‹ De France en Chine par le Dr. M. YvanChapitre 11 sur 15 · MANILLE · texte numérisé non relu

MANILLE

jetâmes l’ancre dans la rade de Macao, le 13 août 1844, huit mois après notre départ de Brest : enfin nous avions atteint le terme de notre voyage 1 Manille fut notre dernière étape ; et j’ai consigné dans la Chine contemporaine les observations que j’ai faites pendant plus d’un an de séjour dans l’empire du milieu.

Le présent volume, itinéraire complet de notre longue navigation , devrait naturellement s’arrêter ici ; mais j’ai cru devoir l’augmenter de l’épisode le plus intéressant et le plus douloureux de notre expédition. La place importante que prennent dans mes récits les pays malais m’a décidé à celte addition; j’ai voulu, en quelque sorte, épuiser mon sujet en consignant dans les pages suivantes ce qu’il me restait à dire sur les populations de l’archipel indien. Les faits que je vais raconter se sont passés en mars 1 845 , lorsque la mission, après avoir momentanément quitté Macao , se disposait à visiter les possessions hollandaises de l’Inde, voyage de quelques milliers de lieues que nous effectuâmes en attendant que l’attaché d’ambassade, chargé de porter en France le traité conclu entre M. de Lagrené et le vice-roi Ki-ing, eût rapporté en Chine cette pièce diplomatique, revêtue de la signature de S. M. le roi Louis-Philippe.

Basllan.

Voici le récit succinct d’une horrible tragédie qui ne s’est pas dénouée devant la cour d’assises , et que les dramaturges de la Gazette des tribunaux n’ont pas mise en scène.

En se rendant en Chine , M. de Lagrené avait reçu la mission spéciale de S. M. Louis-Philippe de rechercher au milieu de l’archipel malais une de ces oasis parfumées que baigne la mer tiède des Indes pour y fonder un établissement. Le vieux roi voulait que la France possédât sa petite île aux épices; il voulait qu’elle eût une perle de ce magnifique écrin de l’Océan, dont l’Angleterre,

la Hollande et l’Espagne gardent les plus beaux joyaux. Pour remplir les intentions de son souverain , l’honorable chef de la mission de Chine expédia, dès son arrivée dans ces parages lointains, une corvette dans l’archipel de Holo, afin de choisir parmi ces terres sans possesseurs européens un sol que l’on pût occuper au nom de la France.

Le marin chargé de cette mission s’arrêta devant l’île de Basilan, et, sous prétexte de faire l’hydrographie de ses côtes, il commença à étudier un point sur lequel devait flotter plus tard le drapeau de notre pays. M. le commandant Guérin dirigeait cette reconnaissance avec une rare sagacité et une prudence excessive; il consigna à bord les officiers et les matelots ; les ingénieurs eurent ordre d’exécuter leurs travaux avec circonspection , et il entra en relations avec les naturels par l’intermédiaire d’un agent colonial , M. Mattat , que le commandant de nos forces navales dans les mers de l’Indo-Chine lui avait donné à titre d’interprète, ainsi qu’il l’avait reçu lui-même du ministre de la marine.

La mission de M. Guérin touchait à son terme, lorsqu’un enseigne de grande espérance le pria instamment de lui permettre d’explorer les bords d’une rivière qui fournissait de l’eau à l’équipage. Le commandant eut quelque peine à accéder à cette demande ; il ne se rendit aux prières du jeune officier que sous la condition expresse que l’embarcation ne toucherait pas terre, qu’elle ne perdrait pas de vue la corvette , et qu’elle rallierait le bord au premier signal.

Ayant accepté les termes de ce programme , l’enseigne partit , accompagné du patron du canot, de deux mousses, et d’un jeune Hollandais qui servait d’interprète à l’interprète parisien garanti par le gouvernement. La petite embarcation était gouvernée par le patron , les deux mousses ramaient , et l’officier et le jeune Hollandais, assis en face l’un de l’autre, exploraient le rivage du regard. Chacun de ces hommes avait un fusil; mais il l’avaient négligemment déposé sous les bancs du bateau, convaincus qu’on ne devait pas avoir occasion d’en faire usage : celui de l’enseigne était même renfermé dans un fourreau. Lorsque l’on arriva à /entrée de la rivière, on découvrit un groupe d’indigènes qui s’approcha curieusement de la rive, en protestant de ses intentions pacifiques et bienveillantes.

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Le jeune officier fit aborder; aussitôt une dizaine de Malais se précipitèrent vers le canot en disant qu'ils voulaient accompagner . les explorateurs dans leurs excursions. Nos compatriotes les repoussèrent ; mais, sur leurs pressantes prières, le jeune officier en reçut deux dans sa petite embarcation , qui lui parurent être les chefs de cette bande. Ces deux hommes étaient des Malais de pure race, petits, nerveux, jaunes, l’œil noir et mobile comme celui d’une hyène ou d’un chacal ; ils portaient un kriss au côté, non pas un kriss de Malacca à lame mince et étroite , mais un de ces bons kriss auprès desquels nos briquets sont des jouets d’enfants. Leur maintien avait quelque chose de cette noblesse et de cette assurance que donnerez toutes les races l’habitude du commandement ; l’un était jeune , l’autre portait une moustache grisonnante et pouvait bien avoir cinquante ans. Voici le dialogue qui s’établit entre le vieux Malais et le jeune officier par l’intermédiaire du jeune Hollandais :

« Es-tu le chef de cette île?

— Ce jeune homme est son gendre , répondit-il astucieusement en désignant son compagnon.

— Y a-t-il beaucoup de guerriers dans ce pays?

— Beaucoup ; mais tous n’ont pas des armes pour combattre ; les Européens seuls ont autant d’armes qu’ils en veulent.

— Ton compagnon et toi avez pourtant de beaux kriss à la ceinture.

— Ils ne sont pas aussi beaux que ton campilan, dit-il en frappant sur le sabre de l’officier.

— J’ai un fusil qui est bien plus beau que mon campilan ; veuxtu le voir ?

— Oui, montre-le-moi. »

L’enseigne retira son fusil du fourreau, il en fit jouer les batteries et le présenta au Malais.

« Donne-moi ton fusil! s’écria celui-ci quand il eut examiné l’arme précieuse.

— Non, répondit l’officier, on ne donne pas ainsi un fusil aussi beau.

— Donne-moi ton fusil, répéta le Malais, et je ferai tout ce que tu voudras.

— Tu es fou, je crois, dit l’officier en haussant les épaules.

— Donne-moi ton fusil ! » s’écria une troisième fois le sauvage avec un accent indicible de prière.

Pour toute réponse , le jeune enseigne prit l’arme et la remit dans le fourreau. Pendant ce colloque , l’embarcation s’était engagée dans les sinuosités de la rivière, dont les bords ombragés par une végétation formidable se resserraient de plus en plus. Le patron , impressionné par l’accent de convoitise sauvage que le Malais avait mis dans sa demande, dit à l’officier :

t Commandant, nous n’apercevons plus la corvette; jugez-vous qu’il soit prudent de s’aventurer plus avant?

— Qu’avons-nous à craindre de ces deux hommes ? répondit-il ; nous sommes cinq contre eux.... Continuons. »

Comme il prononçait ces paroles , le canot reçoit une secousse violente; le vieux Malais enfonce son kriss dans la poitrine du jeune homme, son compagnon fend la tète du patron, et les deux Français meurent sans pousser un cri. A cette vue, les trois enfants veulent saisir leurs fusils ; mais le gendre du rajah, les jambes écartées, les tenait sous ses pieds : c’était en s’emparant ainsi de ces armes qu’il avait imprimé au canot la brusque secousse qui avait été le signal du double assassinat. Cette scène affreuse s’accomplit avec la rapidité de l’éclair; les enfants, voyant que toute résistance était inutile, se jetèrent à l’eau et gagnèrent la rive; mais les Malais les poursuivirent et les emmenèrent prisonners dans leur village.

