélanostomées bleues, des fuchsias rouges, des bombax roses, des mimosas et des cassias jaunes. Notre demeure elle-même ressemblait à un bouquet de fleurs. La toiture et les murs étaient tapissés par les rameaux flexibles des grenadilles, et les diadèmes nuancés de ces lianes pénétraient dans l'intérieur des appartements par toutes les ouvertures.
Nous habitions un véritabie palais.de fleurs; nos regards ne 86 reposaient que sur des pétales brillamment colorés, et Tair que nous respirions était plein de leurs douces senteurs.
11 était permis aux premiers voyageurs qui pénétrèrent dans les forêts vierges d'en peindre les mystérieuses grandeurs ; mais depuis que Tabbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, en s'enfonçant dans ces sombres solitudes, en ont ouvert Taccès à la littérature contemporaine, cette mine inépuisable de descriptions emphatiques a été interdite aux vulgaires intelligences qui passent dans ces lieux , des bottes , des filets sous le bras et un marteau à la main.
Aussi , quoique j'aie posé le pied sur ce sol merveilleux , je me garderai bien de peindre cet entre-croisement inextricable de cent essences végétales, qui forment, à des hautei^ prodigieuses, des voûtes impénétrables aux rayons du soleil, de décrire cette confasion harmonique de bambous , de lianes et d'arbustes qui s'étreignent, de plantes qui cherchent à s'élever les unes au-dessus des autres, pour prendre leur part d'air et de lumière, et cpii meurent , comme ces populations amoncelées et pressées de nos civilisations modernes, au milieu de l'exubérante production qu'elles enfantent I La Serra dos Orgâos est l'un des points élevés du Brésil ; aussi les productions tropicales ne «auraient plus trouver en ce lieu le soleil qui les mûrit. Si on y voit encore quelques orangers, quelques rares bananiers, des plants d'ananas, c'est qu'ils se sont spontanément développés et qu'on les a laissés croître avec la certitude qu'ils ne porteront pas de fruits.
Le propriétaire a donc dû chercher , en dehors de son exploitation hospitalière, par quel moyen il pourrait accroître le revenu de son domaine sans augmenter le nombre de ses esclaves. Après de nombreux essais, il s'est spécialement attaché à Tamélioratiou des races chevalines , à la production des mulets et à la culture des fruits et des légumes d'Europe.
Aucune localité ne peut certainement présenter autant d'avantages que la Serra dos Orgâos pour faire des élèves. L'immense étendue de terrain qui constitue ce domaine est divisée en magnifiques bassins circulaires , qui représentent des prairies naturelles entourées de forêts impénétrables. Chacun de ces bassins est fermé, au point où la vallée s'ouvre dans une vallée nouvelle.
par une espèce de claie qui ne permet pas aux animaux d'une circonscription de se mêler à ceux d'une autre et de dépasser les limites de leur domaine, qui est ordinairement de deux ou trois Keues. Là, les chevaux et les mulets paissent en toute liberté; on ne va les chercher que pour les besoins du moment ou pour leur donner des soins ; mais jamais ils ne rentrent dans les écuries pour se soustraire aux influences extérieures. Une chose qui m'a fort surpris , c'est la patience et la douceur de ces ani* maux à demi sauvages.
J'ai vu un petit nègre de cinq à six ans qui poursuivait un cheval et qui, l'ayant saisi par les crins, s'y cramponna avec force, et parvint à l'emmener sans que l'animal se révoltât contre la faiblesse de son c(Hiducteur. En général , les chevaux et les mulets élevés de cette manière sont de petite taille, mais infatigables. Ds ont une telle habitude des chemins scabreux, que ceux qui les montent n'ont rien de mieux à faire que de se confier à leur instinct, et plus d'une fois ils auront l'occasion d'admirer leur prudence et leur sagacité. La culture des arbres et des légumes européens est loin de donner à M. Marsh des résultats aussi avantageux que l'exploitation dont nous venons do parler. La plupart réussissent très-bien en apparence, mais leurs fruits nombreux sont presque sans saveur. La pèche a perdu son parfum , le raisin ses propriétés rafraîchissantes. La poipme , qui paraît mieux s'accommoder de ce climat, acquiert un développement considérable au détriment de son goût originel; ses formes s'altèrent, ses semences ne se développent plus ; on pourrait la comparer à une femme robuste chez laquelle l'embonpoint a tué les germes de la fécondité. Quant aux légumes, excepté le haricot et la pomme de terre, fille du sol américain, tous les autres m'ont paru bien dégénérés.
On a quelq[uefois essayé de cultiver le blé dans cette contrée; mais l'époque de la floraison , qui concorde avec celle des pluies diluviennes qui inondent cette région, a constamment empêché cette céréale de s'y développer complètement et le grain d'arriver à maturité.
C'est un agréable séjour que la Serra dos Oi^âos ; la température est délicieuse et les sites sont ravissants « Notre palais des fleurs était fréquenté par tous les êtres ailés de la contrée ; les
papillons et les coléoptères, vêtus comme les héroïnes de Perrault, voltigeaient et bourdonnaient sans cesse autour de nous. Les perroquets, les tangaras et les colibris eux-mêmes ne dédaignaient pas de visiter notre demeure ; plus d'une fois ces petits sylphes vêtus d'étincelles sont venus jusque dans l'appartement de Mme de Lagrené demander une hospitalité qu'on eût voulu prolonger, mais qui cessait bientôt de plaire à leur inconstante et capricieuse fantaisie.
C'était un vieux médecin qui nous faisait les honneurs de notre charmante habitation. Cet excellent homme cumulait les fonctions de médecin de l'établissement de M. Marsh avec celles de cicérone de la Serra pour les touristes de distinction. Le docteur avait soixante ans, mais il était vigoureux et alerte ; sa figure épanouie, sa physionomie souriante, sa rotondité respectable annonçaient une nature spirituelle et bienveillante. Il nous apprit que son existence, féconde en événements, s'était passée dans les quatre parties du monde : tour à tour médecin, marin, ministre du saint Évangile, directeur d'exploitation coloniale, suivant les circonstances, partout il avait été utile, considéré et apprécié.
Le docteur gagna promptement mon affection ; j'aimais à le voir, dans nos courses vagabondes, chevauchant à côté de nous, parlant à l'un politique, à l'autre littérature, à celui-ci agriculture, économie sociale, s'informant de tout ce qui peut intéresser l'homme intelligent, venant ensuite vers moi pour aborder un sujet scientifique.
Pendant les huit jours que nous passâmes à la Serra , chacun de nous s'abandonna à ses inspirations et à ses goûts ; mes compagnons de voyage faisaient tous les jours de longues promenades à cheval sur les vastes domaines de notre hôte ; ils allaient visiter les cénobites épars sur cette Thébaïde parfumée. Quant à moi, dès le matin je m'enfonçais dans l'intérieur de la forêt à la poursuite des populations innombrables qu'elle abrite sous les écorces raboteuses de ses grands arbres , qu'elle protège sous ses mousses soyeuses , qu'elle berce entre les feuilles satinées de ses herbes, qu'elle nourrit dans les eaux limpides de ses ruisseaux, et je ne rentrais jamais dans notre demeure avant l'heure du dtner.
Je me souviens ave^ bonheur de mes courses aventureuses ; un nègre portait mon bagage ; c'était un arsenal complet de filets, de
pinces, de bottes ; mon fusil ne me quittait jamais. Je pénétrais avec cet attirail aussi loin que je le pouvais ; une hache à la main, j'abattais les branches d'arbres , les arbustes ceints de lianes qui me barraient le chemin. Avec quelle émotion je soulevais les écorces des grands arbres, gisant à terre, qui abritaient d'énormes et nombreux coléoptères t Les tangaras, les pics rouges, les perroquets tombaient sous mes coups , comme des oiseaux vulgaires.
Le Brésil est la terre promise des naturalistes, et, bien qu'un grand nombre se soient abattus sur cet admirable pays, botanistes et zoologistes trouveront encore à y faire d'abondantes moissons. Les régions montueuses sont, entre toutes, les plus intéressantes, et , pour ceux qui ne voudraient pas étendre trop loin leurs excursions, je leur recommande ma chère Serra dos Orgâos, où ils trouveront réuni tout ce qui peut les intéresser ou les émouvoir.
On chasse le jaguar dans ces montagnes ; c'est le plus redoutable des carnassiers américains. Je n'ai vu que la dépouille de cet animal puissant, que j 'aurais voulu voir dans tout son éclat et dans toute sa force. C'était toujours à son intention que je glissais une balle dans mon fusil, quand je parvenais dans les endroits suspects de la forêt , et, quitte à ressembler au chasseur de La Fontaine , j'ai , jusqu'au moment de mon départ , supplié Jupiter de me mettre en présence du terrible animal ; mais Jupiter a été assez bon pour ne pas exaucer ma prière. Si le jaguar paraît une proie trop périlleuse à abattre, on peut se contenter de poursuivre le tapir aux mœurs douces et sociables. J'ai souvent rencontré ce magnifique pachyderme le long des rivières, sur le bord des lacs : mais toujours il était à l'abri de mes atteintes, à cause de l'espace qui nous séparait. Pendant mon séjour à la Serra, j'ai livré une rude guerre à l'unau disgracieux ; ce singulier édenté, caché dans le feuillage sombre du cécropia, restait immobile tant qu'il supposait que je ne l'avais pas découvert ; mais, si un mouvement suspect lui révélait mes intentions hostiles, il partait avec précaution et parcourait , sans s'arrêter, de grandes distances sur le dôme de la forêt, en s'aidant de ses grands bras. C'est surtout parmi les tatous à l'épaisse cuirasse que j'ai fait de nombreuses victimes; et, lorsque je les rapportais au logis, le Yatel brésilien
qui nous servait transfonnait l^r noble annure en une vulgaire marmite, dans laquelle il les accommoilait.
Le lecteur ïne croira à peine si je lui dis que les serpents sont fort rares dans cette partie du Brésil. Ce n'est que dans les relations de voyages faites à Paris qu'on voit des individus' étreints par les anneaux du boa de Laocoon , ou qu'on lit la description de forêts impénétrables, émaiUées de jararacs et de cascavels. J'ai fauché de hautes herbes, traversé des taillis épais; je me suis enfoncé dans les bois les plus sombres, et je n'ai vu qu'un seul de ces hideux reptiles.
Un reptile plus commun à la Serra est l'iguane. C'est un grand lézard, aux formes robustes, plein d'agilité et d'audace, qui grimpe sur les arbres pour y poursuivre de petits oiseaux, et qu'on voit souvent traverser les chemins pour saisir de petits quadrupèdes. M. Marsh en a tué plusieurs pendant notre séjour, qui figuraient avec honneur sur la table de ses hôtes; car on mange ce reptile, et les gastronomes bréâliens le citent avec distinction quand ils font une énumération bienveillante des richesses culinaires de leur pays. Ceux dont nous avons mangé nous ont paru ne pas différer trèSf-sensiblement, quant au goût et aux ap~ parences physiques, de la chair d'un poulet fort jeune ; aussi n'avons-nous été saisis d'aucun sentiment de répulsion pour cet aliment.
