MANILLE
jetâmes rancredansla rade de Macao, le 43 août 4844, huit mots après notre départ de Brest : enfin nous avions atteint le terme de notre voyage! Manille fut notre dernière étape; et j'ai consigné dans la Chine contemporaine les observations que j'ai faites pendant plus d'un an de séjour dans l'empire du milieu.
Le présent volume, itinéraire complet de notre longue navigation, devrait naturellement s'arrêter ici; mais j'ai cru devoir l'augmenter de l'épisode le plus intéressant et le plus douloureux de notre expédition. La place importante que prennent dans mes récits les pays malais m'a décidé à cette addition ; j'ai voulu, ba quelque sorte, épuiser mon sujet en consignant dans les pages suivantes ce qu'il me restait à dire sur les populations de l'archipel indien. Les faits que je vais raconter se sont passés en mars 4 8i5 , lorsque la mission, après avoir momentanément quitté Macao, se disposait à visiter les possessions hollandaises de Tlnde, voyage de quelques milUera de lieues que nous effectuâmes en attendant que l'attacbé d'ambassade, chargé de porter en France le traité conclu entre M. de Lagrené et le vice-roi l^i-ing, eût rapporté en Chine cette pièce diplomatique, revêtue de la signature de S. M. le roi Louis-Philippe.
liasIUm*
Voià le récit succinct d'une horrible tragédie qui ne s^est pas dénouée devant la cour d'assises , et que les dramaturges de la Gazette des tribimaux n'ont pas mise en scène.
En se rendant en Chine , M. de Lagrené avait reçu la mission spéciale de S. M. Louis-Philippe de rechercher au milieu de l'archipel malais une de ces oasis parfumées que baigne la mer tiède des liides pour y fonder un établissement. Le vieux roi voulait que la France possédât sa petite tle aux épices; il voulait (qu'elle eût une perle de ce magnihque écrin de l'Océan, dont l'Angleterre,
la Hollande et l'Espagne gardent les plus beaux joyaux. Pour remplir les intentions de son souverain, l'honorable chef de la mission de Chine expédia, dès son arrivée dans ces parages lointains, une corvette dans l'archipel de Holo , afin de choisir parmi ces terres sans possesseurs européens un sol que Ton pût occuper au nom de la France.
Le marin chargé de cette mission s'arrêta devant Ttle de Basilan, et, sous prétexte de faire l'hydrographie de ses côtes, il commença à étudier un point sur lequel devait flotter plus tard le drapeau de notre pays. M. le commandant Guérin dirigeait celte reconnaissance avec une rare sagacité et une prudence excessive; il consigna à bord les officiers et les matelots ; les ingénieurs eurent ordre d'exécuter leurs travaux avec circonspection, et il entra en relations avec les naturels par l'intermédiaire d'un agent colonial , M. Mattat , que le commandant de nos forces navales dans les mers de l'Indo-Chine lui avait donné à titre d'interprète, ainsi qu'il l'avait reçu lui-même du ministre de la marine.
La mission de M. Guérin touchait à son terme , lorsqu'un enseigne de grande espérance le pria instamment de lui permettre d'explorer les bords d'une rivière qui fournissait de l'eau à l'équipage. Le commandant eut quelque peine à accéder à cette demande ; il ne se rendit aux prières du jeune officier que sous la condition expresse que l'embarcation ne toucherait pas terre, qu'elle ne perdrait pas de vue la corvette , et qu'elle rallierait le bord au premier signal.
Ayant accepté les termes de ce programme, l'enseigne partit, accompagné du patron du canot, de deux mousses, et d'un jeune Hollandais qui servait d'interprète à J'interprète parisien garanti par le gouvernement, La petite embarcation était gouvernée par le patron , les deux mousses ramaient , et l'officier et le jeune Hollandais, assis en face l'un de l'autre, exploraient le rivage du regard. Chacun de ces hommes avait un fusil; mais il l'avaient négligemment déposé sous les bancs du bateau, convaincus qu'on ne devait pas avoir occasion d'en faire usage : celui de l'enseigne était même renfermé dans un fourreau. Lorsque l'on arriva à /'entrée de la rivière, on découvrit un groupe d'indigènes qui s'approcha curieusement de la rive, en protestant de ses intentions pacifiques et bienveillantes.
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Le jeune officier fit aborder; aussitôt une dizaine de Malais se précipitèrent vers le canot en disant qu'ils voulaient accompagner les explorateurs dans leurs excursions. Nos compatriotes les re* poussèrent ; mais, sur leurs pressantes prières, le jeune officier en reçut deux dans sa petite embarcation , qui lui parurent être les. chefs de cette bande. Ces deux hommes étaient des Malais de pure race , petits , nerveux , jaunes , l'œil noir et mobile comme celui d'une hyène ou d'un chacal ; ils portaient un kriss au côté, non pas un kriss de Malacca à lame mince et étroite, mais un de ces bons kriss auprès desquels nos briquets sont des jouets d'enfants. Leur maintien avait quelque chose de cette noblesse et de cette assurance que donne chez toutes les races l'habitude du commandement ; l'un était jeune , l'autre portait une moustache grisonnante et pouvait bien avoir cinquante ans. Voici le dialogue qui s'établit entre le vieux Malais' et le jeune officier par l'intermédiaire du jeune Hollandais :
« Es-tu Le chef de cette tle?
— Ce jeune homme est son gendre, répondit-il astucieusement en désignant son compagnon.
—Y a-t-il beaucoup de guerriers dans ce pays?
— Beaucoup ; mais tous n'ont pas des armes pour combattre ; les Européens seuls ont autant d'armes qu'ils en veulent*
— Ton compagnon et toi avez pourtant de beaux kriss à la ceinture. — Us ne sont pas aussi beaux que ton campilan> dit-il en frappant sur le sabre de l'officier.
— J'ai un fusil qui est bien plus beau que mon campilan; veuxtu le voir ?
— Oui, montre-le-moi. »
L'enseigne retira son fusil du fourreau, il en fit jouer les batteries et le présenta au Malais.
« Donne-moi ton fusil l s'écria celui-ci quand il eut examiné l'arme précieuse.
— Non, répondit l'officier, on ne donnepas ainsi un fusil aussi beau. — Donne-moi ton fusil, répéta le Malais, et je ferai tout ce que
tu voudras.
— Tu es fou, je crois, dit l'officier en haussant les épaules.
— Donne-moi 'ton fusil 1 » s'écria une troisième fois le sauvage avec un accent indicible de prière.
de l'expédition ne voulurent pas tenter immédiatement une nouvelle attaque contre les habitants de Ttle : ils préférèrent attendi-e le résultat des négociations commencées avec les chefs indigènes ennemis dToussouf ; et, pour mettre le temps à profit, on résolut d'explorer les alentours de l'île à Taide du bateau à vapeur l'Archimèdey qui avait accompagné la Cléopatre.
Bâsilan est, depuis le sommet de rares montagnes qui la couronnent jusqu'à la mer, je pourrais dire jusque dans la mer, couverte d'arbres touffus; les eaux qui baignent leur pied sont limpides comme une goutte de rosée, et la vue aperçoit, à travers le voile azuré qui couvre le fond des mers , les merveilles de ce monde sous-marin, dont la puissance et Timmensité étonnent le philosophe et l'observateur qui osent en aborder l'étude. Nous , enfants de la vieille Europe , de cette civilisation laborieuse qui a tourmenté en tout sens le sol qu'elle occupe pour obtenir une somme de produits en rapport avec ses pressants besoins, nous sommes heureux de nous retrouver en présence d'une nature primitive, sur laquelle la main de l'homme n'a tenté que de faibles essais, et où la puissance reproductrice de la terre s'exerce sans modification et sans entraves. Mais, avant de faire 'partager à mes lecteurs les impressions que j'ai éprouvées, je dois leur faire connaître la position de l'tle que nous venons d'aborder.
Basilan est située dans cette partie de la Malaisie qui constitue l'archipel de Holo , par le 6« degré de latitude nord et au nordest de Mindanao. Son étendue est d'environ vingt-cinq à trente lieues de superficie ; elle est à peu près égale à celle de notre colonie de Bourbon , à qui elle ne le cède certainement pas en fécondité. L'île est traversée dans son milieu par une arête montueuse qui court de l'ouest à l'est et qui présente des pics assez élevés. D'autres accidents de terrain de moins d'importance se montrent également à sa surface , et constituent de petites collines sphériques complètement boisées. Tous les bords de la côte sont découpés en festons par des criques nombreuses , dont quelques-unes donnent passage à des cours d'eau qui descendent des parties supérieures de l'île et se mêlent à l'eau de mer pour inonder les basses terres.
L'aspect de Basilan est celui d'une corbeille de verdure dont les branches entrelacées déroberaient complètement aux. yeux
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l'objet sur lequel elle repose. Ici on n'aperçoit ni crêtes sourcilleuses ni pics décharnés ; les sommets coniques des montagnes , dus probablement à d'anciens cratères de soulèvement , nourrissent de magnifiques essences végétales , et la partie inférieure du sol est entièrement couverte d'arbres qui portent toute l'année des fruits et des fleurs. On ne connaissait jusqu'à présent d'autre point de relâche à Basilan que la rade de Maloso , située au sudouest de l'île , rade peu sûre , mais qui valait en définitive celles de Sambaonga, de Manille et de Soulou. Nos marins, dans leurs explorations, y ont découvert un port d'une grande beauté.
Ce port est abrité contre les moussons qui soufflent régulièrement dans ces parages; la pointe orientale le protège contre les vents du sud-est , et la petite île de Malamawi le garantit de la • mousson contraire. Il n'est pas étonnant que les voyageurs .qui ont de loin en loin visité Basilan n'aient point découvert cette magnifique baie , dont l'île de Malamawi , semblable à un môle immense , cache et défend les abords. Ils ont dû croire que c'était une crique capable seulement de recevoir des proas malaises et des embarcations tirant très-peu d'eau , et certainement aucun grand bâtiment n'a jamais dû s'aventurer dans ce passage étroit dont on ignorait l'issue. C'est donc une découverte d'une réelle importance que celle que nos marins ont faite , dans ces parages, d'un port qui peut recevoir plus de deux cents navires de tous les tonnages , qui a deux entrées d'un accès facile , dans les eaux profondes duquel peuvent mouiller les plus grands vaisseaux , la sonde donnant cinq brasses à toucher terre, et dont les bords semblent déjà disposés pour recevoir des quais et des débarcadères.
Mais , en dehors de ces avantages qui sont tout aux yeux des marins, de ces hommes complètement spéciaux, il en est d'autres que présente cette localité, et qui , pour n'être pas aussi matériellement appréciables, ne sont pas moins réels; je veux parler de la beauté ravissante d'un site qui réalise tout ce que l'art le plus idéalisé peut peindre , lorsqu'il veut représenter un de ces Élysées qui sont la fin de toutes les croyances religieuses des peuples y où l'homme jouit d'ombrages toujours verts , d'une température toujours égale , d'un silence et d'un calme que comporte seule la béatitude des élus. Jamais les belles eaux de ce grand bassin ne sont tourmentées par des vents tumultueux ; à peine de légères
bri«es de terre sitlODiiefit-eUes sa surface, et, après ce m o n yo xn&ai passager, le miroir reprend sa transparence et son immabiUtè. Deux au trois petites tles, encore sans nom, sont situées dans son enceinte; ce sont de charmants bouquets de fieurs soutenus sur un piédestal de corail. Elles nous montrent comment un jour de petits êtres , dont nous soupçonnons à peine Texistence , transformeront en continents des archipels morcelés, formés d'ttes san» nombre , lorsque nos continents ne seront peut-être plus eux-mêmes que des archipels fractionnés. Mais en attendant ce temps fort éloigné , j'espère , le port de Malamawi peut recevoir dans ses grandes eaux des bâtiments de toutes les nations, Toir s'écrouler et se refaire la fortune des empires et bercer sur ses * vagues bien des générations humaines. *
Nous avons traversé bien souvent le port de Malamawi , et jamais sans éprouver une admiration mêlée de ravissement. Le silence dés grandes forêts qui Tentourent n'était troublé que par le tendre roucoulement des pigeons qui habitent la cime de ces arbres séculaires , par le caquetage des perroquets verts, jaunes, rouges et blancs , et par les cris des singes qui en sont les véritables possesseurs. Par intervalles, des martins-pécheurs vert d'émeraude effleuraient Têàu à travers nos rames, et des souimangas se balançaient sur les branches flexibles des palétuviers en nous regardant de la rive. Si on détournait les yeux de la terre pour les porter au fond des mers , le spectacle dont on jouissait n'était pas moins attrayant : partout où l'œil pouvait atteindre, on apercevait de grandes caryophyllées étendant leurs rameaux pétrifiés surmontés de petites fleurs bleues , rouges et blanches ; des astrées et des méand rites mamelonnées recouvertes d'une mousse verte qui s'agitait lentement; de petits poissons de toutes les couleurs, aux formes bizarres, se jouant autour de ces roches vivantes; des actinies épanouies comme des renoncules, puis des oursins noirs aux pointes longues et acérées, des spondyles, des marteaux fixés sur des polypiers , des cônes et des cyprées sta- Honnant. sur ce fond de corail.*
Lorsque la nuit nous surprenait dans cette anse féerique, le ciel, ta terre et la mer s'illuminaient à la fois ; chaque feuille d'arbre ressemblait à une aigrette de diamant, chaque coup de rame faisait jaBlir une gerbe de feu liquide ! Et c'étaient les animaux les
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plu» mfimes delà création, quelques datères, qneTquesmoliusques hydrostatiques, des bercés, des pyrosomes et leurs congénères microscopiques qui allumaient ce paisible incendie que Tor du plus puissant monarque de l'Occident ne saurait improviser, et qui se reproduit tous les soirs pour les Malais attardés qui traversent ce» eaux paisibles sur leurs proas.
