LE DÉPART
marin domino tout , et qui ont en leur savoir et leur expérience une confiance qu’ils savent inspirer aux autres.
Quant aux officiers de marine placés sous ses ordres , et dont nous étions devenus temporairement les compagnons , c’étaient, en général, des marins distingués; cette appréciation est l’éloge le plus complet que j’en puisse faire.
Lo contraste qui existe entre la vie de bord , monotone comme celle d’un cloître, et la vie intelligente et accidentée que l’on mène à terre, me jeta dans une mélancolie taciturne. Cette tristesse était aggravée par l’absence de tout confortable , par la privation d’un réduit où je pusse me réfugier sans manquer d’air et de lumière , et surtout par un mal de mer intolérable , lequel me tenait silencieusement éloigné de mes compagnons de voyage, comme un homme atteint du spleen.
Cependant, comme pour distraire le regard et la pensée, il existe dans tous les navires de l’État, au milieu de tous ces hommes sérieux et mélancoliques, un petit groupe spirituel, rieur, bienveillant, actif, intelligent, ayant- encore toute la grâce et les croyances du jeune âge : ce sont les élèves, pauvres enfants qui commencent une vie de privations', de souffrances , de dangers, à l’âge où leurs frères et leurs amis jouissent encore des soins maternels et de la protection de la famille.
Les élèves et les matelots constituent la partie vraiment poétique de ce grand corps animé qu’on appelle un navire. Ce sont eux qui m’auraient garanti , par leur conversation naïve, leur joyeuse humeur, de ce mal de mer moral , de cette apathie maladive que je viens de décrire, si l’amitié dont m’honorait la famille du chef de l’expédition, et mes relations intimes avec quelques-uns des membres de la mission , n’avaient été une compensation puissante et continuelle, une charmante distraction contre les ennuis de la traversée.
Le personnel de la légation se divisait en deux catégories : les membres de la légation et les personnes adjointes à l’expédition par divers ministères.
M. de Lagrcné, ministre plénipotentiaire, était le chef unique de la mission ; il était accompagné de Mme de Lagrené et de deux de ses enfants, Mlles Gabrielle et Olga de Lagrené. La légation, sous les ordres de M. le ministre, se composait de M. de Ferrière-
Levayer, premier secrétaire; M. Callery, interprète; M. Bernard d’Harcourt, second secrétaire; M. Xavier Reymond , historiographe; M. le docteur Yvan, médecin de l’expédition; M. de Montigny, chancelier; et de cinq attachés d’ambassade, MM. Macdonald de Tarente, Marey-Monge, Fernand Delahante , de la Guiche et de Charlus.
' M. le ministre du Commerce avait adjoint à l’expédition quatre délégués , désignés par les chambres de commerce de Reims , de Mulhouse, de Saint-Étienne, de Lyon et de Paris. Ces quatre délégués étaient : MM. Natalis Rondot, Hausman, Hedde et Renard.
Enfin, le ministère des Finances comptait deux représentants dans ce nombreux personnel : MM. Itier, inspecteur des douanes, et Lavollée, employé dans cette administration. M. Itier, par des raisons de santé, se sépara de l’expédition lorsqu’elle reçut l’ordre de s’embarquer pour se rendre dans le nord de la Chine.
Ténérlffe.
De Brest à Tcnériffe, notre traversée fut de quatorze jours, pendant lesquels la mer fut constamment belle et le vent favorable. .Nous jetâmes l’ancre devant Santa-Cruz, le 26 décembre au matin , par un radieux soleil et une douce température de vingt degrés. Sous l’agréable impression de cette chaleur bienfaisante, nous songions avec satisfaction qu’un si court espace de temps écoulé depuis notre départ nous avait conduits au-devant d’un été précoce , qui ne devait plus nous abandonner.
Santa-Cruz, vue delà rade, n’offre pas un aspect bien pittoresque. Cette ville est bâtie au pied d’une côte aride, qui s’étend du N. E. au S. O. La rade, peu sûre, est défendue par deux points fortifiés, le Paso Alto et le fort de San-Juan. Lorsque nous descendîmes dans le canot pour gagner la terre , la mer était très-houleuse; la lame, très-creuse, portait en se relevant notre embar-
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cation jusqu’au-dessus des canons de la batterie , et la ramenait subitement à deux mètres au-dessous.
' J’avais assez bien choisi le moment favorable pour me précipiter dans le canot, et, fier de mon succès, je m’étais triomphalement assis sur l’un des bancs , lorsque j’en fus brusquement arraché par M. de Lagrené, qui me jeta vigoureusement sur le côté. S’il eût fait précéder son action d’une parole d’avertissement , c’en était fait! ma tête était infailliblement broyée entre le canon et le bord du bateau, qui heurtèrent violemment le point où j’étais assis.
A peine débarqués, nous fûmes enveloppés par une foule de mendiants, pittoresquement drapés dans des haillons, lesquels réclamaient un quartillo de notre générosité, en nous interpellant sans cesse du nom de Dis donc ! dénomination par laquelle les Canariens désignent les Français. Cette réunion de gens sales et déguenillés nous fit, jusqu’à la place de la Constitution, une escorte nombreuse et fort importune.
La chose qui nous frappa le plus, en descendant sur le sol espagnol, fut le vêtement bizarre des habitants des classes inférieures. Les femmes portent un léger jupon blanc; leur tète est recouverte par une mantille en calicot , qui descend au-dessous des reins et sur laquelle est posé un chapeau en feutre ou en feuilles de palmier, semblable à nos chapeaux d’hommes. Quant aux hommes, enveloppés dans une couverture en laine blanche, les jambes et les pieds nus, ils drapent, avec une majesté royale, leurs membres supérieurs dans cet unique vêtement.
Nous prîmes gîte à l’hôtel de la Constitution, chez un vieux militaire français nommé Guérin , qui recevait chez lui nombreuse et bruyante compagnie, cumulant les professions de maître d’hôtel avec celles de cafetier et de restaurateur. Une circonstance tout à fait significative nous apprit même que parfois , chez notre compatriote, la société était un peu mêlée; et, comme l’aventure qui nous arriva dans son hôtel caractérise assez bien les mœurs administratives de ce pays , je ne crains pas d’allonger un peu mon récit pour la raconter.
Tous les effets appartenant aux membres de l’ambassade avaient été réunis dans un seul appartement, dont la porte n’avait malheureusement pas de clef. Le soir, en rentrant chez nous, nous
remarquâmes qu’une selle appartenant à M. de la Guiche avait disparu. On s’informa vainement des personnes qui avaient visité cette partie de l’hôtel; on ne put recueillir aucune indication qui pùt mettre sur la trace du voleur. Enfin le fils du maître de l’établissement, pressé de questions, finit par se souvenir qu’il avait vu, dans l’escalier de l’auberge, un hidalgo de Laguna, emportant sous son manteau l’objet qu’on réclamait. On dénonça aussitôt le fait à l’alcade, qui fit immédiatement appréhender au corps.... l’unique témoin de ce vol!... Trois jours après, la selle fut restituée, mais il fut impossible d’obtenir la mise en jugement du coupable et la mise en liberté du véridique accusateur!
La ville de Santa-Cruz a la physionomie de toutes les villes modernes et commerçantes. Les rues sont larges et droites, les maisons de belle apparence; l’on dirait un de nos ports de la Méditerranée. Il y règne la même activité bruyante, le môme mouvement ; mais c’est seulement à certaines heures de la journée. Dès que le soleil darde ses rayons perpendiculaires sur le pavé poudreux et embrase l’atmosphère , la population tout entière rentre au logis, comme s’il était nuit close; les persiennes et les portes se referment; on se repose, on fait la sieste. L’étranger qui, par cette chaleur et cette lumière ardente, parcourt intrépidement les rues de Santa-Cruz , aperçoit à peine de loin en loin , à travers les lames des persiennes, quelque dame curieuse, qui le regarde d’un œil étonné et se retire nonchalamment au fond de son appartement frais et sombre.
Pendant que lus senores et las senoras font la sieste, les commis vaquent aux affaires commerciales dans les comptoirs et les magasins; mais, dès que la nuit tombe, le mouvement et la vie recommencent; la foule bruyante envahit les rues; les groupes d’hommes et de femmes s’y promènent, précédés de joueurs de mandoline et de chanteurs; les jeunes garçons agacent les fillettes; c’est, à tous les carrefours, un joyeux et charmant tumulte. Tandis que les petites gens se divertissent ainsi en pleine rue , les belles senoras viennent s’accouder à l’étroite fenêtre; la jalousie crie légèrement sous la blanche main qui la relève, et un cavalier au manteau brun vient reprendre à travers la grille discrète une causerie d’amour, laquelle, commencée depuis plusieurs mois, serait interminable si le mariage ne finissait ordinairement ce ro-
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man en plein air. Ces choses-là se passent encore ici comme dans les vieilles cités castillanes, et l’on recommence tous les soirs les scènes du balcon, si importantes dans les pièces espagnoles. J’avoue que je n’avais jamais cru absolument aux sérénades, aux manteaux couleur de muraille, aux jalousies mystérieusement entr’ouvertes, aux conversations nocturnes des galants morfondus au pied d’une grille inexorable ; il me semblait que toutes ces choses étaient de charmantes inventions de M. Alfred de Musset , réalisées seulement dans son imagination et dans ses livres. Mais, dès mon arrivée àSanla-Cruz, je fus forcé de convenir que le poète avait fait une très-véridique histoire. Une fois, j’en dis mon sentiment à un vieux Français, établi à Santa-Cruz depuis plus de trente ans et marié à une Espagnole.
« Vraiment, lui dis-je, vous devez, avec de pareilles mœurs, avoir chaque matin une ample collection de nouvelles scandaleuses. Grand Dieu! que d’histoires de femmes enlevées, de filles séduites, de coups de dague et de poignard!..,
— Ne croyez pas cela! interrompit avec feu mon interlocuteur: ainsi que tous vos compatriotes, vous jugez des femmes de tous les pays au point de vue de votre fatuité jalouse. Sachez bien , docteur, qu’ici toutes les femmes sont très-sages , les amants trèspeu exigeants, les balcons très-élevés et les portes soigneusement, fermées. Croyez-vous, docteur, ajouta-t-il en s’animant, croyezvous qu’une fenêtre à cinq pieds de terre, ouverte dans un mur en bonnes briques et défendue par de solides barreaux, ne suffise pas pour rassurer les pères et les maris les plus ombrageux? Voudriez-vous que nos jeunes filles s’échappassent la nuit pour aller contempler la lune avec leurs amants au fond d’un parc, au lieu de les recevoir à leur fenêtre pour échanger quelques tendres propos? Ces conversations mystérieuses suffisent aux besoins du cœur, sans engendrer d’autres désirs. J’ai connu plusieurs do mes amis qui se sont rendus , pendant vingt ans, à la même fenêtre, et qui, le lendemain de leurs noces, s’y rendaient encore et s’attristaient de la voir close plus qu’ils ne se réjouissaient d’avoir chez eux l’objet de leur amour. Voyez comme tout se passe avec décence! Le cavalier est ferme et droit sur ses jambes , enveloppé jusqu’au cou dans son manteau , les bras croisés sur sa poitrine, l’épaule adossée contre le mur, le cou tendr
pour respirer, s’il se peut, le souffle d’air qui vient de passer sur une chevelure parfumée, tandis que la jeune fille joue coquettement avec son éventail, en écoutant pour la centième fois le même madrigal. Ce sont les traditions de la vieille galanterie espagnole; elles se sont perpétuées ici bien mieux que dans la métropole. Fasse le ciel qu’elles s’y conservent encore longtemps!»
Depuis cette conversation , je crois aux livres de M. de Musset, moins les dagues, les poignards et les rendez-vous la nuit dans des chambres bien closes.
Santa-Cruz renferme quelques monuments dignes d’attention : le palais du gouverneur, quelques églises et des couvents à demi ruinés , que ne soutient plus la piété des fidèles , et dont les dernières révolutions de la Péninsule ont chassé les habitants. Les églises , surtout , décorées avec plus de somptuosité que de goût, renferment un certain nombre de belles peintures, dues à de vieux maîtres espagnols d’un talent plein d’originalité. Mais la nef de ces monuments est déserte; le vent révolutionnaire, qui a soufflé sur ces îles, a noh-seulemenX renversé les superstitions, mais détruit aussi jusqu’aux plus saintes croyances, et le peuple, déjà fort dissolu, est tombé dans un état de dévergondage honteux.
Il est vrai que Santa-Cruz est un pays exceptionnel dansl’île; son port la met en communication avec les marins de toutes les nations, population ordinairement peu scrupuleuse, et qui n’est pas par métier vouée à la continence.
C’est à Santa-Cruz que se fait presque tout le commerce de Ténériffe; les Anglais y importent la presque totalité des objets de consommation, consistant en étoffes de coton, drap, poteries, quincailleries de toutes les espèces, et n’en exportent guère que de la soude et des vins. Ce n’est qu’à de longs intervalles que des bâtiments français apparaissent sur cette rade, et Marseille est le seul port qui ait établi des relations suivies avec les Canaries.
Le lendemain de notre arrivée à Santa-Cruz, nous résolûmes de faire une longue excursion dans l’intérieur de l’île, et nous partîmes pour Laguna, à cinq heures du matin. On nous avait procuré d’excellentes montures du pays, des chevaux petits, grêles, secs, d’une solidité parfaite, durs à la fatigue, ce qui, en voyage, supplée parfaitement à l’élégance.
Dans un pays où , comme dans cette colonie, on n’a aucune idée
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de la centralisation administrative, chaque ville, chaque hameau est obligé de veiller à l’entretien de ses routes et de pourvoir à tous les frais de réparation. Les Canariens ont imaginé d’alléger cette charge autant que possible , en exigeant des voyageurs un droit de péage qui, à la vérité, n’a rien d’exorbitant. C’était un représentant de la force publique qui, l’escopette à la main, se tenait sur les points en réparation pour faire acquitter cette espèce de tribut. L’intervention de ce belliqueux fonctionnaire donnait à cette taxe l’apparence d’une contribution forcée , dans le genre de celles que les honorables bandoleros prélèvent trop souvent sur les routes mal tenues et mal famées de la Péninsule. J’ai acquitté pourtant de tout mon cœur ma part de l’impôt qui sert à adoucir les pentes de cette voie abrupte, qui, bien qu’elle porte le nom de camino de coche , ne pourra rouler une voiture que lorsqu’on aura payé un nombre infini de redevances semblables à la mienne.
On n’aurait pas une grande idée de la fertilité de Ténériffe, si l’on se bornait à parcourir la route qui conduit de Santa-Cruz à Laguna. Le paysage est d’une aridité affligeante : on n’aperçoit par intervalles que quelques landes de terrain enclavées au milieu des rochers, et où l’on voit quelques carrés de patates ou d’ignames, ou bien quelques plantations de cactus opuntia et coccinillifer, puis, dans les endroits dont l’industrie humaine n’a pu vaincre l’aridité, Yeuphorbia canariensis étendant ses grands bras nus.
Depuis quelques années, on a introduit dans toutes les Canaries la culture de la cochenille, et c’est là que j’ai vu pour la première fois le singulier insecte doué de si précieuses propriétés tinctoriales. A le voir sur la plante qui lui sert de domaine, on le prendrait pour une petite concrétion inerte. Voici à quoi tient cette ressemblance : la femelle de cet hémiptère est totalement privée d’ailes; elle vit immobile sur le cactus , dans les feuilles charnues duquel elle implante sa trompe, tandis que le mâle, muni d'ailes aux nervures herborisées, vole autour de la plante qui nourrit sa famille. C’est la femelle seule que recherche l’industrie; elle seule recèle dans son sein la précieuse substance qui fournit une couleur si éclatante et si pure.
Lorsqu'elle a été fécondée, elle s’arrondit comme une petite boule noire, et c’est alors qu’on la recueille, en raclant avec un couteau
de bois les cactus qui la nourrissent. On expose alors à une chaleur d’environ quarante degrés le récipient dans lequel on a réuni ces insectes, pour déterminer leur mort, et on les fait ensuite sécher dans une étuve.
Pour assurer la régénération de l’espèce, on a le soin d’enlever quelques femelles fécondées , qu’on place sur des cactus. Lorsque les jeunes larves se développent, la femelle meurt en servant de nourriture et de premier vêtement à sa nombreuse lignée. Quant au petit mâle, élégant, ailé, il promène ses fantaisies en passant de l’une à l’autre de ces petites boules noires, chez lesquelles il sait sans doute découvrir des beautés que nos yeux ne peuvent saisir, et il meurt en prodiguant les témoignages de son amour à son sérail immobile.
C’est en montant toujours, depuis notre départ de Santa-Cruz, que nous sommes arrivés à Laguna, située dans une grande plaine qui fut jadis un marais, comme son nom l’indique. Aujourd’hui, il ne reste que quelques flaques d’eau du marais d’autrefois ; une terre fertile a remplacé les eaux stagnantes qui croupissaient dans ce lieu. C’est l’industrie européenne qui a accompli ce travail, le seul peut-être dont elle ait obtenu un résultat complètement productif, depuis qu’elle a fait la conquête de cette terre.
Parvenus sur ce point élevé, nous éprouvâmes un froid assez vif. Laguna est située à plus de cinq cent soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer, et, dans ces régions, l’abaissement de la température correspond toujours d’une manière sensible avec l’élévation du sol. Les abords de la ville ne nous donnent pas, au premier coup d’œil , une haute idée de sa magnificence; nous n’apercevons que de petites huttes d’où s’échappent des porcs galeux et criards, pourchassés par des enfants aussi sales, aussi criards que l’animal immonde qu’ils conduisent.
Mais, à mesure que nous pénétrons dans l’intérieur de la ville, nous revenons de cette première impression. Laguna ressemble aux vieilles cités de la Péninsule. Les rues, solitaires, sont bordées de maisons d’un aspect tout à fait aristocratique. La plupart des portes sont surmontées d’écussons armoriés; souvent cette pièce héraldique s’appuie sur de délicates sculptures. La vétusté de ces édifices, encore plus que le style de leur architecture, annonce qu’ils ont été élevés peu de temps après la conquête;
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ils appartiennent à la grande époque de la monarchie espagnole. Aujourd’hui la mousse ronge ces pierres séculaires; une végétation microscopique jette une teinte verdâtre sur ces solides constructions, et la joubarbe canarienne étale par grandes touffes, sur les toits, ses feuilles charnues et ses fleurs d’un jaune-paille. Cet envahissement de la demeure de l’homme par les espèces végétales donne aux maisons de Laguna un caractère singulièrement original; ce n’est guère que dans ce pays qu’on aperçoit, sur la façade et jusqu’au faîte des habitations élégantes, les plantes parasites que nous avons accoutumé de trouver seulement parmi les ruines , les décombres , ou sur le toit de chaume de nos paysans.
En arrivant à Laguna, nous prenons gtte chez un Français, vieux chouan, jadis sous-oflicier dans les armées vendéennes. Ce vétéran, établi depuis longues années à Laguna, tient la meilleure auberge de la vilh? et rançonne avec une rare impartialité, je dois l’avouer, les blancs et les bleus qui passent d’aventure dans son hôtellerie.
Au déclin du jour, je sortis seul et marchai au hasard dans les rues désertes, m’arrêtant de temps en temps aux carrefours, pour écouter quelques bruits lointains ou la sonnerie des églises. Bientôt le dernier rayon du soleil s’éteignit dans le crépuscule : la nuit arrivait rapidement.
J’avais déjà rendu leur salut silencieux à quelques rares passants, lorsque, au détour d’une rue, je me trouvai en face d’un petit homme pâle, vêtu comme il y a quelque soixante ans, avec un habit à la française, des culottes courtes et des boucles d’argent à ses souliers. Je l’aurais pris assurément pour quelque marquis de l’ancien régime, émigré dans ces lointains parages depuis notre première révolution , s’il n’eût découvert , en ôtant son tricorne, la tonsure cléricale, et si toute sa personne n’avait eu un certain air espagnol auquel je ne pouvais me tromper. Le brave homme me salua courtoisement et me demanda, en très-bon français, s’il pouvait m’être utile à quelque chose.
« A retrouver mon chemin , lui répondis-je, enchanté de la rencontre; je voudrais savoir seulement à quelle distance je suis de l’auberge du Français. »
Le bon père était passablement curieux; au lieu de répondre
directement à ma demande, il m’adressa les questions suivantes avec une précision qui ne me déplut pas :
* D’où venez-vous? Où allez-vous? Quels renseignements désirez-vous sur ce pays? »
Répondant à la dernière de ces interrogations, je lui dis , en le saluant de nouveau :
* Je voudrais bien savoir, mon père, comment il se fait qu’une ville qui possède un évéque, un chapitre de chanoines, une bibliothèque, une université et une population de neuf mille trois cent cinquante habitants , n’a pas le plus petit luminaire pendant la nuit pour éclairer les passants et les empêcher de se heurter contre les murailles, j
Le vieux prêtre me répondit gravement :
« Sachez, mon fils, je dis mon fils, puisque vous m’appelez mon père, sachez que les anciens respectaient la sombre obscurité des nuits, parce qu’ils savaient qu’elle agissait sur le coeur de l’homme en lui inspirant une salutaire hésitation. 11 faudrait imiter leur sagesse. En déchirant ce grand voile, sous prétexte d’amélioration et de progrès, la plupart des villes n’ont éclairé que leur honte. Nous avons déjà la constitution; faites-nous grâce des réverbères! La constitution nous a fait voir clairement l’ambition haineuse, la rapacité, la cruauté jalouse de nos hommes d’État; les réverbères mettraient à jour le vice brutal de l’homme du peuple et toutes les turpitudes que la nuit couvre de ses ténèbres. »
A cette réponse inouïe, j’eus quelque peine à garder mon sérieux. Pourtant je répliquai sans rire :
« Vos étudiants, mon père, doivent tenir bien moins aux réverbères qu’aux principes constitutionnels, et je suppose qu’à cet égard ils sont de votre opinion.
— Qu’appelez-vous nos étudiants? s’écria le prêtre avec véhémence; sont-ce ces jeunes sacripants à la physionomie rébarbative, et vêtus Dieu sait comment? Ces pendards, mon fils, ne sont pas des étudiants; le dernier étudiant de notre université est mort dans l’humble soutanelle, cette livrée de la pureté, de l’étude et de la pauvreté; les bandits dont vous parlez sont des ergoteurs, qui se moquent de leurs maîtres, lesquels le leur rendent bien; les uns ne valent pas mieux que les autres, c’est certain, et tous ensemble concourent efficacement à la désorganisation du monde. »
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En causant ainsi, mon interlocuteur m’avait ramené devant l’auberge du vieux chouan ; il me laissa sur le seuil en me promettant de venir me voir le lendemain.
Nous goûtâmes un doux repos sur les planches de nos lits; car je ne puis croire, quoique noire hôte l’ait affirmé, que la chose placée sur ce bois mal raboté était un matelas. Le reste de l’ameublement répondait, d’ailleurs, à cet excellent lit; il n’y avait, dans cette grande chambre, qu’une chaise de paille, un gigantesque crucifix et une vieille malle.
Le lendemain , nous eûmes le plaisir de déjeuner à une table fort rapprochée de celle où s’étaient assis quelques étudiants en droit de Laguna : je dois avouer que mon guide de la veille, le père que je ne revis plus, n’avait été que juste envers eux. Ces pendards, comme il les appelait, avaient été assez téméraires pour ôter leur cape: ils étalaient un costume aussi délabré que les guenilles de Lazarillo de Tormès , et leur conversation était en harmonie avec leur tenue. ,,, •>
A peine fûmes-nous hors de l’hôtel , que les petits mendiantæ>dé-> - Laguna nous saluèrent, comme ceux de Santa-Cruz, des cris de : ^ « Dis-donc , un quartillo! » variés sur tous les tons, et avec’ûûè'’ persévérance à faire succomber le flegme le plus britannique. No^s \ eûmes beau nous servir des locutions les moins polies et les plus énergiques de la langue espagnole pour dissiper cette foule de mendiants sans vergogne, ce fut en vain, il fallut subir toutes les importunités de ce cortège déguenillé.
Nous visitâmes quelques églises de Laguna. On ne peut rien dire, en vérité, de ces édifices, qui n’ont pas plus de caractère qu’une moderne église de village. Notre projet était de voir aussi l’université; mais nous ne trouvâmes qu’un concierge de fort mauvaise humeur, qui se dispensa de nous montrer le local.
Les environs de Laguna et les terres cultivables qui en dépendent sont peuplés de petites cabanes aux toits inclinés et couvertes de chaume. Ces maisonnettes rappellent tout à fait celles de nos paysans des Alpes et des Pyrénées. Les bestiaux qui paissent dans les champs sont forts et d’une belle apparence; mais tout le paysage est nu , monotone , comme les plaines de la Brie. On ne recueille que du froment sur celte terre, où ne sauraient mûrir les fruits des tropiques.
Nous séjournâmes à Laguna, pour aller visiter Agua-Guillen et la Fuente de las Mercedes, qui sont les deux points les plus pittoresques de ses environs. L’un et l’autre sont situés au milieu des bois , sous des dômes d’une verdure dont aucune saison ne saurait flétrir l’éternelle fraîcheur. Les forêts des Canaries n’ont pas la majesté des forêts vierges de l’Amérique, de la Malaisie et de l’Inde. Les essences qui les composent se rapprochent de celles de nos pays par leur port et leur feuillage ; si le convolvulus canariensis et le convolvulus scoparius , qui se roulent en spirale au sommet des lauriers, des ardisias et des viburnums , comme de grandes lianes, si les frondes ambitieuses des fougères presque arborescentes ne leur donnaient un caractère spécial, on pourrait se croire au fond de nos bois de chênes, de hêtres et de bouleaux. Dans ce pays aimé du soleil, partout où coule un ûlet d’eau, une végétation abondante pare la terre. Les arbres aux grandes branches plongent dans le sol rocailleux leurs fortes racines, tandis que ^qs, mousses, les fougères, les convolvulus, attaquent les grands
‘■Stacs de basalte détachés sur le sol et leur font une belle robe de verdure et de fleurs. C’est la partie intermédiaire des montagnes ' iÿüi est peuplée de lauriers et d’ardisias; les zones plus élevées sont 'Cf Jlpairement envahies par des pins , qui , sauf leur plus grand développement, ressemblent beaucoup au pin d’Alep; plus haut encore, on ne trouve plus que des bruyères et des cistes, qui atteignent jusqu’aux limites où toute végétation arborescente cesse, où le sol ne nourrit plus que des plantes herbacées. Nous avons parcouru ces différentes zones de végétation, et, quel que soit le lieu que nous ayons atteint , nous avons été frappés de l’absence des espèces animales; nous n’avons rencontré dans ces solitudes que très-peu d’oiseaux et presque pas d’insectes; il n’y avait guère que quelques papillons butinant sur les fleurs.
Le serin canarien lui-même a presque disparu de sa contrée natale ; ce n’est qu’à de rares intervalles qu’on en voit quelques individus avec leur robe jaune et verte, perchés sur le sommet des arbres, où ils font entendre leur ramage naïf, lequel n’a rien de la précision , de l’éclat de celui de leurs frères d’Europe, ces chanteurs savants et ennuyeux , dont le plumage même est fort éloigné du type primitif.
Une chose assez bizarre , c’est que presque tou» les versants des
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parties les plus boisées sont dégarnis de végétation ; en revenant d’Agua-Guillen , nous parcourûmes un de ces versants complètement dépourvu de plantes', et habité par un petit aigle fauve, qui faisait entendre au-dessus de nos têtes son cri rauque et sauvage. Lorsque nous commençâmes à rencontrer de nouveau des terres cultivables , nous trouvâmes les paisibles possesseurs de ces domaines, à moitié sauvages, établis sous des grottes naturelles, leur seul abri. Les mêmes lieux avaient sans doute été , il y a quelques siècles, le séjour des anciens habitants de ces contrées, des antiques familles de Guanches. Qu’étaient devenus ces légitimes possesseurs de Ténériffe? Ils étaient morts en défendant leurs domaines. Les vainqueurs leur ont succédé sans craindre que jamais une autre race conquérante les chasse de cette patrie usurpée.
De retour à Laguna , nous allâmes visiter ce qu’on appelle trop fastueusement le Musée. Nous n’y trouvâmes qu’une réunion de coquilles brisées, d’oiseaux écloppés, et deux momies de Guanches qui ne valaient certainement pas celles qui font partie do la collection de la Faculté de médecine de Montpellier, lesquelles ont probablement été données à cet établissement par le savant Broussonnet, qui fut consul de France dans ces parages. Nous aurons occasion de revenir sur cette singulière coutume d’embaumement, qui prouve que ceux qui le pratiquaient avaient déjà atteint une civilisation très-avancée.
Nous partîmes de Laguna pour aller au Puerto de Orotava , à cinq heures du matin, par une belle matinée un peu froide. Assis commodément sur des montures que précèdent nos guides , lesquels , suivant l’usage du pays , chantent en mauvais vers espagnols l’éloge de leurs maîtres du moment , nous parcourons du regard les pics culminants qui nous entourent, et que la foi géologique énumère aujourd’hui sous le nom pittoresque de cônes de soulèvement. Comme un géant au milieu d’un peuple de nains, le grand cratère de Teyde cachait sa tête auguste dans un nuage transparent; cette légère vapeur ressemblait au voile du sanctuaire qui couvre la face d’un dieu et permet de le deviner à travers son enveloppe de gaz, mais non de le contempler dans toute sa grandeur.
Le chemin qui conduit de Laguna à Orotava est une ravissante promenade; on traverse des campagnes parfaitement cultivées,
des bois silencieux et profonds, des côtes arides, terminées par des sommets circulaires, que notre orthodoxie géologique nous force à considérer comme d’anciens cratères. On rencontre le long des sentiers quelques femmes canariennes , avec leurs chapeaux d’homme, et quelques hommes drapés dans les grandes couvertures blanches qui leur servent de vêtement pendant le jour et de lit pendant la nuit ; à de longs intervalles, quelques bandes de mulets chargés de marchandises, quelque chamelier encourageant de la voix son paisible compagnon , qui marche le cou tendu et l’œil au guet.
Les chameaux ont été introduits aux Canaries, peu de temps après la conquête, par un gentilhomme français, M. de Bethencourt ; depuis lors, ils ont parfaitement prospéré, et rendent d’importants services dans ce pays privé de prairies grasses et productives.
Peu de temps après notre départ de Laguna, nous prîmes un sentier à notre gauche, et nous nous enfonçâmes dans des bois épais, qui nous conduisirent à Agua-Garcia, jolie source qui coule sous la protection des lauriers séculaires qui abritent son onde limpide. L’eau argentée court sur une mousse épaisse, à travers les troncs d’arbres renversés, les frondes flexibles des fougères; les branches inclinées desilex, et va porter enfin un peu de fraîcheur et de fécondité dans les jardins d’un petit village situé à l’extrémité du bois.
J’entrai dans une maison, la plus apparente de cette bourgado : c’était un pauvre logis, couvert do chaume. La famille était attablée autour d’un grand plat de lupin bouilli, qui lui servait de pain ; des oignons crus accompagnaient ce fade aliment ; pourtant ce frugal ordinaire suffisait à l’appétit de ces bonnes gens. Les hommes avaient l’apparence d’une santé robuste ; les femmes étaient fortes et fraîches.
En quittant les bois d’Agua-Garcia , le chemin descend sans cesse et tourne la montagne pour pénétrer dans la vallée d’Orotava. L’entrée de cette vallée produit sur le voyageur une surprise des plus vives ; il quitte à peine un bois touffu, des rochers grisâtres et nus, des champs de blé, une nature agreste et sauvage, lorsque, à deux pas, au détour d’un rocher, sa vue embrasse tout à coup un amphithéâtre immense, sur lequel sont étagés des bourgs, des hameaux , des villages, deux villes , des jardins d’o-
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i rangers et de citronniers, des champs de vignes, des bois de pins, i et , pour horizon à ce tableau , la mer et le volcan ! Il est imposi sible de ne pas s’arrêter étonné devant toute cette richesse dans i un si petit espace, de ne pas envier ceux qui vivent dans cet Éden. Nous descendîmes cette côte, les yeux fixés sur le panorama magnifique qui renferme Orotava , El Puerto, les deux Realejos, Realejo-Alto et Realejo-Bajo, deux jumeaux qui se sourient à travers le feuillage d’oranger qui les couvre. Le pic immobile, sombre et toujours couronné de nuages, la mer clapotante, mais non agitée, forment le cadre de cet immense tableau, dont aucune parole ne saurait rendre la grâce et la majesté.
A peu de distance de la ville del Puerto , nous nous arrêtâmes au jardin d’acclimatement. Cet établissement, qu’avait dirigé le savant historien des Canaries, M. Berthelot, est tombé aujourd’hui dans des mains indignes. Mais, tel qu’il est, il montre le parti qu’on pourrait tirer de sa position, en en faisant l’entrepôt des richesses végétales du monde entier. Alors ce lieu pourrait devenir un jour le rendez-vous de l’habitant des tropiques et de l’habitant l du Nord, venant contempler, dans une égale admiration , les proi ductions qui leur sont mutuellement inconnues. Sous ce ciel favoi risô, et dans ce petit espace, le cafier d’Arabie, la banane de i l’Inde, le cacaotier américain, le cannellicr de Ceylan, le poirier, i le pommier, la vigne, le pêcher, fils de nos climats, vivent de comi pagnie, sans que rien entrave leur développement, sans qu’ils I aient à supporter des excès de température incompatibles avec leur I nature. Que résulterait-il, après un certain nombre de siècles, de I cette culture en commun de presque toutes les espèces végétales i de notre planète ?
{ Puerto de Orotava compte environ quatre mille habitants. C’est une petite ville propre et jolie, ornée d’une place qu’ombragent de i beaux arbres. Ce séjour me parut , sous tous les rapports, pré- . férable à celui de Santa-Cruz. Cependant tout le commerce est i concentré dans cette dernière ville, et il est probable qu’il ne se déplacera pas. Les navigateurs recherchent moins les sites pittoresques, les beaux paysages que les ports bien abrités, et je crois que la rade de Santa-Cruz est beaucoup plus sûre que celle del Puerto. L’aspect de la ville est très-animé, la rade est peuplée de barques de pêcheurs, et, sous les arbres de la promenade, les 193 ' ♦ b
marchandes de fruits et de poisson offrent, avec un sourire égrillard , leurs denrées aux acheteurs.
Le lendemain, nous montâmes à cheval dans la matinée pour parcourir cette vallée, que nous n’avions qu’entrevue la veille, et que nous voulions connaître dans sesxlétails. Un des personnages les plus considérables de l’île, M. le marquis de Collogan, qui s’était mis à la disposition de M. l’ambassadeur, nous accompagna dans cette excursion. Cette promenade dura toute la journée et nous donna une idée suffisanterde la magnifique vallée d’Orotava. Nous visitâmes les diverses propriétés de M. de Collogan, la Rambla et les deux Realejos.
Toute la culture de la partie haute de la vallée consiste en vignes, qui croissent admirablement dans le sol volcanique, et dont les produits sont fort considérables ; c’est même aujourd’hui la plus grande ressource de ce district, qui exporte partout ses vins alcoolisés sous le nom de madère ou de sherry. A différentes reprises, les éruptions du volcan ont partiellement dévasté la contrée et couvert le sol cultivable d’une lave légère ; on attend, dans ce cas, que le refroidissement de cette couche minérale se soit opéré ; on la brise alors , et on remet en cuiture le sol qui avait été superficiellement solidifié.
En parcourant ces campagnes volcaniques , je prends une idée de la formation des barrancos, espèces de ravins aux rives escarpées et taillées à pic, qui sillonnent toutes les Canaries, comme des rayons perpendiculaires à un axe. Je restai convaincu , après les avoir examinés, que ces espaces n’ont pas été creusés par l’effet des eaux, comme le lit des torrents, mais qu’ils sont dus à un retrait de la matière en fusion , retrait qui s’est opéré par le refroidissement.
Tous les villages disséminés dans cette vallée se ressemblent; chaque maison est entourée d’un verger de bananiers et d’oraneers , à l’abri desquels croissent la patate , l’igname et la plupart des autres plantes tropicales. Ces possessions sont arrosées par de petites sources, qui s’écoulent, pour ainsi dire, goutte à goutte sur le sol , dont elles entretiennent la fraîche végétation.
A Realejo-Alto , je voulus acheter des oranges; on me conduisit dans un petit jardin clos de murs. Ce n’était pas le terrible dragon du jardin des Hespérides qui en gardait l’entrée, mais
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une belle fille à l’œil noir , à la taille fine et cambrée. Elle me conduisit sous les ombrages odorants , abaissa les branches flexibles de l’arbre aux pommes d'or', et me tendit ces beaux fruits en babillant comme un oiseau. C’était une de ces créatures naïves et charmantes , comme Dieu en fait naître quelquefois dans les nombreux paradis qu’il a disséminés sur cette terre. Elle me fît part ingénument de sa situation de fortune et de ses sentiments. Sa mère, en mourant, lui avait légué ce verger; c’était toute sa dot, mais ce petit domaine suffisait à scs besoins. Elle n’avait pas d ’amigo, mais elle voulait un bon mari pour partager, cette humble fortune, suffisante para los dos, disait-elle. En écoutant cette belle jeune fille , en songeant combien les besoins sont bornés dans ce pays , où un coin de terre fournit à toutes les nécessités de la vie, je me surpris à voir dans quelques arpents de terre et cet œil noir la réalisation de tous les désirs et le terme d’une heureuse et paisible existence.
La ville d’Orotava est située à peu de distance des Realejos. Sa population est de huit à neuf mille âmes; elle est la seconde ville de nie. Elle est habitée par quelques familles qui ont conservé les traditions aristocratiques, les vieilles mœurs espagnoles, mais non les habitudes magnifiques de l’ancienne noblesse. Leur pauvreté égale presque l’antiquité de leur origiue , et elles vivent retirées au fond de leurs belles maisons, dans lesquelles, de mémoire d’homme, aucun voyageur, aucun étranger, n’a été admis.
J’ai vu de loin uue église monumentale, assise sur une éminence , et quelques constructions qui semblent appartenir à une époque plus prospère. La villa Franchi, située près d’Orotava, est un endroit connu de tous les botanistes , à cause du phénomène végétal que renferme son jardin. Ce phénomène est un dragonnier qui était déjà en grande vénération dans l’île lorsque les Espagnols en firent la conquête, il y a plus de trois cents ans. Les Guanches le regardaient comme un arbre sacré, à cause de son antiquité. Le stipe de ce magnifique végétal avait, en 1843, quand je le mesurai , quatorze mètres quatre-vingts centimètres de circonférence , à un mètre au-dessus de terre ; encore avaitil perdu dans un ouragan le tiers de sa rotondité. Par des calculs fort ingénieux et du reste fort probables, les botanistes font remonter à plus de quatre mille ans l’époque de sa naissance.
Lorsque nous l’avons vu , le célèbre vieillard était dans le plus bel état de vitalité, et ne donnait aucune inquiétude sur son existence; il étendait, majestueusement ses rameaux sur les arbres qui croissaient aux alentours, et abandonnait aux vents les petites fleurs blanches qui tombaient de son front vénérable comme une poussière odorante. Le géant végétal est là debout, au pied du pic de Teyde, cet autre géant qui recèle du feu dans son sein, comme pour porter, au nom de la nature organique, un défi de longévité à la nature inanimée. Qui sait depuis quel temps a commencé cette lutte et lequel des deux doit céder, de la pierre ou de l’arbre? Peut-être sont-ils nés le même jour : l’un sortant de l’eau , poussé par une invincible force , à travers des commotions terribles , et l’autre , faible graine emportée par le vent , venant tomber sur ce sol nouveau. Qui pourrait dire, devant cette terre qui tremble, si leurs destinées ne sont pas fatalement liées et si la même catastrophe ne doit pas les faire disparaître, le sommet gigantesque s’abîmant sur lui-même et la mer reprenant possession de son domaine?
La villa Franchi appartient aujourd’hui à M. le marquis de Collogan, notre aimable guide. C’est un but de promenade visité par tous les voyageurs qui pénètrent dans l’île. Indépendamment du célèbre dragonnier, ces beaux jardins renferment beaucoup de végétaux précieux, et, à cette première étape tropicale, on est pressé de voir tout ce qui a rapport aux productions du pays que l’on va parcourir. L’habitation qui domine la vallée est un séjour délicieux, bâti sur le modèle de nos anciens manoirs seigneuriaux. On découvre du haut de la terrasse un ravissant paysage, de profondes masses de verdure, au-dessus desquelles flotte le vert panache des dattiers ; d’agrestes sentiers , bordés d’aloès dont la hampe dépasse la cime des arbres , et , par delà , l’Océan qui miroite sous un ciel toujours pur.
Le soleil était à son déclin lorsque nous descendîmes de la villa à Puerto : avant de rentrer dans cette ville, nous nous arrêtâmes au bord de la mer, dans une ravissante maison de campagne habitée par un Anglais. Sa femme , très-jeune et très-belle , faisait l’éducation de deux petits enfants blonds et roses comme des chérubins; le mari n’avait d’autre spécialité apparente que de faire des ascensions au pic; c’était sa manie. Depuis six ans
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qu’il habitait Orotava, il avait été le compagnon de tous les étrangers qui avaient gravi l’âpre sommet. En apprenant que plusieurs personnes de la légation avaient tenté sans lui cette escalade, il nous dit laconiquement : «Je gravirai le pic dans trois jours.... » Et il a tenu parole.
Nous avons trouvé des Anglais dès notre première étape , et , depuis lors, nous les avons rencontrés partout où il y a un bifteck à manger, en présence d’un beau site, dans une douce température. La race anglaise est la seule aujourd’hui qui , grâce à sa richesse , jouisse de tous les biens disséminés sur la terre ; elle est vraiment en possession du globe, et il n’est aucune partie connue de ce vaste univers qui ne concoure à assurer les jouissances de quelque enfant de la brumeuse Angleterre. Comment se fait-il que le peuple artiste par excellence , celui qui est le plus apte à apprécier les merveilles de la création, qui sait le mieux s’identifier avec le génie des peuples divers, se résigne à se confiner chez lui , et ne dispute point à ses jaloux voisins la possession d’un bonheur que Dieu a créé pour l’espèce entière, et non pas pour la satisfaction d’un seul peuple?
A notre retour à Santa-Cruz , nous fûmes témoins d’une grande manifestation politique. Les autorités canariennes avaient reçu la notification officielle de la majorité de la reine Isabelle, et le chef politique annonça au peuple et aux troupes le joyeux avènement de la jeune souveraine. Cette proclamation se fit avec la solennité mesquine qui caractérise les manifestations politiques de notre temps et les révolutions écloses sous l’inspiration des doctrines philosophiques du siècle dernier.
Le dimanche , à midi , le peuple et les troupes , rassemblés sur la place de la Constitution, en face du palais dû gouverneur, attendaient avec inditférence les communications officielles annoncées dès le matin; le corps des hauts fonctionnaires, répandu dans les vastes appartements du palais, stationnait par groupes devant les fenêtres qui s’ouvraient sur le lieu du rassemblement. A la voix d’un huissier, on fit silence dans la foule, et un monsieur eh habit noir, en cravate blanche, ne portant aucun insigne qui annonçât la dignité dont il était revêtu, se présenta sur le balcon du palais pour haranguer la population. 11 raconta laconiquement les événements qui avaient amené l’expulsion d’Espar-
tero de la Péninsule et l’émancipation de la jeune reine par les cortès; en terminant sa rapide improvisation, il chercha à émouvoir ses auditeurs par quelques phrases boursouflées. Mais à peine quelques voix, parmi le peuple, s’unirent-elles à la voix, des fonctionnaires pour répéter les cris de « Viva la reinal vive la constitution ! » qui clôturèrent le discours officiel.
On sentait que ce peuple, drapé de vêtements bizarres, couvert de haillons pittoresques*, et spectateur à peu près indifférent de ce petit acte politique, était en arrière d’un siècle avec les messieurs emprisonnés dans des habits noirs étriqués, des pantalons collants et des gants jaunes, qui se disaient les chefs de cette foule déguenillée.
Lorsqu’on eut joué cette première scène sur la place de la Constitution, les autorités reçurent le serment de fidélité des troupes et de la garde nationale. La garde nationale se composait, à Santa- Cruz, de deux ou trois cents propriétaires, marchands, etc., convenablement équipés , et portant aussi militairement que nos soldats citoyens le mousquet et le sabre, et d’une centaine de honteux bizets. Dans ce pays, le tiers état n’a pas encore fait son éducation militaire, et, bien qu’en définitive ce soit lui qui profite des avantages du nouvel ordre de choses établi en Espagne, on pourrait constater qu’il y avait peu d’élan, peu d’enthousiasme, dans cette partie de la population; la majorité paraissait satisfaite d’un résultat qui devait assurer la tranquillité de la Péninsule, ce qui s’est réalisé; mais elle ne témoignait pas son contentement par ces manifestations exagérées dont les Espagnols ont l’habitude.