Le commandant connut bientôt les détails de ce drame terrible. Plusieurs chefs de l’île lui apprirent que le meurtrier du jeune officier était un nommé Youssouf, roi de l’une des nombreuses nations qui se partagent Basilan. Tous ces petits rois de l’océan malais savent leur Machiavel d’instinct; ils saisirent cette circonstance pour susciter à l’un de leurs rivaux un ennemi assez redoutable pour anéantir sa puissance Muni de ces détails, M. Guérin fit voile pour Mindanao, afin de traiter d’abord avec Youssouf du rachat de l’interprète hollandais et des deux mousses, se réservant de régler plus tard un autre compte avec le monarque assassin et voleur. Cette négociation se fit par l’intermédiaire des métis espagnols de Sambaonga, qui sont en relations suivies avec ces détrousseurs des mers , et moyennant trois mille piastres on restitua les trois captifs.

Aux yeux des Malais , le sultan de Holo est le roi légitime de Basilan et de ses dépendances. M Guérin, dans l’intention de connaître les prétentions de ce prince sur cette île, résolut d’aller

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lui demander compte dans sa capitale de la mort de nos compatriotes. A cet effet, il rallia la corvette la Victorieuse, qui naviguait dans ces mers, et fit voile pour Holo. A la première sommation que lui fit le commandant français, le sultan malais se rendit à bord de la Sabine, et déclara que ses sujets de Basilan s’étaient depuis fort longtemps affranchis de sa suzeraineté , qu’il n’avait aucun moyen de réduire les rebelles , et qu’il verrait avec une très-vive satisfaction une nation amie se charger de ce soin, et les châtier rudement. Ayant pris acte de cette déclaration, la Sabine et la Victorieuse revinrent à Basilan.

Le lendemain , à leur arrivée , les embarcations des deux corvettes remontèrent la rivière qui traverse le royaume d’Youssouf, et une action s’engagea entre nos troupes et celles de ce chef. L’armée malaise se composait d’une centaine de combattants, dont vingt environ furent tués , et Youssouf lui-même eut le poignet emporté par notre mitraille. Mais, malgré cet échec, ces hommes intrépides conservèrent vis-à-vis de nous leur attitude hostile et ne nous firent aucune proposition de paix.

Lorsque ces nouvelles arrivèrent à M. de Lagrené , il avait quitté la Sirène pour s’embarquer à bord de la Cléopâtre , que commandait le contre-amiral Cécille. L’expédition se disposait à visiter Java, Sumatra et les fies de la Sonde; on renvoya à un autre temps l’exécution de ces projets et on résolut de se rendre à Basilan. Dans la prévision d’une nouvelle attaque contre les Malais , M. l’amiral Cécille relâcha à Manille pour faire quelques préparatifs et quelques approvisionnements de guerre. Ces soins terminés, on se dirigea sur le principal foyer de la piraterie malaise , sur cet archipel de Holo, qui est pour ces parages lointains ce qu’étaient jadis pour l’Espagne, l’Italie et la Provence, les repaires de Tunis, du Maroc et d’Alger.

Un bon vent nous fit gagner en trois jours les côtes de Basilan. Nous vîmes en passant les fies de Mindoro, et le petit continent de Mindanao, qui a plus de trois cents lieues de superficie, et sur lequel l’Espagne possède l’établissement de Sambaonga. La Cléopâtre jeta l’ancre devant la petite île de Malamawi, située au nord-ouest de Basilan.

Elle n’était que depuis quelques instants au mouillage, lorsque M. Guérin vint rendre compte à l’amiral de sa mission. Les chefs

de l’expédition ne voulurent pas tenter immédiatement une nouvelle attaque contre les habitants de l’île : ils préférèrent attendre le résultat des négociations commencées avec les chefs indigènes ennemis d’Youssouf; et, pour mettre le temps à profit, on résolut d’explorer les alentours de l’île à l’aide du bateau à vapeur l’Archimède, qui avait accompagné la Cléopâtre.

Basilan est, depuis le sommet de rares montagnes qui la couronnent jusqu’à la mer, je pourrais dire jusque dans la mer, couverte d’arbres touffus; les eaux qui baignent leur pied sont limpides comme une goutte de rosée, et la vue aperçoit, à travers le voile azuré qui couvre le fond des mers , les merveilles de ce monde sous-marin, dont la puissance et l’immensité étonnent le philosophe et l’observateur qui osent en aborder l’étude. Nous , enfants de la vieille Europe , de cette civilisation laborieuse qui a tourmenté en tout sens le sol qu’elle occupe pour obtenir une somme de produits en rapport avec scs pressants besoins, nous sommes heureux de nous retrouver en présence d’une nature primitive, sur laquelle la main de l’homme n’a tenté que de faibles essais, et où la puissance reproductrice de la terre s’exerce sans modification et sans entraves. Mais, avant de faire partager à mes lecteurs les impressions que j’ai éprouvées, je dois leur faire connaître la position de l’île que nous venons d’aborder.

Basilan est située dans cette partie de la Malaisie qui constitue l’archipel de IIolo , par le 6* degré de latitude nord et au nordest de Mindanao. Son étendue est d’environ vingt-cinq à trente lieues de superficie; elle est à peu près égale à celle de notre colonie de Bourbon , à qui elle ne le cède certainement pas en fécondité. L’île est traversée dans son milieu par une arête montueuse qui court de l’ouest à l’est et qui présente des pics assez élevés. D’autres accidents de terrain de moins d’importance se montrent également à sa surface, et constituent de petites collines sphériques complètement boisées. Tous les bords de la côte sont découpés en festons par des criques nombreuses , dont quelques-unes donnent passage à des cours d’eau qui descendent des parties supérieures de l’île et se mêlent à • l’eau de mer pour inonder les basses terres.

L’aspect de Basilan est celui d’une corbeille de verdure dont les branches entrelacées déroberaient complètement aux yeux

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l’objet sur lequel elle repose. Ici on n’aperçoit ni crêtes sourcilleuses ni pics décharnés; les sommets coniques des montagnes, dus probablement à d’anciçns cratères de soulèvement , nourrissent de magnifiques essences végétales , et la partie inférieure du sol est entièrement couverte d’arbres qui portent toute l’année des fruits et des fleurs. On ne connaissait jusqu’à présent d’autre point de relâche à Basilan que la rade de Maloso, située au sudouest de l’ile , rade peu sûre , mais cfui valait en définitive celles de Sambaonga, de Manille et de Soulou. Nos marins, dans leurs explorations, y ont découvert un port d’une grande beauté.

Ce port est abrité contre les moussons qui soufflent régulièrement dans ces parages; la pointe orientale le protège contre les vents du sud-est, et la petite lie de Malamawi le garantit de la mousson contraire. Il n’est pas étonnant que les voyageurs qui ont de loin en loin visité Basilan n’aient point découvert cette magnifique baie, dont l’île de Malamawi, semblable à un môle immense, cache et défend les abords. Ils ont dû croire que c’était une crique capable seulement de recevoir des proas malaises et des embarcations tirant très-peu d’eau, et certainement aucun grand bâtiment n’a jamais dû s’aventurer dans ce passage étroit dont on ignorait l’issue. C’est donc une découverte d’une réelle importance que celle que nos marins ont faite, dans ces parages, d’un port qui peut recevoir plus de deux cents navires de tous les tonnages, qui a deux entrées d’un accès facile, dans les eaux profondes duquel peuvent mouiller les plus grands vaisseaux , la sonde donnant cinq brasses à toucher terre, et dont les bords semblent déjà disposés pour recevoir des quais et des débarcadères.

Mais , en dehors de ces avantages qui sont tout aux yeux des marins, de ces hommes complètement spéciaux, il en est d’autres que présente cette localité , et qui , pour n’ètre pas aussi matériellement appréciables, ne sont pas moins réels; je veux parler de la beauté ravissante d’un site qui réalise tout ce que l’art le plus idéalisé peut peindre, lorsqu’il veut représenter un de ces Élysées qui sont la fin de toutes les croyances religieuses des peuples, où l’homme jouit d’ombrages toujours verts , d’une température toujours égale , d’un silence et d’un calme que comporte seule la béatitude des élus. Jamais les belles eaux de ce grand bassin ne sont tourmentées par des vents tumultueux ; à peine de légères

brises de terre sillonnent-elles sa surface , et , après ce mouvement passager, le miroir reprend sa transparence et son immobilité. Deux ou trois petites îles, encore sans nom, sont situées dans son enceinte; ce sont de charmants bouquets de fleurs soutenus sur un piédestal de corail. Elles nous montrent comment un jour de petits êtres, dont nous soupçonnons à peine l’existence, transformeront en continents des archipels morcelés , formés d’îles sans nombre , lorsque nos continents ne seront peut-être plus eux-mêmes que des archipels fractionnés. Mais en attendant ce temps fort éloigné , j’espère , le port de Malamawi peut recevoir dans ses grandes eaux des bâtiments de toutes les nations , voir s’écrouler et se refaire la fortune des empires et bercer sur ses vagues bien des générations humaines.