Après avoir parcouru les forêts vierges du Brésil , je croyais que la nature primitive n'avait plus rien à me révéler, que j'avais éprouvé toutes les impressions que font nattre ces solitudes profondes , le silence et l'obscurité des lianes et des arbres entrelacés ; mais il me restait à voir une nature vraiment sauvage.
Au Brésil , on voit trop que la race européenne a pris possession de ce pays; les pas de Thomme sont partout empreints sur le sol ; les oiseaux et les autres animaux flairent et redoutent son approche : ici point de sentiers ouverts, et, lorsque les herbes inclinées vous apprennent qu'un être vivant a passé quelque part, on ne peut reconnaître si l'empreinte des pas est celle d'un cerf voyageur ou d'un Malais embusqué non loin de vous. Les oiseaux ignorent les agressions de l'homme , et, si l'un d'eux tombe frappé de notre plomb meurtrier, ceux qui l'entourent continuent leur chant; car tous sont enfants de générations innombrables qui se sont développées sans entraves et sans que rien ait jamais troublé leur sécurité.
Chacun de nous désirait vivement mettre pied à terre ; mais le drame qui s'était accompli naguère nous obligeait à une grande circonspection. Cependant, comme il était probable que la force qui nous entourait imposait aux Malais , qui devaient bien penser que la plus petite peccadille serait énergiquement punie, nous commençâmes quelques excursions dans des canots bien armés, et en assez-grand nombre pour opposer dans tous les cas une vigoureuse résistance.
Notre première promenade eut pour but la rivière de Gunambarang, qui débouche dans la mer sur la côte est de Basilan, et qui est située à trois milles environ de notre mouillage de Malamawi. Les bords de cette rivière sont, comme ceux de la mer, ombragés par des palétuviers et des mangliers énormes , dont les fruits allongés , balancés par les vents , pendent au-dessus des
eaux et ressemblent aux dards acérés que les Malais lancent avec leurs sarbacanes.
Le remous de la mer se fait sentir à plus de cent mètres audessus de son embouchure, ce qui rend Teau saumâtre jusqu'à cette distance. Cinquante mètres plus haut il existe une espèce de barre qui forme cascade ; c'est la limite la plus éloignée que les petites embarcations puissent atteindre , et c'est là seulement qu'on peut faire de l'eau pour l'avoir excessivement pure. Prise dans ce lieu , elle ne contient que quelques sels qu'on rencontre dans presque toutes les eaux, comme il résulte d'une analyse qualitative que j'ai faite à bord de /a CléopcUre, Nous descendinoies sur les bords de la rivière ; mais il était bien difficile de pénétrer à travers les blocs de basalte et les racines d'arbres qui jonchaient le sol et rendaient toute progression difficile, sinon impossible,
En persistant dans nos efforts, nous gravîmes cependant une petite éminence, et nous pûmes reconnaître les essences végétales qui l'entouraient : c'étaient des aréquiers, des cocotiers, des arbres à pain, diverses espèces de palmiers, des muscadiers, des mangoustaniers et des tecks séculaires, qui semblaient étendre leurs rameaux protecteurs sur leurs frères plus faibles groupés autour d'eux. Gomme on le voit, le sol de Basilan est une de ces terres promises sur lesquelles l'homme peut, en naissant, trouver spontanément tout ce qui doit assurer son existence; et pourtant les habitants de cette lie privilégiée, non contents de s'aventurer sur leurs proas pour aller rançonner les produits d'une civilisation qui a fait, il faut en convenir , bien d'autres emprunts à leurs frères des autres lies de la Malaisie, sont toujours en guerre entre eux et ne sauraient vivre un seul instant en paix et dans une sécurité réelle l La distance qui nous séparait des bords de la rivière n'était pas très-grande; nous n'en sentîmes pas moins la nécessRé de revenir sur nos pas , tant il nous avdit fallu vaincre d'obstacles pour parvenir là où nous étions. A notre retour, nous trouvâmes nos canotiers , les uns péchant des coquilles fluviatiles et dépeçant de grands palmiers pour retirer la partie comestible du stipe , tandis que d'autres rapportaient les fruits sauvages du papayer, celui d'un pandanus qu'ils surnommaient déjà, à cause de ses écailles charnues, l'artichaut de Basilan; enfin
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chacun avait recueilli tout ce qui lui avait paru curieux ou d'une apparence quelque peu savoureuse.
En descendant la rivière , nous rencontrâmes des myriades de singes qui se promenaient paisiblement au-dessus des arbres , et que notre approche n'émut nullement. Us nous prirent probablement pour quelques-uns de leurs frères, d'un autre pelage qu'eux, avec lesquels ils sont en paix, tant il y avait d'indifférence et peu d'étonnemeiit dans leurs regards. Mais, soit confiance, soit dédain , le sentiment qui dicta leur conduite leur devint funeste , car plusieurs d'entre eux le payèrent de leur vie.
Pendant tout le temps de notre séjour, nous fîmes quotidiennement des excursions dans l'tle , et toujours avec le même succès. Parfois nous rencontrions des proas malaises montées par deux ou trois hommes qui ne témoignaient nullement le désir de faire notre connaissance ; mais , partout où nous nous arrêtions , nous admirions le même luxe de végétation , la même variété dans les espèces animales. La petite île de Malamawi , par exemple , est un parc au milieu des mers, où vivent des cerfs, des sangliers, des perdrix , des coqs et des oiseaux de toute espèce.
Il est diflBcile de se figurer Télégance , la grâce et surtout l'éclatant plumage du coq sauvage ; ses descendants ont bien conservé dans nos basses-cours quelques-uns des agréments personnels dont sont parés leurs pères , ces fils indépendants des forêts de la Malaisie; mais ils leur ressemblent comme le roi efféminé, issu d'une race guerrière , ressemble à ses aïeux ! Les traits caractéristiques de cet oiseau vivant à l'état sauvage sont un courage indomptable et irréfléchi; il lutte contre les forces les plus désespérantes; entouré, en liberté, comme il l'est en esclavage par nos soins , d'un sérail qu'il a conquis cette fois par ses charges vainqueurs et la force de son bec , il ne permet à personne de venir contempler la beauté de son harem ; c'est à pein.e , époux exigeant et passionné , s'il laisse quelques-unes de ses femmes lui dérober quelques instants pour les consacrer à leurs enfants. Je n'ai jamais vu dans les fourrés de Basilan ce singulier oiseau , sa crête pendante sur un des côtés de la tète , roulant avec prétention son œil provocateur et peu intelligent , relevant avec fatuité ses éperons aigus , se dressant sur ses pieds pour faire admirer l'élégance de son vêtement éclatant, tandis que chacun©
de ses esclaves radmirait avec complaisance, sans song^ axa intrépides enfants de Mars de nos garnisons. Toutefois , malgré leur pétulance, leur courage, leurs prétentions et leur beauté ^ plusieurs de ces messieurs furent, après leur mort, vulgairement embrochés par un horrible marmiton. Mais il faut ajouter, pour être juste,, qu'alors même ils opposèrent encore une vigoureuse résistance aux efforts des mâchoires d'acier qui s'exsercèreat contre eux de toute la force de leurs dents.
Il est un autre^oiseau qui attira aussi notre attention : c'est le calao, qui porte un casque sûr la tète, et dont l'énorme bec constitue, pour ce volatile , une véritable incommodité; car, lorsqu'il a saisi sa proie , il est obligé de la rejeter au-dessus de lui pour la recevoir dans l'isthme du gosier , afin de l'avaler avec facilité. Le calao est très-recherché dans les Philippines à cause de son bec, dont les Chinois font des coulants pour de jolis sachets dans lesquels ils reaferment du tabac ou la petite monnaie dont ils se servent habituelleroent. Mais tous les animaux qui peuplent Basilan jQe sont pas aussi inoffensifs que ceux dont nous yenoas de parler. La plupart des cours d'eau renferment d'énormes crocodiles qui , malgré les assertions contraires , descendent jusque dans la mer, où ils livrent de puissants combats aux grands poissons H aux autres animaux qui s'aventurent sur ses bords. Plusieurs d'entre eux ont été attaqués sur l'Ile de Lanpinig'han par nos intrépides chasseurs, qui n'en ont pas eu raison comme des cerfs et des sangliers.
En s'enfongànt dsms la rivière de Pasang'han, qui s'ouvre presque dans l'enceinte du port intérieur et qui est plutôt à mes yeux un étang d'eau saumâtre qu'une véritable aiguade , si on descend sur la rive droite et qu'on remonte une petite élévation qui la domine, on ne tarde pas à découvrir de vastes plaines couvertes d'immenses plantations de cotonnier et de champs de riz. Peu s'en fallut que cette t^urse , la plus aventureuse qui ait été faite, ne devint fatale aux intrépides explorateurs qui l'entreprirent. Au moment où nos promeneurs parvinrent sur la petite éminence dont j'ai parlé, dix Malais s'élancèrent sur eux la lance levée, leurs kriss à la ceinture , couverts de leurs grands boucliers en bois noir , derrière lesquels ils deviennent invisibles, en poussant des ciis et en donnant à leur physionomie sauvage une expresnon de haine indicible. Heureusement que d'autres Malais, qui avaient eu
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des rapports avec la flotte et qui se trouvaient accidenteHeneaC sur les lieux> s'interposèrent entre nos compatriotes et leurs barbares agresseurs; sans cela, un conflit do&t les suites ne peuvent être prévues devenait inévitable.
Le riz et le cotonnier donnent, ai-je déjà dit, les deux récoltes ks plus importantes de Basilan ; je ne compte pas comme un produit la quantité immense de fruits qu'on y recueille, et qui consistent essentiellement en bananes et en cocos de diverses espèces. D'ailleurs rien ne serait aussi facile que de cultiver tous les arbres de Tinde sur un sol qui donne spontanément les pnn dttCtioDs extratropicales , riche en détritus oi^aniques et suffi-* samment imprégné d'humidité pour fournir à la subsistance d'une quantité immense d'espèces végétales. On pourrait donc récolter le poivre , la cannelle, la muscade et toutes les épices sur oe terrain circonscrit, auquel il ne manque que des maîtres inielli^ gentft et laborieux.
La constitution géologique de Basilan se compose, dans «es parties inférieures, d'un terrain madréporique récent, et» dans ses parties supérieures , d'éléments volcaniques. L'arête montueuse dont j'ai parlé est probablement de même nature. Les parties les plus élevées de cette arête affectent une forme conique qui annonce l'existence d anciens cratères , si communs dans cette partie de la Malaisie. Diaprés quelques assertions , il paral-^ trait que l'tle est habitée par diverses races ; ainsi , les parties montueuses seraient possédées par des négritos semblables à ceux qu'on rencontre dans l'intérieur de Luçon , et qui ont les plus grands rapports de conformation avec les nègres papous, tandis qu'une race presque blanche en occuperait le centre, et que les côtes seraient surtout habitées par des Malais. Ces derniers , que nous avons vus fréquemment, sont de taille moyenne, bien conformés ; leur tein est brun jaunâtre , leurs cheveux sont noûrs et lisses, leurs yeux grands et bruns; l'angle facial est plus ouvert et la tête est plus grande que chez les Tagals de Manille ; \q nez est légèrement épaté et les lèvres sont fortes. On en rencontre un très-grand nombre ayant les yeux légèrement bridés. Ce mode de conformation annonce toujours un mélange de la race chinoise et de la race malaise. En général , la physionomie de ces homme*» est 4rès-«xjpi«saivo i elle révèle surtout la méfianoe et la ruse ;.
les premiers qui s'offrirent à mon observation vinrent à bord échanger de la volaille et des fruits contre quelques mouchoirs de coton ou des ustensiles de ménage dont ils sont excessivement avides.
Ces peuples préfèrent le commerce par échange à tout autre; ils n'ont pas une idée bien nette de nos signes représentatifs , et fort souvent ils donnent pour un vase de faïence pu une bouteille vide des objets dont ils ont refusé plusieurs piastres quelques minutes auparavant. La plupart de ces Malais étaient nus jusqu'aux hanches ; les parties inférieures n'étaient cachées que par un pantalon qui restait à mi-jambe ; leur tête était couverte par un mouchoir en coton d'un rouge éclatant , et ils portaient à leur côté le kriss qui ne les quitte jamais.
Le commandant de la Sabine avait lié des relations amicales avec quelques chefs de l'intérieur ; le plus renommé d'entre eux se nomme Tuan-Baram ; c'est un iman fort respecté , plutôt, je pense , à cause de son esprit astucieux qu'à cause de sa sainteté. Chaque jour on nous annonçait la visité de ce haut personnage., et chaque fois notre attente fut trompée. Ce fut Panglamet-Tiram, beau-père de Baram , chef de la tribu que ce dernier habite , et Ârac, gendre de l'iman, qui vinrent à sa place et furent chargés de présenter ses excuses à l'amiral qui l'attendait.
