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dernier récipient, où il acquiert promptement le degré de concentration nécessaire à sa cristallisation. Cette invention, qui a certainement un avantage sur les anciennes méthodes, est encore bien imparfaite, si on la compare aux procédés appliqués en France.
Nous traversâmes l’emplacement sur lequel étaient disposées irrégulièrement les cases à nègres. La plupart avaient un petit jardin, où croissaient pêle-mêle des ignames et des bananiers. Ces misérables demeures semblaient abandonnées; les toits rie feuilles de palmier étaient effondrés et pourris par la pluie; h s mauvaises herbes étouffaient les plantes nourricières; tout cela était, plus triste, plus désolé que des ruines. J’entrai dans un de ces chenils; il y avait par terre une natte; pas un vêtement, pas un ustensile de ménage : c’était là pourtant l’habitation d’une famille entière. En présence de ce dénùment, de celte absence totale de tout ce qui constitue le bien-être, je pris la liberté de demander au maître comment il se faisait que les malheureux In gres n’eussent pas seulement un lit pour se coucher.
« Un lit! et pourquoi faire? me répondit le philanthropique habitant; dans ce pays, un lit leur serait inutile. »
Je voulus lui faire comprendre alors que , dans son intérêt même, mieux vaudrait que l’esclave couchât sur quelques planches placées au-dessus du sol que sur la terre humide; mais je m’aperçus qu’on ne daignait pas même m’écouter.
En nous retirant, nous passâmes devant une hutte dont l’extérieur était propre et soigné; le jardin était bien tenu , les diverses cultures formaient de petits carrés que les plantes parasites n’avaient pas envahis; au fond du jardin il y avait un poulailler bien peuplé. Le colon me prit alors par le bras et me dit :
« Les nègres sont dos brutes; s'ils ne sont pas plus commodément dans leur case, c’est qu’ils préfèrent, le rhum à un ameublement commode. Lorsque parfois quelques-uns d’entre eux veulent se procurer ces douceurs que vous regrettez de ne pas rencontrer dans leurs demeures, ils y parviennent aisément; avec un peu d’ordre et d’économie la chose est facile , car nous sommes, après tout, leurs pères plus que leurs maîtres. Je vais vous le prouver. »
Et ce disant, il m’introduisit dans la maisonnette qui venait
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d'attirer mes regards. Tout en effet y était propre et rangé; le sol bien uni était parfaitement sec; une petite alcôve abritée par une moustiquaire renfermait un lit composé «l’une natte et d’un pan d’étoffe aux vives couleurs; devant la fenêtre flottait un léger rideau; sur une étagère on avait soigneusement disposé quelques ustensiles de ménage en terre coloriée; un coffre en bois, destiné à renfermer des vêtements , était placé dans un coin, à côté d’une table dont le. tiroir contenait peut-être un petit pécule. Cette jolie cabane était habitée par une jeune négresse, laquelle, lorsque nous entrâmes , cousait silencieusement assise devant la fenêtre, chose rare assurément dans une case à nègres. La jeune esclave portait un jupon bleu de toile de coton, et un grand fichu blanc était modestement croisé devant sa poitrine. Notre présence ne parut nullement l’intimider ni l’étonner; elle tourna à peine sur nous son grand œil inintelligent et mélancolique, puis, sans s’occuper davantage de nous, elle continua silencieusement son ouvrage. L’asp«'ct de cet intérieur, dont des habitudes laborieuses semblaient avoir banni la pauvreté , faillit me convaincre des assertions de mon guide créole; mais je fus promptement détrompé- Cette jeune fille au maintien modeste était l’esclave favorite de l’administrateur de l’habitation ; je venais de voir non les résultats de l’ordre, du travail, mais le prix des faveurs intéressées de cette noire beauté.
On nous servit des rafraîchissements sous la varande. Assis à l’ombre de cette galerie en plein air, nous entendions le remous du flot qui battait doucement la plage , et nous apercevions à travers les branches des philaos les profondeurs bleuâtres de l’Océan. Le philao est un conifère originaire de la Nouvelle-Hollande , qu’on a acclimaté à Bourbon et dont on se sert pour former des rideaux destinés à protéger les plantations contre la violence du vent. Son ombre légère ne saurait nuire aux espèces végétales auprès desquelles il vit, ce qui le rend précieux dans ces contrées. Cet arbre élancé, aux feuilles découpées, réunit à la grâce élégante du bouleau la mélancolique physionomie du cyprès et du saule pleureur. Nous n’avons dans nos bosquets aucun arbre qui embellisse le paysage comme ce conifère gracieux. Lorsque la brise souffle à travers les longues allées qui bordent les champs de cannes , et courbe la tête du philao dont les petites feuilles tremblent et
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frissonnenl , une plainte harmonieuse semble s’exhaler entre ses rameaux.
Le soleil baissait à l’horizon lorsque nous reprîmes le chemin de l’habitation de M. I* 4 **. Nous rencontrâmes des nègres rentrant de leurs travaux , silencieux et mornes. Il n’y avait sur ces physionomies ni l’expression que donne la satisfaction du devoir accompli, ni la gaieté qui résulte d’une tâche remplie avec conscience. On ne voyait dans ces groupes ni femmes ni enfants, ces gais oiseaux dont les gazouillements font oublier les souffrances d’un long labeur. Quelle différence entre l’allure triste des travailleurs esclaves et le contentement des cultivateurs de nos plus pauvres villages rentrant dans leur famille après les travaux d’une rude journée!
Nous trouvâmes l’habitation de M. P* 4 * envahie par une foule d’invités. Le couvert était dressé sous la varande; l’immense fable, servie avec l’élégance parisienne et la magnificence créole, était éclairée par une profusion de bougies placées dans des candélabres d’argent et abritées par des verrines. On dîna bien et longtemps. Le repas terminé, les dames se mirent au piano. On dansa jusque bien avant dans la nuit. Enfin tout se passa ni plus ni moins que dans un festin et un raout parisiens. Le piano a fait le tour du monde, c’est un fait accompli. Il n’est pays si barbare où il ne se trouve quelque jeune dame possédant le fatal talent de tirer des sons de cet instrument le plus souvent discord. Weber et Schubert ont le triste privilège d’être les compagnons ordinaires du piano dans ses pérégrinations. Fonde-t-on une colonie, le piano débarque en même temps que les ustensiles nécessaires au nouvel établissement ; et, en quelque lieu du monde que le voyageur s’arrête maintenant , il est forcé de subir un déluge de notes aigres, souvent accompagnées de cris auxquels la politesse française donne le nom de chant. C’est surtout à Bourbon que l’influence du piano se fait généralement sentir. 11 n’est pas de demoiselle qui n’apporte à son mari , outre sa personne et sa dot, quelque contrefaçon de Pape et d’Érard ou de Boisselot. 11 est vrai que le fatal instrument compte pour deux mille francs dans l’apport de la mariée. C’est cher assurément ; mais c’est un usage, invariablement établi par les pères d’outre-mer. Ils ne voudraient pas marier leur fille sans se défaire en même temps de la machine
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bruyante que la mode, bien plus que le goût de la musique, a introduite dans les salons de la colonie.
Tandis qu’on dansait dans les appartements, j’allai retrouver, sous la varande, le propriétaire de la Nouvelle-Espérance, ce M. N*‘* qui nous avait fait un si gracieux accueil. J’étais, je l’avoue, poursuivi par une secrète curiosité, et je désirais l’interroger sur le sort de cet ancien associé, de cet ami qu’il semblait regretter si vivement.
« Hélas! monsieur, me répondit M. N***, tout le monde ici connaît cette histoire funeste; mais personne peut-être ne pourrait comme moi vous en rapporter toutes les circonstances. Ainsi que je vous l’ai dit, j'ai été, pendant plusieurs années, l’associé, l’ami de M. Vincent. La sympathie de caractère et des intérêts communs nous avaient étroitement liés. Vincent n’était pas créole, et sa première éducation s’était faite en France. Lorsque le moment fut venu d’embrasser une carrière, il fit comme moi, comme tant de jeunes gens qui, trouvant que l’on gagne trop lentement le vieil argent d’Europe, viennent tâcher de faire fortune aux colonies. C’est toujours la même histoire, l’histoire de ces enfants de famille qui préfèrent une carrière aventureuse à la médiocre position qu’ils pourraient se faire commodément dans la mère patrie, et qui, lorsqu’ils ne meurent pas à la peine, réussissent infailliblement dans leur entreprise.
« Les hommes de la trempe de Vincent ne succombent pas sous l’influence du climat et l’excès de travail; sa robuste organisation et son activité sulfisaient à tout. Au bout de quelques années, nous avions fondé la Nouvelle-Espérance ; cette grande usine prospérait, les rêves de notre ambition se réalisaient rapidement. Vincent s’était marié; sa femme appartenait à l’aristocratie créole, elle lui avait apporté une belle dot. Au lieu de demeurer à la Nouvelle-Espérance, il vivait tantôt sur l’habitation de sa bellemère, tantôt dans sa maison de Saint-Denis.