Nous avons traversé bien souvent le port de Malamawi , et jamais sans éprouver une admiration mêlée de ravissement. Le silence des grandes forêts qui l’entourent n’était troublé que par le tendre roucoulement des pigeons qui habitent la cime de ces arbres séculaires, par le caquetage des perroquets verts, jaunes, rouges et blancs , et par les cris des singes qui en sont les véritables possesseurs. Par intervalles, des martins-pêcheurs vert d’émeraude effleuraient l’eau à travers nos rames, et des souimangas se balançaient sur les branches flexibles des palétuviers en nous regardant de la rive. Si on détournait les yeux de la terre pour les porter au fond des mers , le spectacle dont on jouissait n’était pas moins attrayant : partout où l’œil pouvait atteindre, on apercevait de grandes caryophyllées étendant leurs rameaux pétrifiés surmontés de petites fleurs bleues , rouges et blanches ; des astrées et des méandrites mamelonnées recouvertes d’une mousse verte qui s’agitait lentement; de petits poissons de toutes les couleurs, aux formes bizarres, se jouant autour de ces roches vivantes; des actinies épanouies comme des renoncules, puis des oursins noirs aux pointes longues et acérées, des spondyles , des marteaux fixés sur des polypiers, des cônes et des cyprées stationnant sur ce fond de corail.

Lorsque la nuit nous surprenait dans cette anse féerique, le ciel, la terre et la mer s’illuminaient à la fois; chaque feuille d’arbre ressemblait à une aigrette de diamant, chaque coup de rame faisait jaillir une gerbe de feu liquide ! Et c’étaient les animaux les

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plus infimes de la création , quelques elatères, quelques mollusques hydrostatiques , des béroés , des pyrosomes et leurs congénères microscopiques qui allumaient ce paisible incendie que l'or du plus puissant monarque de l’Occident ne saurait improviser, et qui so reproduit tous les soirs pour les Malais attardés qui traversent ces eaux paisibles sur leurs proas.

Après avoir parcouru les forêts vierges du Brésil , je croyais que la nature primitive n’avait plus rien à me révéler, que j’avais éprouvé toutes les impressions que font naître ces solitudes profondes , le silence et l’obscurité des lianes et des arbres entrelacés; mais il me restait à voir une nature vraiment sauvage.

Au Brésil, on voit trop que la race européenne a pris possession de ce pays; les pas de l’homme sont partout empreints sur le sol ; les oiseaux et les autres animaux flairent et redoutent son approche : ici point de sentiers ouverts, et, lorsque les herbes inclinées vous apprennent qu’un être vivant a passé quoique part, on ne peut reconnaître si l’empreinte des pas est celle d’un cerf voyageur ou d’un Malais embusqué non loin de vous. Les oiseaux ignorent les agressions de l’homme , et, si l’un d’eux tombe frappé de notre plomb meurtrier, ceux qui l’entourent continuent leur chant; car tous sont enfants de générations innombrables qui se sont développées sans entraves et sans que rien ait jamais troublé leur sécurité.

Chacun de nous désirait vivement mettre pied à terre; mais le drame qui s’était accompli naguère nous obligeait à une grande circonspection. Cependant, comme il était probable que la force qui nous entourait imposait aux Malais, qui devaient bien penser que la plus petite peccadille serait énergiquement punie, nous commençâmes quelques excursions dans des canots bien armés, et en assez grand nombre pour opposer dans tous les cas une vigoureuse résistance.

' Notre première promenade eut pour but la rivière de Gunambarang, qui débouche dans la mer sur la côte est de Basilan, et qui est située à trois milles environ de notre mouillage de Malamavvi. Les bords de cette rivière sont, comme ceux de la mer, ombragés par des palétuviers et des mangliers énormes , dont les fruits allongés , balancés par les vents , pendent au-dessus des

eaux, et ressemblent aux dards acérés que les Malais lancent avec leurs sarbacanes.

Le remous de la mer se fait sentir à plus de cent mètres audessus de son embouchure, ce qui rend l’eau saumâtre jusqu'à cette distance. Cinquante mètres plus haut il existe une espèce de barre qui forme cascade; c’est la limite la plus éloignée que les petites embarcations puissent atteindre , et c’est là seulement qu’on peut faire de l’eau pour l’avoir excessivement pure. Prise dans ce lieu, elle ne contient que quelques sels qu’on rencontre dans presque toutes les eaux, comme il résulte d’une analyse qualitative que j’ai faite à bord de la Cléopâtre. Nous descendîmes sur les bords de la rivière ; mais il était bien difficile de pénétrer à travers les blocs de basalte et les racines d’arbres qui jonchaient le sol et rendaient toute progression difficile, sinon impossible.

En persistant dans nos efforts, nous gravîmes cependant une petite éminence, et nous pûmes reconnaître les essences végétales qui l’entouraient : c’étaient des aréquiers, des cocotiers, des arbres à pain, diverses espèces de palmiers, des muscadiers, des mangoustaniers et des tecks séculaires, qui semblaient étendre leurs rameaux protecteurs sur leurs frères plus faibles groupés auteur d’eux. Comme on le voit, le sol de Basilan est une de ces terres promises sur lesquelles l’homme peut, en naissant, trouver spontanément tout ce qui doit assurer son existence; et pourtant les habitants de cette île privilégiée, non contents de s’aventurer sur leurs proas pour aller rançonner les produits d’une civilisation qui a fait, il faut en convenir , bien d’autres emprunts à leurs frères des autres îles de la Malaisie, sont toujours en guerre entre eux et ne sauraient vivre un seul instant en paix et dans une sécurité réelle! La distance qui nous séparait des bords de la rivière n’était pas très-grande; nous n’en sentîmes pas moins la nécessité de revenir sur nos pas, tant il nous avait fallu vaincre d’obstacles pour parvenir là où nous étions. A notre retour, nous trouvâmes nos canotiers , les uns péchant des coquilles fluvialiles et dépeçant de grands palmiers pour retirer la partie comestible du stipe , tandis que d’autres rapportaient les fruits sauvages du papayer, celui d’un pandanus qu’ils surnommaient déjà, à cause de ses écailles charnues, l’artichaut de Basilan; enfin

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chacun avait recueilli tout ce qui lui avait paru curieux ou d’une apparence quelque peu savoureuse.

En descendant la rivière, nous rencontrâmes des myriades de singes qui se promenaient paisiblement au-dessus des arbres, et que notre approche n’émut nullement. Ils nous prirent probablement pour quelques-uns de leurs frères, d’un autre pelage qu’eux, avec lesquels ils sont en paix, tant il y avait d’indifférence et peu d’étonnement dans leurs regards. Mais, soit confiance, soit dédain , le sentiment qui dicta leur conduite leur devint funeste , car plusieurs d’entre eux le payèrent de leur vie.

Pendant tout le temps de notre séjour, nous fîmes quotidiennement des excursions dans l’île , et toujours avec le même succès. Parfois nous rencontrions des proas malaises montées par deux ou trois hommes qui ne témoignaient nullement le désir de faire notre connaissance; mais, partout où nous nous arrêtions, nous admirions le même luxe de végétation, la même variété dans les espèces animales. La petite île de Malamawi, par exemple, est un parc au milieu des mers, où vivent des cerfs, des sangliers, des perdrix , des coqs et des oiseaux de toute espèce.