La conduite de l'iman était conforme à l'habitude de ces astucieux barbares ; ils ne hasardent une démarche délicate que lorsqu'ils ont minutieusement pesé les inconvénients et les avantages qui peuvent résulter de leur action. Baram , l'homme influent de ces contrées, ne voulait avoir de rapports personnels avec les Français qu'autant qu'il serait sûr de leurs bonnes dispositions à son égard ; et il chargea deux membres de sa famille, son beau-père et son gendre , de lier les premières relations et d'étudier le terrain. Le vieux Panglamet-Tiram , lorsqu'il vint à bord , avait plus de soixante et dix-sept ans ; il était , malgré son âge , ferme et droit sur ses jambes; sa figure, ornée de moustaches et d'une barbe blanche , a quelque chose d'arabe par la proéminence arrondie du sommet de la tète et par son nez légèrement aquilin. Le jour de sa visite il portait une robe blanche, un turban également blanc; ses pieds étaient munis de sandales; il appuyait, en marchant , sa main gauche sur la poignée de son kriss , et son maintien annonçait de l'assurance et une certaine dignité. Arac
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pourrait être pris, je crois, pour le type le plus pur de la race malaise ; il est petit , presque noir et admirablement pris ; ses yeux sont forts el ne sont pas bridés ; sa physionomie , pleine d'énergie , exprime cette méfiance sauvage propre aux animaux qui n'ont pas été vaincus par la domestication. Un gaillard ainsi constitué était vêtu d'une robe rose qu'un Européen avait eu le bon goût de lui donner, ce qui faisait, comme on peut l'imaginer, ressortir l'éclat de son teint délicat.
Lorsque Tuan-Baram , comme l'appelaient ses compatriotes , se rendit enfin à bord de la Cléopatre^ nous fûmes singulièrement désappointés. Au lieu de trouver dans cet homme influent quelque chose qui le distinguât de ses compatriotes , nous ne vîmes en lui qu'un barbare à la figure répulsive , aux manières communes et embarrassées , au regard terne et méfiant. Il n'y a dans sa physionomie ni la sauvage énergie d'Arac ni la dignité patriarcale de Panglamet-Tiram. Il avait ceint pour nous faire sa première visite un sabre français qui lui avait été donné , et il avait endossé une robe de couleur claire ; ses pieds étaient chaussés de souliers , chose rare dans ces parages , et ses doigts étaient surchargés de bagues grossières sur lesquelles étaient enchâssés d'ignobles morceaux de verre diversement colorés. Mais , tels qu'ils étaient, ces trois hommes réalisaient les types que l'imagination évoque lorsque, sous l'impression de lectures plus ou moins romanesques , elle se représente les pirates des îles de la Sonde , de larchipel de Holo et des côtes de Bornéo. Ce sont bien là ces marins courageux , fourbes , qui , leur kriss à la ceinture, leur lance au poing, vont avec une énergie fantastique affronter les dangers les plus imminents. Leur physionomie naturellement rude prend un caractère redoutable lorsque leurs longs cheveux voilent à demi leurs traits et qu'on aperçoit à travers leurs lèvres rouges de sang des dents noires dont la lime a détruit l'émail. Cette coutume de limer les incisives depuis leur bord alvéolaire jusqu'à leur bord tranchant , de manière à les rendre concaves extérieurement , est propre à tous les peuples de cet archipel. Ils les colorent ensuite en noir avec la préparation empyreumatique dont j'ai précédemment donné la recette ; et cette mode constitue le signe de l'émancipation civile de ceux qui la subissent.
saient encore Tatmosphère, et des ondées fréquentes s'opposaient également à une augmentation trop forte de la température; mais il est douteux qu'il en soit ainsi dans tous les temps de Tannée. Si on peut juger d'après des présomptions de Tétat sanitaire de Basilan, à la vue de ces arbres touffus qui bordent le rivage et qui couvrent un sol inondé, renfermant une très-grande quantité de matières organiques en décomposition, on doit avouer qu'il n'y a pas, sur ces bords étouffés , des conditions bien grandes de salubrité. Mais si on jette plus loin ses regards, en découvrant les montagnes qui s'élèvent du centre de l'île, en devinant, par la pensée, les vallées cultivées qui existent dans l'intérieur, surtout en considérant les Malais robustes qui l'habitent, on peut penser que les parties montueuses et visitées par les vents sont suffisamment salubres. Ce qui prouve que, pour résoudre une pareille question, il faut en appeler à l'observation, et surtout à une observation prolongée.
Holo on Soiilou.
Depuis plusieurs jours, nous n'avions plus rien à voir à Basiîan : nous avions remonté toutes les rivières dont le cours est navigable; nous avions exploré tous les points qu'on pouvait visiter avec quelque sécurité; nous connaissions tous les accidents du paysage qui s'étendait devant nous dans tout l'éclat de sa beauté monotone : aussi désirions-nous ardemment la solution des affaires qui nous avaient amenés dans ces parages.
Nous étions dans ces dispositions, lorsque nous fûmes éveillés ; le 4 février à cinq heures du matin , par les sons harmonieux d'un fifre qui ne se fait entendre à bord de la Cléopatre que dans les occasions solennelles. C'est lui qui marque la mesure aux matelots qui tournent au cabestan pour lever l'ancre, et dont la mélodie, tantôt plaintive, tantôt joyeuse, leur fait momentanément
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>ublier les fatigues de ce rude travail. Il était donc certain que lous partions ; mais nous ignorions le lieu vers lequel nous nous lirigions sur l'air : Bon voyage^ M. Dumollet, savamment varié. Retournions-nous à Manille , le pays des excellents cigares et des belles métisses? allions-nous à Java faire connaissance avec ces flegmatiques épiciers hollandais , assis sur des tonnes d'or et en», tombés de voluptueuses esclaves comme des sultans de Dehli? ou bien, ce qui était plus probable, changions-nous simplement de mouillage pour nous rapprocher des côtes et préparer une attaque contre les Malais? Nous sûmes bientôt qu'aucune de nos suppositions n'était vraie, et que nous allions à Holo demander au sultan une réparation éclatante ou l'abandon d'un pays dans lequel son autorité est complètement méconnue.
A cette nouvelle, nous nous rappelâmes avec quel effroi les Tagals et même les Espagnols de Manille nous parlaient de lo$ Moros de Jolo, qui viennent jusque dans leur rade, sous les canons de leurs citadelles, enlever des embarcations, faire des esclaves, et, au besoin, piller et incendier des villages.
Pouir ma part, je ne fus pas fâché d'apprendre que nous ne nous éloignions pas encore de cette partie de la Malaisie. L'étude de la race malaise est pleine de difficultés et d'intérêt ; elle a exercé la sagacité de beaucoup d'observateurs judicieux, et je m'estimais fort heureux de voir se multiplier les occasions de l'approcher dans des conditions favorables pour juger par moi-même de la valeur des diverses opinions qui ont été émises sur son origine. D'ailleurs , je désirais voir de près un pays où sont concentrées les forces de la piraterie malaise , et qui est aujourd'hui le dernier boulevard de cette nation perfide , aventureuse et vaillante. Le trajet de Basilan à Holo ne constitue pas un véritable voyage; c'est un simple déplacement que nous effectuâmes , au milieu des calmes et des vents contraires , dans l'espace de deux jours. Le 6 février au matin , nous mouillâmes en face de la ville , en compagnie de la Victorieuse et de VArchimède. qui avaient suivi la Cléopatre. L'aspect de Holo est grandiose et sévère; du centre de rtle s'élèvent de belles montagnes moins boisées que celles de Basilan , ravinées longitudinalement par les eaux , et dont les pitons hardis sont presque toujours couronnés de nuages. L'impression que produisit notre arrivée ,nous procura un
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étrange spectacle : d'un côté , nous aperçûmes deâ cavaliers effarés qui parcouraient le rivage, montés sur des chevaux, des bœufs et des buffles sellés et bridés ; de l'autre , une foule empressée qui stationnait sur ia porte des habitations et dirigeait vers nous ses regards inquiets , tandis qu'une trentaine de proas glissaient rapidement sur les eaux pour gagner la partie intérieure de la rade. Toute cette population était fort émue par notre présence. C'est que l'arrivée d'un navire européen dans ces parages a pour effet de- troubler la conscience timorée des habitants, qui, grands ou petits, riches ou pauvres, ont tous quelques m^aits à se reprocher à notre égard. Le lieu sur lequel se passait cette scène était admirablement disposé pour que nous pussions en saisir les moindres incidents. Les maisons, assises sur la plage et jusque dans la mer, s'étalent au pied d'un terrain en talus parfaitement cultivé, et une suite de montagnes coniques graduellement élevées forme le second plan du tableau.
La ville se compose d'une agglomération de trois à quatre cents habitations toutes identiquement construites , depuis la plus humble masure jusqu'à la demeure du rajah. Ce sont des maisons établies sur des pieux fixés en terre , absolument semblables à <^lles que j'ai décrites en parlant de Malacca. Ici te dessous de la demeure abrite ordinairement le cheval du maître, lorsqu'elle est en terre ferme ; lorsqu'elle est sur un sol envahi par les eaux , ce qui est le cas le plus fréquent, on amarre aux pieux qui la soatiennent la proa, ce coursier de l'Océan, qui constitue la principale ricbesse d'une famille pélagienne.
Il est fort remarquable que toutes les populations malaises soient portées à percher leurs habitations sur des pieux comme un nid sur un arbre. Beaucoup d'auteurs ont cherché l'explicatioa de ce fait : les uns ont prétendu que c'était pour se garantir des insectes qui couvrent les terrains inondés ; les autres , que c'était pour loger les nombreux animaux qu'ils élèvent. Mais ces suppositions n'ont aucun fondement ; car il existe dans les lieux inon* dés par l'eau de mer moins d'insectes incommodes que partout ailleurs , et généralement les Malais ne se livrent à l'éducation d'aucune espèce animale, étant presque tous musulmans, marins de profession, et s'adonnant peu à l'agriculture, sur(?out dans les vUles du littoral. Nous croyons plutôt que choque race humaine
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observe , dans ses constructions, certaines lois architecturales dont elle ne se rend pas compte et qui lui sont spéciales , comme le sont , pour les espèces inférieures , Tédification d'un nid , la construction d'un alvéole, l'établissement d'un terrier ou d'une tanière.
Les maisons de Holo ne nous parurent pas très-confortables; il est vrai que nous n'apercevions distinctement de notre mouillage que des cahutes habitées par les plus pauvres Malais ou par des Chinois qui vivent au milieu de ces populations dans un état ana-' logue à celui des Juifs au moyen âge , et qu'on relègue aussi loin qu'on le peut du centre de la ville. La formidable artillerie de nos frégates, qui présentaient aux Soulouans quatre belles rangées de canons en fort bon état , ne leur inspira pas grande confiance , et ils ne parurent guère disposés d'abord à venir s'assurer de nos dispositions à leur égard. Mais peu à peu la curiosité l'emporta sur la crainte, et ils vinrent en grand nombre nous offrir les produits de leur sol : c'étaient des bananes , des cocos , des mangoustans , des durians , des patates douoes , et des volailles d'une dimension et d'une beauté qui rappelaient celles de la Bresse et du Mans.
Enhardis par leur premier essai , les jours suivants les embarcations malaises se succédèrent avec empressement. Elles étaient montées par des hommes hardis , vigoureux , mieux vêtus que ceux de Basilan , qui habituellement ne le sont presque pas , parlant avec facilité l'espagnol et faits à ce petit commerce de cabotage qui nécessite dans ces régions , de la part de ceux qui l'entreprennent, de la ruse et de l'intrépidité. Gomme les Malais que nous venions d'observer, ils nous parurent préférer l'échange de leurs produits contre des objets à leur convenance au payement en espèces. Ce mode de transaction plaisait fort aux hommes de nos équipages , qui recherchaient avec un soin minutieux tout ce qui pouvait tenter la convoitise des Soulouans, et ceux-ci donnaient ordinairement une valeur exagérée aux objets qui étaient pour eux d'une utilité immédiate , ou qui les séduisaient par leur nouveauté. C'était un spectacle fort bizarre de voir sortir, de tous les coins du navire, de vieux souliers, des bouteilles vides, des boutons luisants comme des pièces d'or, des rasoirs ébréchés^ la moitié d'une paire de ciseaux , des pantalons goudronnés , qui
se transformaient tout à coup en substances plus alimentaires ^ telles que fruits et légumes , ou en instruments de guerre , sariiacanes , lances et kriss.
Il y avait en ce moment quatre navires de guerre en rade de Soulou, trois bâtiments français et un anglais , le Samarang, qui , sachant que nous étions dans ces parages , était accidentellement venu faire de l'hydrographie sur ces côtes. Malgré ce concours d'étrangers , la fécondité de ce pays est telle que jamais la volaille et les fruits n'ont manqué, jamais ils n'ont augmenté de prix, et l'on a livré pour la consommation des équipages autant de chèvres et de bœufs qu'on en a demandé. En dehors de ces objets de première nécessité , les habitants nous apportèrent tous les produits de leur pays qui pouvaient nous intéresser. Il faut mettre en première ligne des kriss , qui , ainsi que je l'ai déjà dit , jouissent dans toute la Malaisie d'unt grande réputation sous le rapport de l'excellence de la trempe et de l'élégance de la confection. Les kriss de Holo ne ressemblent nullement à ceux de Malacca : ce sont des armes à deux tranchants , longues d'à peu près quinze pouces , larges de trois ; la lame, tantôt droite, tantôt sinueuse comme les replis d'un serpent, est presque toujours unie; parfois elle est couverte d'incrustations en argent d'un travail assez délicat. Suivant la valeur de la lame, la poignée est en bois, entourée de fils de crin, ou en ivoire, maintenue avec des fils d'argent.