« C’était une famille des plus heureuses et des plus unies; la fortune avait comblé Vincent de toutes manières; il était riche, universellement considéré, et il avait trouvé le bonheur intérieur, qui manque ordinairement aux existences ainsi déplacées.
« Cet homme heureux embrassa un matin sa femme et ses enfants, disant qu’il allait me rejoindre à la Nouvelle-Espérance, et
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promettant d’être de retour le jour suivant. Il passa effectivement la journée à l’habitation, et, vers le soir, noits partîmes ensemble pour Saint-Denis, où il devait rester jusqu’au lendemain. Durant le trajet il m’entretint longtemps de nos affaires communes, et m’expliqua Ses idées sur diverses améliorations que nous avions projetées; il me parla aussi avec quelque détail de ses propres affaires, comme s’il eût tenu à me mettre parfaitement au courant de sa situation. Je m’en étonnai un peu ; car Vincent était un homme très-réservé, et qui n’avait jamais rendu compte à personne du résultat magnifique des opérations commerciales qu’il avait seul entreprises.
« Nous nous séparâmes en entrant dans la ville. Vincent s'en alla chez lui et se mit au lit assez tard. La même nuit, vers quatre heures, il se leva et sortit sans appeler personne; un nègre l’aperçut descendant la rue et sè dirigeant vers la mer; il passa d’un côté à l’autre pour éviter des matériaux de construction qui embarrassaient la voie publique, et disparut au détour de la rue. Depuis ce moment on ne l'a pas revu.
— Comment ! m’écriai -je, cet homme a disparu ainsi?... L’on n'a pu savoir ce qu’il était devenu ?
— Non, répondit M. N***; les recherches les plus actives, les plus minutieuses n’ont abouti h rien. Ce n’est guère que deux jours plus tard que la disparition de mon malheureux ami fut constatée. Sa famille ne conçut pas d’abord une grande inquiétude; on ne lui connaissait aucun ennemi parmi les colons, et il était aimé de ses esclaves, dont le sort était fort doux comparativement à celui dès autres nègres. On crut à un voyage improvisé, à la négligence de quelque esclave porteur d’une lettre; plusieurs jours s’écoulèrent dans une attente, dans un espoir qui à chaque moment s’affaiblissait.
« Les plus sinistres appréhensions ne tardèrent pas à nous assaillir. L’on explora alors toute l’île; on fouilla les anfractuosités du rivage; on alla interroger les nègres de toutes les habitations qui avoisinent Saint -Denis. Ces investigations n’eurent aucun succès ; Vincent avait bien réellement disparu ; on ne le retrouva ni mort fli vivant. Un dernier et bien faible espoir nous restait encore : le jour même où Vincent était sorti de sa maison pouF n'y plus rentrer, il y avait un navire en partance, pour Bordeaux;
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l’on supposa que, par un motif inexplicable, il avait quitté secrètement la colonie. J’écrivis en France, et nous attendîmes, en tâchant de nous faire illusion sur le résultat de cette démarche, la réponse, qui n’arriva qu’au bout de huit mois; comme je le prévoyais , elle anéantit notre dernière espérance. Mon pauvre ami n’existait plus, et Dieu seul connaissait l’endroit qui cachait sa dépouille mortelle. Cette fin mystérieuse donna lieu à bien des conjectures : les uns supposèrent que Vincent s’était suicidé parce qu’il croyait sa ruine imminente; d’autres affirmèrent qu’il avait involontairement péri dans sa promenade matinale sur le rivage ; un journal de la métropole prétendit que ses nègres l’avaient assassiné, et que son corps, mis en morceaux, avait été consumé sous les chaudières à sucre de l’habitation.
— Et vous croyez qu’aucune de ces suppositions n’approche de la vérité ? demandai-je à M. N***.
— Aucune, ï répondit-il vivement.
Et après un moment de silence, il ajouta :
« Vincent était un homme très-digne, très-absolu, très— lier ; il apportait dans ses relations avec les colons une certaine roideur qui les choquait. Si l’un de ces hommes, aussi énergique, aussi entier que lui, l’avait insulté dans une discussion à laquelle personne n’aurait assisté, il s’en serait suivi un duel à mort.... Ce duel se serait passé, comme la querelle, sans témoins.... En ce cas, Vincent aurait succombé....
— L’on aurait retrouvé son corps, dis-je frappé de cette conjecture; l’on aurait aperçu sur le sable quelques traces de sang....
— La marée montante lave chaque jour le rivage, me répondit simplement M. N***, et un cadavre auquel l’on attache une pierre à chaque pied reste au fond de la mer. j >
Nous quittons l’habitation de M. P***, nous gagnons les régions supérieures de l’ile. Nous voulons, après avoir parcouru les champs de cannes, les vergers odorants de muscadiers et de girofliers, après nous être arrêtés dans les vastes usines où se manifeste bruyamment l’activité humaine, visiter les solitudes, les sites silencieux que l’homme n’a fait qu’explorer, et dont les sauvages beautés resteront à l’abri des dévastations de l’industrie , comme un ouvrage divin qu’aucun labeur humain ne doit profaner. Le chemin de Salassy, but de notre excursion, côtoie une étroite
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vallée, au fond de laquelle brille et gronde un rapide torrent ombragé de vieux arbres au tronc noueux, au feuillage épais et sombre. En pénétrant dans cette région élevée, on se croit tout à coup transporté dans quelque froide vallée des Alpes; l’aspect des âpres sommets dont la base se perd dans une verdure éternelle, l’abaissement de la température rendent l'illusion complète. A mesure qu’on avance , le spectacle devient plus grandiose : d’immenses coulées de basalte s’élancent en colonnes prismatiques; on dirait des fûts encore debout, seuls débris de quelque gigantesque monument; l’eau profonde du torrent prend une teinte bleu foncé qui lui donne l’apparence d’une lessive d’indigo ; sur ces abîmes sont suspendus de légers ponts en fil de fer, aussi élégants, presque aussi mobiles que les ponts de lianes jetés par la nature dans toutes les contrées tropicales. C’est en suivant toujours les sinuosités du torrent que nous atteignîmes l’habitation de M. Per***.
M. Per*** est un petit vieillard haut en couleurs, gai, causeur aimable comme on l’était du temps de M. de Parny, regrettant fort le passé et s’accommodant au mieux du présent. Cet habitant a le premier importé à Bourbon l’industrie séricicole. Avant de nous conduire dans sa magnanerie, il nous fit asseoir à sa table, couverte avec profusion de mets créoles. Nous ne goûtâmes qu'aux fruits et au café; car les damnés seuls seraient capables de toucher aux ragoûts dont se nourrit cet homme étonnant, qui mange des charbons enflammés et des morceaux de métal en fusion sous la forme de kari et de piments enragés. Je suis convaincu que celui qui s’habituerait à un tel ordinaire serait capable d’avaler des tisons embrasés et de la poudre-coton incandescente.
La magnanerie de M. Per*** est attenante à son habitation; ce vaste local est parfaitement tenu ; le propriétaire a suivi scrupuleusement la méthode recommandée par les éducateurs français. Cependant, malgré les soins qu’il apporte à son établissement, il n’a pu vaincre toutes les difficultés qui s’opposent dans ces contrées à l’éducation des vers à soie. Jusqu’à ce jour, les produits qu’il a obtenus sont faibles et mal nourris; le peu de soie qu’ils donnent est cependant d une très-belle qualité. Je serais tenté d’attribuer le peu de consistance du cocon au pauvre aliment dont le ver se nourrit. En dehors de cette cause, il en est d’autres
qui n’ont pas été signalées et dont l’action ne saurait être douteuse. La preinièro de ces causes occultes , qui ont été négligées par les observateurs, réside, selon moi, dans la température moyenne du milieu ambiant. Le cocon, cette enveloppe protectrice que le ver prépare pour sa chrysalide, doit avoir d’autant plus de consistance que l’insecte habite une zone plus froide. Un abaissement subit dan» la température, déjà très-préjudiciable à la chenille, le serait bien davantage encore à la chrysalide, si elle était directement soumise à l’action de l’air; c’est pourquoi, dans nos pays, le vêtement soyeux qui l’enveloppe est plus consistant, plus épais que dans les régions tout à fait méridionales : par un instinct admirable, l’insecte se file dans les zones tempérées une chaude demeure, tandis que, dans les régions équatoriales, il ne se couvre que d’un léger tissu. Je crois qu’on pourrait remédier en partie à ce dernier inconvénient, par la ventilation continuelle; on obtiendrait ainsi un double résultat : on établirait une température factice, et l’on chasserait les particules âcres et fétides que dégage la surface cutanée du nègre, et qui l’enveloppent comme une atmosphère dont il est incessamment le régénérateur. Le ver à soie a des nerfs bien autrement délicats que la femme la plus vaporeuse ; les plus faibles émanations suffisent pour le jeter dans un état de malaise. Les paysans provençaux qui se livrent à son éducation observent une espèce de régime: ils évitent de manger les bulbes alliacées dont l’odeur incommoderait leurs élèves, et certainement les effluves qu’exhale un estomac provençal soumis à une alimentation antivermineuse n’ont rien d’aussi nauséabond que l’odeur du nègre soumis à des travaux qui provoquent la transpiration. Je suis convaincu qu’en confiant aux esclaves l’éducation dû ver à soie, on établit au milieu de ces précieux insectes une cause permanente d’inappétence et de dégoût.