Il est difficile de se figurer l’élégance , la grâce et surtout l’éclatant plumage du coq sauvage ; ses descendants ont bien conservé dans nos basses-cours quelques-uns des agréments personnels dont sont parés leurs pères , ces fils indépendants des forêts de la Malaisie; mais ils leur ressemblent comme le roi efféminé, issu d’une race guerrière , ressemble à ses aïeux ! Les traits caractéristiques de cet oiseau vivant à l’état sauvage sont un courage indomptable et irréfléchi; il lutte contre les forces les plus désespérantes; entouré, en liberté, comme il l’est en esclavage par nos soins, d’un sérail qu’il a conquis cette fois par ses charmes vainqueurs et la force de son bec , il ne permet à personne de venir contempler la beauté de son harem ; c’est à peine , époux exigeant et passionné , s’il laisse quelques-unes de ses femmes lui dérober quelques instants pour les consacrer à leurs enfants. Je n’ai jamais vu dans les fourrés de Basilan ce singulier oiseau , sa crête pendante sur un des côtés de la tête , roulant avec prétention son œil provocateur et peu intelligent, relevant avec fatuité ses éperons aigus, se dressant. sur ses pieds pour faire admirer l’élégance de son vêtement éclatant, tandis que chacun®

de ses esclaves l’admirait avec complaisance, sans songer aux intrépides enfants de Mars de nos garnisons. Toutefois , malgré leur pétulance, leur courage, leurs prétentions et leur beauté, plusieurs de ces messieurs furent, après leur mort, vulgairement embrochés par un horrible marmiton. Mais il faut ajouter, pour être juste, qu’alors même' ils opposèrent encore une vigoureuse résistance aux efforts des mâchoires d’acier qui s’exercèrent contre eux de toute la force de leurs dents.

Il est un autre oiseau qui attira aussi notre attention : c’est le calao , qui porte un casque sur la tête, et dont l’énorme bec constitue, pour ce volatile, une véritable incommodité; car, lorsqu’il a saisi sa proie , il est obligé de la rejeter au-dessus de lui pour la recevoir dans l’isthme du gosier, afin de l’avaler avec facilité. Le calao est très-recherché dans les Philippines à cause de son bec, dont les Chinois font des coulants pour de jolis sachets dans lesquels ils renferment du tabac ou la petite monnaie dont ils se servent habituellement. Mais tous les animaux qui peuplent Basilan ne sont pas aussi inoffensifs que ceux dont nous venons de parler. La plupart des cours d’eau renferment d’énormes crocodiles qui, malgré les assertions contraires, descendent jusque dans la mer, où ils livrent de puissants combats aux grands poissons et aux autres animaux qui s’aventurent sur ses bords. Plusieurs d’entre eux ont été attaqués sur l’île de Lanpinig’han par nos intrépides chasseurs , qui n’en ont pas eu raison comme des cerfs et des sangliers.

En s’enfonçant dans la rivière de Pasang’han , qui s’ouvre presque dans l’enceinte du port intérieur et qui est plutôt à mes yeux un étang d’eau saumâtre qu’une véritable aiguade , si on descend sur la rive droite et qu’on remonte une petite élévation qui la domine, on ne tarde pas à découvrir de vastes plaines couvertes d’immenses plantations de cotonnier et de champs de riz. Peu s’en fallut que cette course , la plus aventureuse qui ait été faite, ne devint fatale aux intrépides explorateurs qui l’entreprirent. Au moment où nos promeneurs parvinrent sur la petite éminence dont j’ai parlé, dix Malais s’élancèrent sur eux la lance levée, leurs kriss à la ceinture , couverts de leurs grands boucliers en bois noir, derrière lesquels ils deviennent invisibles, en poussant des cris et en donnant à leur physionomie sauvage une expression de haine indicible. Heureusement que d’autres Malais, qui avaient eu

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des rapports avec la flotte et qui se trouvaient accidentellement sur les lieux, s’interposèrent entre nos compatriotes et leurs barbares agresseurs; sans cela, un conflit dont les suites ne peuvent être prévues devenait inévitable.

Le riz et le cotonnier donnent, ai-je déjà dit, les deux récoltes les plus importantes de Basilan ; je ne compte pas comme un produit la quantité immense de fruits qu’on y recueille, et qui consistent essentiellement en bananes et en coco6 de diverses espèces. D’ailleurs rien ne serait aussi facile que de cultiver tous les arbres de l’Inde sur un sol qui donne spontanément les productions extratropicales , riche en détritus organiques et suffisamment imprégné d’humidité pour fournir à la subsistance d’une quantité immense d’espèces végétales. On pourrait donc récolter le poivre , la cannelle , la muscade et toutes les épices sur ce terrain circonscrit, auquel il ne manque que des maîtres intelligents et laborieux.

La constitution géologique de Basilan se compose , dans ses parties inférieures, d’un terrain madréporique récent, et, dans ses parties supérieures , d’éléments volcaniques. L’arète montueuse dont j’ai parlé est probablement de même nature. Les parties les plus élevées de cette arête affectent une forme conique qui annonce l’existence d’anciens cratères , si communs dans cette partie de la Malaisie. D’après quelques assertions, il paraîtrait que l’île est habitée par diverses races ; ainsi , les parties montueuses seraient possédées par des négritos semblables à ceux qu’on rencontre dans l'intérieur de Luçon, et qui ont les plus grands rapports de conformation avec les nègres papous , tandis qu’une race presque blanche en occuperait le centre, et que les côtes seraient surtout habitées par des Malais. Ces derniers , que nous avons vus fréquemment, sont de taille moyenne , bien conformés ; leur tein est brun jaunâtre , leurs cheveux sont noirs et lisses, leurs yeux grands et bruns; l’angle facial est plus ouvert et la tête est plus grande que chez les Tagals de Manille ; le nez est légèrement épaté et les lèvres sont fortes. On en rencontre un très-grand nombre ayant les yeux légèrement bridés. Ce mode de conformation annonce toujours un mélange de la race chinoise et de la race malaise. En général , la physionomie de ces hommes est très-expressive j elle révèle surtout la méfiance et la ruse ;

les premiers qui s’offrirent à mon observation vinrent à bord échanger de la volaille et des fruits contre quelques mouchoirs de coton ou des ustensiles de ménage dont ils sont excessivement avides.

Ces peuples préfèrent le commerce par échange à tout autre; ils n’ont pas une idée bien nette de nos signes représentatifs, et fort souvent ils donnent pour un vase de faïence ou une bouteille vide des objets dont ils ont refusé plusieurs piastres quelques minutes auparavant. La plupart de ces Malais étaient nus jusqu’aux hanches ; les parties inférieures n’étaient cachées que par un pantalon qui restait à mi-jambe ; leur tête était couverte par un mouchoir en coton d’un rouge éclatant, et ils portaient à leur côté le kriss qui ne les quitte jamais.

Le commandant de la Sabine avait lié des relations amicales avec quelques chefs de l’intérieur ; le plus renommé d’entre eux se nomme Tuan-Baram ; c’est un iman fort respecté , plutôt, je pense, à cause de son esprit astucieux qu’à cause de sa sainteté. Chaque jour on nous annonçait la visite de ce haut personnage, et chaque fois notre attente fut trompée. Ce fui Panglamet-Tiram , beau-père de Baram , chef de la tribu que ce dernier habite , et Arac, gendre de l’iman, qui vinrent à sa place et furent chargés do présenter ses excuses à l’amiral qui l’attendait.

La conduite de l’iman était conforme à l’habitude de ces astucieux barbares ; ils ne hasardent une démarche délicate que lorsqu’ils ont minutieusement pesé les inconvénients et les avantages qui peuvent résulter do leur action. Baram , l’homme influent de ces contrées, ne voulait avoir de rapports personnels avec les Français qu’autant qu’il serait sûr de leurs bonnes dispositions à son égard ; et il chargea deux membres de sa famille, son beau-père et son gendre, de lier les premières relations et d’étudier le terrain. Le vieux Panglamet-Tiram , lorsqu'il vint à bord , avait plus de soixante et dix-sept ans; il était, malgré son âge, ferme et droit sur ses jambes; sa figure, ornée de moustaches et d’une barbe blanche , a quelque chose d’arabe par la proéminence arrondie du sommet de la tête et par son nez légèrement aquilin. Le jour de sa visite il portait une robe blanche, un turban également blanc; ses pieds étaient munis de sandales; il appuyait, en marchant , sa main gauche sur la poignée de son kriss , et son maintien annonçait de l’assurance et une certaine dignité. Arac

BASILAN.

pourrait être pris, je crois, pour le type le plus pur de la race malaise ; il est petit , presque noir et admirablement pris ; ses yeux sont forts et ne sont pas bridés; sa physionomie, pleine d’énergie , exprime cette méfiance sauvage propre aux animaux qui n’ont pas été vaincus par la domestication. Un gaillard ainsi constitué était vêtu d’une robe rose qu’un Européen avait eu le bon goût de lui donner, ce qui faisait, comme on peut l’imaginer, ressortir l’éclat de son teint délicat.