Nous vîmes défiler devant nous les deux mille hommes qui composent la petite armée canarienne ; ces soldats au visage basané, à la taille grêle et élancée, avaient bonne façon sous .leur frac vert, bordé de lisérés jaunes. Tous portaient le pantalon de toile blanche ; et ceci se passait le 31 décembre. Cette circonstance, insignifiante en elle-même, nous fit songer à la différence de physionomie que présentaient, au môme moment , notre grande capitale et cette petite ville des îles Canaries.
A Paris, l’atmosphère, privée de soleil, était froide et brumeuse; les arbres des boulevards portaient des glaçons sur leurs branches noires et grêles ; les rues étaient envahies par une foule frileuse et affairée ; les voitures roulaient en grinçant sur un pavé
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couvert de givre; les femmes voilaient, sous les plis amoncelés de leurs lourds vêtements, l’élégance de leurs formes et la grâce de leurs contours; tout enfin était empreint de tristesse et semblait participer au deuil de la nature, à cet état d’engourdissement et d’insensibilité qui est presque la mort ! A Santa-Cruz, au contraire, le soleil, étincelant dans un ciel sans nuages, reflétait ses rayons sur la mer azurée et immobile. Une foule bizarrement drapée dans de légers tissus parcourait lentement les rues, abandonnant au vent, d’une lèvre distraite, la fumée d’une cigarette odorante. Dans cet air tiède, chacun avait le libre exercice de ses mouvements ; on ne ressentait pas ces contractions douloureuses que font éprouver nos rudes hivers. Sur les murs en ruine de quelques jardins renfermés dans l’intérieur de la ville , on voyait de grands aloès confondre leurs lances aiguës avec le feuillage vert et les fruits jaunes de l’oranger; et, du centre de ces longues piques aux reflets métalliques, s’élançaient des hampes gigantesques couronnées de fruits arrondis, semblables aux grelots immobiles d’un pavillon chinois.
L’influence de ce milieu doux et tiède, la vue de cette population heureuse dans son dénûment, l’aspect de ces plantes tropicales parées de fruits et de fleurs, entraînèrent ma pensée dans une suite de réflexions ; je m’étonnai que, dans ces pays, où la vie est naturellement nonchalante et sensuelle, tant elle est facile, les idées politiques pussent avoir le moindre retentissement, lime semblait alors que les habitants de ces pays privilégiés, où le travail est un jeu, étaient destinés à vivre par les affections, par le cœur, plus que par l’intelligence, et que ces luttes de l’ambition n’étaient permises que dans les âpres régions où le travail est une souffrance et où le pauvre éprouve des besoins qu’il ne peut satisfaire !
Malheureusement la réalité donnait un démenti à ce raisonnement; car, bien qu’il y eût peu d’enthousiasme dans la partie de la population qui s’intéressait au mouvement politique, elle était fort préoccupée des derniers événements. Cette préoccupation était d’ailleurs fort naturelle; chacun se demandait si le changement survenu dans le personnel du gouvernement amènerait la révocation d’une mesure de l’administration espartériste qui ne tendait à rien moins qu’à ruiner presque totalement les grands et
petits propriétaires des Canaries. Par suite d’un usage que des idées catholiques exagérées avaient jadis établi dans ce pays, les mourants avaient la coutume de laisser au clergé une certaine somme pour célébrer des messes à leur intention. Ces sommes étaient ordinairement exorbitantes, eu égard à la fortune des testateurs. Ceux-ci, mettant en doute la fidélité de leurs héritiers à remplir leurs intentions , en assuraient l’exécution en indiquant les propriétés qui répondaient de leurs legs pieux. Les gens bien avisés ne manquaient pas, à la mort de leurs proches, de prendre des arrangements avec l’autorité ecclésiastique, d’ailleurs fort accommodante, pour se libérer de leurs dettes; mais la prévoyance n’est pas une vertu populaire, et beaucoup se contentaient de payer une partie du legs, comptant sur la tolérance et le désintéressement de leurs créanciers. Le clergé canarien n’avait jamais réclamé l’oxcédant des sommes qui lui étaient dues; l’usage avait fait loi, et la part acquittée au décès d’un mourant était acceptée comme l’intégralité de la somme léguée; mais le gouvernement révolutionnaire, s’étant emparé des biens du clergé, revenait sur ces dettes, et voulait exiger, non-seulement la totalité des sommes dues, mais encore les intérêts accumulés de ces sommes. Triste retour des choses d’ici-bas ! Beaucoup de braves Canariens avaient secondé le mouvement révolutionnaire , dans la prévision que tôt ou tard les exigences de leurs bienveillants créanciers pourraient se réveiller, et . en voulant se soustraire à cette crainte permanente, quoique peu fondée, par le fait de leur révolte, ils s’étaient jetés entre les mains d’un pouvoir pressé par le besoin d’argent, qui les spoliait brutalement.
Cette circonstance explique l’anxiété d’une partie de la population en présence des derniers événements , la satisfaction qu’elle en ressentait et la haine profonde qu’elle portait au régent , lequel comptait certainement alors autant d’ennemis qu’il yavait d’habitants à Santa-Cruz.
Ténérilîe , comme toutes les autres îles canariennes , est aujourd’hui dans un état précaire. Depuis quelques années, les navigateurs abandonnent ces bords jadis si fréquentés et vont se pourvoir ailleurs des produits de môme nature que ceux qu’on y récolte. Les vins alcooliques de l’archipel sont exportés avec peine; les soudes que l’on retire de l’incinération des plantes qui croissent
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le long des côtes , et les potasses que l’on obtient en brûlant les arbres des forêts de l’intérieur, se vendent à vil prix.
Les grandes coulées volcaniques de ces îles sont presque entièrement couvertes d’une croûte lichénoïde qui forme sur le fond noir du rocher des herborisations jaunes et blanches. Ces concrétions microscopiques , qui rongent la pierre aride et nue sur laquelle elles se développent , sont devenues entre les mains des industriels une précieuse substance tinctoriale. Dans les premiers temps de la Restauration , les Anglais et les Français venaient à Ténériffe se pourvoir de ces lichens lithophages , qu’ils achetaient à haut prix ; mais aujourd’hui l’Angleterre retire l’orseille de la côte d’Angole, et l’on a constaté en France que presque tous les rochers des Alpes, des Pyrénées et des Cévennes étaient attaqués par ce premier agent de la nature organisée.
Il serait difficile de déterminer l’époque à laquelle remonte l’emploi de ces cryptogames comme substance colorante. Probablement leur propriété tinctoriale a été connue de l’antiquité. C’est peut-être avec ces lichens qu’on préparait aux Canaries , du temps du roi Juba, cette pourpre de Gétulie presque aussi estimée à Rome que celle de Tyr , et c’est à leur abondance sur les immenses rochers qui hérissent ce petit groupe d’îles qu’est dû le nom de Pur purariæ , sous lequel plusieurs d’entre elles étaient désignées. Ce qui donnerait quelque vraisemblance à cette opinion un peu hasardée, c’est que les mollusques tinctoriaux sont moins communs dans ces parages que sur les côtes où les Romains allaient chercher les éclatants tissus dont ils aimaient à se parer ; il est donc probable qu’on opérait dans les ateliers des îles Purpurariæ avec un autre agent que celui employé à Sidon et à Tyr.
Lorsqu’on s’est aperçu que définitivement la récolte des lichens ne rapportait plus rien , les propriétaires canariens ont tenté de substituer à ce produit indigène un produit exotique ; et, pensant remplacer ce qu’ils avaient perdu , ils ont fait venir la cochenille.
Malheureusement, l’industrie humaine , quelles que soient son activité et sa persévérance , ne saurait égaler la puissante fécondité de la nature. L’industrie , malgré ses efforts pour créer une nouvelle source de richesses, n’obtient encore que des récoltes sans importance , qui ne présentent qu’un chiffre insignifiant dans le revenu des îles , tandis que la nature , en couvrant les rochers
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d'une végétation microscopique , les avait libéralement dotées d’un produit d’une grande valeur.
L’état de gêne , de dénûment dans lequel végète aujourd’hui la population canarienne, lui inspire parfois des sentiments peu philanthropiques. J’ai souvent entendu des hommes, dans une position élevée, exprimer le regret que le temps de nos grandes luttes avec les puissances européennes fût si loin de nous et que ces guerres sanglantes ne pussent recommencer désormais. Alors les Canaries étaient des espèces de ports francs, où relâchaient les flottes et les corsaires des nations belligérantes ; les équipages de ces navires, tous composés de gens dissolus et bien payés, jetaient l’argent à pleines mains pendant leur séjour dans les îles, et ce beau pays était journellement le théâtre de réjouissances que l’imagination des matelots peut seule inventer. Les belles Canariennes et les vins brûlants de ce sol volcanique étaient surtout fêtés dans des orgies auxquelles l’appareillage des navires en relâche pouvait seul mettre un terme. Qu’est -il resté cependant de ces jours de prospérité éphémère , que les Canariens regrettent si vivement? rien que l’avilissement et la misère. Quelques spéculateurs avides ont pu, il est vrai, réaliser des gains considérables, ce qui n’a rien ajouté à la fortune publique; mais les hommes du peuple ont contracté les habitudes les plus immorales et les plüs honteuses î Ils n’obtenaient quelque argent de la dissipation proverbiale des marins qu’en fermant les yeux sur la conduite de leurs femmes et de leurs filles. Cette époque a engendré une corruption générale chez les classes pauvres. Les femmes, que la misère dégrade de plus en plus, dédaignent le travail et font ouvertement ressource des caprices quelles inspirent. Quand elles sont vieilles et laides , elles mendient. Aussi n’est-il aucune jeune fille parmi les classes inférieures qui ne sache de très-bonne heure que la beauté est un bien précieux , que ce bien constitue sa seule richesse , et qu’il faut en tirer tout le parti possible. Mais c’est la mendicité surtout qui est la plaio et le fléau des Canaries ; je crois pouvoir affirmer sans exagération que les deux tiers de la population demandent l’aumône.
Un soir que j’étais sorti de Santa-Cruz par les rues hautes de la ville, je m’engageai dans un des étroits sentiers qui serpentent le long de la route accidentée de Laguna. Le soleil disparaissait à
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l’horizon et teignait de pourpre la grande Canarie, qui semblait flotter comme une nef dorée sur la mer d’un bleu sombre. Pas un souffle d’air ne faisait vaciller les herbes sèches du chemin ; l’euphorbe canarienne, dont les tiges contournées, disposées eirculairement sur un pied unique, forment comme un vaste candélabre; les cactus aux raquettes armées de pointes, les dracaenas hérissés de feuilles tranchantes , aiguës , étaient muets et immobiles. Les orangers même, dont le feuillage sonore s’éveille à la plus légère brise, couvraient silencieusement le toit de quelques misérables cabanes disséminées au milieu des rochers. Aucun oiseau ne chantait ; aucun insecte ne criait sous l’herbe ; à peine entendait-on, à de longs intervalles, frissonner les ailes de gaze de quelque libellule , bruire quelque bombyx au vol pesant ; car par vingt degrés de chaleur nous étions en hiver; les insectes étaient encore rares, et, malgré l’extrême douceur de la température, bien peu s’aventuraient à bourdonner aux dernières clartés du jour.
Tout à coup, au détour d’un sentier, j’entendis les voix confuses d’une dizaine de femmes qui revenaient de la ville, causant et caquetant comme des oiseaux jaseurs. Elles marchaient à la file l’une de l’autre. La plupart portaient sur leur tête des vases ou des corbeilles, dont elles régularisaient les mouvements oscillatoires avec la main. Je me rangeai sur le bord du sentier pour laisser défiler cette petite caravane , et fis un appel à ma mémoire pour répondre le plus gracieusement possible , dans une langue que j’épelais à peine, au salut amical que je m’attendais à recevoir de chacune de ces femmes. Quel ne fut pas mon désappointement lorsque j’entendis chacune d’elles, en passant devant moi, m’adresser, de sa voix fraîche et argentine , la monotone requête des petits mendiants de la ville : c Dis donc, un quartillo, neriorl » Le dégoût que m’inspirèrent ces basses habitudes de mendicité me fit détourner la tête pour laisser passer, sans leur donner un regard, ces quêteuses éhontées; mais la dernière mit dans sa demande une telle insistance , qu’involontairement je levai les yeux sur elle. Je fus frappé de l’élégance de sa taille et de la beauté de ses traits. C’était une grande fille, plus élancée que ne le sont généralement les Canariennes , au teint très-légèrement bronzé, aux yeux noirs et brillants. Elle portait sa mantille de calicot, d’une propreté irréprochable, drapée avec une certaine noblesse ;
son front haut annonçait l’intelligence; son nez légèrement arqué et ses lèvres minces , une certaine résolution.
Au lieu de continuer son chemin, comme ses compagnes, après m’avoir adressé l’inévitable formule, elle s’était arrêtée devant moi et me considérait avec une expression presque moqueuse. Un peu piqué de cette hardiesse, je lui dis avec aigreur :
« Êtes-vous donc une bohémienne, pour demander un quartillo au premier passant que vous rencontrez sur votre chemin ?
— Je ne suis pas une bohémienne, me répondit-elle de sa voix la plus douce ; je vous ai demandé un quartillo dont je n’ai que faire.
— Si c’est une manière d’entrer en conversation, dis-je en souriant, elle est fort originale , et je ne demande pas mieux que de causer avec vous.
— Oh! mais moi, senor, il ne me plaît pas de m’entretenir avec vous chemin faisant. La soirée est fraîche ; la lune est déjà sur l’horizon ; venez avec moi, ma maison n’est pas trop loin d’ici ; tous ceux qui l’habitent vous accueilleront avec plaisir. »
A cette proposition inattendue, j'hésitai un moment, je l’avoue ; puis , pressé par la curiosité , je suivis à tout hasard la jeune fille.
Depuis que j’avais rencontré ces jeunes femmes, le paysage avait entièrement changé d’aspect ; le soleil éteignait ses dernières clartés dans les profondeurs de l’Océan ; la lune s’était levée sur nos tètes et nageait mollement dans un fluide bleu, sablé de points d’or. A la pâle lueur de ses rayons, les grands rochers volcaniques détachés de leur base, gisant çà et là sur une terre jaune et nue, ressemblaient aux ruines éparses d’une forteresse démantelée, et les plantes sans feuilles qui sortaient de leurs fissures avaient l’aspect de polypiers hors de l’eau, étendant dans l’air leurs bras pétrifiés.
La jeune fille marchait d’un pied léger, drapée dans son long vêtement blanc ; on eût dit une de ces mystérieuses apparitions à qui les traditions populaires font habiter les vieux manoirs et les villes que le temps a détruits. Nous côtoyâmes le flanc de la montagne par un sentier tout bordé de petites labiées odorantes, pour nous rendre à la demeure de ma jolie conductrice. C’était une maisonnette située au pied d’un coteau stérile ; elle était do-
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minée par un terrain en talus sur lequel croissaient quelques plants sarmenteux. dont les élégants festons formaient une corniche de feuilles vertes en serpentant le long du toit.
Ce pauvre réduit, dont le faîte ne s’élevait qu’à quelques pieds de terre, était fermé par une porte disjointe, à travers les ais de laquelle on apercevait, de la lumière. Je regardai avant d’entrer ! la première pièce, qui servait de salle à manger, avait pour tout ameublement deux bancs de bois et une table longue et étroite, autour de laquelle étaient assis plusieurs hommes et plusieurs femmes. La table, sans nappe ni assiettes, offrait les restes d’un repas d’anachorète : des écorces d’orange, des épluchures de patates, et dans le fond d’un plat de terre une bouillie jaunâtre, composée probablement avec la farine de maïs ou de lupin. Un flacon d’un de ces vins délicieux que l’île produit en abondance circulait escorté d’un verre unique qui servait aux libations de cette nombreuse famille. Tous ces gens-là parlaient d’un ton animé ; les hommes me parurent sous l’impression d’une préoccupation fâcheuse ; leurs paroles étaient brèves , presque accentuées par la violence ; mais il me fut impossible d’en suivre le sens. Ces grands coquins, noirs plutôt que bruns, avaient les traits cachés par une barbe inculte et hérissée ; on ne voyait briller que leurs yeux ardents sous leurs sourcils épais, dont l’arc régulier disparaissait sous les bords déchiquetés d’un chapeau de palmier.
Lorsque j’entrai, ils ne répondirent pas à mon salut et restèrent immobiles, sans môme jeter les yeux sur moi. Après quelques instants, ils se levèrent simultanément; ils décrochèrent leurs grandes couvertures blanches pendues au mur de la chambre, se drapèrent majestueusement dans ce manteau primitif et sortirent à pas lents sans tourner la tête de mon côté, sans m’adresser un mot , sans proférer une parole.
Je demandai où allaient ces nobles seigneurs ; on me répondit qu’ils allaient se coucher. La chose me parut peu naturelle ; pourtant je leur souhaitai du fond de l’âme un profond sommeil J’avoue que j’aurais été médiocrement charmé qu’ils fussent allés faire la veillée un peu plus loin , dans le sentier désert par lequel je devais passer pour retourner à la ville.
Je restai seul avec sept femmes, qui toutes, ma conductrice exceptée, étaient vieilles ou laides. C’était une réunion de figures
noires et ridées, à faire reculer le diable. Dès que ces dames se virent délivrées de leurs maris, elles se rapprochèrent les unes des autres et se mirent à jaser toutes à la fois, en adressant cent questions à la jeune fille
Lorsque leur curiosité fut satisfaite, elles s'adressèrent à moi et me firent une foule de compliments.
Pendant qu’on m’adressait ces beaux discours, j’examinai attentivement cette belle fille. Elle était debout devant moi, les bras croisés sur sa poitrine, semblable à une noble statue grecque, chastement drapée dans une étoffe moelleuse tombant en plis onduleux. Elle me parut en ce moment parfaitement belle; le repos qu’elle avait pris depuis notre arrivée avait fait disparaître l'animation exagérée de son teint; son visage ne conservait qu’une rougeur légère, qui se fondait insensiblement dans la blancheur mate de sa peau. Elle s’assit à mes côtés , et bientôt . au milieu de la conversation générale , commença entre nous un aparté fort intéressant. Par malheur, il nous aurait fallu un dictionnaire pour expliquer les jolies choses que nous nous disions mutuellement; les compliments que je lui adressais dans mon mauvais espagnol la faisaient rire, et elle y répondait avec une volubilité qui ne permettait pas toujours de la comprendre. Elle m’apprit qu’elle se nommait Ignacia, et que toutes ces femmes, affreusement laides, qui faisaient la veillée avec nous, étaient ses sœurs ou ses cousines : la chose me parut singulière ; je ne pouvais concevoir que cette belle fleur fût sortie de la même tige que les horribles chardons qui l’entouraient. Le babil et les grâces coquettes de la belle Ignacia me captivaient assez pour me faire oublier qu’il était tard déjà et que je devais retourner à la ville par un chemin désert; je posai mon chapeau et me décidai bravement à passer la soirée en cette bizarre compagnie.
La belle Ignacia s’aperçut bientôt que le caquetage de ses compagnes me semblait fort ennuyeux. Elle se leva et m’emmena dans la pièce qui faisait suite à la petite salle où nous étions. C’était une chambre fort dégarnie de meubles et éclairée par un lumignon qui brûlait pieusement devant une image de la madone collée contre le mur, laquelle me rappela les affreuses gravures enluminées dont les paysans provençaux tapissent leurs maisons. Deux lits, cachés sous des rideaux de couleur sombre, étaiqnt
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placés dans les angles, en face de l’unique fenêtre, fermée par un léger treillage de cannes. La lumière vacillante de la petite lampe projetait des ombres mobiles sur les lambris, et j’entendais, au-dessus de la toiture , un frôlement semblable au vol pesant de quelque oiseau nocturne. L’aspect de cette chambre était triste, presque lugubre, et je me rappelai involontairement les quatre grands coquins qui s’en étaient allés sans me saluer. Comme il n’y avait aucune espèce de siège, je dus renoncer à m’asseoir, et, m’accoudant à la fenêtre, je tâchai de renouer la conversation.
Les plantes grimpantes qui descendaient du toit avaient introduit leurs rameaux flexibles dans les mailles du treillage; rivé par leurs brindilles , il était devenu immobile et ne laissait passer que quelques rayons incertains de l’astre suspendu dans l’espace. v •“
Ces douces clartés tombaient sur le beau visage d'Ignacia et lui donnaient la blancheur du marbre. Elle ressemblait vraiment aune magnilique statue; et, dans mon enthousiasme , je tâchai de lui faire comprendre qu’elle me semblait aussi belle que les divinités adorées jadis par les païens. Mais une brusque interruption me coupa la parole , et je m’arrêtai court , en entendant une roix cassée crier du fond de la chambre :
« Mes enfants, mes beaux enfants, n’oubliez pas ceux qui souffrent ! Por Dios, senor, un quart illo !
— Qu’est-ce que cela? m’écriai-je tout surpris.
— Ne faites pas attention, c’est ma grand’mère qui s’éveille, » me répondit Ignacia en me montrant quelque chose qui s’agitait dans un des deux lits de l’appartement.
Je m’approchai, et j’aperçus, blottie sous les couvertures, une vieille femme passée à l’état de momie. C’était un corps noir et desséché, contourné sur lui-même comme un chien endormi; à mon approche , cette masse osseuse se souleva et se montra ; des cheveux rares et blancs tombaient en désordre sur son front et couvraient à moitié sa figure. Il était d’ailleurs impossible de reconnaître des traits humains sous cette peau ridée. C’était, dans toute sa laideur , la double décrépitude de l’âge et de la misère : une victime du temps et de la souffrance.
t Donnez-moi quelque chose, senor, me dit la vieille; je suis bien malheureuse, car on me laisse manquer de tout ici.
— Comment ! on vous laisse manquer de tout ? reprit aigrement la jeune fille; ce sont vos fils qui vous nourrissent peutêtre? Dites plutôt que sans nous vous seriez morte de faim.
— Donnez-moi quelque chose , senor ; je suis bien malheureuse , » répéta la vieille sans tenir compte des paroles de sa petite-fille.
Je tirai quelque argent de ma bourse ; la vieille le saisit avidement de sa main desséchée et se blottit immédiatement dans son lit, comme un animal qui rentre précipitamment dans son repaire.
Cet incident changea toutes mes impressions ; l’image de la vieille grand’mère effaça subitement la gracieuse figure de sa petite-fille; involontairement, je me transportai à vingt, trente, quarante ans au delà du jour où nous étions, et je me dis que sans doute tant de grâce, de fraîcheur, était destiné à souffrir et s’éteindre sur cet ignoble grabat 1 C’étaient là de tristes dispositions pour reprendre une conversation amoureuse. Aussi, après avoir mis quelque argent dans les mains de la jeûne fille, laquelle n’eut garde de le refuser, je me hâtai de regagner Santa-Cruz.
Les îles Canaries furent connues- des anciens, comme nous l’avons déjà dit ; ce fut le roi Juba qui en fit la découverte. Lorsque ce prince descendit sur ce petit archipel, il le trouva inhabité; quelques vestiges de monuments, quelques ruines éparses annonçaient seulement que, dans les temps antérieurs, une race d’hommes y avait vécu. Il nomma ce groupe d’îles les îles Fortunées, et donna à chacune d’elles un nom dérivé de leur caractère physique ou des circonstances qui avaient présidé à leur découverte. La grande Canarie s’appelait Canaria , parce que la race canine , à défaut d’hommes, s’y était propagée outre mesure. Ces légitimes possesseurs de l’île , où ils régnaient par le droit de la force et de l’intelligence sur lés autres habitants , étaient de grands animaux robustes, au poil fauve, aux jambes hautes, au corps élancé, au museau effilé , aux yeux ardents. Il fut très— difficile de s’emparer de deux d’entre eux, qu’on emmena à Rome comme ces esclaves que les généraux de la république conduisaient dans la capitale du monde, pour, témoigner de leurs conquêtes lointaines. Les navigateurs modernes ne retrouvèrent ces îles , dont les savants du moyen âge contestaient l’existence, qu’en 1334 ;' ce fut
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un navire français chassé par la tempête qui, en échouant sur ces bords, en ût la découverte. Les aventuriers qui le montaient, étant parvenus à regagner l’Europe, les signalèrent les premiers d’une manière précise.
Mais ces lies, qui étaient désertes lorsque le roi Juba les aborda, se trouvèrent habitées à l’arrivée des navigateurs modernes. 11 fut impossible de déterminer à quelle époque s’était accomplie l'émigration qui avait donné naissance à cette population, et de la rattacher à aucune des races alors connues. Les anciens anthropologistes ne se basaient que sur des caractères physiques, toujours fort incertains, pour rapprocher les uns des autres les différents groupes humains qui couvrent, ce vaste univers, et cette manière de procéder leur faisait commettre de nombreuses erreurs. Mais la science moderne, plus perspicace, en recueillant divers mots de la langue des indigènes des Canaries restés en usage dans et s îles, a démontré qu’ils appartenaient à la langue berbère, et il est hors de doute aujourd'hui que les Guanches tiraient leur origine des races qui peuplent l’Atlas septentrional.
Les anciens Canariens avaient d’ailleurs avec les Kabyles, ces hardis montagnards de l’Algérie, certains traits de ressemblance morale ; ce caractère en vaut bien un autre, pour corroborer l’opinion qui leur assigne une origine commune. Les Guanches, comme les Kabyles de nos jours , étaient un peuple aux mœurs douces, livrés à des travaux agricoles, élevant de nombreux troupeaux, mais intrépides et dominés par un généreux esprit d’indépendance.
Ils résistèrent énergiquement aux Espagnols, qui voulurent les soumettre, et, s’ils succombèrent dans leur lutte inégale contre des Européens aguerris, ils furent, en réalité, les héros de cette lutte. Aujourd’hui, il ne reste de cette nation, que le fer espagnol a détruite, que quelques momies enveloppées dans des peaux de chèvre et pieusement cachées dans des grottes inaccessibles. Si quelques individus échappèrent à ce meurtre d’un peuple entier, ils se sont fondus dans la population espagnole, et il serait inutile de rechercher les modifications que l’intervention de cette race a pu faire subir aux traits distinctifs de la race conquérante. J’ai vu, à Orotava, des familles qui se vantaient de compter des Guanches parmi leurs aïeux. Leur assertion parait vraie; mais rien ne les distinguait physiquement des autres Canariens Ainsi,
cotte nation intelligente, brave et robuste, a dû subir le même sort que la population chétive et inoffensive de l’ile de Cuba : l’une et l’autre sont mortes étouffées sous l’étreinte des conquérants espagnols.
L’Espagne n’a acquis des richesses que par le meurtre et la destruction ; les couleurs de son drapeau, comme des arme6 parlantes, disent l’histoire de ses conquêtes dans le nouveau monde : on y voit un fleuve d’or coulant entre deux rivières de sang! La France sera-t-elle, elle aussi, réduite à la douloureuse extrémité de détruire les tribus énergiques qui repoussent sa domination? Le surcroît de sa population viendra-t-il remplacer une nation à qui nos lois et nos mœurs sont antipathiques? Cela est malheureusement probable ! S’il est vrai que tous les peuples doivent être soumis aux mêmes lois morales, à la même civilisation, il est sûr que certaines races humaines doivent disparaître de la terre. Plusieurs d’entre elles possèdent seulement des aptitudes compatibles avec certaines phases sociales : un ordre nouveau doit amener leur anéantissement. Les espèces animales créées pour un milieu spécial ont disparu au fur et à mesure que les conditions atmosphériques de notre planète se sont modifiées. Les phases sociales par lesquelles passe l’humanité sont pour l’homme ce que les révolutions du globe ont été pour les animaux dont nous trouvons les restes dans nos terrains stratifiés ; les populations barbares ou sauvages s’éteignent dans l’atmosphère sociale que crée la civilisation , de même que les anoplothériums et les ichthyosaurus de l’ancien monde ont péri en changeant de milieu.
Comme toutes les nations qui sont mortes en défendant leur indépendance, les Guanches ont laissé dans les Canaries un grand souvenir, parmi le peuple surtout, qui, en tout pays, est instinctivement disposé à admirer toute résistance héroïque. Aussi tienton à grand honneur, à Ténériffe, de compter des Guanches dans spn arbre généalogique; non pas qu’on se souvienne beaucoup dans l’île d’une ordonnance de je ne sais quel roi d’Espagne, qui accorda la noblesse héréditaire à tous les descendants des familles indigènes qui s’étaient soumises à la domination castillane, mais parce que tout ce qui , dans ce pays , parait gigantesque ou surnaturel, leur est attribué.
Pendant notre course dans l’intérieur de l’île, M. de Lagrené
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s’arrêta un jour devant une grande coulée basaltique, droite devant nous comme un mur cyclopéen. La matière en fusion, en se refroidissant , a éprouvé un retrait qui a divisé la masse en fragments réguliers. Ces nombreuses coupures font ressembler ce rocher sombre et nu à une œuvre humaine, que des Titans seuls eussent pu accomplir. Perico , un de nos guides , grand garçon bien découplé, à la tournure d’hidalgo, remarquant l’attention avec laquelle M. de Lagrené examinait cette espèce de monument, s’approcha, et, sans attendre qu’on l’interrogeât, s’écria avec enthousiasme : « Senor, ceci est une chaussée construite par les Guanches ! »
Puis, frappant sa poitrine, il ajouta, en reprenant son chemin : « Moi, je suis un descendant des Guanches l »
Si, par hasard , le soc d’une charrue soulève l’ossement colossal de quelque animal inconnu , serait-ce celui d’un lamantin ou d’un cachalot , les paysans canariens supposent aussitôt que c’est celui d’un des anciens habitants de ce pays. Ce qui est plus remarquable encore, c’est que plusieurs chants populaires sont destinés à célébrer leur valeur, de sorte qu’après trois cents ans ils sont les héros d’une épopée qui n’aurait dû raconter que leurs défaites ! Peut-être, un jour, les pâtres français qui mèneront leurs troupeaux dans les champs de la Kabylie diront les vertus, l’intrépidité de la race que leurs pères auront détruite !
Au moment où je me disposais à quitter Ténériffe pour me rendre à bord de la Sirène , un de ces hasards qui sont en quelque sorte providentiels me fit rencontrer face à face un de mes compagnons d’étude, qui avait quitté la faculté en même temps que moi.
c Vous ici, mon cher P...! m’écriai-je.
— Je m’applaudis aujourd’hui d'y être, puisque je vous y rencontre, me répondit mon brave camarade en me tendant la main.
— Comment! vous vous plaignez d’habiter ce paradis ? repris-
je étonné. -
— Paradis tant qu’il vous plaira , mais pour tout autre qu’un médecin! Figurez-vous, mon cher, qu’on me dit en Espagne : « Allez aux Canaries, à Santa-Cruz de Ténériffe; il n’y a qu’un « médecin, vous y ferez certainement vos affaires. »
— Le conseil était fort raisonnable, il me semble.
— Allons donc! raisonnable! un médecin, c’est trois fois plus qu’il n’en faut pour tout l’archipel. Avec une température moyenne de vingt degrés, un sol sec et bien aéré, des eaux potables, comment voulez-vous que deux médecins s’enrichissent ou puissent vivre seulement? Si du moins j’étais seul de ma profession, je pourrais encore, bon an, mal an, en persuadant à quelques vieilles femmes qu’elles sont malades, me faire quelques milliers de francs; mais mon vieux collègue enterrera le pic, c’est sùr.... Au fait, je ne sais trop pourquoi les gens de ce pays ont la sottise de mourir; c’est une habitude stupide de leur part, rien ne les y oblige ! »
La colère de mon ami me réjouit fort; mais, comme il y avait un côté sérieux dans ses plaintes, je continuai cette singulière conversation.
« Vous ne m’avouez pas tout, repris-je; vous avez bien par-ci par-là quelques petites fièvres endémiques, quelques maladies inflammatoires, et des fièvres éruptives....
— Si, par la volonté de Dieu, nous jouissions de tous ces maux, je serais loin de me plaindre, me répondit-il avec une affliction comique ; mais nous n’avons aucune affection endémique ,
et l’égalité de la température rend les phlegmasies fort rares
Quant aux maladies de l’enfance, tournez-vous, et voyez ces bambins couchés sur le sable ; le plus âgé n’a pas huit mois ! A cet âge et dans cette saison, en France, ils se tordraient de coliques dans leurs langes, ou tout au moins ils tousseraient à s’étouffer.... Je le dis avec douleur, il naît beaucoup d’enfants dans l'ile.... Eh bien! il n’en meurt pas deux sur vingt, de la naissance à la dentition.... Aussi faisons-nous concurrence aux négriers de Cuba, où nous déversons chaque année une bonne partie de not re population.... Histoire de philanthropie; Yisleno offre au planteur un double avantage : il remplace le nègre et ne lui coûte rien.
— Comment se fait-il qu’avec de si belles conditions de salubrité vous ayez si peu de valétudinaires en ce pays?...
— Parce qu’on ignore ce que je viens de vous dire. A votre retour en France, racontez les merveilles de notre climat à vos grands seigneurs.... Dites-leur surtout qu'on ne meurt pas dans nos Iles.... mais que si, par condescendance pour les usages eu-
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ropéens, ils venaient à cesser de vivre , nous les embaumerions avec tant de soin , qu’eux-mêmes ne sauraient croire à leur mort.... car nous avons retrouvé le secret des Guanches.
— Les Guanches avaient donc un secret?
— Un vrai secret ; un procédé naturel , qui fait honte à la chimie. Je soupçonne quelque marmiton provençal, naufragé sur ces côtes, de l’avoir inventé. Lorsque les Guanches étaient bien sûrs qu’un de leurs chefs avait cessé de vivre, ils lui ouvraient le ventre; on le bourrait de chenopodium ombrosoides (c’est le thym de ce pays-ci), on l’embrochait ensuite, et on le retournait devant un brasier ardent , jusqu’à c(t qu’il fût complètement desséché ; on le couvrait alors d’une peau de chèvre, c’était le manteau royal de ces souverains, et on le plaçait dans un grotte bien sèche. J’ai vu plus de quarante de ces potentats rangés autour d’une salle souterraine; le président tenait en ses mains une espèce de sceptre.... »
L’heure du départ approchait : je pris congé du docteur P..., en lui demandant ses commissions pour les quatre parties du monde.
c Je n’ai qu’une prière à vous faire : si vous rencontrez le choléra dans l’Inde , les fièvres pernicieuses à Java , faites en sorte qu’il nous en arrive quelque peu, à moins que les Chinois n aient quelque chose de mieux à nous offrir. »
Mon ami m’embrassa, et j’entrai dans le canot de l’état-major . qui m’entraîna loin de ce pays où le climat est admirable, la salubrité parfaite, le sol fécond et la misère extrême! Ceci paraît bien contradictoire , mais ce n’est que trop réel, et la misère ne vient pas du surcroît de la population , mais de l’extrême paresse des individus, de leurs mœurs dissolues et des habitudes de sobriété excessive qui leur font préférer l’oisiveté sans confortable, l’oisiveté besoigneuse, pleine de privations, à' un travail honorablement rétribué. Mais, malheureusement , les populations de l’Europe méridionale n’ont pas encore compris le temps présent; elles ne font pas encore partie de ces grands peuples qui ont mis le travail en honneur et n’attendent que de leurs œuvres industrielles leur grandeur, leur gloire et leur prospérité.
I„e Brésil.
Le 28 janvier, nous découvrons les rivages du nouveau inonde. Assis à l’avant du navire , jê contemple cette terre mystérieuse et féconde, la terre des forêts vierges et des palmiers ,• dont les rêves de mon enfance ont entrevu les poétiques mirages. Par un jeu bizarre de la nature , le sommet des montagnes , à gauche de la barre de Rio-Janeiro, affecte la forme d’un géant couché sur le dos ; ce symbole n’est pas trompeur ! Tout est prodigieux sur cette terre , où les arbres s’élèvent à cent pieds au-dessus du sol, où les rivières ressemblent à des bras de mer, et dont les ports sont des baies immenses.
La Sirène jette l’ancre à cinq heures du soir. Le manque de vent l'a retenue longtemps à l’entrée de la rade. Ce n’est que lorsque la brise fraîchit qu’elle étend ses ailes et que, laissant derrière elle la montagne du Pao da Âssugar, les forts de Santa-Cruz et de Villegagnori, elle vient prendre place au milieu de la rade peuplée de navires de toutes les nations , sillonnée par les lourdes chaloupes des pêcheurs et par les sveltes pirogues des nègres.
La baie de Rio est une petite mer intérieure , qui baise timidement les pieds des jolies îles qu’elle renferme ; la pureté et la transparence de ses eaux n’est égalée que par la limpidité de l’air qui l’environne. Chacun de nous admire le magnifique spectacle «pie nous présente cet immense port , le plus sûr qui soit au monde, avec sa forêt de mâts , avec sa double bordure de maisons blanches et de vertes montagnes qui limitent l’espace. Le jour, qui, dans ces contrées tropicales, s’éteint tout à coup pour faire place à la nuit, nous laisse bientôt dans une obscurité profonde, qui nous dérobe tous les objets ravissants que nous avons à peine entrevus ; mais à l’instant l’enceinte circulaire s’éclaire de mille feux, et les fanaux des navires, les maisons de Rio etdePraya-Grande,
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improvisent à nos yeux une de ces illuminations féeriques que je ne croyais réalisables qu’à l’Opéra.
Malgré l’heure avancée, je monte dans le premier canot qui passe pour aller m’établir à terre, afin de commencer dès le lendemain à parcourir le beau pays où nous venons d’aborder. La soirée étant trop avancée pour pouvoir l’utiliser autrement, je m’installe dans un établissement français, l’hôtel Pharoux, rendezvous de tous les voyageurs européens, et je ne m’y occupe qu’à savourer le bonheur d’être à terre, en m’y procurant mille petites satisfactions incompatibles avec la vie de bord. De l’eau claire, de la glace, des fruits et un journal, un journal imprimé le matin même, suffisent pour me faire complètement oublier un mois de privations, d’ennuis et de mal de mer.
Le premier coup d’œil qu’un Européen jette sur Rio le surprend étrangement ; j’étais en quelque sorte prévenu du spectacle qui m’attendait, et cependant, le lendemain de mon arrivée, en mettant le pied hors de l’hôtel Pharoux, je fus saisi d’un étonnement réel, en voyant les rues entièrement envahies par la population nègre. Involontairement je m’arrêtais devant toutes les bandes nues et criardes que je rencontrais ; je ne pouvais me lasser de contempler ces noires légions qui frétillaient sous un soleil de feu comme des diables dans un brasier. Ce monde bizarre ne se rattachait effectivement à rien dans mes souvenirs, et, en voyant défiler (levant moi cette foule d’hommes noirs chargés d'un faix pesant, psalmodiant sans relâche ce monotone refrain : Que calot que malol pendant qu’un de leurs compagnons répondait sur un ton grave et dur: Esta boa! esta boa! en agitant dans ses mains une crécelle rauque et criarde, je croyais assister à quelque mystérieuse initiation, à quelque cérémonie d’un culte infernal.
Lorsque je fus un peu revenu de ma première impression, je commençai à parcourir les diverses rues de la ville. Rio est bâtie au bord de la mer, au pied d’une colline qui la domine; les maisons, alignées avec une scrupuleuse symétrie, sont d’une trèsbelle construction ; mais la trop grande largeur des rues expose les habitants aux atteintes d’une chaleur excessive. La population se compose de 150000 habitants, dont les deux tiers à peu près sont des esclaves nègres, et le reste renferme en proportions à peu près égales des blancs et des mulâtres.
O largo do Palacio, sur lequel s’étend, comme son nom l’indique, la demeure impériale, modeste château, qui n’a rien de caractéristique, est une fort belle place, quoique un peu nue. Une fontaine, qui donne une eau abondante, coule dans la partie qui avoisine la mer; il est à regretter que quelques allées d’arbres n'aient pas été plantées sur ses bords.
Les monuments publics, tels que le palais de la Chambre des députés, le Sénat et la Bourse, n’offrent rien qui soit digne d’attirer l’attention du voyageur; mais, je ne saurais assez le répéter, s’il porte ses regards sur cette foule variée et bruyante qui court la ville en tous sens, que d’objets piqueront sa curiosité! Ici, ce sont les négresses d’Àngole, portant , à la manière orientale, une étoffe éclatante sur leurs épaules nues; là, des négresses bizarrement tatouées, dont les bras sont étrangement ornés de bracelets de cuivre ; ailleurs, des mulâtresses aux yeux langoureux et ardents, présentant toutes les teintes sur leurs visages expressifs, depuis le noir le plus intense jusqu’au blanc le plus mat; enfin des vêtements de toutes les nations et des dandys en gants jaunes! Car, dans ce pays, il y a grand nombre de gens qui ont l'étrange courage, par trente-six degrés de chaleur, d’emprisonner leurs corps dans nos habits de drap étriqués, d’étrangler leurs cous dans du satin noir et de serrer leurs doigts dans la peau élastique du chevreau glacé. Rio a toute l’animation d’une ville commerçante dans un état complet de prospérité; elle a, de plus, un caractère d’originalité que lui donne la diversité de sa population. Et la prospérité de cette grande ville repose sur le travail et le luxe, ces deux conditions d’existence des sociétés modernes.
La rue do Ouvidor , qui est la rue Vivienne de Rio, renferme des magasins d’une grande beauté; tout ce que la mode enfante à Paris de plus élégant, de plus délicat, s’y trouve avec profusion ; les nouveautés les plus capricieuses viennent s’y offrir à la fantaisie des acheteurs. Un Français peut s’y croire chez lui ; car on trouve dans cette rue des tailleurs français, des bottiers français, des libraires français, et, ce qui est plus français encore, des modistes parisiennes.... Il peut d’ailleurs doublement prendre le change : d’abord en voyant la manière dont les marchands y traitent leurs acheteurs; ensuite en entendant ce langage poli,
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engageant, tout à fait spécial aux vendeurs de notre nation et si propre à piper le chaland.
Après avoir jeté ce premier et rapide coup d’œil sur la ville, je vais rendre à un botaniste fort instruit, le docteur Ildefonso Gômez, une lettre de recommandation qui m’avait été remise à Paris parr un de mes meilleurs amis. L’habitation du docteur est à une petite distance de la ville, située dans une vallée étroite, bien ombragée, arrosée par un beau ruisseau d’eau limpide. Sa description peut donner une idée de ces charmantes habitations qui sont si nombreuses aux environs de Rio. Un vaste portail, surmonté d’un immense réverbère, m’indique la maison du docteur; une longue avenue, bordée de palmiers, de goyaviers, de mimosas et de volkamerias, conduit, à la maison, qui est assise au pied d’une colline plantée de cafiers; à gauche sont les cases des nègres, abritées sous des arbres gigantesques, et à droite, dans le fond de la vallée, des champs de maïs et un jardin.
L'entrée est précédée d’une grande terrasse couverte, qui sert de cabinet d’étude et de repos; plusieurs tablettes surchargées de livres de sciences, les plus récemment publiés en France, me confirment dans l’opinion qu’on m’avait donnée sur le savoir et le zèle scientifique de mon excellent confrère. Un salon trèsvaste, meublé d’un immense divan en jonc, de bons fauteuils, d’un beau piano et d’un élégant guéridon, ouvre ses larges portes sur la terrasse dont j’ai parlé. Une salle à manger suit le salon; spacieuse et bien aérée, elle est séparée des cuisines par un espace considérable; -derrière ces différentes pièces, il en existe d’autres fermées aux regards des étrangers. Enfin, une petite chapelle gracieuse, où un prêtre vient dire la messe tous les dimanches, complète cette élégante habitation.
Le docteur me fait le -meilleur accueil. D'après son ordre, une jeune négresse apporte sur un plateau d’argent, large et massif, des verres de limonade, du vin d’orange et différentes liqueurs du pays; et comme, sans le savoir, je suis arrivé à l’heure du dîner brésilien (deux heures do l’après-midi), on m’offre de m’asseoir à la table de la famille; ce que j’accepte avec plaisir.
