EN MEK
le navire, et ce fut au milieu des éclairs, des détonations réitérées du tonnerre, et sous une véritable chute d’eau, que le brave équipage de la Sirène monta sur les vergues et serra les voiles. Lorsque le navire fut en sûreté, officiers, passagers et matelots, malgré la pluie battante, se mirent à contempler le magnifique spectacle que nous présentait le ciel orageux. L’obscurité était complète, le tonnerre grondait sans interruption, semblable au bruit incessant d’une immense cataracte, et à de courts intervalles des jets éblouissants déchiraient les nuages suspendus sur notre tête. Après ces émissions lumineuses, on entendait des détonations formidables, et la pluie redoublait de violence. Bientôt un phénomène plus extraordinaire vint jeter une teinte fantastique sur ce sombre tableau.
Nous vîmes sur la pointe des mâts, sur les vergues et même sur les cordages, courir de grandes flammes bleuâtres semblables aux langues de feu qui descendirent, dit-on, sur les apôtres pendant un jour d’orage. L’apparition du feu Saint-Elme mit en émoi tout l’équipage. Les plus vieux gabiers se réunirent par groupes , entourés de jeunes matelots, pour rechercher quel événement sinistre devaient prédire ces lueurs bizarres; les savants discutèrent sur la nature de ce feu qui ne brûle pas, tandis que les jeunes aspirants , drapés dans leurs manteaux à la manière des sombres corsaires de lord Bvron , se croyant à la veille de quelque aventure de mer, murmuraient de leurs voix fraîches, qu’ils cherchaient à rendre sépulcrales, le refrain de la célèbre ballade :
Ouvre l’œil au bossoir,
Car la nuit sera sombre ,
Et l’on a vu dans l’ombre Le capitaine noir.
Le lendemain, à notre réveil , le ciel était serein, le soleil dardait sur les eaux étincelantes ses rayons les plus purs; la mer était calme et unie comme une surface d’acier polie. A travers ce cristal azuré , on voyait nager les diaphanes habitants des mers tropicales : des hyales , des béroés, des pyrosomes, des biphores , et par intervalles des hydrophis zébrés de jaune et de noir.
Les hydrophis sont des serpents venimeux qui vivent dans ces eaux tièdes et calmes ; au premier aspect on les prendrait pour
des anguilles ; ils en ont la forme svelte et la queue aplatie, mais l'absence de nageoires ne permet pas de les confondre avec ces poissons inoffensifs.
Les hydrophis s’établissent sur les eaux , y demeurent dans une immobilité parfaite ; mais, lorsqu’une proie passe à leur portée, ils se précipitent sur elle , la mordent avec rage , et la victime no tarde pas à mourir par l’effet du venin que distillent leurs gencives. Nous passâmes quatre jours engagés dans le détroit , forcés de jeter l’ancre fort souvent faute d’un peu d’air pour continuer notre route. Notre séjour sur ce canal tranquille ne fut pas improductif pour la science : mon ami de Montigny et le docteur Duval, premier chirurgien de la frégate , firent plusieurs expériences sur le venin des hydrophis.
M. de Montigny commit la courageuse imprudence de saisir plusieurs de ces reptiles à la base de la tête, tandis que M. Duval leur présentait quelques volailles à mordre.
Tous les animaux atteints moururent en trente minutes , et les deux observateurs constatèrent qu’ils succombèrent à une diminution de la densité du fluide sanguin. Ce symptôme est commun à tous les êtres mordus par des serpents venimeux. Un hasard heureux me mit à même de constater la viv iparité de ces terribles ophidiens. Je retirai du ventre de l’un d’eux six petits vivants. Ces jeunes reptiles avaient environ huit centimètres de longueur , ils étaient d’une couleur uniforme gris clair; si ce n’eùt été leurs yeux très-marqués , on les eût pris pour des lombrics. Enfin le docteur Duval eut l’insigne bonheur de pécher une spirale de Perron complète , la seule peut-être qu’on ait recueillie dans cet état.
ülalacca.
A peine avons-nous jeté l’ancre dans la rade de Malacca qu’une foule de légères embarcations malaises viennent entourer la Sirène.
MALACCA
Ces pirogues , creusées dans un tronc d’arbre , sont montées par des hommes petits, grêles, bien conformés et complètement jaunes. Ces braves enfants de la mer sont entièrement nus ; ils ne portent qu’un langouti fort exigu, qui embrasse la partie supérieure des cuisses et passe au-dessous des hanches. Un simple mouchoir plié en forme de turban, ou un chapeau de bambou large comme un parasol , couvre leurs cheveux rudes et noirs. La physionomie de ces hommes est pleine de résolution et d’intelligence; leurs petits yeux, légèrement bridés , ont une expression fine et hardie qui prévient en leur faveur.
Je fus immédiatement pris de sympathie pour ces Malais aventureux, que les rusés Néerlandais nous représentent comme une race haineuse et perfide.
J’avais déjà vu, il est vrai, des hommes de race malaise au cap de Bonne-Espérance et à Bourbon. Mais à Cape-Town les descendants des anciens déportés de Java sont devenus de' paisibles travailleurs qui n’ont plus que les traits des hardis pirates, leurs aïeux; et à Saint-Denis les malheureux Malais, réduits en esclavage par les colons de Bourbon, sous prétexte qu’ils étaient jaunes, avaient l’aspect triste et sombre d’un lion captif. Je connaissais les Malais comme les conducteurs des ménageries connaissent les animaux sauvages , comme les professeurs du Jardin des Plantes connaissent la flore tropicale; et j’étais heureux de pouvoir les observer libres de toute entrave au milieu de leur beau pays.
Nos visiteurs venaient nous vendre des fruits, des légumes, des oiseaux et des curiosités. Les Malais sont , en quelque sorte , les maraîchers de cette partie de l’Océan; ils vont souvent trèsloin des côtes explorer le vaste horizon des mers pour rechercher si le hasard ne leur envoie pas des acheteurs pour les cocos et les bananes dont leurs proas sont ordinairement chargées. Chez ces hommes hardis , l’amour du gain s’allie toujours avec quelque projet d’entreprise aventureuse : aussi ont-ils d’étranges idées sur la propriété ; ils la considèrent comme légitimement acquise , pourvu qu’elle ait été achetée au prix de quelque danger.
