RETOUR A BAS1LAN
le secours de la rampe, me rompre vingt fois les reins sur cette pente roide comme celle de l’obélisque de Luxor. Je fus ensuite visiter la Petite-Govenen ; cette île a été coulée dans le moule réduit de son aînée. Je ne me hasardai pas cette fois sur le basalte glissant ; je me contentai d’explorer le rivage, à la recherche des coquilles que le flot y amène. J’éprouvai là une de mes plus douces impressions de naturaliste. Dans une anse reculée, je trouvai enfouies sous les sables de la rive un très-grand nombre de ces charmantes porcelaines qui servent de monnaie dans la rivière de Guinée et sur les côtes de Coromandel. Ces jolies coquilles blanches , entourées quelquefois d’un cercle d’or , sont connues sous le nom de cauris et constituent un signe représentatif bien plus agréable , bien plus élégant , bien plus portatif que notre billon , quelle que soit l’image qui le décore.
Je recueillis encore en ce lieu beaucoup d’autres cyprées aux couleurs variées ; il n’y avait rien de bien rare dans ma récolte, mais chacune de ces coquilles éveillait en moi un charmant souvenir. Je me rappelais les amis qui m’avaient jadis enrichi de tous ces trésors : Requien, Honnorat, Solier, de Christol et bien d’autres encore, que la science vénère et que le monde ne connaît pas. Au temps de mon enfance, tous ces habitants des mers lointaines m’avaient paru sans prix, et j’éprouvais un vrai bonheur à pouvoir les rapporter à mes vieux amis après les avoir recueillis moimôme à vingt ans d’intervalle et à cinq mille lieues de notre pays.
J’étais encore sous l’influence de mes doux souvenirs de la veille, lorsque l’on m’annonça que l’on allait mettre les embarcations à la mer pour commencer la guerre. Les forces expéditionnaires furent divisées en deux corps : l’un reçut l’ordre de remonter la rivière de Maloso, et le second de débarquer sur la pointe ouest de l’île. M. de Lagrené et quelques membres de la légation se jetèrent résolùment dans les embarcations, et je me joignis à cette dernière partie de l’expédition. Notre petit corps d’armée se composait d'environ deux cents hommes, accompagnés de deux pièces de campagne. Arrivés sur le point de débarquement, on établit un poste destiné à correspondre avec les navires au moyen des signaux, et à protéger une ambulance. Ces dispositions faites, on s’enfonça dans le massif de palétuviers qui borde
DE FRANGE EN CHINE
le rivage. Il fallut, de distance en distance, laisser des sentinelles sur notre passage, afin de pouvoir nous reconnaître, si toutefois il nous avait fallu battre en retraite au milieu de ce labyrinthe inextricable.
Bientôt nous entrâmes dans une grande forêt marécageuse, que nous avions prise , du haut de la Grande-Govenen, pour la continuation du rempart de palétuviers qui protège l’tle. Nous n’avançâmes plus, dès lors, qu’avec la plus grande difficulté sur ce sol fangeux; les pièces de campagne s’embourbèrent jusqu’à la gueule; les hommes laissèrent leurs chaussures dans cette terre argileuse ; enfin, un grand étang, couvert de joncs, de roseaux et d’un tissu de plantes herbacées , nous arrêta complètement. Lorsqu’on eut acquis la certitude qu’on ne pouvait passer outre, on se reploya sur le lieu de débarquement. En arrivant sur le rivage , nous entendîmes distinctement le bruit du canon , et peu après une vive fusillade dans les profondeurs de la rivière. Aussitôt on se précipita dans les embarcations et on se dirigea de ce côté.
Les Malais avaient barré la rivière de distance en distance , en abattant sur les deux rives des arbres d’une grosseur énorme. Les bateaux qui nous avaient précédés avaient éprouvé des peines infinies pour franchir ces obstacles ; nous-mêmes , quoique la voie eût été frayée, nous ne les surmontâmes qu’avec de très-grandes difficultés ; nous fûmes même forcés d’abandonner la chaloupe de la Sabine et quelques embarcations très-chargées , qui ne purent jamais se dégager d’entre les troncs de bois enfouis dans le lit boueux de la rivière. Comme le you-you que nous montions tirait très-peu d’eau, nous prîmes la tête de la petite flottille, et en peu d’instants nous arrivâmes sur le champ de bataille.
Le premier bateau de l’expédition que nous rejoignîmes était celui qui servait d’ambulance; il y avait trois morts et un pauvre blessé qui ne valait guère mieux. Voici le récit que nous fit un officier du commencement de l’action : a En remontant la rivière à une distance d’environ une lieue de son embouchure, nos canots se trouvèrent en face d’une palissade parfaitement construite. A peine débouchèrent-ils devant cette redoute que l’ennemi fit feu de toutes ses pièces et mit hors de combat les malheureux que vous avez sous les yeux. Nos embarcations ripostèrent avec des