Lorsque Tuan-Baram, comme l’appelaient ses compatriotes, se rendit enfin à bord de la Cléopâtre, nous fûmes singulièrement désappointés. Au lieu de trouver dans cet homme influent quelque chose qui le distinguât de ses compatriotes, nous ne vîmes en lui qu’un barbare à la figure répulsive, aux manières communes et embarrassées , au regard terne et méfiant. Il n’y a dans sa physionomie ni la sauvage énergie d’Arac ni la dignité patriarcale de Panglamet-Tiram. Il avait ceint pour nous faire sa première visite un sabre français qui lui avait été donné , et il avait endossé une robe de couleur claire ; ses pieds étaient chaussés de souliers, chose rare dans ces parages, et ses doigts étaient surchargés de bagues grossières sur lesquelles étaient enchâssés d’ignobles morceaux de verre diversement colorés. Mais , tels qu’ils étaient, ces trois hommes réalisaient les types que l’imagination évoque lorsque , sous l’impression de lectures plus ou moins romanesques, elle se représente les pirates des îles de la Sonde , de l'archipel de Holo et des côtes de Bornéo. Ce sont bien là ces marins courageux, fourbes, qui, leur kriss à la ceinture, leur lance au poing, vont avec une énergie fantastique affronter les dangers les plus imminents. Leur physionomie naturellement rude prend un caractère redoutable lorsque leurs longs cheveux voilent à demi leurs traits et qu’on aperçoit à travers leurs lèvres rouges de sang des dents noires dont la lime a détruit l’émail. Cette coutume de limer les incisives depuis leur bord alvéolaire jusqu’à leur bord tranchant , de manière à les rendre concaves extérieurement, est propre à tous les peuples de cet archipel. Ils les colorent ensuite en noir avec la préparation empyreumatique dont j’ai précédemment donné la recette ; et cette mode constitue le signe de l’émancipation civile de ceux qui la subissent.

Nous avons vu plusieurs fois des Malais exécuter des danses guerrières ; ces jeux nous initièrent complètement aux mœurs de ces peuples ; nous les vîmes au milieu de leurs divertissements simuler des scènes de lutte et de meurtre. Deux champions se présentaient dans l’arène , munis de boucliers , de lances et de kriss ; ils s’avançaient l'un vers l'autre au son d’un tambour marquant une mesure qui, lente d’abord, devenait de plus en plus vive ; ils cherchaient à se frapper de leur lance , dont ils paraient les coups avec leur énorme bouclier, ou qu’ils évitaient en fuyant. A mesure que le combat se prolongeait , la physionomie de ces hommes s’animait comme s’ils étaient irrités d’une trop vive résistance ; le turban qui retenait leurs longs cheveux se détachait; alors un flot noir couvrait leurs figures ; ils rejetaient leur lance, et , tirant leur kriss , ils se rapprochaient pour terminer par un combat corps à corps. Nous avons également assisté à une autre danse basilanaise ; mais, comme elle était éxécutée par deux Malais qui parlaient facilement l’espagnol et qui fréquentaient habituellement Sambaonga , nous avons pensé que c’était une imitation du boléro catalan. D’ailleurs je n’ai jamais rien vu de grotesque comme ces deux sales diables faisant des grimaces de damnés pour donner de la gréce à leur terrible figure, et exécutant lourdement quelques pas peu savants.

Les arts , chez les Basilanais , sont très-peu avancés. On vient de voir en quoi consiste la danse ; la musique n’est pas moins barbare : leurs instruments sont le tambour , le buccin dans son état le plus primitif, et une espèce d’instrument à bec , fort monotone et fort assourdissant. Nous ignorons s’il existe des poètes à Basilan, mais cela doit être; la langue malaise, simple, énergique et harmonieuse , doit se prêter facilement aux exigences du rhythme. Ce qui est moins certain, c’est que les poètes sachent écrire leurs œuvres ; car Tuan-Baram , le flambeau intellectuel de la contrée, sait à peine signer son nom.

Nous n’avons pas vu la plus belle partie de l’espèce humaine de Basilan; mais, s’il faut en croire le jeune interprète qui fut fait prisonnier lors du meurtre, de l’enseigne de la Sabine , elle ne serait pas exempte de beauté, elle ne manquerait pas de charmes et serait susceptible do commisération et de pitié. D’après ce jeune garçon, il aurait reçu de la fille d’Youssouf des témoignages

BASILAN.

d’intérêt réels ; chaque jour elle ajoutait à sa ralion de riz du poisson sec ou des gâteaux, dont elle se privait pour lui; et, lorsqu’elle allait faire ses ablutions dans la rivière de Maloso, elle ne se faisait aucun scrupule d’emmener avec elle notre jeune Européen, qui aurait , je crois, fini par se faire aux mœurs malaises. Un jeune mousse qui fut pris dans les mêmes circonstances devint l’objet de prévenances plus tendres et plus énergiques encore de la part de la femme de son maître.

Cette dame, qui voulait tout d’un coup détruire une indifférence qui n’était que de la crainte, s’offrit à ce p%uvre enfant, un kriss à la main, le menaçant de l’en frapper s’il ne lui faisait à l’instant les serments les plus tendres et les plus significatifs. La vue du pressant danger qui le menaçait, déliant la langue du jeune garçon, lui inspira des paroles très-tendres que la dame goûta fort et qu’elle exigeait ensuite qu’il lui répétât souvent.

Basilan renferme environ dix mille habitants, divisés en petites tribus constamment en guerre, se dérobant mutuellement les bestiaux qu’ils élèvent, bœufs et chevaux, et se vengeant do ces vols par d’horribles représailles. Aussi Panglamet-Tiram nous offrit-il plusieurs fois de nous vendre deux femmes qu’il avait prises à une tribu ennemie en échange de bœufs qui lui avaient été soustraits. Il espérait, au moyen des deux femmes, se faire rendre ses ruminants; mais, après beaucoup de pourparlers, les maris proposèrent de garder chacun sa proie et de vivre désormais en bonne intelligence, en oubliant des torts mutuels! En apprenant un pareil trait, tous les maris de France vont crier à l’impossible 1 Lequel d’entre eux voudrait, effectivement, changer sa femme pour un bœuf et même pour deux? Nous avons vu, assises sur la grève, ces victimes des dissensions d’un petit peuple; elles nous ont paru, vues à distance il est vrai, laides et vieilles. Nous croyons, en conscience, que Panglamet-Tiram a, dans cette circonstance, été réellement volé. Pour notre part, nous n’eussions pas donné un chat en échange de ces deux sorcières.

A six degrés de latitude , Basilan jouit d’une température modérée qui, du moins dans cetfe saison, n’a rien de pernicieux et d’incommode. Pendant tout le temps que nous avons passé sur ces côtes, nous n’avons jamais supporté plus de vingt-huit à trente degrés de chaleur. Le soir, des brises de terre rafraîchis-

saient encore l’atmosphère, et des ondées fréquentes s'opposaient également à une augmentation trop forte de la température; mais il est douteux qu’il en soit ainsi dans tous les temps de l’année. Si on peut juger d’après des présomptions de l’état sanitaire de Basilan, à la vue de ces arbres touffus qui bordent le rivage et qui couvrent un sol inondé , renfermant une très-grande quantité de matières organiques en décomposition, on doit avouer qu’il n’y a pas, sur ces bords étouffés, des conditions bien grandes de salubrité. Mais si on jette plus loin ses regards, en découvrant les montagnes qui s’élèvent du centre de l’île, en devinant, par la pensée, les vallées cultivées qui existent dans l’intérieur, surtout en considérant les Malais robustes qui l’habitent, on peut penser que les parties montueuses et visitées par les vents sont suffisamment salubres. Ce qui prouve que, pour résoudre une pareille question, il faut en appeler à l’observation, et surtout à une observation prolongée.

Ilolo ou Boulon.

