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de nos navires et celles de la frégate anglaise y faisaient journellement de l’eau, de telle sorte qu’il était envahi par les Européens. Les indigènes, probablement importunés par leur présence, ne trouvèrent rien de plus simple pour les en chasser que de jeter dans les sources un fruit qui a la propriété de communiquer aux liquides une action malfaisante. Un jour que nos matelots, suivant leur coutume, vinrent remplir leurs barriques à l'aiguade, ils éprouvèrent aux jambes et aux mains, en se mettant à l’eau, une chaleur piquante et douloureuse. Ils recherchèrent quelle pouvait en être la cause et s’aperçurent que le mal augmentait lorsque la peau était en contact avec des baies d’un vert foncé qui nageaient dans les sources. On rapporta quelques-uns de ces fruits à bord, et je reconnus que c’étaient ceux du caryota onusta. Ce palmier est décrit dans la flore du P. Blanco, augustin chaussé de Manille, qui a fait un très-bon livre pendant les heures d’isolement qu’enfante le cloître. Un collaborateur de ce savant botaniste m’en a donné un exemplaire que je conserve précieusement, et où j’ai puisé les meilleures indications sur les productions végétales des Philippines.
Quelques-uns des hommes qui prirent ce bain sinapisé éprouvèrent des douleurs excessivement vives, qui se dissipèrent dans un laps de temps assez court et sans avoir recours à aucune médication. Les Malais se servent parfois du suc de ce fruit pour le lancer comme projectile, à l’aide d’un bambou et d’un piston, à la face de leurs ennemis; ce qui constitue une injection plus meurtrière que les remèdes anodins que M. Purgon prenait plaisir à composer lui-même.
Il est très-difficile de déterminer la place que les Malais doivent occuper dans une classification des races humaines. Je ne saurais me livrer ici à une discussion sur ce sujet. Je vais me contenter de donner, sans débat, les opinions des anthropologistes français, et je présenterai quelques-unes des considérations qui m’ont fait adopter celle de Blumenbach.
Aux yeux des anthropologistes matérialistes, les Malais constituent une des nombreuses espèces qu’ils ont distinguées parmi les races humaines; Cuvier et ses élèves les ont compris dans la variété mongolique, en leur assignant comme caractère les traits propres aux Chinois. Pour qui a vu ces hommes dans la péninsule
malaise, aux Philippines, à Singapore, dans l’archipel de Soulou et à Java; pour qui a observé des Malgaches et des Dayaks, une pareille opinon est inadmissible. Les Malais sont certainement le résultat du croisement d’une race à cheveux lisses, aux yeux non bridés, et d’hommes à cheveux crépus. Probablement ces derniers sont les nègres, habitants primitifs de Bornéo, de Sumatra, de Luçon, connus sous le nom de nègres pélagiens. Ce qui tend à confirmer cette supposition, c’est que ces petits nègres, qui ont été refoulés dans les parties élevées de l’archipel malais, parlent une langue semblable à celle qu’on emploie sur le littoral; ils sont même en possession de la langue mère d’où découle le malais, car ils comprennent tous les dialectes parlés par les populations qui font partie de cette variété do l’espèce humaine.
Les Malais seraient donc une variété hybride qui, subsidiairement alliée à d’autres races, leur a ensuite emprunté, suivant les lieux où ces alliances se sont contractées, certains caractères spéciaux qui ont modifié le type primitif. Ainsi , il est faux de dire d’une manière générale que les Malais ont la plus grande ressemblance avec les Chinois. Les premiers sont petits, sveltes, leurs formes sont grêles, tandis que chez les seconds les formes sont obtuses et lourdes. Les femmes chinoises sont chétives, malingres, frêles ; elles ont le teint jaune clair et ne présentent pas de tons chauds et foncés. Les femmes malaises sont au contraire élancées, musclées et d’un brun noirâtre très-caractérisé. Les cheveux des Malais sont aussi fort différents de ceux des Chinois; ceux-ci les ont presque ausci lisses que les nôtres. Quant à l’obliquité des yeux , elle n’existe pas chez les Malais de race pure ; ce caractère no se trouve que chez les populations qui ont eu de temps immémorial des rapports avec les Chinois, qui sont les animaux les plus lubriques de la création, et qui, ne pouvant, lorsqu’ils s’expatrient, emmener avec eux leurs femmes, se sont alliés avec les populations qu’ils ont fréquentées, lorsque celles-ci ne les ont pas repoussés. Si l’on procédait sans rechercher la source primitive de la race malaise, on rattacherait tous les chefs de l’archipel asiatique, alliés pour la plupart aux conquérants qui ont jadis soumis ces populations, à la belle race sémitique, tandis que les Madécasses seraient pour la plupart rapprochés de la race éthiopienne. En effet, on rencontre à Malacca, à Singapore, à
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Java, et parfois à Holo, des chefs dont les lignes droites et nettes rappellent les types arabes, tandis que beaucoup de Malgaches ont les lèvres grosses, les cheveux presque crépus et le teint fort noir.