Dès l'enfance, les habitants de Soulou ne marchent qu'avec • leur kriss ; ils ne se séparent jamais de cet ami fidèle ; c'est sur cet acier qu'ils font les serments les plus sacrés; c'est en contemplant sa surface polie qu'ils lisent l'avenir et le résultat de leurs entreprises hasardeuses. Malheur à celui qui se trouverait en présence de ces farouches insulaires , lorsqu'une circonstance accidentelle fait sortir ce glaive du fourreau ! Le Malais verrait dans ce fait un avertissement, il se croirait en présence d'un ennemi, et le lui plongerait dans le sein.... Pour un Soulouan, son kriss est un objet animé qu'il consulte et qu'il prie; aussi lui adresse-t-il parfois des vers pour chanter ses exploits , et j'ai vu les fourreaux de quelques armes sur lesquels on avait écrit des poésies en son honneur.
On n'empoisonne pas les kriss de Holo, et toute trace d'oxyda-
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tion est considérée comme un défaut de la lame. En somme , ces espèces de sabres sont préférables , sous le rapport de l'élégancle et de la solidité, au modeste coupe-choux de l'armée française.
Lorsque nous eûmes fait nos emplettes et que la vente des kriss se ralentit un peu , on nous apporta des coquillages , des oiseaux et des singes. Les coquilles n'arrivaient pas toujours dans un état parfait de conservation , ce qui faisait verser des larmes de sang aux nonabreux collecteurs du bord , dont le puritanisme n'admettait que des bouches intactes et des valves appartenant authentiquement au même exemplaire. Le peu de soin que les Malais prennent des coquilles m'a toujours fait penser qu'ils supposent que les barbares Européens les emploient comme eux pour faire de la chaux qu'on mâche ensuite avec le bétel. Je les ai souvent vus re*jeter Teau qui envahissait leurs bateaux avec un nautile fragile, ou avec une volute couronnée de pointes élégantes, qui disparaissaient Tune après l'autre pendant qu'on exécutait le vulgaire travail. Les oiseaux qu'on nous offrit étaient des loris aux couleurs éclatantes, rouges, jaunes et bleus; des kakatoès blancs coiffés avec une aigrette jaune , des perroquets verts et de ces jolies perruches que j'avais vues pour la première fois dans le détroit de Malacca. Tous ces êtres charmants chantaient et babillaient comme des enfants. Le langage qu'ils parlent en naissant dans leur pays ne ressemble guère à ces paroles ennuyeuses que nous leur apprenons ici à grand renfort de dragées et de punitions. Nos perroquets bien élevés nous fatiguent par leur jargon monotone; les fils sauvages de la Malaisie parlent une langue que nous ne saurions comprendre, mais qu'on écoute avec plaisir, comme on écoute, sans le comprendre, un chant italien.
Je n'ai observé que quatre espèces de singes à Holo : l'une n'était pas plus grande qu'un écureuil. C'était un petit animal charmant, doux comme un petit chien , intelligent, curieux et fort aimant. Le pauvre petit est mort à Macao d'une affection du poumon. Décidément, c'est une barbarie d'arracher ces pauvres êtres à leurs chères forêts, à ces grands domaines que la bonté de Dieu leur a donnés. Ayons quelque pitié de ces animaux intelligents qui, pour ne pas parler notre langue, sentent et souffrent comme nous. Lorsqu'on les conduit en esclavage , ils pleurent leurs familles bien-aimées à l'amour desquelles on les enlève , et j'en ai
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vu des centaines sur la terre étrangère mourir en regrettant le sol natal.
La quatrième espèce de quadrumane que les Malais m'apportèrent était une guenon nasique de la tournure la plus ridicule. Qu'on se figure un animal de la taille d'un enfant de quatre ans, le dos voûté, les jambes, les pieds, les bras et les mains excessivement grêles et démesurément longs , la tête grosse comme le poing et couverte de poils rares , la figure effilée , la bouche petite, le nez proéminent et dépassant les lèvres, comme chez l'homme , et on aura une idée de ce singe bizarre. Il grimpait ordinairement sur les mât4» et se tenait à l'extrémité des vergues , les mains croisées sur la poitrine , dans l'attitude modeste d'une béguine à confesse. Les matelots, dans leur langage pittoresque, l'appelaient sœur Grertrude : avec son maintien mélancolique et contrit, il portait bien son nom.
Les singes nasiques , si je puis en juger d'après l'individu que j'ai observé , sont des animaux qui doivent habiter le fatte des forêts, à l'abri des feuillages épais et sombres. Leurs membres longs et déliés leur permettent de parcourir de très-grandes distances en sautant de branche en branche. Leur système alimentaire est purement végétal : je n'ai jamais pu faire accepter à sœur Gertrude que des fruits et du pain. Le caractère de ce singe était triste; il se tenait toujours à l'écart et ne se mêlait jamais aux autres animaux du bord ; lorsque je le prenais sur moi , il poussait un petit cri plaintif. Cet animal dépérit promptement en captivité ; je voulus prévenir un dénoûment funeste et je le rendis à la liberté. Je le mis au milieu d'un grand bois qui entourait la maison d'un de mes amis à Singapore ; il grimpa sur les arbres les plus élevés et mangea beaucoup de feuilles vertes; mais, le soir venu , il rentra dans l'habitation. Il continua ce genre de vie quelques jours encore, puis il mourut. L'histoire de mes singes est un long martyrologe.
On récolte quelques perles à Soulou. Les Malais aiment cette pèche hasardeuse , qui leur offre l'occasion de donner des preuves d'intrépidité. L'huftre qui fournit les perles se trouve à de très-grandes profondeurs, et ce n'est qu'en descendant dans ces abîmes qu'on peut les recueillir. Il y a dans la Malaisie des plongeurs qui passent plusieurs minutes sous l'eau , et qui remontent
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chargés dé plus de cent de ces coquilles. On les expose sur le rivage, et, lorsqu'elles tombent en décomposition, on examine avec soin chacune d'elles, pour s'assurer si ^es ne renferment pas l'objet précieux que l'on recherche.
J'ai vu à Holo quelques belles perles, ou qui , du moins, m'ont paru telles ; mais il n'est pas prudent de les acheter à ces ruséa marchands, qui, tout ignorants qu'ils sont des arts chimiques, savent cependant parfaitement imiter ces concrétions morbides. Je crc»s même qu'ils ont fait quelques victimes parmi nous. Gomme nos savants ne pouvaient supposer un talent d'imitation dans ce genre à des barbares qui n'ont jamais manipulé dans un laboratoire, qui n'ont jamais vu M. Thénard et n'en ont nulle envie, et qui ne savent pas même souffler au chalumeau , c'est parmi eux , que leurs connaissances spéciales devaient mettre à l'abri de tout^ supercherie, que ces rusés ignorants ont fait leurs dupes. Le corps dont les Soulouans se servent pour opérer leurs imitations est d'un blanc mat, légèrement nacré, faisant effervescence avec les acides, mais ne perdant par cette opération ni son éclat ni son poli. Quel «st ce corps? Je l'ignore ; mais , s'il fallait s'en rapporter aux assertions des Malais, ce serait une substance fort curieuse : ils pré» tendent que c'est une concrétion calcaire qui se trouve, mais rarement , dans l'eau émulsive du coco ou dans son amande. Je crois qu'il serait peu prudent de croire aux affirmations de ces rusés coquins, qui n'ont aucun intérêt à dévoiler leur friponnerie.
Outre sa population malaise, Holo renferme quelques centaines de Chinois qui bravent les mauvais traitements, les exactions dont ils sont l'objet , pour obtenir le droit de faire quelque commerce. Les Chinois sont les juifs de cette partie du monde ; fins , obsé- . quieux, dissimulés, avides d'un pécule qu'ils finissent toujours par acquérir, ils surmontent les préventions les plus vives et finis» sent par s'imposer aux populations qui les repoussaient le plus vivement. A Soulou , où ils ne sont pas très-bien accueillis, ils se livrent à la recherche et au commerce des nids d'oiseaux et des holothuries , qui constituent les deux mets les plus essentiellement chinois qui existent.
Tout le monde sait que les nids d'oiseaux que l'on mange en Chine sont dus à une jolie hirondelle, la salangane, qui habite Java, les lies de la Sonde et à peu près tout l'archipel malais. Ces nids
sont formés par une substance gélatineuse, et d'autant plus estimés que la matière qui les compose est plus pure.
J'ai visité à Java les grottes où nichent les salanganes, et je décrirai ailleurs ces curieuses excavations. En étudiant de près ces hirondelles, j'ai découvert, je crois, quelle est la substance avec laquelle elles édifient leur nid. Il serait trop long de débattre et d'éclaircir ce point intéressant d'histoire naturelle; j'en ferai plus tard l'objet d'une discussion spéciale.
Chaque année les nids d'oiseaux deviennent plus rares dans l'archipel de Holo, non pas qu'on détruise les salanganes, mais parce que les pauvres bétes, troublées au temps de leurs amours, fuient de plus en plus les lieux accessibles à l'homme; elles se réfugient sur les pics les plus sauvages et vont se cacher dans des anfractuosités oii l'intrépidité malaise elle-même ne peut les atteindre.
Heureusement que l'industrie européenne parera à cette lacune, et que bientôt on fournira à ces bons Chinois des nids d'oiseaux des fabriques françaises , qui leur feront oublier ceux des Moluques, de Holo et de Java. C'est ce que je me disais, hélas 1 en songeant aux progrès de l'industrie nationale et en considérant une capsule gélatineuse de Mothès. Voilà, pensais-je, la vésicule organique d'où sortira le futur nid d'oiseau qu'on mangera tôt ou tard sur la table du fils du ciel 1
Les holothuries que les Chinois pèchent à Soulou pour la consommation de leurs compatriotes sont des animaux hideux, en tout semblables à d'énormes vers. Les Malais les désignent sous le nom de tripans, et les recueillent à marée basse sur les rochers où le flot les a laissés. Ils sont fort communs à Basilan et à Holo, et leur exportation établit pour ce dernier pays un véritable produit; je crois même qu'une partie de la liste civile du sultan provient des droits prélevés sur cet objet. La préparation de cet animal , pour le rendre propre aux usages culinaires auxquelles l'emploient les Chinois, est fort simple : on se saisit de ce ver immonde, on l'ouvre longitudinalement pour le débarrasser de ses énormes intestins bourrés de sable, puis on le fait sécher au soleil. Les holothuries se nourrissent de coquilles microscopiques et de petits animaux morts qui se trouvent dans les détritus calcaires qu'elles avalent. Ailleurs je parlerai de la préparation culinaire des nids d'oiseaux
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et des tripans , sans lesquels le riche Chinois ne saurait vivre et remplir les devoirs que la polygamie lui impose.
 Test de la ville de Soulou , sur le bord de la mer, on rencontre une aiguade où viennent s'approvisionner toutes les embarcations mouillées dans la rade. Ce sont deux sources très-rapprochées Tune de Tautre , qui , par Teifet de leur puissance ascensionnelle , ont creusé un vaste réservoir au milieu du sable fin du rivage. Ces jets artésiens agitent constamment Teau de ce bassin , dont les bouillonnements tumultueux se marient au bruit des vagues. A quelques pas de là passe une grande route, bien entretenue, qui conduit de Soulou à une ville de l'intérieur; un arbre des Banians, plus grand que le châtaignier de l'Etna, qui peut abriter cent cavaliers sous ses branches , ombrage les deux sources et le chemin.
Ce site pittoresque , situé à une égale distance des deux villes principales de l'île , est devenu un lieu de rendez-vous pour les marchands, les acheteurs et les oisifs. C'est un caravansérail où les voyageurs viennent se reposer, c'est un champ de foire où l'on amène les bestiaux à vendre , c'est un cabaret en plein vent où accourent les nouvelHstes; on y noue des affaires, on y traite de la politique et des intérêts de la Malaisie , on y colporte surtout les méchants propos qui , dans tous les pays, ont le privilège de défrayer les conversations des désœuvrés.
Lorsque nous vînmes visiter cette aiguade, nous trouvâmes un grand concours de Malais en cet endroit; les uns étaient à pied, les autres étaient montés sur des bœufs à bosse ou des buffles; les premiers étaient pour la plupart de petits marchands de fruits, de curiosités ou de friandises ; les seconds me parurent être des cultivateurs qui amenaient au marché des bestiaux chargés des produits de leurs terres. Tous ces gens-là étaient bien vêtus et armés, suivant la coutume de leur pays, de lances, de kriss ou de sarbacanes. Les bœufs à bosse et les buffles qui ont l'honneur de figurer dans les rangs de la cavalerie du sultan de Holo ne sont pas bridés comme nos chevaux ; on les maintient et on les guide à l'aide d'une corde qui traverse leurs naseaux ; ce n'est pas sans douleur que ces pauvres bêtes sont menées par le bout du nez.
Les matelots qu'on avait envoyés du bord pour faire de l'eau s'étaient mêlés à ces groupes et paraissaient vivre en bonne in-
telligence avec cette foule , que notre arrivée a'effaroueha oullement.