J'avais conçu l'ambitieux projet d'atteindre les haut-es cimes des Orgues; mais chaque jour je reculais devant l'exécution. Enfin j'accomplis cette ascension ; je touchai de mes mains la base des grands tubes de granit à la cime desquels roulaient lentement de légers nuages transparents comme de la gaze, et les sons de ma voix se mêlèrent aux bruits harmonieux de la forêt, qui tiennent en éveil depuis 4e commencement du monde les vieux échos cachés dans leurs niches de pierre. De ce point culminant je n'aperçus que l'azur du ciel et un immense océan de feuillage ; le sol dénudé formait des caps, des anses, des promontoires au sein de cette mer, dont le vent soulevait les vagues sonores, et les ardents rayons du soleil, en glissant sur les teintes variées de ces dômes ondoyants, produisaient des reflets semblables à ceux qui se jouent à la surface des flots. La vue de cette vaste solitude, du sein de laquelle je n'apercevais aucune habitation, me remplit de
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tristesse, et je compris qu'un paysage n*est complet que lorsque, au nodlieu de sévères beautés de la nature, on découvre la puissante manifestation de l'activité humaine.
Je côtoyai longtemps le pied des roches escarpées , et, lorsque je voulus descendre dans les parties inférieures de la montagne, je tombai au milieu d'un de ces bassins géologiques qu'on rencontre si fréquemment sur la Serra. Ce bas-fond avait une grande étendue; il était couvert d'une herbe abondante et drue conune celle qui crott sur les montagnes pastorales des Alpes et des Pyrénées. Un énorme bloc de granit, détaché de sa base par quelque commotion antédiluvienne, occupait le centre de ce cirque naturel et ressemblait à quelque monument du passé destiné à perpétuer un souvenir historique. Ce puissant monolithe, tapissé de fougères et de mousses noires, portait sur sa croupe arrondie une petite maisoa dont l'aspect élégant rappelait ces humbles chapelles que les habitants des montagnes ont coutume de percher sur quelque pic isolé. Un ûlet d'eau entourait de ses franges d'ai*gent ce sombre piédestal et se perdait ensuite entre les herbes , dont il faisait trembler les pointes élancées.
Harassé de fatigue, je m'assis sur le bord du ruisseau ; au même instant , j'entendis au-dessus de ma tète une voix qui évidemment s'adressait à moi, car j'étais seul au milieu de cet espace immense ; je ne compte pas comme quelqu'un un nègre qui m'accompagnait. On m'interpellait en anglais. Ne sachant pas les premiers mots de cette langue, je me contentai de répondre sans me déranger , sans tourner les yeux du c6tô où me venaient ces paroles :
c Que désirez-vous, monsieur ? je ne comprends pas l'anglais.
— Oh I ces Français sont drôles ! reprit la même voix avec le plus parfait accent britannique ; ils croient que chacun connaît leur langue ; ils ne parlent que le français !
— Vous avez raison , répliquai-je en me levant pour découvrir l'interlocuteur que le hasard m'envoyait ; les Français ont la sottise de croire que leur langue est la langue universelle , mais ils sont bien punis de leur outrecuidance lorsqu'ils mettent le nez hors de leur pays. >
Mon interlocuteur était planté sur le sommet du rocher, comme un chasseur de chamois au bord d'un préc^picevferme et droit sur
ses jambes ; il portait des guêtres de cuir, une veste ronde et une casquette; un énorme couteau de chasse, passé à la ceinture , pendait à son côté ; son visage rose et frais était encadré dans une belle barbe rouge; il était grand et fort, et toute sa personne avait quelque chose de franc et d'ouvert qui prévenait en sa faveur. Après avoir jeté sur moi un regard explorateur, le fils d'Albion me dit :
« Je suis M. Braone (j'écris son nom comme il le prononçait) ; voulez-vous venir vous reposer chez moi? J'aime beaucoup les Français, i
Je déclinai mon nom, et, me servant de la formule qu'il avait employée en me parlant, j'ajoutai :
f J'irai volontiers me reposer chez vous ; j'aime beaucoup les Anglais, i
Je crus , en faveur de la manière bizarre dont s'effectuait notre connaissance, pouvoir me permettre la légère exagération que renferme cette dernière assertion.
Je grimpai sur le domaine de M. Braone par une entaille circulaire faite dans le granit ; ce moderne Prométhée me reçut en me tendant la main ; on reconnaissait à son teint vermeil qu'il était retenu sur ce roc solitaire par des chaînes fort légères , et qu'aucune espèce de vautour ne lui rongeait le cœur. Un fou ou un sage était seul capable de vivre dans cet isolement ; je me demandai dans laquelle des deux catégories il fallait classer ma nouvelle connaissance.
M. Braone m'introduisit dans un petit salon proprement meublé ; c'était une pièce longue et étroite, percée de trois fenêtres munies de «tores et garnie d'un divan et de chaises en rotin. Il m'installa devant une table sur laquelle étaient disposées des bouteilles contenant du porto , du sherry, du brandy, du rhum et un gros livre relié.
Lorsque je fus assis , M. Braone me pria de l'excuser et de l'attendre un moment, et disparut; un quart d'heure après, il entra conduisant sous son bras une jeune négresse. Cette fille , qui pouvait bien avoir dix-huit ans , était vêtue d'une robe blanche à grande pèlerine , telle qu'en portent seules dans le monde les dames anglaises ; elle était coiffée d'un chapeau bleu confectionné dans le même geût que sa robe et chaussée de gros, souliers en
cuir noir lacés sur le cou-de-pied ; ses mains étaient couvertes de gants de fil, et elle paraissait fort mal à Taise dans ce travestissement. La pauvre créature avait Tair ahuri , la physionomie hébétée des nègres de la côte ; elle portait trois fortes entailles cicatrisées au-dessus de la racine du nez. Les nègres nouvellement introduits dans les colonies européennes sont presque tous marqués de quelques signes résultant d'une blessure qu'on leur a faite pendant leur jeunesse , pour aider à constater plus tard leur identité , tandis que les nègres créoles ne pratiquent plus cette coutume barbare. M. firaone se plaça en face de moi avec sa compagne toujours appuyée sur son bras ; ils s'inclinèrent simultanément , et l'Anglais me dit en désignant la jeune négresse :
c C'était Mme Braone 1 »
Je rendis , aussi sérieusement que je le pus , mon salut à ce couple bizarre , mais j'avoue que je ne trouvai aucune parole à lui adresser. Le gentleman, après s'être incliné une seconde fois, tourna sur ses talons et s'éloigna, emmenant avec lui cette singulière Mme firaone.
Je n'étais pas encore revenu de l'étonnement que m'avait causé cette présentation , lorsque M. Braone reparut donnant le bras à une autre négresse. Celle-ci, plus jeune que la première, portait certainement les vêtements que sa compagne venait de déposer ,. et, comme elle était beaucoup moins grande, elle semblait traîner après elle une robe à queue. M. Braone, fidèle aux usages de son pays pour tout ce qui tient au mode adopté pour les présentations, s'inclina. une seconde fois devant moi en me disant :
c C'était une autre Mme Braone. i
A cette déclaration inouïe , je ne pus contenir un immense éclat de rire. Ma bruyante hilarité ne blessa pas mon hôte ; il se contenta de lever les yeux au ciel , en s'écriant :
c Oh I ces Français , ils s'étonnent de tout !
— Non pas précisément de tout, mon cher monsieur Braone, mais de ce qui leur paraît impossible avant de l'avoir vu I Je vous en prie, ajoutai-je sans pouvoir maîtriser mon hilarité, quel est donc le prêtre qui a béni votre double mariage? on pourrait recourir à lui dans l'occasion.
— C'est moi le prêtre, reprit l'Anglais; je me suis marié tout
seul.
— Mon cher monsieur Braone, vous serez pendu comme ua chien et damné comme un juif, au jeu que vous jouez 1 La polygamie est un cas pendable et damnable.
— Oh , oh I fit le gentleman, en France et en Angleterre je serais pendu, oui; au Brésil, nonl je ne serai pas davantage damné; ici ja vis comme Abraham et comme Jacob.... il faut bien que je peuple ce désert.
— ^^Mais vous êtes chrétien, je suppose?
— A Londres, à Paris, oui; ici, je suis un patriarche. Je connais la Bible mieux que vous , my dear. C'est le seul livre que je lise depuis six ans, dit-il en me montrant le gros volume que j'avais remarqué sur la table, et c'est là que je puise ma seule règle de conduite. La Bible n'est pas, comme on le croit, l'histoire d'un peuple; c'est la loi écrite avec des exemples des hommes en civilisation, en barbarie et en patriarcat; ici je vis en patriarcat. Oh! non, je ne serai pas damné....
— Mon cher monsieur Braone, j'admire votre interprétation de la Bible ; elle est nouvelle 1 Et vous comprenez parfaitement vos devoirs de patriarche?
— Ohl oui, je les comprends bien. Attendez. » Là-dessus, il décrocha une cravache pendue derrière la porte.
La poignée de cet instrument de correction se terminait par un sifQet dont il tira des sons aigus. Aussitôt je vis accourir dans le salon cinq ou six marmots, couleur marron, lesquels se rangèrent silencieusement l'un à côté de l'autre, dans la position d'uu soldat sous les armes. L'Anglais les considéra un moment avec i^atisf action ; il me dit ensuite :
a C'étaient les petits Braone 1 Quand j'aurai encore trois petits bommes comme ça, je leur laisse tout ce que j'ai ici : cette maison, <xs montagnes , ces terres ; ils seront plus riches que s'ils étaient •des fils d'esclaves, et moi j'irai m'occuper à peupler Sidney.... Ohl si tout le monde faisait comme moi, toutes les colonies seraient bientôt comme des fourmilières!... i
J'étais en admiration devant M. Braone; je n'avais pas cru. jusque-là, qu'on pût être aussi complètement fou avec les apparences de la raison. Après un moment de silence , je lui dis:
« Savez- vous bien que, si je racontais en France votre ma-
nière de YÎvre et les circonstances dans lesquelles s'est faite notre connaissance, on ne me croirait pas?
— 0ht certainement non, reprit vivement le gentleman; les Français trouvent la vérité trop extraordinaire pour y croire. Après votre retour, racontez^leur simplement ce que vous ave» vu, ils vous accuseront d'avoir fait des romans, ohl oui. »
Cette idée de M. Braone me frappa par sa justesse ; je résolus d'essayer d'écrire très-exactement ce que je venais de voir, n'étant pas fâché d'être taxé d'exagération à force d'exactitude
Lorsque je voulus le quitter, M. Braone tenta de me retenir pour passer la soirée avec lui ; je ne pus me rendre à son désir ; la compagnie dont je faisais partie devait quitter la Serra le lendemain; il fallait être sur pied avant le jour. M. Braone, en me reconduisant, me fit traverser sa cuisine, oïl nous trouvâmes une vieille négresse occupée à embrocher une couple de singes qui n'avaient pas moins de deux pieds de long.