Mais il faut étudier les Malais là où ils n’ont pas été modifiés par l’addition de l’élément générique d’une race conquérante, là où la race des Chinois n’est pas venue s’imposer à eux. Ainsi, à Bornéo, à Madagascar, dans tout l’archipel de Soulou, les habitants malais n’ont ni les yeux bridés des Chinois ni le nez aquilin des Arabes.
Mais, à Manille, les Tagals ne sont presque plus que des Chinois par leur conformation physique, et ils n’ont gardé moralement, des deux races desquelles ils procèdent, que les défauts qui les distinguent : la soumission passive des Chinois et la paresse des Malais pour tout ce qui tient à l’industrie et à l’agriculture.
Aussi je crois qu’au lieu de rattacher les Malais aux nations mongoliques , comme on l’a fait généralement, il vaudrait mieux les placer entre les races caucasiques et éthiopiennes, ainsi que l’a fait Blumenbach.
S’il est difficile de déterminer l’origine de la race malaise, il l’est bien moins de savoir l’époque à laquelle l’islamisme a pénétré chez ces populations. Il paraît que c’est dans un temps assez rapproché de nous et qui concorde avec la découverte de ces pays par les Européens. Sur ces parages éloignés, le catholicisme et le mahométisme se trouvèrent encore une fois en présence, et les Espagnols et les Mores purent encore lutter de fanatisme et découragé. Mais cette fois l’islamisme, bien mieux en rapport avec les mœurs de ces peuples barbares, a dû réunir plus de prosélytes et faire des progrès bien plus rapides. L’égalité, la fraternité humaine, l’égalité de l’homme et de la femme ne pouvaient être comprises par une nation allant à la chasse des esclaves et professant déjà la polygamie ! Aussi les habitants de Holo descendent-ils de zélés musulmans. Soulou se transforma en une espèce * de ville sainte; ce fut le foyer de propagation le plus ardent de la nouvelle croyance; de saints personnagesy accoururent, et aujourd’hui encore on vient en pèlerinage dans cette île, car elle renferme des lieux consacrés qui jouissent, auprès des croyants de cette partie du monde, d’une vénération presque égale à celle delà Mecque.
C’est à cette époque que les sultans, de cet archipel atteignirent 193 y
le faite de leur puissance. L’esprit aventureux de ces peuples, chauffé aux rayons d’une foi nouvelle, leur fit accomplir une œuvre de propagation et de conquête ; mais, fidèles à l’esprit de leur race, ils ne se servirent pas seulement de leurs armes; plus d’une fois la ruse et la perfidie vinrent en aide à ces nouveaux musulmans, qui ne comptaient pas seulement sur le Coran et sur leur cimeterre pour assurer leurs conquêtes.
Les temps sont bien changés ! Lorsque les Soulouans soumettaient une partie de la côte de Bornéo, convoitaient Mindanao et concevaient l’espoir de soumettre un jour Manille, ils disposaient d’un matériel qui pouvait lutter avec les forces européennes d’alors; mais aujourd’hui, quelles sont leurs ressources? Ils possèdent quelques proas élégantes qui fendent la mer comme une flèche; mais ces esquifs légers ne sauraient lutter avec nos vaisseaux à vapeur, qui sont pour les Malais un sujet d’étonnement et d’effroi. Ils ont encore quelques misérables canons, derniers vestiges de leur puissance guerrière; mais ces armes, rongées par la rouille, mal servies par des hommes inexpérimentés, ne sauraient imposer à d’autres qu’aux habitants de Manille, qui les redoutent par tradition. Les forces dont disposent les Malais sont donc en réalité bien peu de chose, et, s’ils obtiennent encore quelque succès dans la dangereuse industrie qu’ils professent, ils le doivent à leur énergie, à leur perfidie, bien plus qu’aux moyens d’action qu’ils ont en leur pouvoir.