Dans toute autre circonstance, je me dispenserais d’associer le lecteur à mes sensations gastronomiques; mais, comme il faut saisir la couleur locale partout où on la rencontre, je crois n a-
voir rien de mieux à faire que de raconter mon premier repas dans cette ville tropicale. Le docteur, placé au haut de la table, me fait asseoir à sa droite. On sert d’abord un potage dont l’odeur aromatique excite singulièrement mon palais ; un énorme morceau de bœuf vient ensuite; il est accompagné de farine de manioc cuite dans du bouillon, et d’une sauce au piment pour en relever le goût. A ce premier service succèdent des œufs et un plat d’herbes cuites, si ardemment épicées que je'crois avoir avalé par mégarde un charbon embrasé. Heureusement qu’une salade de concombres aux oignons, unie à une énorme volaille, vient tempérer l’ardeur de ces mets. Le pain ne paraît à table que pour mémoire; cependant j’ai l’indignité de préférer cet aliment, tout vulgaire qu’il est. à la fade bouillie du manioc. On boit de l’eau pure’dans de grandes coupes évasées, et le vin de Madère et de Lisbonne dans des verres à pied, et non mêlé à l’eau. A la fin du repas, on sert des bananes, des mangues, des goyaves, dès pommes d’acajou et une exquise confiture de coco, qui me font oublier la chaleur par trop tropicale des condiments brésiliens.
Sur la foi de ceux qui avaient savouré les fruits du nouveau monde dans le pays même, je croyais qu’ils égalaient en bonté nos doux fruits d’Europe ; mais je revins bientôt de mon erreur. La cause de leur infériorité s’explique sans peine. L’homme n’a pu conquérir les biens qu’il possède que par le travail, et un travail suffisant n’a point encore pu transformer les fruits de l’Amérique sauvage en fruits qui puissent rappeler la saveur de la pêche parfumée, de la poire fondante , des raisins du vieux monde civilisé, rompu à la peine et au travail. Dieu ne donne à sa créature intelligente que les éléments do toute chose. Le fruit acerbe qui croît sur la lisière des bois peut devenir fondant et sucré ; mais il faut pour cela que la sueur de l’homme l’arrose ; il faut que des soins assidus développent sa chair, adoucissent ses sucs, enlèvent les épines sauvages qui garnissent sa tige, multiplient et étalent ses feuilles par le labeur intelligent de la
culture. - •
A peine sortis de table, le docteur me propose de gravir le sommet du Corcovado , dont nous apercevons la cime au-dessus de nos têtes. On m’amène un cheval, et, quelques minutes après,
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me voilà chevauchant sur le sentier qui conduit à cette montagne célèbre. Je n’essayerai pas de peindre mon admiration. Le chemin qui côtoie le flanc de la montagne représente à mes yeux une immense serre où sont amoncelés les arbres les plus magnifiques. Moi qui n’avais vu les enfants du sol américain qu’emprisonnés sous les cages de verre de nos jardins botaniques, étendant à regret leurs rameaux rabougris au milieu du climat artificiel que nous leur accordons, j’étais dans le ravissement en voyant les élans vigoureux de cette puissante végétation. Je me sens heureux et bien portant dans l’air tiède et embaumé de mille parfums qu’on respire en ce lieu, et dans lequel se jouent des papillons grands comme des oiseaux et des oiseaux brillants comme des papillons. Les premiers colibris que je vois butiner sur le dôme fleuri de la forêt me font jeter des cris de joie. Je poursuis un coléoptère; je m’élance vers une plante en fleur; je saisis un de ces grands morphos aux ailes azurées dont le vol hardi semblait être un obstacle invincible à sa possession, et je fais toutes ces choses avec la vivacité et l’agilité de la jeunesse.
Le chemin de la montagne est presque constamment bordé par le grand aqueduc qui conduit à la ville les eaux qui l’abreuvent. Cet aqueduc est un ouvrage immense, dont les habitants de Rio sont fiers à bon droit . Cette construction est bâtie en pierres gigantesques; elle a plus d’une lieue d’étendue, sa largeur est d’environ un mètre, et son élévation au-dessus du sol ne dépasse jamais deux mètres, excepté aux portes de Rio, où elle est supportée par des arches élancées qui en ont plus de vingt. Sur son trajet, on a ménagé, par intervalles, d'étroites ouvertures, pour permettre aux fazendeiros du voisinage d’y puiser l’eau nécessaire à leurs besoins, et aux voyageurs de s’y désaltérer. Nous rencontrons de jeunes négresses qui remplissent leurs gargoulettes en argile rouge à l’aide d’un fragment de calebasse ou de coco, et qui nous offrent avec empressement, l’eau contenue dans le vase qu’elles portent gracieusement sur leur tête.
Après trois heures de marche, nous atteignons le sommet de la montagne. Le point culminant est divisé en deux mamelons de forme inégale, d’où lui vient certainement son nom de Corcovado (bossu). Ces mamelons sont aujourd’hui séparés par un intervalle
qu'on ne saurait franchir sans danger, et que l’empereur don Pedro I" avait réunis par un pont qui n’existe plus. On est étonné de trouver des vestiges de construction et des barreaux de fer scellés dans le roc, sur le point le plus élevé de la montagne; ce sont les ruines d’un ancien pavillon, d’une espèce de tente permanente que l’ancien empereur y avait fait établir.
On raconte que, lorsque certaines passions agitaient son âme un peu sauvage, telles qu’un amour contrarié, la jalousie ou la haine qui en résultent , la colère qui l’agitait en présence d’une opposition qui devenait de jour en jour plus exigeante, il aimait à se réfugier sur ce roc isolé , et là , en contemplation devant un des plus beaux points de vue de l’univers, il calmait l’agitation de son esprit en s’identifiant avec ce magnifique spectacle. Le soiîimet du Corcovado, qui est taillé à pic au-dessus du sol , n’a pas moins de huit cents mètres de hauteur; mais le gouffre qui vous environne de tout côté est comblé par une végétation vigoureuse qui en dérobe l’horreur. De ce point la vue plonge dans un horizon sans bornes : c'est d’abord la ville de Rio qui déploie ses maisons blanches ; ce sont ensuite les montagnes voisines, étagées graduellement avec les vallées profondes qu’elles renferment, puis le jardin botanique et les lacs intérieurs qui l’environnent, la baie, ses bâtiments pavoisés , ses îles nombreuses , enfin la pleine mer et son immensité.... En quel autre lieu l’oeil humain peut-il embrasser tant de merveilleuses grandeurs?
Lorsque nous descendons le Corcovado, la nuit nous environne; mais tout à coup nous voyons surgir, du milieu des herbes, des milliers de lucioles qui nous éclairent de leurs lueurs phosphorescentes. J’étais prévenu de ce phénomène; mais sa magnificence m’étonne. C’est avec toutes les peines du monde que M. Gomez parvient à m’empêcher de donner la chasse, le soir même, à ces insectes bizarres. Nous continuons notre route; mais, arrivés sur la partie du sentier qui domine la vallée de l’Arangera , les lucioles se multiplient à tel point qu’on croirait à l’existence , au-dessous du lieu où nous sommes , d’une grande ville magnifiquement illuminée.
Ici le bon docteur, qui non loin de là doit visiter un malade , me quitte et me confie aux soins de son nègre Gil-Blas ; celuf-ci, chargé du fruit de mes conquêtes, me devance à travers les che-
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inins étroits et raboteux qu’il me fait parcourir pour gagner [tins promptement Rio.
Pour terminer une journée aussi bien remplie, je fus. le soir même , visiter la merveille artistique de la capitale , c’est-à-dire le théâtre de San Pedro d’Alcantara , où joue toute l’année une troupe italienne. L’empereur don Pedro I", grand amateur de musique, compositeur lui-même, comme Frédéric de Prusse était exécutant, avait daigné s’occuper de la construction de cette salle, de la composition de l’orchestre et de la troupe qui devaient charmer ses augustes oreilles. Pendant tout son règne , on put croire, à deux mille lieues de l’Europe, que le théâtre italien de Rio pouvait rivaliser avec ceux de Paris , de Milan et de Naples. Mais, hélas! lorsque je le visitai, il ne restait de ce temps de splendeurs qu’une salle fort belle, il est vrai, mais où jo'tiait une troupe médiocre, où s’évertuait un orchestre insuffisant. J’assistai à une représentation de la Norma; la prima donna, jeune fille encore belle, qui étalait avec complaisance la preuve évidente de la faute reprochée à la grande prêtresse, nous parut seule digne d’éloges. La salle, mal éclairée, renfermait de nombreux spectateurs. Les jumelles et les binocles jouaient ici comme à Paris; l’éventail , passionnément agité , remplaçait l’écran ; les quinquets fumeux jetaient une lumière rougeâtre; et, si ce n’eût été la négresse assise au fond de chaque loge, puis çà et là quelques autres figures hétérogènes, on eût pu se croire en France, dans un théâtre de province. Les loges sont très-spacieuses , la salle a la forme d’un ovale tronqué; la scène est en face d’une loge splendidement décorée, réservée à l’empereur.
Outre le théâtre italien, Rio possède également un théâtre français, où l'on joue le vaudeville et le drame. Les acteurs que nous y entendîmes étaient détestables; mais les actrices étaient jolies, ce qui suffisait pour assurer le succès de toutes les pièces qu’on y représentait M Il est vrai que la plupart des spectateurs étaient des hommes, qui applaudissaient par galanterie
Lorsqu’on a vu Rio , qu’on a visité les divers établissements de cette grande ville, qu’on a gravi les montagnes qui l’entourent, qu’on a sillonné en tous sens sa baie gracieuse, et quon a parcouru les îles qui la peuplent, on se demande enfin : Qui donc gouverne ici? Ce ne sont pas les quelques hommes frêles assis
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sous les arches du palais impérial , et vêtus en soldats , qui peu- . vent donner une idée de la force sur laquelle repose le pouvoir. Ce ne sont pas non plus les rares prêtres qui parcourent les rues, qui peuvent vous faire croire que tout gravite autour d’une puissance morale, à l’influence de laquelle chacun aime à obéir. Il faut donc chercher le pouvoir dans ceux qui le représentent dans son élément le plus élevé ; car on s’aperçoit bientôt que, dans ce pays à part, où un petit nombre d'hommes est intéressé à la soumission d’une masse compacte, les agents secondaires s’effacent, et chacun pour soi , chacun chez soi commande et agit dans l’intérêt de sa conservation et de la stabilité , avec les moyens ou sans les moyens que la loi met à sa disposition.
J’en étais là de mes réflexions lorsqu’on nous annonça que la légation serait présentée à Sa Majesté l’empereur. La présentation eut effectivement lieu à San-Oristovao , maison de plaisance située à une petite distance de la capitale, dans un lieu bien aéré et d’une salubrité parfaite. L’empereur est d’une taille élancée , sa physionomie grave et juvénile annonce de l’intelligence et de la bonté, ses longs cheveux blonds et ses yeux voilés de longs cils donnent à sa figure une expression de douceur charmante. Sa Majesté portait les épaulettes de lieutenant général. Son costume rappelait l’ancien uniforme des chasseurs à cheval ; il manquait de cette tenue militaire qui eût fait valoir la taille naturellement élégante du jeune prince. Peut-être aimerait-on à trouver dans le chef de ce vaste empire, mal aggloméré encore, plus de h’ardiesse dans le maintien, plus de force d’organisation; mais la nature délicate et méditative du prince devait avoir peu de propension pour les exercices violents qui nécessitent un grand déploiement de force physique, et ce manque apparent d’énergie ne tient qu’au défaut d'habitude de certains exercices corporels. L’accueil que nous fit l’empereur fut gracieux et simple. Nous fûmes également présentés à l’impératrice et à la princesse Januaria, qui parlent français avec une facilité et une grâce parfaites. Lorsque nous fûmes admis , Mme de Lagrené était depuis plus d’une heure en audience particulière avec Sa Majesté, qui la retint longtemps encore après que nous nous fûmes retirés.
Le- palais de San-Cristovao n’a rien de la grandeur et de la magnificence de Saint-Cloud, de Neuilly, ni d’aucune des demeures
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royales de France ; mais tout y est convenable et de bon goûl. L’empereur, qui aime passionnément la littérature française , a réuni beaucoup de livres de notre langue, et nous avons vu , dans un des appartements du palais, les nouveautés littéraires de notre pays, rangées les unes à côté des autres , sur les consoles et les guéridons, comme pour témoigner de l’usage habituel qu’on en fait.
11 était difficile de se trouver dans la demeure impériale sans songer à Mme la princesse de Joinville, qui en était l’ornement et la vie. Les souvenirs qu’elle a laissés après elle , l’intérôt que son nom éveille à Rio, ne sont égalés que par les sentiments d’affection qu’elle a su inspirer à sa nouvelle famille.
Nous partons de San-Cristovao au déclin du jour, nous rencontrons de nombreuses voitures qui parcourent le même chemin que nous. On s’agite aux environs du palais !... Comment en serait-il autrement? le ministère se retire et il faut en reconstituer un autre ! Pour nous, que ce fait n’intéresse guère, nous nous éloignons du château en songeant -à ce jeune prince, calme et grave, sur qui reposent les destinées d’un immense empire, et qui voit se grouper autour de lui, comme une garantie des succès qui lui sont promis , tout ce qui , dans cet empire , porte un cœur et une intelligence élevés.
Les vrais Brésiliens d’origine portugaise sont, comme tous les hommes de race ibérique, nonchalants dans leur vie habituelle, ardents et passionnés dans leurs entreprises, et quelquefois exaltés et vindicatifs, surtout lorsqu’une passion, telle que l’ambition, la haine ou l’amour, les agite. Ils se fréquentent peu entre eux ; la plupart vivent fort retirés dans leurs demeures, sanctuaires où nul ne pénètre impunément, carie seuil est toujours hermétiquement fermé , et le despotisme du maître redouble de précautions , lorsqu’il dérobe aux regards quelque jeune captive, sa femme légitime ou son esclave. Leur piété , qui était jadis profonde et ignorante, s’en tient aujourd’hui aux pratiques extérieures du culte. Le clergé a perdu complètement son influence ; comment en serait-il autrement? La plupart de ses membres sont des prêtres européens qui ont quitté leur diocèse pour quelque méfait, et qui, une fois dans ces régions lointaines, ne se croient tenus à aucune réserve. La hiérarchie épiscopale est impuissante à maintenir de pareilles na
tares , et il n’existe presque pas de prêtres indigènes. Le seul moyen de régénérer ce corps gangrené serait de confier l’administration des paroisses à une congrégation religieuse. J’ai connu au Brésil de savants prélats qui appelaient de tous leurs vœux nos excellents missionnaires pour accomplir cette transformation.
Cet affaiblissement de la foi dans la population brésilienne est un signe de l’altération des mœurs nationales; effectivement elles prennent tous les jours un caractère de plus en plus français. Cette tendance s’explique facilement : le plus grand nombre des jeunes Brésiliens est élevé en France; les hommes dont l’action sur la société a le plus de puissance, tels que les médecins, les avocats et les journalistes, sont Français, et en recevant des marchands de notre nation la plus grande partie des objets nécessaires à leurs besoins, tels que les modes, les meubles, les vins, les draps, ils s’identifient de plus en plus avec nos usages. Ajoutons encore, sans en tirer vanité toutefois, que la civilisation française ne pénètre 4 pas seulement par ces agents; grâce à certaines femmes qui ont fui Paris aux approches de leur automne , il existe certains salons à Rio où l’on pratique les mœurs un peu légères de Mabille et du Château-Rouge. Malheureusement, lorsque l’on se modèle sur un pays, on en adopte plus facilement les vices que les qualités.
La population française est si nombreuse à Rio, qu’on a établi aux environs de la vilfe des cabarets et des guinguettes presque exclusivement fréquentés par des ouvriers de notre pays.
Un dimanche, je descendais du Corcovado avec M. Fernand Delahante ; nous étions harassés de fatigue, et très-disposés à réparer nos forces par un repas quelconque. On nous indiqua une venta, située à quelques pas du chemin que nous suivions; nous nous y rendîmes en grimpant un petit coteau couvert d’arbres en fleur. Nous n’étions plus qu’à quelques pas de l’habitation, lorsque des éclats de rire et des chants les plus français du monde nous apprirent que nous allions nous trouver avec des compatriotes, presque avec des amis.
Sous des tonnelles qui ombrageaient des tables nombreuses, étaient effectivement réunis une quarantaine de jeunes ouvriers, lesquels chantaient et buvaient gaiement au souvenir de la patrie ! Là, tout était français, le vin, les convives et la maîtresse de la guinguette, Mme Breissan, femme accorte et gaie, qui avait
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une réponse prête à toutes les interpellations, et qui paraissait fort aimée de sa clientèle. Nous nous mêlâmes avec plaisir à cette joyeuse foule, et nous partageâmes avec ces braves gens un repas où ne manquaient ni les épicesjii le vin. La plupart de ces jeunes ouvriers se louaient de leur position et ne regrettaient nullement d’avoir pris le parti de s’expatrier momentanément pour aller chercher fortune ; mais leur conversation n’avait pour objet que la France : on eût dit qu’ils ne vivaient que par le souvenir, c Ah ! si la France avait le climat de Rio ! la baie de Rio ! les fers et les houilles de l’Angleterre 1'» s’écriait-on de tous côtés. Pas un mot n’était prononcé, qu’il ne s’y mêlât une aspiration vers la patrie ou un vœu pour elle î
A peine fûmes-nous assis à la table commune qu’on nous interpella avec vivacité pour nous demander des nouvelles récentes, et chaque question témoignait de l’amour le plus vif et le plus vrai.
Je demandai à Mme Breissan si les ouvriers des autres nations ne fréquentaient pas aussi son établissement.
« 11 en vient quelques-uns parfois, me répondit-elle, et les choses vont pour le mieux tant qu’on ne parle que du prix du travail, de la qualité des marchandises et de la rareté des ouvriers; mais, dès qu’il est question de la France et de ses batailles, les têtes s’échauffent, on se querelle, on se bat, c’est à ne plus s’entendre. L’autre jour, ils ont engagé une lutte avec des Anglais, qui, pour être plus calmes en apparence , ne sont pas moins chatouilleux lorsqu’il s’agit du point d’honneur national. J’aime mieux qu’ils ne soient qu’entre eux; du moins alors, s’ils se chamaillent, c’est sans se maltraiter.
Ces paroles de Mme Breissan peignent d’un trait le caractère de nos ouvriers à l’étranger : leur affection patriotique est exclusive à l’excès, outrecuidante et même un peu sauvage; car ces âmes naïves ne peuvent admettre qq,’on ne reconnaisse pas notre supériorité en toute chose , et , en cas de discussion , ils ne trouvent d’autres arguments que l’emploi de la force musculaire dont Dieu les a doués. Nous passâmes une partie de la soirée à causer avec nos braves compatriotes, et nous les quittâmes, enchantés de leur verve, de leur franchise et de leur joyeuse humeur.
Le lendemain de cette soirée, on vint m’éveiller à cinq heures 193 d
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du matin pour aller visiter un site appelé la Tijouque, situé à une petite distance de la ville. La fraîcheur était délicieuse, le ciel d’une pureté admirable ; je me décidai à accompagner les personnes de l’ambassade, qui, comptant peu sur moi, étaient déjà parties. Lorsque mes préparatifs furent faits, je montai un bon cheval et me mis joyeusement à galoper sur la route qui conduit au jardin botanique, chemin bordé de belles habitations, côtoyant la mer et les lacs intérieurs qui communiquent avec elle. Après une heure d’une course assez vive, j’atteignis nos compagnons dans un lieu très-pittoresque, appelé la Gabia, au moment où ils se disposaient à traverser un lac d’eau saumâtre appelé lac de Lagoa, communiquant avec la mer.
Nous étions nombreux : deux pirogues longues et étroites étaient les seules embarcations que possédât l'amiral de cette Méditerranée; mais, pour nous emmener tous, il s’avisa d’un stratagème qu’il m’eùt été difficile d’inventer. Il plaça sur les deux pirogues deux planches fort larges, qu’il assujettit fortement, et nous fit prendre place sur cet établi, tandis que lui et son lieutenant, debout sur ce radeau vacillant, ramaient avec circonspection pour accomplir heureusement la traversée. Les rives du lac de Lagoa sont charmantes; de grandes mélanostomées aux fleurs bleues baignent, en s’inclinant, leur tète dans l’eau, et des milliers d’huîtres blanches, attachées aux branches de cet arbuste, ressemblent à des pétales étiolés. Mais j’avoue qu’en cet iustant j’étais peu sensible aux beautés de la nature ; à chaque mouvement que je faisais, mes compagnons de voyage, dans l’intérêt de la conservation commune, me recommandaient aigrement l'immobilité la plus complète, et je trouvai fort longues les deux heures que dura notre navigation.
En abordant, nous descendîmes sur une plantation de café, et nous trouvâmes les nègres en train de prendre leur premier repas. C’étaient des hommes de trente à quarante ans, noirs comme du cuir verni, bien cambrés, bien musclés et fort peu vêtus. Les uns allumaient le feu; d’autres, réunis en rond, mangeaient, en causant, des épis de maïs; un plus grand nombre poursuivaient, sur les bords du lac, de petits crustacés et les faisaient cuire sur la braise ardente au fur et à mesure qu’ils les attrapaient. Le déjeuner de ces esclaves se composait exclusivement de farine de
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manioc ou d’épis de maïs, et les crustacés apportaient à ce maigre aliment un supplément fort nécessaire. Pendant que nous observions ce tableau animé , on nous amena des chevaux, et nous reprîmes notre course vers la Tijouque, où nous arrivâmes une heure après.
Au milieu de cette nature brésilienne, empreinte de magnificence et de grandeur, dans un pays où les ruisseaux sont, à leur source, des rivières tumultueuses, dont les montagnes, vêtues de fleurs, portent au-dessus des nues leur tête hérissée de pics aigus, où la puissante végétation envahit les rochers eux-mêmes, on s’étonne de l’enthousiasme des touristes à propos d’un site tel que la Tijouque. C’est tout simplement un cours d’eau d’une médiocre puissance, bondissant en cascade sur deux rochers de trente pieds d’élévation, superposés l’un à l’autre , et resserré entre deux montagnes tapissées de lianes inextricables et d’arbres touffus. Les voyageurs sérieux doivent compte de toutes leurs impressions à ceux qui, plus tard, doivent suivre leurs traces, afin de les prémunir contre les exagérations de certains enthousiastes possédés d’une monomanie admirative.
Nos guides se scandalisèrent quelque peu de notre désappointement en présence des beautés de la Tijouque. Pour nous offrir une compensation, ils voulurent nous conduire à Jacarè-Pagua, vallée qui renferme, nous dirçnt-ils, une résidence impériale. Hélas! ce château de plaisance est tout simplement une espèce de fazenda dont l’habitation est entourée d’un vaste jardin où ■croissent quelques végétaux originaires de l’Inde. Des. champs de canne , de maïs et de riz sont le principal ornement de cette vallée féconde, et c’est probablement à cause de la richesse de ses produits que les Brésiliens appellent cette exploitation une résidence impériale. Nous traversâmes Jacarè-Pagua sans mettre pied à terre. Harassés de fatigue , couverts de poussière , brûlés par le soleil , nous nous hâtâmes de gagner une habitation située au pied de Pedra-Gouilla , montagne que nous devions traverser pour nous rendre à Rio. L’aimable accueil que nous reçûmes d'une dame française, propriétaire de cette fazenda, nous permit d’oublier pendant quelques instants la fatigue de la journée.
Cette dame avait environ quarante ans; mais, quoique en plein été de la Saint-Martin, elle était encore remarquablement belle;
vile avait des traits d’une perfection adorable, le front haut et lisse, les yeux grands et noirs, voilés de longs cils, la bouche petite et souriante. Son teint, d’une blancheur diaphane, était nuancé d’un rose tendre semblable aux pétales de la rose du Bengale.
Lorsque nous arrivâmes, la belle fazendeira était à demi couchée sur un divan, dans un salon au rez-de-chaussée, où le jour arrivait à peine. Elle était vêtue d’un peignoir en mousseline Lieue ; ses bras et ses épaules étaient nus; ses cheveux noirs, tressés avec art, s’arrondissaient en couronne autour de sa tête. Une jeune fille pâle, maladive et contrefaite, était assise à ses pieds. Cette pauvre créature, disgracieuse, souffrante, privée des attributs ordinaires de son âge, en face de cette belle personne toute rayonnante de force, brillante de fraîcheur et de grâce, parée à son automne de tous les charmes de la jeunesse, était une vivante preuve des injustices de la nature. Devant ce contraste, les regards se détournaient de la camériste contrefaite pour chercher, caché derrière un rideau, quelque chérubin vermeil, car il fallait un page à cette belle reine.
Des négresses mises avec quelque élégance, ce qui est rare dans les fazendas du Brésil, nous servirent des confitures et des fruits. Ces esclaves avaient au plus vingt ans; elles étaient de race cafre; leur corps svelte était à peine voilé par un jupon blanc attaché sur les hanches, et par une étoffe éclatante négligemment jetée sur les épaules.
On racontait, à Rio, que notre belle compatriote était venue au Brésil lorsque les liens qui l’unissaient à l’un des plus grands noms littéraires de notre époque s’étaient rompus. Le fait est peu croyable. Les volumineuses indiscrétions du poète auraient certainement hais le public dans la confidence de cette tendre liaison . et je n’ai rien lu, dans les dix volumes des Confessions, qui m’ait paru faire allusion à la belle solitaire de Pedra-Gouilla.
Nous parcourûmes les possessions de notre hôtesse ; c’est une grande caféière, qui occupe plus de cent esclaves. Du plus loin que les nègres apercevaient leur belle maîtresse, ils quittaient leurs travaux et accouraient avec empressement pour lui baiser les mains. C’était assez bizarre de voir ces hommes noirs, aux trois quarts nus, appliquer leur museau proéminent sur les mains
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blanches et douces de notre compatriote. Les drôles paraissaient user avec quelque plaisir d’une faveur qu’on eût pu solliciter sans trop d’humilité. La dame, objet de ces hommages, les recevait avec la plus parfaite indifférence; on eût même dit parfois que cet acte de soumission respectueuse s'accomplissait à son insu, tant elle paraissait distraite.
Nous partîmes de ce charmant ermitage au déclin du jour. ta brise du soir balançait les grandes feuilles des bananiers comme d’immenses éventails , et sa fraîcheur bienfaisante nous faisait oublier l’âpre chaleur de la journée. Lorsque nous parvînmes sur le versant opposé du col de Pedra-Gouilla , les sentiers devinrent impraticables ; nos chevaux s’abattirent à chaque pas , et plusieurs de nos compagnons furent victimes d’accidents d’une certaine gravité. Enfin , nous atteignîmes Rio , après une absence de dix-huit heures ; nous avions passé plus de douze heures à cheval.
Après quelques jours de repos, j’appris, avec un bien vif plaisir, que M. et Mme de Lagrené voulaient bien m'associer à un voyage qu’ils allaient entreprendre dans la Serra dos Orgâos, sur les bords du Macacou et à Novo-Friburgo. Nous nous embarquâmes le 6 février au matin, sur le bateau à vapeur qui fait le trajet de Rio à Piedade. Nous traversâmes cette baie incomparable de Rio, semée d’îles sans nombre. Nous saluâmes en passant las ilhas de Ferro do Gobernador et la charmante paqueta toute fleurie, qui semble sourire aux voyageurs pour les engager à s’arrêter sur ses bords ; puis nous arrivâmes à Piedade. Ce point est une espèce d’entrepôt pour tous les objets dont les fazendeiros ont besoin; c’est là aussi qu’ils envoient leurs produits , pour être transportés à Rio par le bateau à vapeur. Rien n’est bizarre comme les immenses magasins qu’on rencontre dans certaines parties du Brésil, et qui renferment tous les objets dont la consommation est possible dans ces parages. Je pénètre dans celui de Piedade, qui est une espèce de hangar immense, dans lequel je vois amoncelés, depuis le parquet jusqu'au faite, des tissus de toutes les espèces , des vêtements confectionnés de toutes les dimensions, des souliers de toutes grandeurs, des cigales, des cigarettes, du tabac de toutes les qualités, du champagne, du vin de Bordeaux, des onguents, des ustensiles de ménage et d’agriculture, enfin des bougies, du suif.
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des nègres , des bœufs, des moutons ; le tout pêle-mêle et au plus juste prix.
C’est à Piedade que nous trouvâmes les guides et les mulets que le propriétaire de la Serra que nous allions visiter nous avait envoyés. Chacun de nous s’était muni d’une bride et d’une selle pour la monture qui lui était destinée; car ici on loue des chevaux, on en trouve même facilement en grand nombre, mais il n’en est pas ainsi des objets nécessaires à leur harnachement.
Nous nous mîmes en route , sous la conduite du feitor ou guide principal , grand mulâtre vigoureusement proportionné , qui a la tête entourée d’un mouchoir de coton rouge et bleu, et qui porte gravement un gigantesque éperon à son pied nu. A peine fûmesnous à cheval qu’une pluie torrentielle, telle qu’il n’en tombe que sous les tropiques , éclata sur nous avec fureur. Nous n’en continuâmes pas moins notre chemin à travers les routes inondées et boueuses. Cette partie du pays est excessivement malsaine; ce n’est qu’un immense marais , presque continuellement couvert d’une petite quantité d’eau putride qui renferme des plantes et des matières animales en décomposition. Les miasmes qui s’échappent de ces lieux d’infection engendrent, pendant la majeure partie de l’année, des fièvres pernicieuses qui sévissent avec violence et déciment la rare population de ce pays pestilentiel.
Nous partîmes à cinq heures du soir de Piedade, et la nuit ne tarda pas à nous couvrir de son ombre. Mais les éclairs du ciel et les lucioles , éclairs vivants dont la lumière jaillit aussi par intervalles, suffisent pour nous faire distinguer le guide qui nous précède. À onze heures du soir, nous arrivons à la fonda de don Gaëtan , près du village , où nous passons la nuit. La fonda est déjà presque à l’abri des influences funestes des marais de Piedade ; mais ce qui contribue surtout à son assainissement, c’est son élévation au-dessus du niveau delà mer; cette élévation est telle, que parfois on rencontre, dans certains mois de l’année, une légère pellicule de glace sur les eaux dormantes qui se trouvent le long des chemins ; aussi la culture du café y est-elle un peu moins productive que dans les fazendas des environs.
Les côtes du Brésil sont gardées par une immense chaîne granitique, laquelle prend naissance dans le nord de ce vaste empire et borde l’Océan , en traversant les provinces de Spiritu-Santo , de
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Rio de Janeiro, de San-Paolo et de Santa-Catharina. Cette large ceinture de pierre , déchirée à son sommet , semble munie de créneaux, de bastions, et percée de meurtrières, comme si Dieu, après avoir créé cette belle terre, eût voulu la mettre à l’abri de toute agression en l’entourant de fortifications naturelles. Suivant les pays qtf’elle parcourt, cette cordilière porte différents noms. Dans la province de Rio, à une petite distance de la ville, la Serra à laquelle nous nous rendons s’appelle Serra dos OrgAos. Ce nom lui vient de la configuration des rochers qui hérissent son sommet ; ce sont des pans de granit disposés comme les tuyaux d’un orgue.
Ce n’est pas seulement l’aspect de ces cimes aiguës qui rappelle le grave instrument de nos cathédrales ; les sons étranges qui s’échappent d’entre ces cylindres de pierre rendent l’analogie plus frappante encore et complètent l’illusion. La voix de la tempête, les plaintes des forêts que le Vent incline, les rugissements lugubres des jaguars, les cris des singes hurleurs, passant entre ces pics sonores, produisent une harmonie devant laquelle l'instrumentation humaine est sans grandeur. On sent que c’est l’âme universelle qui fait mouvoir les touches du formidable clavier. La Serra dos Orgâos est couverte de forêts vierges sur les trois quarts de son étendue ; ce n’est qu’à de longs intervalles qu’on rencontre, dans quelques vallées formées par l’écartement de la matière granitique, des traces de l’industrie humaine, ou qu’on traverse quelques bassins circulaires privés d’arbres, dans lesquels croît une herbe abondante dont se nourrissent des troupeaux de bœufs et de chevaux enfermés dans ces parcs naturels.
Le chemin qui conduit de chez don Gaëtan à la Serra dos Orgâos est fort beau , malgré les accidents de terrain qu’il a fallu vaincre. On suit un sentier qui serpente sur le flanc d’une montagne. A mesure qu’on s’élève le long de cette rampe, l’œil charmé embrasse des horizons immenses ; à mi-côte , on découvre une vallée couverte de culture, coupée par de nombreux ruisseaux bordés de bambous grêles et de cotonniers, et, dans le fond de ce premier tableau , la mer, éclairée par un soleil splendide, est encadrée dans une noire ceinture de rochers couronnés d’arbres verts. Lorsqu’on arrive sur le sommet le plus élevé, l’air fraîchit considérablement, et les espèces végétales prennent les formes caractéristiques des lieux qu’elles habitent. Les papillons
eux-mêmes changent d’aspect; ce ne sont plus ces immenses morphos qui m’ont rendu si heureux sur le Corcovado, mais des argynnes et des argus.
Nous arrivâmes à deux heures chez M. Marsh, le propriétaire de la Serra; nous trouvâmes un homme aux manières aimables et distinguées; sa maison nousparut confortable et bien tenue, et le personnel des visiteurs auxquels il donne une cordiale hospitalité, des mieux composés. Voici en quelques mots l’histoire de notre hôte.
Il y a une vingtaine d’années que vivait à Rio un jeune négociant anglais, lequel menait grand train. Il avait une maison somptueuse, de brillants équipages, de nombreux esclaves; il était par cela môme entouré de tous les genres de séductions qui , dans le nouveau comme dans l’ancien monde , s’attachent à l'opulence. Tout à coup le jeune gentleman annonça à ses amis qu’il allait se retirer dans l’intérieur des terres pour y vivre en ermite. Dans une ville française , on se fût vivement préoccupé des causes probables d’une pareille détermination ; la société de Rio ne s’en émut pas le moins du monde. Les Anglais ont habitué leurs amis à tous les genres d’excentricité ; et cette tin du jeune gentleman parut tout aussi raisonnable que s’il se lût retiré du monde par un suicide ou par un voyage aux antipodes. Après avoir acheté les titres d’une immense concession dans la Serra dos Orgâos, notre jeune aventurier alla prendre possession de son domaine.
Avec ce coup d’œil pratique particulier aux Anglais , il comprit immédiatement qu’il devait renoncer à mettre en culture sa vaste propriété. Il eût fallu employer plus de trois cents nègres à cette exploitation ; et , par le droit de visite qui courait , la dépense eût été trop forte.
La Serra, à cause de son élévation • au-dessus du niveau de la mer, jouit d’une température qui n’excède pas vingt-deux degrés. Cette circonstance suggéra à notre gentleman l’idée d’établir sur son territoire un caravansérail où les voyageurs désireux de vivre un certain temps au milieu des beautés primitives de la nature brésilienne pussent commodément s’installer; une maison de santé où les valétudinaires de Rio vinssent se réconforter sous l’influence bienfaisante de l’air frais et tonique des montagnes; des retraites paisibles où les hommes fatigués du monde, lassés
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par les soucis que donnent les affaires, pussent se réfugier dans un isolement complet. Cet industriel fashionable comprenait tous les goûts, toutes les aptitudes, tous les besoins : il résolut de s’appliquer à les satisfaire.
A cet effet , il fit construire une immense maison divisée en nombreux appartements, pour ceux de ses hôtes futurs qui voudraient trouver à la Serra nombreuse compagnie , et il dissémina sur son domaine de petites habitations éloignées de trois quarts de lieue les unes des autres pour ceux qui voudraient vivre loin de toute société. -
Ce fils d’Albion connaissait notre littérature ; aussi bien qu’homme du monde , il avait appris dans le Bourgeois gentilhomme la manière d’exercer une profession sans déroger. 11 ne s’agit pour cela, comme chacun sait, que d’échanger, sans les vendre, des services ou des produits contre de l’argent comptant.
D’après cette donnée qu’il a le mérite d’avoir mise en pratique, son établissement tenait du château et de l’auberge. C’était le châtelain bien cravaté , scrupuleusement ganté , suffisamment verni , qui recevait les étrangers et leur offrait une loyale hospitalité; c’était lui encore, ou en son absence quelque ami intime, qui faisait les honneurs ’de la table avec la distinction d’un ver y good gentleman; ç’était ensuite avec un vulgaire maître d’hôtel, un officier de bouche subalterne, qu’on réglait, au départ, les frais de résidence.
Lorsque notre nombreuse société arriva à la Serra dos Orgâos, le gentilhomme hôtelier, pour ne pas nous séparer les uns des autres, mit à notre disposition une jolie maison construite au centre môme de la forêt. On avait abattu autour de l’habitation les arbres gigantesques qui en obstruaient l’accès; il en était résulté un espace circulaire, lequel s’était subitement transformé en parterre. La puissante fécondité de ce sol avait remplacé les rois détrônés de la forêt par une multitude d’arbrisseaux aux fleurs brillantes, par des mélanostomées bleues, des fuchsias rouges, des bombax roses, des mimosas et des cassias jaunes. Notre demeure elle-même ressemblait à un bouquet de fleurs. La toiture et les murs étaient tapissés par les rameaux flexibles des grenadilles, et les diadèmes nuancés de ces lianes pénétraient dans l'intérieur des appartements par toutes les ouvertures.
Nous habitions un véritable palais de fleurs; . nos regards ne se reposaient que sur des pétales brillamment colorés , et l’air que nous respirions était plein de leurs douces -senteurs.
11 était permis aux premiers voyageurs qui pénétrèrent dans les forêts vierges d'en peindre les mystérieuses grandeurs ; mais depuis que l’abbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand , en s’enfonçant dans ces sombres solitudes , en ont ou- . • vert l’accès à la littérature contemporaine, cette mine inépuisable de descriptions emphatiques a été interdite aux vulgaires intelligences qui passent dans ces lieux , des bottes , des filets sous le bras et un marteau à la main.
Aussi , quoique j’aie posé le pied sur ce sol merveilleux , je me garderai bien de peindre cet entre-croisement inextricable de cent essences végétales, qui forment, à des hauteurs prodigieuses, des voûtes impénétrables aux rayons du soleil ,• de décrire cette confusion harmonique de bambous, de lianes et d'arbustes qui s’étreignent, de plantes qui cherchent à s’élever les unes au-dessus des autres, pour prendre leur part d’air et de lumière, et qui meurent , comme ces populations amoncelées et pressées de nos civilisations modernes, au milieu de l’exubérante production qu’elles enfantent 1 La Serra dos Orgâos est l’un des points élevés du Brésil ; aussi les productions tropicales ne sauraient plus trouver en ce lieu le soleil qui les mûrit. Si on y voit encore quelques orangers, quelques rares bananiers, des plants d'ananas,
# c’est qu’ils se sont spontanément développés et qu’on les a laissés croître avec la certitude qu’ils ne porteront pas de fruits.
Le propriétaire a donc dû chercher , en dehors de son exploitation hospitalière , par quel moyen il pourrait accroître le revenu de son domaine sans augmenter le nombre de ses esclaves. Après de nombreux essais , il s’est spécialement attaché à l’amélioration des races chevalines, à la production des mulets et à la culture des fruits et des légumes d’Europe.
Aucune localité ne peut certainement présenter autant d’avantages que la Serra dos Orgâos pour faire des élèves. L’immense étendue de terrain qui constitue ce domaine est divisée en magnifiques bassins circulaires , qui représentent des prairies naturelles entourées de forêts impénétrables. Chacun de ces bassins est fermé, au point où la vallée s’ouvre dans une vallée nouvelle, *
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par une espèce de claie qui ne permet pas aux animaux d’une circonscription de se mêler à ceux d’une autre et de dépasser les limites de leur domaine, qui est ordinairement de deux ou trois lieues. Là, les chevaux et les mulets paissent en toute liberté; on ne va les chercher que pour les besoins du moment ou pour leur donner des soins ; mais jamais ils ne rentrent dans les écuries pour se soustraire aux influences extérieures. Une chose qui m’a fort surpris, c’est la patience et la douceur de ces animaux à demi sauvages.
J’ai vu un petit nègre de cinq à six ans qui poursuivait un cheval et qui, l’ayant saisi par les crins, s’y cramponna avec force, et parvint à l’emmener sans que l’animal se révoltât contre la faiblesse de son conducteur. En général , les chevaux et les mulets élevés de cette manière sont de petite taille, mais infatigables. Ils ont une telle habitude des chemins scabreux, que ceux qui les montent n'ont rien de mieux à faire que de se confier à leur instinct, et plus d’une fois ils auront l’occasion d’admirer leur prudence et leur sagacité. La culture des arbres et des légumes européens est.loin de donner à M. Marsh des résultats aussi avantageux que l’exploitation dont nous venons de parler. La plupart réussissent très-bien en apparence , mais leurs fruits nombreux sont presque sans saveur. La pêche a perdu son parfum, le raisin ses propriétés rafraîchissantes. La pomme , qui paraît mieux s’accommoder de ce climat, acquiert un développement considérable au détriment de son goût originel; ses formes s’altèrent, ses semences ne se développent plus; on pourrait la comparer à une femme robuste chez laquelle l’embonpoint a tué les germes de la fécondité. Quant aux légumes, excepté le haricot et la pomme de terre, fille du sol américain', tous les autres m’ont paru bien dégénérés.
On a quelquefois essayé de cultiver le blé dans cette contrée; mais l’époque de la floraison, qui concorde avec celle des pluies diluviennes qui inondent cette région, a constamment empêché cette céréale de s’y développer complètement et le grain d’arriver à maturité.
C’est un agréable séjour que la Serra dos Orgàos ; la température est délicieuse et les sites sont ravissants. Notre palais des fleurs était fréquenté par tous les êtres ailés de la contrée , les
tiO DE FRANCE EN CHINE.
papillons et les coléoptères, vêtus comme les héroïnes de Perrault', voltigeaient et bourdonnaient sans cesse atitour de nous. Les perroquets, les tangaras et les colibris eux-mêmes ne dédaignaient pas de visiter notre demeure ; plus d’une fois ces petits sylphes vêtus d’étincelles sont venus jusque dans l’appartement de Mme de Lagrené demander une hospitalité qu’on eût voulu prolonger, mais qui cessait bientôt de plaire à leur inconstante et capricieuse fantaisie.
C’était un vieux médecin qui nous faisait les honneurs de notre charmante habitation. Cet excellent homme cumulait les fonctions de médecin de l’établissement de M. Marsh avec celles de cicerone de la Serra pour les touristes de distinction. Le docteur avait soixante ans, mais il était vigoureux et alerte ; sa figure épanouie, sa physionomie souriante, sa rotondité respectable annonçaient une nature spirituelle et bienveillante. 11 nous apprit que son existence, féconde en événements, s’était passée dans les quatre parties du monde : tour à tour médecin , marin , ministre du saint Évangile, directeur d’exploitation coloniale, suivant les circonstances, partout il avait été utile, considéré et apprécié
Le docteur gagna promptement mon affection ; j’aimais à le voir, dans nos courses vagabondes, chevauchant à côté de nous, parlant à l’un politique, à l’autre littérature, à celui-ci agriculture, économie sociale, s'informant de tout ce qui peut intéresser l’homme intelligent, venant ensuite vers moi pour aborder un sujet scientifique.
Pendant les huit jours que nous passâmes à la Serra , chacun de nous s’abandonna à ses inspirations et à ses goûts ; mes compagnons de voyage faisaient tous les jours de longues promenades à cheval sur les vastes domaines de notre hôte ; ils allaient visiter les cénobites épars sur cette Thébaïde parfumée. Quant à moi, dès le matin je m’enfonçais dans l’intérieur de la forêt à la poursuite des populations . innombrables qu’elle abrite sous les écorces raboteuses de ses grands arbres , qu’elle protège sous ses mousses soyeuses , qu’elle berce entre les feuilles satinées de ses herbes, qu’elle nourrit dans les eaux limpides de ses ruisseaux, et je ne rentrais jamais dans notre demeure avant l’heure du dîner.
Je me souviens avec bonheur de mes courses aventureuses ; un nègre portait mon bagage ; c’était un arsenal complet de filets, de
«le
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pinces, de boites; mon fusil ne me quittait jamais. Je pénétrais avec cet attirail aussi loin que je le pouvais ; une hache à la main, j'abattais les branches d’arbres, les arbustes ceints de lianes qui me barraient le chemin. Avec quelle émotion je soulevais les écorces des grands arbres, gisant à terre, qui abritaient d’énormes et nombreux coléoptères ! Les tangaras , les pics rouges , les perroquets tombaient sous mes coups , comme des oiseaux vulgaires.