€ Si vous voulez rester, me dit M. Braone en me montrant l'instrument gastronomique, voilà notre dtnerl»
Je considérai M. Braone avec horreur. En ce moment il me fit l'effet d'un ogrel Les embrochés ressemblaient, à s'y méprendre, à la marmaille de tantôt ; je songeai à Saturne dévorant ses enfants. Mais la figure impassible de l'Anglais me rassura, et, pensant qu'on pouvait manger du singe sans être pour cela taxé d'anthropophagie, je serrai cordialement la main qu'il me tendit.
Je rentrai le dernier à notre maison de la Serra; mes compagnons me demandèrent compte de ma journée ; je leur racontai ma visite à M. Braone , ils n'en crurent pas un mot. Comme nous parttmes le lendemain, ils n'eurent aucun moyen de vérifier ma véracité; ils sont restés sous leur première impression.... Ainsi a commencé à sei vérifier la prophétie de M. Braone. Je crois, aujourd'hui, que le patriarche de la Serra est un sage.
Au moment de quitter notre délicieuse habitation , je vois venir à moi le nègre, compagnon de mes courses, qui me tend timidement la main. Je crois qu'il réclame une nouvelle rétribution, et je lui donne quelques pièces d'argent, qu'il prend sans trop d'empressement, en répétant son geste suppliant'. Je réfère à M. Marsh de ce cas embarrassant ; il m'apprend que , lorsque les nègres rencontrent un blanc sur leur route et qu'ils tendent vers
lui leur main réunie en creux , ce n'est pas une aumône matérielle qu'ils implorent, mais celle plus spirituelle d'un vœu en leur faveur, d'une espèce de bénédiction, et que l'usage est de leur dire : Que Dios ie*faze sancto! « Que Dieu fasse de toi un saint! !> J'ajoute à cette formule un vœu plus sincère et plus en harmonie, je crois, avec les besoins de cette race disgraciée et je dis : c Que Dieu te rende digne d'être libre I i Mais , hélas ! ce vœu, comme le précédent , ira se perdre sans écho dans l'espace; car il n'y a pas plus de saint noir au martyrologe qu'il n'y aura, d'ici bien longtemps , de nègres libres au Brésil.
Le chemin que nous suivons est celui qui traverse les Orgues pour joindre les bords de la Paraïba. C'est sur les rives de ce fleuve qu'on rencontre quelques peuplades de Cabocles , qui sont censés vivre du produit de la chasse ou de la pèche, mais qui se livrent, en réalité, à diverses industries. C'est auprès de ces individus que la plupart des voyageurs européens vont ordinairement étudier les mœurs des sauvages brésiliens, dont ils sont les fidèles représentants , comme le paysan des environs de Paris l'est des mœurs pastorales retracées avec tant de bonheur et de naïveté par M. le chevalier de Florian, dans le siècle dernier.
Nous suivions la même route pendant une partie de la journée, lorsque nous apercevons que notre guide principal , à qui nous avons eu la malheureuse idée d'offrir un verre d'eau-de-vie de France , s'est séparé de nous. Pour l'attendre , nous nous arrêtons à une estancia, lieu de repos pour les muletiers qui fréquentent ces parages. Au moment de notre arrivée, une caravane est en possession de l'emplacement circulaire qui constitue la estancia; cette auberge primitive se compose d'une espèce de hangar couvert, qui sert de lieu de repos pour les hommes, et d'une rangée de pieux fixés en terre en dehors de la partie abritée, pour attacher les mulets. Ordinairement on décharge les bêtes de somme pendant que les nègres préparent leur repas.
Ayant vainement attendu notre feitor, qui est un homme libre, et qui, en cette qualité, s'est tranquillement couché au pied d'un arbre , pendant que nous courons à peu près au hasard , nous nous mettons de nouveau en chemin. Quelques moments après , nous pénétrons dans une admirable forêt de palmiers et de fougères arborescentes, La présence de ces végétaux nous
annonce que déjà nous sommes descendus dans des régions plus chaudes; nous nous en apercevons, d'ailleurs, à l'impression que latmosphère exerce sur nous.
Nous nous arrachons de ce lieu qui captive longtemps notre attention , et nous arrivons dans une partie de la route où deux chemins se croisent. Lequel prendrons- nous? Un vieux nègre nous assure qu'une maison existe non loin , en suivant le sentier à droite. Nous n'hésitons pas ; nous nous engageons dans une espèce de ravin étroit et roide, que bordent des arbres gigantesques. Nous rencontrons , par intervalles , de magni6ques bœufe qui nous regardent avec curiosité ; quelques-uns s'enfuient à notre approche; d'autres nous accompagnent pendant un certain temps, et ne nous quittent qu'après nous avoir suivis quelques moments encore d'un œil interrogateur. La présence de ces animaux ne doit rien faire préjuger au Brésil sur la proximité des habitations ; aussi ne voyons-nous pas la maison annoncée , et nous ne la rencontrons qu'une heure après avoir suivi une descente fort rapide.
C'est une misérable hutte , entourée d'un parc immense , pour renfermer des bestiaux ; un mulâtre , sa femme et ses enfants , en sont les propriétaires ; ils nous apprennent qu'il existe une venta tenue par Pedro l'Espagnol, qui n'est distante que d'une heure du lieu oix nous sommes. Nous partons guidés par le maître de la case, et, à sept heures du soir, après avoir marché pendant douze heures, nous nous trouvons en face de la plus horrible fonda que nous ayons encore vue. Une vieille femme et un hideux petit homme au pied bot en sont les seuls habitants. A notre approche, ils s'empressent de nous déclarer qu'ils n'ont ni gtte ni aliments à nous donner. Le maître est absent, nous disent-ils, et ils ne veulent pas recevoir, sans son autorisation, un nombre aussi inaccoutumé de voyageurs.
« Remontez sur vos chevaux, ajoute la vieille femme; gagnez la fazenda du eapitào de custodio , où vous recevrez une hospitalité complète sans qu'il vous en coûte un reis ; mon fils vous accompagnera s'il le faut, i
Il y avait tant de bonne volonté de la part de la vieille à nous éloigner de chez elle , elle nous donnait de si bonnes raisons pour nous décider à partir, que nous suivîmes son conseil. Nous jetons encore un regard sur ce taudis, et nous reconnaissons la haute
sagesse de la vieille. La venta du senkor doa Pedro a plutôt l'apparence d'un repaire de bandits que d'une auberge. La porte est précédée d'une mare bourbeuse, dans laquelle se vautre l'immonde animal qui se nourrit de glands, d'après l'abbé Delille. L'intérieur, noir et puant, ne renferme ni une natte pour se coucber ni une chaise pour s'asseoir; il est d'ailleurs complètement envahi par des canards, un chien galeux et la vieille femme.
Nous voilà de nouveau sur nos mules, le pied^bot en tôte de notre cavalcade. Une heure après notre départ de chez Pedro, nous arrivons chez le capitâo. L'entrée de la fazenda est fermée par une porte ; les chiens aboient et les nègres s'agitent pour venir reconnaître une troupe qui paraît vouloir la prendre d'assaut. Le pied bot demande à parlementer avec le senh&r administradar^ qui accourt aussitôt. Notre héraut lui expose notre embarras et le désir que nous éprouvons de trouver un lieu pour reposer notre tète. A peine ces explications sont-elles données, qu'on ouvre les deux battants de la porte. Nous pénétrons dans une vaste cour, à travers laquelle nous guident des nègres portant des torches. Mais l'appartement dans lequel on nous conduit ne correspond pas à cet accueil un peu fastueux. On met à notre disposition trois petits cabinets contigus les uns aux autres, dans lesquels on dresse.... ce n'est pas précisément le mot; pour être vrai, je dois dire sur le sol desquels on jette trois nattes pour nous reposer en attendant le dtner.
A dix heures, nous nous mettons à table. Depuis le matin, chiq heures, il n'est entré dans notre estomac qu'une poignée de farine de manioc et une tasse de chocolat. Le dtner que nous offire le seigneur administrateur se compose de volailles, d'un piiaw de riz, de feijiks^ espèce de haricots noirs comme des perles de jais et de farine de manioc. Le sommeil et la fatigue nous empédient de faire honneur à ce frugal repas, et nous allons nous jeter sur nos nattes, où nous ne tardons pas à nous endormir profondément. Le lendemain, à quatre heures, nous sommes sur pied ; les nègres sortent de leurs cases pour aller à leurs travaux, oh entend le bruit des instruments de menuiserie et le retentissemest des enclumes.
La fazenda a l'apparence et le mouvement d'un petit >411age. L'habitation du maître est entourée de celle des esdaves; divers
bâtiments pour la préparation du tbé, du café, du sucre et du manioc, ont été construits tout auprès. Le thé n'est cultivé au Brésil que depuis une vingtaine d'années, et déjà il donne des produits considérables. L'exportation en devient tous les jours plus importante, grâce à la précaution qu'ont prise les vendeurs de le renfermer dans des bottes absolument semblables à celles qui nous viennent de la Chine. Cependant, il faut avou^ qu'il existe une grande différenpe entre le thé du Brésil et celui du Gél^te Empire : ce dernier possède un arôme qui n'a rien de commun avec l'âcreté astringente du premier; je crois même que le thé du Paraguay, qui n'est pas un thé, est préférable au thé brésilien.
La fabrication du sucre laisse, comme l'on pense, beaucoup à désirer au Brésil. Les fazendeiros ne soupçonnent guère le progrès ({u'a fait en Europe Tindustrie sucrière. Le matériel pour la confection de tous les produits qu'on retire de la canne se corn* pose, à l'exploitation du capitâo de custodio, d'un moulin, de cinq chaudières disposées à la suite l'une de l'autre, et d'un appareil distilla toire. Le moulin est mû par une roue hydraulique qui fait fonctionner trois cylindres de métal. Ce mécanisme est insuffisant pour retirer de la tige saccharine tout le vesou qu'elle renferme. Les chaudières dans lesquelles s'opèrent la défécation et la ouite du sirop sont de fonte; leur épaisseur et la disposition elle-même du fourneau ne permettent pas de régler le feu comme l'exigerait une fabrication intelligente. Quant à l'appareil distillatoire dont on se sert pour retirer le tafia, la cachasse en langage portugais, résultant de la fermentation de la mélasse, il a été établi sur le modèle du premier alambic cornerait, il y a quelques siècles, par Arnaud de Villeneuve. C'est une vieille machine dans le goût de celles dont les livres d'alchimie nous ont transmis le dessin.
Ces engins et ces procédés vicieux sont cause que le fazendeiro ne retire pas de la canne tout le suc qu'elle doit donner, qull perd une quantité très-notable de substance cristalksable, et que ses alcools contractent un goût détestable d'empyreume. Eh bien t maigre tant de causes de ruine, la fécondité de cette terre est telle, que le producteur de ces contrées réalise des profits plus considérairies que les planteurs de tous les autres pays tropicaux.