Depuis plusieurs jours, nous n’avions plus rien à voir à Basilan : nous avions remonté toutes les rivières dont le cours est navigable; nous avions exploré tous les points qu’on pouvait visiter avec quelque sécurité; nous connaissions tous les accidents du paysage qui s’étendait devant nous dans tout l’éclat de sa beauté monotone : aussi désirions-nous ardemment la solution des affaires qui nous avaient amenés dans ces parages.

Nous étions dans ces dispositions, lorsque nous fûmes éveillés, le 4 février à cinq heures du matin, par les sons harmonieux d’un fifre qui ne se fait entendre à bord de la Cléopâtre que dans les occasions solennelles. C’est lui qui marque la mesure aux matelots qui tournent au cabestan pour lever l’ancre, et dont la mélodie, tantôt plaintive, tantôt joyeuse, leur fait momentanément

HOLO OU SOULOU.

oublier les fatigues de ce rude travail. Il était donc certain que nous partions ; mais nous ignorions le lieu vers lequel nous nous dirigions sur l’air : Bon voyage, M. Dumollet, savamment varié. Retournions-nous à Manille, le pays des excellents cigares et des belles métisses? allions-nous à Java faire connaissance avec ces flegmatiques épiciers hollandais, assis sur des tonnes d’or et entourés de voluptueuses esclaves comme des sultans de Dehli? ou bien, ce qui était plus probable, changions-nous simplement de mouillage pour nous rapprocher des côtes et préparer une attaque contre les Malais? Nous sûmes bientôt qu’aucune de nos suppositions n’était vraie, et que nous allions à llolo demander au sultan une réparation éclatante ou l’abandon d’un pays dans lequel son autorité est complètement méconnue.

A cette nouvelle, nous nous rappelâmes avec quel effroi les Tagals et même les Espagnols de Manille nous parlaient de los Moros de Jolo, qui viennent jusque dans leur rade, sous les canons de leurs citadelles, enlever des embarcations, faire des esclaves, et, au besoin, piller et incendier des villages.

Pour ma part, je ne fus pas fâché d’apprendre que nous ne nous éloignions pas encore de cette partie de la Malaisie. L’étude de la race malaise est pleine de difficultés et d’intérét ; elle a exercé la sagacité de beaucoup d’observateurs judicieux, et je m’estimais fort heureux de voir se multiplier les occasions de l’approcher dans des conditions favorables pour juger par moi-même de la valeur des diverses opinions qui ont été émises sur son origine. D’ailleurs, je désirais voir de près un pays où sont concentrées les forces de la piraterie malaise, et qui est aujourd’hui le dernier boulevard de cette nation perfide , aventureuse et vaillante.

Le trajet de Basilan à llolo ne constitue pas un véritable voyage; c’est un simple déplacement que nous effectuâmes, au milieu des calmes et des vents contraires , dans l’espace de deux jours. Le 6 février au matin, nous mouillâmes en face de la ville, en compagnie de la Victorieuse et de l'Archimède, qui avaient suivi la Cléopâtre. L’aspect de Holo est grandiose et sévère; du centre de l’île s’élèvent de belles montagnes moins boisées que celles de Basilan , ravinées longitudinalement par les eaux , et dont les pitons hardis sont presque toujours couronnés de nuages.

L’impression que produisit notre arrivée nous procura un

étrange spectacle : d’un côté , nous aperçûmes des cavaliers effarés qui parcouraient le rivage, montés sur des chevaux, des bœufs et des buffles sellés et bridés; de l’autre, une foule empressée qui stationnait sur la porte des habitations et dirigeait vers nous ses regards inquiets , tandis qu’une trentaine de proas glissaient rapidement sur les eaux pour gagner la partie intérieure de la rade. Toute cette population était fort émue par notre présence. C’est que l’arrivée d’un navire européen dans ces parages a pour effet de troubler la conscience timorée des habitants, qui, grands ou petits, riches ou pauvres, ont tous quelques méfaits à se reprocher à notre égard. Le lieu sur lequel se passait cette scène était admirablement disposé pour que nous pussions en saisir les moindres incidents. Les maisons, assises sur la plage et jusque dans la mer, s’étalent au pied d’un terrain en talus parfaitement cultivé, et une suite de montagnes coniques graduellement élevées forme le second plan du tableau.

La ville se compose d’une agglomération de trois à quatre cents habitations toutes identiquement construites, depuis la plus humble masure jusqu’à la demeure du rajah. Ce sont des maisons établies sur des pieux fixés en terre , absolument semblables à celles que j’ai décrites en parlant de Malacca. Ici le dessous de la demeure abrite ordinairement le cheval du maître, lorsqu’elle est en terre ferme; lorsqu’elle est sur un sol envahi par les eaux, ce qui est le cas le plus fréquent, on amarre aux pieux qui la soutiennent la proa, ce coursier de l’Océan, qui constitue la principale richesse d’une famille pélagienne.

Il est fort remarquable que toutes les populations malaises soient portées à percher leurs habitations sur des pieux comme un nid sur un arbre. Beaucoup d’auteurs ont cherché l’explication de ce fait : les uns ont prétendu que c’était pour se garantir des insectes qui couvrent les terrains inondés ; les autres , que c’était pour loger les nombreux animaux qu’ils élèvent. Mais ces suppositions n’ont aucun fondement ; car il existe dans les lieux inondés par l’eau de mer moins d’insectes incommodes que partout ailleurs, et généralement les Malais ne se livrent à l’éducation d’aucune espèce animale, étant presque tous musulmans, marins de profession, et s’adonnant peu à l’agriculture, surtout dans les villes du littoral. Nous croyons plutôt que chaque race humaine

HOLO OU SOULOU.

observe, dans ses constructions, certaines lois architecturales dont elle ne se rend pas compte et qui lui sont spéciales , comme le sont, pour les espèces inférieures, l’édification d’un nid, la construction d’un alvéole , l’établissement d’un terrier ou d’une tanière.

Les maisons de Holo ne nous parurent pas très-confortables; il est vrai que nous n’apercevions distinctement de notre mouillage que des cahutes habitées par les plus pauvres Malais ou par des Chinois qui vivent au milieu de ces populations dans un état analogue à celui des Juifs au moyen âge , et qu’on relègue aussi loin qu’on le peut du centre de la ville. La formidable artillerie de nos frégates, qui présentaient aux Soulouans quatre belles rangées de canons en fort bon état, ne leur inspira pas grande confiance, et ils ne parurent guère disposés d’abord à venir s’assurer de nos dispositions à leur égard. Mais peu à peu la curiosité l’emporta sur la crainte, et ils vinrent en grand nombre nous offrir les produits de leur sol : c’étaient des bananes , des cocos , des mangoustans, des durians , des patates douces, et des volailles d’une dimension et d’une beauté qui rappelaient celles de la Bresse et du Mans.

Enhardis par leur premier essai , les jours suivants les embarcations malaises se succédèrent avec empressement. Elles étaient montées par des hommes hardis , vigoureux , mieux vêtus que ceux de Basilan, qui habituellement ne le sont presque pas, parlant avec facilité l’espagnol et faits à ce petit commerce de cabotage qui nécessite dans ces régions, de la part de ceux qui l’entreprennent, de la ruse et de l’intrépidité. Comme les Malais que nous venions d’observer, ils nous parurent préférer l’échange de leurs produits contre des objets à leur convenance au payement en espèces. Ce mode de transaction plaisait fort aux hommes de nos équipages , qui recherchaient avec un soin minutieux tout ce qui pouvait tenter la convoitise des Soulouans, et ceux-ci donnaient ordinairement une valeur exagérée aux objets qui étaient pour eux d’une utilité immédiate, ou qui les séduisaient par leur nouveauté. C’était un spectacle fort bizarre de voir sortir, de tous les coins du navire, de vieux souliers, des bouteilles vides, des boutons luisants comme des pièces d’or, des rasoirs ébréchés , la moitié d’une paire de ciseaux , des pantalons goudronnés , qui

se transformaient tout à coup en substances plus alimentaires, telles que fruits et légumes, ou en instruments de guerre, sarbjacanes, lances et kriss.