Le Brésil est la terre promise des naturalistes, et, bien qu’un grand nombre se soient abattus sur cet admirable pays, botanistes et zoologistes trouveront encore à y faire d’abondantes moissons. Les régions montueuses sont, entre toutes, les plus intéressantes, et , pour ceux qui ne voudraient pas étendre trop loin leurs excursions, je leur recommande ma chère Serra dos Orgâos, où ils trouveront réuni tout ce qui peut les intéresser ou les émouvoir.
On chasse le jaguar dans ces montagnes ; c’est le plus redoutable des carnassiers américains. Je n’ai vu que la dépouille dt* cet animal puissant, que j’aurais voulu voir dans tout son éclat el dans toute sa force. C’était toujours à son intention que je glissais une balle dans mon fusil, quand je parvenais dans les endroits suspects de la forêt, et, quitte à ressembler au chasseur de La Fontaine, j’ai, jusqu’au moment de mon départ, supplié Jupiter de me mettre en présence du terrible animal ; mais Jupiter a été assez bon pour ne pas exaucer ma prière. Si le jaguar paraît une proie trop périlleuse à abattre, on peut se contenter de poursuivre le tapir aux mœurs douces et sociables. J’ai souvent rencontré ce magnifique pachyderme le long des rivières, sur le bord des lacs : mais toujours il était à l’abri de mes atteintes, à cause de l’espace qui nous séparait. Pendant mon séjour à la Serra, j’ai livré une rude guerre à l’unau disgracieux ; ce singulier édenté, caché dans le feuillage sombre du cécropia , restait immobile tant qu’il supposait que je ne l’avais pas découvert ; mais, si un mouvement suspect lui révélait mes intentions hostiles, il partait avec précaution et parcourait , sans s'arrêter, de grandes distances sur le dôme de la forêt, en s’aidant de ses grands bras. C'est surtout parmi les tatous à l’épaisse cuirasse que j’ai fait de nombreuses victimes; et, lorsque je les rapportais au logis, le Vatel brésilien
qui nous servait transformait leur noble armure en une vulgaire marmite, dans laquelle il les accommodait.
Le lecteur me croira à peine si je lui dis que les serpents sont fort rares dans cette partie du Brésil. Ce n’est que dans les relations de voyages faites à Paris qu’on voit des individus étreints par les anneaux du boa de Laocoon , ou qu’on lit la description de forêts impénétrables, émaillées de jararacs et de cascavels. J’ai fauché de hautes herbes, traversé des taillis épais; je me suis enfoncé dans les bois les plus sombres, et je n’ai vu qu’un seul de ces hideux reptiles.
Un reptile plus commun à la Serra est l’iguane. C’est un grand lézard, aux formes robustes, plein d’agilité et d’audace, qui grimpe sur les arbres pour y poursuivre de petits oiseaux , et qu'on voit souvent traverser, les chemins pour saisir de petits quadrupèdes. M. Marsh en a tué plusieurs pendant notre séjour, qui figuraient avec honneur sur la table de ses hôtes; car on mange ce reptile, et les gastronomes brésiliens le citent avec distinction quand ils font une énumération bienveillante des richesses culinaires de leur pays. Ceux dont nous avons mangé nous ont paru ne pas différer très-sensiblement, quant au goût et aux apparences physiques, de la chair d’un poulet fort jeune ; aussi n’avons-nous été saisis d’aucun sentiment de répulsion pour cet aliment.
J’avais conçu l’ambitieux projet d’atteindre les hautes cimes des Orgues; mais chaque jour je reculais devant l’exécution. Enfin j’accomplis cette ascension ; je touchai de mes mains la base des grands tubes de granit à la cime desquels roulaient lentement de légers nuages transparents comme de la gaze, et les sons de ma voix se mêlèrent aux bruits harmonieux de la forêt, qui tiennent en éveil depuis le commencement du monde les vieux échos cachés dans leurs niches de pierre. De ce point culminant je n’aperçus que l’azur du ciel et un immense océan de feuillage ; le sol dénudé formait des caps, des anses, des promontoires au sein de cette mer, dont le vent soulevait les vagues sonores, et les ardents rayons du soleil, en glissant sur les teintes variées de ces dômes ondoyants, produisaient des reflets semblables à ceux qui se jouent à la surface des flots. La vue de cette vaste solitude, du sein de laquelle je n’apercevais aucune habitation, me remplit de
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tristesse , et je compris qu’un paysage n’est complet que lorsque, au milieu de sévères beautés de la nature, on découvre la puissante manifestation de l’activité humaine.
Je côtoyai longtemps le pied des roches escarpées , et, lorsque je voulus descendre dans les parties inférieures de la montagne, je tombai au milieu d’un de ces bassins géologiques qu’on rencontre si fréquemment sur la Serra. Ce bas-fond avait une grande étendue; il était couvert d’une herbe abondante et drue comme celle qui croit sur les montagnes pastorales des Alpes et des Pyrénées. Un énorme bloc de granit, détaché de sa base par quelque commotion antédiluvienne, occupait le centre de ce cirque naturel et ressemblait à quelque monument du passé destiné à perpétuer un souvenir historique. Ce puissant monolithe, tapissé de fougères et de mousses noires, portait sur sa croupe arrondie une petite maison dont l’aspect élégant rappelait ces humbles chapelles que les habitants des montagnes ont coutume de percher sur quelque pic isolé. Un filet d’eau entourait de ses franges d’argent ce sombre piédestal et se perdait ensuite entre les herbes, dont il faisait trembler les pointes élancées.
Harassé de fatigue, je m’assis sur le bord du ruisseau ; au même instant, j’entendis au-dessus de ma tête une voix qui évidemment s’adressait à moi, car j’étais seul au milieu de cet espace immense ; je ne compte pas comme quelqu’un un nègre qui m’accompagnait. On m’interpellait en anglais. Ne sachant pas les premiers mots de cette langue, je me contentai de répondre sans me déranger, sans tourner les yeux du côté où me venaient ces paroles :
« Que désirez-vous, monsieur? je ne comprends pas l’anglais.
— Oh ! ces Français sont drôles ! reprit la même voix avec le plus parfait accent britannique ; ils croient que chacun connaît leur langue ; ils ne parlent que le français !
— Vou3 avez raison, répliquai-je en me levant pour découvrir l’interlocuteur que le hasard m’envoyait ; les Français ont la sottise de croire que leur langue est la langue universelle , mais ils sont bien punis de leur outrecuidance lorsqu’ils mettent le nez hors de leur pays. »
Mon interlocuteur était planté sur le sommet du rocher, comme un chasseur de chamois au bord d’un précipice, ferme et droit sur
ses jambes ; il portait des guêtres de cuir, une veste ronde et une casquette;, un énorme couteau de chasse, passé à la ceinture, pendait à son côté ; son visage rose et frais était encadré dans une belle barbe rouge; il était grand et fort, et toute sa personne avait quelque chose de franc et d’ouvert qui prévenait en sa faveur. Après avoir jeté sur moi un regard explorateur, le fils d’Albion me dit :
« Je suis M. Braone (j’écris son nom comme il le prononçait) ; voulez-vous venir vous reposer chez moi? J’aime beaucoup les Français. >
Je déclinai mon nom, et, me servant de la formule qu’il avait employée en me parlant, j’ajoutai :
c J’irai volontiers me reposer chez vous ; j’aime beaucoup les Anglais. »
Je crus , en faveur de la manière bizarre dont s’effectuait notre connaissance, pouvoir me permettre la légère exagération que renferme cette dernière assertion.
Je grimpai sur le domaine de M. Braone par une entaille circulaire faite dans le granit ; ce moderne Prométhée me reçut en me tendant la main; on reconnaissait à son teint vermeil qu’il était retenu sur ce roc solitaire par des chaînes fort légères , et qu’aucune espèce de vautour ne .lui rongeait le cœur. Un fou ou un sage était seul capable de vivre dans cet isolement ; je me demandai dans laquelle des deux catégories il fallait classer ma nouvelle connaissance.
M. Braone m’introduisit dans un petit salon proprement meublé ; c’était une pièce longue et étroite, percée de trois fenêtres munies de stores et garnie d’un divan et de chaises en rotin. Il m'installa devant une table sur laquelle étaient disposées des bouteilles contenant du porto . du sherry, du brandy, du rhum et un gros livre relié.
Lorsque je fus assis , M. Braone me pria de l’excuser et de l’attendre un moment, et disparut; un quart d’heure après, il entra conduisant sous son bras une jeune négresse. Cette fille, qui pouvait bien avoir dix-huit ans , était vêtue d’une robe blanche à grande pèlerine , telle qu'en portent seules dans le monde les dames anglaises ; elle était coiffée d’un chapeau bleu confectionné dans le même goût que sa robe et chaussée de gros souliers en
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cuir noir lacés sur le cou-de-pied ; ses mains étaient couvertes de gants de fil , et elle paraissait fort mal à l’aise dans ce travestissement. La pauvre créature avait l’air ahuri, la physionomie hébétée des nègres de la côte ; elle portait trois fortes entailles cicatrisées au-dessus de la racine du nez. Les nègres nouvellement introduits dans les colonies européennes sont presque tous marqués de quelques signes résultant d’une blessure qu’on leur a faite pendant leur jeunesse , pour aider à constater plus tard leur identité , tandis que les nègres créoles ne pratiquent plus cette coutume barbare. M. Braone se plaça en face de moi avec sa compagne toujours appuyée sur son bras; ils s’inclinèrent simultanément , et l’Anglais me dit en désignant la jeune négresse : c C’était Mme Braone ! »
Je rendis , aussi sérieusement que je le pus , mon salut à ce couple bizarre, mais j’avoue que je ne trouvai aucune parole à lui adresser. Le gentleman, après s’étre incliné une seconde fois^ tourna sur ses talons et s’éloigna, emmenant avec lui cette singulière Mme Braone.
Je n’étais pas encore revenu de l’étonnement que m’avait causé cette présentation, lorsque M. Braone reparut donnant le bras à une autre négresse. Celle-ci, plus jeune que la première, portait certainement les vêtements que sa compagne venait de déposer , et , comme elle était beaucoup moins grande, elle semblait traîner après elle une robe à queue. M. Braone, fidèle aux usages de son pays pour tout ce qui tient au mode adopté pour les présentations, s’inclina une seconde fois devant moi en me disant : c C’était une autre Mme Braone. j
A cette déclaration inouïe , je ne pus contenir un immense éclat de rire. Ma bruyante hilarité ne blessa pas mon hôte ; il se contenta de lever les yeux au ciel , en s’écriant : t Ohl ces Français, ils s’étonnent de toutl — - Non pas précisément de tout, mon cher monsieur Braone, mais de ce qui leur paraît impossible avant de l’avoir vu! Je vous en prie, ajoutai-je sans pouvoir maîtriser mon hilarité, quel est donc le prêtre qui a béni votre double mariage? on pourrait recourir à lui dans l’occasion.
— C’est moi le prêtre, reprit l’Anglais; je me suis marié tout seul.
— Mon cher monsieur Braone , vous serez pendu comme un chien et damné comme un juif, au jeu que vous jouez! La polygamie est un cas pendable et damnable.
— Oh , oh ! fit le gentleman, en France et en Angleterre je serais pendu, oui; au Brésil, non! je ne serai pas davantage damné; ici je vis comme Abraham, et comme Jacob.... il faut .bien que je peuple ce désert.
— Mais vous êtes chrétien, je suppose?
— A Londres, à Paris, oui; ici, je suis un patriarche. Je connais la Bible mieux que vous, my dear. C’est le seul livre que je lise depuis six ans , dit-il en me montrant le gros volume que j’avais remarqué sur la table, et c’est là que je puise ma seule règle de conduite. La Bible n’est pas, comme on le croit, l’histoire d’un peuple; c’est la loi écrite avec des exemples des hommes en civilisation, en barbarie et en patriarcat; ici je vis en patriarcat. Oh! non, je ne serai pas damné....
— Mon cher monsieur Braone, j'admire votre interprétation de la Bible; elle est nouvelle! Et vous comprenez parfaitement vos devoirs de patriarche?
— ^ Ohl oui, je les comprends bien. Attendez. »
Là-dessus, il décrocha une cravache pendue derrière la porte. La poignée de cet instrument de correction se terminait par un sifflet dont il tira des sons aigus. Aussitôt je vis accourir dans le salon cinq ou six marmots, couleur marron , lesquels se rangèrent silencieusement l’un à côté de l’autre , dans la position d’un soldat sous les armes. L’Anglais les considéra un moment avecsatisfaction; il me dit ensuite :
« C’étaient les petits Braone! Quand j’aurai encore trois petits homnces^omme ça, je leur laisse tout ce que j’ai ici : cette maison, ces montagnes, ces terres; ils seront plus riches que s’ils étaient des fils d’esclaves, et moi j’irai m’occuper à peupler Sidney.... Oh! si -tout le monde faisait comme moi, toutes les colonies seraient bientôt comme des fourmilières!... s
J’étais en admiration devant M. Braone; je n’avais pas cru, jusque-là , qu’on put être aussi complètement fou avec les 1 apparences de la raison. Après un moment de silence , je
lui djis ;£•: '4* . .V/V
« Savez-vous bien que, si je racontais en France votre ma-
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•nière de vivre et les circonstances dans lesquelles s’est faite notre connaissance, on ne me croirait pas?
— Oh! certainement non, reprit vivement le gentleman; les Français trouvent la vérité trop extraordinaire pour y croire. Après votre retour, racontez-leur simplement ce que vous avez vu, ils vous accuseront d’avoir fait des romans, oh! oui. »
Cette idée de M. Braone me frappa par sa justesse ; je résolus d’essayer d’écrire très-exactement ce que je venais de voir, n’étant pas fâché d’étre taxé d’exagération à force d’exactitude Lorsque je voulus le quitter, M. Braone tenta de me retenir pour passer la soirée avec lui; je no pus me rendra à son désir; la compagnie dont je faisais partie devait quifter la Serra le r . lendemain; il fallait être sur pied avant le jour.’ M. Braone, en me reconduisant, rtie fit traverser sa cuisine, où nous trouvâmes une vieille négresse occupée à embrocher une couple de singes qui n’avaient pas moins de deux pieds de long.
<r Si vous voulez rester, me dit M. Braone en me montrant l’instrument gastronomique, voilà notre dîner 1 »
Je considérai M. Braone avec horreur. En ce moment il me fit l'effet d’un ogrel Les embrochés ressemblaient, à s’y méprendre, à la marmaille de tantôt; je songeai à Saturne dévorant ses enfants. Mais la figure impassible de l’Anglais me rassura, et., pensant qu’on pouvait manger du singe sans être pour cela taxé d’anthropophagie, je serrai cordialement la main qu’il me tendit.
Je rentrai le dernier à notre maison de la Serra ; mes compagnons me demandèrent compte de ma journée-; je leur racontai ma visite à M. Braone, ils n’en crurent pas un mot. Comme nous partîmes le lendemain, ils n’eurent aucun moyen de vérifier ma véracité; ils sont restés sous leur première impression,... Ainsi a commencé à se vérifier la prophétie de M. Braone. Je crois, aujourd’hui, que le patriarche de la Serra est un sage.
Au moment de quitter notre délicieuse habitation, je vois venir à moi le nègre, compagnon de mes courses, qui me tend timidement la main. Je crois qu’il réclame une nouvelle rétribution, et je lui donne quelques pièces d’argent, qu’il prend sans trop d’empressement, en répétant son geste suppliant. Je réfère à M. Marsh de ce cas embarrassant; il m’apprend que, lorsque les nègres rencontrent un blanc sur leur route et qu’ils tendent vers
lui leur main réunie en creux , ce n’est pas une aumône matérielle qu’ils implorent, mais celle plus spirituelle d’un vœu en leur faveur, d’une espèce de bénédiction, et que l’usage est de leur dire : Que Dios le faze sancto! « Que Dieu fasse de toi un saint! » J’ajoute à cette formule un vœu plus sincère et plus en harmonie, je crois, avec les besoins de cette race disgraciée et je dis: « Que Dieu te rende digne d’ètre libre! » Mais, hélas! ce vœu, comme le précédent, ira se perdre sans écho dans l’espace; car il n’y a pas plus de saint noir au martyrologe qu’il n’y aura, d’ici bien longtemps, de nègres libres au Brésil.
Le chemin que nous suivons est celui qui traverse les Orgues pour joindre les bords de la Paraïba. C’est sur les rives de ce Qeuve qu’on rencohtre quelques peuplades de Cabocles , qui sont censés vivre du produit de la chasse ou de la pèche, mais qui se livrent, en réalité, à diverses industries. C’est auprès de ces individus que la plupart des voyageurs européens vont ordinairement étudier les mœurs des sauvages brésiliens, dont ils sont les fidèles représentants , comme le paysan des environs de Paris l’est des mœurs pastorales retracées avec tant de bonheur et de naïveté par M. le chevalier de Florian, dans le siècle dernier.
Nous suivions la même route pendant une partie de la journée, lorsque nous apercevons que notre guide principal, à qui nous avons eu la malheureuse idée d’offrir un verre d’eau-de-vie de France, s’est séparé de nous. Pour l’attendre, nous nous arrêtons à une eslancia , lieu de repos pour les muletiers qui fréquentent ces parages. Au moment de notre arrivée, une caravane est en possession de l’emplacement circulaire qui constitue la estancia; cette auberge primitive se compose d’une espèce de hangar couvert , qui sert de lieu de repos pour les hommes , et d’une rangée de pieux fixés en terre en dehors de la partie abritée, pour attacher les mulets. Ordinairement on décharge les bêtes de somme pendant que les nègres préparent leur repas.
Ayant vainement attendu notre feitor, qui est un homme libre, et qui, en celte qualité, s'est, tranquillement couché au pied d’un arbre, pendant que nous courons à peu près au hasard, nous nous mettons de nouveau en chemin. Quelques moments après, nous pénétrons dans une admirable forêt de palmiers et de fougères arborescentes. La présence de ces végétaux nous
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annonce que déjà nous sommes descendus dans des régions plus chaudes; nous nous en apercevons, d’ailleurs, à l’impression que l'atmosphère exerce sur nous.
Nous nous arrachons de ce lieu qui captive longtemps notre attention , et nous arrivons dans une partie de la route où deux chemins se croisent. Lequel prendrons-nous? Un vieux nègre nous assure qu’une maison existe non loin , en suivant le sentier à droite. Nous n’hésitons pas; nous nous engageons dans une espèce de ravin étroit et roide , que bordent des arbres gigantesques. Nous rencontrons, par intervalles, de magnifiques bœufs qui nous regardent avec curiosité ; quelques-uns s’enfuient à notre approche ; d’autres nous accompagnent pendant un certain temps, et ne nous quittent qu’après nous avoir suivis quelques moments encore d’un œil interrogateur. La présence de ces animaux ne doit rien faire préjuger au Brésil sur la proximité des habitations: aussi ne voyons-nous pas la maison annoncée, et nous ne la rencontrons qu’une heure après avoir suivi une descente fort rapide.
C’est une misérable hutte , entourée d’un parc immense , pour renfermer des bestiaux ; un mulâtre , sa femme et ses enfants , en sont les propriétaires; ils nous apprennent qu’il existe une venta tenue .par Pedro l’Espagnol, qui n’est distante que d’une heure du Heu où nous sommes. Nous partons guidés par le maître de la case, et, à sept heures du soir, après avoir marché pendant douze heures, nous nous trouvons en face de la plus horrible fonda que nous ayons encore vue. Une vieille femme et un hideux petit homme au pied bot en sont les seuls habitants. A notre approche , ils s’empressent de nous déclarer qu’ils n’ont ni gîte ni aliments à nous donner. Le maître est absent, nous disent-ils, et ils ne veulent pas recevoir, sans son autorisation, un nombre aussi inaccoutumé de voyageurs.
« Remontez sur vos chevaux, ajoute la vieille femme; gagnez la fazenda du capitâo de custodio , où vous recevrez une hospitalité complète sans qu’il vous en coûte un reis; mon fils vous ac- ' compagnera s’il le faut. »
Il y avait tant de bonne volonté de la part de la vieille à nous
éloigner de chez elle , elle nous donnait de si bonnes raisons pour nous décider à partir, que nous suivîmes son conseil. Nous jetons oncore un regard sur ce taudis, et nous reconnaissons la haute
sagesse de la vieille. La venta du senhor don Pedro a plutôt l’apparence d’un repaire de bandits que d’une auberge. La porte est précédée d’une marc bourbeuse, dans laquelle se vautre l’immonde animal qui se nourrit de glands, d’après l’abbé Delille. L’intérieur, noir et puant, ne renferme ni une natte pour se coucher ni une chaise pour s’asseoir; il est d’ailleurs complètement envahi par des canards , un chien galeux et la vieille femme.
Nous voilà de nouveau sur nos mules, le pied bot en tête do notre cavalcade. Une heure apres notre départ de chez Pedro, nous arrivons chez le capitâo. L’entrée de la fazenda est fermée par une porte ; les chiens aboient et les nègres s’agitent pour venir reconnaître une troupe qui parait vouloir la prendre d’assaut. Le pied bot demande à parlementer avec le senhor administrador, qui. accourt aussitôt. Notre héraut lui expose notre embarras et le désir que nous éprouvons de trouver un lieu pour reposer notre tête. A peine ces explications sont-elles données, qu’on ouvre les deux battants de la porte. Nous pénétrons dans une vaste cour, à travers laquelle nous guident des nègres portant des torches. Mais l’appartement dans lequel on nous conduit ne correspond pas à cet accueil un peu fastueux. On met à notre disposition trois petits cabinets contigus les uns aux autres, dans lesquels on dresse.... ce n’est pas précisément le mot; pour être vrai, je dois dire sur le sol desquels on jette trois nattes pour nous reposer on attendant le dîner.
A dix heures, nous nous mettons à table. Pepuis lo matin, cinq heures, il n’est entré dans notre estomac qu’une poignée de farine de manioc et une tasse de chocolat. Le dîner que nous offre le seigneur administrateur se compose de volailles, d’un pilaw de riz, de feijôes, espèce de haricots noir9*comme des perles de jais et de farine de manioc. Le sommeil et la fatigue nous, empêchent de faire honneur à ce frugal repas, et nous allons nous jeter sur nos nattes, où nous ne tardons pas à nous endormir profondément. Le lendemain, à quatre heures, nous sommes sur pied ; les nègres sortent de leurs cases pour aller à leurs travaux, on entend le bruit des instruments de menuiserie et le retentissement des enclumes.
La fazenda a l’apparence et le mouvement d’un petit village. L’habitation du maître est entourée de celle des esclaves ; divers
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bâtiments pour la préparation du thé, du café, du sucre et du manioc, ont été construits tout auprès. Le thé n’est cul'ivé au Brésil que depuis une vingtaine d’années, et déjà il donne des produits considérables. L’exportation en devient tous les jturs plus importante, grâce à la précaution qu’ont prise les vendeurs de le renfermer dans des boîtes absolument semblables à celles qui nous viennent de la Chine. Cependant, il faut avouer qu’il existe une grande différence entre le thé du Brésil et celui du Céleste Empire : ce dernier possède un arôme qui n’a rien de commun avec l’àcreté astringente du premier ; je crois même que le thé du Paraguay, qui n’est pas un thé, est préférable au thé brésilien.
La fabrication du sucre laisse, comme l’on pense, beaucoup à désirer au Brésil. Les fazendeiros ne soupçonnent guère le progrès qu’a fait en Europe l’industrie sucrière. Le matériel pour la confection de tous les produits qu’on retire do la canne se compose, à l’exploitation du capitâo de custodio, d’un moulin, de cinq chaudières disposées à la suite l’une de l’autre, et d’un appareil distillatoire. Le moulin est mû par une roue hydraulique qui fait fonctionner trois cylindres de métal. Ce mécanisme est insuffisant pour retirer de la tige saccharine tout le vesou qu’elle renferme. Les chaudières dans lesquelles s’opèrent la défécation et la cuite du sirop sont de fonte; leur épaisseur et la disposition elle-même du fourneau ne permettent pas de régler le feu comme l’exigerait une fabrication intelligente. Quant à l’appareil distillatoire dont, on se sert pour retirer le tafia, la cachasse en langage portugais, résultant de la fermentation de la mélasse, il a été établi sur le modèle du premier alambic construit, il y a quelques siècles, par Arnaud de Villeneuve. C’est une vieille machine dans le goût de celles dont les livres d’alchimie nous ont transmis le dessin.
Ces engins et ces procédés vicieux sont cause que le fazendeiro ne retire pas de la canne tout le suc qu’elle doit donner, qu’il perd une quantité très-notable de substance cristallisable, et que ses alcools contractent un goût détestable d’empyreume. Eh bien ! malgré tant de causes de ruine, la fécondité de cette terre est telle, que le producteur de ces contrées réalise des profits plus considérables que les planteurs de tous les antres pays tropicaux.
Ce que nous venons de dire du sucre peut également s appU-
quer à la production du café. La partie charnue du fruit prend au Brésil un développement énorme; cette circonstance est cause que les baies à peine entassées subissent un échauffement, résultat d’un commencement de fermentation, qui en altère la qualité. Dans les exploitations voisines de Rio, on a paré à cet inconvénient en dépouillant, immédiatement après la cueillette, les graines de la partie pulpeuse. A cet effet, on plonge les fruits dans une cuve remplie d’eau, pour les débarrasser des corps étrangers qui les salissent, puis on les porte sous un moulin appelé o decascador, qui déchire l’enveloppe extérieure et opère la séparation des parties molles d’avec les parties dures.
On cultive quelque peu de riz aux alentours de la fazenda du capitâo de custodio; son rendement atteint celui des meilleures terres du Fokien et de l’Inde ; c’est-à-dire qu’il donne de trente à trente-cinq pour un, et, comme dans ces contrées, on peut obtenir, la même année, plusieurs récoltes sur le même sol.
Nous quittons la fazenda du capitâo de custodio, bien convaincus que quelques heures nous suffiront pour nous rendre au gîte que nous devons occuper avant d’atteindre Novo-Friburgo. C’est le senhor administrador qui nous a renseignés cette fois, et un homme aussi capable ne saurait se tromper ni nous tromper. Nous côtoyons des champs de cannes; nous grimpons sur des coteaux couverts de cafiers; ces cultures semblent naître spontanément; aucun travailleur ne se montre sur cette vaste étendue de pays.
Un voyage à cheval, dans ces régions presque désertes, est, au début de la journée, plein de distraction et de charme; mais, pour peu que le trajet se prolonge, on subit forcément une suite de contrariétés inhérentes à tous les pays dans lesquels la race hupiaine est trop peu nombreuse. La première contrariété que nous subissons aujourd’hui, c’est de nous trouver devant un cours d’eau fort considérable, sur lequel on a oublié de jeter un pont. Les ponts sont fort rares dans le nouveau monde, surtout sur ces petits fleuves sans nom qui servent de limites naturelles à d’immenses propriétés, et que les habitants des fazendas riveraines désignent sous le nom modeste de ruisseaux.
Assis sur le bord de la rivière, nous tenons conseil pour savoir
nous tenterons le gué ou si nous reviendrons sur nos pas;
LE BRÉSIL
nos conducteurs nègres sont de ce dernier avis; mais nous en décidons autrement. Nos chevaux refusent d’abord de se mettre à l’eau; la cravache et l’éperon ont raison de leurs répugnances; frappés et harcelés, ils se jettent dans le courant. Les malheureuses bêtes perdent pied; l’eau passe par-dessus leur poitrail et couvre nos selles; deux portemanteaux se détachent et sont irrévocablement noyés; mais comme, après tout, le courant est tranquille, nous atteignons enfin le bord opposé, trempés jusqu’à la poitrine
Après ce premier incident, il en survint un second : le chemin que nous suivions était si peu fréquenté, que nous le trouvâmes envahi par une végétation formidable. Nous mimes pied à terre et nous ne pûmes avancer dans ce fourré qu’en abattant, à droite et à gauche, les branches d’arbres, les lianes et les bambous qui nous barraient le passage.
Nous avions perdu beaucoup de temps à traverser notre fleuve innommé et à franchir le fourré dans lequel nous nous étions engagés, de sorte que le jour baissait, nos estomacs criaient famine, et nous n’apercevions pas de fazenda dans le lointain, pas une trace de fazendeiro, d’arriero, de feitor, sur les sentiers.
Nous voyions approcher avec inquiétude le moment où il nous serait impossible de continuer notre route. Aucun de nous ne redoutait de passer la nuit à la belle étoile : avec un bon manteau on brave impunément l’humidité de l’atmosphère; mais nous étions à jeun pour la plupart. La partie de la montagne que nous parcourions en cet instant était charmante : c’était un bois de fougères, de mimosas et de palmiers, tout peuplé d’oiseaux étincelants ; des perroquets bleu d’acier jasaient en tournoyant dans les airs; des hoccos, gros comme des faisans, claquetaient le long des sentiers. Mais en ce moment, une blanche spirale de fumée, sortant lentement d’entre les arbres, laquelle nous eût annoncé l’approche d’une cabane, eût produit sur nous une impression bien plus agréable que toutes les merveilles offertes à notre admiration.
Chacun de nous s’abandonnait silencieusement à ses réflexions, , portant involontairement la main sur l’organe dont les contractions insolites nous arrachaient à la contemplation de la nature pour nous faire souvenir que nous étions hommes et sujets à la faim, lorsque l’un de nous, qui avait devancé notre petite troupe
sur une éminence, s’écria : i Une cabane! * comme on crie :
« Terre! terre! j après deux mois de traversée.
Nous gagnâmes, de toute la vitesse de nos chevaux, le sommet sur lequel nous avait devancés notre compagnon, et nous aperçûmes effectivement une petite masure de la plus humble apparence. La vue de cette chétive demeure nous combla de joie; nous espérions que les habitants quelle renfermait, qu’ils fussent blancs ou noirs, auraient quelque substance nutritive à nous donner ou à nous vendre. Je mis pied à terre, et je descendis, près-, que en courant, la peute rapide au bas de laquelle j’apercevais son toit. Je heurtai vivement à la porte : elle s’ouvrit d’elle-méme, mais personne ne répondit à mon appel. Je regardai dans l’intérieur, à droite et à gauche ; je ne vis ni un instrument de travail ni aucun vestige de pas humains; si l’édifice eût été plus somptueux, on eût pu croire qu’un génie invisible l’habitait. Je franchis les quelques degrés qui conduisaient à l’étage supérieur; c’était une pièce aux parois bien rabotées, triste et silencieuse comme une cage sans oiseau. Une natte, jetée dans un coin de la chambre, pouvait bien faire présumer que quelqu’un se réfugiait parfois dans ce réduit, mais rien ne prouvait que ce quelqu’un ne vécût pas dans un jeûne perpétuel. Une armoire, que j’ouvris indiscrètement, ne renfermait qu’une noix de coco sciée par le milieu et emmanchée d’un bâton; instrument qui ne pouvait guère servir qu’à puiser de l’eau.
Je rendis compte à mes compagnons du résultat négatif de mon exploration. Nous convînmes, pour dernière tentative, de faire feu de toutes nos armes pour attirer en ce lieu, soit le gardien, soit le propriétaire de cette hutte, si toutefois il ne se dérobait pas volontairement à nos recherches. L’écho répéta au loin cette puissante détonation; des troupes d’oiseaux effrayés y répondirent seuls; il» s’élevèrent dans l’air en poussant de grands cris, croyant à une agression imprévue; ils planèrent un moment audessus de nos têtes; voyant ensuite que cette provocation ne s’adressait pas à eux, ils s’abattirent de nouveau au sein de leurs vertes retraites, et tout rentra dans le repos.
Nous étions sur un point où la route se bifurquait; ne sachant trop quel sentier prendre, nous nous abandonnâmes à la sagacité de nos chevaux; pour leur laisser toute leur liberté, nous leur
LE BRÉSIL
mîmes la bride sur le cou, et ils s’engagèrent, sans bésiter, dans un petit sentier raboteux qui descendait dans un fourré. Nos montures une fois lancées sur cette pente qu’elles paraissaient avoir pratiquée, nous leur enfonçâmes nos éperons dans le ventre, décidés à ne laisser aux pauvres bétes ni trêve ni repos jusqu’à ce qu’elles nous eussent mis à couvert quelque part.
La faim qui nous talonnait, une averse torrentielle sur laquelle nous ne comptions pas et qui tombait sur nous en ce moment, nous rendaient féroces ; nous éperonnions et nous cravachions nos malheureux chevaux avec rage. Après une heure d’un galop effréné, nous débouchâmes dans une belle vallée arrosée par deux, rivières ; l’une tombait avec fracas d’une hauteur prodigieuse, et roulait bruyamment entre les rochers. Des plantations s’étendaient le long de oe cours d’eau, et l’air était tout emba.umé des parfums, (jui s’exhalaient du sein humide des cafiers en fleur. Nous jugeâmes, à la bonne tenue des cultures, que nous approchions d’une habitation; nous donnâmes, dans, cet espoir, encore une fois de l’éperon, mais nous fûmes de nouveau trompés dans notre attente. La nuit se fit; il fallut aller au pas,. et ce ne fut que deux heure»: après que nous aperçûmes, à travers les arbres, de faibles clartés qui nous révélèrent la présence d’une fazenda. En ma qualité de Provençal, /étais censé savoir, le portugais, et l’on me déléguapour que j’allasse m’informer auprès du maître de ces lieux si nous trouverions chez, lui ce que l’on cherche en voyage dans ees pays, une natte pour s’étendre, à défaut d’un bon lit pour la nuit. Je poussai mon cheval dans la direction des rayons conducteurs que j’apercevais, et je me trouvai en face d’une grande maison, aux murs noirs et lézardés, entourée de cases à nègres d’un aspect sale et rebutant. Au bruit que je fis en arrivant, quelques, négresses sortirent de leur tanière une torche à la main, et deux nègres s’approchèrent de moi pour me tenir l’étrier. Je leur abandonnai mon cheval et m’avançai vers la maison, où un homme parfaitement blanc m’attendait sur le seuil do la porte.
« A qui appartient cette demeure? lui dis-je, croyant m’adresser à l’administrateur de ce domaine. --
— À moi, don Patricio Tejeiro y Campillo, et à vous, seigneur,, pour que vous en usiez comme il vous plaira 1 me répondit-il avec courtoisie.
— En ce cas, repris-je, permettez-moi, seigneur Patricio, d’en disposer pour y passer la nuit avec mes compagnons. »
Il s’inclina en signe de consentement; après l’avoir salué, je m’éloignai pour annoncer à notre compagnie que nous allions prendre gîte chez un noble seigneur qui pratiquait l’hospitalité des anciens jours avec une grâce toute chevaleresque. Lorsque notre petite troupe fit son entrée chez le seigneur Patricio, l’orage, loin de se calmer, grondait avec violence, et la nuit était si sombre qu’on n’y voyait plus devant soi. On nous introduisit d’abord dans un vestibule tout encombré de haricots revêtus de leur cosse et de grains de café qu’on n’avait pas dépouillés de leur enveloppe. Des négresses, accroupies sur le plancher, rassemblaient ces semences en tas, probablement pour dégager le passage qui conduisait aux appartements qu’on nous destinait.
Après un moment d’attente, on nous fit entrer dans une vaste pièce noire et mal éclairée , dont une table longue et étroite occupait le centre; ce meuble était couvert de plumes, de papiers, de livres, de paquets de semences et de journaux : évidemment c’était le cabinet d’étude du seigneur Patricio. Toutefois cette chambre, d’une simplicité un peu barbare, servait encore à d’autres usages : c’était aussi un entrepôt des denrées de la fazenda; des sacs remplis de légumes stationnaient debout dans tous les coins. L’on avait construit dans le fond de la pièce , à un mètre en avant du mur, une cloison à hauteur de la main. Cet espace était rempli de farine de manioc et de viande salée , et la planche qui le fermait servait de rayon à la bibliothèque peu nombreuse du seigneur Patricio. Les fenêtres étaient garnies de stores délabrés ; deux bancs étaient disposés le long de la table et une chaise était placée au haut bout. Lorsque nous entrâmes, le seigneur Patricio était assis ; il se leva, et, s’inclinant avec déférence, il nous pria en fort bons termes de l’excuser s’il nous recevait d’une manière peu convenable.
« Éloigné de tout centre de population, ajouta-t-il, j’ai rarement l'honneur de recevoir des hôtes tels que vous; mais usez librement de tout ce dont on peut disposer ici. Dans une heure on vous servira à dîner; permettez-moi de me retirer pour donner quelques ordres. »
Notre hôte était un homme de cinquante ans, grand et maigre;
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sa figure d’un blanc mat était sillonnée de rides. Il avait le front haut, les lèvres minces, les yeux grands et noirs. Quoique vêtu avec simplicité, à la manière des fazendeiros, il avait une tenue parfaitement soignée; ses mains étaient blanches, sa barbe fraîche et son linge irréprochable. On pouvait supposer que le seigneur Patricio avait contracté dans un monde élevé des manières élégantes, et qu’il était fazendeiro accidentellement.
A peine se fut-il retiré que des négresses, sales et mal vêtues , vinrent débarrasser la table des objets qui l’encombraient; elles enlevèrent un grand nombre de cahiers entièrement écrits : c’étaient peut-être les comptes d’exploitation de la fazenda, ou quelque traité sur la culture du cafier; cependant j’aurais été curieux de jeter les yeux sur ces manuscrits. Un homme dans la solitude n’a personne à tromper, et, s’il n’écrit que pour lui seul, il est dans les conditions les plus favorables pour faire sinon un bon livre, du moins un livre de bonne foi. Ne pouvant sans indiscrétion jeter un regard furtif sur ce qu’écrivait notre hôte, je voulus le juger sur ce qu’il lisait : pendant que les nègres opéraient cette espèce de déménagement, je me saisis de trois volumes déposés sur la table. Le premier contenait, on ne le croira pasl la Lettre de Thrasybule à Leucippe, de Fréret; le second, une traduction portugaise des Ruines de Yolney ; le troisième, le Huron , l'Homme aux quarante écus! Fréret, en français , dans une fazenda brésilienne, c’était incroyable ! Nos plus jeunes compagnons de voyage ignoraient jusqu’au nom de cet auteur! Le seigneur Patricio étudiait l’esprit français dans les philosophes du xviii* siècle 1 C’était remonter un peu haut pour connaître le temps présent. Il eût été bien étonné, bien attristé, le pauvre cher homme ! s’il eût su que la plupart d’entre nous, à tort sans doute, vénérions fort peu les idoles qu’avaient encensées nos pères, et qu’il adorait certainement.
C’était une bonne fortune pour nous de rencontrer, au milieu de ce pays à esclaves, ce qu’on appelait jadis un esprit fort, un incrédule, et plus ridiculement un philosophe! 11 était curieux de constater si ce missionnaire philanthrope pratiquait les doctrines * de liberté et de fraternité proclamées par les saints Jeans de la philosophie moderne. Dès ce moment, le fazendeiro devint pour nous un sujet d’étude fort intéressant. „ .
Lorsque le seigneur Patricio rentra dans la pièce où nous attendions impatiemment le dîner, je tenais encore en main les trois volumes que j’avais pris sur la table; il s’approcha de moi et s’écria, en posant le doigt indicateur sur Fréret :
« Pbbcioso 1 »
En me désignant Voltaire :
c GustosoI »
Et en s’inclinant devant Volney :
« Giganteo'.j
Le fazendeiro attachait un sens précis à ces trois exclamations : elles caractérisaient dans sa pensée le degré d’admiration que lui inspirait chacun de ses auteurs favoris ; j’en conclus que le seigneur Patricio procédait de l’école radicale et déiste, fille de la révolution française; je lui en sus gré; je me réjouis en songeant que le lendemain je verrais à l’œuvre, au milieu de son peuple de noirs, ce sectateur de la loi naturelle, ce néophyte nourri des dogmes du catéchisme du citoyen. J’aurais pu saisir ce moment pour faire réciter à notre hôte son Credo philosophique; mais la vue du dîner que des nègres servirent m’empècba de provoquer cette déclaration de principes. Lorsqu’on a subi un jeune de vingtquatre heures, en face du repas le plus médiocre on est insensible aux charmes de la conversation ; on serait rebelle aux sons de la lyre d’Orphée.
On nous servit le dîner ordinaire des fazendeiros : du porc salé aux légumes , de la carne seca bouillie, des herbes au piment , et les feijoés noirs au lard. La farine de manioc et la farine de maïs, dont nous saupoudrâmes nos aliments, remplacèrent le pain qui, dans ce repas, brillait encore par son absence. La table était couverte d'une nappe , mais on ne nous servit pas de serviettes ; ce meuble est réputé inutile par les Portugais brésiliens. Nous bûmes de l’eau à la ronde dans le même vase, à la manière des communiants aux agapes de la primitive Église. Le seigneur Patricio n’avait qu’un seul grand verre dans toute son habitation; il nous en fit libéralement les honneurs. Lorsqu’on servit à la fin du dîner le vin de Lisbonne , on apporta trois verres à patte , pour huit convives que nous étions. Dans les pays lointains, les services sont peu complets , et l’on remplace rarement les objets que le temps et la maladresse des esclaves mettent hors de service. Le sei.-
' LE BRÉSIL
gneur Patricio ne s’assit à table que pour nous en faire les honneurs; il daigna nous verser de sa main du café confectionné avec le produit de sa fazenda; la chicorée de Lille est préférable. Ce café avait le goût d’une décoction d’épinards. Pour oublier la saveur de cette infusion herbacée, nous bûmes un verre de cachasse; c’est^Je rhum du Brésil, espèce de trois-six qui brûle la gorge et emporte le palais en laissant un goût persistant d’empyreume.
Le seigneur Patricio avait rarement l’occasion de donner l’hospitalité à des Européens ; notre visite rompait la monotonie do sa vie habituelle : aussi en paraissait-il très-satisfait. Il eût voulu prolonger longtemps la - soirée et causer avec nous ; malheureusement la vie humaine se compose d’une suite d’actes dont l’accomplissement ne saurait être indéfiniment ajourné, et, lorsque notre appétit fut satisfait, un sommeil irrésistible s’empara de nous. Nous fîmes longtemps des efforts surhumains pour tenir nos paupières soulevées et pour continuer à saisir le sens des paroles que nous adressait notre hôte; mais un voile épais s’étendit sur les yeux du corps et sur ceux de l’intelligence, et nous nous endormîmes en balbutiant des mots portugais. 11 n’eût tenu qu’au seigneur Patricio de croire qu’il nous avait plongés dans un sommeil magnétique. Des nègres vinrent nous réveiller, les uns après les autres, pour nous conduire là où l’on avait préparé nos lits. C’était dans des espèces de greniers encombrés de paille de maïs, de haricots non écossés et de récoltes de toute espèce.
Le vestibule sur lequel s’ouvraient les diverses pièces de la fazenda divisait ce vaste bâtiment en deux parties égales. Tous nos compagnons furent couchés du côté opposé au logement du maître; dans les habitudes portugaises, l’entrée de cette partie de l’habitation est aussi sévèrement interdite aux étrangers que l'est à tous les hommes celle d’un harem dans les pays musulmans. Quant à moi, on avait dressé mon lit dans le vestibule même; le seigneur Patricio me fit remarquer que c’était l’endroit le plus frais et le plus aéré de la fazenda. Je me couchai sur une douee paillasse de maïs ; le bruit lointain de la cascade que nous avions rencontrée sur notre chemin arrivait jusqu’à mon oreille , semblable aux détonations continuelles d’une artillerie formidable; mais la chute de la fazenda elle-même n’aurait pu m’empêcher de dur mm.
Le lendemain, à mon réveil, un nègre à la physionomie stupide s’approcha de mon lit et me dit de faire ma toilette avec toutes les précautions que commandait la décence la plus stricte, parce qu'une senhora pouvait m’apercevoir.
• « Est-ce que le seigneur Patricio est marié? j lui demandai-je.
Au lieu de me répondre, le Cafre me montra une porte derrière laquelle j’entendis, à mon grand étonnement, un petit éclat de rire plein de gentillesse.
La veille, je n’avais pas lu dans les cahiers du seigneur Patricio par respect humain; cette fois, ma curiosité ne put résister à cette nouvelle épreuve, et, sans hésiter, je collai mon œil contre le trou de la serrure de la chambre que le nègre m’avait désignée. Ce que je vis était ravissant 1 Je vis deux pieds d’albâtre nus et immobiles sur le parquet, deux pieds veinés de bleu surmontés d’une robe blanche qui s’arrêtait à la cheville. La parfaite immobilité de ces petits pieds me fit croire qu’ils appartenaient à quelque pieuse statue de marbre sculptée par David; mais le seigneur Patricio lisait Volney, Voltaire et Fréret 1 ma supposition était inadmissible. D’ailleurs, les jolis pieds se mirent à trotter en se dirigeant de mon côté ; nouvelle preuve que ce n’étaient pas ceux d’une sainte.... de marbre du moins. Lorsqu’elle fut en face de la porte, mon inconnue se baissa par un brusque mouvement, et une prunelle noire vint se coller sur le trou que mon œil occupait déjà. La surprise de se trouver ainsi œil à œil avec un étranger arracha un cri à ma charmante vision, qui s’enfuit avec rapidité.