Une proa qui part pour une expédition porte ordinairement une quarantaine d’hommes qui sont dissimulés et cachés avec soin. La petite embarcation tâche d’inspirer le plus de confiance qu’elle peut à la proie qu’elle convoite, ou d’approcher à l’improviste pendant la nuit; si sa dissimulation lui réussit, si elle peut accoster un navire marchand sans être vue ou sans avoir éveillé la moindre crainte, chaque bandit que recèle ce repaire se lève à un instant donné et monte à l’abordage , son kriss au poing.
Il est impossible qu’un équipage, quelque fort qu’il soit d’ailleurs, combatte avec avantage l’agression de démons qui ne redoutent ni les blessures les plus cruelles, ni la mort, et qui combattent avec la certitude d’être pendus s’ils succombent. Voilà la seule force actuelle des Malais ; aussi peut-on dire avec certitude
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que , du jour où les nations européennes voudront réellement réprimer leurs brigandages , ils seront à leur discrétion.
Quant à la puissance du sultan de Holo, elle est elle-même, fort éclipsée. Entouré de familles patriciennes qui, sous le nom de datons , interviennent dans les affaires publiques, il n’est plus que l’ombre des sultans d’autrefois. L’autorité qu’il exerçait sur les lies voisines lui échappe : on lui refuse le tribut qu’on lui payait; et sa souveraineté est bornée à Soulou même, où les da-^ tous qui l'habitent ont intérêt à la maintenir.
Le sultan actuel est exactement l’image de la puissance qu’il représente et de son état de civilisation. Agé de dix-neuf ans , pâle et débile, vivant avec sa famille, non pas comme un roi dans son palais, mais comme le premier des datous, il ne songe ni à reconstituer sa puissance ni même à la maintenir. Usé par l’abus de l’opium , obéré de dettes qu’il a contractées pour remplir les obligations onéreuses que son titre de roi absolu lui impose , sa vie est un mélange de faste précaire et d’oisiveté impuissante et volontaire ; elle se prolongera jusqu’à ce que les prêteurs anglais lui réclament l’argent qu’ils lui avancent avec libéralité.
Ce jour arrivé , il leur cédera son royaume , ses droits et toute sa puissance , et il s’éteindra obscurément dans ses États sous d’autres lois, avec une rente viagère suffisante à ses besoins. C’est ainsi que procèdent les marchands anglais dans cette partie du monde. De temps à autre, ils achètent des royaumes. Pendant ce temps, ceux de notre nation les regardent faire tout ébahis !
M. de Lagrené eut une entrevue aveG le puissant monarque qui règne sur Soulou et ses dépendances. Comme on le pense bien , on traita avec quelque sans-façon ce sultan in partibus , dont l’autorité est tout aussi méconnue dans une bonne partie de ses États que l’était en France celle des souverains anglais lorsqu’ils prenaient encore naguère le titre de rois de ce pays. On ne secoua pas pour lui des habits brodés d’or; M. l’ambassadeur se rendit à la case impériale en habit de ville avec deux attachés de la légation, et suivi de quelques officiers de marine. Les Tuileries de Soulou sont situées au centre de la capitale; elles sont simplement en bois et ne présentent rien extérieurement qui les distingue des plus modestes maisons malaises. On reçut les autorités.fran-
çaises dans une vaste salle dépourvue de tout ornement : des divans, des fauteuils et des chaises de crinoline meublaient seuls cette grande pièce. Bien mieux que le drapeau de La Fayette, l’invention du grand Oudinot a vraiment fait le tour du monde 1
Pendant que j’étais au cap de Bonne-Espérance, je rencontrai un jour à Wellington, sur la frontière du pays des Boers, un ameublement vêtu de crin qui voyageait à travers les sables sur un char traîné par six boeufs ; on m’apprit qu’on l’offrait en cadeau à un roi cafre. Le sultan de Soulou se fait éventer, durement couché sur cette étoffe rigide; je suis convaincu que les grandes puissances de ce temps , Soulouque et Pomaré , ont un faible pour la crinoline. Cinq ans de durée ! ce n’est pas à dédaigner pour des royautés économes.