En général) les populations agricoles qui vivent dans rintérieur des terres sont moins farouches que celles qui avoisinent les côtes. Ces espèces de villageois se familiarisèrent bientôt avec nous, et s'empressèrent de nous offrir des gâteaux, des oiseaux, des ar^ mes, enfin tout ce qu'il y avait à vendre chez eux. Quelques-uns avaient une figure remarquable ; je distinguai surtout un vieillard à barbe blanche, dont la physionomie noble et le pro&l droit rappelaient le beau type arabe ; mais, pour faire contraste, il y avait derrière lui un petit être hideux , un horrible nain au regard méchant, aux traits difformes. Comme j'examinais, peut--étre avec une curiosité qui pouvait paraître impertinente, cet Ésope malais, il entra tout à coup dans une fureur épouvantable et Bo'apostropha d'une bordée d'injures accompagnée de gestes incroyaJ[)\es. Les autres Malais étaient fort divertis par cette scène; mais, soit que cet être chétif fut investi de quelque autorité, soit que son étrange conformation, son aspect effrayant leur inspirât une crainte secrète, ils ne riaient qu'à la dérobée de ses cris et de ses contorsions.
Nous étant avancés au delà du chemin qui borde les deux sources, nous suivîmes un étroit sentier qui s'enfonçait dans les terres, et nous gravîmes une petite éminence bien cultivée, au pied de laquelle étaient construites quelques habitations trèsriantes : toutes étaient entourées de beaux cocotiers aux colonnes élégantes, dont les touffes de feuillage laissaient échapper des grandes de fruits monstrueux ; des bordures d'ananas et de bauaéviers servaient probablmnent à marquer la limite des héritages et entouraient les champs plantés de cotonniers ou ensemencés de nz. Beaucoup de bœufs, quelques buMes, des chevaux paissaient paisiblement derrière les taillis. Tout cela avait un air d'abondance et de richesse qui faisait plaisir.
Les Malais n'aiment pas généralement que l'on se livre à au-> cune espèce d'exploration sur leur territoire ; et bientôt nous en acquîmes la preuve. La beauté du site avait eu du succès; la fraîcheur qu'on goûtait en ces lieux, l'aspect animé de ce point où se rassemblent tous les jours beaucoup de Malais, faisaient désirer à chacun de nous de le visiter; d'autre part, les embarcations
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de nos navires et celles de la frégate anglaise y faisaient journellement de l'eauy de telle sorte qu'il était envahi par les Européens. Les indigènes, probablement importunés par leur présence, ne trouvèrent rien de plus simple pour les en chasser que de jeter dans les sources un fruit qui a la propriété de communiquer aux liquides une action malfaisante. Un jour que nos matelots, suivant leur coutume, vinrent remplir leurs barriques à l'aiguade, ils éprouvèrent aux jambes et aux mains, en se mettant à l'eau, une chaleur piquante et douloureuse. Ils recherchèrent quelle pouvait en être la cause et s'aperçurent que le mal augmentait lorsque la peau était en contact avec des baies d'un vert foncé qui nageaient dans les sources. On rapporta quelques-uns de ces fruits à bord, et je reconnus que c'étaient ceux du caryota onusta. Ce palmier est décrit dans la flore du P. Blanco, augustin chaussé de Manille, qui a fait un très-bon livre pendant les heures d'isolement qu'enfante le cloître. Un collaborateur de ce savant botaniste m'en a donné un exemplaire que je conserve précieusement, et où j'ai puisé les meilleures indications sur les productions végétales des Philippines.
Quelques-uns des hommes qui prirent ce bain sinapisé éprouvèrent des douleurs excessivement vives , qui se dissipèrent dans un laps de temps assez court et sans avoir recours à aucune médication. Les Malais se servent parfois du suc de ce fruit pour le lancer comme projectile, à l'aide d'un bambou et d'un piston, à la face de leurs ennemis; ce qui constitue une injection plus meurtrière que les remèdes anodins que M. Purgon prenait plaisir à composer lui-même.
Il est très-difficile de déterminer la place que les Malais doivent occuper dans une classification des races humaines. Je ne saurais me livrer ici à une discussion sur ce sujet. Je vais me contenter de donner, sans débat, les opinions des anthropologistes français, et je présenterai quelques-unes des considérations qui m'ont fait adopter celle de Blumenbach.
Aux yeux des anthropologistes matérialistes, les Malais constituent une des nombreuses espèces qu'ils ont distinguées parmi les races humaines ; Cuvier et ses élèves les ont compris dans la variété mongolique, en leur assignant comme caractère les traits propres aux Chinois. Pour qui a vu ces hommes dans la péninsule
malaise, aux Philippines, à Singapore, dans Tarchipel de Soulou et à Java ; pour qui a observé des Malgaches et des Dayaks, une pareille opinon est inadmissible. Les Malais sont certainement le résultat du croisement d'une race à cheveux lisses, aux yeux non bridés, et d'hommes à cheveux crépus. Probablement ces derniers sont les nègres, habitants primitifs de Bornéo , de Sumatra , de Luçon, connus sous le nom de nègres pélagiens. Ce qui tend à confirmer cette supposition , c'est que ces petits nègres, qui ont été refoulés dans les parties élevées de l'archipel malais , parlent une langue semblable à celle qu'on emploie sur le littoral ; ils sont même en possession de la langue mère d'où découle le malais, car ils comprennent tous les dialectes parlés par les populations qui font partie de cette variété de l'espèce humaine.
Les Malais seraient donc une variété hybride qui, subsidiai rement alliée à d'autres races, leur a ensuite emprunté, suivant les lieux où ces alliances se sont contractées, certains caractères spéciaux qui ont modifié le type primitif. Ainsi , il est faux de dire d'une manière générale que les Malais ont la plus grande ressemblance avec les Chinois. Les premiers sont petits, sveltes, leurs formes sont grêles, tandis que chez les seconds les formes sont obtuses et lourdes. Les femmes chinoises sont chétives, malingres, frêles ; elles ont le teint jaune clair et ne présentent pas de tons chauds et foncés. Les femmes malaises sont au contraire élancées , musclées et d'un brun noirâtre très-caractérisé. Les cheveux des Malais sont aussi fort différents de ceux des Chinois; ceux-ci les ont presque aussi lisses que les nôtres. Quant à l'obliquité des yeux , elle n'existe pas chez les Malais de race pure ; ce caractère ne se trouve que chez les populations qui ont eu de temps immémorial des rapports avec les Chinois, qui sont les animaux les plus lubriques de la création, et qui, ne pouvant, lorsqu'ils s'expatrient , emmener avec eux leurs femmes, se sont alliés avec les populations qu'ils ont fréquentées, lorsque celles-ci ne les ont pas repoussés. Si l'on procédait sans rechercher la source primitive de la race malaise, on rattacherait tous les chefs de l'archipel asiatique, alliés pour la plupart aux conquérants qui ont jadis soumis ces populations, à la belle race sémitique, tandis que les Madécasses seraient pour la plupart rapprochés de la race éthiopienne. En effet, on rencontre à Malacca, à Singapore, à
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Java, et parfois à Holo, des chefs dont les lignes droites et nettes rappellent les types arabes, tandis que beaucoup de Malgaches ont les lèvres grosses, les cheveux presque crépus et le teint fort noir. Mais il faut étudier les Malais là où ils n'ont pas été modifiés par l'addition de Tèlément générique d'une race conquérante, là où la race des Chinois n'est pas venue s'imposer à eux. Ainsi, à Bornéo, à Madagascar, dans tout l'archipel de Soulou, les habitants malais n'ont ni les yeux bridés des Chinois ni le nez aquilin des Arabes. Mais, à Manille, les Tagals ne sont presque plus que des Chinois par leur conformation physique, et ils n'ont gardé moralement, des deux races desquelles ils procèdent, que les défauts qui les distinguent : la soumission passive des Chinois et la paresse des Malais pour tout ce qui tient à l'industrie et à l'agriculture.
Aussi je crois qu'au lieu de rattacher les Malais aux nations roongoliques , comme on l'a fait généralement , il vaudrait mieux les placer entre les races caucasiques et éthiopiennes , ainsi que l'a fait Blumenbach.
S'il est difficile de déterminer l'origine de la race malaise, il l'est bien moins de savoir l'époque à laquelle l'islamisme a pénétré chez ces populations. Il paraît que c'est dans un temps assez rapproché de nous et qui concorde avec la découverte de ces pays par les Européens. Sur ces parages éloignés, le catholicisme et le mahométisme se trouvèrent encore une fois en présence, et les Espagnols et les Mores purent encore lutter de fanatisme et de courage. Mais cette fois l'islamisme , bien mieux en rapport avec les mœurs de ces peuples barbares, a dû réunir plus de prosélytes et faire des progrès bien plus rapides. L'égalité, la fraternité humaine, l'égalité de l'homme et de la femme ne pouvaient être comprises par une nation allant à la chasse des esclaves et professant déjà la polygamie l Aussi les habitants de Holo descendent-ils de zélés musulmans. Soulou se transforma en une espèce de ville sainte ; ce fut le foyer de propagation le plus ardent de la nouvelle croyance; de saints personnages y accoururent, et aujourd'hui encore on vient en pèlerinage dans cette île, car elle renferme des lieux consacrés qui jouissent, auprès des croyants de cette partie du monde , d'une vénération presque égale à celle de la Mecque.
C'est à cette époque que les sultans de cet archipel atteignirent 193 y
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le faite de leur puissance. L'esprit aventureux de ces peuples, chauffé aux rayons d'une foi nouvelle, leur fit accomplir une œuvre de propagation et de conquête ; mais, fidèles à Te^rit de leur racé, ils ne se servirent pas seulement de leurs armes ; plus d*une fois la ruse et la perfidie vinrent en aide à ces nouveaux musulmans, qui ne comptaient pas seulement sur le Coran et sur leur cimeterre pour assurer leurs conquêtes.
Les temps sont bien changés l Lorsque les Soulouans soumettaient une partie de la côte de Bornéo, convoitaient Mindanao et concevaient Fespoir de soumettre un jour Manille , ils disposaient d'un matériel qui pouvait lutter avec les forces européeuDes d'alors; mais aujourd'hui, quelles sont leurs ressources? Ils possèdent quelques proas élégantes qui fendent la mer comme une flèche ; mais ces esquifs légers ne sauraient lutter avec nos vaisseaux à vapeur, qui sont pour les Malais un sujet d'étonnement et d'effiroi. Ils ont encore quelques misérables canons, derniers vestiges de leur puissance guerrière; mais^ces armes, rongées par la rouille, mal servies par des hommes inexpérimentés, ne sauraient imposer à d'autres qu'aux habitants de Manille, qui les redoutent par tradition. Les forces dont disposent les Malais sont donc en réalité bien peu de chose, et, s'ils obtiennent encore quelque succès dans la dangereuse industrie qu'ils professent, ils le doivent à leur énergie, à leur perfidie, bien plus qu'aux moyens d'action qu'ils ont en leur pouvoir.
Une proa qui part pour une expédition porte ordinairement une quarantaine d'hommes qui sont dissimulés et cachés avec soin. La petite embarcation tâche d'inspirer le plus de confiance qu'elle peut à la proie qu'elle convoite, ou d'approcher à l'improviste pendant la nuit; si sa dissimulation lui réussit, si elle peut accoster un navire marchand sans être vue ou sans avoir éveillé la moindre crainte, chaque bandit que recèle ce repaire se lève à un instant donné et monte à l'abordage , son kriss au poing.
Il est impossible qu'un équipage, quelque fort qu'il soit d'ailleurs, combatte avec avantage l'agression de démons qui ne redoutent ni les blessures les plus cruelles, ni la mort, et qui combattent avec la certitude d'être pendus s'ils succombent. Voilà la seule force actuelle des Malais; aussi peut-K>n dire avec certitude
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que , du jour où les nations européennes voudront réellement réprimer leurs brigandages , ils seront à leur discrétion.
Quant à la puissance du sultan de Holo, elle est elle-même fort éclipsée, ^touré de familles patriciennes qui , sous le nom de datouSy interviennent dans les affaires publiques, il n'est plus que l'ombre des sultans d'autrefois. L'autorité qu'il exerçait sur les îles voisines lui échappe : on lui refuse le tribut qu'on lui payait; et sa souveraineté est bornée à Soulou môme, où les da-r tous qui l'habitent ont intérêt à la maintenir.
Le sultan actuel est exactement l'image de la puissance qu'il représente et de son état de civilisation. Agé de dix-neuf ans y pâle et débile, vivant avec sa famille, non pas comme un roi dans son palais , mais comme le premier des datous , il ne songe nr à reconstituer sa puissance ni même à la maintenir. Usé par l'abus de l'opium , obéré de dettes qu'il a contractées pour rem-» plir les obligations onéreuses que son titre de roi absolu lui impose , sa vie est un mélange de faste précaire et d'oisiveté impuis^ santé et volontaire ; elle se prolongera jusqu'à ce que les préteurs anglais lui réclament l'argent qu'ils lui avancent avec libéralité. Ce jour an*ivé , il leur cédera son royaume , ses droits et toute sa puissance , et il s'éteindra obscurément dans ses États sous d'autres lois, avec une rente viagère suffisante à ses besoins. C'est ainsi que procèdent les marchands anglais dans cette partie du inonde. De temps à autre, ils achètent des royaumes. Pen« dant ce temps, ceux de notre nation les regardent faire tout ébahis !