Cette observation mérite, je crois, d’attirer l’attention des personnes qui , au Brésil et à Bourbon , ont à cœur de faire fleurir l’industrie séricicole , laquelle aura encore à surmonter une dernière difficulté, la plus irrémédiable de toutes, celle qui tient à l’alimentation du ver à soie. Le mûrier ne donne, dans les pays tropicaux, qu’une feuille herbacée , aqueuse et privée en grande partie du principe résineux qui la rend ferme et nourrissante; ce sont les phiiés trop abondantes qui modifient ainsi la nature de ce produit.
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La chaleur et l'humidité activent ta végétation d’une manière trop rapide; la feuille n’atteint pas la maturité nécessaire pour offrir une alimentation suffisante à la chenille, qui de cette manière mange beaucoup sans être bien nourrie. M. per*’**' n’a pu surmonter encore toutes ces causes d’insuccès; mais il a fait beaucoup pour une industrie qui doit doter Bourbon d’une nouvelle source de richesses, et ses efforts persévérants méritent l’approbation et les encouragements du gouvernement.
Après une halte de quelques heures , nous poursuivons notre route vers les eaux thermales de Salassy. Nous suivons toujours la même vallée; le chemin n’est plus qu’un étroit sentier bordé de vieux arbres dont le tronc et les branches sont envahis par une végétation parasite; des lianes stériles nouent leurs fortes brindilles aux cimes les plus élevées, et les orchis plongent leurs racines tuberculeuses dans l’écorce vermoulue. C’est sur ces arbres séculaires que croît le fahan , cette herbe aromatique dont les pauvres esclaves de Madagascar révélèrent les propriétés aux premiers habitants de la colonie.
Bientôt la route devient à peu près impraticable ; des branchés entrelacées presque au niveau du sol , des blocs détachés de leur base nous barrent à chaque instant le passage; nos chevaux n’avancent plus qu’avec une peine extrême. Nous cheminons pendant plus d’une heure à travers ce paysage riant et borné. En face de nous, le versant de la montagne formait un talus immense : on eût dit les murs crevassés d’une construction cyclopéenne. Des sources nombreuses s’écoulent en mugissant sur cette pente abrupte. L’évaporation constante des eaux entretient sur ce point de la vallée une vive fraîcheur; l’humidité de l’atmosphère attire un nombre infini de mollusques terrestres ; les rochers sont tapissés de leurs volutes élégantes. Je recueillis un grand nombre de ces achatines, que leur forme gracieuse encore plus que leur rareté fait avidement rechercher des collecteurs.
Nous parcourions depuis une demi-journée cette route agreste sans avoir rencontré un seul voyageur, lorsque nous aperçûmes, au détour d’un bouquet d’arbres, un groupe qui marchait devant nous. C’étaient des dames créoles qui voyageaient en hamac sur les épaules de. deux robustes porteurs. A leur suite cheminaient une dizaine de nègres chargés de coffres en fer-blanc. Je m eton-
liai à cet aspect, me demandant quels pouvaient être les insectes, les plantes gigantesques que l’on comptait collectionner dans ces immenses boîtes; mais j’appris aussitôt que ce que jte prenais pour des magasins d’histoire naturelle n’était que des espèces de cartons à chapeaux qui renfermaient le bagage de ces dames, les fraîches toilettes qu’elles aiment à emporter partout. Comme nous allions plus vite avec nos chevaux que les nègres piétons, la petite caravane nous céda le pas. Les nègres, rangés au bord du chemin, nous saluèrent humblement, tandis que les voyageuses, couchées dans leurs hamacs , nous regardaient défiler à travers les larges mailles du réseau qui leur servait de palanquin.
Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes au bord d’un petit lac, au delà duquel s’ouvrait une ravine. Presque à mi-côte de cet étroit passage rampait un sentier inégal, que nous étions obligés de suivre à la file. L’eau qui fuyait au fond du ravin se brisait avec fracas sur les fragments de roche basaltique, et ne formait, pour ainsi dire, qu’une longue cascade. Après avoir franchi cette rude montée , nous atteignîmes rétablissement thermal de Salassy. Ce point de vue est un des plus curieux que j’aie rencontrés dans mes voyages: les montagnes, d’une hauteur prodigieuse, forment un hémicycle immense, une espèce d’amphithéâtre dont les noires roches sont les gradins. Des plantes herbacées, des fougères arborescentes , quelques vieux arbres au rare feuillage couvrent ces pentes naturelles, où sont disséminées de jolies maisonnettes bravement campées entre les rochers, comme des nids de vautours.
Il y a peu d’années encore que ces parages presque inaccessibles servaient de retraite aux nègres marrons; les blancs n’osaient poursuivre jusque dans ce désert leurs esclaves révoltés; le plus intrépide chasseur n’aurait pas été assez hardi pour s’aventurer dans ces étroits défilés bordés d’affreux précipices. Un pauvre colon, qui cherchait des terres cultivables dans les régions inhabitées de 1 île, se hasarda un jour à s’engager dans ces solitudes. Eu arrivant au point culminant du ravin, il aperçut une fumée légère qui s élevait à travers l’inextricable réseau de lianes troué çà et là par les grandes roches basaltiques. Frappé de ce phénomène, il osa pénétrer dans ce chaos, et découvrit la source thermale, qui pétillait en s’écoulant sur un lit de mousse noirâtre. Avant de quit-
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ter ce site pittoresque, où il n’avait pas trouvé un seul arpent de terre à cultiver, il eut l’idée d’emporter une bouteille d'eau de la source brûlante. Cette eau fut analysée par un pharmacien de Saint-Denis, qui comprit tout le parti que la thérapeutique pouvait en retirer.
L’intrépide colon repartit aussitôt pour prendre possession du coin de terre où il avait fait une si importante découverte; il y emmena sa femme et ses enfants. Comme les hardis pionniers de l’Amérique du Nord , il emporta seulement quelques outils et quelques provisions. La saison des pluies approchait ; il fallut d’abord construire une cabane , pauvre demeure pareille à celle de Robinson, entourée de palissades et couverte d'un toit de feuillage. La famille eut ainsi un abri ; mais bientôt la saison de l’hivernage commença: le ciel était toujours couvert de nuages qui se fondaient en pluie torrentielle. Le petit tertre sur lequel était située l’habitation ressemblait par moments à une île entourée de courants rapides.
Une nuit, le tonnerre grondait, la pluie battait les parois tremblantes de la case ; le colon s’éveilla épouvanté. A la lueur blafarde des éclairs qui pénétrait entre les planches disjointes, il aperçut le sol de sa demeure entièrement inondé ; le malheureux n’avait plus qu’une minute pour sauver sa famille. Prenant ses enfants dans ses bras et suppliant sa femme de le suivre courageusement, il sortit de son habitation à moitié submergée et eut le bonheur de gagner un point élevé, où le flot ne pouvait [tas atteindre. Il voulut tenter ensuite de sauver quelques provisions, quelques vêlements; mais, lorsqu’il redescendit vers la cabane, les ais de cette fragile masure craquaient sous les efforts du courant, et bientôt tout disparut entraîné parles eaux. La malheureuse famille passa [très de quatre jours sans abri, presque sans vêtements, vivant de choux palmistes et de mollusques terrestres. La pluie cessa enfin, et ces pauvres gens furent délivrés.
Ceci se passait il y a quelques années; aujourd’hui l’industrieux colon a élevé sur son domaine de charmantes maisonnettes, que l’aristocratie de Saint-Denis habito temporairement chaque année. Les dames créoles y viennent boire cette eau pétillante comme le vin de Champagne. La source thermale de Salassy est gazeuse et ferrugineuse; un sédiment de sous-carbonate de fercouvro les pa-
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rois de la fontaine; l’eau l’y dépose lorsque, par son exposition à Pair, elle perd l’excédant d’acide carbonique qui assurait la solubilité du sel. La température de cette source est de 25 degrés du thermomètre centigrade.