La conversation s’établit entre M. l’ambassadeur et le sultan au moyen d’un interprète que M. de Lagrené avait pris à Manille. L’interprète manillois était un métis tagal , gras et luisant comme un nourrisson ; sa bonne grosse figure s’épanouissait joyeusement sous un petit chapeau de paille, et sa rotondité faisait craquer au moindre mouvement ses vêtements de calicot blancs comme un lis. La principale occupation de ce brave garçon était de s’éventer les trois quarts de la journée avec un vaste écran en feuille de palmier; mais, malgré cette ventilation perpétuelle, il ressemblait à ces statues obèses qui décorent la place principale de certains villages delà Provence, et qu’un maigre filet d’eau couvre incessamment d’une humidité visqueuse.
Personne n’a jamais su au juste le nom qu’il portait dans son pays , et l’on ne l’appelait à bord de la Cléopâtre que Mueho Calor. On l’avait ainsi baptisé, parce que ces deux mots étaient le fond de toutes ses conversations. Il se promenait ordinairement sur le pont , son éventail d’une main et son mouchoir de l’autre. Si l’on était sous voile , vingt fois le jour il abordait les passagers de sa connaissance et leur répétait invariablement cette phrase : Hace mucho calor; ^ quicn sabe cuatido llegaremos ? Si on était en rade, il variait ainsi son interrogation : Uace mucho calor; ^quién sabe cuando saldremos de a jui?
Lorsque M. de Lagrené annonça à Mucho Calor qu’il devait l’accompagner à terre pour traiter avec le sultan de Soulou , il fut visiblement contrarié. Le pauvre homme était un vrai Tagal, et à
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ses yeux le chef de /os Moros de Jolo était le potentat le plus redoutable de la création. Dans cette grave circonstance , il sortit de sa réserve habituelle et vint me conter sa peine.
« J’ai eu tort , me dit-il , de me lancer dans la politique ; mon ambition me perdra ; si je tombe du poste élevé que j’occupe , il faudra que je reprenne mon métier de marin , et gare à moi si jamais je suis forcé de relâcher sur ces côtes ! Le sultan ne me pardonnera jamais d’avoir servi d’autres intérêts que les siens ; il me réduira en esclavage ou bien il me fera couper la tête. Les gens comme moi ne devraient jamais se mêler des querelles des grands , car ils finissent tôt ou tard par y laisser leur peau.
— Vous n’avez rien à craindre, lui répondis-je, vous êtes couvert par le droit des gens. Le sultan respectera votre caractère.
— Me respectera , moi ! s’écria le pauvre désolé. Hélas ! un homme qui se moque du gouverneur de Manille , et qui appelle Mgr l’évêque vieux giraumon , ne fera de moi qu’une bouchée ! j>
Je voulus donner d’autres raisons à Mucho Calor pour le rassurer; mais il m’écoutait à peine; à chacun de mes arguments il hochait la tète et ne me répondait que par des soupirs. Cependant , lorsqu’il vit le canot-major rempli de matelots armés pour accompagner M. l’ambassadeur, il reprit courage et partit presque résolument.
M. l’envoyé français fut reçu par le sultan entouré de ses datous. Ces grands seigneurs formaient une réunion de trente k quarante personnes ; c’était le sénat de la localité ; ils étaient presque tous convenablement vêtus ; ils portaient pour la plupart des souliers et des pantalons ; des morceaux d’indienne ou de calicot étaient roulés en turban autour de leur tête , et ils avaient en outre des vestes ou des robes flottantes en étoffe de coton blanche ou imprimée de diverses couleurs. À l’arrivée de M. de Lagrené , tous les datous se levèrent , et on le conduisit à un fauteuil qui lui avait été préparé auprès du sultan.