On permit à ces fournisseurs nomades de grimper sur la Sirène, et bientôt le pont ressembla à une place de village un jour de marché. Ils offrirent à la convoitise de l’équipage , privé de vivres
frais depuis longtemps, tous les fruits savoureux des tropiques, et entre autres des jacquiers et des durians, dont j’aurai occasion de parler plus tard, et que nos matelots appelaient, je ne sais pas trop pourquoi , pains de jésuite. Ils nous apportèrent également de charmantes petites perruches enfermées dans de jolies cages tressées en jonc.
Les élégantes cellules étaient comme des oubliettes aériennes ; elles n’avaient aucune ouverture par laquelle le prisonnier pût s’échapper. Ces délicieux oiseaux n’étaient pas plus grands qu’un moineau; leur robe était vert émeraude; quelques-uns avaient les ailes nuancées de rose; d’autres, qui portaient seulement au milieu du front une étoile bleu lapis, semblaient marqués d’un signe mystique comme les habitants des régions éthérées. En observant leur gentillesse, on se prenait à partager les croyances poétiques de ces bons Indiens, qui veulent que les âmes des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter encore parmi les vivants.
Un oiseau jaseur accompagnait les jolies perruches. Celui-ci était vêtu de moire du plus beau noir; il était coiffé avec deux caroncules d’un jaune tendre appliquées sur les parties latérales de la tète, et entourant le bec, également jaune, de leurs bourrelets éclatants. Tous ces oiseaux en esclavage jasaient et sautillaient sans cesse; l’air natal suffisait à leur bonheur; ils ne regrettaient pas leur liberté! Hélas! j’ai revu les pauvres enfants de la Malaisie derrière les vitrages de nos oiseleurs parisiens; ils étaient tristes et moroses; à peine quittaient-ils le bâton sur lequel ils étaient perchés pour s’approcher de leur mangeoire. Autour de moi j’ v entendais dire : « Us sont jolis, mais ils sont inintelligents et maussades. » Les pauvres exilés ne sont ni sots ni tristes, mais ils ont froid.
Pendant que nous observions tous ces objets si nouveaux pour nous, on vint nous annoncer que nous relâcherions pendant deux jours à Malacca.
Xavier Raymond , de Montigny et moi , nous descendîmes immédiatement dans une embarcation du pays conduite par quatre Malais, qui font voler sur le flot immobile notre légère pirogue. En avançant dans la rade, nous découvrons à notre gauche une rangée de maisons établies sur des pilotis et s’avançant en quelque
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sorte sur la pointe des pieds bien avant dans la mer. Ces constructions en bois n’ont qu’un seul étage; leur toit est incliné comme le faîte d’un château de cartes, et aux pieux qui les soutiennent au-dessus des eaux sont amarrées de sveltes embarcations. Une rivière jaune et boueuse divise la ville de Malacca en deux parties unies par un pont; sur la rive gauche s’élève la ville officielle, où résident la plupart des autorités anglaises, et sur la rive droite se développe la ville commerçante. Des pirogues, des proas malaises et des jonques chinoises, ressemblant beaucoup au navire antédiluvien de Noé, sont à l’ancre dans la petite anse où débouche cette rivière et où s’engage notre embarcation.
Nous touchons terre du côté de la ville officielle; sur cet emplacement s’élève une éminence couverte d’arbres, au centre de laquelle est bâti le palais du gouverneur. Ce palais domine une grande agglomération de maisons européennes , qui s’étendent le long de la mer et forment un quartier charmant, ombragé par des cocotiers et baigné par les eaux limpides de la rade. Jadis un fort protégeait cette partie de la ville, une ceinture de murailles la défendait, et une belle église s’élevait dans son enceinte : c’était du temps que les Portugais régnaient dans l’Inde. Mais aujourd’hui il ne reste plus que les ruines de ces augustes monuments : le fort est démantelé, les murailles sont détruites, une mesquine chapelle a remplacé le noble édifice que la foi portugaise avait érigé. Il ne reste du temple saint que le cintre de la porte d’entrée qui avoisine la mer; la voûte s’est écroulée, les pieds vigoureux de l’arbre des Banians ont disjoint le ciment qui liait les pierres, et les arceaux formés par les racines qui descendent des branches du beau végétal ont remplacé les arceaux de granit.
Après avoir considéré d’un regard attristé ces vestiges d’un temps prospère, nous traversons le pont qui lie les deux villes, et nous entrons dans la ville commerçante. La rue dans laquelle nous débouchons est formée de maisons à un étage, d’une bonne apparence, mais d’un aspect bizarre. Elles sont établies directement sur le sol : un auvent, formé par la toiture qui avance sur le mur de façade, abrite invariablement un meuble en bois massif couvert de dorures et d’arabesques ; des caractères étranges sont inscrits audessus de la porte d’entrée. Sur le meuble que nous avons signalé sont assis des hommes qui fument; ils sont jaunes comme une fleur
de jonquille; leur tête est rasée, une touffe de cheveux conservée sur le sinciput forme une longue queue qui descend jusqu’au mollet ; ils ont les pommettes saillantes , les yeux très-obliques et le nez très— dilaté.
L’accoutrement de ces êtres singuliers n’est pas moins extraordinaire : ils ont la tête nue, un éventail leur sert pour se garantir contre les rayons du soleil ; ils portent une espèce de veste flottante en soie blanche ou en coton ; ce vêtement descend jusqu’à mi-cuisse et s’attache au-dessus de la clavicule par un bouton placé sur l’épaule droite ; le pantalon, également blanc, est maintenu au jarret par des rubans bleus ; les jambes sont couvertes de bas en étoffe de coton piquée, et les pieds sont chaussés de souliers en satin noir dont la semelle de feutre a deux pouces de hauteur. Ces hommes sont des Chinois, ces maisons basses et ornées sont leurs demeures , et les grands meubles en bois couverts de dorures, les cercueils que dans leur prévoyance ils ont préparés à leurs restes mortels l
Ainsi les premiers représentants de ce peuple que nous allons visiter s’offrent à nous sous un aspect étrange, et ils nous révèlent un trait caractéristique de leur race qui n’est pas moins surprenant que leurs habitudes et leur costume : c’est leur indifférence on face de l’idée de la mort ! A nous , hommes de l’Occident , la vue d’un tombeau est importune , car ce sinistre monument semble nous dire : i A quoi sert-il de tant nous tourmenter, puisque nous ne saurions éviter la mort? » Au Chinois au contraire, moins imbu de doctrines mystiques, il dit simplement : « Travaille pour jouir, car la mort est là ! *
En sortant de cette rue , nous pénétrons dans un quartier malais ; les maisons sont exactement semblables à celles que nous avons vues de la rade s’avançant bravement dans la mer. Elles sont également construites sur de longs pieux, mais placées au milieu de vastes jardins; des mangoustaniers et des durians les couvrent de leurs branches chargées de feuilles épaisses , et des palmiers les entourent de leurs aigrettes, comme une palissade hérissée de lances.
