‹ De France en ChineChapitre 8 sur 9 · MANILLE · texte numérisé non relu

MANILLE

chaussée qui borde le Pasig; on n'y trouve ni verdure ni ombrage,, mais la brise de mer y répand constamment une délicieuse fraîcheur; le corps énervé se ranime sous l'influence de ce vif courant d'air chargé d'effluves salins, et l'on éprouve un bien-être indicible dès qu'on le respire. Le soir, toute la société de Manille se rencontre là : les femmes en robe blanche avec des fleurs dans les cheveux, avec des perles, des bijoux, des pierreries sur leurs beaux bras nus ; les hommes en frac noir et en gants jaunes ; on dirait que tout ce beau monde se promène là en attendant d'aller au bal. Les voitures vont au pas lentement ou forment de petits groupes; on se salue, on cause, on se rapproche, on s'évite absolument comme dans un salon ; puis vers onze heures la file se reforme et on roule vers la ville, dont les rues sont encore remplies de mQuvement et de bruit.

Ce peuple de Manille a une certaine activité nocturne qui s'explique fort bien par l'usage qu'il a de faire la sieste; les heures qu'il passe au milieu du jour endormi sur une natte, il les rattrape le soir, et, soulagé de la chaleur qui ajoute à son indolence naturelle, il court faire ses affaires aux flambeaux. Deux ou trois jours après mon arrivée , je m'arrêtai , bien après la tombée de la nuit, à l'un des carrefours de San Nicolas, où il y avait foule; tous ces gens-là venaient au marché; de nombreux détaillants étalaient leurs denrées et tâchaient d'attirer les acheteurs par les propos les plus engageants. L'heure du souper approchait; les comestibles étaient appétissants, et Ton entendait de tous côtés les marchands qui criaient d'une voix éclatante en désignant des corbeilles remplies de poissons encore frétillants, des monceaux de fruits et de légumes d'un velouté , d'une verdure incomparables. Gomme tous ces braves gens criaient leurs produits en langue tagale , je ne comprenais que leur pantomime animée, laquelle me parut fort réjouissante. Le Chinois gourmand flairait la marchandise et choisissait avec précaution ; le Tagal insouciant et sobre achetait au hasard , et s'en allait en babillant son cigare à la bouche : les Tagals, comme les Espagnols, ont le talent de parler leur tabac entre les dents. Cette scène était éclairée par des torches de résine qui répandaient dans l'atmosphère une odeur exquise, analogue à celle du benjoin. •

Le jour suivant , comme je m'en allais à l'aventure à travers les 193 . V

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rues du faubourg, je rencontrai une singulière cavalcade : en tète chevauchaient une demi-douzaine d'alguazils, reconnaissables à leur manteau noir et à la baguette blanche qu'ils tenaient à la main; après eux. venait un pauvre diable, nu jusqu'à la ceinture, sans couvre-chef ni chaussure à ses pieds, et n'ayant pour tout vêtement qu'un vieux pantalon de toile. 11 avait les mains liées et la bride en corde de son cheval passée autour du cou. Derrière ce triste personnage, il y avait deux hommes vêtus de rouge : l'un vieux et cassé, l'autre tout jeune encore. Tous deux étaient munis d'une espèce de fouet à double lanière et cinglaient en mesure le dos du pauvre diable, depuis la nuque jusqu'au bas des reins. Je remarquai qu'ils se partageaient équitaUement la besogne, chacun levant le bras à son tour et à intervalles é{^ux. Le vieux remplissait sa tâche assez mollement ; mais^ le jeune y allait avec toute la ferveur d'un novice et sillonnait de raies sanglantes les épaules du patient, lequel marmottait des prières entremêlées de cris , de soupirs et de malédicttous. La fode suÎTail ce «groupe avec des huées d'approbation et de satisfactÎDB. Je demandai quel crime avait commis ce malheureux. « C'est un vukurt me répondit tranquillement un honnête marchand assis au seuil de sa boutique ; sa sentence porte qu'il recevra ceat coups de fouet de la main du bourreau, en se promenant dans les rues, pour l'exemple. » Je me rappelai alors avoir vu dans les Navela de Cervantes l'histoire d'un larron promené et publiqu^oient flagellé par le bourreau dans les rues de Séville , d'où je conjecturai que ce que je venais de voir était la représentation exacte des exécutions judiciaires à la fin du xvi* siècle.

Notre séjour à Manille fut si court que j'eus à peine le temps de jeter un coup d'oeil sur cette admirable contrée; j'allais au hasard , me contentant de voir ce qui se trouvait sur «non passage et Be préparant , en quelque sorte , aux explorations que j'espérais faire plus tard. Cet espoir s'est réalisé ; je suis reveuu à Manille, j'ai visité les plus belles provinces de ce beau pays et écrit ce que j'ai vu dans cette colonie, le plus magnifique joyau de la couronne d'Espagne ; car l'ennemi ne la luenace ni au dedans ni au dehors : l'esclavage n'y existe pas et elle n'a pas, cemme Cuba, la race envahissante des Anglo-Américains à ses perles.

Apcès une relâche de dix jours^ nous reprimes fat Mer et bous

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