La découverte de ces- eaux thermales sera une précieuse ressource thérapeutique pour la colonie, si les médecins savent les utiliser pour combattre les nombreuses affections des voies digestives si communes chez les blancs qui vivent sous ces latitudes. Les pâles beautés créoles en éprouveront aussi les salutaires effets; cette onde bienfaisante fortifiera leur organisation étiolée, et concourra, comme on disait sous l’Empire, à orner de quelques roses les lis de leur teint. Pour être plus mythologique encore et renchérir sur cette comparaison, j’ajouterai (pie los eaux de Salassy eussent donné les apparences de la vie au m arbre de Pygmalion, et que les Galatées de Saint-Denis s’animeront à leur tiède contact. En descendant les hauteurs de Salassy, nous gagnâmes l’habitation d’un riche planteur, M. F***, lequel nous donna jusqu’au lendemain une gracieuse hospitalité.
Pendant trois ou quatre heures encore , nous poursuivons notre route à travers un beau paysage, et nous arrivons au déclin du jour sur une exploitation située à l’extrême limite des terres cultivées. Cette jolie résidence appartient à une dame créole, qui avait fait offrir à M. de Lagrené et à sa suite de se reposer chez elle avant de commencer l’ascension du volcan.
Mme L*** nous offrit l’hospitalité cordiale et magnifique que nous avions trouvée chez les autres colons. Un souper délicat nous fut servi presque à notre arrivée. Parmi les mets indigènes figurait un plat exotique que je ne m’attendais certainement pas à trouver à une demi-lieue du Grand-Brûlé, sur la lisière d’un désert : c’était une dinde truffée. L’odorant tubercule (les savants disent cryptogame) venait directement de Paris, et avait été préparé dans les cuisines de Chevet.
En sortant de table, je gagnai un tertre élevé, pour me soustraire un moment à l’atmosphère brûlante du salon. La nuit était calme et sombre; les étoiles tremblaient dansles profondeurs du firmament , où j’apercevais comme un reflet rougeâtre pareil aux premières lueurs de l’aube. Surpris de ce phénomène, je parcourus du regard tous les points do l’horizon , et j’aperçus dans
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l’éloignement le sommet incandescent du cratère. Semblable à un phare gigantesque, le volcan lançait par intervalles des bouffées do flammes qui allaient s’éteindre dans les espaces infinis, tandis que la lave en fusion s'écoulait seulement sur le flanc de la montagne et m’apparaissait comme un météore au milieu des ténèbres de la nuit.
Ainsi (pie chez M. P***, je logeais, avec deux de nos compagnons de voyage, dans un pavillon attenant à l’habitation ; au moment où nous gagnions nos appartements respectifs, un nègre sc présenta pour me servir de valet de chambre. Le drôle était jeune et bien découplé; il portait la simple livrée du pays, un pantalon rayé et une chemise blanche , dont les manches retroussées laissaient apercevoir ses bras robustes. En jetant les yeux sur cet homme, je remarquai, non sans étonnement, qu'il portait au-dessus du poignet un bracelet en cheveux de la nuance la plus claire; cette blonde tresse produisait un si singulier effet sur ce bras noir et luisant, que j’eus la curiosité de lui demander où il avait trouvé cette galante relique. A cette question indiscrète l’esclave sourit et répondit d’un air d’orgueilleuse satisfaction, en regardant complaisamment le bracelet orné d’un large fermoir en or :
« Je ne l’ai pas trouvé; on me l’a donné : ce sont des cheveux de ma maîtresse. »
Je restai confondu. Il n’existe certainement point de mulâtresse de celte nuance-là : il y a donc des femmes blanches pour lesquelles un nègre est un homme.
A quatre heures du matin, nous montons à cheval. pour aller faire notre excursion dans le Pays-Brûlé. Après avoir traversé le domaine de Mme L’**, nous suivons pendant quelque temps la lisière d’un bois épais, dont la brise matinale agitait les cimes des arbres touffus. Au delà de ces sauvages bosquets et au point culminant de la plaine, s’élèvent quelques cabanes ombragées de choux palmistes; ces humbles demeures appartiennent à des petits blancs.
On appelle petits blancs les descendants des anciens colons, qui vivent loin des villes, dans les étroites vallées du centre do l’île, et forment assurément la population la plus originale et la plus intéressante do notre possession. Les premiers aventuriers français qui abordèrent sur cette terre y subirent des chances di-
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verses : les tins, favorisés par les circonstances, firent rapidement fortune; les autres, moins intelligents ou moins heureux, n’ayant pu parvenir à acheter des esclaves et à établir des plantations, se retirèrent dans le haut pays. Depuis près de deux siècles leurs descendants habitent ces lieux sauvages. Ces familles, qui constituent la noblesse, la véritable aristocratie coloniale, cachent fièrement leur pauvreté dans ces solitudes. La race qui s’est perpétuée ainsi sous l’influence d’un des climats les plus salubres de l’univers, au milieu de la température égale et fraîche des montagnes , a acquis un caractère de beauté remarquable. Les hommes sont élancés et vigoureux; leur teint est légèrement hâlé; leur front intelligent est large ; ils ont une bouche étroite, des dents magnifiques, et le sourire qui s’épanouit sur leurs lèvres minces a une expression singulière do douceur et de finesse. Leur contenance est noble, assurée, et avec leur pantalon rayé, leur simple jaquette de toile, ils ressemblent tous à des gentilshommes. Les femmes aussi sont élégantes et belles; elles ont de grands veux bruns, des cheveux châtains qu’elles tordent et relèvent derrière la tête; leurs formes sveltes, et qui n’ont jamais subi la pression du corset, sont couvertes d’une simple chemise attachée au cou et qui descend jusque sur leurs pieds nus. Ces belles créatures, dont les traits droits et réguliers rappellent les types chers à la statuaire antique, auraient peut-être une physionomie trop fière, trop énergique, si les longs cils qui voilent leur regard n'en adoucissaient l’expression, et si, lorsqu’elles parlent, un sourire d’une douceur infinie n’éclatait sur leurs lèvres roses.
Les mœurs des petits blancs sont simples et paisibles; les femmes se livrent aux travaux du ménage et confectionnent les nattes, les chapeaux de feuilles de palmier que l’on vend à Saint- Denis. Les hommes s’assujettissent à de légers labeurs pour suffire aux besoins de leur famille. Ils cultivent l’étroit jardin qui environne leur case. Quelques-uns exploitent la forêt et fabriquent le charbon que l’on consomme dans la colonie; d’autres sont de hardis braconniers et d’intrépides pêcheurs. Ces diverses industries procurent quelque aisance aux petits blancs, mais elles ne les enrichissent jamais. Us ne possèdent point d’esclaves; parfois seulement ils louent des nègres pour les aider dans leurs travaux. Ces familles isolées vivent dans la plus étroite union. Bien que les
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lois qui imposent un frein aux passions naturelles ne soient guère observées chez ces êtres revenus à la simplicité primitive, il se commet peu de délits parmi eux , et un crime y est une chose à peu près inouïe. La plupart des petits blancs sont baptisés, mais ils ne reçoivent pas d’autre sacrement. Les unions se forment d'après les instincts du cœur, sans calcul et sans formalités. Ces pauvres gens, si ignorants des devoirs de la morale et de la religion, vont pourtant à l’église le dimanche; les jeunes filles s'y rendent quand elles ont une paire de souliers et une robe neuve, et les jeunes gens y vont chercher un point de réunion hebdomadaire.
Certainement, ce sont les mœurs naïves des petits blancs qui ont inspiré à Bernardin de Saint-Pierre la louchante histoire dont les plages de l'Ile-de-France furent le théâtre : l’Ile-de-France ! cette belle colonie que nous ne possédons plus, mais que les Anglais ont vainement appelée Maurice ; car, dans toute l’Inde, elle porte encore le nom de la mère patrie. On ne saurait croire combien le roman de Bernardin de Saint-Pierre est présent à la mémoire de ceux qui visitent notre colonie de l’océan Indien. Lorsque, au détour d’une vallée, j’apercevais quelque pauvre cabane, au fond de laquelle jouait une petite fdle aux cheveux flottants, un jeune garçon aux yeux noirs ombragés de longs cils, je les saluais des noms de Paul et de Virginie. Souvent rien ne manquait à ce gracieux tableau, ni les papayers au feuillage découpé, ni les cocotiers de la fontaine, ni le chien fidèle, qui bondissait devant ses jeunes maîtres; on y voyait même quelquefois, c’était rare pourtant, le vieux Domingue et sa femme. Une chose digne de remarque, c’est que, malgré leur pauvreté, jamais les petits blancs ne se sont alliés aux mulâtres; aucune considération ne saurait les décider à altérer la pureté de leur race par une goutte de sang mêlé : leur susceptibilité à cet égard est plus grande peut-être que celle des riches colons des basses terres. Aussi appartiennentils bien réellement à l’aristocratie. On ne se dispense pas à leur égard des formules d’exquise politesse en usage parmi les blancs; ils traitent d’égal à égal avec les plus riches colons, lesquels, malgré les marques de considération dont ils les comblent , ne peuvent que rarement les déterminer à se mettre à leurs gages pour surveiller leurs habitations et le travail des esclaves. Ceux 193 1
qui ont vu au fond de nos provinces quelque pauvre rejeion d’une race noble, vivant dans son manoir ruiné, pourront se faire une idée de la fierté héréditaire du petit blanc ; tous deux ont le sentiment profond de leur antique origine. Parle-t-on d’un homme influent de la colonie, le créole ne manque jamais de dire : « Il est riche, il est puissant; mais il n’est pas plus blanc que moi, après tout ! »
On appelle Pays-Brùlé toute la partie de Plie qu’ont envahie les laves; c’est un espace immense couvert d’accidents de terrain bizarres, sur lesquels on peut étudier l’effet de l’action volcanique. Aux endroits que la matière en fusion n’a pas dévastés depuis une dizaine d’années , une végétation vigoureuse a déjà recouvert te sol calciné. La nature, toujours puissante, toujours féconde dans ces régions, se plaît à jeter une robe de feuillage sur les plaies qu’une force dévastatrice fait à la terre. On éprouve un profond sentiment d’admiration en observant les efforts puissants de la vésétation pour reprendre son empire sur les lieux où ses manifestations les plus brillantes ont été violemment détruites. A peine la lave est-elle refroidie qu’une plante frêle y jette ses racines. Le faible végétal est longtemps la seule parure de ce noir domaine; mais, lorsque plusieurs généralions-se sont succédé sur ces îlots arides , où elles ont vécu en s’assimilant quelques-unes de leurs particules désagrégées , des semences apportées par le vent se développent sur cette espèce de terreau et donnent naissance à une nombreuse famille d'arbrisseaux et de plantes robustes.
