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earonades et des pierriers ; mais on reconnut immédiatement que les moyens dont on disposait étaient insuffisants pour détruire cette palissade. On s’est alors décidé à opérer un débarquement sur la rive gauche de la rivière, pour se porter sur le village de Maloso, et l’on attend le résultat de cette manœuvre, s
Pendant qu’on nous donnait ces détails , nous entendîmes une décharge bien nourrie suivie des cris de : « Vive le roi ! vive la France! » et nous vîmes un officier qui plantait un drapeau sur la palissade enlevée.
Je l’avoue , en entendant ces cris de triomphe et de joie , je m’associai au sentiment général ; je m’élançai sur la rive ; je montai avec mes compagnons sur la redoute , décidé , moi aussi , à prendre part à l’action. C’est que nous avons tous du vieux sang gaulois dans les veines, et qu’il y a au fond de nos cœurs un vieux levain de barbarie qui fermente au moindre contact avec des éléments belliqueux. Les Malais fuyaient dans toutes les directions, et nos matelots s’étaient mis à leur poursuite; de temps à autre on voyait quelques peaux jaunes tomber atteints par nos balles , mais aussitôt les lettrs les relevaient et les emportaient en courant.
La palissade formait un angle dont la pointe avançait dans le lit de la rivière ; elle était garnie de troncs de bois de la grosseur du corps d’un homme , adossés à un mur d’argile bien battu et soutenu par une rangée de pilotis.
Cette fortification était armée avec deux canons en assez mauvais état, deux espingoles fort curieuses et quelques fusils. Toutes ces armes étaient restées en notre pouvoir, ainsi que les munitions. Ces munitions consistaient en deux livres de poudre tout au plus et en projectiles fort singuliers. Pour charger le canon et les espingoles, les Malais avaient composé leur mitraille avec des fragments de coraux renfermés dans des morceaux de roseaux disposés comme les quenouilles des fileuses provençales. Les deux extrémités des lanières étaient fortement liées et réunies, tandis que le milieu était renflé par les cailloux madréporiques. Nous, trouvâmes également dans la redoute une très-grande quantité de bambous , longs d’un mètre environ , dont l’une des extrémité» était très-acérée. Nous ne comprîmes guère à quel usage pouvaient servir ces traits ; mais un Malais nous montra plus tard que c’é-
taient des javelots qu’on lance avec la main , à la manière antique. Les canons, les espingoles et les fusils étaient assujettis dans des embrasures et des meurtrières que l’on fermait avec des troncs de bois, lorsqu’on retirait ces armes pour les charger. Comme on le voit, la stratégie malaise procède de la Grèce antique et de la science militaire des Arabes. Tout cela est un peu arriéré; mais dans le métier de la guerre il faut plus de courage brutal que d’intelligence, et, si ces moyens ne sont pas suffisants pour se défendre contre une attaque régulière, il n’en faut pas davantage aux intrépides Malais pour surprendre et vaincre à l’improviste les troupes réglées de la vieille Europe.
Cette palissade , si bien défendue sur les bords de la rivière , n’était nullement gardée du côté des terres ; les Malais n’avaient pu se figurer qu’on vînt les attaquer sur ce point. Aussi, lorsqu’ils entendirent les clairons de la compagnie de débarquement, qui était descendue sur la rive gauche, ils comprirent que toute résistance était impossible, et ils s’enfuirent comme une volée d’oiseaux. On laissa sur la redoute enlevée vingt hommes pour la garder, et plusieurs détachements se répandirent dans la campagne pour incendier les habitations, abattre les cocotiers et saccager les récoltes. Je fis partie d’une de ces expéditions. Nous remontâmes les bords de la rivière pendant une demi-heure, et nous arrivâmes devant une habitation ravissante. C’était une jolie maison malaise d’une élégance parfaite; la rampe qui conduisait à la varande était sculptée comme les boiseries du moyen âge ; les diverses pièces de l’intérieur, dénué de tout ameublement, étaient d’une propreté exquise. Des arbres robustes couvraient de leurs branches le toit de cette case, et de ces massifs de feuillages s’élancaient les pointes vertes des palmiers, semblables aux flèches des cathédrales gothiques. Un petit ruisseau dérobé à la rivière courait le long d’une allée de bananiers.
Attenant à cette maison, il y avait un grand hangar recouvert en feuilles de nippa , sous lequel se trouvaient quatre proas en construction. Ce chantier abandonné, cette maison solitaire avaient une physionomie empreinte de tristesse ; ils semblaient demander grâce aux envahisseurs étrangers , et le petit ruisseau lui-même paraissait murmurer une prière. Mais, hélas ! ce langage ne fut pas compris; un tourbillon de fumée s’élança bientôt du faîte de la
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jolie maison ; la rampe élégante éclata sous les efforts de l'incendie; les sculptures des proas se carbonisèrent au contact du feu; les arbres tombèrent sous la hache des matelots comme le chaume sous la main du moissonneur, et, quelques heures après, il ne restait plus rien de toute cette richesse.
