‹ De France en Chine par le Dr. M. YvanChapitre 3 sur 15 · IS · texte numérisé non relu

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l'âge mûr se procure avec la plus grande avidité, c’est la possession d'une mulâtresse.

J'ai vu des hommes sensés, dominés par ce charme fatal, oublier, pour obtenir les faveurs de ces femmes, et leur considération et leur position officielle, et les enfants issus d’une union légitime, et leur fortune elle-même. Mais il est une preuve d’affection qu’aucun d’eux ne saurait donner à ces pauvres femmes, c’est de contracter avec elles ce qu’on appelle une mésalliance. Cet acte consciencieux les rendrait la risée de tous, et leur amour ne saurait braver cette épreuve. C’est que leur amour n’est pas une passion réelle, et que le feu qui les consume s’éteint par la crainte du ridicule. Cette crainte d’ailleurs n’est que trop fondée. Celui qui braverait l’opinion à cet égard serait exclu de la société créole ; il aurait l’indicible souffrance d’entendre répéter autour de lui que cette femme qui l’a séduit, et à laquelle il s’est uni à la face du ciel et de la terre, a été touchée jadis par le fouet de la geôle, et que ce corps charmant, avant qu’il lui appartint, a été flétri par un brutal exécuteur. Si ce n’était cette raison, très-certainement on verrait souvent de ces alliances du maître et de l’esclave ; car la plupart des affranchissements dont on parle si souvent, en exaltant la générosité des colons, n’ont d’autre cause que ces liaisons illégitimes, à moins que ces hommes généreux n’exercent leur droit sur leurs propres enfants, ce qui se voit quelquefois.

Le 9 mai, à quatre heures du matin, M. et Mme de Lagrené, accompagnés de quelques membres de la légation, quittèrent Saint-Denis pour faire une excursion dans l’intérieur de l’tle. Il était nuit encore lorsque nous montâmes en voiture devant le palais du gouverneur ; pourtant la fraîche brise qui accompagne l’aube commençait à souffler.

La route que nous suivions côtoyait le rivage ; la marée montante battait ces grèves solitaires, dénuées de toute végétation ; le bruit rauque et profond du flot roulant sur les galets interrompait seul le silence de la plage. Le jour se fit enfin ; nous quittâmes alors le bord de la mer pour prendre le chemin qui conduit, h travers les terres, jusqu’à l’habitation de M. P***, riche colon, qui avait invité M. l’ambassadeur à venir visiter ses domaines.

M. P*** nous fit une splendide réception. La demeure de ce

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haut baron industriel ne rappelait point les manoirs de nos anciens seigneurs; pourtant on retrouvait chez lui quelques-unes des magnifiques habitudes de l’hospitalité féodale. À peine eut-on signalé l’apparition de nos voitures dans l’éloignement, que le tintement d’une cloche annonça sur toute l’habitation notre arrivée. Une troupe de nègres vint au-devant de nous ; le maître de la maison, entouré de sa famille, parut sur les premiers degrés de la varande, pour recevoir M. l’ambassadeur. Tandis que M. P*** introduisait M. et Mme de Lagrené dans l'intérieur de la demeure, on nous conduisait aussi au logement qui nous était destiné.

Nous traversâmes le grand jardin qui s’étend devant la maison, en suivant des sentiers bordés d’hibiscus aux fleurs rouges et de cassias aux longues grappes jaunes; des coléoptères aux élytres brillants volaient bruyamment autour de ces charmilles embaumées, et un beau papillon, fort commun dans ces climats, aux ailes noires frangées de rouge, plongeait sa trompe entre les étamines jaunes de l'hibiscus. Au delà du jardin s’élevait, sur la lisière d’un petit bois de manguiers, un délicieux pavillon, qui allait nous servir provisoirement de logis. Les branches entrelacées de ces arbres formaient un dôme de verdure, sous lequel régnait un frais crépuscule, et mettaient cette jolie retraite tout à fait à l’abri de la chaleur et de la lumière ardente des tropiques.