On peut ainsi suivre en quelque sorte les transformations successives par lesquelles le rocher s’anime et s’individualise en concourant à la composition organique d’une fleur odorante, d’un arbre aux rameaux flexibles, mystérieuse métamorphose par laquelle se manifeste la loi de solidarité et d’amour qui régit ce vaste univers, loi immuable, d’après laquelle l’ensemble des êtres forme un tout homogène, qui porte en soi les éléments impérissables d’une éternelle résurrection. Nous traversâmes un bois dont les essences avaient été ainsi régénérées ; les jeunes plants abaissaient leurs branches flexibles sur le sol et se balançaient mollement sur la lave refroidie, dont les facettes vitrifiées miroitaient au soleil.
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A mesure qu’on avance dans cetle zone désolée , la végétation s’amoindrit et disparaît; aux arbres succèdent des arbustes; à ceux-ci les plantes sèches et grêles; enfin la roche noirâtre et nue apparaît dans sa morne stérilité. Cependant l’aspect de ce sol aride n’a rien de monotone; les nombreux accidents de terrain ont créé mille fantaisies singulières, devant lesquelles on s’arrête, doutant si c’est l’art ou la nature qui a produit ces formes bizarres. Sur les points où la coulée est tombée en cascade, elle a formé, en se consolidant, de hautes colonnes herborisées; au contraire, lorsque la lave brûlante a coulé sur des arbres , sur des lianes ondoyantes, sur des herbes au feuillage grêle, elle a conservé en partie la forme de ce qu’elle a détruit. En passant sur les végétaux, le minéral en fusion a déterminé leur incinération, et les fibres les plus déliées sont empreintes dans la lave durcie. Ces fragiles vestiges , désormais à l’abri des altérations atmosphériques , superposés à des débris plus anciens , constatent le nombre des cataclysmes partiels qui ont successivement désolé cette contrée. Les pentej arides qu’on appelle le Grand-Brûlé ressemblent aux lieux désolés sur lesquels le feu du ciel a passé ; on y reconnaît la trace des éruptions qui depuis dix ans , déversées par le cratère , ne se sont arrêtées qu’au rivage, et ont formé dans la mer des caps nouveaux. Cette surface onduleuse ressemble à une mer solidifiée; on dirait des vagues d’asphalte à peine refroidies; aucun être organisé ne s’aventure sur ce sol maudit, aucune fleur n’y étale sa corolle nuancée, aucun oiseau n’y chante, aucun insecte n’y bourdonne.
Nous arrivons devant la nouvelle coulée , qui descend lentement Vers la mer; la lumière du jour éteint la rouge lueur de cetle masse incandescente, assez semblable à un épais torrent de boue, qui roule pesamment sur le flanc de la montagne. Sur le passage de ce courant terrible, on entendait un léger grésillement; c’étaient les végétaux dévorés par le feu invincible , qui se calcinaient et disparaissaient sous la lave. L’éruption se dirigeait vers un bouquet de bois qui ombrageait la demeure de quelques petits blancs. Les pauvres gens regardaient venir cetle masse redoutable en démolissant leur cabane pour la reconstruire un peu plus loin, hors des atteintes du fléau.
Us accomplissaient ce travail avec une sorte de nonchalance qui
m’étonna; le danger me semblait si proche, que je dis à l’un d’eux avec une sorte d’inquiétude :
« Mon Dieu, monsieur, pourrez-vous parvenir à vous mettre bientôt en lieu de sûreté ?
— Rien ne presse , monsieur , me répondit-il flegmatiquement ; la coulée ne marche pas vite; elle ne passera ici que dans une quinzaine de jours , et il lui faudra deux mois peut-être pour arriver jusqu’à la mer. »
Le même soir, nous étions de retour à l’habitation de MmeL***, et le surlendemain nous rentrions à Saint-Denis , avec le projet d’entreprendre une nouvelle excursion pour visiter la partie sous le vent et la plaine des Palmiers.
Lorsqu’on observe avec quelque attention la population esclave de Bourbon, on reconnaît avec surprise qu’elle ne se compose pas seulement de nègres, mais encore de Malais, de Bengalis, de Malabars et même de blancs. Cette dernière assertion étonnera sans doute; je ne saurais cependant désigner autrement des hommes aux formes accusées, à l’épiderme d’une blancheur égale à celle des plus purs délégués coloniaux , et des femmes dont la peau transparente et lisse surpasse en éclat et en beauté celle des plus grandes dames créoles. Les Malais, les Malabars et les Bengalis, retenus en esclavage, ont été amenés dans la colonie par ces hardis aventuriers qui jadis pourvoyaient notre établissement de travailleurs. Ces hommes énergiques ne ressemblaient guère aux négriers de nos jours , à ces contrebandiers honteux qui vont charger leur périlleuse marchandise dans les comptoirs portugais du canal Mozambique : les anciens trafiquants, non contents de faire sagement leur métier, montaient parfois de légers navires hérissés de canons et pourvus de munitions formidables ; ils exploraient, comme des oiseaux de proie, les côtes de l'océan Indien, et, lorsque le moment leur paraissait opportun, ils se jetaient à l’improviste sur de paisibles Jaourgades, dont ils enlevaient par violence les malheureux habitants. Dans ces contrées lointaines, ces crimes restaient presque toujours impunis. Les rajahs desquels ces malheureux dépendaient ne se souciaient guère , au milieu des voluptés de la vie orientale, de leurs sujets enlevés et de l’outrage fait à leur puissance. D’ailleurs , quels moyens de répression pouvaient-ils exercer contre ces forbans intrépides? Ceux-ci reve-
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naient rarement dans les mêmes parages, et le troupeau humain qu’ils ramenaient était vendu sur-le-champ aux planteurs de Bourbon et de l’Ile-de France , lesquels ne s’inquiétaient nullement des différences physiques qui existaient entre les individus de ces races intelligentes et les nègres abrutis d’Angole et de Mozambique. Ce fait, peu connu, donne la mesure de la moralité de nos anciens colons, de ces saint Vincent de Paul de l’esclavage, qui n’achetaient pieusement des nègres , s’il faut en croire leurs panégyristes, que pour les soustraire à la mort à laquelle les roitelets africains les destinaient.
L’esclavage des nègres est assez généralement accepté en Europe comme un fait normal. Les planteurs de nos colonies, secondés par les naturalistes matérialistes du dernier siècle, ont représenté la race éthiopienne comme une espèce intermédiaire entre l'homme et la brute, et beaucoup d’esprits légers, superficiels, sont convaincus, d’après ces assertions, que l’état d’asservissement dans lequel elle vit est la conséquence naturelle de son infériorité relative dans l'échelle des êtres. Aussi lorsque, dans nos assemblées législatives, on traite de la grande mesure de l’émancipation , les partisans avoués de l’esclavage ne manquent pas d’opposer à leurs antagonistes que les nègres ne sont pas suffisamment préparés par une éducation préliminaire à user sagement de leur liberté, et que l’infériorité de leur nature sera peut-être à jamais un obstacle invincible à l'affranchissement de la race entière; objections qui provoquent ordinairement l’adhésion bruyante de la partie moutonnière de nos corps parlementaires.