Par réaction, je m’associai à cette œuvre de destruction ; j’avisai dans un coin du jardin une petite élévation couverte de gazon, au milieu duquel croissaient quelques plantes odorantes. J’avais vu au cap de Bonne-Espérance des monticules semblables dans le cimetière des Malais musulmans, et, pensant que c’était un tombeau, je songeai à violer cette sépulture afin d’en retirer quelques crânes pour ma collection phrénologique. J’appelai deux matelots à mon aide, et nous entreprîmes cette profanation. A deux mètres environ de profondeur nous trouvâmes une assise de pierre , et bientôt, au-dessous, une caisse de bois, laquelle renfermait le cadavre d’un enfant de trois ans. Je fus saisi à cette vue d’un amer regret; je coupai quelques feuilles de bananier et les fleurs odorantes du tertre; j’en recouvris le corps de cette pauvre petite créature, et, , après avoir assujetti le couvercle avec quelques lourdes pierres, je m’éloignai tristement de ce lieu.
Bientôt on sonna la retraite et l’on se réunit sur la palissade, comme l’ordre en avait été donné. Toute la rive gauche de la rivière était en feu; des maisons et des magasins de riz étaient incendiés, et les champs, tout à l’heure couverts d’arbres, étaient rasés comme les prairies dans nos climats à la fin de l’automne. Nous redescendîmes la rivière de Maloso pour regagner le navire à la nuit close; la marée était basse, et nous n’avancions qu’avec peine. Dans cet instant, nous aurions tous été à la merci de quelques Malais embusqués dans les palétuviers, s’ils avaient songé à nous attaquer , et cette pensée parfois nous donnait le frisson. Mais ce qui est écrjt est écrit : les Malais nous laissèrent passer sans seulement nous adresser quelques balles de souvenir.
Le lendemain , au point du jour, on remit les embarcations à la mer, et on se dirigea de nouveau vers le village de Maloso. Des pièces de bois qui avaient servi à construire la palissade, auxquelles on avait mis le feu la veille, brûlaient encore, et de longues spirales de fumée s’élevaient du milieu des ruines des maisons incendiées. On décida qu’une colonne se porterait une 193 2
seconde fois sur la rive gauche , pour reconnaître si rien n’avait échappé à la destruction , et que le corps principal de l’expédition explorerait la rive droite , sur laquelle on n’était point descendu encore. 11 fut convenu qu’en cas d’événement, ou si l’on sonnait la retraite, on se replierait sur le point occupé la veille par la palissade. Je me joignis aux forces qui furent chargées de parcourir la rive droite. Nous abordâmes sur une grande plaine comprise entre une chaîne de montagnes et le cours de la rivière; cet espace immense avait été inondé, soit pour le rendre propre aux travaux du labourage, soit peut-être pour opposer un obstacle à notre marche destructive. Quelques meules de paille de riz qui se trouvèrent sur nos pas furent incendiées, et nous nous portâmes vers une colline sur laquelle s’élevait un groupe de six maisons où une vingtaine de Malais semblaient s’ètre retranchés.
Notre petite troupe, divisée par pelotons, s’avança au pas de course vers ce point, que nous croyions défendu. Mais à notre approche les Malais se sauvèrent, emportant sur leurs épaules des sacs qui les faisaient plier sous leur poids ; c’étaient probablement quelques mesures de riz pour nourrir leurs enfants.
Ces maisons avaient un aspect confortable, et ceux qui les habitaient vivaient certainement dans l’aisance. Les matelots envahirent ces demeures et se livrèrent aux recherches les plus minutieuses pour découvrir les objets qu’elles pouvaient renfermer. Ce ne fut pas sans étonnement que nous les vîmes sortir de ces grandes salles, qui nous avaient paru complètement nues, avec des ustensiles de ménage , de misérables bijoux de cuivre , des instruments de musique, des pièces d’étoffe et des vêtements. On voyait que ces messieurs avaient une certaine pratique de l’art de fureter. Ils firent un encan de leurs prises, dans lequel figuraient des chaudrons, des vases de grès, de petites chaînes d’argent, des boîtes à bétel, des tambours, de% hautbois, des conques marines , des armes et de vieux sarraus.
Lorsqu’ils eurent terminé cette visite domiciliaire, ils abattirent les arbres sur les habitations, et mirent le feu à cet immense monceau de matières combustibles. La scène de désolation fut complète : quatre magasins de riz prirent feu; quelques buffles, que les Malais n’avaient pas eu le temps de chasser dans les montagnes, beuglaient en courant autour des toits en flamme ; les
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arbres verts volaient en éclats sur le brasier et pleuraient bruyamment sur les charbons ardents.
