EN MER
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Cependant, au milieu de cette agitation des eaux, nous ne tardâmes pas à voir apparaître les habitants ailés de ces parages. Les pétrels des tempêtes et les albatros vinrent s’abattre sur notre sillage.
L’albatros, que les marins ont surnommé le mouton du Cap, est un oiseau magnifique; ses plumes, d’un blanc nacré, recouvrent d’un triple duvet son corps amaigri et diminuent sa densité; ses pieds membraneux ressemblent à des rames robustes ; cette conformation lui permet d’affronter les plus rudes tempêtes et d’habiter les vagues, son humide séjour. Les marins amorcent ce grand palmipède en lui jetant de longues lignes armées d’un hameçon garni de quelques morceaux de lard ou de volaille. Le pauvre oiseau se laisse prendre facilement à cet appât perfide. Lorsqu’il est attiré sur le pont d’un navire, l’albatros ne cherche pas à fuir, il regarde avec étonnement les ennemis qui l’entourent, il marche en trébuchant sur le sol ferme et résistant; on dirai], que sans l’aide agitée des eaux, il ne peut s’élancer dans les airs.
C’est ce bel oiseau qui fournit aux marins les souvenirs grossiers qu’ils emportent de leur passage à travers le cap des Tem pêtes. Avec scs pattes palmées, ils confectionnent des sacs à tabac qui n’ont d’autre mérite que celui de leur rareté, et, avec les os creux de ses ailes, ils fabriquent des tuyaux de pipe recherchés de certains amateurs. La chair de l’albatros est dure et sent la marée; ce n’est pas une ressource pour les navires, ordinairement privés de vivres frais lorsqu'ils atteignent ces parages, et rien ne légitime la guerre acharnée que lui font les marins. Mais, partout où il passe, l’homme laisse après lui quelque trace de sang, et il répand de préférence celui des êtres inoffensifs qui ne demanderaient qu’à être ses auxiliaires et ses amis !
L’albatros est, pour l’homme de mer, un messager d’heureux augure; sa présence lui annonce qu’après de rudes fatigues, de pénibles labeurs , il va toucher la terre , et , dès ce moment , il devient son compagnon fidèle. Lorsque le ciel est serein, lorsque rien ne présage l’orage, l’oiseau charmant s’associe à sa joie; il nage gracieusement autour du navire; il s’abandonne mollement aux vagues; il ne s’élève dans l’air que pour caresser de son aile blanche le flot tranquille qui le berce.
Mais, si quelque signe dans l’atmosphère lui révèle la tempête,
il pousse un avertissement plaintif, il dit aux matelots : « Serrez vos voiles! veillez au gouvernail 1 voici l’orage 1 s et il ne cesse ses avertissements et ses plaintes que lorsque la mer s’apaise et que le vent se tait. Et c’est sur ce compagnon fidèle que l’homme exerce sa perfide adresse ! C’est cet ami dévoué qu’il tue brutalement et sans nécessité 1
Les albatros nous accompagnèrent jusqu’en vue du cap de Bonne- Espérance ; là , comme des guides intelligents, ils nous abandonnèrent. En nous quittant, leur dernier regard sembla nous dire : c Nous allons au-devant de nouveaux amis ; nous viendrons vous reprendre lorsque vous irez courir de nouveaux hasards ! s Les charmants oiseaux ont tenu parole ; nous les retrouvâmes sur les vagues moutonnées en quittant le Cap. Cette fois, ils ne nous abandonnèrent que lorsqu’ils nous eurent confiés aux pailles-en-queue, les blancs ramiers de la mer, lesquels nous conduisirent jusqu’à Bourbon.
C’est dans ces parages que nous entendîmes retentir pour la première fois , à bord de la Sirène, le terrible cri : « Un homme à la mer! » On coupa la bouée, on mit en panne, on lança une embarcation à l’eau avec la rapidité de l’éclair. Malgré la promptitude avec laquelle furent exécutées ces manœuvres, on ne put arriver à temps pour secourir le malheureux matelot. Nous le vîmes un moment s’agiter sur la vague, mais il disparut presque aussitôt, et l’Océan roula à jamais sur lui son humide linceul!
C’était un brave Breton fort estimé à bord. Cet événement impressionna vivement l’équipage; tous pendant quelques jours nous payâmes au malheureux noyé un juste tribut de regrets. A bord d’un navire, il existe une solidarité si intime entre les individus qui l’habitent, que le malheur d’un seul est pour tous un sujet de deuil.
Lorsque nous quittâmes la rade foraine de Bourbon, nous nous abandonnâmes à la mousson, qui nous poussa de sa puissante haleine jusqu’à l’entrée du détroit de Malacca. C’était merveille de voir la Sirène , sous cette action puissante, filer treize nœuds à l’heure, sans éprouver les effets du tangage ni du roulis, tant la frégate était bien soutenue par cette force motrice!
A notre entrée dans le détroit de Malacca, nous fûmes assaillis pendant la nuit par une de ces tempêtes passagères qu’on appelle un Sumatra dans ces contrées. Le grain tomba à l’improviste sur