C’est là que je pris gîte avec mes compagnons de voyage et en société de MM. les commandants de la Victorieuse et de la Sirène, que nous eûmes le plaisir de rencontrer chez M. P 1 "**. Le séjour de cette maisonnette était uno précieuse jouissance. La brise qui circulait continuellement sous les manguiers y entretenait une fraîcheur délicieuse, tout imprégnée du léger parfum des fleurs. Les mailles des rameaux qui s'abaissaient devant les fenêtres de la façade servaient de varande, et protégeaient contre les rayons du soleil le toit bas et presque en contact avec le plancher des appartements. Sans cette espèce de tente naturelle, notre demeure aurait, au contraire, ressemblé à la fournaise dans laquelle le prophète Daniel glorifiait le Seigneur ; car, sous ces latitudes, toute construction exposée directement à l’action solaire atteint une température où ne peuvent vivre que les nègres et les salamandres. J’ai délicieusement passé une demi-journée au fond de

ce pavillon frais et sombre, livré à la rêverie et m’abandonnant aux songes qu’on aime à poursuivre dans un repos nonchalant, à travers la légère fumée des chirutos de Manille.

Vers dix heures, un excellent déjeuner, dont Mme P**** fit les honneurs avec une grâce parfaite, réunit tous les hôtes de l’habitation. Les coins de la table étaient ornés de gigantesques pyramides de goyaves, d’anones, de pommes-cannelles, d’ananas, et de jambosiers à l’odeur de rose, entremêlés, en guise de pampre, de géraniums et de jasmin d’Espagne. Nos regards s’arrêtèrent d’abord sur ces fruits magnifiques, dont plusieurs nous ôtaient inconnus et auxquels nous fûmes d’autant plus charmés de goûter, que la sensualité créole ne nous soumettait pas exclusivement à cette nourriture pythagoricienne et que des mets plus substantiels nous étaient offerts. Le déjeuner était servi tout à fait à l'européenne; les maîtres suivaient scrupuleusement les usages de la métropole. Aussi fus-je très-étonné, plus tard, lorsque, de nouveau réuni à des dames créoles, je m’aperçus qu’elles ne mangeaient pas de pain. Elles prennent ordinairement sur leur assiette une provision de riz bouilli; elles entassent sans distinction sur cette première couche les différents mets servis devant elles, se souciant peu de la diversité de leur saveur, et ajoutant au tout les inévitables condiments auxquels les palais européens ne sauraient s’habituer, les achars, le piment rouge, la poudre de kari. J’avoue qu’elles me rappelaient ainsi les Arabes réunis devant un plat de kouskoussou : la seule différence, c’est que l’élégante dame créole porte nonchalamment le riz à sa bouche avec une cuiller d’argent ciselé , tandis que le Bédouin plonge tout simplement les doigts dans la pâte substantielle et compacte. Lorsque nous quittâmes la table, nos voitures étaient déjà attelées. Nous partîmes pour aller visiter la Nouvelle-Espérance, vaste usine située à quelque distance de l’habitation de M. P***.

Les champs que nous traversâmes, entièrement, complantés de cannes, avaient l’aspect de nos terres à blé. L’uniformité de ces grandes cultures donne à la contrée un singulier caractère de tristesse et de monotonie; mais cette puissante manifestation du travail de l’homme, qui répand partout la fécondité et la vie, ne saurait fatiguer ni la pensée ni le regard. Le paysage était d’ailleurs animé par de nombreux groupes de travailleurs. Des nègres

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nus jusqu’aux reins, chaussaient les pieds des jeunes plants, en amoncelant la terre sur la partie inférieure des tiges, au moyen d’une pioche armée d’un manche élevé, qui leur permettait de travailler sans trop s’incliner ; des négresses enlevaient les feuilles desséchées et les herbes parasites qui nuisaient au développement de la canne. Mais ces travaux s’accomplissaient sans élan. Il n’y avait dans le cœur des esclaves ni bonne volonté ni espérance ; on le voyait, ils n’attachaient aucune pensée d’avenir à Ce labeur forcé, dont le résultat ne devait rien ajouter à leur bien-être. Un surveillant, vêtu du costume que les peintures populaires attribuent aux colons, avec le pantalon aux larges raies rouges et bleues, la veste blanche et le chapeau de palmier aux larges bords, promenait au milieu d'eux son visage sévère ; mais cette surveillance les maintenait à la tâche sans exciter leur zèle.