£6 que nous venons de dire du sticre peut également s'applin
là DE FRANGE EN CHINE.
quer à la produetion du café. La partie charnue du fruit prend au Brésil un développement énorme; cette circonstance est cause que les baies à peine entassées subissent un échauffement, résuU tat d'un commencement de fermentation, qui en altère la qualité. Dans les exploitations voisines de Rio, on a paré à cet inconvénient en dépouillant, immédiatement après la cueillette, les graines de la partie pulpeuse. A cet effet, on plonge^ les fruits dans une cuve remplie d'eau, pour les débarrasser des corps étrangers qui les salissent, puis on les porte sous un moulin appelé o detoBcador, qui déchire Tenveloppe extérieure et opère la séparation des parties molles d'avec les parties dures.
On cultive quelque peu de riz aux alentours de la fazenda du capitâo de custodio ; son rendement atteint celui des meilleures terres du Fokien et de l'Inde ; c'est-à-dire qu'il donne de trente à trente-cinq pour un, et, comme dans ces contrées, on peut obtenir, la même année, plusieurs récoltes sur le même sol.
Nous quittons la fazenda du capitâo de custodio, bien convaincus que quelques heures nous suffiront pour nous rendre au gtte que nous devons occuper avant d'atteindre Novo-Friburgo. C'est le senhor administrador qui nous a renseignés cette fois, et un homme aussi capable ne saurait se tromper ni nous tromper. Nous côtoyons des champs de cannes ; nous grimpons sur des coteaux couverts de cafiers ; ces cultures semblent naître spontanément; aucun travailleur ne se montre sur cette vaste étendue de pays.
- -Un voyage à cheval, dans ces régions presque désertes, est, au début de la journée, plein de distraction et de charme; mais, pour peu que le trajet se prolonge, on subit forcément une suite de contrariétés inhérentes à tous les pays dans lesquels la race humaine est trop peu nombreuse. La première contrariété que nous subissons aujourd'hui, c'est de nous trouver devant un cours d'eau fort considérable, sur lequel on a oublié de jeter un pont. Los ponts sont fort rares dans le nouveau monde, surtout sur ces petits fleuves sans nom qui servent de limites naturelles à d'immenses propriétés, et que les habitants des fazendas riveraines désignent sous le nom modeste de ruisseaux.
Assis sur le bord de la rivière, nous tenons conseil pour savoir si nous tenterons le gué ou si nous reviendrons sur nos pas;
nos conducteurs nègres sont de ce dernier avis; mais nous en décidons autrement. Nos Chevaux refusent d'abord de se mettre à l'eau; la cravache et l'éperon ont raison de leurs répugnances; frappés et harcelés, ils se jettent dans le courant. Les malheureuses bétes perdent pied; l'eau passe par-dessus leur poitrail et couvre nos selles; deux portemanteaux se détachent et sont irrévocablement noyés; mais comme, après tout, le courant est tranquille, nous atteignons enfin le bord opposé, trempés jusqu'à la poitrine •
Après ce premier incident, il en survint un second : le chemin que nous suivions était si peu fréquenté, que nous le trouvâmes envahi par une végétation formidable. Nous mîmes pied à terre et nous ne pûmes avancer dans ce fourré qu'en abattant, à droite et à gauche, les branches d'arbres, les lianes et les bambous qui nous barraient le passage.
Nous avions perdu beaucoup de temps à traverser notre fleuve innommé et à franchir le fourré dans lequel nous nous étions engagés, de sorte que le jour baissait, nos estomacs criaient famine, et nous n'apercevions pas de fazenda dans le lointain, pas une trace de fazendeiro^ d'arriero, de feitor, sur les sentiers.
Nous voyions approcher avec inquiétude le moment où il nous serait impossible de continuer notre route. Aucun de nous ne redoutait de passer la nuit à la belle étoile : avec un bon manteau on brave impunément l'humidité de l'atmosphère; mais nous étions à jeun pour la plupart. La partie de la montagne que nous parcourions en cet instant était charmante : c'était un bois de fougères, de mimosas et de palmiers, tout peuplé d'oiseaux éiincelants; des perroquets bleu d'acier jasaient en tournoyant dans les airs; des hoccos, gros comme des faisans, claquetaient le long dès sentiers. Mais en ce moment, une blanche spirale de fumée, sortant lentement d'entre les arbres, laquelle nous eût annoncé» l'approche d'Une cabane, eût produit sur nous une impression bien plus agréable que toutes les merveilles^ offertes à notre admiration.
Chacun de nous s'abandonnait silencieusement à ses réflexions, portant involontairement la main sur l'organe dont les contractions insolites nous arrachaient à la contemplation de la nature pour nous faire souvenir que nous étions hommes et sujets à la faim, lorsque l'un de nous, qui avait devancé notre petite troupe
sur une éminence, s'éciia : c Une cabane 1 j comme on ciie : « Terre l terre 1 i après deux mois de traversée.
Nous gagnâmes, de toute la vitesse de nos chevaux, le sommet sur lequel nous avait devancés notre compagnon, et nous aperçûmes effectivement une petite masure de la plus humble apparence. La vue de cette chétive demeure nous combla de joie; nous espérions que les habitants qu'elle renfermait, qu'ils fussent blancs ou noirs, auraient quelque substance nutritive à nous donner ou à nous vendre. Je mis pied à terre, et je descendis, presque en courant, la pente rapide au bas de laquelle j'apercevais son toit. Je heurtai vivement à la porte : elle s'ouvrit d'elle-même, mais personne ne répondit à mon appel. Je regardai dans Tintérieur, à droite et à gauche ; je ne vis ni un instrument de travail ni aucun vestige de pas humains ; si l'édifice eût été plus somptueux, on eût pu croire qu'un génie invisible l'habitait. Je franchis les quelques degrés qui conduisaient à l'étage supérieur; c'était une pièce aux parois bien rabotées, triste et silencieuse comme une cage sans oiseau. Une natte, jetée dans un coin de la chambre, pouvait bien faire présumer que quelqu'un se réfugiait parfois dans ce réduit, mais rien ne prouvaft que ce quelqu'un ne vécût pas dans un jeûne perpétuel. Une armoire, que j'ouvris indiscrètement, ne renfermait qu'une noix de coco sciée par le milieu et emmanchée d'un bâton; instrument qui ne pouvait guère servir qu'à puiser de l'eau.
Je rendis compte à mes compagnons du résultat négatif de mon exploration. Nous convînmes, pour dernière tentative, de faire feu de toutes nos ^ armes pour attirer en ce lieu, soit le gardien, soit le propriétaire de cette hutte, si toutefois il ne se dén^it pas volontairement à nos recherches. L'écho répéta au loin cette puissante détonation; des troupes d'oiseaux effrayés y répondirent seuls; ils s'élevèrent dans l'air en poussant de grand» cris, croyant à une agression imprévue; ils planèrent un moment audessus de nos têtes ; voyant ensuite que cette provocation ne s'adressait pas à eux, ils s'abattirent de nouveau au sein de leurs vertes retraites, et tout rentra dans le repos.
Nous étions sur un point où la route se bifurquait; ne sachant trop quel sentier prendre, nous nous abandonnâmes à la sagacité de nos chevaux; pour leur laisser toute leur liberté, nous leur
mtmes la bride sur le cou, et ils s'engagèrent, sans hésiter, dans un petit sentier raboteux qui descendait dans un fourré. Nos montures une fois lancées sur cette pente qu'elles paraissaient avoir pratiquée, nous leur enfonçâmes nos éperons dans le ventre, décidés à ne laisser aux pauvres bétes ni trêve ni repos jusqu'à ce qu'elles nous eussent mis à couvert quelque part.
La faim qui nous talonnait, une averse torrentielle sur laquelle nous ne comptions pas et qui tombait sur nous en ce moment, nous rendaient féroces ; nous éperonnions et nous cravachions nos malheureux chevaux avec rage. Après une heure d'un galop ei&éné, nous débouchâmes dans une belle vallée arrosée par deux rivières ; l'une tombait avec fracas d'une hauteur prodigieuse, et reniait bruyamment entre les rochers. Des plantations s'étendaient le long de ce cours d'eau, et l'air était tout embaumé des parfums qui s'exhalaient du sein humide des cafiers en fleur. Nous jugeâmes, à la bonne tenue des cultures, que nous approchions d'une habitation; nous donnâmes, dans cet espoir, encore une fois de l'éperon, mais nous fûmes de nouveau trompés dans notre attente. La nuit se ûi] il fallut aller au pas, et ce ne fut que deux heures après que nous aperçûmes, à travers les arbres, de faibles clartés qui nous révélèrent la présence d'une fazenda. En ma qualité de Provençal, j'étais censé savoir le portugais, et l'on me délégua pour que j'allasse m'iuformer auprès du maître de ces lieux si nous trouverions chez lui ce que l'on cherche en voyage dans ces pays, ime natte pour s'étendre, à défaut d'un bon lit pour la nuit. Je poussai mon cheval dans la direction des rayons conducteurs que j'apercevais, et je me trouvai en face d'une grande maison aux murs noirs et lézardés, entourée de cases à nègres d'un aspect sale et rebutant. Au bruit que je fis en arrivant, quelques négresses sortirent de leur tanière une torche à la main, et deux nègres s'a^^ochèrent de moi pour me tenir l'étrier. Je leur aban* donnai mon cheval et m'avançai vers la maison, ovi un honame parfaitement Manc m'attendait sur le seuil de la porte.
« A qui appartient cette demeure? lui dis- je, croyant m'adresser à l'administrateur de ce domaine.
— A moi, don Patricio Tejeiro y Campillo, et à vous, seigneur, pour que vous en usiez comme il vous plaira 1 me répondit-il avec courtobie.
76 D£ FRANCE EN CBINE.
— En ce cas, repris-je, permettez-moi, seigneur Patricio, d'en disposer pour y passer la nuit avec mes compagnons. »
Il s'inclina en signe de consentement ; après l'avoir salué, je m'éloignai pour annoncer à notre compagnie que nous allions prendre gite chez un noble seigneur qui pratiquait l'hospitalité des anciens jours avec une grâce toute chevaleresque. Lorsque notre petite troupe fit son entrée chez le seigneur Patricio, Forage, loin de se calmer, grondait avec violence, et la nuit était si sombre qu'on n'y voyait plus devant soi. On nous introduisit d'abord dians un vestibule tout encombré de haricots revêtus de leur cosse et de grains de café qu'on n'avait pas dépouillés de leur enveloppe. Des négresses, accroupies sur le plancher, rassemblaient ces semences en tas, probablement pour dégager le passage qui conduisait aux appartements qu'on nous destinait.