Les habitants de ces demeures nous rappellent les visiteurs nomades que nous avons vus à bord de la Sirène ; toutefois , nous ? constatons avec plaisir que ceux-ci ont fait quelques additions in- '
MALACCÀ.
dispensables au vêtement primitif de nos anciennes connaissances: iis portent de larges pantalons, et une ceinture au travers de laquelle est passé un kriss pour se défendre.
En parcourant cette ville singulière , nous rencontrons bien çà et là quelques constructions européennes; mais elles sont en quelque sorte perdues au milieu de maisons chinoises et malaises. Les magasins des quartiers marchands sont fournis de comestibles qui nous sont entièrement inconnus; ce sont des gelées de fucus qu’on appelle ici de l’agar-agar, du tao-fou, du tan-ka-choy, toutes choses que nous aurons le temps d’étudier en Chine. Des éléphants se promènent gravement dans les rues , et plusieurs , dans leur joyeuse humeur, provoquent les passants avec leur trompe inoffensive.
Nous rencontrons fort peu de femmes sur notre passage ; les métisses portugaises que nous voyons à visage découvert sont affreuses. Elles ont la tête nue; elles portent autour du corps un sarron, espèce de tapis qui dessine leurs formes grêles en se collant sur les parties inférieures , et par-dessus ce vêtement une espèce de redingote , laquelle descend jusqu’aux genoux et couvre les épaules: les femmes musulmanes sont voilées pour la plupart, si toutefois on peut appeler ainsi la manière dont elles cachent leur ligure aux yeux indiscrets.
Elles jettent leur jupon sur la tête à la manière de Virginie se mettant à l’abri de la pluie; elles étendent ensuite les bras en croix et font remonter au niveau des yeux le bord inférieur, de sorte qu’il ne reste qu’une fente longitudinale à travers laquello elles promènent leurs regards. Sous un tel accoutrement, ces femmes ressemblent aux immenses chauves-souris auxquelles la science a donné un nom emprunté aux superstitions populaires, à ces vampires redoutés qui peuplent les forêts américaines.
On le voit, ici l’influence de la civilisation européenne s’efface complètement : les Portugais, les Hollandais, les Anglais ont bien pu dominer ces populations par les armes ; mais en réalité d’autres mœurs régnent sur elles et les rendront pendant très-longtemps encore rebelles à l’action évangélique.
Après avoir jeté ce premier coup d’œil sur la ville , nous nous mettons en quête d’un hôtel, d’une auberge, d’un cabaret, d’un abri quelconque pour passer la nuit. Des Malais nous indiquent
une belle maison de construction européenne, dans laquelle nous serons, nous disent-ils, traités comme des rajahs. Nous heurtons à la porte; une vieille femme malaise vient nous ouvrir et nous précède auprès du maître du logis.
La pièce dans laquelle on nous introduit est excessivement vaste ; elle est garnie tout autour de fauteuils et de canapés en rotins. Le chef de la maison , qui est installé sur un de ces meubles , s’occupe activement à s’éventer avec un écran en feuilles de palmier, et toute sa famille, sa femme, ses trois filles et un garçon se livrent avec frénésie à ce même exercice. Notre hôte futur est un homme de cinquante-huit ans , petit , replet et noir ; il est vêtu à l’européenne, c’est-à-dire qu’il porte une jaquette et un pantalon blanc. Sa femme est une grande personne très-blanche; elle est vêtue d’une espèce de chemise courte qui flotte librement sur ses jupons. Les trois filles, petites moricaudes de quinze à dix-huit ans, sont habillées de la même façon que leur mère.
Lorsque nous entrons, le père seul se lève, vient à nous et nous dit en portugais :
« Seigneurs, qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite?
— On nous a assuré , lui répondit notre ami de Montigny, que nous trouverions chez vous une chambre pour passer la nuit.
— Très-certainement , interrompit le digne homme , et j’ose dire que dans tout Malacca vous n’en trouveriez pas une pareille à celle que je puis mettre à votre disposition. Si vous voulez me suivre, seigneur, je vais vous y conduire. »
Nous entrâmes effectivement dans une vaste salle assez propre, entièrement dépourvue de meubles.
« C’est bien, dis-je; lorsque vous aurez fait monter ici trois lits et quelques chaises, nous serons effectivement très-bien.
— Des litsl des chaises! s’écria notre hôte en écarquillant les yeux; vous n’en avez donc pas?
— Pas le moins du monde, répliquâmes-nous.
— Une nuit est bientôt passée, dit en forme de réflexion notre honnête Portugais; un lit n’est pas absolument nécessaire pour dormir; vous pourriez acheter trois nattes pour vous coucher.
— Va, répondit de Montigny, pour les trois nattes; et, comme une nuit est bientôt passée, vous pourriez nous remettre alors vos moustiquaires.
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— Depuis plus d’un an j’ai le projet d’acheter une moustiquaire pour le lit de mes tilles et une pour le lit de mon fils, qui ne couche plus sur la même natte quelles, mais il n’y a encore que mon lit qui soit fourni de ce meuble.
— Ma foi, vous avez une façon de dire les choses qui me charme , dit de Montigny ; que vous ayez ou que vous n’ayez pas de moustiquaires , nous coucherons chez vous ! Comme vous le dites très-bien, une nuit est bientôt passée! Préparez-nous à manger, et qu’il no soit plus question de lits.
— Vous voulez manger? interrompit notre homme épouvanté; vous voulez manger? mais c’est impossible!
— Comment! c’est impossible? Est-ce que vous ne mangez pas, vous? nous écriâmes-nous tous les trois ensemble.
— Certainement je mange , répondit notre hôte avec abattement; je mange, puisqu’on ne peut pas faire autrement... mais vous...