Mais tout m’avait servi à souhait dans ces mouvements. J’avais vu deux yeux brillants et noirs comme les noyaux du long-han, des cheveux ondoyants comme des algues marines, un front blanc et lisse comme les pétales du magnolia, des lèvres devant lesquelles les fleurs des fuchsias eussent été pâles. Le petit cri qu’elle poussa, ce cri de biche effarée, me permit d’apercevoir une rangée de dents semblables aux boutons du jasmin lorsqu’ils vont éclore; et, pour terminer mon parallèle botanique, je dois ajouter que sa taille me parut souple comme une liane, élancée comme une fougère arborescente 1 Quelle était donc cette femme si belle ? C’était une esclave certainement; ces pieds nus l’indiquaient assez : mais par quel concours de circonstances cet être ravissant était-il tombé en la puissance du seigneur Patricio ?
LE BRÉSIL
Je me livrais à mille suppositions pour trouver le seigneur Patrick) coupable de quelque crime bien noir, et, n’y parvenant pas, je me figurai que les manuscrits du fazendeiro devaient avoir le mot d’une énigme qui n’existait peut-être que dans mon imagination ; alors je me repentis bien sincèrement de ne les avoir pas explorés au moins du coin de l’oeil. Sous l’empire de cette pensée, je sortis de l’habitation. Malgré ma préoccupation , je fus saisi , charmé de la magnificence du site au milieu duquel était placée cette demeure.
La veille, pressés par la pluie et par la faim , nous n’avions fait qu’entrevoir le lieu dans lequel le hasard plus que notre volonté nous avait conduits. La fazenda était située entre deux montagnes. Celle au pied de laquelle se trouvait l’habitation était plantée de cafiers, lesquels, tout en fleur en ce moment, semblaient couverts d’une neige parfumée. Celle qui lui faisait face, tapissée d’arbrisseaux serrés comme les herbes d’une prairie, était couronnée par des rochers nus et déchirés. A gauche, les deux montagnes, en se réunissant, formaient une ellipse dans les profondeurs de laquelle croissaient des arbres gigantesques; cette immense forêt sombre et silencieuse tenait lieu de ces haies qui, en Europe, ferment les héritages, et semblait défendre l’entrée de la vallée; c’est par là que nous étions descendus chez le seigneur Patricio. Le point de jonction des deux montagnes était marqué par une large entaille, et c’est là que nous avions vu la veille cet immense ruban transparent et azuré comme un filon d’aiguemarine et dont on n’entendait, du point où nous étions, que la chute effroyable. La vallée s’ouvrait sur une plaine toute verte au milieu de laquelle coulaient rapidement l’eau de la cascade et celle d’une petite rivière qui descendait des mêmes profondeurs.
Lorsque je détournai le regard de ce magnifique tableau , j’aperçus le seigneur Patricio ; je dois dire qu’il me parut affreux. Bien que son linge fût parfaitement blanc et sa barbe fraîche comme la veille, il me sembla commun et laid. Sa politesse me parut obséquieuse ; je le trouvai hypocrite , dissimulé , que sais-je? Le digne seigneur Patricio était assis au milieu d’une vingtaine de négresses et d’une trentaine de négrillons nés ou à naître. Je ne savais d’abord ce qu’il faisait au milieu de ce troupeau puant ; mais je m'aperçus bientôt qu’il passait l’inspection des petits, que les mères
lui tendaient l’un après l'autre. 11 explorant les gencives et les dents pour reconnaître leur état ; il examinait la peau ; il s’assurait que les pieds n’étaient pas envahis par ces affreuses puces pénétrantes, dont les nombreuses agglomérations causent de cruelles démangeaisons et déterminent souvent la chute des parties qu’elles attaquent.
La sollicitude du seigneur Patricio pour ces pauvres enfants détruisit en partie mes préventions. J’étais satisfait de voir un philanthrope pratique, un petit manteau-bleu en jaquette blanche , se préoccuper du bien-être de la petite population soumise à ses lois.
Les actions des hommes sont si rarement en parfait accord avec leurs principes, que j’en croyais à peine mes yeux en voyant un disciple de Volney surveiller la propreté de ses élèves; car l’austère auteur de la Loi naturelle, du Catéchisme du citoyen, a fait une vertu de l’habitude de se laver la figure et les mains. Lorsqu’il eut fini de passer son inspection , le fazendeiro vint vers moi et me proposa de jeter un coup d’œil sur ses cultures. Elles occupaient une étendue immense; tout le versaul de la montagne contre laquelle s’appuyait l’habitation était couvert de cafiers ; ces arbustes odorants couvraient de leurs verts rameaux les points accidentés, et l’on eût dit qu’ils croissaient spontanément dans ce lieu , tant ils étaient serrés et d’une belle venue.
« Combien avez-vous de nègres pour exploiter votre domaine? demandai-je à notre hôte.
— Les voilà tous, me répondit-il en me montrant les vingt nègres-, ses, les trente négrillons, et cinq ou six gaillards noirs comme du jais et bâtis comme des cariatides; les femmes, ajouta-t-il, ne travaillent qu’à la cueillette ; je loue des nègres pour les grands travaux. »
Je regardai le seigneur Patricio d’un air qui signifiait sans doute : « Mais que diable faites-vous de toutes ces négresses les trois quarts de l’année? » car, répondait à ma pensée, il me dit :
« Ce que je fais de mes négresses? Mais je les emploie suivant le but de la nature; elles font des enfants.
— Est-ce que chacune d’elles est pourvue d’un mari? repris-je.
— Donnez-vous dans un troupeau un bélier à chaque brebis et un bouc à chaque chèvre en légitime mariage ? repartit le fazendeiro.
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— Assimilez - vous par hasard ces malheureuses à des chèvres et à des brebis ? répliquai-je.
— Je ne fais pas cette injure à ces pauvres bêtes ! me répondit-ii en riant; elles donnent de la laine et du lait, outre le petit qu'elles mettent bas , tandis qu’on ne peut guère obtenir de ces créatures qu’un négrillon par an !
— C'est donc ainsi, mon cher philosophe, que vous pratiquez la fraternité humaine? j demandai-je un peu ironiquement.
Mais lui , prenant un air capable, me dit alors :
c Vous êtes trop éclairé pour croire que ces moricauds sont vos frères. C’est comme si vous prétendiez qu’un orang-outang est le frère d’un ouistiti. Avec ce beau système de fraternité, on n’oserait plus manger les bœufs et les huîtres, parce que certains hommes ont avec eux des rapports intimes de parenté. J’ai des égards pour mes nègres; en tant qu’animaux très-perfectionnés , je ne les embroche pas ; mais je les traite du reste comme des chevaux dont on vend les poulains.
— Si c’est là le résultat de vos études philosophiques , je ne vous en félicite pas , mon cher monsieur, et j’aime mieux les chrétiens les plus ignorants , qui croient du moins que tous les hommes sont frères.
— Ils le croient ou feignent de le croire ; mais les nègres qu’ils possèdent sont-ils mieux traités que les miens? Entre les chrétiens et moi , il n’y a que la différence de la sauce à laquelle nous accommodons vos protégés, mais ils sont mangés tout de même. »
Là-dessus, don Patricio me salua courtoisement et s’éloigna. J’étais irrité d’avoir pris le change sur les intentions du fazendeiro ; lorsqu’il inspectait les négrillons , le vilain homme , bien loin deremplir un devoir philanthropique, empiétait sur les attributions dtr vétérinaire ! Son habitation n’était qu’un haras infâme ! En rentrant dans la fazenda, je rapportai toutes les préventions contre le seigneur Patricio que j’avais abjurées un moment. J’étais plus que jamais possédé du désir de connaître la nature des liens qui unissaient le fazendeiro à la femme ravissante que j’avais vue. Je passai devant la porte que j’avais explorée le matin; le trou de la serrure était bouché avec un morceau de bois. Nous nous mîmes àr table; don Patricio me parut contraint, ennuyé. Il me regardaplusieurs fois d’un air qui voulait dire : « Votre indiscrétion est de
fort mauvais goût; » mais je ne m’en émus guère. Peu à peu le front du fazendeiro se rasséréna, la conversation devint générale, on parla de toutes choses, et surtout de la cascade que nous avions entrevue la veille. Il nous apprit qu’on l’appelait la cascade de Paquequer.
t Vous repasserez devant ce grand jet de cristal en gagnant les hauteurs qui mènent à Moro-Queimado, nous dit-il , et vous pourrez l’admirer tout à votre aise. »
Il prononça ces mots, jet de cristal , en français , avec intention , et comme nous témoignâmes quelque étonnement de l’entendre se servir de ces expressions, il ajouta négligemment :
c Je sais par-ci par-là quelques mots de français, et j’aime à les jeter dans la conversation. >
En cet instant on vint nous annoncer que nos chevaux étaient sellés ; nous nous levâmes de table et nous fîmes nos préparatifs de départ. J’avais enfourché ma monture après avoir fait un peu froidement mes adieux au fazendeiro , lorsque celui-ci revint vers moi , me tendit la main , et m’attirant à lui , il me dit en très-bon français et d’un ton de commisération ironique :
« Mon cher docteur, vous poursuivez des impossibilités ; il vous sera tout aussi difficile de persuader aux Brésiliens qu’ils doivent émanciper leurs nègres que d’aller en bonne fortune en passant par le trou d’une serrure. »
Et sur ce, il sangla un coup de cravache à mon cheval, qui partit sans que j’eusse le temps de dire un mot....
Deux heures après notre départ de chez don Patricio Tejeiro y Campillo, nous nous retrouvâmes devant le grand jet de cristal, comme il appelait la cascade de Paquequer. En contemplant cette immense nappe d’eau , nous conçûmes le projet d’aller l’admirer à sa chute. Pendant que nous cherchions à découvrir un chemin, un sentier, un tracé se dirigeant vers ce point, nous aperçûmes le long de la rivière, à quelques centaines de pas dans l’intérieur des terres, une grande fazenda, qui la veille s’était obstinément dérobée à nos recherches. Aussitôt je piquai des deux et je me présentai devant cette habitation de bonne apparence. Au bruit que je fis en arrivant, un homme couleur cannelle, vêtu de blanc, s’approcha do moi et me dit courtoisement :
« Seigneur, qu’est-ce qui vous amène sur ce domaine ? Le pro-
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priétaire Emmanuel Ferreira Pinto et ses serviteurs sont prêts à exécuter vos ordres.
— Seigneur, lui répondis-je, je vous remercie de votre gracieux accueil, et je m’y attendais. Le seigneur administrateur de la fazenda du capitâo de custodio m’avait prévenu que nous trouverions chez vous l’hospitalité la plus généreuse; mais hier au soir, nous nous sommes égarés et nous avons passé devant votre habitation sans la découvrir.
— Et où donc avez-vous passé la nuit? me demanda le seigneur Emmanuel sans chercher à dissimuler sa surprise.
— Là-bas , au fond de la vallée , chez un de vos voisins , le seigneur Patricio....
— Quoil vous avez passé la nuit au haras!... vous avez dormi dans cette demeure mystérieuse où aucun voyageur ne s’arrête jamais ! s’écria en riant le seigneur Emmanuel. Contez-moi donc ce que vous avez vu.
— Seigneur, repris-je , je voudrais bien satisfaire sur l’heure votre curiosité ; mais j’ai laissé en contemplation devant la cascade l’ambassadeur de France et sa suite; je suis chargé d’un message pour vous, et je tiens à le remplir. Pourriez-vous me dire, seigneur Emmanuel , si l’on peut se rendre au pied de la cascade à travers les sentiers qui pénètrent dans la forêt?
— Rien n’est plus facile, me répondit le fazendeiro; j’avais fait ouvrir un chemin pour m’y rendre moi-même ; bien qu’il y ait un an et que je n’aie pas exécuté mon projet, je crois cependant que le tracé existe encore. Je vais m’en assurer avec vous ; d’ailleurs , mes nègres nous précéderont pour aplanir les difficultés du chemin, s’il s’en présente. »
Et là-dessus le seigneur Emmanuel ordonna qu’on lui amenât un cheval et que dix nègres se tinssent prêts à l’accompagner.
Lorsque nous rejoignîmes nos compagnons de voyage, nous leur fîmes l’effet d’un chœur d’opéra comique. Le seigneur Emmanuel et moi , tous deux à cheval , étions entourés d’une troupe de nègres munis de haches , lesquels brandissaient en chantant leur arme meurtrière. Après les présentations d’usage, nous nous enfonçâmes résolûment dans une obscure forêt dont les arbres serrés et confondus formaient un dôme unique. Les esclaves marchaient en tête
de la cavalcade, abattant à droite et à gauche les branches qui nous eussent fouetté le visage.
Au bout d’une heure , nous étions engagés dans un fourré impénétrable, où les chevaux ne pouvaient avancer et que les nègres étaient impuissants à éclaircir; plusieurs d’entre nous se mirent bravement à l’ouvrage. Nous parvînmes à franchir cet obstacle ; niais il s’en présenta d’autres, et tous nous fûmes obligés de faire le reste de l’ascension à pied , laissant à chaque instant des lambeaux de nos vêtements aux longues épines des bambous, aux branches des arbres, aux rochers cachés sous les mousses et les fougères.
Nous traversâmes plusieurs ponts de lianes naturels , qui ressemblaient à un travail humain; enfin nous arrivâmes à notre but, après des travaux qui seront compris de ceux-là seuls qui ont franchi les forêts primitives.
La cascade de Paquequer tombe de cent mètres de haut sur un fond hérissé d’immenses blocs de granit. La masse d’eau est égale à celle de la fontaine de Vaucluse, et, comme cette source célèbre , elle porte bateau à sa naissance. L’effet produit par cette chute colossale est des plus grandioses : on n’aperçoit d’abord qu’une couche transparente comme une émeraude, puis, lorsque le regard plonge dans le gouffre , on voit jaillir de ses profondeurs des flots de rubis et de diamants dans lesquels le soleil des tropiques réfracte tous ses feux ; ces gerbes lumineuses ressemblent au bouquet final d'un immense feu d’artifice que les étoiles colorées du Bengale animent de toutes leurs splendeurs. L’air-déplacé par cette énorme colonne produit un vent continuel qui s’engouffre en mugissant dans le fond de la vallée, emportant sur le faite de la forêt un nuage d’eau réduite en poussière au milieu duquel se jouent des milliers d’arcs-en-ciel. Le dôme de verdure qui recueille les gouttelettes étincelantes les transforme en mille petits ruisseaux qui tombent du haut des arbres et s’enfuient en grondant sur un lit de cailloux pour se réunir au courant de la rivière. Ce spectacle est d’une puissance et d’une grandeur inouïes; en sa présence nous sommes muets d’admiration, et les noirs, dans leur ravissement, poussent des cris inarticulés. Les décors sont magnifiquement disposés pour encadrer cette grande scène ; d’un côté, l’aspect mystérieux et sombre d’une forêt
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vierge; de l’autre, l’austère grandeur des pics décharnés qui semblent écouter avec effroi le fracas épouvantable qui se fait à leur pied ; et ce bruit d'enfer est l’accompagnement éternel de cet admirable spectacle.
Nous sommes étonnés que cette cascade de Paquequer, située seulement à six journées de Rio, n’ait pas une réputation européenne. C'est que la plupart de ceux qui arrivent à la fazenda de don Patricio et du seigneur Emmanuel, en entendant le bruit étrange de la cascade, se contentent de contempler le grand ruban azuré qui pend au flanc de la montagne, sans prendre la peine d’aller sur les lieux mêmes en contempler la majesté;
Lorsque nos yeux et notre imagination sont rassasiés de ce spectacle, nous songeons à reprendre la route de Novo-Friburgo. Le seigneur Emmanuel qui , au milieu des accidents de la roule et en présence des témoignages bruyants de notre admiration, n’a pu parvenir à satisfaire sa curiosité touchant l’habitation de don Patricio, se décide à nous accompagner. Dès que le chemin le permet, il pousse son cheval à côté du mien et commence ainsi la conversation :
« Eli bien! seigneur, voudriez-vous me dire maintenant comment vous avez passé la nuit chez don Patricio?
— En compagnie de légumes de toutes sortes , lui répondis-je , et tout à côté d’un bel oiseau blanc qu’on tient en cage.
— L’avez-vous vu?
— Oui, certes ! par le trou de la serrure.
— Ah! il ne vous l’a pas montré!... Du moins le seigneur Patricio vous a-t-il dit son nom, sa patrie et ses dieux?
— Son nom, vous le dites vous-méme, don Patricio Tejeiro y Campillo; son pays, l’Espagne; ses dieux, une trinitô : Frérot, Voltaire et Volney.
— Trois mensonges sur trois affirmations ! s’écria le Portugais ; il s’appelle Durand, il est Français, et en fait de dieux il ne croit qu’au diable.
— Et l’oiseau blanc? demandai-je avec empressement.
— L’oiseau!... l’oiseau! dit le fazendeiro en hochant la tête; ma foi, il est Brésilien....
— Diable ! et dans quelle partie de votre pays chasse-t-on ce v.olatile? »
Le Brésilien garda le silence, il parut réfléchir, puis il reprit:
« Ce Durand est un homme du diable; mais, bah! il en arrivera ce qu’il pourra; je vais vous dire ce que je sais sur son compte; il ignore que je le connais, et vous ne le lui direz pas, j’espère. »
Je fis un signe affirmatif, ’et don Emmanuel continua :
« Il y a quelque dix ans que Durand arriva au Brésil en compagnie d’un nommé Almeida de Lisbonne. Ces deux hommes, qui paraissaient étroitement unis, s’associèrent pour exploiter une sucrerie dans la province de San Paulo. Leurs affaires étaient dans un bel état de prospérité, lorsqu’ils se séparèrent brusquement en témoignant l’un contre l’autre d’une irritation violente; toutefois ils ne dirent jamais la cause d’une haine si bien partagée. A la suite de cette séparation, le seigneur Durand vint dans ces contrées sous le prétexte apparent de surveiller l’exploitation de sa petite fazenda, mais pour se livrer en réalité à l’élève du nègre. Il s’est fort enrichi à ce métier; mais il faut avouer que le digne homme ne néglige rien pour améliorer ses produits ! Quant à Son ancien associé , il s’en alla dans la province de Minas-Geraës. En arrivant dans ce pays il fit l’acquisition de quelques nègres et alla s'établir le long d’une rivière pour recueillir les parcelles d’or que les cours d’eau charrient dans leur lit. Triste métier que celui-là, seigneur! l’or est la récolte la plus chanceuse du Brésil. Parmi les esclaves du seigneur Almeida, il y avait une de ces belles mulâtresses d’Ouro Preto qui jettent un sort sur les hommes qui les ont une fois connues. Le Portugais n’avait pas acheté cette belle fille pour lui faire laver le sable de la rivière; c’était sa femme plus que son esclave; aussi lui donnait-elle chaque année un enfant beau comme le jour. Cependant les affaires d’ Almeida empiraient d’une manière désastreuse ; mais il ne fut jamais réduit aux expédients. Dès qu’il était dans l’embarras, un prêteur officieux se présentait et lui offrait la somme dont il avait besoin. On sut bientôt quelle était la main généreuse qui avait secouru avec tant de persévérance le malheureux Almeida. Un jour Durand se présenta chez son ancien associé , muni de toutes les traites qu’il avait souscrites et accompagné d’un homme de justice. Comme le malheureux débiteur ne put satisfaire son créancier, celuirci fit saisir toute sa fortune,
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dont les esclaves étaient la meilleure part , de sorte que la belle mulâtresse et les enfants d’Almeida furent saisis comme les nègres!
— Quelle infamie ! m’écriai-je.
— Comment, quelle infamie! reprit flegmatiquement le Brésilien; les lois le veulent ainsi. Les enfants suivent la condition de la mère; or, la mère n’étant pas émancipée, les enfants étaient esclaves. C’est simple comme bonjour. Almeida jura, hurla, menaça, mais tout fut inutile, on vendit à l’encan la mulâtresse, les nègres et les enfants. Seulement Durand retint pour lui la fille atnée d’Almeida , parce qu’elle était belle et que son père l’idolâtrait. Il voulait en faire une esclave de pioche pour que son ancien ami en mourût de désespoir. Mais le charme que possèdent les mulâtresses d’Ouro Preto vint au secours de la belle jeune fille. On dit que Durand s’en est épris et qu’elle le désespère par ses dédains.
— Ah! tant mieux, interrompis-je, voilà une pauvre esclave
qui du moins vengera sa famille. ' ■ %
— Oh! il ne faut pas s’y fier! reprit le seigneur Emmanuel; Durand n’est pas homme à continuer longtemps le métier d’amoureux transi ; si la jeune fille lasse sa patience , il pourra bien quelque jour lui mettre un collier de fer au cou, l’envoyer aux champs et la faire travailler aux cannes. Il sera tout aussi heureux des souffrances qu’il fera endurer à cette belle fille qu’il l’eût été si elle eût partagé son amour! Allez, c’est un rude homme que ce Durand; lui seul pouvait inventer une aussi belle vengeance.
— Mais tout cela est-il bien vrai, seigneur Emmanuel? demandai-je d’un air de doute.
— Vrai comme vous avez devant vous le chemin de Novo-Friburgo, répondit le fazendeiro, et que je vais prendre congé do vous. »
Lorsque le seigneur Emmanuel nous quitta , le soleil était déjà haut sur l’horizon et l’heure était fort avancée ; mais l’histoire que nous avait contée le seigneur fazendeiro et la vue de la cascade nous avaient donné du cohtentement et du courage pour toute la journée, et, quoi qu’il pût nous arriver, «ous étions décidés à ne pas nous plaindre.
Après une ascension de six heures consécutives , nous arrivons enfin sur une crête escarpée, d'où nous descendons dans une vallée très-large et très-étendue, qui renferme les cabanes des Suisses qui vinrent, il y a une vingtaine d’années, fonder la colonie de la Nouvelle-Fribourg. C’est avec un sentiment réel de plaisir que nous voyons de beaux enfants blonds, de belles jeunes»fillc6 roses et blanches, paraître sur le seuil de ces chétives habitations et nous suivre du regard. Depuis notre arrivée au Brésil, nous n’avons rencontré que des figures noires ou brunes, que des cheveux et des yeux noirs, que des physionomies ardentes et diaboliques qui semblent sous la préoccupation constante de quelque pensée infernale. Le contraste de ces douces apparitions, de ces figures naïves, de ces yeux bleus encadrés dans des cheveux blonds, repose agréablement notre vue et 'notre pensée. Si ce n’était le temps qui nous presse, la pluie qui tombe et le tonnerre qui gronde, car depuis notre départ nous avons notre orage quotidien , nous nous serions un moment arrêtés chez ces pauvres gens qui, en notre qualité de Français, nous saluent avec empressement et affection ; mais nous avons hâte d'arriver.
Enfin, à six heures du soir, après une course et un jeune de douze heures, nous mettons pied à terre devant l’hôtel Salusse, à Novo-Friburgol Et, pour faire juger de l’impression que nous avons dû produire en arrivant, je dois décrire notre accoutrement. Chacun de nous est chaussé avec ces grandes bottes de mineiros, en peau de cerf, qui montent jusqu’au haut des cuisses; ' ces bottes, souillées de boue, recouvrent un pantalon jadis blanc ruisselant de pluie ; nos vestes de toile lézardées et mouillées ne tiennent plus sur notre dos; et nos chapeaux de Panama à la forme écrasée, aux ailes larges, déformés par l’humidité, tombent jusque sur nos yeux. C’est que huit jours de courses, de voyages à travers les solitudes brésiliennes , fanent la toilette la plus irréprochable, et qu’il est difficile d’en réparer le désordre lorsque après douze heures de marche on arrive dans les bouges de ces chers fazendeiros , pour en repartir le lendemain !
Nous étions à savourer le bonheur qu’on éprouve à mettre un vêtement sec et chaud après avoir subi la pluie pendant sept ou huit heures, lorsqu’un jeune homme blond, aux manières distin-
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guées , à la mise élégante , vint nous engager à assister à un bal qui avait lieu le soir même
« On danse et on parle français à la Nouvelle-Fribourg, nous dit notre aimable visiteur; c’est assez pour vous croire momentanément transportés à Paris. »
Nous nous rendons à la salle de bal , et nous sommes fort étonnés en voyant la beauté et l’élégance des charmantes danseuses que nous trouvons réunies. Ce sont , pour la plupart,, de jeunes dames de Rio , qui sont venues passer la chaude saison à Novo- Friburgo , et quelques dames de la ville. Tout est européen dans leur mise. Le caractère original des toilettes brésiliennes a complètement disparu, et rien n’indique que cette réunion ait lieu à deux mille lieues de notre pays , preuve par trop évidente de cette tendance universelle vers une unité d’une monotonie désespérante, que quelques-uns considèrent comme le terme certain d’un extrême progrès. <
Deux nègres sont installés à l’orchestre ; si les sons qu’ils tirent de leurs robustes violons ne sont pas d’une harmonie parfaite, la mesure est du moins toujours rigoureusement respectée. Notre introducteur, qui fait avec une grâce parfaite les honneurs du salon , danse la première contredanse avec une dame frêle et blanche. Comme, après tout, il était temps de s’informer des nom, titres et qualités d’un homme qui pousse les mœurs hospitalières jusqu’à se faire le cicerone et le protecteur des étrangers que le hasard conduit dans son pays , je prends la liberté de m’adresser à un monsieur en lunettes vertes, habit, pantalon et gilet noirs, figure pâle et maigre , qui s’est assis auprès de moi et qu’on m’a désigné comme le poète élégiaque de la colonie.
« Voilà, lui dis-je en lui désignant mon inconnu, un danseur dont l’élégance et les belles manières m’ont frappé ; a-t-il longtemps habité la France?
— Certainement; mais il n’y apprit point à danser. »
Cette réponse brève, faite d’un 6on de voix caverneux , me surprit étrangement. Ayant prié mon interlocuteur de s’expliquer, je sus que le danseur dont j’avais remarqué l’élégance était le curé de la paroisse!
Cet excellent prêtre, s’étant depuis longtemps aperçu que la cloche de son église avait beau carillonner et que ses ouailles. se.
rendaient peu à son appel, s’était imaginé, pour avoir un moyen de les rejoindre, de se mettre à la tête des bals, des divertissements de la Nouvelle-Fribourg, et de venir danser avec elles, puisqu’elles ne voulaient pas venir prier avec lui. Sa ruse avait complètement réussi : les paroissiens et le curé ne formèrent plus, dès lors , qu’un quadrille ; le même coup d’archet avait la puissance de les appeler dans le même lieu, où le pasteur apparaissait le premier, donnant le bras à sa jeune sœur, jolie Helvétienne à qui cette réforme religieuse paraissait fort bien convenir. Grâce à l’appoint de danseurs que la légation avait apporté, le bal se prolongea jusqu’au moment où le soleil vint se montrer sur les montagnes élevées de Moro-Queimado.
Il y a une vingtaine d’années qu’on chercha à amener au Brésil un assez grand nombre de Suisses pour peupler un petit coin de ce vaste empire. Les agents chargés d’enrôler les Helvétiens leur peignirent sous des couleurs ravissantes l’avenir qui les attendait. La foule des enthousiastes et des désœuvrés se précipita sur leurs pas , et ils arrivèrent au Brésil pleins des espérances les plus folles et les plus irréalisables. Le gouvernement leur assigna un sol fertile à mettre en culture , en garantissant à chaque colon une rétribution annuelle qui devait assurer son existence pendant deux ans. Cette avance qui, pour des hommes prévoyants, devait être la source de leur fortune , fut pour le plus grand nombre une cause de ruine. Assurés , pendant un certain temps , du pain du lendemain, au lieu de défricher leurs terres et de bâtir leurs demeures, ils se livrèrent à l’existence vagabonde du chasseur, parcourant le pays en tous sens, s’habituant à cette vie nomade qui n’a que trop d’attraits lorsqu’on la compare à la monotonie des occupations industrielles. Vint le temps qui mit un terme aux largesses du gouvernement; alors ces hommes, dénués de tout moyen d’existence, se répandirent dans l’intérieur, continuant leurs habitudes à demi sauvages , et les pauvres créatures qui s’étaient associées à leur fortune s’en allèrent à Rio grossir le nombre des femmes perdues , qui ne se recrutaient , avant ce temps , que parmi les négresses et les mulâtresses.
Quant à ceux qui, plus laborieux, avaient mis le temps à profit, ils ne furent paâ d’abord récompensés de leurs peines. Le mode de culture qu’ils avaient adopté n’était pas en rapport avec le sol
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qu’ils cultivaient. Leurs cafiers ne donnèrent que des fruits avortés, et leurs cannes à sucre ne produisirent qu’un suc aqueux, ne contenant qu’une faible proportion de principe cristallisable.
La tentative de colonisation avorta donc complètement, et ce ne fut qu’après ce premier et infructueux essai que de nouvelles familles suisses, françaises, anglaises et allemandes, vinrent s’établir dans ce lieu. Mieux avisées que leurs prédécesseurs, profitant de leur expérience, celles-ci exploitèrent toutes les ressources de la colonie pour assurer momentanément leur existence.
Une chose assez bizarre, c’est que le commerce qui contribua à donner un peu d’activité et de vie à ce pauvre pays fut celui des objets d’histoire naturelle. Un colon, qui est aujourd'hui dans une position de fortune très-satisfaisante, m’a souvent répété que, pendant les deux premières années de son séjour à Moro-Queimado, il vendait annuellement pour six mille francs de peaux de perroquets ! Infortunés perroquets ! Il ne suffisait pas à leur malheur que la plupart d’entre eux vécussent en exil, isolés sur un immobile perchoir, entre une dévote et un angora; il a fallu encore qu’aux lieux de leur naissance l’industrie humaine mît à contribution leur dépouille ! et il ne se vend pas, à Rio, une de ces jolies fleurs nuan- \ cées de rouge et de vert , que l’on confectionne avec des plumes . qui n’ait coûté la vie à un descendant de Vcrt-Yert, d’Émeraude et du classique Jacquot.
Bien que, depuis le temps dont je parle, l’état de la colonie se soit considérablement amélioré, cependant le commerce qu’on y fait des objets d’histoire naturelle est encore fort important. Il est peu de maisons dans lesquelles on ne recueille des squelettes d’animaux , des peaux bourrées d’oiseaux ou de mammifères, des insectes, des plantes, réunis en collections pour les offrir aux voyageurs. Dans quelques habitations, les enfants se livrent à une recherche très-active de ces objets, et c’est à eux surtout qu’on doit la quantité d’objets rares et. précieux qu’on exporte de ce pays.
La principale industrie de Novo-Friburgo consiste dans le louage des bestiaux et la production des mulets. Les ventes qu’on fait en beurre et en fromage constituent aussi l’un de ses principaux produits. Mais les personnes intelligentes qui habitent Novo-Friburgo n’ont pas assez cherché à assurer la prospérité de cetto
colonie par les productions du sol. La pensée qui les préoccupe est de faire de ce lieu le rendez-vous de la belle société qui fuit le littoral pendant les grandes chaleurs ; elles pensent que ce concours d’étrangers serait suffisant pour assurer le développement matériel de celte localité en lui fournissant chaque année une pluie bienfaisante d’once9 et de reis. Ces espérances nous paraissent peu fondées. Nous étions à Novo-Friburgo dans le temps des plus fortes chaleurs brésiliennes ; la température était, il est vrai, très-fraîche, mais elle n'était maintenue à cet état que par les pluies abondantes qui tombaient régulièrement tous les jours, et qui faisaient de ce pays un lieu de réclusion fort triste. Et puis, lors même que la mode sanctionnerait momentanément cet usage, il n’y aurait dans ce caprice aucun élément de durée.
Les ressources agricoles du territoire de Moro-Queimado sont excessivement restreintes, je l’avoue; les productions tropicales, comme je l'ai dit en parlant de la Serra-Marsh, n’y trouvent plus les conditions de leur développement; les fruits d’Europe y subissent les mêmes dégénérescences, et les essais qui ont été tentés pour l'acclimatation des vers à soie y ont complètement échoué ; mais ce ne sont pas des raisons suffisantes pour détourner les yeux de ce sol fertile. Qu’on jette les yeux sur la vieille Europe, on verra que ce n’est pas dans les lieux que l’oranger parfume de son arôme, où il donne annuellement sa triple récolte, qu’existe le plus grand mouvement matériel, mais là où croissent d’abondants pâturages, dans lesquels paissent de nombreux troupeaux.
Toutefois, nous no saurions passer sous silence un établissement de Novo-Friburgo, qui, grâce à l’activité de son fondateur, prend tous les jours plus d’extension. C’est une maison d’éducation dirigée par M. Freese, un Anglais intelligent et zélé, qui semble concentrer en lui la rigidité sévère du méthodiste et du quaker. Son collège, qui n’est en exercice que depuis quelques années, renferme plus de cinquante élèves (nombre limité par le directeur), qui sont accourus de toutes leà provinces brésiliennes, car c’est le seul établissement digne de quelque confiance qui existe dans ce vaste empire. On trouve déjà parmi ces jeunes enfants plusieurs noms célèbres du Brésil , et nous n’avons pas vu sans surprise que presque tous les élèves de M. Freese parlaient également bien le portugais, le français et l’anglais. Plein de cette
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pensée que l’éducation doit être en rapport avec l'état social dans lequel on doit vivre, le directeur semble prendre à tâche de les former aux mœurs constitutionnelles. 11 habitue de bonne heure ses élèves aux improvisations orales et leur inspire une profonde horreur de l’esclavage ; conséquent avec les principes qu’il leur inculque, il n'a chez lui que des nègres libres.
Novo-Friburgo compte environ millecinq cents habitants ; les maisons, au nombre de trois cents, sont d’une apparence assez chétive ; elles sont bâties sur une seule ligne et occupent par cela même un long espace. La vallée est en outre peuplée de petites cabanes disséminées çk et là, et contient encore quelques centaines de familles. L’aspect de la Nouvelle-Fribourg est assez agréable ; les montagnes qui bordent l’horizon portent un caractère remarquable : elles sont pour la plupart dénudées sur leur sommet, ce qui est assez rare dans cette partie du Brésil. Cette dénudation est due à un incendie terrible qui éclata dans ces forêts, ce qui fit donner à la vallée le nom de Moro-Queimado. On rapporte qu’à la suite de cet incendie formidable, une sécheresse de plusieurs années fut une cause de ruine pour les habitants des environs ; aucune de leurs récoltes ne se développa complètement, et leurs cours d’eau diminuèrent sensiblement de volume. Sur cette terre encore jeune, le mal n’a pas été irrémédiable, et aujourd’hui ff n’existe presque plus de traces de ce terrible événement. Il serait fort heureux que le résultat qui s’ensuivit dessillât les yeux du gouvernement brésilien, et lui fît adopter une loi sévère pour régler le mode à suivre dans les défrichements, afin de ne pas laisser à des fazendeiros sans prévoyance la liberté de se livrer à une destruction illimitée, qui entraînerait, dans un avenir fort éloigné il est vrai , le déboisement de l’empire.
Ce n’est jamais impunément que l’homme se fait dévastateur des richesses végétales dans un pays ; en croyant augmenter momentanément ses produits, il en détruit le principe. Une chose bien pénible à voir lorsqu’on parcourt ces jeunes terres conquises depuis peu par l’activité humaine, c’est la précipitation que mettent les premiers habitants à détruire les êtres inoffensifs et utiles, en négligeant d’attaquer ceux qui sont un sujet d’effroi. Ainsi, au Brésil , on ne connaît aucun moyen pour arrêter dans leur œuvre de reproduction ces hideux reptiles qui sont un objet de terreur.
et on abat tous les jours des milliers d’oiseaux dont le seul tort est de vivre auprès des habitations de l’homme, de chercher dans le calice des fleurs l’insecte qui soustrait leurs sucs nourriciers, de poursuivre dans son ovaire un œuf qui, en se développant, engendrera un ver parasite, lequel privera l’agriculteur du fruit qu’il attendait.
Le lien de solidarité et d’amour qui existe entre les êtres composant le règne organique n’a pas été étudié encore ; si on le connaissait, on apprendrait à respecter ceux qui nous viennent en aide. L’homme étendrait alors sa protection sur la nature entière, depuis l’insecte qui va porter à la fleur femelle épanouie sur sa branche solitaire le baiser fécondant de son amant, jusqu’aux animaux plus élevés, qui sont ses hôtes et ses amis. Ce qui devrait nous apprendre à respecter les habitants ailés de nos campagnes , c’est cette parfaite similitude de formes qui les rapproche des fleurs que nous cultivons. Les rosacées et les papilionacées, par exemple, ne sont-elles pas des ailes immobiles qui semblent attendre le mouvement et la vie , aspirer vers une existence plus élevée? Et le papillon qui fend l’air, est-il autre chose que les pétales animés d’une fleur dont les espérances ont été réalisées et à qui il a été donné de franchir l'espace ? Et n’est-ce pas lui qui doit être le messager fidèle de l’amie que sa destinée a fixée sur sa tige vacillante? Quelle main délicate sera jamais capable de remplacer le bec délié d’une de nos charmantes mésanges ou d’un brillant colibri, écartant la soie légère d’un pétale, le fil d’or d’une étamine, sans endommager ni le tissu léger ni la bourse précieuse, pour arraelier de dessus le lit de velours l’insecte qui, dans ses brusques mouvements, peut en opérer la destruction?
J’ai connu quelques Français à Novo-Friburgo, entre autres deux médecins pleins d’instruction et de mérite. En général, ceux de nos compatriotes qui ont quitté la France pour se créer dans ce pays une position en rapport avec leur valeur personnelle sont des hommes d’intelligence et d’énergie ; on lit sur leurs traits fortement accentués tout ce qu’il a fallu de volonté à ces courageux et loyaux aventuriers pour conquérir la position qu’ils occupent, pour avoir su gagner la confiance et l’affection des populations. En France, nous n’avons aucune idée de cette vie exceptionnelle du fazendeiro éloigné de tout centre dépopulation,
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vivant en roi absolu au milieu de son peuple de noirs. L’aetion normale de la loi s’arrête à l’entrée de son domaine, quelque chose qu’il fasse. Qui le dénoncerait? qui l’arrêterait? Aussi n’estee pas sans un vif intérêt que j’écoutais le récit des luttes incessantes que la plupart de nos compatriotes ont eu à soutenir pour prendre leur place au soleil, sans en appeler à d’autres moyens que ceux qu’une intelligence forte et élevée peut opposer à l’ignorance et à la brutalité. Je me plaisais surtout à évoquer leurs souvenirs , à ramener quelquefois leurs pensées vers la patrie , que quelques-uns ont abandonnée sans retour. Ceux-là m’introduisaient dans leur jeune famille, et, comme tous les pères dt> monde d’ailleurs, ils tiraient l’horoscope de leurs enfants en ma présence. Mais une chose qui m’attristait profondément, c’était de voir que la plupart de ces enfants connaissaient à peine la langue de leur père, que plusieurs même ne la parlaient plus. Cet abandon de la langue paternelle à la première génération, bien qu’il s’explique, ne se comprend pas d’abord.
Il existe à Novo-Friburgo beaucoup de mariages mixtes de Français et de Brésiliennes, de Suissesses et d’Anglais, de Français et d’Anglaises ; chacun d’eux, afin de s’entendre en ménage, chose essentielle, a pris l’idiome portugais pour langue commune ; de plus, les enfants élevés par les négresses ont conservé exclusivement un langage parlé par le père et la mère, et qu’ils ont épelé en naissant. Ainsi, dans cette colonie , où l’on ne parlait que français au début, il est très-probable que, d’ici à vingt ans, notre langue sera non pas tout à fait inconnue, mais d’un usage tout à fait accidentel et restreint.
Après nous être longuement reposés à Novo-Friburgo et en avoir soigneusement visité les environs, nous primes la résolution do regagner Rio en passant par Santa-Anna, San-Payo, et de rentrer dans la capitale brésilienne en descendant le Macacou. Le jour fixé pour notre départ, nos préparatifs étaient faits à cinq heures du matin, et à huit heures, grâce à la lenteur caractéristique de nos muletiers portugais, nous n’étions pas encore en chemin. 11 ne sert à rien, dans ces circonstances, de prier, de supplier, de tempêter ; on n’active nullement leur zèle; le mieux est de prendre patience. C’est ce que nous fîmes * avec une résignation digne d’éloges ; aussi, à neuf heures du matin, montions-nous à peine à cheval
ys
Notre première halte eut lieu dans une venta située au milieu d'une immense forêt vierge, .et qui porte pour enseigne : la Boa Fama. Cette hôtellerie, isolée au milieu des bois, rendez-vous des fazendeiros, des feitors et des muletiers, pourrait être un peu suspecte au premier abord; mais, lorsqu’on a vu la figure avenante du sieur Darieu, qui en est le propriétaire, on se sent complètement rassuré : on comprend qu’on ne saurait, sans injustice, soupçonner la probité de sa venta, et quelle doit réaliser les promesses de son enseigne.
Darieu est certainement une des natures les plus originales que j’aie vues. Leste, jojeux, avenant, il ne prend pas un moment de repos ; constamment en rapport avec les muletiers, espèce de contrebandiers qui ne transportent leurs marchandises que la nuit, sa maison sert d’entrepôt à leurs expéditions un peu aventureuses, et certes elle est bien placée pour cette chanceuse industrie.
La vie de cet homme, comme celle de toutes les natures nomades, a été semée de mille aventures; mais, chez ces individus habitués à vivre presque sans frein, les fruits d’une première éducation finissent tôt ou tard par se développer, et ils viennent se soumettre volontairement aux lois qui régissent les sociétés. Dans ce cas, c’est plutôt à un instinct de la nature humaine qu’ils obéissent qu’à une croyance religieuse.
En voici la preuve : en voyant jouer, sur les nattes de la principale pièce de la fazenda, deux petits enfants parfaitement blancs, nous demandâmes à Darieu s’il était marié depuis longtemps.
u Depuis un mois, nous répondit-il.
— Et ces enfants ?
— Ma foi 1 ils ont devancé la cérémonie de quelques années. Un jour enfin, voyant ma femme fort malade, le médecin m’avait assuré quelle n’avait plus deux jours à vivre, j’envoyai chercher le curé et il nous maria. »
Nous louâmes Darieu de son action. Il reprit aussitôt :
« On se marierait plus souvent dans ces pays si ce n’était pas si cher; mais on ne donne pas ici les sacrements pour rien. Mon mariage, par exemple, m’a coûté quarante mille rois, et, avec cette somme, on fait bien des affaires... Il est vrai qu’avec quarante mille reis j’ai fait baptiser mes enfants, qui ne l’étaient
LE BRÉSIL
pas, et inhumer le troisième, qui es (mort pendant le séjour du curé!... Ce fut fort heureux; un enterrement sans prêtre m’a toujours répugné; j’aurais mieux aimé payer encore une fois la même somme, quoique notre curé danse mieux qu’il ne chante au lutrin..., »
Inutile de dire que le curé de Darieu était notre aimable connaissance de Moro-Queimado 1
En sortant de la fazenda, je vis la jeune femme de notre hôte. C’était une frêle créature, aux traits doux et délicats; elle était vêtue d’une pauvre robe rose, que des lavages successifs avaient en partie déteinte ; ce vêtement, parfaitement propre, s’harmonisait admirablement avec celle qui le portait; les teintes de son visage semblaient se confondre avec celles de cette étoffe presque incolore. Elle était assise sous une grande feuille de bananier, qui l'abritait du soleil, et faisait répéter, avec une douceur angélique, quelques mots portugais à un petit nègre couché à ses pieds, lequel était une récente acquisition de Darieu.
On dit que certains hommes naissent esclaves même dans les rangs les plus élevés de la société ; il faudrait dire aussi que, dans les rangs les plus infimes, quelques pauvres femmes naissent marquises ou grandes dames. Qu’aurait-il fallu à cette pauvre existence si riche en beauté pour être adorée, chantée par les poètes, pour être l’objet d’un culte? Mon Dieu! presque rien; naître dans une maison ! et la pauvre enfant avait reçu le jour dans une des aufraetuosités des roches granitiques qui abritent les cabanes des Suisses, aux environs de la Nouvelle-Fribourg.