M. de Lagrené eut une entrevue avec le puissant monarque qui règne sur Soulou et ses dépendances. Comme on le pense bien , on traita avec quelque sans-façon ce sultan in partibus, dont T autorité est tout aussi méconnue dans une bonne partie de ses États que l'était en France celle des souverains anglais lorsqu'ils prenaient encore naguère le titre de rois de ce pays. On ne secoua pas pour fui des habits brodés d'or; M. l'ambassadeur se rendit à la case impériale en habit de ville avec deux attachés de la légation, et suivi de quelques officiers de marine. Les Tuileries de Soulou sont situées au centre de la capitale; elles sont simplement en bois et ne présentent rien extérieurement qui les distingue des plus modestes maisons malaises. On reçut les autorités fran-
çaises dans une vaste salle dépourvue de tout ornement : des divans, des fauteuils et des chaises de crinoline meublaient seuls cette grande pièce. Bien mieux que le drapeau de La Fayette, l'invention du grand Oudinot a vraiment fait le tour du monde I
Pendant que j'étais au cap de Bonne-Espérance, je rencontrai un jour à Wellington , sur la frontière du pays des Boers , uq ameublement vêtu de crin qui voyageait à travers les sables sur un char traîné par six bœufs; on m'apprit qu'on l'offrait en cadeau à un roi cafre. Le sultan de Soulou se fait éventer, durement couché sur cette étoffe rigide; je suis convaincu que les grandes puissances de ce temps , Soulouque et Pomaré , ont un faible pour la crinoline. Cinq ans de durée ! ce n'est pas à dédaigner pour des royautés économes.
La conversation s'établit entre M. l'ambassadeur et le sultan au moyen d'un interprète que M. de Lagrené avait pris à Manille. L'interprète manillois était un métis tagal , gras et luisant comme un nourrisson ; sa bonne grosse figure s'épanouissait joyeusement sous un petit chapeau de paille, et sa rotondité faisait craquer an moindre mouvement ses vêtements de calicot blancs comme un lis. La principale occupation de ce brave garçon était de s'éventer les trois quarts de la journée avec un vaste écran en feuille de palmier; mais, malgré cette ventilation perpétuelle, il ressemblait à ces statues obèses qui décorent la place principale de certains villages de la Provence, et qu'un maigre filet d'eau couvre incessamment d'une humidité visqueuse.
Personne n'a jamais su au juste le nom qu'il portait dans son pays , et l'on ne l'appelait à bord de la Cléopatre qneMucho Calor. On l'avait ainsi baptisé , parce que ces deux mots étaient le fond de toutes ses conversations. Il se promenait ordinairement sur le pont , son éventail d'une main et son mouchoir de l'autre. Si l'on était sous voile , vingt fois le jour il abordait les passagers de sa connaissance et leur répétait invariablement cette phrase : Hace mucho calor; iquién sabe cuando llegaremos'i Si on était en rade, il variait ainsi son interrogation : Uace mucho calor; iquiénsak cuando saldremos de aqui?
Lorsque M. de Lagrené annonça à Mucho Cal&r qu'il devait l'accompagner à terre pour traiter avec le sultan de Soulou, il fut visiblement contrarié. Le pauvre homme était un vrai Tagal , et à
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ses yeux le chef de ïos Moros de Jolo était le potentat le plus re* doutable de la création. Dans cette grave circonstance , il sortit de sa réserve habituelle et vint me conter sa peine.
c J'ai eu tort , me dit-il , de me lancer dans la politique ; mon ambition me perdra ; si je tombe du poste élevé que j'occupe , il faudra que je reprenne mon métier de marin , et gare à moi si jamais je suis forcé de relâcher sur ces côtes 1 Le sultan ne me pardonnera jamais d'avoir servi d'autres intérêts que les siens ; il me réduira en esclavage ou bien il me fera couper la tôte. Les gens comme moi ne devraient jamais se mêler des querelles des grands , car ils finissent tôt ou tard par y laisser leur peau.
— Vous n'avez rien à craindre, lui répondis-je, vous êtes couvert par le droit des gens. Le sultan respectera votre caractère.
— Me respectera, moi! s'écria le pauvre désolé. Hélas 1 un homme qui se moque du gouverneur de Manille , et qui appelle Mgr l'évêque vieux giraumon , ne fera de moi qu'une bouchée 1 i
Je voulus donner d'autres raisons à Macho Calor pour le rassurer; mais il m'écoutait à peine; à chacun de mes arguments il hochait la tête et ne me répondait que par des soupirs. Cependant , lorsqu'il vit le canot-major rempli de matelots armés pour accompagner M. l'ambassadeur, il reprit courage et partit presque résolument.
M. l'envoyé français fut reçu par le sultan entouré de ses datons. Ces grands seigneurs formaient une réunion de trente à quarante personnes ; c'était le sénat de la localité ; ils étaient presque tous convenablement vêtus ; ils portaient pour la plupart des souliers et des pantalons ; des morceaux d'indienne ou de calicot étaient roulés en turban autour de leur tête , et ils avaient en outre des vestes ou des robes flottantes en étoffe de coton blanche ou imprimée de diverses couleurs. A l'arrivée de M. de Lagrené , tous les datons se levèrent , et on le conduisit à un fauteuil qui lui avait été préparé auprès du sultan.
Le public soulouan fut admis à cette conférence; il se pressait debout sur des bancs placés dans le fond de la salle, et paraissait s'intéresser vivement à tout ce qui devait se passer. Cette foule déguenillée et émue , armée de kriss , groupée d'une manière grotesque , exprimant son mécontentement de ce que des étrangers y des chrétiens étaient admis à discuter avec les grands dignitaires
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de Tempire , pouvait déjà inspirer des craintes à des gens plu» braves que Macho Calor , lorsqu'un accident bizarre vint rendre ces appréhensions naturelles. Un des bancs sur lesquels le peuple était grimpé se rompit ; la chute de ceux qui Toccupaient entratna celle de deux ou trois rangées de spectateurs , qui , en tombant tous les uns sur les autres , se mirent à pousser des cris de détresse et de douleur.
Les Malais qui n'avaient pu trouver place dans la grande salle, en entendant ce vacarme , crurent à une agression des Français contre leur monarque bien-aimé, et aussitôt ils se précipitèrent dans les rues de Holo en poussant des hurlements sauvages. Lesdatous et une partie du peuple qui assistait à la conférence , ne pouvant deviner la cause de cet appel aux armes, crurent que les compagnies de débarquement des navires français étaient à terre , et qu'ils étaient victimes d'une trahison. Dans cette idée , ils manifestèrent l'intention de se saisir de M. l'ambassadeur et de sa suite. Le sang-froid de M. de Lagrené prévint un conflit imminent ; il proposa au sultan de se montrer au peuple l'un auprès de l'autre ; cette manifestation suffit pour calmer l'effervescence de la multitude. Au milieu de ces populations guerrières, constamment armées , toujours disposées à combattre, le moindre prétexte peut devenir la cause d'engagements terribles, si on ne les prévient par une très-grande impassibilité et beaucoup de présence d'esprit.
Lorsque cette émotion fut calmée , on offrit à M. l'ambassadeur des cigares et du bétel, on fit circuler du thé dans des tasses et du chocolat dans des verres ; après quoi l'on parla d'affaires. C'est un fait admis en politique, que chez les peuples barbares se trouvent les diplomates les plus rusés ; et , sans avoir travaillé sous M. de Talleyrand ou M. Pozzo di Borgo , ils ont dans leur sac toutes les ressources du métier.
Après avoir traité avec les habitants de Soulou et de l'empire du Milieu , M. de Lagrené peut affirmer qu'il a été en rapport avec les dialecticiens les plus subtils de l'univers. Mucho Calor exposa à la noble assemblée les prétentions de l'envoyé français.
€ Un chef de Basilan , dit-il , a tué deux Français , et il en a fait trois autres prisonniers ; on vous demande que vous livriez le coupable , qui est votre sujet , ou que vous renonciez à votre souveraineté. Si vous refusez d'accomplir cet acte de justice , les
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Français attaqueront l'île et se chargeront eux-m6mes du soin de leur vengeance. Plus tard, s'il leur conyient d'occuper Basilan, ils s'en empareront comme d'une terre sans possesseur. »
Après ce discours, une espèce d'Ulysse malais se leva au milieu d'un murmure approbateur; c'était un homme d'une cinquantaine d'années, petit, maigre, jaune et ridé comme un vieux gant. Il promena so» regard oblique sur la foule , et, après s'être recueilli un moment , il adressa aux Français une suite de phrases élo* gfeuses et continua ainsi :
« Le sultan n'a aucun moyen d'atteindre les coupables ; mais ses droits sur Basilan n'en existent pas moins. Ces droits, le temps les a sanctionnés et le temps les fera reconnaître de nou* veau. Pourquoi voulez-vous qu'il fasse l'abandon de sa souverain neté? Parce que momentanément il n'est pas le plus fort? Mais demain , peu^-étre , des sujets rebelles reconnaîtront leur erreur et viendront se courber sous sa loi; demain, peut-être, nos armées de Bornéo et de Holo iront soumettre les révoltés. Dans cette circonstance , on pourrait prendre un terme moyen : que nos amis les Français aillent châtier les coupables , rien ne saurait résister à leurs armes victorieuses , et que l'on fixe d'avance le prix de la cession de Basilan, en cas qu'il plaise plus tard à nos amis de l'occuper. ^ dans six mois les rapports du sultan de Holo, notre maître, avec ses sujets de Basilan, sont les mêmes, moyennant cinquante mille piastres que lui compteront les Français , il renoncera en leur faveur à sa souveraineté, t
L'orateur ne trouva pas un seul contradicteur parmi ses corn* patriotes , qui trouvèrent qu'il parlait d'or. En effet , traduit en langue vulgaire, ce discours signifiait à peu près ceci : a Nous sommes rois de Basilan par la grâce de Dieu , et nos droits sont imprescriptibles; détruisez vos ennemis si cela vous convient; quant à nous, nous ne saurions nous mêler de votre querelle. Lorsque vous vous serez éloignés de ces côtes, si les rebelles sont suffisamment affaiblis, nous tâcherons de les remettre sous nos lois, ou du moins de traiter avec eux pour obtenir le payement du tribut qu'ils nous doivent; s'ils s'y refusent et si nous ne pouvons les contraindre, nous vous les vendrons cinquante mille piastres, à moins que l'Angleterre, l'Espagne ou de simples particuliers ne nous en donnent cinquante et un mille. »
Mucko Calor Qut beau suer et s'éventer en discutant avec cet astucieux orateur, celui-ci ne sortit pas de Vultimatum qu'il avait posé , et l'on se sépara sans rien conclure.
Pendant la nuit qui suivit cette entrevue , nous fûmes éveillés par un grand tumulte à bord des navires de l'expédition. Yers une heure, les sentinelles donnèrent l'alarme, en signalant quelques nageurs mystérieux qui faisaient avec précaution le tour des bâtiments et témoignaient par leurs gestes rintentico d'aborder. Après en avoir conféré avec le commandant , un officier de quart de la Cléopalre ordonna de laisser monter sur le pont un de ces hommes, qui avait saisi la chaîne de l'ancre. Celui-ci était un jeune Malais de seize à dix-huit ans, de la figure la plus douce et la plus intéressante. A peine eut-il mis le pied sur le pont de la Cléopalre qu'il se jeta à genoux et fit avec ferveur le sigie de la croix. Après avoir rendu à Dieu ses actions de grâces, il nous dit qu'il était un pauvre esclave chrétien que les pirates de Soulou avaient fait prisonnier sur les côtes de Manille, et qu'il venait avec confiance demander un refuge à ses frères les Français. Il ajouta que les autres nageurs étaient des esclaves comme lui , et que, si on ne les recevait pas, ils seraient impitoyablement massacrés par leurs maîtres, qui déjà s'étaient certainement aperçus de leur départ. Aussitôt on tendit des cordes à ces malheureux, et on les hissa à bord.
Je n'ai jamais été témoin d'une scène plus attendrissante que celle qui se passa lorsque ces hommes se trouvèrent réunis. Ils se jetèrent simultanément aux pieds des of&ciers de la Cléopalre^ implorant une pitié qui était dans tous les cœurs ; puis, se félicitant mutuellement de leur bonheur, ils s'embrassèrent avec effusion en versant des larmes. La délivrance des captifs a jadis tenu une très-grande place dans les œuvres des romanciers espagnols. Ce que nous vtmes en ce moment nous reporta à plusieurs siècles en arrière et nous fit comprendre l'intérêt qui s'attachait alors à de pareils récits, tes côtes de la Méditerranée étaient dans ce temps continuellement visitées par d'horribles bandits qui enlevaient impitoyablement les hommes , les femmes , les enfants, et qui les emmenaient en esclavage. Leurs brigandages devinrent si fréquents que l'esprit religieux du temps s'en émut. Un homme obscur, né dans le petit village de Faucon, en Provence, prêcha la rédemption des captifs.
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Toute la chrétienté entendit cette voix, et Jean de Matha, secondé par les personnages puissants de l'époque, fonda Tordre de la Merci. Le but de cette institution était le rachat des esclaves. De larges aumônes soutinrent cette bonne œuvre; chaque année de nombreux captifs, que les pères allaient racheter jusqu'au fond des États barbaresques, parcouraient processionnellement les villes à la suite de leurs libérateurs, et allaient suspendre dans les églises les fers dont ils avaient été délivrés. Aujourd'hui que la foi religieuse s'est affaiblie, ce sont les officiers de la marine anglaise et de la marine française 'qui sont les véritables pères de la Merci. Lorsque le drapeau d'une puissance civilisée se montre dans ces mers lointaines, où la piraterie s'exerce encore, les captifs qui l'aperçoivent de la plage savent que c'est une arche de délivrance qpii flotte à l'horizon.