— Ah çà! est-ce que vous nous prenez pour des anges? demandâmes-nous exaspérés.
— Oh ! mon Dieu , non ! répliqua le pauvre homme ; mais , si je vous donne à manger, vous voudrez sûrement une assiette, un verre, une fourchette, qui sait? peut-être même une serviette pour chacun, et, avant d’avoir rassemblé tous ces objets, il me faudrait frapper à la porte de tous mes amis... Vous ne dîneriez pas avant minuit... Tenez, je suis homme d’expérience, suivez mon conseil : allez vous promener autour du palais du gouverneur; si vous le rencontrez , il est possible qu’il vous invite à dîner avec lui. C’est la seule chance que vous ayez de manger ce soir. »
A ce dernier trait, l’hilarité l’emporta sur la mauvaise humeur; nous serrâmes la main de ce brave homme et nous sortîmes de chez lui.
Les Malais qui nous avaient amenés nous attendaient à la porte d’entrée. En apprenant que nous n’avions pas trouvé ce que nous désirions , ils nous proposèrent de nous conduire dans plusieurs autres maisons portugaises et hollandaises, où la scène que l’on vient de lire se reproduisit, sauf de légères variantes. Nous demandâmes alors à quelques-uns des Malais qui paraissaient le plus huppés parmi nos guides de nous héberger ; mais ces fidèles seclateurs du Coran reculèrent d’horreur à cette proposition en mai -
murant le nom de chrétiens! Nous ne savions plus à quel gargolier nous vouer; nous étions disposés à user du stratagème que nous avait indiqué le seigneur portugais , lorsqu’un jeune garçon vint à nous. Son costume était celui des marins européens ; il portait un chapeau ciré et une veste bleue.
t Messieurs, nous dit-il en mauvais anglais, vous êtes probablement sans logement , et vous ne savez pas encore si vous dînerez ce soir , ni même si vous pourrez coucher sous un toit.
— C’est effectivement là le sujet de notre préoccupation , lui dîmes-nous; pouvez-vous nous tirer d’embarras?
— Très-certainement . nous répondit-il en se dandinant comme un homme sur de son fait.
— Comment 1 vous pourrez nous donner à coucher ?
— Pourquoi pas ? Je suis matelot à bord du brick du capitaine Martin, qui fait les voyages de Bahi et de Bankoc, mais je suis de Malacca. Je m’appelle Melo, et ma famille habite ce pays depuis plus de trois cents ans; je vais vous conduire chez ma mère.
— Et vous êtes sùr que votre mère nous donnera à coucher et nous préparera à dîner?
— Pour ce qui est de vous préparer à dîner, c’est plus difficile que de vous faire coucher; mais ce n’est pas impossible ; il ne s’agit pour vous que de remplir une petite formalité.
— Laquelle? demandâmes-nous avec empressement.
— Tout simplement de payer votre dîner d’avance. Ici nous avons de tout, excepté de l’argent, et ces gueux de Chinois ne nous donnent rien à crédit.
— Et combien vous faut-il , seigneur Melo ?
— Venez chez ma mère, et nous nous arrangerons. »
. Nous suivîmes notre guide. Il nous conduisit dans un quartier solitaire, où chaque maison était entourée d’un jardin.
L’habitation de la mère du seigneur Melo était bâtie en pierre, mais elle avait l’aspect le plus misérable. La toiture était en feuilles de palmier et le mur de la façade tombait de vétusté. Nous entrâmes dans une salle basse assez propre; une table étroite occupait toute la longueur de cette pièce, et deux bancs étaient établis sur les côtés.
Cette disposition, commune aux cabaret» du monde entier.
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nous fit espérer que la mère de Melo n'en était pas à son coup d’essai , et qu’elle tiendrait les promesses que son fils nou9 avait faites. Nous passâmes de cette pièce dans une autre qui y était contiguë; nous trouvâmes dans celle-ci deux femmes vêtues avec le sarron malais et l’espèce de redingote tlottante que les Portugaises portent par-dessus ce vêtement. Une de ces femmes était très- vieille et hideuse, l’autre n’était plus jeune et me parut aussi fort laide. Melo dit avec volubilité quelques mots malais à la plus vieille des deux femmes. Celle-ci lui répondit dans la même langue. Après quoi le matelot nous demanda trois piastres fortes d’Espagne , en nous assurant que nous dînerions aussi bien que le sultan de Bornéo.
Après avoir reçu notre argent, notre guide nous engagea, maintenant que nous avions la certitude de dîner , à aller faire une petite promenade pour gagner de l’appétit. Nous nous empressâmes de suivre ce judicieux conseil.
Lorsqu’on découvre de la rade l’immense plaine dans laquelle la ville de Malacca est bâtie et où rien n’arrête le regard, où l’on ne voit que des milliers de cocotiers dont les colonnes élégantes soutiennent avec orgueil leur chapiteau de verdure, on sent qu’on aborde une de ces terres privilégiées qui n’ont pas besoin d’être fécondées par un travail humain; et, lorsqu’on foule ce sol admirable, on est tout à fait confirmé dans cette idée. Nous nous éloignons de la ville et nous arrivons dans un charmant verger au milieu duquel s’élèvent de nombreuses petites habitations cachées sous des centaines d’espèces végétales qui toutes donnent des fruits savoureux ; on n’aperçoit sous ces dômes de feuillage aucune trace de la main de l’homme ; on croirait que l’on a sous les yeux un peuple frugivore, pour lequel les portes du paradis terrestre n’ont point été fermées encore. Nous nous approchons d’une de ces charmantes habitations malaises : le dessous de la maison sert à abriter des quantités énormes de ces beaux joncs de l’Inde , dont on fait dans le pays un commerce considérable. Un balcon recouvert , une espèce de varande entoure complètement cette demeure, dans laquelle on entre par un escalier placé en dehors.