Après un moment d'attente, on nous fit entrer dans une vaste pièce noire et mal éclairée , dont une table longue et étroite occupait le centre; ce meuble était couvert de plumes, de papiers, de livres, de paquets de semences et de journaux : évidemment c'était le cabinet d'étude du seigneur Patricio. Toutefois cette chambre, d'une simplicité un peu barbare, servait encore à d'autres usages : c'était aussi un entrepôt des denrées de la fazenda; des sacs remplis de légumes stationnaient debout dans tous les coins. L'on avait construit dans le fond de la pièce , à un mètre en avant du mur, une cloison à hauteur de la main. Cet espace était rempli de farine de manioc et de viande salée, et la planche qui le fermait servait de rayon à la bibliothèque peu nombreuse du seigneur Patricio. Les fenêtres étaient garnies de stores délabrés; deux bancs étaient disposés le long de la table et une chaise était placée au haut bout. Lorsque nous entrâmes, le seigneur Patricio était assis; il se leva, et, s'inclinant avec déférence, il nous pria en fort bons termes de l'excuser s'il nous recevait d'une manière peu convenable.
c Éloigné de tout centre de population, ajouta-t-il, j'ai rarement Fhonneur de recevoir des hôtes tels que vous; mais usez librement de tout ce dont on peut disposer ici. Dans une heure on vous servira à dîner; permettez-moi de me retirer pour donner quelques ordres. »
Notre hôte était un homme de cinquante ans , grand et maigre ;
sa figure d'un blanc mat était sillonnée de rides. Il avait le front haut, les lèvres minces, les yeux grands et noirs. Quoique vêtu avec simplicité, à la manière des fazendeiros, il avait une .tenue parfaitement soignée; ses mains étaient blanches, sa barbe fraîche et son linge irréprochable. On pouvait supposer que le seigneur Patricio avait contracté dans un monde élevé des manières élégantes, et qu'il était fazendeiro accidentellement.
A peine se fut-il retiré que des négresses, sales et mal vêtues , vinrent débarrasser la table des objets qui l'encombraient ; elles enlevèrent un grand nombre de cahiers entièrement écrits : c'étaient peut-être les comptes d'exploitation de la fazenda, ou quelque traité sur la culture du cafier; cependant j'aurais été curieux de jeter les yeux sur ces manuscrits. Un homme dans la solitude n'a personne à tromper, et, s'il n^écrit que pour lui seul, il est dans les conditions les plus favorables pour faire sinon un bon livre , du moins un livre de bonne foi. Ne pouvant sans indiscrétion jeter un regard furtif sur ce qu'écrivait notre hôte, je voulus le juger sur ce qu'il lisait : pendant que les nègres opéraient cette espèce de déménagement, je me saisis de trois volumes déposés sur la table. Le premier contenait, on ne le croira pas! la Lettre de Thrasybule à Leucippe, de Fréret ; le second, une traduction portugaise des Ruines de Yolney ; le troisième, le Hurwi^ V Homme aux quarante écus! Fréret, en français^ dans une fazenda brésilienne, c'était incroyable ! Nos plus jeunes compagnons de voyage ignoraient jusqu'au nom de cet auteur! Le seigneur Patncio étudiait l'esprit français dans les philosophes du xviii* siècle! C'était remonter un peu haut pour connaître le temps présent. Il eût été bien étonné, bien attristé, le pauvre cher homme ! s'il eût su que la plupart d'entre nous , à tort sans doute , vénérions fort peu les idoles qu'avaient encensées nos pères, et qu'il adorait certainement.
C'était une bonne fortune pour nous de rencontrer, au milieu de ce pays à esclaves, ce qu'on appelait jadis un esprit fort, un incrédule, et plus ridiculement un philosophe! Il était curieux de constater si ce missionnaire philanthrope pratiquait les doctrines de liberté et de fraternité proclamées par les saints Jeans de la philosophie moderne. Dès ce moment, le fazendeiro devint pour nous un sujet d'étude fort intéressant.
Lorsque le seigneur Patricîo rentra dans la pièce où nous attendions impatiemment le dtner, je tenais encore en main les trois volumes que j'avais pris sur la table ; il s'approcha de moi et s'écria, en posant le doigt indicateur sur Frère t :
•r Pbegioso ! »
En me désignant Voltaire :
c GusTOSo! >
Et en s'inclinant devant Yolney :
« GiGANTBO 1 3
Le fazendeiro attachait un sens précis à ces trois exclamations : elles caractérisaient dans sa pensée le degré d'admiration que lui inspirait chacun de ses auteurs favoris ; j'en conclus que le sei* gneur Patricio procédait de Técole radicale et. déiste, fille de la révolution française ; je lui en sus gré ; je me réjouis en songeant que le lendemain je verrais à Tceuvre, au milieu de son peuple de noirs, ce sectateur de la loi naturelle , ce néophyte nourri des dogmes du catéchisme du citoyen. J'aurais pu saisir ce moment pour faire réciter à notre hôte son Credo philosophique; mais la vue du dîner que des nègres servirent m'empêcha de provoquer cette déclaration de principes. Lorsqu'on a subi un jeune de vingtquatre heures, en face du repas le plus médiocre on est insensible aux charmes de la conversation; on serait rebelle aux sons de la lyre d'Orphée.
On nous servit le dtner ordinaire des fazendeiros : du porc salé aux légumes, de la carne seca bouillie, des herbes au piment, et les feijoés noirs au lard. La farine de manioc et la farine de maïs, dont nous saupoudrâmes nos aliments, remplacèrent le pain qui, dans ce repas, brillait encore par son absence. La table était couverte d'une nappe , mais on ne nous servit pas de serviettes ; ce meuble est réputé inutile par les Portugais brésiliens. Nous bûmes de l'eau à la ronde dans le même vase, à la manière des communiants aux agapes de la primitive Église. Le seigneur Patricio n'avait qu'un seul grand verre dans toute son habitation; il nous en fit libéralement les honneurs. Lorsqu'on servit à la fin du dtner le vin de Lisbonne, on apporta trois verres à patte, pour huit convives que nous étipns. Dans les pays lointains, les services sont peu complets, et l'on remplace rarement les objets que le temps et la maladresse des esclaves mettent hors de service. Le sei-
gn^ir Patricîo ne s'assit à table que pour nous en faire les bonneiH%; il daigna nous verser de sa main du café confectionné avec le produit de sa fazenda ; la chicorée de Lille est préférable. Ce café avait le goût d'une décoction d'épinards. Pour oublier la saveur de cette infusion herbacée, nous bûmes un verre de cachasse; c'est le rhum du Brésil, espèce de trois-six qui hrûie la gorge et emporte le palais en laissant un goût persistant d'empyreume.
Le seigneur Patricio avait rarement l'occasion de donner l'hospitalité à des Européens ; notre visite rompait la monotonie de sa vie habituelle : aussi en paraissait-il très-satisfait. Il eût voulu prolonger longtemps la soirée et causer avec nous; malheureusement la vie humaine se compose d'une suite d'actes dont l'accomplissement ne saurait être indéfiniment ajourné, et, lorsque notre appétit fut satisfait, un sommeil irrésistible s'empara de nous. Nous fîmes longtemps des efforts surhumains pour tenir nos paupières soulevées et pour continuer à saisir le sens des paroles que nous adressait notre hôte; mais un voile épais s'étendit sur les yeux du corps et sur ceux de l'intelligence, et nous nous endormîmes en balbutiant des mots portugais. Il n'eût tenu qu'au seigneur Patricio de croire qu'il nous avait plongés dans un sommeil magnétique. Des nègres vinrent nous réveiller, les uns après les autres, pour nous conduire là où l'on avait préparé nos lits. C'était dans des espèces de greniers encombrés de paille de maïs, de haricots non écossés et de récoltes de toute espèce.
Le vestibule sur lequel s'ouvraient les diverses pièces de la fazenda divisait ce vaste bâtiment en deux parties égales. Tous nos compagnons furent couchés du côté opposé au logement du maître; dans les habitudes portugaises, l'entrée de cette partie de l'habitation est aussi sévèrement interdite aux étrangers que l'est à tous les hommes celle d'un harem dans les pays musulmans. Quant à moi, on avait dressé mon lit dans le vestibule même; le seigneur Patricio me fit remarquer que c'était l'endroit le plus frais et le plus aéré de la fazenda. Je me couchai sur une douce paillasse de maïs ; le bruit lointain de la cascade que nous avions rencontrée sur notre chemin arrivait jusqu'à mon oreille, semblable ^ux détonations continuelles d'une artillerie formidable ; mais la chute de la fazenda elle-même n'aurait pu m'empêcher de dormir.
Le lendemain, à mon réveil, un nègre à la physionomie stupide s'approcha démon lit et me dit de faire ma toilette avec toutes les précautions que commandait la décence la plus stricte, parce qu'une senhora pouvait m'apercevoir.
« Est-ce que le seigneur Patricio est marié? j lui demandai-je.
Au lieu de me répondre, le Cafre me montra une porte derrière laquelle j'entendis, à mon grand étonnement, un petit éclat de rire plein de gentillesse.
La veille^ je n'avais pas lu dans les cahiers du seigneur Patricio par respect humain ; cette fois, ma curiosité ne put résister à cette nouvelle épreuve, et, sans hésiter, je collai mon œil contre le trou de la serrure de la chambre que le nègre m'avait désignée. Ce que je vis était ravissant i Je vis deux pieds d'albâtre nus et immobile;» sur le parquet, deux pieds veinés de bleu surmontés d'une robe blanche qui s'arrêtait à la cheville. La parfaite inunobilité de ces petits pieds me fit croire qu'ils appartenaient à quelque pieuse statue de marbre sculptée par David ; mais le seigneur Patricio lisait Yolney , Voltaire et Fréret 1 ma supposition était inadmissible. D'ailleurs , les jolis pieds se mirent à trotter en se dirigeant de mon côté ; nouvelle preuve que ce n'étaient pas ceux d'une sainte.,... de marbre du moins. Lorsqu'elle fut en face de la porte, mon inconnue se baissa par un brusque mouvement, et une prunelle noire vint se coller sur le trou que mon œil occupait déjà. La surprise de se trouver ainsi œil à œil avec un étranger arracha un cri à ma charmante vision, qui s'enfuit avec rapidité.
Mais tout m'avait servi à souhait dans ces mouvements. J'avais vu deux yeux brillants et noirs comme les noyaux du long-han, des cheveux ondoyants comme des algues marines, un front blanc et lisse comme les pétales du magnolia, des lèvres devant lesquelles les fleurs des fuchsias eussent été pâles. Le petit cri qu'elle poussa, ce cri de biche effarée, me permit d'apercevoir une rangée de dents semblables aux boutons du jasmin lorsqu'ils vont éclore; et, pour terminer mon parallèle botanique, je dois ajouter que sa taille me parut souple comme une liane, élancée comme une fougère arborescente 1 Quelle était donc cette femme si belle ? C'était une esclave certainement; ces pieds nus l'indiquaient assez : mais par quel concours de circonstances cet être ravissant étaitp-il tombé en la puissance du seigneur Patricio?
Je me livrais à mille supposilions pour trouver le seigneur Patricio coupable de quelque crime bien noir, et, n'y parvenant pas, je me figurai que les manuscrits du fazendeiro devaient avoir le mot d'une énigme qui n'existait peut-être que dans mon imagination ; alors je me repentis bien sincèrement de ne les avoir pas explorés au moins du coin de l'œil. Sous l'empire de cette pensée, je sortis de l'habitation. Malgré ma préoccupation , je fus saisi , charmé de la magnificence du site au milieu duquel était placée cette demeure.