L'histoire de nos captifs était identiquement la même ; c'étaient toujours de pauvres Tagals de Manille qui avaient été pris en mer ou sur les côtes par les pirates de Holo. Leurs maîtres les avaient vendus à des cultivateurs ou à des marchands qui les soumettaient à un travail d'autant plus pénible qu'ils se refusaient à embrasser l'islamisme. Ces pauvres gens nous apprirent que parmi leurs compagnons il y avait des Européens qui avaient fait naufrage sur les côtes. Mais, dès qu'on avait signalé nos frégates, on avait fait partir ces malheureux pour l'intérieur de l'île , afin qu'ils ne pussent entrer en relation avec nous.
Le lendemain , au point du jour, on arbora au sommet du grand mât de la Cléopatre un pavillon rouge, au centre duquel envoyait une croix blanche , et on salua d'un coup de canon le signe rédempteur. Cette grande voix, en éveillant lés échos de l'île, apporta quelque espérance au cœur des captifs, et, si en ce moment leurs yeux se levèrent vers le ciel, ils durent s'agenouiller en voyant d'où leur venait ce secours inespéré. Les nuits suivantes, le nombre des évadés qui arrivèrent à bord fut plus considérable encore : parmi eux se trouvaient un Espagnol et un Indien de la côte du Malabar. Ce dernier avait été pris avec l'équipage d'un navire anglais qui avait naufragé sur les récifs de Bornéo ; il avait été séparé de ses compagnons et ne savait ce qu'ils étaient devenus. L'Espagnol était depuis quinze ans environ dans l'intérieur de Soulou; son maître était bon et le traitait bien, et, s'il s'était
enfui , c'était dans rirrésistible espoir de revoir son pays. Malgré cette désertion des esclaves, les petites embarcations n'en cox&ti^ nuèrent pas moins à fréquenter nos navires; un jour, je causais avec un Malais qui m'avait vendu des cocos , lequel m'apprit que lui-même était un captif de Mindanao.
c Comment se fait-il, lui dis-je, que vous ne profitiez pas de l'occasion pour revoir votre pays?
— Pourquoi faire? me répondit-il ; il y a de la peine partout. Ici Je suis bien : mon mattre me traite comme son enfant, je gagne quelque chose, et je pourrais me racheter si je voulais; dans mon pays je ne serais pas mieux , je ne serais peut^tre pas aussi bien ; j'aime mieux rester ici. »
Je donnai une piastre à ce philosophe sans le savoir, qui s'en fut en me comblant de bénédictions.
Nous restâmes encore quelques jours à Soulou; puis, comme le sultan, quelque peu contrarié sans doute de l'asile que nous don* nions aux captifs, ne nous fit pas de nouvelles propositions; les bâtiments remirent à la voile pour Basilan.
Pendant que nous effectuions notre retour, je surpris un jour Mucho Calor qui considérait d'un air de commisération attendrie les captifs que nous avions délivrés. Je m'approdiai de lui, et, lui frappant familièrement sur l'épaule je lui dis :
« A quoi pensez- vous donc, seigneur interprète?
— A quoi je pense? Vous pouvez bien le deviner. Je pense que moi aussi, un jour, à moins d'une protection spéciale de mon saint patron , je serai esclave à Holo !
— £h bienl repris-je gaiement , vous vous sauverez aussi à la nage. »
A ces mots, Mucho Calor rougit comme une tomate', et s'écria d'un ton bourru :
« Vous en parlez bien à votre aise, vousl... Je ne sais pas nager. »
RETOUR A BASILAN. 37»
Betonr k IB«iMiU»n.
Le jeune enseigne et le patron de la Sabine avaient été assassinés le long de la rivière de Maloso : c'est dans la grande rade de ce nom que la Cléopatre vint jeter Tancre. Basilan, vu de notre nouveau mouillage , nous présenta un aspect grandiose et sévère que nous ne lui connaissions point encore. Pendant que nous étions dans le port de Malamawi , nous ne pouvions interroger l'horizon borné qu'en l'explorant à travers un voile de feuillage; nous ne découvrions que des sommets arrondis couverts d'une végétation d'une grandeur monotone, et nos bâtiments, indolemment assis sur un fond de corail, ressemblaient à des cygnes couchés sur des fleurs. Ici, au contraire, l'immense nappe d'azur qui nous environne n'a pas de limite ; le regard étonné contemple une longue chaîne de roches abruptes qui s'élancent hardiment du sein des palmiers et des fougères pour se confondre avec les nuages , et, à voir nos frégates soulevées par les vagues émues, on dirait des chevaux impatients de reprendre leur course.
Les jours qui suivirent notre arrivée furent consacrés à faire les apprêts de l'expédition projetée contre Maloso ; il était facile de comprendre que nos marins voulaient laisser aux malheureux Malais de cruels souvenirs de leur passage. On fit exécuter aux emr barcations diverses manœuvres ; on leur fit échanger des signaux ; elles simulèrent un débarquement ; enfin elles se livrèrent à tous les exercices du jeu cruel de la guerre.
On envoya un détachement de matelots ouvrir un chemin du bord de la mer jusqu'au sommet d'une petite tle située à une demi-lieue de notre mouillage. Cette tle, qui s'appelle la Grande- Govenen, est un immense jet de basalte sorti des entrailles de la terre et qui s'est solidifié sous la forme d'un cône immense. Du sommet à la base , ce monolithe grandiose porte des arbres de
cent pieds d'élévation, qui se sont attachés par leurs fortes racines dans les fissures de ces pentes rapides comme celles d'une pyramide. Le chemin qu'ouvrirent nos matelots fut d'une exécution assez originale ; ils se contentèrent d'établir une rampe en liant des cordes d'un arbre à l'autre , afin de pouvoir se hisser sur la pointe de cet tlot en pain de sucre. J'ai gravi par cette voie le belvédère naturel. S'il ne m'avait fallu forcément redescendre , j'aurais pu croire que cette ascension était le trajet le plus difficile qu'il fût donné à un homme d'exécuter.
Les ofiiciers de marine avaient voulu atteindre ce point culminant afin de pouvoir explorer la vaste plaine de Maloso, où devait se passer l'action qu'on méditait ; un phénomène végétal leur permit de réaliser complètement l'idée qu'ils avaient conçue.
Le sommet de la Grande-Govenen est surmonté de deux arbres qui s'élèvent parallèlement à une hauteur prodigieuse. Ces deux jumeaux, dont les racines entrelacées ressemblent à des mains unies, appartiennent au genre calophyllum, qui fournit à la marine indienne des mâts tels que la Norvège seule, en Europe, en offre aux constructeurs. Les matelots assujettirent des poutres sur les branches les plus élevées des deux géants, et on hissa dans l'air les ofiiciers qui devaient commander les troupes de débarquement, afin qu'ils pussent étudier le terrain du futur champ de bataille.
J'eus la vaniteuse faiblesse de vouloir accomplir moi-même ce voyage aérien ; mais je dois avouer que , lorsque je me sentis à cette hauteur, soutenu seulement par des cordes qui, après tout, pouvaient se rompre, je demandai instamment qu'on me ramenât à terre. Depuis lors je crois fermement que l'histoire d'An* tée est celle d'un homme qui , dans une circonstance semblable, a eu le vertige.
On apercevait du haut de cet observatoire les champs de Maloso couverts de culture , les paisibles demeures disséminées çà et là, 'entourées d'arbres aux grandes feuilles , les habitants conduisant des troupeaux de buffles et de bœufs à bosse , et tout cela avait un aspect bien pacifique et bien heureux. On put voir, chose essentielle pour l'exécution du plan qu'on voulait suivre, que la ligne des palétuviers qui entourent Basil an ne s'étend pas au delà d'une lieue.
Lorsque je descendis de la Grande-Govenen, je faillis, malgré
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le secours de la rampe, me rompre vingt fois les reins sur cette pente roide comme celle de l'obélisque de Luxor. Je fus ensuite visiter la Petite-Govenen ; cette île a été coulée dans le moule réduit de son atnée. Je ne me hasardai pas cette fois sur le basalte glissant ; je me contentai d'explorer le rivage, à la recherche des coquilles que le flot y amène. J'éprouvai là une de mes plus douces impressions de naturaliste. Dans une anse reculée, je trouvai enfouies sous les sables de la rive un très-grand nombre de ces charmantes porcelaines qui servent de monnaie dans la rivière de Guinée et sur les côtes de Coromandel. Ces jolies coquilles blanches , entourées quelquefois d'un cercle d'or , sont connues sous le nom de cauris et constituent un signe représentatif bien plus agréable , bien plus élégant , bien plus portatif que notre billon , quelle que soit l'image qui le décore.
Je recueillis encore en ce lieu beaucoup d'autres cyprées aux couleurs variées ; il n'y avait rien de bien rare dans ma récolte, mais chacune de ces coquilles éveillait en moi un charmant souvenir. Je me rappelais les amis qui m'a valent jadis enrichi de tous ces trésors ; Requien, Honnorat, Solier, de Christol et bien d'autres encore, que la science vénère et que le monde ne connaît pas. Au temps de mon enfance, tous ces habitants des mers lointaines m'avaient paru sans prix, et j'éprouvais un vrai bonheur à pouvoir les rapporter à mes vieux amis après les avoir recueillis moimême à vingt ans d'intervalle et à cinq mille lieues de notre pays.
J'étais encore sous l'influence de mes doux souvenirs de la veille, lorsque l'on m'annonça que l'on allait mettre les embarcations à la mer pour commencer la guerre. Les forces expéditionnaires furent divisées en deux corps : l'un reçut l'ordre de remonter la rivière de Maloso, et le second de débarquer sur la pointe ouest de l'île. M. de Lagrené et quelques membres de la légation se jetèrent résolument dans les embarcations, et je me joignis à cette dernière partie de l'expédition. Notre petit corps d'armée se composait d'environ deux cents hommes, accompagnés de deux pièces de campagne. Arrivés sur le point de débarquement, on établit un poste destiné à correspondre avec les navires au moyen des signaux, et à protéger une ambulance. Ces dispositions faites, on s'enfonça dans le massif de palétuviers qui borde
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le rivage. Il fallut, de distance en distance, laisser des sentinelles sur notre passage, afin de pouvoir nous reconnaître, si toutefois il nous avait fallu battre en retraite au milieu de ce labyrinthe inextricable.
Bientôt nous entrâmes dans une grande forêt marécageuse, que nous avions prise, du haut de la Grande-Govenen, pour la conti* nuation du rempart de palétuviers qui protège l'tle. Nous n'avan* çâmes plus , dès lors, qu'avec la plus grande difficulté sur ce sol fangeux; les pièces de campagne s'embourbèrent jusqu'à la gueule; les hommes laissèrent leurs chaussures dans cette terre ai^ileuse ; enfin, un grand étang, couvert de joncs, de roseaux et d'un tissu de plantes herbacées , nous arrêta complètement. Lorsqu'on eut acquis la certitude qu'on ne pouvait passer outre , on se reploya sur le lieu de débarquement. En arrivant sur le rivage, nous entendîmes distinctement le bruit du canon , et peu après une vive fusillade dans les profondeurs de la rivière. Aussitôt on se précipita dans les embarcations et on se dirigea de ce côté.
Les Malais avaient barré la rivière de distance en distance , en abattant sur les deux rives des arbres d'une grosseur énorme. Les bateaux qui nous avaient précédés avaient éprouvé des peines infinies pour franchir ces obstacles ; nous-mêmes , quoique la voie eût été frayée, nous ne les surmontâmes qu'avec de très-grandes difficultés ; nous fûmes même forcés d'abandonner la chaloupe de la Sabine et quelques embarcations très-chargées, qui ne purent jamais se dégager d'entre les troncs de bois enfouis dans le lit boueux de la rivière. Comme le you-you que nous montions tirait très-peu d'eau, nous primes la tête de la petite flottille, et en peu d'instants nous arrivâmes sur le champ de bataille.
Le premier bateau de l'expédition que nous rejoignîmes était celui qui servait d'ambulance; il y avait trois morts et un pauvre blessé qui ne valait guère mieux. Voici le récit que nous fit un officier du commencement de l'action : j En remontant la rivière aune distance d'environ une lieue de son embouchure, nos canots se trouvèrent en face d'une palissade parfaitement construite. A peine débouchèrent-ils devant cette redoute que l'ennemi fit feu de toutes ses pièces et mit hors de combat les malheureux que vous avez sous les yeux. Nos embarcations ripostèrent avec des
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caronades et des pierriers ; mais on reconnut immédiatement que les moyens dont on disposait étaient insuffisants pour détruire cette palissade. On s'est alors décidéià opérer un débarquement sur la rive gauche de la rivière, pour se porter sur le village de Maloso, et Ton attend le résultat de cette manœuvre, s
Pendant qu'on nous donnait ces détails » nous entendîmes une décharge bien nourrie suivie des cris de : c Vive îe roi ! vive la France 1 » et nous vîmes un officier qui plantait un drapeau sur la palissade enlevée.