Une femme et deux hommes sont sur le balcon ; la femme est occupée à tresser une natte grossière en feuilles de palmier. C’est avec
la feuille verle, à peine enlevée à l’arbre, qu’elle exécute son travail; les hommes détachent, à l’aide d’un petit instrument en fer, l’amande que renferme la noix de coco. Quelques volailles grattent la terre; ce sont de jolies poules malaises, plus petites que les nôtres; leur plumage est animé des plus vives couleurs, et elles donnent des œufs d’un jaune nankin. Dans un endroit exposé au soleil, et sur lequel est déposée une certaine quantité de fumier, nous trouvons un grand nombre de cocos qui commencent à lever. La feuille cotylédonaire est complètement développée, et la petite tige échappe déjà à ses embrassements. Ce seraient là de beaux sujets pour étudier les phénomènes de la germination, mais en voyage on observe et on n’étudie pas. Nous comptons plus de vingt espèces d’arbres dans un petit espace qui entoure cette chétive demeure; ce sont des manguiers, des eugenias, des durians, des ramboutans , des garcinias mangoustans , des papayers , des jacquiers, des diospiros, des longhangs, et bien d’autres que j’omets pour ne pas rendre cette nomenclature ennuyeuse. Tous ces arbres sont en plein rapport ; les fruits qu’ils produisent sur cette vieille terre sont sucrés et savoureux, et ne ressemblent pas aux fruits âpres de la jeune Amérique.
En parcourant ce campon , nous découvrons une misérable maison en pierre, qui contraste avec la bonne mine des habitations malaises : il en sort une vieille femme portugaise couverte de haillons ; elle tient du bout des doigts une pièce de monnaie en cuivre plus petite que nos liards , et elle marche en grommelant. Nous suivons cette pauvre créature; elle se rend auprès d’une échoppe établie par un Chinois sur le bord d’un chemin. Cette misérable boutique en planches renferme une faible quantité de chaux coquillière , des fragments de gambier , quelques tas de riz et des piments; sur une table vacillante est étalé devait la porte un superbe poisson qui ferait l’ornement delà devanture de Chevet. La vieille tend en rechignant sa petite pièce de monnaie au Chinois, qui la reçoit avec le sourire gracieux particulier aux marchands de son pays, et il donne en échange à la vieille femme un morceau large comme la main de son énorme poisson.
Cette vieille femme descend certainement des anciens conquérants de la Malaisie; elle s’appelle peut-être Albuquerque, Souza ou Vasco; elle a fait, dans sa jeunesse, partie de la plus haute
MA LACC A.
aristocratie de ces contrées ; aujourd’hui elle vil dans l’abandon, dans la misère, dans la dégradation. Le rusé Chinois est tout simplement un pauvre diable du Fo-kien; il est arrivé à Malacca sans un sou vaillant, n’ayant d’autre ressource que l’esprit entreprenant de sa race. A force de soins , de travail , de persévérance , «.
il est parvenu à monter sa misérable boutique. Dès ce moment , sa fortune est assurée; il poursuivra les Malais de son obséquiosité mercantile, jusqu’à ce qu’il ait fait passer de leur poche dans la sienne une petite fortune, de laquelle il vivra fort tranquillement à Malacca , et se fera commodément enterrer dans son cimetière de prédilection. Ici , comme dans beaucoup d’autres pays, la race conquérante, la haute aristocratie , disparait, et les races laborieuses la remplacent. Nous abordons la vieille femme, et nous lui offrons quelques pièces d’argent. A cette vue, elle se frotte les yeux, regarde autour d'elle, prend notre offrande, et s’enfuit aussi vite que ses jambes le lui permettent en nous comblant de bénédictions.
Un moment après nous voyons accourir vers nous la moins vieille de nos hôtesses. Elle pousse des exclamations, et nous fait signe d’accourir en toute hâte. Elle nous apprend que, pendant notre absence, une troupe de forbans s'est abattue sur notre diner , et qu’elle est en train de le dévorer. A cette nouvelle, nous poussons un cri de douleur.
« Comment se fait-il , nous écrions-nous , que votre fils ne se soit pas fait tuer, plutôt que de laisser manger notre dîner?
— Qui? mon fils? s’écrie à son tour la vieille. Vous voulez parler de ce pendard qui vous a amenés? Qui, lui mon fils? Ce fils d’une chienne vous a dit qu’il était mon fils? Il s’est bien fait donner une demi-piastre pour vous avoir conduits chez moi. *
A cette révélation nous partîmes d’un grand éclat de rire, et nous nous acheminâmes précipitamment, convaincus que nuis trouverions notre garnie parmi les dévorants qui expédiaient notre dîner. Il n’en est rien : ce sont les maîtres et les contre-maîtres de la corvette la Victorieuse qui se sont rendus coupables de cet acte de piraterie. A notre aspect, ils sont un peu confus; cependant l’orateur de la troupe nous donne l’explication suivante :
« Les habitants de ce pays sont les plus grands menteurs de la terre; lorsque nous sommes entrés ici, attirés par une certaine (03 n
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odeur de cuisine, ces vieilles crevettes nous ont dit qu’elles préparaient à dîner pour des Français. Alors nous avons naturellement pensé que c’était pour des Anglais ou des Portugais que la poêle chantait, et nous nous sommes mis à table. C’est du guignon ; ces sorcières n’ont dit qu’une fois la vérité dans leur vie , et il faut que ce soit à nous! Ce qu’il y a de mieux à faire maintenant, messieurs, c'est de vous asseoir et de tâcher de dîner avec ces restes. »
Nous allions suivre cet avis, lorsque, sur un signe de l’une des deux vieilles, nous refusâmes. Nos hôtesses nous firent entrer dans un petit jardin qui ressemblait à un fourré, tant il était ombragé, et nous trouvâmes, servi sous un grand oranger, un dîner fort rassurant ; il se composait d’un karri de volaille , d’un beau poisson aux tomates et d’un morceau de viande. C’était ce qu’elles avaient pu sauver de la razzia. Moyennant deux piastres que nous ajoutâmes , nous obtînmes du vin qui , à trois mille cinq cents lieues de France, pouvait passer pour du bordeaux. Nous dînâmes fort gaiement, nous promettant, si nous revenions jamais à Malacca (pour ma part j’y suis revenu trois fois depuis), de ne plus perdre notre dîner de vue, une fois que nous en aurions trouvé un.