Il y avait en ce moment quatre navires de guerre en rade de Soulou, trois bâtiments français et un anglais , le Samarang, qui , sachant que nous étions dans ces parages , était accidentellement venu faire de l’hydrographie sur ces côtes. Malgré ce concours d’étrangers, la fécondité de ce pays est telle que jamais la volaille et les fruits n’ont manqué, jamais ils n’ont augmenté de prix, et l’on a livré pour la consommation des équipages autant de chèvres et de bœufs qu’on en a demandé. En dehors de ces objets de première nécessité , les habitants nous apportèrent tous les produits de leur pays qui pouvaient nous intéresser. Il faut mettre en première ligne des kriss, qui, ainsi que je l’ai déjà dit, jouissent dans toute la Malaisie d’une grande réputation sous le rapport de l’excellence de la trempe et de l’élégance de la confection. Les kriss de Holo ne ressemblent nullement à ceux de Malacca : ce sont des armes à deux tranchants , longues d’à peu près quinze pouces, larges de trois; la lame, tantôt droite, tantôt sinueuse comme les replis d’un serpent, est presque toujours unie; parfois elle est couverte d’incrustations en argent d’un travail assez délicat. Suivant la valeur de la lame, la poignée est en bois, entourée de fils de crin, ou en ivoire, maintenue avec des fils d’argent.

Dès l’enfance, les habitants de Soulou ne marchent qu’avec leur kriss ; ils ne se séparent jamais de cet ami fidèle ; c’est sur cet acier qu ils font les serments les plus sacrés ; c’est en contemplant sa surface polie qu’ils lisent l’avenir et le résultat de leurs entreprises hasardeuses. Malheur à celui qui se trouverait en présence de ces farouches insulaires , lorsqu’une circonstance accidentelle fait sortir ce glaive du fourreau ! Le Malais verrait dans ce fait un avertissement, il se croirait en présence d’un

ennemi , et le lui plongerait dans le sein Pour un Soulouan ,

son kriss est un objet animé qu’il consulte et qu’il prie; aussi lui adresse-t-il parfois des vers pour chanter ses exploits , et j’ai vu les fourreaux de quelques armes sur lesquels on avait écrit des poésies en son honneur.

On n empoisonne pas les kriss de Holo, et toute trace d’oxyda-

HOLO OU SOULOU.

tion est considérée comme un défaut de la lame. En somme, ces espèces de sabres sont préférables , sous le rapport de l’élégancle et de la solidité, au modeste coupe-choux de l’armée française.

Lorsque nous eûmes fait nos emplettes et que la vente des kriss se ralentit un peu, on nous apporta des coquillages, des oiseaux et des singes. Les coquilles n’arrivaient pas toujours dans un état parfait de conservation , ce qui faisait verser des larmes de sang aux nombreux collecteurs du bord , dont le puritanisme n’admettait que des bouches intactes et des valves appartenant authentiquement au même exemplaire. Le peu de soin que les Malais prennent des coquilles m’a toujours fait penser qu’ils supposent que les barbares Européens les emploient comme eux pour faire de la chaux qu’on mâche ensuite avec le bétel. Je les ai souvent vus rejeter l’eau qui envahissait leurs bateaux avec un nautile fragile, ou avec une volute couronnée de pointes élégantes, qui disparaissaient l’une après l’autre pendant qu’on exécutait le vulgaire travail.

Les oiseaux qu’on nous offrit étaient des loris aux couleurs éclatantes, rouges, jaunes et bleus; des kakatoès blancs coiffés avec une aigrette jaune , des perroquets verts et de ces jolies perruches que j’avais vues pour la première fois dans le détroit de Malacca. Tous ces êtres charmants chantaient et babillaient comme des enfants. Le -langage qu’ils parlent en naissant dans leur pays ne ressemble guère à ces paroles ennuyeuses que nous leur apprenons ici à grand renfort de dragées et de punitions. Nos perroquets bien élevés nous fatiguent par leur jargon monotone; les fils sauvages de la Malaisie parlent une langue que nous ne saurions comprendre, mais qu’on écoute avec plaisir, comme on écoute, sans le comprendre, un chant italien.

Je n’ai observé que quatre espèces de singes à Holo : l’une n’était pas plus grande qu’un écureuil. C’était un petit animal charmant, doux comme un petit chien, intelligent, curieux et fort aimant. Le pauvre petit est mort à Macao d’une affection du poumon. Décidément, c’est une barbarie d’arracher ces pauvres êtres h leurs chères forêts, à ces grands domaines que la bonté de Dieu leur a donnés. Ayons quelque pitié de ces animaux intelligents qui, pour ne pas parler notre langue, sentent et souffrent comme nous. Lorsqu’on les conduit en esclavage , ils pleurent leurs familles bien-aimées à l’amour desquelles on les enlève , et j’en ai

vu des centaines sur la terre étrangère mourir en regrettant le sol natal.

La quatrième espèce de quadrumane que les Malais m’apportèrent était une guenon nasique de la tournure la plus ridicule. Qu’on se figure un animal de la taille d’un enfant de quatre ans, le dos voûté, les jambes, les pieds, les bras et les mains excessivement grêles et démesurément longs , la tête grosse comme le poing et couverte de poils rares , la figure effilée , la bouche petite , le nez proéminent et dépassant les lèvres , comme chez l’homme , et on aura une idée de ce singe bizarre. 11 grimpait ordinairement sur les mâts et se tenait à l’extrémité des vergues, les mains croisées sur la poitrine , dans l’attitude modeste d’une béguine à confesse. Les matelots, dans leur langage pittoresque, l’appelaient sœur Gertrude : avec son maintien mélancolique et contrit, il portait bien son nom.

Les singes nasiques, si je puis en juger d’après l’individu que j’ai observé , sont des animaux qui doivent habiter le faîte des forêts, à l’abri des feuillages épais et sombres. Leurs membres longs et déliés leur permettent de parcourir de très-grandes distances en sautant de branche en branche. Leur système alimentaire est purement végétal : je n’ai jamais pu faire accepter à sœur Gertrude que des fruits et du pain. Le caractère de ce singe était triste; il se tenait toujours à l’écart et ne se mêlait jamais aux autres animaux du bord ; lorsque je le prenais sur moi , il poussait un petit cri plaintif. Cet animal dépérit promptement en captivité ; je voulus prévenir un dénoùment funeste et je le rendis à la liberté. Je le mis au milieu d’un grand bois qui entourait la maison d’un de mes amis à Singapore ; il grimpa sur les arbres les plus élevés et mangea beaucoup de feuilles vertes; mais, le soir venu , il rentra dans l’habitation. Il continua ce genre de vie quelques jours encore, puis il mourut. L’histoire de mes singes est un long martyrologe.

On récolte quelques perles à Soulou. Les Malais aiment cette pêche hasardeuse , qui leur offre l’occasion de donner des preuves d’intrépidité. L’huître qui fournil les perles se trouve à de très-grandes profondeurs, et ce n’est qu’en descendant dans ces abîmes qu on peut les recueillir. Il y a dans la Malaisie des plongeurs qui passent plusieurs minutes sous l’eau , et qui remontent

HOLO OU SOULOU.

chargés de plus de cent de ces coquilles. On les expose sur le rivage, et, lorsqu’elles tombent en décomposition, on examine avec soin chacune d’elles, pour s’assurer si elles ne renferment pas l’objet précieux que l’on recherche.

J’ai vu à Holo quelques belles perles, ou qui , du moins, m’ont paru telles; mais il n’est pas prudent de les acheter à ces rusés marchands, qui, tout ignorants qu’ils sont des arts chimiques, savent cependant parfaitement imiter ces concrétions morbides. Je crois même qu’ils ont fait quelques victimes parmi nous. Comme nos savants ne pouvaient supposer un talent d’imitation dans ce genre à des barbares qui n’ont jamais manipulé dans un laboratoire, qui n’ont jamais vu M. Thénard et n’en ont nulle envie, et qui ne savent pas même souffler au chalumeau , c’est parmi eux , que leurs connaissances spéciales devaient mettre à l’abri de toute supercherie, que. ces rusés ignorants ont fait leurs dupes. Le corps dont les Soulouans se servent pour opérer leurs imitations jest d’un blanc mat, légèrement nacré, faisant effervescence avec les acides, mais ne perdant par cette opération ni son éclat ni son poli. Quel est ce corps? Je l’ignore; mais, s’il fallait s’en rapporter aux assertions des Malais, ce serait une substance fort curieuse : ils prétendent que c’est une concrétion calcaire qui se trouve, mais rarement , dans l’eau émulsive du coco ou dans son amande. Je crois qu'il serait peu prudent de croire aux affirmations de ces rusés coquins, qui n’ont aucun intérêt à dévoiler leur friponnerie.