Pourquoi jusqu’à ce jour personne n’a-t-il répondu que les nègrés ne sont pas les seuls individus réduits en esclavage dans nos colonies? Pourquoi n’a-t-on pas réclamé en faveur des Malais, des Bengalis et des Malabars, descendants de races intelligentes, qui ne mésusent pas de leur liberté dans les lieux qu’elles habitent? Pourquoi n’a-t-on pas surtout élevé la voix en faveur des hommes de couleur esclaves chez lesquels il est , bien souvent , plus difficile de reconnaître une origine nègre que chez quelques-uns de nos compatriotes, dont personne assurément ne conteste l’intelligence et le talent ?
Les membres de la légation furent invités à aller visiter, un dimanche , une habitation aux environs de Saint-Denis. Le proprié-
taire de cette grande exploitation , mû par les sentiments les plus honorables, a tenté de réformer les mœurs de ses nègres en leur faisant donner une véritable instruction religieuse. Un prêtre attaché à ce domaine est chargé de leur enseigner les lois morales émanées du cluistianisme ; si les principes religieux sont aussi fortement gravés dans le cœur que dans la mémoire de ses noires ouailles , il faut avouer qu’il accomplit sa tâche avec succès. Peu de moments après notre arrivée, on réunit les esclaves dans une charmante chapelle. Ce petit monument est élégant comme l'église d’un de nos riches hameaux ; les négresses chargées de le parer et d’y entretenir une exacte propreté s’acquittent de ces soins avec beaucoup de sollicitude et d’empressement. Après avoir adressé à ses jioirs auditeurs une courte allocution , le prêtre monta à l’autel et célébra une messe, qui fut écoutée avec recueillement par ces pauvres gens. Mes yeux erraient avec intérêt sur cette réunion ; je les arrêtai surtout sur quelques individus complètement blancs, qu’à leurs pieds nus je reconnus pour des esclaves. Attristé à cette vue, je demandai à l’un des directeurs de rétablissement comment il se faisait que ces blancs ne fussent pas depuis longtemps affranchis ; il me répondit avec quelque étonnement :
« Mais, monsieur, ce sont des nègres! »
Le mot est assez joli pour être conservé; il me rappelle d’ailleurs une autre réponse qui n’est pas moins originale.
Malgré ma répugnance à traverser la rade dangereuse de Bourbon, je fus contraint un jour d aller à bord de la Sirène. Je pris, pour exécuter ce voyage , un bon bateau servi per deux nègres , dans lequel je m’installai en attendant un esclave qui devait m’accompagner. Celui-ci tardant longtemps à venir , je prononçai quelques paroles de blâme qui furent entendues de l’un des deux rameurs, lequel, levant la tète, me dit-;
« Oh î les nègres sont paresseux, menteurs, ivrognes ; ce n’est pas la même race que uous ! »
Je pris celle apostrophe pour une plainte ironique, un reproche indirect, et je répondis en manière d’excuse :
« Les blancs aussi sont, je le sais, ivrognes, paresseux. .. » Mon interlocuteur m’interrompit à ces mots :
« Non, non, répliqua-t-il vivement; nous blancs, nous travaillons, nous sommes soigneux, rangés.... ï
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Je considérai alors d’un oeil surpris la figure d'ébène qui était devant moi, et cherchai dans ses traits, dans la nuance de sa peau, ce qui pouvait lui donner ces prétentions à la noblesse épidermique; ne trouvant rien qui la légitimât, je lui dis avec un dédain affecté :
a Vous croyez-vous moins noir que vos camarades? »
A ces mots , mon homme bondit sur son banc, et me montrant son vilain pied chaussé d’un énorme soulier, il s’écria :
* Moi , je suis blanc , monsieur ! »
Le nombre des nègres blancs , pour nous servir de l’expression créole, s’accroît tous les jours; les colons, en recherchant avidement les jeunes négresses, donnent naissance à cette race. 11 est peu d’habitations qui ne fournissent quelque exemple de ces passagères liaisons. Lorsqu’on découvre, au milieu d’un pauvre hameau formé par les misérables cabanes des nègres, une case de meilleure apparence, ombragée par des mimosas odorants, à demi cachée sous les rameaux flexibles de l'arbre noir et entourée d’un jardin coquet, on peut être convaincu quelle renferme l’esclave favorite d’un fils de la maison ou tout au moins de l’administrateur de l’établissement.
Les jeunes négresses ainsi honorées des attentions passionnées de leurs maîtres ne sont pas assujetties aux rudes labeurs des champs; elles sont employées à des travaux d’intérieur; souvent mèipe elles ne quittent pas leur case. Leur mise contraste singulièrement avec les misérables haillons Üe leurs compagnes, et ne manque pas d’une certaine élégance; les étoffes dont elles se parent empruntent leur éclat à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; on dirait que, dans leur imagination, elles ont eu la pensée de se faire un vêtement avec les pétales nuancés des plus belles fleurs tropicales.
J’ai vu souvent à "Saint-Denis une négresse cafrc , favorite en titre d’un jeune homme de ma connaissance intime; elle portait ordinairement une vaste coiffe èbuge cerise, qui lui couvrait la nuque et retombait sur son épaule, une robe bleu de ciel et un châle jaune canari. Svelte et grande , lorsqu’elle parcourait ainsi vêtue les rues de Saint-Denis, elle ressemblait à un de ces brillants oiseaux qui peuplent les sauvages forêts de l’Inde; on pouvait croire qu’elle avait emprunté cette parure éclatante aux tau-
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"aras couleur de feu et au lori bleu et rouge. Kose était d’ailleurs un type d’autant plus intéressant à observer qu’elle représentait fidèlement le côté moral de ces esclaves noires , que les caprices des maîtres élèvent momentanément jusqu’à eux.
Moins avisée que les mulâtresses, la pauvre fille ne cherchait pas à mettre à profit son éphémère ascendant pour assurer son indépendance; elle ne songeait qu’à satisfaire des caprices d’enfant mal élej^é et boudeur. Vaine, orgueilleuse, entêtée, sensuelle, sans amour, elle était exigeante, menteuse et colère comme toutes les natures brutales, qui croient prouver leur affection par les tracasseries qu’elles suscitent et les colères mutines qu’elles improvisent. Son maître , jeune homme fort intelligent d’ailleurs, subissait la capricieuse humeur de son esclave avec une patience qui fort souvent m’étonnait. Un jour, après un bal qui nous fut offert au gouvernement, je fus témoin d’un accès de jaloux emj>ortement de cette beauté africaine : elle se répandit d’abord en invectives fort pittoresques contre son amant, et finit par lui enfoncer dans les joues ses ongles durs et crochus ; celui-ci ne se révolta pas contre cet acte de folie brutale.
En présence d’un pareil fait , je me demandai par quel charme inconcevable des blancs peuvent être att irés auprès de ces sauvages créatures, et il me fut impossible de trouver le mot de cette énigme. Os femmes, à la tête couverte d’une laino grêle et contournée , à la peau huileuse et puante, au museau proéminent, aux yeux ternes, sans expression, s’éloignent trop complètement des types de beauté divinisés par nos peintres et nos poëtes pour qu’elles soient autre chose pour nous qu’un objet de curiosité mêlé de répulsion. Cependant les Européens qui arrivent aux colonies ont, pour la plupart , certaines idées fort erronées qui triomphent de cette impression ; ils se figurent que des passions ardentes bouillonnent dans le sein bronzé de la laide Vénus africaine, et recherchent les faveurs de ces pauvre créatures, qui seraient certainement les femmes les plus chastes de l’univers, si elles n’obéissaient qu’à leurs instincts. En réalité, ces femmes, d’un tempérament lymphatique, nulles par le cœur et par l’intelligence, sans imagination et sans esprit, ne sont sensibles qu’à une grossière vanité : intéressées et paresseuses à l’excès , elles ne peuvent pas même aimer brutalement; mais elles se livrent volontiers à celui qui leur
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donne les parures qu’elles préfèrent et qui les dispense de toute espèce de travail.
Les enfants des négresses et des blancs, fruits de ces rapprochements déterminés par de honteux caprices, restent ordinairement en état d’esclavage, lis deviennent la propriété de leurs frères et de leurs pères , qui les traitent comme les autres esclaves et ne leur épargnent ni les humiliations résultant de leur abjecte condition, ni les dures corrections de la geôle. Les jeunes mulâtresses unies à leurs maîtres donnent naissance à ces esclaves blancs qu’on est affligé de rencontrer dans les habitations , et dont le sort est digne do tout notre intérêt.
Si les colons étaient disposés , comme ils l’assurent , à préparer l’émancipation des esclaves en leur donnant une éducation en rapport avec la liberté qu’on leur promet depuis tant d’années , ils auraient dû commencer par instruire les enfants mulâtres de leurs habitations, qui, il faut bien le dire, le plus souvent leur tiennent de près par les liens du sang. Mais leurs promesses n’ont rien de sérieux; c’est un refrain monotone au moyen duquel ils veulent endormir la vigilance des abolitionnistes de la métropole; et ce n’est en réalité que dans l’habitation dont je viens de parler plus haut qu’on semble se préoccuper un peu de l’avenir des esclaves et de leur état moral. M. ***, le propriétaire de cette habitation , est le descendant d’une des plus anciennes familles de l’île; bien que sa généalogie ne remonte ni à Pépin le Bref ni même au roi Dagobert, et que son origine ne se perde guère que dans les ombrages sombres de la canne et du cafier , il n’en marche pas moins à la tête de l’aristocratie de Bourbon , dont il est le plus pur représentant.