La veille, pressés par la pluie et par la faim , nous n'avions fait qu'entrevoir le lieu dans lequel le hasard plus que notre volonté nous avait conduits. La fazenda était située entre deux montagnes. Celle au pied de laquelle se trouvait l'habitation était plantée de cafiers, lesquels, tout en fleur en ce moment, semr blaiexit couverts d'une neige parfumée. Celle qui lui faisait face, tapissée d'arbrisseaux serrés comme les herbes d'une prairie, était couronnée par des rochers nus et déchirés. Â gauche, les deux montagnes, en se réunissant, formaient une ellipse dans les profondeurs de laquelle croissaient des arbres gigantesques ; cette immense forêt sombre et silencieuse tenait lieu de ces haies qui, en Europe, ferment les héritages, et semblait défendre l'entrée de la vallée ; c'est par là que nous étions descendus chez le seigneur Patricio. Le point de jonction des deux montagnes était marqué par une large entaille, et c'est là que nous avions vu la veille cet immense ruban transparent et azuré conime un filon d'aiguemarine et dont on n'entendait, du point où nous étions, que la chute effroyable. La vallée s'ouvrait sur une plaine toute verte au milieu de laquelle coulaient rapidement l'eau de la cascade et celle d'une petite rivière qui descendait des mêmes profondeurs.
Lorsque je détournai le regard de ce magnifique tableau , j'aperçus le seigneur Patricio ; je dois dire qu'il me parut affreux. Bien que son linge fût parfaitement blanc et sa barbe fratche comme la veille, il me sembla commun et laid. Sa politesse me parut obséquieuse ; je le trouvai hypocrite , dissimulé , que sais-je? Le digne seigneur Patricio était assis au milieu d'une vingtaine de négresses et d'une trentaine de négrillons nés ou à nattre. Je ne savais d'abord ce qu'il faisait au milieu de ce troupeau puant ; mais je m'aperçus bientôt qu'il passait l'inspection des petits, que les mères . 193 f
loi tendaient l'nn après Vautre. Il explorait ies gendves et les dents pour reconnaître leur état ; il examinait la peau ; il s'assurait que les pieds n'étai^at pas enyahis par ces affireuses puces pénétrantes, dont les nombreuses ag^oinérations causent de cruelles démangeaisons et déterminent souvent la chute des psorties qu'elles attaquent.
La sollicitude du seigneur Patrido pour^s pauvres enfants détruisit en partie mes préventions. J'étais satisfait de voir un philanthrope pratique, un petit manteau-bleu en jaquette blanche, se préoccuper du bien-être de la petite population soumise à ses lois. Les actions des hommes sont si rarement en parfait accord avec leurs principes, que j'en croyais à peine mes yeux en voyant un disciple de Volney surveiller la propreté de ses élèves ; car l'austère auteur de la Loi naturelle, du Catéchisme duHtoyen, a lait une vertu de l'habitude de se laver la figure et les mains. Lorsqu'il eut fini de passer son inspection , le fazendeiro vint vers moi et me proposa de jeter un coup d'oeil sur ses cultures. Elles occupaient u&e éteiMJhie immense; tout le versant de la montagne contre la? quelle s'appuyait l'habitation était couvert de cafiers ; ces aitms^ tes odorants couvraient de leurs verts rameaux les points acddentés, et l'on eût dit qu'ils croissaient spontanément dans ce lieu , tant ils étaient serrés et d'une belle venue.
c Combien avez-vous de nègres pour exploiter votre domaine? demandai-je à notre hôte.
«^Les voilà tous, me répondit-il en me montrant les vingt aé^esses, les trente négrillons, et cinq ou six gaillards noirs comme du jais et bâtis comme des cariatides; les femmes, ajouta-t-il, ne travaiUent qu'à la cueillette ; je loue des nègres pour les grands
travaux- >
Je regardai le seigneur Patricio d'un air qui signifiait sans doute : « Mais que diable faites-vous de toutes ces négresses les trois quarts de l'année? > car, répondant à ma pensée, il me dit :
« Ce que je fais de mes négresses? Mais je les emploie suivant le but de la nature; elles font des enfants.
— Est-K» que chacune d'elles est pourvue d'un mari? repns-je.
-— Donnez^vous dans iin troupeau un bélier à diaque brebis et un bouc à diaque chèvre en légitime mariage? repartit le felendeiro.
— Asskidez-¥Oiis par hasard ces madbeureitfes à des chèvres et à des brebis? ré^diquai-je.
— Je ne fais pas cette injure à ces pauvres bêtes ) me répondit-il en ria&t; elles donnent de la laine et du lait, outre le petit qu'elles mettent bas , tandis qu'on ne peut guère obtenir de ces créatures qu'un négrillon par an 1
— C'est donc ainsi, mon cher philosq)he , que vous pratiquez là fraternité humaine? i demandai-je un peu ironiquement.
Mms lui, prenant un air capable, me dit alors :
c Tous êtes trop éclairé pour croire que ces moricauds sont vos frères. C'est comme si vous prétendiez opi'un orang-outang est le frèred'un ouistiti. Avec ce beau système de fraternité, on n'oserait plus manger les bœufs et les huttres, parce que certains hommes ont avec eux des rapports intimes de parenté. J'ai des égards pour mes nègres ; en tant qu'animaux très-perfectionnés , je ne les em-< broche pas ; mais je les traite 'du reste comme des chevaux doDt on vend les poulains.
— Si c'est ta le résultat de vos études philosophiques , je ne vous en félicite pas, mon cher monsieur, et j'aime mieux les chrétiens les plus ignorants , qui croient du moins que tous les hiHnmes sont frères.
— Ils le croient ou feignent de le croire; mais les nègres qu'ils possèdent sont-ils mieux traités que les miens? Entre les chrétiens et moi, il n'y a que la différence de la sauce à laquelle nous accommodons vos protégés, mais ils sont mangés tout de même, j
Là-dessus, don Patrido me salua courtoisement et s'éloigna. J'étais irrité d'avoir pris le change sur les intentions du fazendeiro ; lorsqu'il inspectait les négrillons , le vilain homme , bien loin de remplir un devoir philanthropique, empiétait sur les attributions du vétérinaire ! Son habitation n'était qu'un haras infâme 1 En rentraiK dans la fazenda, je rapportai toutes les préventions contre le seigneur Patricio que j'avais abjurées uû moment. J'étais plus que jamais possédé du désir de connattre la nature des liens qui unissaient le fazendeiro à la femme ravissante que j'avais vue. Je passai devant la porte que j'avais explorée le matin ; le trou de la serrure était bouché avec un morceau de bois. Nous nous mimes à table; don Patricio me parut contraint, ennuyé. Il me regarda plusieurs ilûs d'un air qui voulait dire : « Votre indiscrétion est de
fort mauvais goût ; » mais je ne m'en émus guère. Peu à peu le front du fazendeiro se rasséréna , la conversation devint générale, on parla de toutes choses, et surtout de la cascade que nous avions entrevue la veille. Il nous apprit qu'on l'appelait la cascade de Paquequer.
c Vous repasserez devant ce grand jet de cristal en gagnant les hauteurs cpii mènent à Moro-Queimado, nous dit-il , et vous pourrez l'admirer tout à votre aise, j
Il prononça ces mots, jet de cristalj en français, avec intention, et comme nous témoignâmes quelque étonnement de l'entendre se servir de ces expressions, il ajouta négligemment :
c Je sais par-ci par-là quelques mots de français, et j'aime à les jeter dans la conversation, j
En cet instant on vint nous annoncer que nos chevaux étaient sellés ; nous nous levâmes de table et nous fîmes nos préparatifs de départ. J'avais enfourché ma monture après avoir fait un peu froidement mes adieux au fazendeiro , lorsque celui-ci revint vers moi, me tendit la main, et m'attirant à lui, il me dit en très-bon français et d'un ton de commisération ironique :
« Mon cher docteur, vous poursuivez des impossibilités ; il vous sera tout aussi difficile de persuader aux Brésiliens qu'ils doivent émanciper leurs nègres que d'aller en bonne fortune en passant par le trou d'une serrure. »
. Et sur ce, il sangla un coup de cravache à mon cheval, qui partit sans que j'eusse le temps de dire un mot.... . Deux heures après notre départ de chez don Patricio Tejeiro }' Campillo, nous nous retrouvâmes devant le grand j«( de cristal, comme il appelait la cascade de Paquequer. En contemplant cette immense nappe d'eau , nous conçûmes le projet d'aller l'admirer à sa chute. Pendant que nous cherchions à découvrir un chemin, un sentier, un tracé se dirigeant vers ce point, nous aperçûmes le long de la rivière, à quelques centaines de pas dans l'intérieur des terres, une grande fazenda, qui la veille s'était obstinément dérobée à nos recherches. Aussitôt je piquai des deux et je me présentai devant cette habitation de bonne apparence. Au bruit que je fis en arrivant, un homme couleur cannelle, vêtu de blanc, s'approcha de moi et me dit courtoisement :
€ Seigneur, qu'est-ce qui vous amène sur ce domaine ? Le pro-
LE BRÉSIL. 8ft
priétaire Emmanuel Ferreira Pinto et ses serviteurs sont prêts à exécuter vos ordres.
— Seigneur, lui répondis-je, je vous remercie de votre gracieux accueil , et je m'y attendais; Le seigneur administrateur de la fa* zenda du capitào de custodio m'avait prévenu que nous trouverions chez vous l'hospitalité la plus généreuse; mais hier au soir, nous nous sommes égarés et nous avons passé devant votre habitation sans la découvrir.
— Et où donc avez-vous passé la nuit? me demanda le seigneur Emmanuel sans chercher à dissimuler sa surprise.
— Là-bas, au fond de la vallée, chez un de vos voisins, le seigneur Patricio....
— Quoi! vous avez passé la nuit au haras 1... vous avez dormi dans cette demeure mystérieuse où aucun voyageur ne s'arrête jamais I s'écria en riant le seigneur Emmanuel. Contez-moi donc ce que vous avez vu.
— Seigneur, repris-je , je voudrais bien satisfaire sur l'heure votre curiosité ; mais j'ai laissé en contemplation devant la cascade l'ambassadeur de France et sa suite ; je suis chargé d'un message pour vous, et je tiens à le remplir. Pourriez-vous me dire, seigneur Emmanuel , si l'on peut se rendre au pied de la cascade à travers les sentiers qui pénètrent dans la forêt?
— Rien n'est plus facile, me répondit le fazendeiro; j'avais fait ouvrir un chemin pour m'y rendre moi-même ; bien qu'il y ait un an et que je n'aie pas exécuté mon projet, je crois cependant que le tr^cé existe encore. Je vais m'en assurer avec vous ; d'ailleurs , mes nègres nous précéderont pour aplanir les difficultés du chemin, s'il s'en présente. »
Et là-dessus le seigneur Emmanuel ordonna qu'on lui amenât un cheval et que dix nègres se tinssent prêts à l'accompagner.