Nous sortons de chez notre hôtesse à la nuit close; les rues habitées par les Chinois , les magasins tenus par ces laborieux marchands, les ateliers qu’ils fréquentent nous offrent un coup d’œil inattendu. Toutes leurs maisons, toutes leurs boutiques sont illuminées; d’immenses lanternes en étoffes de soie, sur lesquelles sont peints des fleurs , des oiseaux et des dragons fantastiques , pendent devant chaque façade. Sur quelques-uns de ces globes légers sont tracés des caractères qui indiquent le nom et la profession du maître de la maison. Cependant ces rues si élégamment éclairées sont presque désertes ; à peine rencontre-t-on par intervalles quelque Malais attardé qui rentre chez lui, ou quelques restaurateurs ambulants criant leur marchandise suspendue aux deux extrémités d’un bambou. Des clartés éblouissantes qui s'échappent d'un quartier attirent notre attention ; nous apprenons que c’est une rue exclusivement habitée par des forgerons chinois. Aujourd’hui , ce sont ces adroits industriels qui confectionnent les lames des kriss , des campilans redoutables, les fers de lance si appréciés des amaleui *de la vieille ferraille malaise. Ces labo-
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lieux artisans sont nus depuis la plante des pieds jusqu'au haut . des cuisses , et depuis le sommet de la tête jusqu’au bas des reins. Les lueurs de la forge et du fer rougi jettent une teinte claire sur leur peau dorée ; ils travaillent silencieusement et avec entrain.
Les rues malaises n’ont rien de cette animation industrielle ; les maisons sont muettes ; on entend seulement sortir quelques chants monotones de quelques-unes de ces demeures parfumées : c’est probablement quelque jeune femme qui charme les ennuis de son seigneur et maître. Dans une de ces rues nous rencontrons le seigneur Melo , qui nous demande, de l’air le plus naturel du monde, si nous sommes satisfaits du dîner que sa mère nous a donné. Nous lui répondons affirmativement. Alors le jeune gentilhomme nous propose de nous introduire dans une de ces maisons malaises. Nous grimpons par un escalier de bois qui aboutit à une varande où nous trouvons toute la famille couchée sur des nattes. Notre apparition un peu brusque surprend les habitants du logis ; mais, sur quelques mots de notre conducteur, on s’empresse d’allumer une mèche qui trempe dans un grand verre rempli d’huile de coco , et nous faisons connaissance avec la physionomie de ces bonnes gens.
Le père peut passer , à Malacca , pour un homme d’une taille au-dessus de la moyenne ; des moustaches et une barbe blanchies par l’âge donnent à sa physionomie une certaine dignité; ses yeux ne sont pas bridés et il a le nez aquilin. Son costume offre également des différences notables avec celui des autres Malais; il porte un véritable turban, des pantalons fort larges et une espèce de longue robe de chambre en indienne. Sa femme est une Malaise pur sang ; elle a les lèvres rougies par le bétel et les dents noires ; elle est vêtue avec le sarron national et une camisole qui lui couvre les épaules. Les deux filles de ce couple ont les traits beaucoup plus fins que leur mère, elles sont moins jaunes qu’elle; leur costume est le même , avec cette différence qu’elles n’ont pas de camisole ; leurs épaules, leurs bras et leurs seins sont entièrement nus. À peine sotnmes-nous installés sur des nattes jetées à terre , que le maître de la maison nous apprend qu’il descend par son père d’un musulman célèbre qui vint d’Arabie, il y a près de cent ans, réveiller le zèle religieux des Malais. Le vieux
musulman nous dit cela pour nous apprendre qu’il est de noble origine et qu’il jouit auprès de ses coreligionnaires d’une certaine considération. Quant à nous, nous trouvons dans ce fait l’explication de son nez aquilin et du parallélisme de ses grands yeux noirs; ce qui , pour nous, est plein d’intérêt.
Pendant que nous causons avec le père, les jeunes filles ont pris sur leurs genoux un petit plateau en laque rouge sur lequel sont étalées des boites en cuivre semblables à celles dans les- * quelles nos barbiers de village renferment leurs savonnettes.
Après avoir puisé diverses substances dans les unes et les autres, elles enveloppent le tout dans une feuille verte et nous offrent ces petits paquets artistement confectionnés. Au moment où je porte cet objet à la bouche , la mère fait un geste pour me retenir, et s’écrie en portugais : « Arde! arde ! Ça brûle! ça brûle ! » Malgré cet avertissement , je mâche la composition malaise. Déjà j’avais subi les épreuves du feu au Brésil et à Bourbon avec les condiments tropicaux ; aussi la saveur brûlante du bétel ne me surprend pas. Je trouve même un certain plaisir à mâcher cette drogue astringente. Les jeunes filles, voyant mes bonnes dispositions, voulurent m’apprendre à préparer moi-même cette chique orientale. La plus jeune des deux sœurs prend dans sa main une feuille de poivre-bétel ; elle puise ensuite, avec l’extrémité d’un des doigts de la main droite, dans une des boites en cuivre, une petite quantité de pâte de chaux vive dont elle barbouille la partie supérieure; cela fait, elle plie dans cette feuille un morceau de noix d’arec et un fragment de gambier. Le bétel ainsi préparé est doué de propriétés toniques très-énergiques ; j’en ai fait usage avec succès, lorsque mon estomac, débilité par l’excès de la température, fonctionnait difficilement.
En parcourant du regard la pièce dans laquelle nous nous trouvons, je vois, appliquée contre le mur, une gravure du Journal des Modes. Ce fut pour moi comme une apparition; elle représentait une marquise de Breda-street , avec des manches à gigot et un chapeau dont la forme élevée était surmontée de nœuds de rubans monstrueux. Cette caricature excita mon hilarité ; les jeunes filles vinrent curieusement vers moi , et l’une d’elles me dit :
i Est-ce là le costume des femmes de votre pays ?
MALACCA. 213
— C’était leur costume il y a dix ans, lui répondis-je; mais aujourd’hui ce n’est plus ainsi qu’elles sont vêtues.
— Pourquoi donc ont-elles changé de costume? Est-ce que des hommes étrangers ont amené chez vous des femmes étrangères qu’elles ont voulu imiter?
— Les femmes de mon pays, repris-je, n’imitent jamais dans leurs vêtements les femmes étrangères : ce sont celles-ci qui prennent leur costume pour modèle.