La possession héréditaire de la richesse hiérarchise les hommes et crée autour des familles un certain nombre de clients qui s’inspirent à leur contact. M. ***, descendant respecté des anciens planteurs de l’île , exerce cette espèce de souveraineté , et son exemple pourrait faciliter l’œuvre de l’émancipation , si d’autres colons faisaient comme lui donner à leurs nègres un véritable enseignement religieux. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, parmi les opulents planteurs, il en est peu qui soient susceptibles de l’imiter. M. *** sait que richesse et noblesse obligent, et, à ce double titre, il a voulu venir en aide, en apparence du moins,
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aux projets futurs du gouvernement. Cet exemple de noble bon sens serait plus généralement imité si tous les planteurs étaient créoles; mais la plupart, étrangers à la colonie, ne sont que d’âpres spéculateurs, qui ne sauraient faire dans l’intérêt de la future prospérité du pays un sacrifice momentané.
Pour me donner une idée de l’impression qu’éprouveraient les vieux créoles si jamais l’esclavage était aboli dans nos possessions, M. *** me disait :
t Cette mesure est inévitable ; mais je fais les vœux les plus fervents pour que la loi d’émancipation ne soit promulguée qu’après la mort de ma vieille mère. Si jamais elle savait que scs nègres peuvent librement s’en aller , la chose lui paraîtrait une iniquité monstrueuse , elle considérerait ce droit des hommes de couleur comme une perturbation sociale bien plus terrible que les plus sanglants épisodes révolutionnaires. »
La bonne dame a plus de quatre-vingt-huit ans; elle gère ellemême une immense exploitation ; elle a vu fouetter de père en fils cinq ou six générations de nègres : il faut bien lui pardonner ses préjugés.
Je causais une autre fois avec un vieux planteur , dur comme un négrier , et qui n’a pas dans l’occasion dédaigné d’administrer lui-même quelques coups de fouet à ses esclaves.
« Croyez-vous , me disait-il , que , si vos députés allaient nous bâcler une loi qui affranchît mes nègres , croyez-vous, monsieur, que je les laisserais partir?
— Très-certainement , lui répondis-je ; vous n’oseriez pas vous mettre en opposition avec les lois de votre pays.
— Je l’oserais, ma foi, très-bien; et j’aimerais mieux les pendre de mes mains que de me laisser voler par leur départ !... Après tout, je les ai payés en belles piastres, ces gredins-là! »
Ce sont là les sentiments philanthropiques qui animent la plupart des colons ; attendre de leur part une adhésion volontaire aux mesures proposées par les abolitionnistes, c’est rêver l’impossible.
Quelle que soit l’indemnité qu’on accorde aux propriétaires d’esclaves , si jamais ceux-ci sont émancipés, ils regarderont cette mesure comme une spoliation. Ils ne se contenteront pas de protester par des écrits et des paroles contre cet acte de grande justice , ils protesteront encore les armes à la main ; qu’on en soit
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bien convaincu , à Bourbon , ils feront intervenir le$ intéressés, les nègres eux-mêmes dans ce débat. On verra dans certaines habitations les esclaves essayer de maintenir par la violence leur abjecte position. Ces malheureux , abrutis par la servitude , sont étrangers à toute noble passion , et quelques verres de rhum versés d'une main libérale par leurs maîtres peuvent leur faire renier la liberté , qui seule peut les régénérer.
Quoique le sort des esclaves soit évidemment fort malheureux , leurs maîtres ne sauraient en convenir; mais il suffit de visiter quelques-unes des misérables cases qu’ils habitent , pour se convaincre de l’affreux dénûment dans lequel ils vivent. Un haut dignitaire colonial nous disait souvent , pour nous convaincre de l’excellence de l’esclavage , que ses nègres étaient mieux nourris , mieux vêtus , mieux soignés que la plupart des paysans de nos provinces. Nous ne demandions pas mieux que de voir par nos yeux : nous allâmes donc visiter la propriété de .ce colon. Nous devons le dire , jamais l’aspect d’une misère plus profonde , plus hideuse que celle dans laquelle vivent ses esclaves , ne nous avait affligés. Ces malheureux ne recevaient , pour toute nourriture , qu’une faible ration de riz du Bengale , le moins chargé de tous les riz en substance nutritive; la plupart étaient nus, ou bien ils portaient de si misérables haillons que nos chiffonniers eussent hésité à les recueillir dans le ruisseau. La demeure de ces créatures humaines ne renfermait aucun meuble, pas de lit, pas de table, pas le moindre ustensile de ménage; il n’y avait que quelques vases de grès, la plupart ébréchés; le sol mal nivelé était humide et puant ; la toiture crevassée laissait passer la pluie et le soleil. Tel était le spécimen de }avie aisée des nègres, le modèle de ees cases CQnfortables qu’on nous avait vantées.
La longue habitude qu’ont les créoles de considérer les esclaves comme des bêtes de somme , les porte à les traiter avec la plus grande dureté. J’ai vu, à l’hôtel Joinville, un padvre nègre, appelé Napoléon , frappé impitoyablement par une espèce do dandy, parce que ce malheureux ne lui avait pas assez promptement rapporté la monnaie d’une pièce de cinq francs qu’il lui avait remise pour le prix d’un bain ! Le stupide auteur de cet acte de brutalité s’éloigna fièrement ensuite , sans être le moins du monde troublé par les cris de douleur de sa victime. Ces mauvais
traitements , le dédain qu’on affecte à leur égard , rendent , en général, les nègres menteurs, perfides, vindicatifs; ils usent des ruses les plus ingénieuses pour tromper leurs maîtres , et ils mettent dans leur conduite tant de circonspection , tant de persévérance, qu’ils finissent par endormir la vigilance de ceux dont ils veulent se venger. Ils procèdent comme tous les êtres faibles . qui, ne pouvant lutter à front découvert avec des ennemis puissants, emploient, pour les combattre, la dissimulation et la perfidie. C’est parce qu’ils peuvent longtemps cacher leur haine, dissimuler leurs impressions , que souvent on accuse les nègres de se livrer à l’art des empoisonnements avec un succès capable de dérouter nos toxicologues les plus célèbres; mais ces accusations sont fort exagérées : les malheureux ne sont pas très-versés dans la science des Brinvilliers et des Borgia , quoique depuis longtemps on les pende sur la foi de leur réputation, sans qu’ils aient réclamé contre ces iniques arrêts.
A Bourbon, par exemple, il y a fort peu de temps encore qu’on était convaincu que les nègres employaient, comme poison, le duvet qui recouvre les tiges de bambou. Chaque fois que, dans une habitation, quelqu’un mourait subitement, l’on faisait des perquisitions dans les cases à esclaves, et, si par malheur quelqu’un d’entre eux avait en sa possession la fatale substance, on le traduisait devant les tribunaux de l’ile, lesquels le condamnaient bravement à mort comme empoisonneur! Il a fallu, pour qu’on mit désormais à néant ces accusations hostiles, que M. Bernier de Saint-Denis, qui n’est pas seulement un homme de cœur et de courage, mais encore un médecin très-distingué, vînt déclarer devant les juges que, d’après ses expériences, le duvet du bambou est une substance complètement inerte. Pour en convaincre le tribunal, le docteur Bernier a avalé, audience tenante, une pincée de cette espèce de poussière végétale, à l’aide de laquelle on avait motivé tant d’arrêts de mort.
Sous le rapport de l’intelligence, on peut dire que les nègres sont des hommes qui restent toujours à l’état d’enfance, soit parce qu’ils n’ont pas obtenu tous les soins nécessaires à leur développement, soit parce que leur intelligence ne saurait dépasser certaines limites, ce qui est moins admissible. Aussi, dans ses habitudes, le nègre se rapproche de l’enfant : il a la même
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curiosité inquiète, la même mobilité de pensées, les mêmes ruses: il aurait la même naïveté charmante, si ses instincts grossiers ne s’éveillaient pas de bonne heure, s’il ne devenait bientôt brutal et débauché. C’est surtout la privation de tout plaisir licite et de toute jouissance honnête qui le jette dans les honteux excès auxquels il se livre parfois avec emportement.