Lorsque nous rejoignîmes nos compagnons de voyage, nous leur fîmes l'effet d'un chœur d'opéra comique. Le seigneur Emmanuel et moi , tous deux à cheval , étions entourés d'une troupe de nègres munis de haches , lesquels brandissaient en chantant leur arme meurtrière. Après les présentations d'usage, nous nous enfonçâmes résolument dans une obscure forêt dont les arbres serrés et confondus formaient un dôme unique. Les esclaves marchaient en tête
ft(> DE FRANCE EN CfllNE.
xle la cavalcade , abattant à droite et à gauche les bnxidbds qui nous eussent fouetté le visage.
Au bout d'une heure, nous étions engagés dans un fourré impénétrsdble, où les- chevaux ne pouvaient avancer et que les nègres étaient in^uissants à éclaircir; pliisieurs d'entre nous senikent bravement à Touvrage. Nous parvînmes à franchir cet obstacle ; mais il s'en présenta d'autres, et tous nous fûmes obligés de faire le reste de l'ascension à pied , laissant à chaque instant des lambeaux de nos vêtements aux longues épines des bambous, aux branches des arbres, aux rochers cachés sous les mousses et les fougues.
Nous traversâmes plusieurs ponts de lianes naturels, qui ressemblaient à un travail humain; enfin nous arrivâmes à notre but, après des travaux qui seront compris de ceux-là seuls qui ont franchi les forêts primitives.
La cascade de Paquequer tombe de cent mètres de haut sur un fond hérissé d'immenses blocs de granit. La masse d'eau est égale à celle de la fontaine de Yaueluse, et, comme cette source c^èbre, elle porte bateau à sa naissance. L'effet produit par cette chute colossale est des plus grandioses : on n'aperçoit d'abord qu'une couche transparente comme une émeraude, puis, lorsque le regard plonge dans le gouffre, on vwt jaillir de ses profondeurs des flots de rubis et de diamants dans lesquels le soleil des tropiques réfracte tous ses feux; ces gerbes lumineuses ressemblent au bouquet final d'un immense feu d'artifice que les étoiles colorées du Bengale animent de toutes leurs splendems. L'air déplacé par cette énorme colonne produit un vent continuel qui s'engouffre en mugissant dans le fond de la vallée, emportant sur le faite de la forêt un nuage d'eau réduite en poussière au milieu duquel se jouent des milliers d'arcs-en-ciel. Le dôme de verdure qui recueille les gouttelettes étincelantes les transforme en mille petits ruisseaux qui tombent du haut des arbres et s'enfuient en grondant sur un lit de cailloux pour se réunir au courant de la rivière. Ce spectacle est d'une puissance et d'une grandeur inouïes; en sa présence nous sommes muets d'admiration, et les noirs, dans leur ravissement, poussent des cris inarticulés. Les décors sont magnifiquement disposés pour encadrer cette grande £(eène : d'un côté, l'aqiect mysténenx et sombre d'ooe forêt
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vierge; de Vautre, Tanstère grandeur des pics éédtsaxié^ qui s^nblent. écouter avec effroi le fraeaa épouvautable qui se fait à lev pied; et ce bruit d'enfer est raccomp^nement éternel de cet admirable spectacle.
Nous sommes étonnés que cette cascade de Paquequer^ située seulement à six journées de Rio, n'ait paâ une réputation européeEime^ C'est que la plupart de ceux qui arrivent à la fazenda de doa Patricio et du seigneur Emmanuel, en entendant le bruU étrange de la cascade, se contentent de contempler le grand ruban azuré qui pend au flanc de la montagne, sans prendre la peine d'aller sur les lieux mêmes en contempler la majesté.
Lorsque nos yeux et notre imagination sont rassasiés de ce ^ectacle, nous songeons à reprendre la route de Novo-Friburgo. Le seigneur Emmanuel qui , au milieu des accidents de la route et en présence des témoignages bruyants de notre admiration, n'a pu parvenir à satisfaire sa curiosité touchant l'habitation de don Patricio, se décide à nous accompagner. Dès que le chemin le permet, il pousse son cheval à côté du mien et commence ainsi la conversation :
« £h bieni seigneur, voudriez-vous me dire Qiaintenant comment vous avez passé la nuit chez don Patricio?
— En compagnie de légumes de toutes sortes, lui répondis-je^ et tout à côté d'un bel oiseau blanc qu'on tient en cage.
— L'avez-vous vu?
— Oui , certes I par le trou de la serrure.
— Ahl il ne vous l'a pas montré!... Du moins le seigneur Patricio vous a-t-il dit son nom, sa patrie et ses dieux?
— Son nom, vous le dites vous-même, don Patricio Tejeiro y CampiHo; son pays, l'Espagne; ses dieux, une trinité : Fréret, Voltaire et Yolney.
— Trois mensonges sur trois affirmations! s'écria le Portugais; il s'appelle Durand, il est Français, et en fait de dieux il ne croit qu'au dia^e.
— Et l'oiseau blanc? demandai-je avec empressement.
— L'oiseau!... l'oiseau! dit le fazendeiro en hochant la tête ; ma foi, il est Brésilien....
— Diable ! et dans quelle partie de votre pays chasse-t-on ce volatile?»
Le Brésilien garda le silence, il parut réfléchir, puis il reprit : c Ce Durand est un homme du diable; mais, bah! il en arrivera ce qu'il pourra; je vais vous dire ce que je sais sur son compte: il ignore que je le connais, et- vous ne le lui direz pas, j'espère, i
Je fis un signe affîrmatif , et don Emmanuel continua : c II y a quelque dix ans que Durand arriva au Brésil en compagnie d'un nommé Almeida de Lisbonne. Ces deux hommes, qui paraissaient étroitement unis, s'associèrent pour exploiter une sucrerie dans la province de San Paulo. Leurs affaires étaient dans un bel état de prospérité , lorsqu'ils se séparèrent brusquement en témoignant l'un contre l'autre d'une irritation violente ; toutes fois ils ne dirent jamais la cause d'une haine si bien partagée. Â la suite de cette séparation, le seigneur Durand vint dans ces contrées sous le prétexte apparent de surveiller l'exploitation de sa petite fazenda, mais pour se livrer en réalité à l'élève du nègre. Il s'est fort enrichi à ce métier; mais il faut avouer que le digne homme ne néglige rien pour améliorer ses produits ! Quant à son ancien associé , il s'en alla dans la province de Minas-Geraës. En arrivant dans ce pays il fit l'acquisition de quelques nègres et alla s'établir le long d'une rivière pour recueillir les parcelles d'or que les cours d'eau charrient dans leur lit. Triste métier que celui-là, seigneur 1 l'or est la récolte la plus chanceuse du Brésil. Parmi les esclaves du seigneur Almeida, il y avait une de ces belles mulâtresses d'Ouro Preto qui jettent un sort sur les hommes qui les ont une fois connues. Le Portugais n'avait pas acheté cette belle fille pour lui faire laver le sable de la rivière; c'était sa femme plus que son esclave; aussi lui donnait-elle chaque année un enfant beau comme le jour. Cependant les affaires d'Àlmeida empiraient d'une manière désastreuse ; mais il ne fut jamais réduit aux expédients. Dès qu'il était dans l'embarras, un préteur officieux se présentait et lui offrait la somme dont il avait besoin. On sut bientôt quelle était la main généreuse qui avait secouru avec tant de persévérance le malheureux Almeida. Un jour Durand se présenta chez son ancien associé , muni de toutes les traites qu'il avait souscrites et accompagné d'un homme de justice. Comme le malheureux débiteur ne put satisfaire son créancier, celui-ci fit saisir toute sa fortune.
dont les esclaves étaient la meilleure part, de sorte que la belle mulâtresse et les enfants d'Almeida furent saisis comme les nègres I
— Quelle infamie ! m'écriai-je.
— Comment, quelle infamie! reprit flegmatiquement le Brésilien; les lois le veulent ainsi. Les enfants suivent la condition de la mère; or, la mère n'étant pas émancipée, les enfants étaient esclaves. C'est simple comme bonjour. Almeida jura, hurla, menaça , mais tout fut inutile , on vendit à l'encan la mulâtresse , les nègres et les enfants. Seulement Durand retint pour lui la fille atnée d'Almeida, parce qu'elle était belle et que son père l'idolâtrait. Il voulait en faire une esclave de pioche pour que son ancien ami en mourût de désespoir. Mais le charme que possèdent les mulâtresses d'Ouro Preto vint au secours de la belle jeune fille. On dit que Durand s'en est épris et qu'elle le désespère par ses dédains.
— Ahî tant mieux, interrompis-je , voilà une pauvre esclave qui du moins vengera sa famille.
— Oh! il ne faut pas s'y fierl reprit le seigneur Emmanuel; Durand n'est pas homme à continuer longtemps le métier d'amoureux transi; si la jeune fille lasse sa patience, il pourra bien quelque jour lui mettre un collier de fer au cou, l'envoyer aux champs et la faire travailler aux cannes. Il sera tout aussi heureux des souffrances qu'il fera endurer à cette belle fille qu'il ['eût été si elle eût partagé son amour 1 Allez, c'est un rude homme que ce Durand ; lui seul pouvait inventer une aussi belle vengeance.
— : Mais tout cela est>-il bien vrai, seigneur Emmanuel? demandai-je d'un air de doute.
— Vrai comme vous avez devant vous le chemin de Novo-Friburgo, répondit le fazendeiro, et que je vais prendre congé de vous. »
Lorsque le seigneur Emmanuel nous quitta , le soleil était déjà haut sur l'horizon et l'heure était fort avancée ; mais l'histoire que nous avait contée le seigneur fazendeiro et la vue de la cascade nous avaient donné du contentement et du courage pour toute la journée, et, quoi qu'il pût nous arriver, nous étions décidés à ne pas nous plaindre.
m DE FRANCE EN CHINE.
Après une ascension de six heures consécutives, nous drriyons enfin sur une crête escarpée , d'où nous descendons dans une yaliée très-large et très-étendue, qui renferme les cabanes des Suisses qui vinrent, il y a une vingtaine d'années, fonder la colonie de ia Nonvelle-Fribourg. C'est avec un sentiment réel de plaisir que sous voyons de beaux enfants blonds, de belles jeunes filles roses et blanches, paraître sur le seuil de ces chétives habitationa et nous suivre du regard. Depuis notre arnvée au Brésil, nous n'avons rencontré que des figures noires ou brunes , que des cheveu et des yeux noirs, que des physionomies ardentes et diaboliqfues qui semblent sous la préoccupation constante de quelque pensée infernale. Le contraste de ces douces apparitions, de ces igures naïves, de ces yeux bleus encadrés dans des cheveux blonds, repose agréablement notre vue et n^tre pensée. Si ce n'était le temps qui nous presse, la pluie qui tombe et le tonnerre qui gronde, car depuis notre départ nous avons notre (ffage quotidien, nous nous serions un moment arrêtés chez ces pauvres gens qui, en notre qualité de Français, nous saluent avec empressement et affection; mais nous avons hâte d'arnrec.