Outre sa population malaise, Holo renferme quelques centaines de Chinois qui bravent les mauvais traitements, les exactions dont ils sont l’objet , pour obtenir le droit de faire quelque commerce. Les Chinois sont les juifs de cette partie du monde; fins, obséquieux, dissimulés, avides d’un pécule qu’ils finissent toujours par acquérir, ils surmontent les préventions les plus vives et finissent par s’imposer aux populations qui les repoussaient le plus vivement. A Soulou , où ils ne sont pas très-bien accueillis, ils se livrent à la recherche et au commerce des nids d’oiseaux et des holothuries, qui constituent les deux mets les plus essentiellement chinois qui existent.

Tout le monde sait que les nids d’oiseaux que l’on mange en Chine sont dus à une jolie hirondelle, la salangane, qui habite Java, les îles de la Sonde et à peu près tout l’archipel malais. Ces nids

sont formés par une substance gélatineuse, et d’autant plus estimés que la matière qui les compose est plus pure.

J’ai visité à Java les grottes où nichent les salanganes, et je décrirai ailleurs ces curieuses excavations. En étudiant de près ces hirondelles, j’ai découvert, je crois, quelle est la substance avec laquelle elles édifient leur nid. Il serait trop long de débattre et d’éclaircir ce point intéressant d’histoire naturelle; j’en ferai plus tard l’objet d’une discussion spéciale.

Chaque année les nids d’oiseaux deviennent plus rares dans l’archipel de Holo, non pas qu’on détruise les salanganes, mais parce que les pauvres bêtes, troublées au temps de leurs amours, fuient de plus en plus les lieux accessibles à l’homme; elles se réfugient sur les pics les plus sauvages et vont se cacher dans des anfractuosités où l’intrépidité malaise elle-même ne peut les atteindre.

Heureusement que l’industrie européenne parera à cette lacune, et que bientôt on fournira à ces bons Chinois des nids d’oiseaux des fabriques françaises , qui leur feront oublier ceux des Moluques, de Holo et de Java. C’est ce que je me disais, hélas! en songeant aux progrès de l’industrie nationale et en considérant une capsule gélatineuse de Mothès. Voilà, pensais-je, la vésicule organique d’où sortira le futur nid d’oiseau qu’on mangera tôt ou tard sur la table du fils du ciel !

Les holothuries que les Chinois pèchent à Soulou pour la consommation de leurs compatriotes sont des animaux hideux, en tout semblables à d’énormes vers. Les Malais les désignent sous le nom de tripans , et les recueillent à marée basse sur les rochers où le flot les a laissés. Ils sont fort communs à Basilan et à Holo, et leur exportation établit pour ce dernier pays un véritable produit; je crois même qu’une partie de la liste civile du sultan provient des droits prélevés sur cet objet. La préparation de cet animal , pour le rendre propre aux usages culinaires auxquelles l’emploient les Chinois, est fort simple : on se saisit de ce ver immonde, on l’ouvre longitudinalement pour le débarrasser de ses énormes intestins bourrés de sable, puis on le fait sécher au soleil. Les holothuries se nourrissent de coquilles microscopiques et de petits animaux morts qui se trouvent dans les détritus calcaires qu’elles avalent. Ailleurs je parlerai de la préparation culinaire des nids d’oiseaux

HOLO OU SOULOU. 3Ô5

et des tripans , sans lesquels le riche Chinois ne saurait vivre et remplir les devoirs que la polygamie lui impose.

A l’est de la ville de Soulou , sur le bord de la mer, on rencontre une aiguade où viennent s’approvisionner toutes les embarcations mouillées dans la rade. Ce sont deux sources très-rapprochées l’une de l’autre, qui, par l’effet de leur puissance ascensionnelle, ont creusé un vaste réservoir au milieu du sable fin du rivage. Ces jets artésiens agitent constamment l’eau de ce bassin, dont les bouillonnements tumultueux se marient au bruit des vagues. A quelques pas de là passe une grande route, bien entretenue, qui conduit de Soulou à une ville de l’intérieur; un arbre des Banians, plus grand que le châtaignier de l’Etna, qui peut abriter cent cavaliers sous ses branches , ombrage les deux sources et lo chemin.

Ce site pittoresque , situé à une égale distance des deux villes principales de l’île, est devenu un lieu de rendez-vous pour les marchands, les acheteurs et les oisifs. C’est un caravansérail où les voyageurs viennent se reposer, c’est un champ de foire où l’on amène les bestiaux à vendre , c’est un cabaret en plein vent où accourent les nouvellistes; on y noue des affaires, on y traite de la politique et des intérêts de la Malaisie, on y colporte surtout les méchants propos qui , dans tous le3 pays, ont le privilège do défrayer les conversations des désœuvrés.

Lorsque nous vînmes visiter cette aiguade, nous trouvâmes un grand concours de Malais en cet endroit; les uns étaient à pied, les autres étaient montés sur des bœufs à bosse ou des buffles; les premiers étaient pour la plupart de petits marchands de fruits, de curiosités ou de friandises; les seconds me parurent être des cultivateurs qui amenaient au marché des bestiaux chargés des produits de leurs terres. Tous ces gens-là étaient bien vêtus et armés, suivant la coutume de leur pays, de lances, de kriss ou de sarbacanes. Les bœufs à bosse et les buffles qui ont l’honneur de figurer dans les rangs de la cavalerie du sultan de Holo ne sont pas bridés comme nos chevaux; on les maintient et on les guide à l’aide d’une corde qui traverse leurs naseaux ; ce n’est pas sans douleur que ces pauvres bêtes sont menées par le bout du nez.

Les matelots qu’on avait envoyés du bord pour faire de l’eau s’étaient mêlés à ces groupes et paraissaient vivre en bonne in-

telligence avec cetto foule , que notre arrivée n’effaroucha nullement.

En général, les populations agricoles qui vivent dans l’intérieur des terres sont moins farouches que celles qui avoisinent les côtes. Ces espèces de villageois se familiarisèrent bientôt avec nous, et s’empressèrent de nous offrir des gâteaux, des oiseaux, des armes, enfin tout ce qu’il y avait à vendre chez eux. Quelques-uns avaient une figure remarquable; je distinguai surtout un vieillard à barbe blanche, dont la physionomie noble et le profil droit rappelaient le beau type arabe; mais, pour faire contraste, il y avait derrière lui un petit être hideux , un horrible nain au regard méchant, aux traits difformes. Comme j’examinais, peut-être avec une curiosité qui pouvait paraître impertinente, cet Ésope malais, il entra tout à coup dans une fureur épouvantable et rn’apostropha d’une bordée d’injures accompagnée de gestes incroyables. Les autres Malais étaient fort divertis par cette scène ; mais, soit que cet être chétif fût investi de quelque autorité, soit que son étrange conformation, son aspect effrayant leur inspirât une crainte secrète, ils ne riaient qu’à la dérobée de ses cris et de ses contorsions.

Nous étant avancés au delà du chemin qui borde les deux sources, nous suivîmes un étroit sentier qui s’enfonçait dans les terres, et nous gravîmes une petite éminence bien cultivée, au pied de laquelle étaient construites quelques habitations trèsriantes : toutes étaient entourées de beaux cocotiers aux colonnes élégantes, dont les touffes de feuillage laissaient échapper des grappes de fruits monstrueux; des bordures d’ananas et de bananiers servaient probablement à marquer la limite des héritages et entouraient les champs plantés de cotonniers ou ensemencés de riz. Beaucoup de bœufs, quelques buffles, des chevaux paissaient paisiblement derrière les taillis. Tout cela avait un air d’abondance et de richesse qui faisait plaisir.

Les Malais n’aiment pas généralement que l’on se livre à aucune espèce d’exploration sur leur territoire ; et bientôt nous en acquîmes la preuve. La beauté du site avait eu du succès; la fraîcheur qu’on goûtait en ces lieux, l’aspect animé de ce point où se rassemblent tous les jours beaucoup de Malais, faisaient désirer à chacun de nous de le visiter; d’autre part, les embarcations

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