De la Nouvelle-Fribourg jusque chez Darieu on descend presque constamment ; le chemin est large et bien entretenu. Arrivé dans cette partie de la route, on entre dans des plaines basses et fangeuses, qui vous accompagnent jusqu’au bord du Macacou.
En sortant de la venta, nous nous engageâmes dans un de ces chemins boueux ; ce fut en le suivant que nous atteignîmes Santa-Anna, petite ville d’un aspect gracieux; mais elle est située au milieu de terrains marécageux, et c’est certainement une des localités les plus malsaines qui bordent la rivière sur laquelle nous devons nous embarquer. Ce pays, qui peut facilement transporter ses produits à Rio, est dans un état de prospérité réelle. C’est la seule de ces petites villes brésiliennes qui ait un peu d’industrie , si .toutefois on peut appe-
1er une industrie la fabrication de ces grands couteaux que les fei— tors et les muletiers portent en voyage, derrière la ceinture de leurs pantalons, et qui ne témoignent pas, de prime abord, en faveur de leurs intentions pacifiques. En approchant de Santa-Anna , nous rencontrons des bandes de mulets chargés de sacs de café et de caisses de sucre; ces produits arrivent de l’intérieur, pour être plus tard transportés à Rio par les bateau\ qui naviguent sur la rivière.
Nous partons de Santa-Anna à huit heures du soir, et, malgré l’obscurité, les chemins presque impraticables que nous suivons, les eaux débordées dans lesquelles nos mulets marchent avec peine, nous arrivons à la fazenda du Collège h dix heures.
Celle fazenda est ainsi nommée parce qu’elle a appartenu aux jé mites. Bien qu’ils n’v aient fondé qu’un établissement agricole, elle a pourtant retenu ce nom, ainsi que toutes les propriétés que les pères ont jadis possédées au Brésil.
La fazenda du Collège est certainement une des plus belles exploitations agricoles du Brésil. Elle occupe plus de mille noirs disséminés sur une immense superficie, et dont le groupe principal est à la fazenda même. De beaux chemins bien entretenus, sur lesquels peuvent passer des chars à quatre roues, d'une construction aussi barbare qu’on pourra se la figurer, et traînés par des bœufs, servent à transporter les récoltes des champs à la fazenda. Les bâtiments sont immenses; un premier corps de logis trèsvaste renferme les appartements des maîtres, les logements de l’aumônier, du médecin, de quelques employés supérieurs, une chapelle et un hôpital. Cette construction est renfermée dans une immense cour qui est, en quelque sorte, la cour d’honneur. Derrière cette première enceinte, il en est une autre moins belle, mais bien plus spacieuse; c’est au fond de celle-ci que se trouvent le logement du directeur général, une très-vaste usine consacrée à la manutention de la canne à sucre, des ateliers de toute sorte, un hangar couvert pour la préparation du manioc et les écuries pour les bestiaux; puis, en dehors de ce second enclos, les cases des nègres, qui constituent un grand village, de l’aspect le plus misérable.
Dans ces pays, où les voyageurs sont rares, où l’hospitalité est plus souvent pratiquée- gratuitement qu’elle n’est payée par ceux
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qui passent, où l’on ne trouve des lieux de repos qu’à d’énormes distances, l’arrivée d’une cavalcade nombreuse dans une habitation est toujours un grand événement. A notre arrivée, les chiens aboient, les nègres crient et nos chevaux hennissent. Dire que nous fûmes parfaitement accueillis par les habitants de la fazenda, serait une grande exagération et même un léger mensonge. Tous ces gens troublés dans leur sommeil ne parurent guère se soucier de savoir qui nous étions et où nous allions. On nous apporta du thé, peu de sucre et très-peu de rhum, puis, après nous avoir montré des nattes sous des moustiquaires, on nous souhaita une boa noite.... On s’habitue, en voyage, aux plus simples repas; celui-ci, quoique léger, ne souleva, de notre part, aucune réclamation : c’était un souper, il fallait l’accepter ainsi.
Le lendemain, de très-bonne heure, je visitai les environs de la fazenda. C’était un dimanche; des négresses étaient au lavoir, occupées à blanchir leurs vêtements pour le jour même; d’autres préparaient leurs aliments sur un feu allumé au milieu de la case ; d’autres encore nettoyaient le devant de ces misérables demeures. Les plus pauvres cabanes de nos paysans, quoi qu’en disent les partisans de l’esclavage, ne sauraient donner l’idée d’une telle misère ; elles sont sales, tristes, enfumées, horribles, j’en conviens, et pour moi je les voudrais plus blanches, plus gaies, plus confortables; mais du moins il y a dans ces affreux réduits quelque chose qui annonce des habitudes de possession. Ici, règne un dénûment inconcevable : une natte, quelques vases d’argile, pour tout ameublement; la terre nue, humide, pour parquet, et quelques feuilles entrelacées pour toiture.
J’allai visiter le moulin pour la préparation du manioc ; il fonctionnait activement. Afin que les esclaves ne s’habituent pas à un repos trop prolongé, on les fait travailler les jours de fête jusqu’à midi. Je vis là une malheureuse négresse, les reins ceints d’une chaîne en fer dont j’extrémité s’adaptait à un vrai collier de chien du même métal.... On lui avait rivé au cou cette horrible cravate, parce qu’elle avait voulu s’enfuir de l’habitation.
En sortant de cette usine, où je vis plusieurs détails de manutention intéressants, je trouvai le seigneur administrateur, qui daignait appliquer lui-même quelques coups de chicote à une femme. La patiente était vieille et défaite ; elle recevait les coups
DE FltANCE EN CHINE.
sur son corps incliné, et l’homme frappait, pendant qu’un chien léchait les joues flétries de la pauvre créature. Alors je ne connaissais pas une coutume brésilienne qui permet à tout individu témoin du supplice infligé à un esclave de s’interposer et d’exiger sa grâce. User de ce droit s'appelle apadrinhar , patronner un esclave. Ignorant le pouvoir dont je disposais, je m’éloignai à la hâte de ce spectacle affligeant.
On vint m’inviter, de la part de l’aumônier, à assister à la messe qu’il allait célébrer dans l’église de la fazenda, église coquette, gracieuse, surchargée d’ornements, témoignages de la piété, du zèle catholique des religieux Brésiliens, et de l’esprit mondain des bons pères jésuites qui en avaient été les fondateurs. De tous les environs étaient accourus des nègres et des mulâtresses, population diversement nuancée et tenant rigoureusement son rang à l’église.
A cause de notre noblesse épidermique, on nous avait logés dans une tribune réservée ; le senhor administrador était , lui aussi, le digne homme, dans une loge couverte, avec ses employés blancs; des dames mulâtresses, de teinte acajou, étaient devant l’autel, assises sur des chaises ; derrière elles se trouvaient des dames couleur chocolat ; quant aux viles négresses , elles étaient agenouillées à terre, bien loin derrière. Les senhoras étaient parées comme des châsses ; à leurs doigts scintillaient d’énormes diamants, qu elles mettaient complaisamment en évidence ; quant à leur toilette, elle remontait certainement à l’époque de l’entrée du roi Jean à Rio. Et, comme il faut rendre à chacun ce qui lui revient, je dois dire que ces élégantes fazendeiras avaient une tournure très-gauche, très-matérielle, et que leurs gros doigts épais portaient fort mal ces magnifiques brillants.
Lorsque le prêtre monta à l’autel, toutes les négresses poussèrent en chœur une espèce de glapissement plaintif. Ce fut probablement l’impression qu’avait produite sur moi la scène de violence dont j’avais été témoin, qui fit que je trouvai dans ces cris, qu’on qualifiait de chants, des larmes et des reproches!...
La messe se termina d’une manière assez décente; mais, après le saint sacrifice , il se passa une scène d’une inconvenance telle, que j’éprouve quelque peine à l’écrire. On amena dans l’église une quarantaine d’esclaves qui , malgré le droit de visite , avaient
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été depuis peu débarqués sur le sol brésilien ; c’étaient de jeunes garçons et de jeunes filles de dix à vingt ans, à la physionomie sauvage et hébétée. On les divisa en deux groupes séparés, les mâles d'un côté et les femelles de l’autre, et l’on nous annonça qu’on allait leur conférer le baptême. Un nègre et une négresse accompagnaient chacun de ces pauvres enfants, qui, dans l’ignorance de ce qui devait se passer, semblaient redouter la cérémonie d’initiation au christianisme. Le prêtre, une liste à la main, s’approcha d’abord de chaque néophyte et lui adressa les questions d’usage; le parrain y répondit et l’officiant procéda à l’administration du sacrement.
Nous ne pouvions guère présumer que cet acte solennel pût être, même pour un membre du clergé brésilien, le sujet d’une plaisanterie triviale ! Au lieu d’imposer sur les lèvres de ces malheureux un morceau de sel, suivant l’usage, il leur faisait largement ouvrir la bouche, et leur en ingérait une pincée dans le gosier. A peine les jeunes nègres avaient-ils apprécié le goût de cette substance, qu’ils la rejetaient en faisant mille grimaces grotesques, ce qui égayait singulièrement le saint personnage. Chacun de cés enfants semblait éprouver pour ce condiment inconnu la même répugnance que le Vendredi de Robinson, et le bon père se tenait les côtes à chaque mouvement de répulsion que l’impression désagréable leur causait. Lorsqu’il leur versa l’eau sainte sur la tête, ce fut pis encore : il leur administra à chacun une véritable douche, avec des élans de gaieté dignes de cette cérémonie bouffonne ; et c’est ce qu’on appelle, dans certaines fazendas, faire des chrétiens! car, il faut le dire, cette cérémonie n’avait été précédée et ne fut suivie d’aucune instruction; le padrinho, pauvre nègre qui n’avait pas été mieux instruit que ces enfants, était seul chargé du soin de leur direction religieuse.
Le prêtre qui procéda ainsi était un aventurier portugais qui était venu chercher fortune au Brésil. C’était un homme grand, svelte, noir de visage, hardi du regard et d’une honteuse ignorance. Il n’avait fait aucune étude classique, ne savait pas un traître mot de latin, et, s’il avait étudié la théologie, on comprenait à son langage que ce n’était ni dans 6aint Jean Chrysostome ni dans Bellarmin. Si j’ai insisté sur les faits et gestes des desservants de Nuovo-Fribnrgo et de la fazenda du. Collège, ce nest
nullement dans un esprit de dénigrement , c’est pour faire comprendre dans quel état de dissolution est tombé le petit clergé de ces contrées, loin des grands centres de population et de la surveillance des évéques.
Je me souviens qu’en discutant sur les inconvénients de l’esclavage, les personnes les plus religieuses de l’ambassade n’hésitaient pas à soutenir que les nègres n’achetaient pas trop chèrement, par les souffrances de leur position, l’unique bonheur de devenir chrétiens ! mais la cérémonie dont nous fûmes témoins à la fazenda du Collège et les renseignements que nous prîmes sur l’éducation religieuse des nègres enlevèrent à ces catholiques orthodoxes leurs illusions à cet égard, et les ramenèrent à des idées plus rationnelles et plus humaines.
Pendant la cérémonie, nous nous étions aperçus que tous ces enfants portaient, sous la clavicule gauche, une plaie saignante ou en voie de guérison. Curieux de connaître la cause de ce signe uniforme, nous nous en informâmes auprès de l’administrateur lui-méme; le cher homme nous avoua ingénument que c’était une marque qui leur était apposée avec un fer rouge sur les lieux où l’on fait la traite. Cette empreinte portait les initiales du navire négrier, et celles du maître pour le compte duquel on avait acheté les esclaves !...
Navrés de tout ce que nous venions de voir, nous sortîmes de l’église et nous trouvâmes, dans la salle à manger de la fazenda, le padre, homme élégant et d’une vigueur peu commune, qui vint à nous en se plaignant vivement des fatigues de sa position.
ï Quel ennui, s’écria-t-il, de se trouver ainsi en contact avec des bêtes puantes ! Heureusement je n’ai plus à m’occuper d’elles lorsque j’ai fermé sur leurs talons les portes de l’église.
— Mais ne cherchez-vous pas à leur faire quelques instructions de temps à autre? lui demanda M. de Lagrené avec le sentiment d’une croyance blessée.
— Moi!... interrompit le padre avec indignation, j’aimerais mieux instruire les porcs de la fazenda!... »
Nous partons dans l’après-midi pour nous rendre au port d’Aseache; le chemin que nous suivons est, comme celui de la veille, insalubre et fangeux; des marais boueux le borderft. dans toute sa longueur, et on ne saurait s’en écarter sans crainte de s’en-
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foncer dans une vase infecte, recouverte de joncs et de papyrus.
Le vent fait incliner la tige lisse et droite de cette belle plante, et sa chevelure légère obéit au caprice de l’air agité ; d’innombrables troupes d’oiseaux aquatiques, cachés dans ces touffes vertes, se montrent à notre approche et ne paraissent nullement effrayés de notre présence; ce sont, pour la plupart, des échassiers et des palmipèdes parés de jolies couleurs. Nous apercevons, par intervalles, des traces profondes qui dénoncent le passage en ce lieu de quelque grande espèce animale ; notre guide nous assure que ce sont des caïmans qui peuplent ces parages, et qu’ils y sont en si grand nombre, qu’il n’est pas difficile d’en apercevoir avec un peu d’attention. Nous ne découvrons aucun de ces affreux reptiles; mais nous voyons, à quelque distance, trembler les pointes des herbes et leurs tiges s'incliner sur une grande étendue, ce qui nous fait juger que nous ne sommes pas très-éloignés de ces terribles lézards.
Nous traversons à gué un bras très-large, mais peu profond, du Macacou , avant d’arriver au village qui porte ce nom. Nous trouvons ce pauvre pays littéralement désert ; les fièvres pernicieuses, qui sévissent dans ce temps de l’année avec une intensité extrême , ont mis toute la population en fuite. Les maisons ont une apparence assez belle; nous passons sur une place fort régulière, au milieu de laquelle est établie une potence à quatre crochets. C’est un crochet de plus qu’il ne faudrait pour y suspendre ce qui reste d’habitants dans cette localité. A propos de potence, je dois parler de la manière d’élire le bourreau dans ces contrées. Lorsque l’on condamne un individu à la peine de mort, on le condamne également à vivre jusqu’à ce qu’il ait pendu deux, trois, quatre ou cinq personnes, suivant son crime ; de sorte que le pauvre malheureux, après sa condamnation, prend forcément le ^lus vif intérêt à la moralité de la population, et fait les vœux les plus sincères pour que les hommes deviennent meilleurs et les juges plus indulgents.
Nous atteignons le port d’Ascache à huit heures du soir, au moment où un orage éclate avec violence , et nous faisons notre entrée au milieu de la foudre et des éclairs. Cette ville est bâtie sur un coteau qui domine le Macacou ; malheureusement elle n’est pas,
malgré son élévation , à l’abri des influences pernicieuses qui s’échappent du sein des eaux. Le lendemain , à neuf heures, nous arrivons à San-Paio, deux heures avant le départ du bateau à vapeur qui descend la rivière et se rend à Rio. San-Paio ne se compose que de quelques misérables cahutes renfermant de grandes quantités de marchandises. C’est un point central, comme Pietade, où l’on vient se pourvoir de beaucoup d’objets nécessaires à l’exploitation des fazendas de l’intérieur. Son importance commerciale explique la persistance que mettent les habitants à l’occuper malgré son insalubrité. On a été forcé, à diverses époques, de l’abandonner pendant plusieurs années; mais on y est revenu ensuite, espérant toujours que les influences délétères auraient disparu , comme si la Providence se chargeait elle-même de l’assainissement des lieux que l’homme doit s’approprier par sa persévérance et conquérir par son travail !
A notre arrivée, les bords de la rivière et les avenues qui y conduisent sont encombrés de nègres portant sur leur tête des corbeilles de fruits et de légumes qu’on expédie à Rio , et de voyageurs qui se hâtent d’arriver avant que les roues du bateau s’ébranlent. Il est assez curieux , sur cette rivière bordée de grands arbres entourés de lianes , dans ce lieu où une exploitation , à peine à l’état d’enfance , représente une société naissante, de voir fonctionner un excellent bateau à vapeur, ce produit des grandes civilisations qui ont atteint leur apogée. Cette participation des sociétés nouvelles aux biens que les sociétés anciennes ont conquis par leur travail témoigne en faveur de cette solidarité qui existe entre les membres des grandes familles humaines, quels que soient leur âge et leur couleur.
Nous nous installons sur les bancs du bateau , au milieu des fazendeiros, des noirs, des mulâtres et des Portugais couleur de bistre «qui ont pris passage en même temps que nous, et nous descendons paisiblement le fleuve, chacun livré à ses réflexions ou à sa contemplation muette; enfin, nous rentrons, huit heures après notre départ de San-Paio, dans la belle rade de Rio.
A notre retour à Rio , nous trouvons la ville transformée en champ de bataille : les rues, les places publiques, les maisons môme sont le théâtre de mille scènes de violence; on s’attaque avec fureur, on se défend avec acharnement; on entend des chants
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de victoire et des cris de détresse; nous assistons au sac d’une ville prise d’assaut. Qu’on se rassure toutefois, les projectiles qu’on lance dans ces luttes n’ont rien de bien meurtrier; ce sont des boules en cire diversement coloriées, affectant la forme d’un œuf et remplies d’un liquide odorant, et les blessés en sont quittes pour s’essuyer la figure en riant. Si l’on veut savoir quelle est la cause de cette agitation, on n’a qu’à consulter l’almanach de l'an de grâce 1844, et l’on verra que le 19 février de cette année était le mardi gras, jour des réjouissances les plus excentriques, des joies les plus folles, des plaisirs les plus bruyants. En France, on célèbre le carnaval en dansant , en s’agitant convulsivement ; le peuple le termine en brûlant un mannequin et en gambadant autour du bûcher; mais au Brésil on ne saurait se divertir de la même manière, et sous ce ciel incandescent, où il serait téméraire de jouer avec le feu, on s’est emparé de l’eau. Comme témoignage d’un plaisir très-vif, on inonde ses amis, on noie sa maîtresse dans des flots parfumés, et on ne s’est réellement beaucoup amusé que lorsqu’on s’est imprégné d’eau comme une éponge depuis deux heures de l’après-midi jusqu’au soir, pendant les deux derniers jours de carnaval. Il serait absurde de blâmer cet usage, auquel s’attaquent des étrangers aigres et maussades ; les manifestations du contentement, si variées d’un peuple à l’autre, ne sauraient, être impartialement appréciées. Cela est tellement vrai que j’ai vu des gens susceptibles s’exaspérer à l’idée de recevoir sur leurs vêtements quelques gouttes d’une eau limpide et agréablement parfumée, qui, à cette dégoûtante cérémonie qu’on appelle le baptême de la ligne, s’étaient montrés les plus ardents à se servir des projectiles les plus affreux.
Le mercredi des Cendres, les combats cessèrent ; on courut aux églises, et, l’après-midi, une longue procession qui parcourut la ville fit succéder à la joie bruyante de la veille une curiosité grave, un empressement respectueux, très-prononcé chez les Brésiliens et les noirs. J’ai vu des processions dans presque toutes les villes du midi de la France; j’étais donc préparé à toutes les excentricités religieuses que le génie portugais pouvait inventer. Je m’attendais à voir des congrégations de toutes les espèces, des pénitents de toutes les couleurs, des saints de toutes les tailles portés sur les épaules robustes des nègres ; mais je n’avai6 certes pas tout prévu.
Joogle
Il m’eùt élé difficile de supposer que la plupart des saints dont je savais l'histoire eussent, depuis leur entrée en paradis, acquis autant de distinction dans leurs manières et qu’ils prissent autant de soin de leur toilette. La plupart étaient frisés et poudrés et portaient la brette et les talons rouges, ni plus ni moins que des Lauzun ou des Richelieu. Tous se faisaient remarquer par une politesse du meilleur goût. Je regardais défiler le cortège avec la foule qui stationnait devant le palais de l’empereur. Sa Majesté Brésilienne occupait avec l’impératrice la principale fenêtre du château ; la princesse Januaria était à la fenêtre de gauche. Lorsque le premier saint arriva devant Leurs Majestés, il s’arrêta, inclina la tête avec respect, et les salua avec autant de grâce que pouvaient le lui permettre ses articulations ankylosées. Je crus avoir mal vu ; mais un second salut détruisit mes doutes, d’àut3nt mieux que j’entendis à mes côtés les murmures d’admiration de quelques négresses qui prenaient certainement la chose au sérieux. Chacun des saints qui suivirent répéta avec une régularité parfaite ce mouvement automatique , et plus de quarante acteurs vinrent rendre hommage à la puissance impériale.
Arriva enfin la grande figure du Christ; lui aussi inclina mélancoliquement la tête devant les princes, tandis que la jeune impératrice souriait à travers sa gravité de commande en considérant un aussi étrange spectacle. Après ce dernier trait qui venait de clore la cérémonie, je me retirai en songeant aux destinées d’un empire dont les institutions sont au niveau des gouvernements les plus libéraux et dont les traditions les plus respectées remontent au temps d’une crédulité barbare! Je songeai à cette agglomération d’hommes qui se compose des éléments les plus dissemblables pour constituer une nation , et dans laquelle on cherche en vain un peuple fils du sol , attaché au sol , ce principe de toute nationalité !
Je passai les derniers temps de mon séjour à Rio à visiter les amis improvisés que j’y avais faits et ceux qui , avant mon arrivée, avaient déjà des droits à mon affection. Mais, la veille de mon départ, je voulus faire seul mes adieux à ce beau pays, qui avait réveillé en moi des sentiments que je croyais éteints, un zèle enthousiaste devant les beautés de la nature et une activité saine et vigoureuse qui sommeillait depuis bien longtemps.
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A cet effet, je m’acheminai vers une chapelle, desservie par des moines, laquelle est bâtie sur le lieu où fut déposée la pierre monumentale que plantèrent les premiers navigateurs qui abordèrent au Brésil et en prirent possession au nom du roi de Portugal. Ce respectable vestige du passé, le seul monument que possède Rio, est là délaissé comme une pierre vulgaire, sans qu’aucune enceinte le garantisse. Si quelque main profane le mutilait un jour, nul ne s’informerait du nom du profanateur, nul ne saurait peut-être qu’un pareil sacrilège a été consommé. Cet abandon est-il le résultat de l'ignorance , de l’incurie brésilienne, ou d’un froid dédain pour le passé ?
Je m’accoudai sur ce vénérable morceau de granit , dont une fies faces est ciselée aux armes du Portugal , et de ce point , qui domine la ville et la baie , je jetai un regard sur les lieux que j’allais quitter. La lune, qui rayonnait des feux d’un soleil levant, donnait à tous les objets une teinte claire et blanche ; on apercevait, au milieu de la rade, la Sirène et la Victorieuse dans le repos le plus absolu et semblant reprendre haleine après leur longue course.
La ville était muette. Au tumulte, à l’agitation, avait succédé un calme parfait; car la population noire, ne pouvant plus sortir après certaines heures, est contrainte de respirer la brise rafraîchissante du soir, assise devant la porte des habitations, où la surveille l’œil méfiant du maître.
En contemplant ce spectacle, je me demandais par quelle fatalité la race éthiopienne était , depuis une suite effrayante de siècles , condamnée à la servitude , et jusqu’à quel temps devait se perpétuer l’état d’abjection dans lequel elle vit. Avant d’avoir parcouru le Brésil, j’avais cru à l’infériorité native des hommes de cette race , et tout me paraissait expliqué par cette cause ; mais , depuis que j’avais vu ces êtres malheureux , que j'avais pu me convaincre que leur aptitude n’est pas très-inférieure à l’intelligence que déploient les natures incultes de nos contrées , cette explication n'avait plus pour moi de valeur, et j’étais obligé de chercher dans un autre ordre d’idées la raison de leur humiliation.
Pendant que je rêvais à l’avenir qui doit leur être réservé dans les desseins providentiels, je vis venir vers moi un vieux moine,
que j’avais souvent rencontré chez un Français de mes amis, et qui était un des plus fervents et des plus inexorables champions de la traite et de l’esclavage.
Le père, répondant à une interpellation que je lui adressais, vint s’asseoir auprès de moi.
« Savez-vous, lui dis-je, que, si les souffrances des damnés pouvaient commencer sur celte terre, je croirais que le Brésil est une succursale de l’enfer? En vérité, je ne puis comprendre que, par le fait seul de la coloration de sa peau, une partie de l’humanité soit fatalement condamnée à être ainsi torturée par l’autre. Peut-être me répondrez-vous, avec votre logique catholique, que c’est en suite d’un crime passé que cette population endure de pareilles souffrances; mais alors que deviennent la rédemption et les promesses qui furent attachées à ce grand sacrifice? »
Le père secoua dédaigneusement la tète, et il prononça, avec une véhémence qui plus d’une fois me fit frémir, la longue improvisation que je vais transcrire :
« Vous me demandez ces choses parce que vous êtes un insensé, parce que vous n’avez aucune croyance, parce que vous avez abandonné la foi de vos pères, sans avoir réfléchi, sans avoir comparé sa majesté imposante, son unité, et la divergence des systèmes qui vous poursuivent et qui vous égarent dans un dédale d’où vous ne pouvez sortir. Vous , Français railleur et sceptique, inclinez-vous devant la raison qui vous parle , et écoutezmoi!
« Lorsque l’humanité se résumait dans deux êtres , une expiation et une victime furent promises pour racheter leurs crimes , qui pesèrent sur l’humanité entière; mais, lorsque les sociétés nombreuses et disséminées se sont partiellement soulevées contre la barrière intellectuelle que Dieu leur avait défendu de franchir. Dieu a frappé les coupables, sans rejeter sur l’espèce la responsabilité du crime des individus; c’est ainsi que des villes ont péri, c’est ainsi que ce globe inondé n’a offert une terre ferme qu’au pied du juste qu’il voulait sauver. Malgré ces terribles châtiments et ces drames effrayants, où les souffrances furent indicibles, il y eut bien des révoltes encore, et, comme dans les premiers âges , ceux qui descendirent des révoltés durent porter la peine des méfaits de leurs pères! N’entendez-vous pas ce formidable aha-
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thème qui retentit dans le monde et dont chaque plainte du nègre est un écho : Maledictus Chanaan servus servorum erit fratribus suis! Eh bien! c’est ce formidable anathème qui pèse sur la race, et qui s’appesantira peut-être sur elle jusqu’à la consommation des temps....
« Vous vous récrierez sans doute, vous direz : « Mais qu’était a ce crime en comparaison de la souffrance endurée depuis?... » Ce n’était rien, en effet, d’outrager la majesté paternelle, de tourner en dérision ce qui représentait alors la majesté divine, parce que le sacerdoce n’existait pas; ce n’était rien de faire un thème d’obscénité de cette autorité sur laquelle repose la stabilité de la société, de l’ébranler dans sa base, lorsqu’elle était fondée à peine! Eh bien ! la malédiction fut prompte, et la punition instantanée : Les descendants du maudit ont souffert dans leur affection paternelle, comme l’outragé avait souffert dans la sienne; leurs enfants ont été traînés en esclavage, et ils sont morts en leur présence sous le bâton d’un maître étranger.
a Et savez-vous, d’ailleurs, si c’est là ce qui constitue tout Usur crime? Savez-vous s’il ne serait pas téméraire de laisser agir volontairement, même au milieu de votre monde' qui se croit si fort, ces êtres qui, ne vous y trompez pas, possèdent des secrets formidables dont la révélation vous ferait frémir?
« Riez, riez, vous qui êtes Français, membre peut-être d’une académie de province ; moi je ne suis qu’un pauvre prêtre catholique, qui croit comme les bonnes femmes à la toute-puissance et à la bonté de Dieu, mais qui croit également aux esprits rebelles avec lesquels le méchant peut être en rapport, et je m’étonne que nous ayons autant de puissance sur cette race réprouvée. Vous ne connaissez pas ces êtres maudits, et ils ont trop d'intérêt à tromper ceux qui pensent comme vous pour que vous les connaissiez jamais. Croyez-moi, ces gens, je vous le répète, ont d’horribles secrets ! J’ai plus de soixante et dix ans dage et cinquante ans de sacerdoce ; mon front rayonne d’une double auréole, mes cheveux blancs et mon saint caractère ; eh bien ! croyez le vieil-lard et le prêtre, qui ne veulent pas vous tromper, et écoutez ce récit :
c J’étais plus jeune que vous lorsque je parcourais, sous la conduite d’un nègre, les solitudes brésiliennes ; arrivé dans une forêt
profonde, un léger dissentiment s’éleva entre moi et mon guide. Je parlai impérieusement à cet homme; je voulus lui imposer ma volonté; mais lui, jusqu’alors humble et soumis, se dressa de toute sa hauteur, me lança un regard de défi et me dit avec insolence :
« Nous verrons bientôt qui demandera grâce, du blanc ou de « l’esclave ! »
« A ces mots, il siffla d’une façon étrange, et aussitôt je vis aj>paraître, sur les branches des arbres, entre les arbustes, au-dessus de la pointe verte des herbes, la tête de milliers de hideux reptiles sifflants et irrités, lesquels vinrent en rampant baiser les pieds du maître qui les avait appelés et qui leur rendait leurs hideuses caresses! Plus de trente ans se sont écoulés depuis ce moment, et pourtant ce spectacle est encore présent à ma pensée ; il obsède mes jours et il trouble mes nuits! Je restai immobile, je ne prononçai pas la moindre parole; je ne fis ni prière ni supplication, lorsque, sur un nouveau cri de mon conducteur, cette affreuse vision disparut comme elle était venue. Oh ! je vous le dis, il existe un lien mystérieux entre ces êtres affreux, que toutes les mylhologies représentent comme le symbole du mal, et la race, maudite que vous plaignez !
« Et de quel droit, d’ailleurs, voulez-vous soustraire les nègres aux châtiments, à l’exploitation, pour dire comme vous, que le blanc leur impose? Savez-vous si les châtiments ne constituent pas leur expiation? Savez-vous si ce ne sont pas ces douleurs incessantes, ces humiliations profondes, qui maintiennent leur âme dans un état d’abattement qui les empêche de faire le mal, ou dans un état d’exaltation qui les rend meilleurs?
« Vous croyez connaître l’homme, parce que vous avez coupé des lambeaux de chair avec un scalpel; mais vous n’avez pas sondé l’âme humaine. Si vous aviez vécu sous le cilice et dans les cloîtres, vous sauriez que rien ne s’obtient que par la douleur. Les souffrances du corps assainissent l’âme et lui permettent de s’élancer dans des régions qui ne sont accessibles qu’à ceux qui ont tué le premier sous des étreintes douloureuses. J’ai vu, entendez-vous, j’ai vu des nègres venir réclamer ces punitions corporelles auxquelles vous voulez les arracher et dire : « Maître, cela « va mal, j’ai envie de mal faire, faites-moi battre aujourd’hui; »
LE BRÉSIL
d’autres encore demander avec insistance qu’on les vendît, parce qu’ils avaient envie de tuer autour d’eux ! Et ces altérations morales s’observent chez ceux qui sont les favoris de maîtres trop indulgents! Oh! croyez-moi, cessez de vous apitoyer sur leurs souffrances.... Pleurez, mais en secret, sur les rigueurs nécessaires qui les frappent; mais que leur sang coule incessamment sur la terre et abreuve la poussière qui en a soif !
« Voulez-vous une dernière preuve de l’anathème qui les poursuit? Voyez les nations qui ont eu le malheur de s’unir à eux, qui ont eu l’infamie d’introduire leurs femmes dans leur lit et de les associer à leurs débauches, car en aucun cas elles ne sauraient être les compagnes d’une existence honnête; ces nations ont déjà le sceau de la race anathématisée à laquelle elles se sont unies, un sang esclave coule dans leurs veines, et tôt ou tard elles subiront une humiliante suzeraineté ! Déjà chacun s’immisce dans leurs affaires; chacun croit avoir le droit d’inspirer leur politique; déjà, vous dis-je, elles sont esclaves comme l’était la mère hideuse qui leur donna son lait! Et voyez les enfants nés de ces rapprochements! la sainte majesté de l’homme disparaît de leur front, qui se rapetisse et s’efface; leurs membres grêles et arqués se rapprochent des formes animales, et leur instinct se déprave comme leur corps et leur intelligence ! Adieu ; puissiez-vous vous souvenir de mes paroles!... »
Là-dessus, le vieux prêtre s’éloigna; je restai anéanti sous ce langage passionné et véhément; et, en rentrant chez moi, je m’empressai de transcrire cette bizarre conversation, qui clôt tout co que j’avais à raconter après mon séjour au Brésil.
J’oubliais de dire que le P. **’* avait les yeux bleus, et qu’Esquirol nous a dit souvent que les individus aux yeux bleus étaient plus que d’autres prédisposés aux affections mentales.
Le cap de Bonne-Espérance.
Nous partîmes de Rio-de-Janeiro , l’imagination remplie de tout ce que nous avions vu pendant notre séjour au Brésil. Cette nature exubérante et parée , ces grands fleuves bordés d’arbres gigantesques, ces cascades bruyantes, les scènes à demi sauvages qui s’étaient passées devant nous, se retraçaient à notre esprit; et, en suivant d’un regard distrait le sillage écumant de la Sirène, uous nous prenions à regretter la terre féconde que nous quittions. L’homme est ainsi fait : il se passionne pour ce qu’il connaît à peine , pour ce qu’il n’a fait qu’entrevoir; il est vrai qu’une expérience funeste lui permet rarement de regretter ce qu’il connaît mieux.
Le beau ciel de Rio sembla d’abord nous suivre pendant notre traversée de ce pays au cap de Bonne-Espérance. Des brises tièdes enflèrent nos voiles ; la mer , à peine ridée , s’ouvrait sans effort pour donner passage à notre belle frégate , dont l’allure tranquille et majestueuse était en harmonie avec le ciel qui scintillait sur nos têtes et l’Océan qui nous berçait sur son sein. Mais , lorsque nous approchâmes de la pointe africaine , la lame dure et creuse nous secoua rudement, le vent fit gémir notre mâture, et, la veille de notre arrivée au Cap, une brume épaisse nous couvrit de ses voiles ; les côtes , qui commençaient à se montrer , disparurent ; plusieurs bâtiments que nous apercevions auprès de nous devinrent invisibles, et les feux de la Victorieuse eux-mêmes s’éteignirent dans une obscurité profonde. La nuit devint tellement épaisse, que les deux bâtiments qui voguaient de conserve se virent forcés , chacun à son bord , de battre le tambour et de sonner les cloches , pour juger par le son de la distance qui les séparait , et pour prévenir ainsi une rencontre qui eût pu devenir funeste. Ordinairement, le silence qui règne la nuit abord des navires n’est interrompu que par la voix de commandement de
LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
l’officier de quart , ou par les cris des sentinelles préposées à la garde du bâtiment ; aussi ces bruits inaccoutumés et discordants ne laissaient-ils pas de nous impressionner d’une manière pénible. Toutefois , la nuit se passa sans accident , et le lendemain , lorsque le soleil se montra à l’horizon, nous aperçûmes la montagne de la Table , dont le plateau était encore couronné d’une vapeur légère et flottante , que la brise chassait devant elle.
La montagne de la Table a, dans sa configuration, quelque chose d’original , qui donne du relief et du caractère à la vue de ce cap accidenté; le dessinateur le moins habile peut faire de ce joli pays une esquisse qui n’aura rien de banal , rien de commun , et qui ne ressemblera pas, comme la plupart des vues de keepsakes et d’albums, à tous les paysages du monde. C’est, comme son nom l’indique, un immense plateau de schistes régulièrement stratifiés ; il repose sur deux gigantesques blocs de granit nommés la Tète et la Croupe du lion. Du point de la rade que nous vînmes occuper, nous apercevions parfaitement les couches de la montagne, semblables à des tables de marbre superposées; le sommet horizontal a plusieurs lieues de long ; "il est taillé à pic jusqu’à une hauteur d’environ deux cents pieds ; ensuite , ses pentes s’adoucissent et s’abaissent insensiblement jusqu’à Ja mer.
C’est sur cette inclinaison qu’est bâtie la ville du Cap de Bonne- Espérance.
Vu à distance , le sol qui entoure la ville et qui borde le pied de la montagne a un aspect un peu aride; quelques bruyères éparses et peu élevées , quelques arbres aux formes grêles et bizarres , réunis en petits groupes , le couvrent à peine. Quel contraste avec là terre embaumée du Brésil ! Au Brésil , toutes les parties osseuses des montagnes sont cachées sous la verdure et les fleurs ; ici la terre rouge sombre est à peine voilée par les feuilles légères des arbustes qui s’aventurent à sa surface et qui semblent ne recevoir qu’une nourriture insuffisante. Cependant les petites fleurs blanches , roses et jaunes, de ces plantes souffreteuses ont un aspect si doux et si mélancolique , qu’on se prend tout de suite à les aimer , comme on aime ces enfants étiolés dont le regard intelligent annonce la précocité.
Nous descendîmes à terre dans un canot que dirigeaient deux Malais aux yeux obliques , au teint pâle et plombé , au nez pri s
que aquilin, aux membres grêles, aux cheveux noirs et lisses, à la tête pyramidale , coiffée d’un chapeau pointu dont les larges bords abritaient jusqu’à leurs épaules. La rade renfermait alors un assez grand nombre de bâtiments de commerce de diverses nations , une frégate anglaise et une frégate française , l'Érigone , qui revenait de Chine , et qui allait , pour rentrer en France , renouveler sur la mer Atlantique le sillon que nous avions tracé.
Les navires français qui se rendent à notre colonie de Bourbon ne relâchent que fort rarement au cap de Bonne-Espérance, et nos relations commerciales avec ce pays intéressant sont peu importantes. Pendant que nous nous rendions de notre bord à terre , notre attention était captivée par la vue d’un pays nouveau et par le mouvement qui régnait dans la rade, où de grandes barques , portant des vivres et des marchandises , se croisaient en tous sens. Des myriades de pingouins voltigeaient autour de notre embarcation , tandis que les vieillards et les sages de ce petit peuple ailé , habitants nombreux et privilégiés de la rade , posés sur les morceaux de bois qui flottaient sur l’eau , nous regardaient passer avec la plus complète indifférence, sachant très-bien que leur personne est inviolable et sacrée dans ce lieu de refuge , où ils vivent sous la protection des lois et des policemen. Le débarcadère de Cape-Town est une simple construction en bois , qui se prolonge assez avant dans la mer pour favoriser le débarquement des marchandises lorsqu’il y a beaucoup de houle , ce qui arrive assez fréquemment dans ces parages.
Il n’est pas de naturaliste qui n’ait rêvé à la patrie des Hottentots , des Boschismans et des Cafres ; il n’en est pas qui n’ait ardemment désiré , même au prix des plus grands dangers , de visiter cette terre habitée par des monstres formidables , et dont toutes les productions sont marquées d’un sceau étrange. Plus qu’un autre peut-être je m’étais abandonné à de téméraires projets : aussi, lorsque je posai le pied sur ce Cap désiré, j’éprouvai une impression de surprise, de ravissement et d’enthousiasme dont le souvenir m’émeut aujourd’hui encore.
A peine foule-t-on ce point privilégié du globe, qu’on est immédiatement frappé des soins minutieux qu’une administration prévoyante donne à son embellissement et à l’entretien de ses promenades et de ses rues. On se rend du débarcadère dans l’intérieur
LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
de la ville par des allées larges et bien sablées; les habitations qu’on rencontre annoncent l’aisance et le luxe. Les rues, bien pavées , sont ornées de grands et beaux magasins ; de bonnes voitures, tratnées par d’élégants chevaux, les parcourent; enfin on retrouve une ville entièrement européenne par les ressources dont elle dispose pour satisfaire les mille besoins qu’enfante une civilisation raffinée. Ici, tout nous retrace la France, tout nous rappelle l’ordre et la sécurité qui régnent dans notre pays , et nous en trouvons , comme chez nous , la personnification dans les graves policemen dont nos sergents de ville sont une adroite contrefaçon. Certes , nous n’avions rien vu de semblable au milieu de la population déguenillée de Ténérifîe, ni dans la confusion do Rio, au sein de cette jeune société qui a tous les défauts inhérents à son âge.... Nous avions vu la décrépitude d’une société abrutie par la misère et la débauche dans le premier de ces deux pays; dans le second, une activité désordonnée et fébrile. Ici, c’est la vie dans sa manifestion la plus normale, la vie laborieuse , grave , sensée , avec toutes les joies et toutes les satisfactions que procure le développement des facultés bien employées.
Avant de visiter la jolie ville où nous venions de descendro , notre premier soin fut de chercher des logements qu’on n’avait pu nous procurer , malgré les ordres que nous avions donnés. Le Cap est le rendez-vous des valétudinaires de l’Inde; c’est sous son ciel si pur que les riches nababs viennent oublier les ennuis d’une vieillesse prématurée et réparer leur santé minée par les excès d’une vie trop orientale. Ordinairement ces Crésus indiens arrivent en ce pays avec une suite nombreuse ; ils sont accompagnés de domestiques de race hindoue , aux traits européens , au teint noir, aux cheveux longs et soyeux. Ces domestiques sont coiffés d’un turban en mousseline; ils portent un large pantalon et une tunique flottante; leurs jambes sont ornées de bracelets et leurs orteils d’anneaux d’or , comme ceux des citoyennes du temps du Directoire. Rien n’est singulier comme de voir , dans de brillantes voitures , les figures parcheminées des maîtres à côté des traits nobles et fortement caractérisés de leurs beaux conducteurs.
Grâce à ce concours d’étrangers, il est souvent fort difficile d’avoir des logements à Cape-Town , et , lors de notre arrivée ,
l’affluence des voyageurs était telle, que nous ne pûmes trouver place dans aucun hôtel , et que nous fûmes forcés de chercher dans des maisons particulières un asile jusqu’au jour de notre départ. 11 existe au Cap une coutume assez singulière : certaines familles ont l’habitude de loger chez elles quelques étrangers qui s’assoient à la table commune et qui reçoivent , à des prix très-modérés , une hospitalité tout à fait patriarcale. C’est dans une de ces maisons que nous fûmes accueillis par mistress H***, laquelle nous reçut sans empressement , mais avec une bienveillance sincère et de bon goût. Lorsqu’on sut qui nous étions , on nous admit dans l’intimité, comme d’anciennes connaissances. Cette excellente famille se composait de Mme H*** , de trois jeunes personnes charmantes et de deux petits garçons. Toutes les occupations relatives aux soins de la maison étaient distribuées d’après l’âge des membres qui la composaient.
Dès le second jour de notre arrivée, nous fûmes délivrés de toute contrainte cérémonieuse; les enfants grimpaient sur nos genoux avec le plus aimable sans-façon ; nous jouissions enfin des charmes de la vie intime, qu’on apprécie d’autant plus en voyage, qu’ils rappellent la patrie et le passé. Chacun de nous gardera un long et doux souvenir de cette relâche au cap de Bonne-Espérance. C’est la plus délicieuse de toutes les compensations accordées au voyageur pour les fatigues et les ennuis qu’il endure , que d’accumuler dans sa pensée des souvenirs sans amertume, sans regret, et de pouvoir évoquer , pendant les heures d’oisiveté et de repos, de gracieuses apparitions, qu’il ne trouvera plus sur le chemin de la vie.
La ville du Cap est certainement une des plus jolies villes que je connaisse. Les maisons sont généralement très-basses, mais elles sont établies sur une large superficie de terrain, et par consé- <juent aussi spacieuses que commodes. L’architecture n’en est pas très-soignée, mais elles ont une apparence de confort et de bonheur calme qui fait plaisir à voir. Toutes les rues sont tirées au cordeau; on a laissé assez d’espace entre les deux rangées de maisons qui les bordent pour établir une allée d’arbres dans chacune d’elles ; aussi toutes les façades sont-elles abritées par des chênes et. des ormeaux, nos compatriotes, ou par des plantes grimpantes des climats tropicaux. La place de la Parade est une très-belle
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promenade, qui affecte la forme d’un carré parfait ; elle est plantée de chênes admirables et renferme deux petits édifices fort élégants, dont l’un est la Bourse.
Les magasins du Cap sont de vrais musées de curiosités ; à côté de ce que l’industrie anglaise confectionne de plus délicat et de plus utile, on y trouve les produits de l’Inde, de la Chine et des peuplades sauvages de l’Afrique. Les tissus légers et les bracelets qui parent une bayadère sont, étalés à côté du petit soulier et du coffret mystérieux d’une Chinoise, le keepsake d’une lady auprès du collier en coquillages d’une négresse ou du manteau en peau de tigre d’un roi cafre ; le nécessaire d’un gentleman figure en face de la pipe grossière d’un Hottentot, et les poteries de l’Inde s’étalent pêle-mêle avec les porcelaines du Japon, de la Chine et de l’Angleterre.