Toutes les maisons que nous aperçûmes dans la plaine subirent le même sort. Je me dirigeai avec une trentaine de matelots vers un col fort élevé ; nous trouvâmes sur le versant opposé à celui que nous avions gravi une maisonnette de la plus humble apparence. Le toit était de chaume et la porte d’entrée était une simple claie sans serrure ni loquet. L’unique pièce de ce petit réduit renfermait un coffre et une huche. Le coffre ne contenait que quelques vieilles hardes, et la huche une petite provision de riz. On avait disposé avec intention sur le sol quelques œufs, des cocos frais et des vases remplis d’eau.
On voyait que le propriétaire avait compté que la pauvreté de son humble logis le mettrait à l’abri de toute dévastation. L’espérance de ce Malais barbare dans le meilleur sentiment de l’âme humaine dans la pitié pour les malheureux , fut trompée; les soldats civilisés et chrétiens s’écrièrent, eux aussi : « Malheur aux vaincus! » et sa petite demeure fut impitoyablement saccagée et brûlée.
En ce moment un matelot s’avança vers moi et me dit :
« J’ai pris deux œufs dans cette case; croyez-vous qu’ils soient empoisonnés? »
Je haussai les épaules à cette demande stupide ; mais au fond du cœur je désirais que les deux œufs donnassent la colique à ce soldat imbécile.
Pendant plus de huit heures , nous nous livrâmes à ce métier destructeur. Soixante maisons furent dévorées par le feu, on abattit plus de mille cocotiers , et on incendia trois mille hectolitres de riz! Lorsqu’on sonna la retraite, en nous repliant vers la rivière, nous découvrîmes l’habitation d’Youssouf. Nous la reconnûmes à la description que nous en avait faite un espion malais. La maison de ce chef était située au milieu d’un parc entouré d’une palissade. Cette enceinte fermée lui donnait un air de défiance qui contrastait avec l’aspect hospitalier des autres demeures. Une plantation de cocotiers , à l’ombre desquels croissaient des arbres à pain chargés de fruits , des cafiers et des cacaotiers, entourait cette. résidence quasi royale.
L’orgueilleux propriétaire , cause de toutes ces dévastations , blessé dans.-un j»écc*l%nt combat , vécut assez pour apprendre la
destruction de sa maison ; car il ne mourut que quelques jours après notre expédition. On ne laissa pas un brin d’herbe debout sur cette terre maudite, et deux proas qui étaient amarrées sur la rivière, vis-à-vis le palais , attendant leur* maître comme deux coursiers fidèles, furent impitoyablement brisées. Ce fut notre dernière exécution, mais celle-là du moins était un acte de justice.
Nous rapportâmes à bord des différents navires plus de six cents cocos, quelques quintaux de riz et du bois de construction. Le défilé des matelots rentrant dans les embarcations ne fut pas ce qu’il y eut de moins grotesque dans cette journée : ces gaillards auraient pu nous faire croire que nous étions en carnaval; les uns portaient des chaudrons , des kriss, des boucliers, des sarbacanes ; d’autres s’étaient affublés de quelques sarraus abandonnés , de petits fichus en soie légère , et portaient au bout de leurs baïonnettes des morceaux d’un buffle qu’ils avaient tué; mais, en général, ils n’avaient pas trouvé grand’chose, et n’avaient pas fait leurs frais, comme ils disaient.
Ainsi se termina cette expédition qui nous coûta un peu d’argent et un sang*précieux , qui coûta aux Malais beaucoup d’hommes , fit çouler beaucoup de larmes et ruina complètement un petit village très-florissant ; et cela parce qu’un officier de marine ne tint pas compte des ordres de son chef. Il fut la première victime de sa désobéissance; sans doute il faut le plaindre, mais il faut plaindre surtout les jaunes et les blancs qui , n’ayant pas commis la même faute , partagèrent l’expiation. C’est la seule fois que j’aie vu la guerre de près , je l’ai vue assez pour la maudire. On me dira que je ne suis pas compétent pour donner mon avis à ce sujet : c’est possible , mais beaucoup de gens qui en raisonnent n’en ont pas vu plus que moi.
Notre exemple devint funeste aux pirates de Soulou ; depuis que ces lignes sont écrites, les Espagnols, qui usaient à leur égard d’une longanimité trop grande, se sont lassés et les ont châtiés rudement. Le gouvernement d’Isabelle II a fait dans les régions
océaniennes ce que le gouvernement de Charles X avait fait dans la Méditerranée; et aujourd’hui rarcJ^éTde Holo plic-spus la domination de l’Espagne, comme l’^d^^^soüs'celle^^l^VFrance.
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