Le public soulouan fut admis à cette conférence; il se pressait debout sur des bancs placés dans le fond de la salle, et paraissait s’intéresser vivement à tout ce qui devait se passer. Cette foule déguenillée et émue , armée de kriss , groupée d’une manière grotesque, exprimant son mécontentement de ce que des étrangers, des chrétiens étaient admis à discuter avec les grands dignitaires
de l’empire, pouvait déjà inspirer des craintes à des gens plus braves que Macho Calor , lorsqu’un accident bizarre vint rendre ces appréhensions naturelles. Un des bancs sur lesquels le peuple était grimpé se rompit ; la chute de ceux qui l’occupaient entraîna celle de deux ou trois rangées de spectateurs , qui , en tombant tous les uns sur les autres , se mirent à pousser des cris de détresse et de douleur.
Les Malais qui n’avaient pu trouver place dans la grande salle, en entendant ce vacarme , crurent à une agression des Français contre leur monarque bien-aimé, et aussitôt ils se précipitèrent dans les rues de Holo en poussant des hurlements sauvages. Les datous et une partie du peuple qui assistait à la conférence , ne pouvant deviner la cause de cet appel aux armes, crurent que les compagnies de débarquement des navires français étaient à terre, et qu’ils étaient victimes d’une trahison. Dans cette idée, ils manifestèrent l’intention de se saisir de M. l’ambassadeur et de sa suite.' Le sang-froid de M. de Lagrené prévint un conflit imminent ; il proposa au sultan de se montrer au peuple l’un auprès de l’autre; cette manifestation suffit pour calmer l’effervescence de la multitude. Au milieu de ces populations guerrières, constamment armées , toujours disposées à combattre, le moindre prétexte peut devenir la cause d’engagements terribles, si on ne les prévient par une très-grande impassibilité et beaucoup de présence d’esprit.
Lorsque cette émotion fut calmée , on offrit à M. l’ambassadeur des cigares et du bétel, on fit circuler du thé dans des tasses et du chocolat dans des verres ; après quoi l’on parla d’affaires. C’est un fait admis en politique, que chez les peuples barbares se trouvent les diplomates les plus rusés; et, sans avoir travaillé sous M. de Talleyrand ou M. Pozzo di Borgo , ils ont dans leur sac toutes les ressources du métier.
Après avoir traité avec les habitants de Soulou et de l’empire du Milieu , M. de Lagrené peut affirmer qu’il a été en rapport avec les dialecticiens les plus subtils de l’univers. Mucho Calor exposa à la noble assemblée les prétentions de l’envoyé français.
c Un chef de Basilan, dit-il, a tué deux Français, et il en a fait trois autres prisonniers ; on vous demande que vous livriez le coupable , qui est votre sujet , ou que vous renonciez à votre souveraineté. Si vous refusez d'accomplir cet acte de justice , les
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Français attaqueront l’île et se chargeront eux-mêmes du soin de leur vengeance. Plus tard, s’il leur convient d’occuper Basilan, ils s’en empareront comme d’une terre sans possesseur. »
Après ce discours, une espèce d’Ulysse malais se leva au milieu d’un murmure approbateur; c’était un homme d’une cinquantaine d’années, petit, maigre, jaune et ridé comme un vieux gant. Il promena son regard oblique sur la foule , et, après s’être recueilli un moment , il adressa aux Français une suite de phrases élogieuses et continua ainsi :