La Nouvelle-Espérance est une immense sucrerie, où l’on se sert d’ustensiles rejetés en France comme défectueux depuis plus de dix ans. Il faut bien le dire, un appareil hors d’usage dans les raffineries du Havre ou de Marseille est encore, aux yeux des colons, un instrument perfectionné; et ceux qui fonctionnent à la Nouvelle-Espérance sont de beaucoup supérieurs aux antiques moulins, aux vieilles marmites dont l’usage s’est perpétué jusqu’à ce jour sur beaucoup d’habitations. M. N** ¥ , l’un des possesseurs actuels de cet établissement important, prit la peine cio nous le montrer dans tous ses détails et de nous en expliquer l’origine. Il nous apprit que c’était un de ses amis, homme intelligent et énergique, qui avait fondé la Nouvelle-Espérance, avec la pensée d’en faire une fabrique centrale, dans laquelle les petits planteurs devaient apporter leurs récoltes et fabriquer leur sucre, évitant ainsi des frais de manutention écrasants pour l’habitant qui ne possède pas un grand domaine.

« Mon ancien associé et mon ami, M. Vincent , était venu jeune à Bourbon , me dit-il. 11 y aurait fait certainement une grande fortune; il avait des idées capables d’opérer une révolution dans l’industrie sucrière de ce pays ; mais une mort précoce et terrible a détruit nos espérances et nos projets. Je tâche pourtant de continuer l’œuvre commencée, et déjà j’ai la satisfaction de voir que la plupart des produits des plantations voisines sont manipulés ici. j

lüi DE FHANCE EN CHINE.

M. N*** avait prononcé d’un ton si triste le nom de son ancien associé, que j’eus la curiosité de savoir ce qui se rattachait à la fin prématurée de cet homme regretté. Je m’adressai à un vieux nègre esclave, qui répondit à ma question très-nettement formulée : « Sais pas ça, moi, monsieur. » Un de ses compagnons, que j’interrogeai aussi, tourna sur moi son œil terne et articula en remuant à peiné ses grosses lèvres : « Monsieur, moi sais pas ça ! • Ces deux malheureux, attachés depuis bien des années à l’habitation, avaient été témoins cependant du tragique événement dont j’appris le soir même les détails.

Les sucriers sont obligés, chose assez singulière, de surveiller leurs produits pour en altérer la qualité; ils s’appliquent à faire de mauvais sucre, parce que, s’ils envoyaient à la métropole de trop beaux produits , l’administration des douanes en interdirait l’entrée, sous le prétexte inouï que la marchandise est trop belle; une pareille mesure s’appelle , en argot économique , protéger l'industrie française! C’est-à-dire que les producteurs coloniaux sont forcés de transformer une partie de leur sirop en sucre incristallisable, en mélasse, afin que les raffineurs français fassent subir de nouvelles opérations à ce produit. En définitive, c’est le consommateur qui paye tous ces frais de manipulation. 11 est vrai que très-anciennement on ignorait que la mélasse fût le produit vicieux de mauvais procédés opératoires, et l’on exigeait raisonnablement que les colons ne raffinassent pas leur sucre pour maintenir à la métropole une lucrative industrie. Mais aujourd'hui que la science a éclairé le gouvernement, en démontrant qu’on peut obtenir avec moins de temps, à meilleur marché, un sucre de bien plus belle qualité que ces produits défectueux connus sous le nom de cassonade , sera-t-il longtemps possible d’obliger les colons à altérer leur marchandise pour la plus grande prospérité des raffineurs français?

En sortant de cette usine , nous descendîmes vers une habitation située sur le bord de la mer. Cette possession était gérée par un jeune homme qui avait adopté, pour la fabrication du sucre, un procédé nouvellement inventé dans la colonie. Ce système consiste dans une rangée de chaudières communiquant les unes avec les autres; le sirop, en se concentrant par l’évaporation, se rend, au moyen de 1’inclinaiôon ménagée à la surface, dans le

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