Un matin, j’étais sorti à pied avec mon ami, M. de Montigny, pour faire une promenade sur la côte. Nous marchions au hasard le long de ces grèves solitaires, ne perdant jamais de vue les nap- » pes bleues de la mer, dont les faibles brises nous soufflaient au visage et nous ranimaient par leurs passagères fraîcheurs. Nous atteignîmes ainsi une plage tout à fait déserte, et d’un aspect aussi désolé que les bords de la mer Morte. Il était près de midi; le vent du large devenait plus faible de moment en moment; le soleil dardait d’aplomb sur nos têtes, et l’air était en feu. Je regrettais amèrement de m’être ainsi aventuré, et jamais voyageur égaré au milieu de la nuit la plus noire ne déplora autant son imprudence que je déplorai de m’être fourvoyé sous les rayons meurtriers de cet ardent soleil. Suffoqués, haletants, les yeux éblouis par une lumière embrasée, nous cherchions inutilement un abri le long de cette côte plate et coupée seulement d’échancrures peu profondes. Enfin, j’avisai dans l’éloignement un bouquet de cocotiers, dont les grêles panaches retombaient immobiles comme les feuilles d’un parasol indien à demi fermé.
Nous nous acheminâmes lentement vers ces chétifs ombrages, et nous arrivâmes, non sans peine, à l’extrémité d'une petite plaine que coupait brusquement un accident de terrain. Alors un spectacle inouï frappa nos regards : une douzaine de nègres et de négresses faisaient fête en ce lieu. Les hommes, couchés sur le sable, les paupières appesanties par l’ivresse, le corps immobile, semblaient se baigner avec une volupté nonchalante dans les effluves qu’exhalait cette orgie africaine. L’un d’entre eux saisissait par intervalles une bouteille de rhum, en abreuvait ses compagnons et répandait ensuite sur leur tête l’excédant de la libation , afin que l’atmosphère qui les environnait en flirt tout imprégnée. 11 y avait en ce moment sur le visage de ces malheureux une expression qui n’est pas habituelle chez le nègre: leurs yeux somnolents dardaient des éclairs; leurs lèvres épaisses s'entr ouvraient avec
un rire silencieux, et leur front étroit, légèrement eonlraeté, semblait annoncer la vague et terrible exaltation que procurent l’opium et le haschich. Les femmes, ivres aussi, dansaient furieuses autour de ces hommes anéantis par une débauche prolongée; elles dansaient cette pantomime licencieuse, la bambola, auprès de laquelle les danses les moins tolérées de la Grande-Chaumière sembleraient un menuet décent, un pas de ballet grave et compassé. Les orgies les plus immondes des gens du peuple en France ne sauraient être comparées à cette scène étrange, pendant laquelle les hommes, foudroyés par l'ivresse, et les femmes, excitées par les danses obscènes, présentaient un contraste hideux.
Quelques négrophiles prétendent que , si les nègres se livrent ainsi à la débauche, s’ils refusent surtout de contracter un lien légitime, c’est parce qu’ils ont la conscience de leur position, c’est qu’ils redoutent d’avoir des enfants, C’est là une erreur : ils ne s’élèvent guère jusqu’à ces considérations, et l'instinct de la paternité est peu développé chez eux. Ce ne sera certainement que par l’usage" de la liberté qu’ils acquerront ces sentiments élevés, qu’ils arriveront à la constitution de la famille, cette source de toute moralisation.
Nous visitâmes , comme nous l’avions projeté, l’arrondissement sous le vent. Cette partie de l’île Bourbon n’est ni aussi féconde ni aussi pittoresque que celle que nous avions précédemment parcourue. Je ne ferai pas le récit détaillé de notre excursion; je craindrais que le lecteur, fatigué de nos pérégrinations à travers les salazes et les plantations, ne nous abandonnât en chemin. On se lasse de certaines descriptions comme on se lasse en voyage d’un paysage monotone; et les planteurs et les nègres, les champs de cannes et les sucreries se ressemblent, qu’on les observe au vent ou sous le vent.
Saint-Paul, chef-lieu de cette région, est un pays presque désert; ce grand village a une physionomie triste et ennuyée; on devine à son aspect que c’est une de ces charmantes localités où l’on n’a d’autre distraction que de médire de ses amis et de déchirer les indifférents. Les maisons sont bâties au centre d’une espèce de golfe formé par deux pointes qui se prolongent dans la mer; l’une est la pointe Saint-Gilles, et l’autre celle des Galets. La rade est presque constamment belle ; mais les ras de marée
L’ILE BOURBON
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y sont fréquents et les appareillages fort difficiles. Sur toute ta côte de Bourbon, on ne trouverait pas une anse, une crique où l’on pût radouber une goélette en sûreté. Il est vraiment honteux que les travaux onéreux qui ont été entrepris pour doter d'un port notre possession aient été faits en pure perte, et avec une inintelligence dont les Anglais qui fréquentent ces parages ont dû bien souvent se réjouir.
Aucun vestige du passé, aucun monument debout ou en ruine ne rappelle que jadis Saint-Paul fut la capitale del'île; mais on se demande quel intérêt pressant a fait transporter à Saint-Denis le siège du gouvernement colonial. Le chef-lieu de l’arrondissement sous le vent est entouré d’une chaîne de montagnes basaltiques sur le flanc desquelles s’owvrent d’étroites vallées. Ces espèces de gorges profondes sont comblées d'une belle végétation et arrosées par de nombreux ruisseaux. Derrière Saint-Paul, à une lieue environ de la ville, se trouve le ravin de Bernica, ce Léthé de l'océan Indien , où Georges Sand envoya Mme Delmare boire l’oubli de ses tristes amours et puiser une nouvelle jeunesse.
Le Bernica représente trois bassins concentriques superposés les uns aux autres. On visite ces lacs au moyen d’une pirogue conduite par un noir. Le nocher mozambique ne prend qu’un seul passager à son bord; celui-ci se couche dans l’étroite et frêle embarcation et l’esclave pagaye prudemment. Lorsqu’on arrive à la base de la deuxième conque volcanique, le voyageur débarque, le batelier charge son embarcation sur les épaules, et ils gravissent ensemble le sentier qui mène au second réservoir. On franchit cette nappe d’eau comme on a franchi la première; et l’on répète la même manœuvre pour voguer sur le dernier bassin.
Le Bernica est formé de trois cratères de soulèvement qui se sont successivement élancés d’un centre commun; ils sont disposés comme les tubes d’une lorgnette. La comparaison est prosaïque et mesquine, mais elle 9 du moins un pauvre mérite : elle est d’une exactitude parfaite. Les deux premiers bassins n’offrent rien de bien remarquable; ce sont tout simplement de grandes pièces d’eau entourées d’une végétation tropicale dont la prodigalité est monotone dans ces contrées. Mais, à mesure qu’on s’enfonce dans les profondeurs du ravin, le site revêt un caractère d’une/'Originalilé étrange. Les arbres élancés disparaissent, des
plantes basses et grimpantes les remplacent; les parois basaltiques se rapprochent; les rochers qui surplombent, les masses plutoniennes contournées en arcs, élancées en colonnes, réunies en ogives , se confondent ; une coulée de lave de plus de cent mètresdomine l’eau immobile et verdâtre du troisième lac, et quelques rayons de soleil s’aventurent à peine à travers ce chaos. Il règne en cet endroit un froid glacial, une obscurité profonde et le silence le plus absolu; aucun souffle d’air ne soulève les lianes suspendues le long des précipices ; on n'entend ni le chant d’un oiseau ni le cri d’un insecte, et pas un poisson ne vivifie cette eau morte. On éprouve devant Bernica une impression pénible, comme celle qu’on ressent devant une dépouille amie à laquelle un art menteur a voulu rendre les apparences de la vie. Ces masses solitaires, cette végétation stérile, cette eau inanimée, ce froid pénible sont l’image de ces êtres qui , avec les apparences de la jeunesse, portent un cœur qui ne vit plus. J’ai voulu faire connaître à mes lecteurs le ravin de Bernica, dont la plupart ont sans doute entendu parler; je ne franchirai pas cette gorge profonde, elle servira de limite à ce que j’avais à dire sur notre possession de l’océan Indien.
Depuis que ces lignes sont écrites, un grand fait s’est accompli dans nos colonies : l’émancipation des nègres y a été proclamée. A Bourbon il en est résulté d’abord une certaine perturbation dans les fortunes ; mais elle n’a pas été de longue durée. Les mesures strictement justes finissent toujours par tourner à l’avantage de ceux-là mêmes qui les ont le plus violemment combattues. A peine les noirs ont-ils été émancipés que les travailleurs libres ont accouru de toutes parts; et aujourd'hui les Chinois, dans le plus grand intérêt des planteurs, propagent à Bourbon les excellentes méthodes de culture mises en pratique, de temps immémorial, dans l’empire du Milieu. IVabord j’avais eu l’intention de retrancher de ce travail la partie relative aux rapports qui existaient jadis entre les maîtres et les esclaves; mais en réfléchissant que tout ce que j’ai écrit je l’ai vu , que tout ce que j’ai décrit je l’ai touché du doigt, j’ai cru devoir la conserver intégralement, comme un document pouvant servir à faire connaître les mœurs et les habitudes des planteurs de Bourbon avant que l’esclavage fût aboli.