« Le sultan n’a aucun moyen d’atteindre les coupables; mais ses droits sur Basilan n’en existent pas moins. Ces droits, le temps les a sanctionnés et le temps les fera reconnaître de nouveau. Pourquoi voulez-vous qu’il fasse l’abandon de sa souveraineté? Parce que momentanément il n’est pas le plus fort? Mais demain , peut-être , des sujets rebelles reconnaîtront leur erreur et viendront se courber sous sa loi; demain, peut-être, nos armées de Bornéo et de Holo iront soumettre les révoltés. Dans cette circonstance , on pourrait prendre un terme moyen : que nos amis les Français aillent châtier les coupables, rien ne saurait résister à leurs armes victorieuses, et que l’on fixe d’avance le prix de la cession de Basilan, en cas qu’il plaise plus tard à nos amis de l’occuper. Si dans six mois les rapports du sultan de Holo, notre maître, avec ses sujets de Basilan, sont les mêmes, moyennant cinquante mille piastres que lui compteront les Français , il renoncera en leur faveur à sa souveraineté. »
L’orateur ne trouva pas un seul contradicteur parmi ses compatriotes , qui trouvèrent qu’il parlait d’or. En effet , traduit en langue vulgaire, ce discours signifiait à peu près ceci : « Nous sommes rois de Basilan par la grâce do Dieu , et nos droits sont imprescriptibles; détruisez vos ennemis si cela vous convient; quant à nous, nous ne saurions nous mêler de votre querelle. Lorsque vous vous serez éloignés de ces côtes, si les rebelles sont suffisamment affaiblis, nous tâcherons de les remettre sous nos lois , ou du moins de traiter avec eux pour obtenir le payement du tribut qu’ils nous doivent; s’ils s’y refusent et si nous ne pouvons les contraindre, nous -vous les vendrons cinquante mille piastres, à moins que l’Angleterre, l’Espagne ou de simples particuliers ne nous en donnent cinquante et un mille. »
Mucho Calor eut beau suer et s’éventer en discutant avec cet astucieux orateur, celui-ci ne sortit pas de l'ultimatum qu’il avait posé , et l’on se sépara sans rien conclure.
Pendant la nuit qui suivit cette entrevue, nous fûmes éveillés par un grand tumulte à bord des navires de l’expédition. Vers une heure, les sentinelles donnèrent l’alarme, en signalant quelques nageurs mystérieux qui faisaient avec précaution le tour des bâtiments et témoignaient par leurs gestes l’intention d’aborder. Après en avoir conféré avec le commandant, un officier de quart de la Cléopâtre ordonna de laisser monter sur le pont un de ces hommes, qui avait saisi la chaîne de l’ancre. Celui-ci était un jeune Malais de seize à dix-huit ans, de la figure la plus douce et la plus intéressante. A peine eut-il mis le pied sur le pont de la Cléopâtre qu’il se jeta à genoux et fit avec ferveur le signe de la croix. Après avoir rendu à Dieu ses actions de grâces , il nous dit qu’il était un pauvre esclave chrétien que les pirates de Soulou avaient fait prisonnier sur les côtes de Manille, et qu’il venait avec confiance demander un refuge à ses frères les Français. Il ajouta que les autres nageurs étaient des esclaves comme lui , et que, si on ne les recevait pas, ils seraient impitoyablement massacrés par leurs maîtres, qui déjà s’étaient certainement aperçus de leur départ. Aussitôt on tendit des cordes à ces malheureux, et on les hissa à bord.
Je n’ai jamais été témoin d’une scène plus attendrissante que celle qui se passa lorsque ces hommes se trouvèrent réunis. Ils se jetèrent ■simultanément aux pieds des officiers de la Cléopâtre , implorant une pitié qui était dans tous les cœurs; puis, se félicitant mutuellement de leur bonheur, ils s’embrassèrent avec effusion en versant des larmes. La délivrance des captifs a jadis tenu une très-grande place dans les œuvres des romanciers espagnols. Ce que nous vîmes en ce moment nous reporta à plusieurs siècles en arrière et nous fit comprendre l’intérêt qui s’attachait alors à de pareils récits. Les côtes de la Méditerranée étaient dans ce temps continuellement visitées par d’horribles bandits qui enlevaient impitoyablement les hommes , les femmes , les enfants, et qui les emmenaient en esclavage. Leurs brigandages devinrent si fréquents que l’esprit religieux du temps s’en émut. Un homme obscur, né dans le petit vi âge de Faucon, en Provence, prêcha la rédemption des captifs.