Lorsqu’on parcourt les rues du Cap, on est étonné de la multiplicité de temples qu’on y rencontre. Ce sont des églises de presbytériens , d’anglicans , de wesleyens , de luthériens , de catholiques, et même des mosquées ! Il est peu de villes où les diverses confessions chrétiennes se fassent une concurrence plus active ; comme le gouvernement du Cap les protège toutes également , elles vivent extérieurement dans la plus parfaite intelligence, se contentant de s’anathématiser mutuellement dans leurs temples. Si on demande quelle est en définitive l’action de ces diverses sectes, nous dirons qu’elles entretiennent au plus haut point le sentiment religieux et l’observation des devoirs que les croyances imposent. Chacun, dans la sphère qu’il peut parcourir, agit dans l’intérêt de sa croyance ; mais l’humanité y trouve son compte.
On ne saurait s’empêcher, en venant du Brésil au Cap, d’établir un parallèle qui est tout à l’avantage du dernier de ces deux pays, entre les mœurs dissolues des habitants de l'Amérique méf ridionale, qui a conservé l’esclavage , et celles qui honorent cette terre libre, où les doctrines chrétiennes sont mises en pratique. Il n’existe pas au Cap de ces maisons de réunion qui favorisent, le désœuvrement et la paresse, où la curiosité ne s’alimente que de médisances scandaleuses et de mensonges colportés par 1 envie et par la sottise. Un club, où l’on reçoit presque tous les journaux du monde, est le seul endroit où, à certaines heures.
on rencontre des hommes sérieux, qui viennent prendre connaissance des événements importants. Le Cap compte environ vingt mille habitants agglomérés dans la ville ; ce sont pour la plupart des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des Malais et des nègres hotlentots, cafres ou mozambiques.
Il y avait jadis un théâtre à Cape-Town ; mais, sur la demande ' de diverses sectes chrétiennes, le local a été consacré à une école primaire gratuite. Cette école est indistinctement fréquentée par des enfants de toutes les croyances, qui y reçoivent une instruction en rapport avec le milieu social dans lequel ils doivent vivre.
Les mœurs ont ici quelque chose de patriarcal ; aussi les relations portent-elles un cachet de pureté naïve qui nous charmait. Un jeune homme peut fréquenter assidûment les bonnes maisons hollandaises, les graves maisons anglaises, peuplées de jeunes personnes, et exprimer publiquement sa préférence pour l’une d’elles, sans que personne y trouve à redire, sans que les parents s’en alarment, et il est à peu près sans exemple qu’on ait eu à se repentir de cette confiance accordée à la loyauté et à l’honneur. Je rencontrais fréquemment dans une maison un joli couple dont on me raconta l’histoire. Je la transcris très-brièvement; elle servira à faire comprendre jusqu’où s’étend la confiance mutuelle qui existe entre deux jeunes gens qui se sont aimés sans entraves et qui ont compté sur eux seuls pour faire leur position.
Ceux-ci étaient pauvres et l’époque de leur union avait été ajournée, d’un consentement mutuel, jusqu’à ce que le prétendu eût, par son travail, assuré l’existence du futur ménage. Cet heureux moment arrivé, on arrêta le jour et l’heure du mariage. Les parents de la future furent d’autant plus exacts au rendez-vous, que ceux de l’autre partie contractante n’habitaient pas Cape* Tovvn et n’y venaient que pour assister à la cérémonie : cependant l’heure assignée passe et le futur ne se présente pas; deux, trois, quatre heures s’écoulent sans qu’aucun message vienne . donner l’explication d’une conduite aussi étrange. On s’étonne avec quelque raison, lorsqu’on apprend que le jeune homme est parti précipitamment dans la matinée, sans dire à qui que ce soit la cause et le but de son voyage. La jeune fiancée fait ses excuses à la société rassemblée à son intention, affirmant sans crainte,
LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
sans embarras, que la cérémonie est seulement remise, et annonçant qu’elle va déposer ses habits de mariée; mais au même moment arrive le jeune homme, qui explique le plus naturellement du monde qu’on est venu, dès le matin, lui proposer une affaire commerciale qui lui permettra de réaliser plus de trois cents livres sterling de bénéfice, et qu’il est parti immédiatement pour ne pas éveiller la convoitise de ses concurrents, bien persuadé qu’on lui pardonnerait, en faveur de la cause, quelques instants de retard. Songera une affaire d'argent lorsqu’on touche an terme du bonheur! Quel crime abominable !... Mais, dans ce pays-ci, l’éducation est telle, qu’on apprend de bonne heure à se former une idée juste de la vie avec toutes ses nécessités.
La liberté civile et la liberté religieuse se sont unies pour faire disparaître du Cap l’esclavage. Quel que soit le vêtement dont un homme est couvert, quelle que soit la couleur de sa peau, on sait qu’il est dans le libre exercice de ses facultés et de ses droits, et c’est peut-être le seul pays de la terre qui, pour la gestion de ses affaires municipales, appelle dans son corps électoral des blancs originaires de tous les pays du monde, des noirs de toutes les races, Hottentots, Mozambiques, et même des Malais musulmans.
Ces derniers sont surtout en grand nombre au Cap, où ils font preuve d’intelligence et d’une activité merveilleuse. Un matin, par une fraîcheur charmante, nous errions, M. de Ferrière et moi, aux environs de la ville, lorsque nous pénétrâmes dans un jardin situé sur le versant d’une colline qui borde la mer; de grands aloès qui entourent ce terrain avaient dérobé à nos regards nombre de petites constructions gracieuses, qui se cachent sous les plantes et les arbustes en fleur. En les considérant de plus près, nous vîmes que ces monuments étaient couverts de caractères arabes. Nous apprîmes d’un jeune homme qui suivait le même sentier que nôus que nous étions dans le cimetière des Malais musulmans et que c’était sous ces touffes charmantes de bruyères, de géraniums et de roses, qu’ils venaient ensevelir leurs morts. Nous fîmes le tour de ces oasis silencieuses, car on ne saurait nommer autrement ce joli tertre couvert de fleurs et de pierres blanches, et nous nous en allâmes, enviant la foi poétique de ces hommes qui ont assez de croyance dans la bonté de Dieu
pour faire d’un tombeau une hutte fleurie où doit reposer le corps , tandis que l’àme heureuse est appelée à d’autres destinées.
Pendant notre séjour à Cape-Town, un vaisseau de guerre néerlandais vint y relâcher; les habitants d’origine hollandaise profitèrent de cette circonstance pour exprimer au commandant la sympathie que leur inspiraient d’anciens compatriotes, et une sérénade fut spontanément organisée pour fêter l’arrivée du navire. On se tromperait si on voulait voir dans cette démonstration une protestation contre la domination anglaise. Aujourd’hui, les habitants du Cap ne sont plus ni Hollandais, ni Anglais, ni Allemands, ni Français ; la plupart sont nés sur le sol africain, et ils pressentent leur future destinée. Une population éclairée, laborieuse, entreprenante, essentiellement industrieuse, couvrant une superficie de terrain qui s'étend depuis Cape-Town jusqu’à Port- Natal, ne saurait rester longtemps dans la dépendance d’une métropole européenne. Monarchie ou république, tôt ou tard le Cap proclamera sa séparation de l’Angleterre : les habitants nés à Cape-Town, en s’intitulant Africains, ont conscience de leur avenir.
Les environs de Cape-Town ont, comme je l’ai dit, un cachet particulier : les parties incultes sont couvertes de bruyères et de protéacées ; les terres cultivées sont plantées de vignes et d’arbres fruitiers, tous originaires d’Europe. Il est peu de contrées que des colons intelligents aient façonnées avec plus d’art et de soin. Dès les premiers temps de leur arrivée sur le sol africain , les Hollandais ont voulu en faire un pays à l’image de celui qu’ils quittaient ; ils y ont parfaitement réussi : on voit partout, autant que les localités le permettent, des canaux d’irrigation parfaitement disposés, bordés de trembles et de peupliers; de belles allées do chênes abritent les habitations, qui sont en tout semblables à celles de la Flandre et de la Hollande, propres, cirées, blanchies comme les murs et le parquet d'un temple.
C’est à une petite distance de la ville, dans un lieu appelé Constance, qu’on récolte le vin qui porte ce nom. Trois propriétaires sont exclusivement en possession de la confiance des consommateurs ; ce sont MM. Cloë'te, Van Reynet et Collins. Les clos de ces messieurs sont de superbes villas, où ils font le meilleur
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accueil aux étrangers, sans se préoccuper, en vrais gentlemen qu’ils sont, si les visiteurs viennent ou non acheter leurs produits
11 existe quatre espèces de vin de Constance : le pontac, le frontignac, le constance rouge et le constance blanc. Le premier de ces vins se fabrique avec deux espèces de raisins, un raisin blanc et l'autre noir. Le raisin blanc est absolument semblable à celui avec lequel on fait, en France, le vin de Frontignan. On le cueille excessivement mûr, on l’égrène et on en exprime le suc dans de grands tonneaux. Lorsqu’il commence à fermenter, on le transvase pour interrompre cette première fermentation. On laisse sécher sur le cep le raisin noir, qui n’est autre que le teinturier du midi de la France , et, lorsqu’il ne renferme plus un atome de moût, on met les grains dans le suc précédemment exprimé du raisin blanc ; ces grains s’en imprègnent, et on les écrase alors , pour qu’ils donnent toute leur partie colorante. Comme on le voit, l’addition du raisin noir n’est faite que dans le but de colorer le vin, et certainement on ne pouvait trouver un procédé plus barbare pour obtenir une liqueur rouge avec du suc de raisin blanc. Malgré les vices d’une fabrication aussi défectueuse, le pontac est le plus estimé de tous les vins de Constance ; c’est aussi le plus cher, et celui qui, en même temps, a le plus de caractère et ressemble le moins à nos vins liquoreux de France. 11 a toujours, quel que soit son âge, un peu d’âcreté ; ce défaut vient de ce que le raisin noir, qui a subi une dessiccation complète sur sa tige, ne renferme plus de sucre au moment ou on l’emploie, mais un principe astringent, uni à la partie colorante, qui prend vivement à la gorge.
Le frontignac se fabrique seulement avec le raisin blanc dont j’ai parlé précédemment. Le principal secret de sa confection consiste à empêcher la fermentation au moyen de mèches soufrées , et à transvaser le liquide plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il soit, séparé de tout ce qui en altère la transparence. Après le pontac, c’est le frontignac qui est le plus cher et le plus recherché. Quant
1 . M . Natalis Rondot a publié sous ce litre : Constance, son vignoble et ses vins, un travail plein d’intérêt. Les procédés de fabrication y sont décrits avec la plus sévère exactitude ; c’est une véritable monographie sur Constance.
au constance rouge et blanc, il a tant de rapport avec les vins de Malvoisie et même avec ceux de la bonne ville de Cette, que je ne sais, en vérité, si on pourrait toujours le distinguer de ces derniers.
On conserve les vins de Constance dans des tonneaux en chêne parfaitement soignés , et on ne les met en bouteilles qu’au moment de les expédier. Ils supportent assez bien le transport, sans cependant acquérir des qualités nouvelles, ce qui est un défaut pour un vin de luxe qu’on ne saurait consommer sur les lieux. Depuis quelques années , on a essayé de contrefaire le champagne à Constance!... Que les Rémois ne s’alarment pas de la concurrence; car nous, qui avons goûté à cet infâme breuvage, nous aimerions mieux avaler l’huile rance d’une lampe d’église que de tremper une seconde fois nos lèvres dans ce prétendu sillery.
Nous allâmes visiter les trois clos de Constance dans un très-bel équipage qu’on avait mis à notre disposition , et qui était conduit par un cocher malais dont l’immense chapeau pointu dominait notre voiture, comme le toit d’un minaret. Nous nous arrêtâmes d’abord chez M. Collins, qui nous fit admirer son habitation dans les plus petits détails ; nous fiattâmes sa vanité de propriétaire en nous arrêtant devant des statues de grandeur naturelle , représentant des Cafres, des Hottentots, des Boschismans dans leur cahute, et se livrant à diverses opérations de la vie domestique. Ces statues ont été faites à Londres, à ce que nous dit M. Collins; elles sont elfectivement assez mauvaises pour que l’on n’en doute pas. Après mille petites circonvolutions pour nous faire admirer tantôt un arbre nain, tantôt un arbre géant, le propriétaire nous introduisit enfin dans le clos, qui est parfaitement tenu, et où il nous versa le nectar qu’il fabrique.
En le quittant, nous nous rendîmes chez M. Cloëte, qui nous soumit aux mêmes épreuves , en nous abreuvant d’absinthe et de miel, c’est-à-dire en provoquant notre enthousiasme en faveur d’une stalactite, d’une coquille, d’un oiseau, d’un tigre empaillé, et en nous forçant à de nouvelles libations.
Nous allâmes enfin chez M. Van Reynet, qui n’avait ni stalactites, ni statues, ni coquilles à nous faire admirer, mais qui nous offrit, en compensation, une table servie de fruits secs et de fromage, présumant qu’à notre visite se rattachait le désir de
LE CAP DE BONNE-ESPÊRANCE
faire l’acquisition de quelques bouteilles de constance , et voulant mettre notre palais en état d’apprécier dignement les qualités supérieures de ses produits. L’hospitalité de M. Van Reynet fut si bienveillante, il nous abreuva si largement de sa liqueur divine, que nous fûmes sur le point de perdre le souvenir des choses d’ici-bas.
Parmi les personnes que j’eus le bonheur de rencontrer au Cap. il en est deux dont je ne puis passer les noms sous silence : ce sont MM. les docteurs Pape et Sayher, qui furent pour moi pleins d’obligeance. C’est chez ce dernier que je vis un jeune Boschisman de dix-sept à dix-huit ans, arrivé depuis peu de l’intérieur. La taille de cet individu n’avait pas plus d’un mètre ; son teint était olivâtre, et bien moins foncé que celui d’un Hottentot. Ses cheveux courts et laineux ressemblaient à de la mousse sur un rocher; ils se confondaient presque avec les sourcils, tant le front était déprimé , et les ailes du nez s’aplatissaient sur des lèvres énormes. Cet enfant portait tous les caractères de la faiblesse et de la débilité ; il parlait seulement la langue de sa tribu , que M. Sayher connaissait fort bien, et il répondait avec une extrême lenteur aux questions qu’on lui adressait. Lui ayant fait demander quels étaient les objets habituels dont les Boschismans faisaient leur nourriture , il me répondit « que les gens de son pays mangeaient de tout, depuis les œufs de fourmis et les fourmis ellesmêmes, jusqu’aux éléphants, quand ils les trouvaient morts. »
Il est difficile d’avoir l’idée d’une dégradation physique aussi grande que celle dont était frappé ce petit malheureux; ses jambes étaient arquées comme celles des espèces animales qui se rapprochent le plus de nous : on eût dit que les muscles qui forment le mollet existaient à peine chez lui à l’état rudimentaire. Tels sont les effets de la misère et de la persécution sur la race humaine 1 Autant elle est belle et puissante au milieu du bien-être, de l’abondance et de la sécurité, autant elle est hideuse, débile à l’état de sauvagerie, dans ce prétendu état primitif qu’on s’avise parfois de nous vanter.
Les Boschismans sont certainement une ramification de la race hottentote réduite à la condition la plus misérable par les poursuites dont ils ont été l’objet. Entourés de Cafres, de Hottentots qui leur ont voué une haine implacable, ces malheureux ont eu toutes les peines du monde à perpétuer leur race ; et ils n ont pas
eu seulement à se défendre contre ces ennemis cruels, mais encore contre les formidables animaux qui peuplent cette vieille terre d’Afrique, et pour lesquels ils devenaient une proie d’autant plus facile qu’ils étaient dénués de tout moyen efficace de défense. Pour échapper à tant de dangers, ils se sont vus contraints d'établir leurs demeures sur les arbres les plus élevés des forêts, dans les antres les plus inaccessibles, et de soutenir leur misérable existence à l’aide des aliments les plus dégoûtants. Les persécutions et la misère ont rendu les Boschismans méchants et cruels , et dans leur faiblesse ils n’ont étudié la nature que pour lui emprunter tout ce qu’elle possède de funeste et de délétère, afin de l’employer contre leurs ennemis. Personne ne connaît mieux qu'eux les plantes vénéneuses et les reptiles les plus dangereux, dont ils extraient les principes toxiques pour préparer leurs flèches; aussi la plus légère blessure produite avec les armes de ces êtres faibles et chétifs est-elle toujours mortelle.
C’est avec M. Sayher que j’ai parcouru les environs du Cap et que j’ai fait connaissance avec la flore de ce charmant pays; malheureusement la saison ne se prêtait pas à nos recherches, et nos récoltes ne furent pas très-abondantes. Un jour que j’herborisais avec mon excellent guide le long de la montagne de la Table, nous arrivâmes dans un ravin profond , où coulait une eau limpide. En explorant du regard les objets qui nous entouraient, nous aperçûmes, au-dessous d’une roche qui surplombait, une figure noire et ridée qui nous regardait avec attention. L’aspect de cette créature étrange n’avait rien de bien rassurant. Sa mâchoire proéminente et son nez écrasé me la firent prendre pour un vrai Boschisman vivant dans la retraite ; mais mon guide, qui connaissait mieux les indigènes, s’étant servi de sa canne comme d’un fusil pour coucher en joue l’inconnu, nous le vîmes tout à coup montrer son corps grêle et velu , s’accrocher à l’aide de ses longs bras à la partie supérieure de la roche, sauter lestement dessus et disparaître en un clin d’œil. C’était, comme me l’expliqua M. Sayher, qui connaît les mœurs des singes comme celles des Hottentots et des Cafres , un énorme babouin chassé de sa troupe pour quelque méfait et vivant à l’écart.
Lorsque ces animaux vont en maraudeurs parcourir les champs, ils placent des. sentinelles pour les prévenir en cas de dan-
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ger. Si, malgré ces précautions, ils sont pris en flagrant délit, leurs éclaireurs sont responsables de cet accident; ils leur administrent après jugement une correction si énergique à coups de pierres ou de bâton , que parfois ils les laissent morts sur la place. Quand il s’agit seulement d’une peccadille, ils se contentent d’exiler les coupables pendant un certain temps, et ne les réintègrent dans leurs droits de citoyen qu’après une expiation proportionnée à leur faute. Il n’est pas rare de rencontrer des bandes de babouins dans les montagnes qui dominent le Cap ; c’est même le seul grand mammifère qui s’y soit perpétué, le lion, l’éléphant et l’hippopotame ayant fui devant la civilisation et s’étant retirés là où les Hottentots se sont arrêtés eux-mêmes.
Je vis fréquemment M. Sayher pendant mon séjour à Cape-Town ; j’allais visiter son laboratoire, dans lequel étaient amoncelées les richesses naturelles de cet admirable pays. Mon excellent collègue se prêtait à toutes mes fantaisies, débouchant des flacons pour examiner des reptiles , décollant des boîtes pour voir des insectes , et me racontant avec son flegme germanique ses courses aventureuses dans la Cafrerie, au milieu de ces populations dont l’Au- .gleterre a su se faire des amis. Je ne connais rien d’intéressant comme les récits de l’intrépide voyageur qui a vécu des années entières avec les sauvages que les wesleyens et les frères moraves initient à la civilisation chrétienne.
Il est peu de pays sur lesquels on possède autant de documents que sur le cap de Bonne-Espérance. Indépendamment des journaux qui se publient à Cape-Town, à Graham-Town, à Elizabeth-Town, à Port-Natal , des annuaires qui paraissent au commencement de chaque année , des tableaux statistiques imprimés par ordre de l’administration , il existe encore un très-grand nombre d'ouvrages spéciaux , qui donnent des détails pleins d’intérêt sur les mœurs, les habitudes, les produits de ce pays et les événements dont il a été le théâtre. Entre autres livres, il en est un dont la lecture est des plus attachantes par l’originalité des descriptions et l’étrangeté du sujet; il est intitulé Wild Tribes and sport of South Africa, by Harris. En lisant les récits de l’oflicier anglais, on partage les émotions et les enivrements de ce chasseur prodigieux, qui semble avoir hérité de la massue d’Hercule.
Nous recommandons également à nos lecteurs le Peprint of Port •
Natal , by Chase , dans lequel sont racontés de la manière la plus dramatique les événements de Port-Natal, la migration des Boers, toutes choses fort mal connues en France et décrites avec une poésie biblique qui fait ressembler cette page de l’histoire du Cap à un feuillet détaché de l’Ancien Testament.
Il est encore quelques autres ouvrages que nous aurions pu mettre à contribution; mais nous avons préféré notre prolixité, peutêtre un peu ennuyeuse, à des détails fort intéressants sans doute, qu’il eût fallu recueillir de tous côtés. En voyage, les journées sont si courtes et les heures si rapides, qu’il n’est pas permis de bouquiner et de chercher ailleurs que dans ses notes et ses souvenirs des faits à raconter, des sites à décrire et.... de petits mensonges fort innocents à inventer ; car quel est le voyageur qui ne mente pas légèrement? Pour moi , je n’en connais pas.
Le seul événement, un peu remarquable qui se passa pendant notre séjour aü Cap fut le rappel de sir Charles Napier, gouverneur de cette colonie : il fut remplacé par M. P. Maitton. Les amis de l’ancien administrateur lui exprimèrent publiquement les regrets que son départ leur inspirait, en lui offrant un banquet auquel assista son remplaçant. Bien que M. de Lagrené n’eût aucun caractère officiel au Cap, les commissaires qui présidaient à cette réunion ne s’empressèrent pas moins de venir prier le ministre plénipotentiaire de France en Chine de leur faire l’honneur d’y assister. Malheureusement, M. de Lagrené, qui, depuis plusieurs jours, avait fait ses dispositions pour un voyage dans l’intérieur où nous allons le suivre, ne put se rendre à leur désir.
Au moment de notre départ, on nous annonce la mort de l’agent consulaire de France. Nous ne pouvons donner de bien vifs regrets à la perte d’un vieillard valétudinaire qui nous était inconnu ; mais la vive sympathie que nous inspire ce beau pays nous fait immédiatement songer à celui de nos compatriotes qui sera assez heureux pour venir le remplacer. Nous nous empressons de faire le roman de son existence , suivant que nous lui supposons le goût du monde ou celui de la retraite, des désirs bornés ou le goût des plaisirs bruyants , et toute l’ambassade conclut à l’unanimité qu’avec de la raison, un esprit sérieux, l’amour de l’étude.... et un peu d’autre amour au cœur, on peut vivre à Cape-Town aussi heureux qu’à Paris.
LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
Le 21 mars, à cinq heures du matin, un immense chariot à quatre roues stationnait devant la porte de l’hôtel où logeait M. de Lagrené; cette pesante machine renfermait trois bancs fort médiocrement rembourrés, suspendus sur des courroies ; et huit bons chevaux attelés à cette locomotive attendaient impatiemment le moment du départ. Ce ne fut pas sans surprise que j’appris que ce lourd équipage était destiné à nous transporter pendant toute notre excursion dans l’intérieur. Deux cochers malais, surmontés de leurs larges chapeaux pointus, grimpèrent sur le siège perché audessus de la voiture : l’un tenant en main un fouet démesurément long, et l’autre les rênes. Ces habiles conducteurs se servent des rênes pour arrêter leur attelage et du fouet pour le diriger.
Lorsque nous fûmes tous convenablement installés , la gigantesque voiture s’ébranla , nos chevaux prirent immédiatement le trot et ils marchèrent ainsi pendant quatre heures consécutives, sans qu’il fût nécessaire d’aiguillonner autrement leur zèle que par quelques paroles d’encouragement. Nous traversâmes une partie de la ville , qui s’éveillait à peine et dont la première pensée se tournait vers les besoins matériels; des nègres, marchands de fruits, de légumes et de volailles, parcouraient les rues, portant sur leur tète des corbeilles pleines; des Malais, marchands de poisson, une gaule transversalement placée sur leurs épaules, offraient, aux deux extrémités de cet étalage ambulant, leur marchandise qui frétillait encore; et, devant la porte des bouchers, on voyait suspendue la chair blanche et rose des bœufs gigantesques, dont l’aspect savoureux faisait involontairement songer au rosbif britannique.
Nous suivîmes d’abord la route qui conduit à Constance; nous passâmes chemin faisant devant une enceinte de forme carrée, appelée le marché, où étaient rassemblés une trentaine de wagons chargés de blé, de vins et d’autres produits, que les agriculteurs viennent vendre à Cape-Town. Rien n’est singulier comme l’aspect de ces wagons en voyage; ils sont attelés de seize, vingt et même vingt-quatre bœufs , lesquels traînent péniblement les roues gémissantes au milieu d’immeiises plaines sablonneuses. Ces ruminants sont de magnifiques animaux ; leurs cornes sont longues d’un mètre environ, et acérées comme une dague; ils sont doués d’une force prodigieuse ; leur pas est grave ; en marchant ils P r0 .193 ' . • •
DE FRANCE EN CBINE
mènent de tous côtés leurs yeux pleins de sens et de réflexion , pour reconnaître si rien ne vient troubler leur sécurité. Lorsqu’on rencontre un certain nombre de ces attelages , on est étonné de voir que tous les bœufs portent leurs cornes d’une manière distinctive : les uns les ont déviées à droite, les autres à gauche, les uns les portent réunies en croissant au-dessus de leur tête, les autres contournées presque au-dessous de la mâchoire inférieure. Ceux de ces quadrupèdes qui sont ainsi marqués viennent du pays des Cafres , où l’on se sert de ce moyen bien simple pour reconnaître les individus appartenant aux troupeaux de deux propriétaires voisins. Ainsi, dans ce pays, où l’homme le moins riche possède jusqu’à quatre ou cinq cents bœufs, tous ceux qui appartiennent au même maître portept uniformément le même caractère distinctif qu’on leur inflige en agissant au moyen d’un lien sur la substance phanérique qui leur sert d’ornement. Plaisant moyen de distinction, qui, malheureusement, dans les pays à esclaves, n’est pas applicable à l’espèce humaine : car nous avons vu que les négriers du Brésil y suppléent avec un fer brûlant.
En quittant le chemin de Constance, nous descendîmes sur les bords de la mer, où s’étendent à perte de vue ces sables mouvants d’Afrique , que le vont soulève et déplace comme les ondes ; nous parcourûmes ensuite une plaine couverte de joncs maritimes. Cette herbe flexible est une des richesses du Cap ; les habitants s’en servent en la réunissant en faisceaux très-serrés pour recouvrir la toiture de leurs maisons. Rien ne saurait remplacer ce végétal comme élégance et comme solidité ; il a en outre l’avantage de rendre presque imcombustibles les demeures qu’il protège : car sa tige siliceuse se carbonise par l’effet de la chaleur, mais elle no flambe pas, et le feu qui atteint une partie ne se communique pas de proche en proche. Cette plante précieuse réussirait certainement dans les plaines sableuses de la Méditerranée, et son introduction dans nos départements méridionaux serait un bienfait pour ces pays privés de carrières d’ardoises et presque dénués de combustible. Je voulus recueillir des graines de cette monocotylédonée ; malheureusement elles n’étaient pas dans leur état de maturité, et il eût été inutile d’envoyer en France des semences stériles, incapables de lever.
Malgré les difficultés du terrain mouvant dans lequel notre char
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s’enfoncait jusqu’à l’essieu , nos chevaux tinrent bon , et nous arrivâmes à Half-Way-House à l'heure fixée d’avance par nos guides. C’est une maison isolée , qui sert de lieu de repos aux voyageurs qui vont du Cap à Stelenbosch. On trouve dans cette pauvre auberge tout le confort qu’on peut raisonnablement désirer, et nous y fîmes un très-bon déjeuner en société de voyageurs qui arrivèrent par la poste en même temps que nous. Sur cette plage africaine , les services publics se font avec la même régularité qu’en Europe. On sent que c’est une terre conquise à la civilisation, où prospère une société grave et laborieuse, qui s’est délivrée des natures impatientes et des aventuriers.
Nos compagnons de table étaient deux hommes vêtus de noir, se ressemblant beaucoup sous ce rapport, mais d’un physique fort différent. L’un, jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, avait une figure ronde et enluminée ; de grands yeux bruns , sans distinction, et une obésité tout à fait néerlandaise laissaient, deviner la nature la plus pacifique qui se soit jamais prélassée dans la nullité d’un homme de bien. L’autre, au contraire, était un petit homme de cinquante ans, grêle et mince; sa figure était maigre et osseuse; ses deux petits yeux, gris et méchants comme ceux d’un chat, avaient une vivacité extraordinaire; sa lèvre inférieure, effilée comme un rasoir, et son nez pointu lui donnaient un air inso- ’ lent qui ne prévenait pas en sa faveur. On reconnaissait immédiatement que c’était une de ces natures roides, intolérantes, actives, nées pour la lutte, qui se plaisent dans les discussions et les controverses.
Bien qu’arrivés en même temps , nos deux inconnus restèrent silencieux, assis en face l’un de l’autre, pendant le déjeuner; ils causèrent parfois avec nous ; mais ils s’abstinrent de prendre part à une conversation générale. Le petit homme s’étant un moment retiré , son flegmatique compagnon nous apprit , en toute hâte , que c’était un missionnaire wesleyen; mais lui s’étant trouvé à son tour dans la nécessité de quitter la place, nous apprîmes du méthodiste que c’était un ministre calviniste. Ainsi , nous avions en présence un de ces ardents propagandistes qui vont habiter avec leurs femmes et leurs enfants les déserts de l’Afrique centrale pour civiliser les Hottentots et les Cafres , et un de ces bons ministres protestants qui se contentent do faire leur prêche le di-
manche , de soigner et d’élever paisiblement leur famille , afin d’aller au ciel par la route la plus douce et le chemin le moins accidenté. Il faut bien l'avouer, le wesleyen n’avait pas trop l’air d’un homme de paix et de miséricorde ! je crois même qu’il est fort heureux qu’il se soit exalté pour le bien , quelque outré que soit son zèle ; car il avait quelque ressemblance avec ce procureur du roi qui m’avouait un jour qu’il ne savait en vérité à quoi il eût appliqué son activité, s’il n’eût été occupé à faire prendre les voleurs ! Le malheureux calviniste semblait redouter l’exaltation de son compagnon ; sa figure épanouie et souriante, son corps proéminent, étaient mal à l’aise devant les formes grêles et le regard plein d’autorité du méthodiste.
Après le déjeunçr, nous vîmes nos deux apôtres monter en voiture. Le wesleyen prit la droite et le calviniste la gauche : celui-ci détournait la tête et portait timidement son regard vers la terre pour éviter celui de son confrère; l’autre, au contraire, promenait ses petits yeux gris en tous sens comme pour rechercher un objet sur lequel il pût exercer son intluence. Une jeune fille vint s’asseoir entre les deux missionnaires; je vis aussitôt la main du méthodiste s’étendre vers elle. Le départ de la voiture m’empêcha de voir comment étaient accueillies ses avances.
Pendant que nous nous promenions aux alentours de Half-Way- Ilouse , occupés à examiner les travaux qu’on exécutait pour couquérir sur les sables quelques arpents de terre végétale, nous rencontrâmes un nègre à qui nous adressâmes la parole en anglais; mais le noir ne répondit pas; l’ayant interpellé en hollandais, nous ne fûmes pas plus heureux. « Il ne comprend probablement que le portugais, » fit observer M. de Lagrené. A ces mots français, le nègre releva la tête, et nous dit en frappant sur sa poitrine : c Moi nègre de l’Ile-de-France 1 t II n’est pas de surprise plus agréable que celle qu’on éprouve lorsque , après avoir épuisé son recueil philologique pour se mettre en rapport avec un inconnu , on s’aperçoit tout à coup qu’il ne parle que votre langue maternelle. Aussi, après la découverte que nous venions de faire, restâmes-nous quelque temps à causer avec ce pauvre nègre. Son sort n’était pas trop mauvais. Lorsque l’émancipation fut proclamée à Maurice, il partit avec quelques affranchis qui ne voulaient plus- habiter chez leurs anciens maîtres : tous ensemble
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vinrent s’établir à Cape-Town, où ils trouvèrent du travail et où ' ils vivent assez heureux.
En quittant Half-Way-House, nous nous jetons dans l’intérieur des terres. Nous n’avons devant nous que d’immenses plaines sablonneuses couvertes de bruyères. Les arbustes élégants sont garnis de fleurettes roses et blanches que le vent emporte. Le terrain est si unique chacun se fraye à. travers l’espacesa route à sa fantaisie, et, si l’on rencontre sur son chemin quelque monticule de sable, la pesanteur du char surmonte et détruit aussitôt cet obstacle. Cette disposition du sol rend très-faciles les excursions dans l’intérieur. Parfois une chaîne de montagnes semble vous barrer le passage; mais en avançant on découvre un défilé, que les voitures et les attelages traversent aisément. Ç)n peut voyager ainsi du Cap jusque dans la Cafrerie, avec un char semblable à celui qui nous transportait. C’est le mode de locomotion presque exclusivement adopté dans ce pays , où la chaleur parfois excessive rend fort pénibles les courses à cheval.
Dans les voyages d’une longue durée , les bœufs remplacent les chevaux. Nous avons rencontré, chemin faisant, quelques-uns de ces équipages qui roulaient vers le pays des Cafres; chaque wagon représentait une maison ambulante; il renfermait nonseulement des provisions pour plusieurs semaines et des ustensiles de cuisine , mais encore tout ce qui est nécessaire pour un campement; il y avait un attirail de chasse complet, et en outre des armes et des munitions à suffisance pour repousser les attaques des hommes.
On éprouve un bonheur indicible à parcourir ces solitudes immenses, sur lesquelles rayonne un ciel admirablement pur. L’aspect de ces déserts vous enivre; on envie ces hardis voyageurs, ces chasseurs intrépides qui, comme Harris et Delegorgue, ont livré de véritables combats contre les lions , les hippopotames, les éléphants , monstres formidables que la vieille Afrique nourrit dans son sein, et dont elle assure la conservation en les protégeant de sa ceinture de sables et de son soleil dévorant.
Nous arrivâmes à Stelenbosch au déclin du jour ; avant d’entrer dans la petite ville, nous traversâmes un ruisseau, Crit-River , qui était presque à sec en ce moment, et qui ne s’enfle guère qu’au temps des pluies. 11 est impossible de rêver un plus char-
mant pays que Stelenbosch ! Chaque seuil semble vous faire un accueil bienveillant et vous engager à entrer dans l’intérieur. Stelenbosch est bâtie sur un terrain plus uni que celui de Cape- Town , les rues sont plus régulières , et les beaux chênes qui les ombragent les mettent à l’abri du soleil.
Nous descendîmes à l’hôtel de M. Van Blommesteen. Le maître de la maison vint au-devant de nous ; c’était un homme d’une cinquantaine d’années , frais et dispos , càlme et gros comme un Hollandais. Sa figure séraphique était surmontée d’un chapeau blanc colossal et reposait sur une prodigieuse cravate blanche , dont la rosette, symétriquement épanouie, nous donna une opinion avantageuse de la coquetterie élégante de son propriétaire. M. de Blommesteen nous introduisit dans sa maison, dont la propreté intérieure ne démentait nullement le gracieux extérieur. Entre autres ornements des appartements de M. de Blommesteen, nous remarquâmes un arbre généalogique assignant à la dynastie des Blommesteen une origine qui se perdait dans la nuit des temps. Le même tableau indiquait les alliances contractées par les ascendants mâles de notre hôte, et renfermait à côté de chaque nom les armoiries des familles qui avaient été assez favorisées du sort pour leur donner les femmes qui ont légitimement perpétué leur nom jusqu’à ce jour. L’arbre généalogique s’arrêtait à l’hôtelier régnant, qui n’avait pas encore eu le temps d’y faire inscrire le nom des six femmes légitimes qui l’ont précédé dans les champs de l’éternité. Les prétentions héraldiques de notre hôte ne me surprirent nullement ; j’avais déjà vu au Cap un temple dont les murs étaient couverts de boucliers, d’épées et de cottes de mailles , et l’on m’avait appris qu’à la mort de tous les marchands hollandais , on portait les armes du chevalier décédé dans le temple de sa communion.
Le docteur Versfeld eut l’obligeance de nous faire les honneurs de Stelenbosch avec une bonhomie et une grâce charmantes. Il a habité longtemps la France , où il a été un des élèves les plus distingués de nos universités. Ce fut pour moi un véritable plaisir, à quatre mille lieues de notre pays, d’évoquer des souvenirs de quinze ans, de parler du savant botaniste Persoon , que j’avais connu au début de ma carrière : bon vieillard , qui , au milieu du dénûment dans lequel il vivait , ne porta jamais d’autre accusation
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contre la Providence que de lui donner des étés trop, pluvieux pour mûrir ses graines et faire épanouir ses fleurs, ou des automnes trop secs pour le développement des champignons , objets de ses études.
Le docteur Versfeld , qui s’occupe avec succès d’histoire naturelle , mit à ma disposition son intéressante collection. Lui ayant exprimé le désir de voir des individus de race pure, Hottentots, Cafres ou Boschmans , et surtout de posséder des crânes de ces diverses races, il nous ût faire, au milieu de la uuit, la plus étrange promenade qu’aucun de nous eût encore faite pendant sa vie aventureuse de voyageur.
Le docteur nous conduisit d’abord chez lui et nous fit admirer deux crânes de Cafres. qu’il avait recueillis sur un champ de bataille , où le courage des Boers de Port-Natal avait échoué contre la sauvage énergie des guerriers de plusieurs tribus réunies. Ces crânes , qui portaient tous les caractères propres à cette race, c’est-à-dire un développement considérable des parties latérales de la tête, un front assez large mais fort déprimé, me furent offerts par le docteur avec une générosité qui me toucha. Après m’avoir fait don de ce trésor , il mit le comble à mes désirs en me donnant le erâne d’un Hottentot de race pure , qui avait été assassiné par un Indien, il y avait un an à peu près. C'est une douce satisfaction de posséder ce qu’on désire , surtout lorsque les objets que l’on convoite, objets d’art ou de science, portent un cachet positif d’authenticité ; et -c’est l’impression que j’éprouvais en considérant ces trois crânes, sur lesquels le docteur me fournit des renseignemeuts capables de satisfaire l’amateur le plus scrupuleux.
Après les premiers moments donnés à notre admiration , mon confrère nous entraîna mystérieusement devant une maison d’assez belle apparence ; il en fit le tour , et frappa trois coups avec précaution à une porte très-basse . d’où sortit un gaillard au teint cuivré , souple comme un serpent , bien posé sur deux jambes nerveuses, vêtu d’un pantalon serré autour des reins par une ceinture rouge , la tète découverte et les bras croisés sur sa poitrine nue. S’étant posé vis-à-vis du docteur, le nouveau venu lui demanda , d’une manière assez brusque , le sujet de sa visite un peu tardive. .
t Savez-vous , lui répondit M. Versfeld , ce qu’est devenue la tête de l’Indien que vous avez pendu il y a un an ? »
A ces mots , nous reculâmes d’un pas , car le hardi coquin qui était devant nous était, Dieu nous pardonne, le bourreau! un vrai bourreau , mais un bourreau de drame et de roman , avec de la résolution dans le regard et une énergie dans le poignet qui devait solidement seconder les prescriptions de la loi. Il répondit d’un ton fort calme :
« Ordinairement , après l’opération , je ne m’informe guère de ce que devient le personnage. Je crois cependant que celui-ci a été écorché par le docteur N***, à qui le greffier a réclamé une tête dont il s’était frauduleusement emparé; elle est maintenant parmi les pièces de conviction. »
Quelques minutes après, nous étions au greffe, conduits par le geôlier de la prison , qui cumule ces fonctions avec celles de concierge du tribunal , et nous avions devant nous la tête de l’Indien à qui je devais , en bonne conscience , celle du Hottentot dont la possession me rendait si heureux.
« Ce n’est pas tout, nous dit le docteur : comme il serait imprudent de vous endormir avec des images de destruction et de mort , car les rêves de notre sommeil reflètent presque constamment nos dernières impressions , je vais , pour vous distraire de trop sombres pensées, vous montrer la nature vivante dans sa force, sa grâce et sa beauté. »
Et, toujours éclairés par les rayons de la lune, qui n’avait pas voilé sa face blanche et candide pendant notre diabolique excursion , nous nous acheminâmes vers une espèce de bouge , où l’on répondit à l’appel du docteur par un grognement prolongé. Bientôt apparut l’animal qui avait poussé ce gloussement étrange : c’était, une Hottentote d’une quarantaine d'années , masse informe et puante , ressemblant à une agglomération de corps sphériques. Son nez aplati s’arrondissait au milieu de sa face globuleuse, ses yeux enfoncés avaient la forme d'un croissant, et son teint passait par tous les tons de la terre d’ombre. En continuant à examiner, couches par couches, ce bloc de viande noire, je me trouvai , à ma grande admiration , en face d’une partie saillante dont la masse graisseuse ne sera jamais qu’imparfaitement imitée par la crinoline d’Oudinot. Je fus obligé d’y toucher à deux fois
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pour y croire. Nous quittâmes le docteur bien avant dans la nuit, charmés de son obligeance et de sa piquante originalité.
Les environs de Stelenbosch sont admirablement cultivés : la persévérance des Hollandais, leur amour du bien-être, en ont fait un pays des plus productifs. Des canaux d’irrigation mettent à profit les moindres cours d’eau; d’abondants pâturages permettent aux habitants de nourrir de nombreux troupeaux , d’élever des mulets, des chevaux et des bœufs, tandis qu’une autre partie du sol leur donne du blé comme celui de la Beauce, des fruits comme ceux des environs de Paris , et surtout du vin qui s’exporte dans l’Amérique du Nord. Le vin qu’on fabrique à Stelenbosch est connu sous le nom de vin du Cap. Il n’a aucun rapport avec les différentes espèces de constance ; il se rapproche davantage du ténériffe ou du madère , sans les égaler toutefois.
Le lendemain de notre arrivée à Stelenbosch, nous allâmes visiter une ferme des environs qui peut donner une idée de ces charmantes habitations que savent créer , loin de la civilisation européenne, les Anglais et les Hollandais, nos maîtres, je voudrais dire nos émules, en fait de colonisation. La ferme de M. Van Dyse est située à une petite distance de la ville, dans un lieu appelé Vilbeton ; elle se compose d’une immense étendue de terrain sur laquelle on cultive la vigne , et d’une étendue plus immense encore, transformée en prairies artificielles. On élève chez M. Van Dyse, non-seulement des bêtes de trait, mais encore des chevaux de course d’une élégance et d’une beauté parfaites; on y fait une énorme quantité de vin, et, comme dans les grandes exploitations bien dirigées, on y met à profit toutes les parties de la récolte. A cet effet, le propriétaire a établi une distillerie, pour retirer les dernières molécules d’alcool qui ont échappé à l’action du pressoir et qui sont restées dans le marc du raisin.
L’habitation du riche colon est une véritable maison de plaisance : elle est entourée d’un charmant jardin ombragé par des chênes , arrosé par un joli ruisseau , et où croissent des plantes et des arbustes de tous les pays. Lorsqu’on entre dans le salon, on est étonné du luxe de l’ameublement et du bon goût qui a présidé à son choix. De charmantes aquarelles tapissent les murs, des statuettes délicieuses couvrent la cheminée , et, sur un guéridon en laque du Japon, qui supporte un- beau cheval de marbre
blanc, on trouve une collection de keepsakes, de dessins, de caricatures , de journaux , de brochures , en présence de laquelle on est tenté de se demander si l’on est aux environs de Londres ou de Paris. La garde de la maison est confiée à une meute de chiens superbes; ces magnifiques animaux ont le privilège d’entrer et de s’asseoir partout ; ils usent de leur droit avec un abandon qui fait l’éloge delà charmante personne qui les a pris sous sa protection. M. Van Dyse vit dans cette délicieuse retraite avec ses deux enfants, un fils et une fille fraîche, gracieuse, élégante comme une Anglaise élevée à Paris, et, bien qu’à ma toilette un peu ténébreuse elle m’ait pris pour un abbé, jelui pardonne en faveur de la petite moue dont me gratifia son intolérance protestante.
Les Anglais ont dans leurs possessions du Cap un nombre immense d’habitations semblables, dans lesquelles des hommes qui connaissent l’univers comme le commun des mortels connaît sa ville natale se sont fait, loin de tout centre de population, un monde à eux , qui a pour horizon leurs possessions et qui n’est peuplé que de leurs enfants : toutes choses, d’ailleurs, que Méry a dépeintes-, dans la Floride, avec une telle vérité, qu’on croirait que le poëte les a vues autrement que dans ses rêves.