Enfin, à six heures du soir, après une course et un jeûne de douze heures, nous mettons pied à terre devant l'hôtel Salusse, à Novo-Friburgo 1 Et, pour faire juger de l'impression que nous avons dû produire en arrivant, je dois décrire notice accoutrement. Chacun de nous est chaussé avec ces grandes bottes de mineirosy en peau de cerf, qui montent jusqu'au haut des cuisses; ces bottes , souillées de boue , recouvrent un pantalon jadis bknc ruisselant de pbûe ; nos vestes de toile lézardées et mouillées ne tiennent plus sur notre dos ; et nos chapeaux de Panama à La forme écrasée, aux ailes larges, déformés par l'humidité , tombent jusque sur nos yeux. C'est que huit jours de courses, de voyages à travers les solitudes brésiliennes , fanent la toilette la plus irréprochable, et qu'il est difficile d'en réparer le désordre lorsque après douze heures de marche on arrive dans les bouges de ces chers fazendeiroa, pour en repartir le lendemain I
Nous étions à savourer le bonheur qu'on éprouve à mettre un vêtement sec et chaud après avoir subi la plui^ pendant sept ou huit heures , lorsqu'un jeune homme Jolond , aux manières distin-
gaées, à la mise élégante, vint nous engager à assister à un bal qui avait lieu le soir même
« On danse ei on parle français à la Nouyelle-Fribourg, nous dit ra)tre aimable visiteur; c'est assez pour vous croire momentanément transportés à Faris. »
Nous nous rendons à la salle de bal, et nous sommes fort étonnés en voyant la beauté et l'élégance des charmantes danseuses qçe nous trouvons réunies. Ce sont, pour la plupart, déjeunes dames de Rio , qui sont venues passer la chaude saison à Novo- Friburgo , et quelques dames de la ville. Tout est européen dans leur mise. Le caractère original des toilettes brésiliennes a complètement disparu, et rien n'indique que cette réunion ait lieu à deux mille lieues de notre pays, preuve par trop évidente de cette tendance universelle vers une unité d'une monotonie désespérante , q[ue quelques-uns considèrent coioime le- terme certain d'un extrême progrès.
Deux nègres sont installés à l'orchestre; si les sons qu^ls tirent de leurs robustes violons ne sont pas d'une harmonie parfaite, la mesure est du moins toujours rigoureusement respectée. Notre introducteur , qui fait avec une grâce parfaite les honneurs du sakm , danse la première contredanse avec une dame frêle et li^ni^e. Gomme, après tout, il était temps de s'informm^ des nom, titres et qualités d'un homme qui pousse les mœurs hospitalières jusqu'à se faire le cicérone et le protecteur des étrangers que le hasard conduit dans son pays , je prends la liberté de m'adresser à un monsieur en lunettes vertes, habit, pantalon et gilet noirs, figure pâle et maigre , qui s'est assis auprès de moi et qu'on m'a désigné comme le poëte élégiaque de là colonie.
a Yodlà, lui dis-je en lui désignant mon inconnu, un^ danseur dont l'élégance et les belles manières m'ont frappé ; a-t-il longtemps habité la France?
— Certainement; mais il n'y apprit point à danser. » '
Celte réponse brève , faite d'un son de voix caverneux , me surprit étrangement. Ayant prié mon interlocuteur de s'expliquer, je sus que le danseur dont j'avais remarqué l'élégance était le curé de la paroisse i
Cet excellent pnàtre , s'étant depuis longtemps aperçu que la chdbe de son église avait beau carillonner et que ses ouailles se
rendaient peu à son appel , s'était imaginé , pour avoir un moyen de les rejoindre , de se mettre à la tète des bals, des divertissements de la Nouvelle-Fribourg, et de venir danser avec elles, puisqu'elles ne voulaient pas venir prier avec lui. Sa ruse avaùt complètement réussi : les paroissiens et le curé ne formèrent plus, dès lors , qu'un quadrille ; le même coup d'archet avait la puissance de les appeler dans le même lieu, où le pasteur apparaissait le premier, donnant le bras à sa jeune sœur, jolie Helvétienne à qui cette réforme religieuse paraissait fort bien convenir. Grâce à l'appoint de danseurs que la légation avait apporté, le bal se prolongea jusqu'au moment où le soleil vint se montrer sur les montagnes élevées de Moro-Queimado. •
. Il y a une vingtaine d'années qu'on chercha à amener au Brésil un assez grand nombre de Suisses pour peupler«in petit coin de ce vaste empire. Les agents chargés d'enrôler les Helvétiens leur peignirent sous des couleurs ravissantes l'avenir qui les attendait. La foule des enthousiastes et des désœuvrés se précipita sur leurs pas , et ils arrivèrent au Brésil pleins des espérances les plus folles et les plus irréalisables. Le gouvernement leur assigna un sol fertile à mettre en culture , en garantissant à chaque colon une rétribution annuelle qui devait assurer son existence pendant deux ans. Cette avance qui, pour des hommes prévoyants, devait être la source de leur fortune , fut pour le plus grand nombre une cause de ruine. Assurés , pendant un certain temps , du pain du lendemain , au lieu de défricher leurs terres et de bâtir leurs demeures, ils se livrèrent à l'existence vagabonde du chasseur, parcourant le pays en tous sens , s'habituant à cette vie nomade qui n'a que trop d'attraits lorsqu'on la compare à la monotonie des occupations industrielles. Vint le temps qui mit un terme aux largesses du gouvernement ; alors ces hommes , dénués de tout moyen d'existence, se répandirent dans l'intérieur, continuait leurs habitudes à demi sauvages , et les pauvres créatures qui s'étaient associées à leur fortune s'ep allèrent à Rio grossir le nombre des femmes perdues , qui ne se recrutaient , avant ce temps > que parmi les négresses et les mulâtresses.
Quant à ceux qui, plus laborieux, avaient mis le temps à profit, ils ne furent pas d'abord récompensés de leurs peines. Le mode de culture qu'ils avaient adopté n'était pas en rapport avec le sol
qu'ils cultivaient. Leurs cafiers ne donnèrent que des fruits avortés, et leurs cannes à sucre ne produisirent qu'un suc aqueux, ne contenant qu'une faible proportion de principe cristallisable. La tentative de colonisation avorta donc complètement , et ce ne fut qu'après ce premier et infructueux essai que de nouvelles familles suisses, françaises , anglaises et allemandes , vinrent s'établir dans ce lieu. Mieux avisées que leurs prédécesseurs, profitant de leur expérience, celles-ci exploitèrent toutes les ressources de la colonie pour assurer momentanément leur existence.
Une chose assez bizarre , c'est que le conïtaerce qui contribua à donner un peu d'activité et de vie à ce pauvre pays fut celui des objets d'histoire naturelle. Un colon, qui est aujourd'hui dans une position de fortune très-satisfaisante, m'a souvent répété que. pendant les deux premières années de son séjour à Moro-Queimado , il vendait annuellement pour six mille francs de peaux de perroquets ! Infortunés perroquets ! Il ne suffisait pas à leur malheur que la plupart d'entre eux vécussent en exil, isolés sur un immobile perchoir, entre une dévote et un angora ; il a fallu encore qu'aux lieux de leur naissance l'industrie humaine mtt à contribution leur dépouille l et il ne se vend pas, à Rio, une de ces jolies fleurs nuancées de rouge et de vert , que l'on confectionne avec des plumes . qui n'ait coûté la vie à un descendant de Vert-Yert, d'Émeraude et du classique Jacquot.
Bien que, depuis le temps dont je parle , l'état de la colonie se soit considérablement amélioré , cependant le commerce qu'on y fait des objets d'histoire naturelle est encore fort important. Il est peu de maisons dans lesquelles on ne recueille des squelettes d'animaux , des peaux bourrées d'oiseaux ou de mammifères, des insectes, des plantes, réunis en collections pour les offrir aux voyageurs. Dans quelques habitations, les enfants se livrent à une recherche très-active de ces objets, et c'est à eux surtout qu'on doit la quantité d'objets* rares et précieux qu'on exporte de ce pays.
La principale industrie de Novo-Friburgo consiste dans le louage des bestiaux et la production des mulets. Les ventes qu'on fait en beurre et en fromage constituent aussi l'un de ses principaux produits. Mais les personnes intelligentes qui habitent Novo-Friburgo n'ont pas assez cherché à assurer la prospérité de cette
colonie par les productions du sol. La pensée qui les préoccupe est de faire de ce lieu le rendez-Tons de la bdle société qui fuit le littoral pendant les grandes chaleurs ; elles pensent que ce concours d'étrangers serait suffisant pour assurer le développement matériel de cette localité en lui fournissant chaque année une pluie bienfaisante d'onces et de reis. Ces espérances nous paraissent peu fondées. Nous étions à Novo-Fribui^o dans le temps des plus fortes chaleurs brésiliennes ; la température était , il est vrai, très-fraîche, mais elle n'était maintenue à cet état que par les pluies a^ndantes qui tombaient régulièrement tous les jours, et qui faisaient de ce pays un lieu de réclusion fort triste. £t puis, lors même que la mode sanctionnerait momentanément cet usage, il n'y aurait dans ce caprice aucun élément de durée.
Les ressources agricoles du territoire de Moro-Queimado sont excessivement restreintes, je l'avoue ; les productions tropicales, comme je l'ai dit en parlant -de la Serra-Marsh, n'y trouvent plus les conditions de leur développement ; les fruits d'Europe y subissent les mêmes dégénérescences, et les essais qui ont été tentés pour l'acclimatation des vers à soie y ont complètement échoué ; mais ce ne sont pas des raisons suffisantes pour détourner les yeux de ce sol fertile. Qu'on jette les yeux sur la vieille Europe, on verra que ce n'est pas dans les lieux que l'oranger parfume de son arôme , où il donne annuellement sa triple récolte , qu'existe le plus grand mouvement matériel, mais là où croissent d'abondants pâturages, dans lesquels paissent de nombreux troupeaux.
Toutefois, nous ne saurions passer sous silence un établissement de Novo-Friburgo, qui, grâce à l'activité de son fondateur, prend tous les jours plus d'extension. C'est une maison d'éducation dirigée par M. Freese, un Anglais intelligent et zélé, qui semble concentrer en lui la rigidité sévère du méthodiste et du quaker. Son collège, qui n'est en exercice que depuis quelques années, renferme plus de cinquante élèves (nombre limité par le directeur), qui sont accourus de toutes les provinces brésiliennes, car c'est le seul établissement digne de quelque confiance qui existe dans ce vaste empire. On trouve déjà parmi ces jeunes enfants plusieurs noms célèbres du Brésil , et nous n'avons pas vu sans surprise que presque tous les élèves de M. Freese parlaient également bien le portugais, le français et l'anglais. Plein de cette