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Toute la chrétienté entendit cette voix , et Jean de Matha , secondé par les personnages puissants de l’époque, fonda l’ordre de la Merci. Le but de cette institution était le rachat des esclaves. De larges aumônes soutinrent cette bonne œuvre; chaque année de nombreux captifs, que les pères allaient racheter jusqu’au fond des États barbaresques, parcouraient processionnellement les villes à la suite de leurs libérateurs, et allaient suspendre dans les églises les fers dont ils avaient été délivrés. Aujourd’hui que la foi religieuse s’est affaiblie, ce sont les officiers de la marine anglaise et de la marine française qui sont les véritables pères de la Merci. Lorsque le drapeau d’une puissance civilisée se montre dans ces mers lointaines, où la piraterie s’exerce encore, les captifs qui l’aperçoivent de la plage savent que c’est une arche de délivrance qui flotte à l’horizon.
L’histoire de nos captifs était identiquement la même; c’étaient toujours de pauvres Tagals de Manille qui avaient été pris en mer ou sur les côtes par les pirates de Holo. Leurs maîtres les avaient vendus à des cultivateurs ou à des marchands qui les soumettaient à un travail d’autant plus pénible qu’ils s'e refusaient à embrasser l’islamisme. Ces pauvres gens nous apprirent que parmi leurs compagnons il y avait des Européens qui avaient fait naufrage sur les côtes. Mais, dès qu’on avait signalé nos frégates, on avait fait partir ces malheureux pour l’intérieur de l’ile, afin qu’ils ne pussent entrer en relation avec nous.
Le lendemain , au point du jour, on arbora au sommet du grand mât de la Cléopâtre un pavillon rouge , au centre duquel on voyait une croix blanche, et on salua d’un coup de canon le signe rédempteur. Cette grande voix, en éveillant les échos de l’ile, apporta quelque espérance au cœur des captifs, et, si en ce moment leurs yeux se levèrent vers le ciel, ils durent s agenouiller en voyant d’où leur venait ce secours inespéré. Les nuits suivantes, le nombre des évadés qui arrivèrent à bord fut plus considérable encore : parmi eux se trouvaient un Espagnol et un Indien de la côte du Malabar. Ce dernier avait été pris avec l’équipage d’un navire anglais qui avait naufragé sur les récifs de Bornéo; il avait été séparé de ses compagnons et ne savait ce qu’ils étaient devenus. L’Espagnol était depuis quinze ans environ dans l’intérieur de Soulou; son maître était bon et le traitait bien, et, s’il s’était
enfui , c’était dans l’irrésistible espoir de revoir son pays. Malgré cette désertion des esclaves, les petites embarcations n’en continuèrent pas moins à fréquenter nos navires ; un jour, je causais avec un Malais qui m’avait vendu des cocos, lequel m’apprit que lui-même était un captif de Mindanao.
i Commeut se fait-il, lui dis-je, que vous ne profitiez pas de l’occasion pour revoir votre pays?
— Pourquoi faire? me répondit-il; il y a de la peine partout. Ici je suis bien : mon maître me traite comme son enfant, je gagne quelque chose, et je pourrais me racheter si je voulais; dans mon pays je ne serais pas mieux, je ne serais peut-être pas aussi bien; j’aime mieux rester ici. »
Je donnai une piastre à ce philosophe sans le savoir, qui s'en fut en me comblant de bénédictions.
Nous restâmes encore quelques jours à Soulou; puis, comme le sultau , quelque peu contrarié sans doute de l’asile que nous donnions aux captifs, ne nous fit pas de nouvelles propositions, les bâtiments remirent à la voile pour Basilan.
Pendant que nous effectuions notre retour, je surpris un jour Mucho Calor qui considérait d’un air de commisération attendrie les captifs que nous avions délivrés. Je m’approchai de lui, et, lui frappant familièrement sur l’épaule je lui dis :
« À quoi pensez-vous donc, seigneur interprète?
— A quoi je pense? Vous pouvez bien le deviner. Je pense que moi aussi, un jour, à moins d’une protection spéciale de mon saint patron, je serai esclave à llolo!
— Eh bienl repris-je gaiement, vous vous sauverez aussi à la nage. »
A ces mots, Mucho Calor rougit comme une tomate, et s’écria d’un ton bourru :
« Vous en parlez bien à votre aise, vous!... Je ne sais pas nager. »
RETOUR A BASILAN.
Retour à Ba*»llun.