— Eh bien ! alors , puisque vous êtes si puissants que vous faites adopter partout le costume de vos femmes, pourquoi en changent-elles? »
Je voulus faire comprendre à ces sauvages enfants ce que c’était que la mode et ses caprices ; mais l’aînée des deux sœurs me répondit :
« Ce qui allait bien hier ne peut pas aller mal demain : les unes aiment mieux un sarron bleu qu’un sarron rouge, mais c’est toujours un sarron. Ma sœur aime mieux porter les cheveux relevés, moi j’aime mieux les laisser tomber sur mes épaules; mais, si nous nous couvrons la tête , c’est avec un chapeau semblable. »
En disant ces mots, elle avait dénoué sa chevelure, qui se répandit sur ses épaules et sur son sein jaunes et les couvrit de ses flots noirs. Cette figure de sandal encadrée dans de l’ébène avait une expression fière et énergique ; par intervalles , elle passait sa main fine et gracieuse sur son front; lorsqu’elle exécutait ces mouvements , les anneaux dont ses doigts étaient ornés ressemblaient à de l’or brillant sur de l’or mat.
Nous prolongeâmes longtemps notre soirée chez ces braves gens. Bien qu’il fut plus de minuit lorsque nous regagnâmes notre demeure, l’illumination chinoise durait encore. La plupart des boutiques étaient fermées, excepté cependant celles de la rue habitée par les forgerons. Nous apprîmes de Melo, qui, en cicerone fidèle, ne nous avait pas quittés , que ces artisans ne ferment jamais leurs ateliers. Les ouvriers de ces usines font le quart, comme les matelots à bord d’un navire. Ainsi, dans ce quartier, l’enclume ne cesse jamais de retentir , la forge ne s’éteint jamais.
En rentrant chez notre hôtesse , Melo demanda avec autorité si nos lits étaient prêts : une des vieilles sorcières prit un grand godet dans lequel brûlait une mèche de colon, et nous précéda le
long d’un escalier qui conduisait au premier étage. Jamais je n’avais vu de mansarde aussi affreuse que celle dans laquelle nous conduisit cette horrible fée. Le plancher était couvert des débris de tous les végétaux de la création ; de vieilles piques , de vieux ustensiles étaient déposés le long des murs ; le toit de nippa laissait passer les rayons de la lune, et aux quatre coins étaient étendues quatre nattes ; le seigneur Melo nous faisait l’honneur de nous tenir compagnie.
Nous nous couchâmes sur ces lits improvisés , mais il nous fut impossible de fermer les yeux. Des rats trottillaient autour de nous , des insectes nocturnes volaient et claquetaient au-dessus de notre tête , et la lune nous éclairait aussi vivement que le soleil en plein midi à Londres ou à Paris.
« Savez-vous , dis-je à Melo , qu’on est parfaitement mal logé chez madame votre mère?
— C’est aussi mon avis, répondit le drôle.
— Eh bien 1 voulez-vous alors que nous allions faire un petit tour en ville?
— J’y consens, » me répondit-il.
En traversant de nouveau les rues chinoises, nous voyons plusieurs maisons dont la porte extérieure est ouverte et le vestibule parfaitement éclairé. Je demande à Melo s’il y a fête ou gala dans ces loges. Il me répond que ce sont probablement des Chinois- qui célèbrent une des nombreuses pratiques de leur culte. Je m’arrête sur le seuil de l’une de ces demeures; un jeune Chinois, d’envi-* ron vingt ans , vêtu d’une robe en soie bleu foncé garnie de boutons en verre , m’engage à entrer chez lui. Devant une grande image représentant les génies protecteurs de la famille, il fait brûler des allumettes parfumées. Ces allumettes sont fixées dans de la cendre contenue dans un ustensile en bronze de forme carrée , couvert d’arabesques et soutenu sur quatre pieds. Deux cercueils, semblables à ceux que j’ai déjà signalés en décrivant les habitations chinoises, sont placés parallèlement des deux côtés de 1 autel des ancêtres. Melo demande à ce jeune homme quels sont les restes que renferment ces meubles funèbres.
« Celui-ci, répond-il en les désignant du doigt, renferme mon père, et celui-là ma mère. Depuis plus do deux ans je conserve chez moi ces restes sacrés; mais les biens qu’ils m’envoient sont
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si nombreux, que je ne sais plus où les placer. Demain je vais les déposer dans le tombeau que je leur ai fait élever sur la montagne. »
Melo me reud cette réponse en l’accompagnant de ses réflexions de pirate et de mécréant.
« Les Chinois sont si avares, me dit-il, qu’ils ont toujours peur de mourir de faim. Iis boucanent ainsi leur père et leur mère afin de les utiliser en cas de disette. Si ce n’était pas ce motif, je vous demande ce qu’ils feraient de cela dans la maison ; ils ne s’en débarrassent que lorsqu’ils sont devenus riches. Celui-ci, par exemple, n’avait pas un sou vaillant il y a cinq ans; aujourd’hui, il est riche comme Palmer de Calcutta. »
Le bon Chinois nous engage à examiner les apprêts de la cérémonie du lendemain. Sur une châsse ressemblant beaucoup à celles dans lesquelles on place nos saints, est étalé un cochon rôti; sur d’autres châsses moins ornées sont disposés des bols remplis de ragoûts d’une odeur appétissante, des gâteaux en losange, carrés, ronds, portant des caractères. Nous voyons plusieurs corbeilles remplies de papiers dorés : ce sont des valeurs idéales destinées à être brûlées sur le tombeau des morts pour leur servir de monnaie dans l’autre monde. Ensuite il nous montre le costume qu’il doit revêtir et ceux des pleureuses qui accompagneront les cercueils. Nous sortons après avoir pris avec notre hôte une tasse de thé et mâché le bétel.
Nous traversons le pont qui sépare les deux parties de la ville; nous suivons un long faubourg qui borde la plage. La marée monte, et, au milieu du silence de la nuit, nous entendons la grande voix de l’Océan, qui endort au bruit de ses chants mélancoliques les heureux habitants de Malacca. La clarté de la lune se joue sur les flots; le mouvement de l’eau fait ressembler les rayons qui la pénètrent à des poissons phosphorescents. Une légère brise fait onduler la tête des palmiers; chacune des grandes feuilles de l’arbre des grèves rênd un son harmonieux. Tout cela est admirable ! Ces mœurs étranges, cette nature poétique, me font croire que je suis le jouet d’un songe, ou que je suis arrivé au pays des fées et des génies bienfaisants.