Je l'avoue , en entendant ces cris de triomphe et de joie , je m'associai au sentiment général ; je m'élançai sur la rive ; je mon* tai avec mes compagnons sur la redoute , décidé , moi aussi , à prendre part à l'action. C'est que nous avons tous du vieux sang gaulois dans les veines, et qu'il y a au fond de nos cœurs un vieux levain de barbarie qui fermente au moindre contact avec des éléments belliqueux. Les Malais fuyaient dans toutes les direc* tions, et nos matelots s'étaient mis à leur poursuite; de temps à autre on voyait quelques peaux jaunes tomber atteints par nos balles , mais aussitôt les leurs les relevaient et les emportaient en courant.
La palissade formait un angle dont la pointe avançait dans le lit de la rivière; elle était garnie de troncs de bois de la grosseur du corps d'un homme , adossés à un mur d'argile bien battu et soutenu par une rangée de pilotis.
Cette fortification était armée avec deux canons, en assez mauvais état, deux espingoles fort curieuses et quelques fusils. Toutes ces armes étaient restées en notre pouvoir, ainsi que les munitions. Ces munitions consistaient en deux livres de poudre tout au plus et en projectiles fort singuliers. Pour charger le canon et les espingoles, les Malais avaient composé leur mitraille avec des fragments de coraux renfermés dans des morceaux de roseaux disposés comme les quenouilles des fileuses provençales. Les deux extrémités des lanières étaient fortement liées et réunies, tandis que le milieu était renflé par les cailloux madréporiques. Nous trouvâmes paiement dans la redoute une très-grande quantité de bambous , longs d'un mètre environ , dont l'une des extrémités était très-acérée. Nous ne comprhnes guère à quel usage pouvaient servir ces traits; nuds un Malais nous montra plus tard que c'é-
taient des javelots qu'on lance avec la main , à la manière aotique. Les canons, les espingoles et les fusils étaient assujettis dans des embrasures et des meurtrières que l'on fermait avec des troncs de bois, lorsqu'on retirait ces armes pour les charger. Gomme on le voit, la stratégie malaise procède de la Grèce antique et de la science militaire des Arabes. Tout cela est un peu arriéré ; mais dans le métier de la guerre il faut plus de courage brutal que d'intelligence, et, si ces moyens ne sont pas suffisants pour se défendre contre une attaque régulière, il n'en faut pas davantage aux intrépides Malais pour surprendre et vaincre à Fimproviste les troupes réglées de la vieille Europe.
Cette palissade , si bien défendue sur les bords de la rivière , n'était nullement gardée du côté des terres; les Malais n'avaient pu se figurer qu'on vint les attaquer sur ce point. Aussi, lorsqu'ils entendirent les clairons de la compagnie de débarquement, qui était descendue sur la rive gauche, ils comprirent que toute résistance était impossible, et ils s'enfuirent comme une volée d'oiseaux. On laissa sur la redoute enlevée vingt hommes pour la garder, et plusieurs détachements se répandirent dans la campagne pour incendier les habitations, abattre les cocotiers et saccager les récoltes. Je fis partie d'une de ces expéditions. Nous remontâmes les bords de la rivière pendant une demi-heure, et nous arrivâmes devant une habitation ravissante. C'était une jolie maison malaise d'une élégance parfaite ; la rampe qui conduisait à la varande était sculptée comme les boiseries du moyen âge; les diverses pièces de l'intérieur, dénué de tout ameublement, étaient d'une propreté exquise. Des arbres robustes couvraient de leurs branches le toit de cette case, et de ces massifs de feuillages s'élançaient les pointes vertes des palmiers, semblables aux flèches des cathédrales gothiques. Un petit ruisseau dérobé à la rivière courait le long d'une allée de bananiers.
Attenant à cette maison , il y avait un grand hangar recouvert en feuilles de nippa , sous lequel se trouvaient quatre proas en construction. Ce chantier abandonné, cette maison solitaire avaient une physionomie empreinte de tristesse ; ils semblaient demander grâce aux envahisseurs étrangers , et le petit ruisseau lui-même paraissait murmurer une prière. Mais, hélas ! ce langage ne fut pas compris ; un tourbillon de fumée s'élança bientôt du faite de la
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jolie maison ; la rampe élégante éclata sous les efforts de l'incendie ; les sculptures des proas se carbonisèrent au contact du feu ; les arbres tombèrent sous la hache des matelots comme le chaume sous la main du moissonneur, et, quelques heures après, il ne restait plus rien de toute cette richesse.
Par réaction, je m'associai à cette œuvre de destruction ; j'avisai dans un coin du jardin une petite élévation couverte de gazon, au milieu duquel croissaient quelques plantes odorantes. J'avais vu au cap de Bonne-Espérance des monticules semblables dans le cimetière des Malais musulmans, et, pensant que c'était un tombeau, je songeai à violer cette sépulture afin d'en retirer quelques crânes pour ma collection phrénologique. J'appelai deux matelots à mon aide, et nous entreprimes cette profanation. Â deux mètres environ de profoudeur nous trouvâmes une assise de pierre', et bientôt, au-dessous, une caisse de bois, laquelle renfermait le cadavre d'un enfant de trois ans. Je fus saisi à cette vue d'un amer regret; je coupai quelques feuilles de bananier et les fleurs odorantes du tertre ; j'en recouvris le corps de cette pauvre petite créature, et, après avoir assujetti le couvercle avec quelques lourdes pierres, je m'éloignai tristement de ce lieu.
Bientôt on sonna la retraite et l'on se réunit sur la palissade, comme l'ordre en avait été donné. Toute la rive gauche de la rivière était en feu; des maisons et des magasins de riz étaient incendiés , et les champs, tout à l'heure couverts d'arbres, étaient rasés comme les prairies dans nos climats à la fin de l'automne. Nous redescendîmes la rivière de Maloso pour regagner le navire à la nuit close; la marée était basse, et nous n'avancions qu'avec peine. Dans cet instant, nous aurions tous été à la merci de quelques Malais embusqués dans les palétuviers, s'ils avaient songé à nous attaquer , et cette pensée parfois nous donnait le frisson. Mais ce qui est écrit est écrit : les Malais nous laissèrent passer sans seulement nous adresser quelques balles de souvenir.
Le lendemain , au point du jour, on remit les embarcations à la mer , et on se dirigea de nouveau vers le village de Maloso. Des pièces de bois qui avaient servi à construire la palissade , aux* quelles on avait mis le feu la veille , brûlaient encore , et de longues spirales de fumée s'élevaient du milieu des ruines des maisons incendiées. On décida qu'une colonne se porterait une 193 X
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seconde fois sur la rive gauche , pour reconnattre si rien n'avait échappé à la destruction, et que le corps principal de l'expédition explorerait la rive droite , sur laquelle on n'était point descendu encore. Il fut convenu qu'en cas d'événement, ou si l'on sonnait la retraite , on se replierait sur le point occupé la veille par la palissade. Je me joignis aux forces qui furent chargées de parcourir la rive droite. Nous abordâmes sur une grande plaine comprise entre une chaîne de montagnes et le cours de la rivière ; cet espace immense avait été inondé, soit pour le rendre propre aux travaux du labourage, soit peut-être pour opposer un obstacle à notre marche destructive. Quelques meules de paille de riz qui se trouvèrent sur nos pas furent incendiées, et nous nous portâmes vers une colline sur laquelle s'élevait un groupe de six maisons où une vingtaine de Malais semblaient s'être retranchés.
Notre petite troupe , divisée par pelotons , s'avança au pas de course vers ce point, que nous croyions défendu. Mais à notre approche les Malais se sauvèrent , emportant sur leurs épaules des sacs qui les faisaient plier sous leur poids ; c'étaient probablement quelques mesures de riz pour nourrir leurs enfants.
Ces maisons avaient un aspect confortable, et ceux qui les habitaient vivaient certainement dans l'aisance. Les matelots envahirent ces demeures et se livrèrent aux recherches les plus minutieuses pour découvrir les objets qu'elles pouvaient renfermer. Ce ne fut pas sans étonnement que nous les vtmes sortir de ces grandes salles, qui nous avaient paru complètement nues, avec des ustensiles de ménage , de misérables bijoux de cuivre , des instruments de musique , des pièces d'étoffe et des vêtements. On voyait que ces messieurs avaient une certaine pratique de l'art de fureter. Ils firent un encan de leurs prises, dans lequel figuraient des chaudrons , des vases de grès , de petites chaînes d'argent, des boîtes à bétel, des tambours, des hautbois, des conques marines , des armes et de vieux sarraus.
Lorsqu'ils eurent terminé cette visite domiciliaire, ils abattirent les arbres sur les habitations , et mirent le feu à cet immense monceau de matières combustibles. La scène de désolation fut complète : quatre magasins «le riz prirent feu ; quelques buflles, que les Malais n'avaient pas eu le temps de chasser dans les montagnes, beuglaient en courant autour des toits en flamme; les
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arbres verts volaient en éclats sur le brasier et pleuraient bruyamment sur les charbons ardents.
Toutes les maisons que nous aperçûmes dans la plaine subirent le même sort. Je me dirigeai avec une trentaine de matelots vers un col fort élevé; nous trouvâmes sur le versant opposé à celui, que nous avions gravi une maisonnette de la plus humble apparence. Le toit était de chaume et la porte d'entrée était une simple claie sans serrure ni loquet. L'unique pièce de ce petit réduit renfermait un coffre et une huche. Le coffre ne contenait que quelques vieilles bardes , et la huche une petite provision de riz. On avait disposé avec intention sur le sol quelques œufs, des cocos frais et des vases remplis d'eau.
On voyait que le propriétaire avait compté que la pauvreté de son humble logis le mettrait à l'abri de toute dévastation. L'espérance de ce Malais barbare dans le meilleur sentiment de l'âme humaine dans la pitié pour les malheureux , fut trompée ; les soldats civilisés et chrétiens s'écrièrent, eux aussi : c Malheur aux vaincus! i et sa petite demeure fut impitoyablement saccagée et brûlée.
En ce moment un matelot s'avança vers moi et me dit :
« J'ai pris deux œufs dans cette case ; croyez-vous qu'ils soient empoisonnés ?»
Je haussai les épaules à cette demande stupide; mais au fond du cœur je désirais que les deux œufs donnassent la colique à ce soldat imbécile.
Pendant plus de huit heures , nous nous livrâmes à ce métier destructeur. Soixante maisons furent dévorées par le feu, on abattit plus de mille cocotiers , et on incendia trois mille hectolitres de riz 1 Lorsqu'on sonna la retraite , en nous repliant vers la rivière , nous découvrîmes l'habitatiop d'Youssouf. Nous la reconnûmes à la description que nous en avait faite un espion malais. La niaison de ce chef était située au milieu d'un parc entouré d'une palissade. Cette enceinte fermée lui donnait un air de défiance qui contrastait avec l'aspect hospitalier des autres demeures. Une plantation de cocotiers , à l'ombre desquels croissaient des arbres à pain chargés de fruits , des cafiers et des cacaotiers ^ entourait cette résidence quasi royale.
L'orgueilleux propriétaire , cause de toutes ces dévastations , blessé dans un précédent combà.t , vécut assez pour apprendre la
destruction de sa maison ; car il ne mourut que quelques jours après notre expédition. On ne laissa pas un brin d'herbe debout sur cette terre maudite , et deux proas qui étaient amarrées sur la lÎTière, vis-à-vis le palais , attendant leur maître comme deux coursiers fidèles, furent impitoyablement brisées. Ce fut notre dernière exécution, mais celle-là du moins était un acte de justice.
Nous ^ rapportâmes à bord des différents navires plus de six cents cocos, quelques quintaux de riz et du bois de construction. Le défilé des matelots rentrant dans les embarcations ne fiit pas ce qu'il y eut de moins grotesque dans cette journée : ces gaillards auraient pu nous faire croire que nous étions en carnaval; les uns portaient des chaudrons , des kriss, des boucliers , des sarbacanes ; d'autres s'étaient affublés de quelques sarraus abandonnés , de petits fichus en soie légère , et portaient au bout de leurs baïonnettes des morceaux d'un bufQe qu'ils avaient tué; mais, en général, ils n'avaient pas trouvé grand'chose, et n'avaient pas fait leurs frais, comme ils disaient.
Ainsi se termina cette expédition qui nous coûta un peu d'argent et un sang précieux , qui coûta aux Malais beaucoup d'hommes , fit couler beaucoup de larmes et ruina complètement un petit village très-florissant ; et cela parce qu'un officier de marine ne tint pas compte des ordres de son chef. Il fut la première victhne de sa désobéissance; sans doute il faut le plaindre, mais il faut plaindre surtout les jaunes et les blancs qui , n'ayant pas commis la même faute , partagèrent l'expiation. C'est la seule fois que j'aie vu la guerre de près , je l'ai vue assez pour la maudire. On me dira que je ne suis pas compétent pour donner mon avis à ce sujet : c'est possible , mais beaucoup de gens qui en raisonnent n'en ont pas vu plus ^ue moi.
Notre exemple devint funeste aux pirates de Soulou; depuis que ces lignes sont écrites, les Espagnols, qui usaient à leur égard d'une longanimité trop grande, se sont lassés et les ont châtiés rudement. Le gouvernement d'Isabelle II a fait dans les régions océaniennes ce que le gouvernement de Charles X avait fait dans la Méditerranée ; et aujourd'hui l'archipel de Holo plie sous la domination de l'Espagne, comme l'Algérie sous celle de la France.