Le jeune enseigne et le patron de la Sabine avaient été assassinés le long de la rivière de Maloso : c’est dans la grande rade de ce nom que la Cléopâtre vint jeter l’ancre. Basilan, vu de notre nouveau mouillage , nous présenta un aspect grandiose et sévère que nous ne lui connaissions point encore. Pendant que nous étions dans le port de Malamawi , nous ne pouvions interroger l’horizon borné qu’en l’explorant à travers un voile de feuillage; nous ne découvrions que des sommets arrondis couverts d’une végétation d’une grandeur monotone, et nos bâtiments, indolemment assis sur un fond de corail, ressemblaient à des cygnes couchés sur des fleurs. Ici, au contraire, l’immense nappe d’azur qui nous environne n’a pas de limite ; le regard étonné contemple une longue chaîne de roches abruptes qui s’élancent hardiment du sein des palmiers et des fougères pour se confondre avec les nuages , et, à voir nos frégates soulevées par les vagues émues, on dirait des chevaux impatients de reprendre leur course.
Les jours qui suivirent notre arrivée furent consacrés à faire les apprêts de l’expédition projetée contre Maloso ; il était facile de comprendre que nos marins voulaient laisser aux malheureux Malais de cruels souvenirs de leur passage. On fit exécuter aux embarcations diverses manœuvres; on leur fit échanger des signaux; elles simulèrent un débarquement ; enfin elles se livrèrent à tous les exercices du jeu cruel de la guerre.
On envoya un détachement de matelots ouvrir un chemin du bord de la mer jusqu’au sommet d’une petite île située à une demi-lieue de notre mouillage. Cette île, qui s’appelle la Grande- Govenen, est un immense jet de basalte sorti des entrailles de la terre et qui s’est solidifié sous la forme d’un cône immense. Du sommet à la base, ce monolithe grandiose porte des arbres de
cent pieds d’élévation, qui se sont attachés par leurs fortes racines dans les fissures de ces pentes rapides comme celles d’une pyramide. Le Chemin qu’ouvrirent nos matelots fut d’une exécution assez originale ; ils se contentèrent d’établir une rampe en liant des cordes d’un arbre à l’autre, afin de pouvoir se hisser sur la pointe de cet îlot en pain de sucre. J’ai gravi par cette voie le belvédère naturel. S’il ne m’avait fallu forcément redescendre , j’aurais pu croire que cette ascension était le trajet le plus difficile qu’il fût donné à un homme d’exécuter.
Les officiers de marine avaient voulu atteindre ce point culminant afin de pouvoir explorer la vaste plaine de Maloso, où devait se passer l’action qu’on méditait; un phénomène végétal leur permit de réaliser complètement l’idée qu’ils avaient conçue.
Le sommet de la Grande-Govenen est surmonté de deux ar- j bres qui s’élèvent parallèlement à une hauteur prodigieuse. Ces deux jumeaux, dont les racines entrelacées ressemblent à des mains unies, appartiennent au genre calophyllum, qui fournit à la J marine indienne des mâts tels que la Norvège seule, en Europe, en offre aux constructeurs. Les matelots assujettirent des poutres sur les branches les plus élevées des deux géants, et on hissa dans l’air les officiers qui devaient commander les troupes de débarquement, .1 afin qu’ils pussent étudier le terrain du futur champ de bataille, i
J’eus la vaniteuse faiblesse de vouloir accomplir.moi-même ce voyage aérien ; mais je dois avouer que , lorsque je me sentis à i cette hauteur, soutenu seulement par des cordes qui, après p tout, pouvaient se rompre, je demandai instamment qu’on me ramenât à terre. Depuis lors je crois fermement que l’histoire d’Antée est celle d’un homme qui , dans une circonstance semblable, a eu le vertige.
On apercevait du haut de cet observatoire les champs de Maloso couverts de culture , les paisibles demeures disséminées çà et là, entourées d’arbres aux grandes feuilles, les habitants conduisant des troupeaux de buffles et de bœufs à bosse, et tout cela avait un aspect bien pacifique et bien heureux. On put voir, chose essentielle pour l’exécution du plan qu’on voulait suivre, que la ligne des palétuviers qui entourent Basilan ne s’étend pas au delà d’une. lieue.
Lorsque je descendis de la Grande-Govenen, je faillis, malgré