Le soir, en quittant la maison de M. Van Dyse pour regagner Stelenbosch , nous galopons sur un sol sablonneux , couvert de bruyères; de grandes montagnes à’une teinte sombre se montrent à notre droite, le désert et ses profondeurs sont à gauche, et la lune, qui nage dans le fluide bleu du firmament, nous éclaire d’une lueur blanche et mate. Nous éprouvons un véritable ravissement à nous laisser aller à toute la vitesse de nos chevaux sur cette mer de granit réduit en poussière. Mme de Lagrené dirige la cavalcade, qui la suit en silence, chacun abandonnant le soin de sa propre conservation au cheval qui l’emporte , et ses pensées à ce vague infini dont le ciel qui nous éclaire et la terre que nous foulons sont l’image.
Lorsque nous quittons Stelenbosch pour nous rendre à la Paarl, nous traversons, comme les jours précédents, de vastes plaines; mais ici les bruyères et les protéacées mellifères deviennent plus rares; le terrain n’est accidenté que par des milliers de petites constructions coniques, qui ne sont autre chose que des nids construits par d’énormés fourmis avec une solidité et un art ad-
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mira blés. 11 est impossible de parcourir ces lieux sans être frappé de la multiplicité de ces cités souterraines.
Arrivés sur les bords d’une petite rivière, nous rencontrons un campement de nègres hottentots , qui sont en -voyage et se sont arrêtés pour prendre leur repas. La petite troupe se compose de huit ou dix femmes , d’autant d’hommes et d’un assez grand nombre d’enfants. Tandis que les hommes coupent du bois et poursuivent, dans le lit de la rivière, de grands crustacés qui nagent dans cette eau limpide , quelques femmes allaitent leurs enfants ; d’autres, qui se livrent aux soins du ménage, les portent -dans un sac suspendu derrière le dos. Les petits des Hottentots passent le premier temps de leur enfance enfermés dans une poche à la manière des kanguroos; seulement, la poche des femmes hottentotes , au lieu d’être située sous leur ventre , comme celle des marsupiaux de la Nouvelle-Hollande , est tout simplement un sac de toile assujetti sur leurs épaules.
Nous jetons un coup d’œil sur ce tableau animé,- et nous continuons notre voyage. A partir de ce point , le sol change complètement d’aspect : aux terres incultes succèdent des plantations de pins symétriquement alignés ; les vignes reparaissent, et la disposition du terrain reprend un caractère montueux , que nous n’avions plus observé depuis notre départ du Cap. En pénétrant dans le territoire de. la Paarl, nous voyons qu’il fait partie d’un bassin géologique ceint d’une chaîne granitique qui embrasse Franc-Hoeck, Dragesteen, Wellington et Wagen-Makers-Valley. Ce vaste bassin est arrosé par quelques cours d’eau insignifiants et surtout par une rivière, Berg-Rivier, qui féconde une grande étendue de pays. Cette contrée ne renferme que des terrains primitifs. La chaîne de montagnes qui l’entoure devait, dans le principe, être taillée à pic; mais la facilité avec laquelle cette roche est attaquée par les agents atmosphériques en a eu bientôt adouci les pentes. C’est ce qu’on peut conclure de l’observation des lieux et des assises de terrain de transport inférieures à la terre végétale , lesquelles sont composées des éléments désagrégés qui font partie de la roche intacte.
La Paarl est ainsi nommée à cause de la forme sphérique qu'affectent les blocs de granit qui couronnent e« ce lieu le sommet des montagnes. Ces masses arrondies sont dues à 1 altération de
DE FRANCE EN CRINE
la roche , dont les arêtes et les parties saillantes ont été effacées par la triple action de l’eau, de l’air et du soleil.
telle qu’elle est, cette petite ville ne déparerait pas nos plaines de la Normandie elle est bâtie en amphithéâtre , sur le versant d’un escarpement assez élevé. Nous sommes logés chez un pharmacien qui cumule cette profession avec celle de maître d’hôtel, ce qui ne nous empêche pas de faire chez lui d’excellents repas, entre autres un déjeuner où figuraient des œufs de pingouin, dont l’albumine coagulée conserve une transparence parfaite, une omelette d’œufs d’autruche et un morceau d’hippopotame fumé, du meilleur goût. Heureux pays que celui où l’on peut offrir à ses hôtes un pied braisé d’éléphant, comme on offre en France un pied de cochon à la Sainte-Menehould, où l’on sert un filet de porc-épic, une cuisse d’antilope, un jambon de rhinocéros, avec autant d’indifférence que si c’était du bœuf ou du mouton !
Malgré mon goût prononcé pour ces excentricités culinaires, je fus obligé de m’en tenir aux œufs d’autruche , aux filets d’hippopotame et à ces petites tortues de terre qu’on trouve courant au milieu des bruyères , où elles se nourrissent d’insectes , et qui sont excellentes cuites au four, emprisonnées dans leur carapace.
La Paarl, après les blocs de granit, ne renferme plus rien qui vaille la peine d'être examiné, avec intérêt; le vin de ce cru est d’une qualité fort ordinaire. En voulant imiter le constance , on a inventé une liqueur noire et épaisse , qui ressemble à un mélange médicinal.
Nos chevaux sont harassés par les longues courses que nous avons faites. On nous procure un nouveau char qui appartient à un pauvre diable que l’on appelle Mornay-Duplessis , c’est-à-dire à un homme qui porte un des plus beaux noms de France et que nous trouvons à la Paarl , pauvre et inconnu. Mais il n’est pas le seul à porter un nom qui nous rappelle la patrie; car, arrivés à Franc-IIoeck , on nous montre les habitations de Malherbe, de Hugo, de Rousseau et de bien d’autres encore!... Ce sont les descendants de nos compatriotes protestants , que le chancelier Letellier chassa de France en conseillant la révocation de l’édit de Nantes. Un certain nombre de ces expulsés se réfugia d’abord en Hollande, et vint ensuite fonder au Cap un établissement colonial.
Les Néerlandais abandonnèrent à leurs coreligionnaires un des
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Ui
lieux les plus stériles de la colonie ; à force d’intelligence et d’activité , ceux-ci en firent une terre féconde. Depuis ces temps déjà reculés, les Français du Cap se sont fondus dans la population hollandaise; ils en ont adopté la langue, et , s’ils n’ont pas aujourd’hui complètement oublié leur origine , ils sont du moins tout à fait étrangers au passé et au présent du pays qui fut la patrie de leurs pères'.
En passant devant les jolies habitations de Malherbe et de Hugo, je vis les modestes propriétaires de ces riantes chaumières labourer mélancoliquement leurs champs; ils mettaient à leur travail une énergie et une vigueur qui donnaient de la grâce et de la noblesse à leurs corps inclinés sur la charrue; leurs bœufs robustes traînaient hardiment le soc; la journée était brûlante, des mouches bourdonnaient autour des nobles animaux en cherchant à les piquer de leurs trompes; mais une troupe de bergeronnettes , qui suivaient en voltigeant les pas des laboureurs , s’attaquaient aux insectes incommodes quand ils se reposaient sur les compagnons qui semblaient confiés à leur sollicitude; plus loin, une troupe de jeunes filles de huit à treize ans, avec le costume hollandais , marchaient deux à deux, souriantes et fraîches, en sortant de l’école , leur livre à la main. Ce groupe renfermait sans doute des enfants de Hugo et de Malherbe, et je me demandais , à la vue de ce tableau ravissant, si mieux ne valait la vie calme , le paisible labeur de ces deux hommes , que l’existence et les travaux des deux poètes dont ils portent le nom ! Et pourtant je suis un des vétérans qui ont combattu à Hernani.
Aucun des descendants des Français réfugiés à Franc-Hoeck n’est possesseur d’une grande fortune. En travaillant assidûment , ils mangent le pain de chaque jour, élèvent leurs enfants et atteignent paisiblement la vieillesse. Et pourtant presque tous ces hommes tiennent à des races qui furent puissantes! Mornay- Duplessis , par exemple , peut-être le seul représentant authentique de cette illustre famille , est un malheureux loueur de chevaux , débiteur de notre hôte , qui nous fit prendre son char pour retenir le prix du louage !
De Franc-Hoeck , nous allons à Dragesteen : ces deux pays ont les mêmes produits et un aspect analogue ; ce sont les réfugiés français qui ont introduit dans «ette contrée la culture de la
vigne. Avant leur arrivée , cette partie était encore sous la domination peu tolérante des hôtes des bois. Un voyageur qui vint visiter nos compatriotes au moment de leur arrivée raconte qu’étant sorti d’une hutte provisoire pour faire une course à quelques centaines de pas du camp, il y rentra plein d’eflroi, s’étant trouvé trompe à trompe avec deux éléphants qui renversaient tout sur leur passage. Depuis lors , ces animaux , comme les lions , ont suivi les Hottentots , qui se sont , eux aussi , retirés devant la civilisation à laquelle les wesleyens et les frères moraves cherchent à les rallier.
C’est entre Franc-Iïoeck et Dragesteen qu’on traverse Berg- Rivier. Le lit de la rivière est très-large ; mais, dans ce temps de l’année, elle coule entre deux rives très-resserrées. L’eau de Berg-Rivier est toujours jaunâtre ; elle entraîne dans son cours un sable siliceux très-fin, dû à la désagrégation du terraiu granitique au milieu duquel elle prend sa source. Après avoir passé ce torrent, le pays devient de plus en plus montueux, et c’est à travers des collines, des ravins, qu’on atteint Wellington, petite ville de nouvelle fondation , bâtie au milieu de terrains incultes que l’activité laborieuse des Anglais fécondera bientôt. Quelle différence entre la colonie naissante de Wellington et certaines petites villes du Brésil qui comptent déjà plusieurs années d’existence I Dans le premier de ces deux pays , on voit s’élever, comme pour protéger tout ce qui doit se grouper alentour, les deux foyers de toute prospérité et de toute moralisation, l’école publique et le temple ; dans le second , au contraire , la piété proverbiale des Portugais n’est pas encore parvenue ' à bâtir une modeste chapelle I
Wellington compte déjà une centaine de maisons; les habitants se sont bornés à préparer leurs demeures , à rassembler les bestiaux nécessaires à leurs futures exploitations, sans se préoccuper actuellement de la cuîture des terres; aussi faut-il voir comme leurs constructions sont bien ordonnées 1 C’est ainsi que procèdent les Anglais et les Hollandais : lorsqu’ils fondent un établissement, ils songent d’abord à assurer à leur famille un abri sain et confortable; nous, au contraire, sous le prétexte d’improviser une hutte pour quelques jours, nous nous réfugions dans d’horribles taudis auxquels plus tard la paresse et l’incurie s’accoutument.
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En sortant de Wellington, nous abordons des sentiers de plus en plus accidentés; ils sont bordés de deux espèces d’oliviers fort communs dans ces jiarages et dont les fruits ne sont pas utilisés. Le chemin que nous suivons conduit à Wagen-Makors-Valley, bâti au pied de la chaîne granitique qui circonscrit le bassin dont j’ai parlé. Dans cette position, les parties inférieures reçoivent toutes les eaux du versant qui les domine. Aussi ce coin de terre est-il d’une fraîcheur ravissante, et la végétation d'une force et d’une beauté qui sont presque exceptionnelles dans ce pays.
C’est à Wagen-Makers-Valley qu’on récolte la plus grande partie des oranges qui se consomment à Cape-Town, et nulle part je n’ai vu les arbres odorants prendre des dimensions aussi grandes. Dans une vaste prairie traversée par mille petits ruisseaux qui courent sur l’herbe comme des franges d’argent sur du satin vert, j’ai remarqué des orangers qui confondaient leurs feuillages avec ceux de chênes séculaires. Nous voyons ici sur les cimes montueuses de nombreux troupeaux demiputons et de chèvres, et l’on m’apprend que, par le fait d’uue mésalliance européenne, la brebis du Cap fait perdre à ses rejetons la queue graisseuse qui la caractérise.
Une famille wesleyenne nous donne l'hospitalité ; la jeune fille qui nous reçoit est sérieuse et réservée; la mort récente de sa mère ajoute quelque chose de mélancolique et de triste à la rigidité habituelle du méthodisme. Elle nous offre tout ce qui peut nous être nécessaire , froidement peut-être , mais avec l’intention bien marquée de nous être agréable et de nous le voir accepter. Nous apprenons qu’un ministre français (il ne s’agit que d’un ministre protestant) est établi à Wagen-Makers-Valley : nous allons faire une visite à notre compatriote ; malheureusement, il est absent. Nous trouvons, dans une humble et décente maison, la jeune femme du ministre; elle est entourée do sa petite famille, de femmes hottentotes et de jeunes enfants de cette race, qui vivent sous sa direction. Tout respire l’ordre et la paix dans cette maison qui est bâtie en face du temple. Involontairement, nous nous prenons à songer à l’influence que peuvent acquérir un homme et une femme saintement unis, agissant dans l’intérêt d’une foi commune et donnant à des populations jeunes encore l’exemple d’une moralité profonde, en étendant individuellement leur influence sur ceux qui les entourent.
Le soir, pendant que nous sommes à considérer les teintes roses dont un soleil mourant colore les rochers de granit, Mme de Lagrené signale à notre attention une lueur incertaine qui court sur la crête de la montagne. Bientôt la clarté augmente, le sillon imperceptible s’agrandit, et nous voyons de grandes langues de feu s’élever dans les airs, courir sur le sol en étendant partout les ravages de l’incendie. En un instant la lisière embrasée occupe plusieurs lieues ; nous déplorons cette horrible dévastation ; mais nos hôtes se hâtent de nous rassurer; ils nous apprennent que c’est en brûlant les herbes de l’année précédente que les agriculteurs régénèrent leurs pâturages.
Avant le point du jour, nous sommes debout : nous voulons descendre sur le versant opposé de la montagne pour jeter un coup d’œil sur les habitations des Bocrs qui vivent derrière Wagen-Makers-Valley et nous acheminer ensuite vers le Cap. Le rigide commandant de la Sirène nous attend dans trois jours pour reprendre la mer. Lorsque nous avons gravi le sommet qui nous sépare du pays des Boers, nous nous arrêtons pour contempler les nouvelles terres que nous venons de découvrir. C’est une étendue sans limite, c’est le désert couvert d’une herbe grêle et serrée; la plaine immense ondule dans l’espace comme la mer, et comme celle-ci offre au regard un horizon sans fin ! Des tribus errantes, un peuple de pasteurs peuvent seuls habiter ces régions, qui semblent dire à l’homme que sa destinée sur la terre est de ne s’arrêter jamais, de marcher toujours.
Les habitations des Boers ressemblent beaucoup aux chalets des Alpes et de la Suisse : ce sont de grandes masures construites en planches et recouvertes en chaume, elles se composent d’une seule pièce tout de plain-pied et ne reçoivent le jour que par la porte, qui n’est fermée que pendant la nuit. Une cuisine qui sert de salle à manger, une chambre à coucher pour le père et la mère de famille, un réduit le plus souvent obscur pour les enfants et pour quelque domestique privilégié, sont les seules divisions que l’on ait faites à ce vaste appartement. Les Boers ne cultivent pas ou presque pas de céréales; quelques légumes, le lait de leurs brebis, la chair des bœufs et des moutons constituent leur seule nourriture. Les hommes ne rentrent dans l’habitation que le soir; le jour,. ils gardent les troupeaux, pendant que les
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femmes, aidées de quelques domestiques hottentotes, fabriquent des chandelles et se livrent à la préparation des fromages, qui sont l’un de leurs principaux revenus. La vie des peuples pasteurs se ressemble partout; chez ceux-ci , les croyances s’harmonisent admirablement avec les mœurs. La lecture de la Bible est leur seule récréation , et cette lecture est plutôt pour eux la peinture de leur vie calme, sérieuse et un peu sauvage, qu’un enseignement religieux. Le plus pauvre des Boers possède jusqu’à cinq ou six cents bœufs. Ces animaux sont parqués tous les soirs; les engrais résultant de cette grande agglomération d’animaux , qui, partout ailleurs, constitueraient une source de richesse , sont ici détruits par le feu, et très-souvent ces matières incendiées brûlent pendant plusieurs années consécutives, tant leur masse est considérable.
Les Boers quittent rarement leurs demeures ; ils ne vont pas dans les villes voisines se pourvoir des objets nécessaires à leurs besoins; ils agissent à cet égard exactement comme les Cafres, avec lesquels ils ont des rapports fréquents et qui ont des mœurs identiques. Ils reçoivent des marchands colporteurs , qui vont les trouver à l’aide de ces immenses wagons dont j’ai parlé, tout ce qui peut leur être utile. J’ai vu au Cap un jeune Marseillais qui allait jusque dans la Cafrerie faire avec ces peuples un commerce d’échanges. Quelquefois, quand les pâturages sont épuisés, les Boers changent de résidence ; ils mettent sur un char tous les ustensiles de ménage; les femmes, les enfants, les vieillards prennent place sur celui qui leur est réservé ; les hommes les plus vigoureux et les domestiques hottentots rassemblent les troupeaux ; puis cette immense caravane se met en mouvement, campant le soir, et ne s’arrêtant définitivement que là où se trouvent une herbe abondante et une eau limpide. N’est-ce pas la vie d’Abraham, de Laban, de Jacob? N’est-ce pas une reproduction des temps bibliques?
Nous quittons, quoique à regret, le chalet où nous nous sommes reposés quelques instants , et nous revenons sur nos pas pour regagner la Paarl, s’il se peut, avant le coucher du soleil. Pendant les deux jours qui suivent, nous parcourons les lieux que nous connaissons déjà. Ce n’est qu’à notre troisième étape que nous gagnons d’Arben, que nous n’avons pas visitée encore, et qui mé-
rite à peine une mention spéciale. D’Arben est située dans une plaine plus aride que celles que nous avons déjà parcourues ; la culture de la vigne y fait place à celle des céréales ; la terre y est légère, facile à labourer, et produit un froment d’une beauté remarquable. La misérable auberge où nous nous arrêtons est tenue par un cultivateur dont les traits nous rappellent ceux des habitants de notre pays , et qui accourt vers nous avec empressement, en nous disant qu’il s’appelle Tevillers. Comme nous ne pouvons reconnaître un compatriote dans ce nom , il nous apporte une vieille Bible française sur laquelle nous lisons : de Villiers. Ainsi, celui-ci ne sait pas même prononcer correctement son noml
Cette famille des de Villiers est excessivement répandue au Cap, où elle est venue comme les autres familles françaises, dans le même temps et dans les mêmes circonstances. Perron , qui vint visiter à Franc-Hoeck les Français émigrés, une soixantaine d’années après leur départ de la mère patrie , avait observé, comme nous l’avons fait au Brésil , avec quelle facilité se perd la langue maternelle ; car il ne trouva plus alors qu’une vieille femme de quatre-vingts ans parlant le français. Toutefois, il paraît que, dans certaines familles, l’usage de notre langue s’était plus longtemps conservé, car de Villiers nous a assuré qu’il l’avait parlée dans son enfance. Il est vrai qu’il nous a fait observer qu’avant lui personne de son nom ne s’était allié à des Hollandais, et que ses pères n’avaient épousé que des femmes d’origine française , des Rousseau , des Rétif, etc. La fille de notre hôte , bien que livrée aux plus rudes travaux, bien que déjà mère plusieurs fois , nous rappelle les traits tins et délicats de nos jeunes compatriotes; il y a de plus, chez elle, un peu de cette timidité puritaine qui la fait ressembler à une des vierges-mères des tableaux de Raphaël. Cette halte chez de Villiers donne cours de nouveau à nos réflexions sur l’instabilité des destinées humaines, et, vivement préoccupés de ces pensées , nous partons de chez lui pour aller nous réinstaller à bord de la Sirène.
L’ILE BOURBON
I/Hc Bourbon.
Nous naviguions depuis un mois sur une mer dure et constamment agitée, lorsque, le 30 avril 1844, à cinq heures du malin, la vigie signala les montagnes qui s’élèvent au centre de l’ile Bourbon. Le nom pittoresque de Pitons que portent ces cônes volcaniques, répété par les hommes de quart, éveilla en moi un vif souvenir de mes premières impressions ; je me rappelai tout h coup une autre phase de mon existence, le temps heureux où je lisais Paul et Virginie, où mon imagination suivait les deux charmants enfants sous les bouquets de cocotiers, au pied de ces âpres sommets dont j’avais plus tard admiré la sombre grandeur avec Mme Delmare, une des premières femmes incomprises qui se soient décidées à franchir les mers sur les planches fragiles du roman.
Un bon vent nous poussait; grâce à ce moteur puissant, nous filions dix nœuds à l’heure. A midi , nous jetâmes l'ancre devant Saint-Denis.
A notre arrivée, cette côte inhospitalière était battue par une mer qui mugissait avec furie et se brisait contre les rochers perpendiculaires qui bordent le rivage en jetant sur les parties découvertes de la plage son écume, semblable à des flocons de neige emportés par le vent. Notre frégate, obéissant à l’impulsion du flot, roulait et tanguait comme en pleine mer, ce qui n’ajoutait rien au charme contestable que l’on trouve à habiter ces demeures flottantes lorsqu’on est en vue de terre.
Du point de la rade que nous occupions, la petite ville de Saint- Denis , entourée de jardins où s’élèvent des jambosiers aux fruits odorants, des papayers, des roucous aux fruits épineux, aux fleurs pourprées, nous semblait un séjour d’autant plus charmant que nous ignorions l’heure à laquelle il nous serait permis de
quitter le bord pour aller nous reposer dans cette espèce d’oasis que la main de Dieu a placée au milieu des solitudes mouvantes de l’Océan. M. de Lagrené, souffrant plutôt que malade, réclamait mes soins et ma présence à bord, car son indisposition pouvait s’aggraver instantanément sous les plus légères influences; enfin, sur les pressantes sollicitations que M. le gouverneur lui fit adresser par un de ses aides-de-camp , M. le ministre plénipotentiaire se décida à descendre à terre, où je le devançai vers quatre heures de l’après-midi.
Il est souvent beaucoup plus dangereux de traverser la rade de Bourbon que de faire un long voyage sur le Grand Océan. La mer est presque toujours mauvaise dans ces parages, à cause d’un vent de travers qui y règne à peu près sans relâche , et qui expose les petites embarcations à chavirer pendant ce dangereux trajet Déjà aguerri contre les accidents d’un embarquement difficile, je n’hésitai pas à descendre dans le canot-major avec Xavier Reymond, et nous voilà aussitôt roulant à la merci d’une mer dure et profonde, tantôt couchés sur le côté, tantôt soulevés avec violence et retombant lourdement dans l’abîme mouvant qui se creusait comme pour nous engloutir. A chaque instant, les vagues déferlaient dans notre embarcation; mais nos matelots, gens hardis et vigoureux, ramaient avec une précision, un sang-froid inouïs, et, grâce à leur habileté, nous atteignîmes un des embarcadères de Bourbon, laissant derrière nous la mer de plus en plus moutonnée et mugissante.
Les embarcadères de Bourbon sont construits de manière à pouvoir assurer, même par le plus mauvais temps, l’abordage des petites embarcations. Ce sont de grandes constructions sur pilotis, s’avançant au-dessus de l’eau comme une tête de pont; elles sont munies d’échelles, les unes fixes, dont on peut se servir lorsque la mer est calme, et les autres flottantes, dont on fait usage pendant le mauvais temps. Ce dernier moyen d’ascension est difficile et périlleux. Lorsque la vague agitée empêche l’embarcation de toucher aux pilotis, il faut saisir, pour ainsi dire à la volée, une de ces échelles qui se balancent au-dessus des flots, et grimper lestement sur l’embarcadère. Certainement je n’avais pas été créé et mis au monde pour briller dans la gymnastique et faire des évolutions sur la corde ; mais l’instinct de la conservation opère
L’ILE BOURBON
des miracles. Grâce à son influence, je me cramponnai à propos à l’échelle flottante , dont je franchis les degrés comme aurait pu le faire le meilleur élève du colonel Amoros. Quelques curieux qui formaient la haie sur l’édifice aérien m’accueillirent avec un sourire approbateur; j’en conclus que je n’avais point franchi ce mauvais pas d’une manière trop disgracieuse. Malgré ce succès, j’avoue cependant que ce fut avec une certaine satisfaction que je posai les pieds sur les planches solides de l’embarcadère.
En descendant sur ce nouveau rivage, rien ne me fit présumer d’abord que je venais de retrouver sur ces vastes mers un point perdu de la France. Je traversai une grande place déserte, chauffée par un lourd soleil, dont aucune feuille d’arbre n’affaiblissait l’intensité; l’aspect en était morne et silencieux; le sol mal nivelé ne présentait aucune empreinte de pas humains; deux monuments d’une belle apparence, construits à l’extrémité de cet emplacement et clos comme une tombe, semblaient privés d’habitants; on voyait çà et là quelques nègres frétillant sur le sable incandescent, comme de gigantesques lézards , ce qui faisait ressembler ce lieu aux solitudes ‘abandonnées d’Héliopolis ou de Balbec. Toutefois cette impression se dissipa promptement à la vue du tricorne d’un gendarme, du pantalon garance d’un tourlourou et de l’habit vert d’un douanier. Ces trois représentants subalternes des autorités constir tuées de notre belle patrie, agents actifs de la civilisation française dans nos possessions d’outre -mer, vinrent m’offrir leurs services avec une grâce, un empressement qui n’appartiennent qu’aux membres de ces corps hiérarchisés. J’acceptai leur offre obligeante, et me fis conduire à l'hôtel Joinville , qui m’avait été signalé comme l’établissement le plus rapproché du palais du gouverneur. J’avais à peine mis le pied dans ce local qu’il m’arriva comme un parfum caractéristique des brises qui s'échappent des estaminets et des cafés de province de notre beau pays !
Ce jour-là même, M. de Lagrcné présenta le personnel de la légation à M. le contre-amiral Basoche, vice-roi, par la grâce de M. de Mackau, de Bourbon et de ses dépendances. M. le gouverneur nous reçut avec une aménité parfaite, et Mme la gouvernante avec une distinction qu’on est heureux de rencontrer chez les représentants de la France.
Le lendemain de notre arrivée , c’était la Saint-Philippe. Dès le
matin, les navires de la station étaient brillamment pavoisés, le canon tonnait , les troupes étaient sous les armes, et nous fîmes notre première visite dans l’intérieur de Saint-Denis en nous associant au cortège des fonctionnaires qui se rendaient à l’église pour assister au Te Deum et à la messe qu’on y célébrait en l’honneur du chef de l’État.
Le Te Deum et la messe furent chantés par des prêtres blancs, parmi lesquels étaient mêlés quelques chantres d’une couleur qui trahissait leur origine. Dans notre colonie de Bourbon, ce n’est qu’au sanctuaire , au pied môme de l’autel , que j’ai vu ainsi rapprochés et confondus des blancs et des mulâtres; partout ailleurs, dans les salons et sous la voûte même de l’église, les différentes nuances de l’épiderme établissent entre les individus une distance infranchissable.
Après la cérémonie officielle , j’allai rendre visite à une belle dame créole, une des notabilités de la colonie , Mme B***. Pour nous rendre chez cette dame, nous parcourûmes plusieurs grandes rues , entre autres la rue Royale et la rue Labourdonnaye ; nous traversâmes de belles places ombragées par des manguiers ou bordées de cocotiers; une de ces dernières est garnie de hangars en bois pour abriter des marchands de fruits et de légumes . nègres indolents, accroupis sur leurs talons dans un état de demi-somnolence. Ce premier coup d’œil jeté sur la ville nous confirma dans la bonne opinion que nous avions de ce charmant pays. Yu de la rade , il nous avait apparu comme une réunion de grandes villas distribuées sur une vaste étendue.
La maison de Mme B"** ne différait en rien des autres maisons de Saint-Denis. Elle était précédée d'un jardin où croissaient les arbres odorants de l’Inde, des orangers, des pamplemousses, des manguiers au feuillage noir et lustré. De sveltes palmiers balançaient au-dessus de ces masses de verdure sombre leurs gracieux éventails. Une large varandc, espèce de galerie ouverte, régnait tout le long de la façade. C’est là que , d’après Georges Sand , les heureux colons s’abreuvent de X aromatique fahan et fument d’odorantes cigarettes en se balançant dans des hamacs. En réalité, ils y prennent du café noir en médisant de leurs voisins, réservant l’aromatique fahan pour guérir leurs catarrhes •t leurs fluxions; quant aux cigarettes odorantes, elles sontrem-
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placées par d’énormes chirutos de Manille , auprès desquels nos cigares de gendarme ne paraîtraient pas plus gros qu’un brin de paille.
Lorsqu’on a passé le seuil hospitalier, on entre de plain-pied dans un vaste salon, dont les fenêtres sont fermées par des persiennes qui laissent un libre accès à la brise. Les murs , simplement blanchis , sont ornés de méchantes gravures magnifiquement encadrées. On retrouvait dans l’ameublement toutes les belles inventions parisiennes : les sièges les plus confortables, de riches pendules , des glaces d’une dimension étonnante , enfin tout le mobilier d’un opulent salon delà Chaussée-d’Antin, tout, hormis les tapis et les rideaux. Ce n’étaient pas seulement les produits de l’industrie française qui décoraient cette pièce, mais on y voyait encore tout ce que l’extrême Orient crée de charmantes fantaisies, de coûteuses inutilités, les incrustations de Bombay, les laques du Japon, les filigranes de l’Inde.
La maîtresse de la maison' lisait à demi couchée sur un divan. Dans un coin , à distance , se tenaient trois ou quatre femmes de diverses nuances; elles cousaient en babillant à demi-voix. Notre présence n’interroinpit pas leur entretien. Mme B*** passait à Bourbon pour une femme d’un esprit supérieur; à Paris, elle aurait été parfaitement élégante, rien de plus. Tandis que nous suivions à grand’peine une conversation languissante, Mme B*** frappa des mains ; c’est à Bourbon la manière d’appeler les gens. Une des suivantes bronzées , qui travaillait à l’extrémité du salon, se leva aussitôt. Je m’aperçus alors que cette belle mulâtresse, bien vêtue d’ailleurs , presque parée avec sa jupe de guingan et son fichu de crêpe de Chine , n’avait ni bas ni souliers. Sur un ordre de sa maîtresse , elle se disposa à sortir ; mais, avant de trar verser le jardin, elle prit une ombrelle de soie ponceau, l’ouvrit, pour se garantir du soleil, et s’en alla ainsi pieds nus dans la rue, peut-être pour aller faire une commission à l’autre extrémité de la ville. J’appris alors qu’eu ce pays l’usage des chaussures est exclusivement réservé aux individus libres; la coutume et la loi le veulent ainsi. De là cette expression ai souvent employée par les nègres qu’on loue de leur intelligence-: « A moi, monsieur, il ne manque que des souliers 1 »
Je visitai dans cette même journée les trois établissements les
plus remarquables de Bourbon : le jardin botanique, l’hôpital et le collège. Après avoir jeté ce premier et rapide coup d’œil sur la ville de Saint-Denis, nous dûmes nous rendre chez M. le gouverneur, ou l’aristocratie de la colonie avait été invitée pour fêter la Saint-Philippe.
L’hôtel du gouverneur est un véritable palais, élevé entre deux jardins qu arrosent des eaux vives et où s’épanouit une magnifiaue végétation. Le vestibule, pavé en marbre, donne accès à un dou- •le escalier d’une construction hardie; une légère colonnade soutient la varnnde , qui règne sur toute la façade et abrite les appartements intérieurs des rayons du soleil. ^
On sent, en voyant ce monument, qu’à l’époque où il fut construit, Bourbon était une des portes de l’Inde française, qu’il date de ce temps où nous commandions dans les Indes orientales où des hommes qui ont laissé une grande renommée administraient nos possessions de Bourbon et de l’Ile-de-France : c’est comme un
souvenir un vestige de notre ancienne grandeur, de notre puissance perdue. F
La foule des invités envahissait les salons, et ce ne fut pas sans peine que je parvins à aborder M. le gouverneur et Mme la gouvernante. Un quart d’heure plus tard, on se mit à table. L’aspect de la salle a manger était réellement magnifique; on aurait pu se croire a l’un de nos plus beaux dîners officiels. Une singularité me frappa surtout : des Pions indiens de la côte de Malabar, aux cheveux flottants, à la peau d’un noir mat, vêtus d’une courte tunique blanche et coiffés d’une espèce de turban, faisaient le service avec une gravité respectueuse. Chaque invité avait en outre derrière lui un esclave nègre plus ou moins vêtu, lequel ne s’occupait que de son maître.
J étais placé a côté de M. le curé de Saint-Denis, dont la conversation intéressante me fit supporter patiemment l’ennui de ce dîner officiel. Nous abordâmes bientôt un sujet fort délicat et tout palpitant d’actualité, comme on disait jadis : nous parlâmes de 1 émancipation !
Sans partager les opinions du clergé brésilien, le bon curé, en sa qualité de prêtre catholique, n’était nullement abolitioniste ; je lui en demandai la raison, la voici, elle est fabuleuse :
« Les nègres, me dit-il, ne sont pas encore assez profondé-
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ment religieux; à peine sont-ils émancipés qu’ils refusent d’accomplir leurs devoirs de catholiques , sous le prétexte qu’ils sont libres et qu’ils agissent comme leurs anciens maîtres ! »
Il semblerait qu’une pareille réponse, qui n’est pas dénuée de bon sens et d’un esprit d'observation semblable à celui des enfants, dût engager les prêtres à moraliser tout autant les maîtres que les esclaves, pour que les premiers pussent leur prêcher d’exemple, prédication bien plus vivante que celle de sermons pour eux incompréhensibles ; mais, comme les colons ne sont pas soumis à l’alternative du fouet ou de la confession , ils se dispensent d’écouter les homélies de M. le curé , et se soucient fort peu de la dégradation réelle de leurs esclaves, pourvu qu’ils fassent les travaux de la sucrerie.
Au reste, M. le curé avait des opinions que je partage à propos de l’influence du moral sur le physique; il m’assurait que la négresse, par le fait d’une éducation chrétienne, en acquérant le sentiment de la pudeur, gagnait en grâce et en beauté; que ses grands yeux noirs modestement baissés vers la terre étaient bien plus séduisants que les regards ardents de ces espèces de brutes éhontées que l’esclavage déprave. Mais tout cela ne pouvait me convaincre de l’inopportunité de l’émancipation. Il est vrai que M. le cure avait par devers lui des raisons plus touchantes que celles qu’il voulait bien me donner.
Le bon père a des esclaves, et, comme tous les prêtres de nos colonies, il redoute une mesure qui réjouirait peut-être son cœur de chrétien, mais qui léserait ses intérêts de propriétaire. Espérons que tôt ou tard la papauté fera cesser cette lutte du devoir et de l’intérêt en interdisant au clergé colonial la possession de cette marchandise humaine.
La soirée se termina bien avant dans la nuit; car le jeu a d’irrésistibles attraits pour ces esprits inquiets, qui, habitués aux combinaisons hasardeuses, considèrent presque ce passe-temps funeste comme une affaire commerciale à bref délai. Les pertes qui se firent et les gains qui se réalisèrent dans cette soirée furent considérables; ils étaient en rapport, sans doute, avec la fortune de ceux qui se livrèrent à ces chances capricieuses, mais non pas avec les habitudes de nos salons. C’est que dans ce pays l’amour du jeu prend des proportions gigantesques : le joueur qui convoite
des monceaux d’or étalés sous ses yeux ne connaît ni frein ni entrave; une partie engagée est pour lui une lutte à mort; son audace va jusqu’au délire ; il ne se retire qu’après avoir épuisé sa dernière chance. On assure cependant que la fureur du jeu diminue sensiblement dans la colonie. Ce serait un grand bonheur , surtout pour les employés que la métropole envoie dans cês parages. Ces fonctionnaires , mal rétribués , se laissent séduire par quelques rares exemples de gains considérables; ils sont souvent entraînés devant le tapis vert par l’espoir incertain d’en réaliser de semblables; espoir ordinairement déçu, qui ne leur laisse que d’amers regrets et de pénibles embarras.
Le lendemain de la Saint-Philippe, il y eut bal au gouvernement ; ce qui nous permit de voir réunies les belles Bourbonnaises, comme on dit là-bas ; expression assez comique, qui rappelle involontairement un chant populaire dont les images sont peu gracieuses. Malgré ce fâcheux synonyme , nous n’en trouvâmes pas moins les belles Bourbonnaises charmantes : ce sont des femmes de satin blanc , vêtues de gaze , vaporeuses comme un rêve , mais nonchalantes, froides, ne mettant un peu d’élan que là où elles peuvent satisfaire leur vanité, nous dirons même leur orgueil. Si jamais une erreur s’est propagée avec une malheureuse facilité, c’est celle qui attribue aux femmes des climats ardents une imagination en rapport avec la température dans laquelle elles vivent. Ces femmes ont des caprices, elles n’ont pas de passion. Les désirs de- ces êtres diaphanes, nés avec des instincts de despotisme, habitués à la mollesse, n'avant d’autre règle que leur vouloir, sont presque toujours irréalisables à cause des vagues aspirations de leur esprit peu cultivé , qui ne sait pas formuler ses propres entraînements; leur imagination est une mer dont les vagues se succèdent sans se ressembler, et dont la configuration change cent fois de forme et de physionomie dans quelques moments : de sorte qu’on peut dire indifféremment qu’elles aiment tout parce quelles n’aiment rien , ou quelles n’aiment rien parce qu’elles aiment tout.
Il est possible que quelque histoire de violence brutale ait pu leur donner une certaine réputation d’énergie; mais ces instincts grossiers, propres ordinairement aux natures communes, ne constituent pas la passion. Ce qu’il y a de poétique dans l’amour est
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toujours le résultat d'une intelligence élevée, d’une éducation soignée, qui exalte la sensibilité; c’est le fruit d’une civilisation avancée ; mais ce n’est certainement pas dans les âmes incultes qu’on trouve ces délicatesses qu’on est porté à diviniser et qu’on adore à genoux.
Aussi, en général, les dames créoles manquent de physionomie ; elles sont quelquefois belles , elles sont très-rarement jolies. Lorsqu’elles vieillissent, il ne reste rien pour remplacer ce qu’elles perdent; aussi cherchent-elles à éterniser leur jeunesse. Nous avons vu danser, couronnée de roses et vêtue en sylphide, une dame qui était deux fois grand’maman et qui comptait soixante étés, — dans ce pays il n’y a pas d’hiver : — c’était en vain que ses mains amaigries avaient perdu leur forme charmante et que sa charpente osseuse commençait à faire saillie sous une peau sans éclat; c’était en vain que l’affreuse patte d’oie avait marqué son stigmate sur ses tempes; elle voulait être jeune malgré le temps, malgré ie calendrier, malgré son acte de naissance , et surtout malgré son mari !
En général , les mœurs des dames créoles sont pures ; dans leurs maisons complètement ouvertes aux importuns, dans lesquelles chacun pénètre presque sans se faire annoncer, où tous les membres de la famille vivent dans une étroite communauté, où de nombreux domestiques se croisent et se succèdent dans les appartements, rien ne prêle au mystère, aux discrets entretiens, aux exquises douceurs de l’amour : l’occa6ion peut déterminer un acte brutal , jamais une tendre liaison ne naît de ces rapports.
Le bal fut brillant et animé. Les toilettes des danseuses étaient du meilleur goût; on voyait qu’elles sortaient des mains les plus habiles et les plus exercées; on devinait que toutes ces parures avaient été créées dans le pays où vivent les femmes les plus élégantes de la terre ; elles auraient dû être portées par des fées, par des sylphides ; mais la silencieuse immobilité des danseuses les faisait ressembler plutôt à des ombres qu’à ces êtres fantastiques et charmants qu’évoque notre fantaisie.
La population de Bourbon se renouvelle fort souvent : ce pays est une espèce de camp volant dont on s’échappe dès qu’on y a. fait fortune. Cependant il existe encore dans l’île quelques familles dont l’origine remonte aux premiers temps de notre établissement,
elles ont eu pour fondateurs soit des aventuriers intelligents, soit ces anciens déportés dont on avait voulu à une certaine époque peupler Madagascar. La plupart, pour se soustraire à cette importun souvenir, ont inhumé leur vieux nom de famille , bon tout au plus pour des goujats, dans un nom d’habitation qu’ils portent affublé de la particule aristocratique. Pour ces nobles blancs, la plus petite trace de S3ng nègre équivaut à un déshonneur complet, et celui qui est ainsi entaché ne saurait être admis dans leur intimité ni même fréquenter les maisons dans lesquelles ils se rassemblent. Cette horreur pour le sang nègre est telle , que si , dès son arrivée dans l’tle, un gouverneur voulait braver l’opinion publique et accueillir des mulâtres ou des descendants de mulâtres chez lesquels il est impossible de reconnaître le moindre vestige d’une origine éthiopienne, son palais serait bientôt désert et les familles influentes de l’île cesseraient de s’y montrer.
Toutefois, il faut bien le dire, cette répulsion n’est pas réelle; c’est un calcul hypocrite. Les colons ont adopté ce préjugé par intérêt, pour pouvoir retenir impudemment en esclavage des êtres qui ont la peau plus lisse et plus blanche que la leur et qui fort souvent sont les enfants de ceux-là mêmes qui les retiennent dans cet état abject ou tout au moins de leurs fils ou de leurs amis.
Les habitants que l’amour du gain amène dans ces contrées, tous ces hardis aventuriers, ces bohémiens courageux, dont la race ne remonte guère qu’à une génération , ne sont ni moins âpres ni moins injustes envers les nègres et les mulâtres, qu’ils confondent dans une égale réprobation.
En dehors du jeu, les colons ne recherchent guère de distraction qu’auprès de leurs jeunes esclaves, de ces belles mulâtresses qui leur inspirent souvent des passions désordonnées. Lorsqu’ils subissent l’influence de ces brunes beautés, ce n’est pas un amour tendre et dévoué qui les domine, mais une passion brutale. Ils redoutent de voir l’objet de leur convoitise dans la possession d’un autre, et, pour se l’approprier, ils se résignent aux plus durs sacrifices. Les belles filles ardemment désirées par ces hommes sont très-souvent un objet de spéculation pour ceux qui les possèdent comme esclaves ; quelle que soit leur position sociale, lorsqu’ils savent qu’elles sont poursuivies par un
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homme riche et influent, ils s’en servent comme d’un moyen pour arriver à certaines fins, ou bien ils leur assignent un prix exorbitant !
Ce sont ordinairement ces penchants irrésistibles qui établissent entre l’esclave et le maître une véritable égalité, disons mieux, qui intervertissent les rôles. Si la jeune fille est assez adroite pour lutter avec de violents désirs et les irriter par des refus, le délire qu’elle fait naître ne connaît plus de bornes, surtout si le maître a quelques raisons pour croire que, malgré son droit, un autre lui est préféré.
Ce qui rend d’ailleurs excessif l’amour que les colons affichent pour leurs jeunes esclaves, c’est la comparaison qu’ils peuvent établir entre les dames créoles et les mulâtresses; comparaison qui est tout à l’avantage de ces dernières. Les premières sont, il est vrai, d’adorables statues, d’une perfection idéale sous leurs élégants vêtements; mais elles n’ont jamais la souplesse lascive des secondes, elles n’ont jamais ces belles chairs élastiques et fermes, qui n’ont pas besoin d’étre emprisonnées dans des liens pour conserver la position anatomique que la nature leur a assignée ; elles n’ont jamais ces veux ardents, frangés de longs cils et entourés de cette auréole noire, qui donne au regard tant de douceur et qu’imitent avec des poudres brunes les femmes aimées de l’Orient. Le pied des créoles n’a jamais cette élégance et cette perfection qui font ressembler Jes mulâtresses à des Dianes chasseresses ; il n’est pas jusqu’au patois créole que parlent ordinairement les femmes de couleur, charmant langage ressemblant aux premiers mots que gazouille un enfant, qui n’ait dans leur bouche un attrait piquant, contre lequel le mutisme à peu près constant des dames créoles ne saurait lutter.
J’ai dit que c’était une erreur de croire que les femmes des pays tropicaux éprouvent ces passions ardentes dont les ont dotées les poètes et les romanciers. J’en suis convaincu, les mulâtresses ne subissent pas plus que les dames créoles l'empire des grandes passions. Mais si, au fond du cœur, elles restent impassibles et froides, personne mieux qu’elles ne sait irriter les désirs et donner le change à l’imagination ; aussi leur présence est un obstacle à l’influence que les dames, à Bourbon, pourraient exercer sur la société. Le rêve d’un adolescent, la satisfaction que