Les marchands de vieille ferraille, les collecteurs de bric-à-brac encombrent ce matin les rues de Malacca. A la nouvelle de notre
arrivée, ils sont accourus de toutes les parties de la colonie. Les uns agitent des kriss aux lames minces et effilées , des campilans longs comme la Durandal de Roland, des lances aiguës garnies de crins rouges et noirs; d’autres sont cachés derrière d’énormes boucliers en peau de buffle, en cuir de rhinocéros, ou tout bonnement de bois, bariolés de rouge et de noir; d’autres encore sont armés de sarbacanes en bambou, d’arcs et de flèches empoisonnées.
Ce sont les Malais qui sont les détenteurs de toutes ces armes. Cela se conçoit : un touriste qui sait son monde se garderait bien d'acheter ces instruments redoutables à d’autres qu’à ces farouches insulaires. Pour le moment, les farouches insulaires se sont transformés en de paisibles marchands fort rusés, faisant valoir les objets qu’ils vendent avec autant d’art qu’un vulgaire calicot.
Malacca est un des arsenaux de la Malaisie; il partage ce privilège avec Holo et Bornéo. Les romantiques du détroit jurent par leur bonne lame de Malacca, comme les héros de M. de Musset jurent par leur bonne lame de Tolède. Les kriss qu’on fabrique daqs ce pays sont de petites armes droites et effilées ; elles sont enfermées dans un fourreau, le plus ordinairement de bois, quelquefois de métal. Le fourreau est d’autant plus riche, d’autant plus élégant, que la lame est réputée meilleure. Un kriss de Malacca ne doit jamais plier; il ne doit jamais s’ébrécher en heurtant les corps les plus durs, et ne doit se rompre que sous les efforts les plus violents. Ordinairement le plat de la lame porte des herborisations, et c’est sur ces dessins confus que les nécromanciens du détroit lisent le présent et l’avenir. Jadis c’étaient les Malais seuls qui fabriquaient ces armes redoutables; mais, depuis que la curiosité européenne s’est mise à la recherche de ces objets, les Chinois établis dans le détroit en confectionnent à suffisance pour satisfaire l’avidité des collecteurs. Hélas 1 il en est aujourd’hui des armes malaises comme des vases étrusques, des momies égyptiennes et des médailles antiques : d’avides marchands les contrefont avec un art incomparable.
Les campilans ressemblent beaucoup aux sabres droits de nos hussards; ce sont de grandes lattes avec une poignée en bois qu on peut saisir à deux mains. Cette poignée est, comme l’épée
MALÀCCA.
des preux chevaliers, dépourvue de garde; la lame, très-large, est droite et mince, mais elle ne plie pas; l’acier en est dur comme du corindon. C’est là ce qu’on appelle le campilan à deux mains.
Il est d’autres campilans qu’on peut manœuvrer plus facilement. Ceux-là sont ordinairement des armes de luxe. J’en ai vu dont la poignée était en ivoire grossièrement travaillé. Elle représentait quelque animal fantastique, tel qu'une sirène ou un dragon. La lame des campilans est percée de distance en distance de petites ouvertures bouchées pour la plupart avec un morceau de cuivre. S’il fallait croire les assertions des marchands malais, presque aussi menteurs que ceux de Paris, ces ouvertures seraient en quelque sorte les chevrons de l’ancien propriétaire de ces armes ; le nombre des trous ouverts indiquerait le nombre des victimes sacrifiées par ces sauvages guerriers. Avec ce système de constatation, on comprend combien il est facile à des héros toujours un peu vantards de se fabriquer de brillants états de service.
J’ai vu des lances malaises dont le fer était festonné sur le tranchant par des pointes recourbées de haut en bas. Cette disposition permet à l’instrument meurtrier de pénétrer facilement dans les chairs et d’en emporter des lambeaux quand on le retire : invention bien digne, en vérité, de ces populations barbares, chez lesquelles la guerre est encore l’état permanent de leur détestable société.
Le bois de toutes les lances est ordinairement orné de peaux dont les poils sont teints en rouge. Au dire des marchands, ce sont les chevelures des ennemis vaincus; en réalité, ce sont tout simplement des dépouilles de singes, de chats sauvages, ou des crins de cheval. Il est vrai cependant que les habitants de Bornéo, de Sumatra et de Holo gardent souvent dans leurs huttes d’abominables trophées ; mais ces parchemins sanglants sont religieusement conservés dans les familles, et ce n’est que par la violence qu’on peut ensuite se les approprier.
Les armes de prédilection des guerriers malais sont le kriss et le campilan. Lorsqu’ils s’attaquent en combat singulier-, ils dédaignent de se servir de tout autre instrument de défense. Mais, dans les luttes de peuple à peuple, la masse des combattants est armée d’arcs et de flèches. Le fer des flèches est enduit d’une
substance extractive très-vénéneuse, à ce qu’on assure , de telle sorte que toute blessure laite avec ces traits est nécessairement mortelle. J'avoue que je crois faiblement à l’action toxique des armes malaises. A Malacca, j'ai piqué plusieurs animaux avec de prétendues flèches empoisonnées, et les sujets de mes expériences n’en ont été nullement affectés.
A mon avis, l’arme la plus dangereuse dont se servent les habitants de ces contrées est une sarbacane en bambou de deux mètres de long environ. Au moyen de ce tube et par l’effet d’une simple expiration, ils lancent à de très-grandes distances des traits aigus en bambou qui traversent facilement tous les tissus organisés. Je me suis servi contre de pauvres oiseaux de ce perfide instrument; le muet agent de destruction frappait la victime sans que ses compagnons pussent comprendre quel chemin avait pris le meurtrier pour l’atteindre, et ils ne cherchaient pas à se soustraire au sort qui les menaçait. C’étaient de pauvres kakatoès blancs ornés d’une aigrette jaune qui servaient de but à ces cruels amusements; aujourd’hui je me reproche ces meurtres inutiles. Je ne m'arrogerai plus désormais le droit de vie et de mort sur les êtres charmants que Dieu nous a donnés pour amis sur cette terre, et dans mon repentir je suis prêt à m’écrier : «t Oiseaux, mes frères, pardonnez-moi le mal que je vous ai fait ! j
Chaque combattant malais est muni d’un bouclier, espèce de disque de cuir ou de bois, derrière lequel il se soustrait aux coups de ses adversaires. Ces armures sont ornées de dessins ou simplement bariolées de diverses couleurs. Les combattants se couvrent de ces carapaces mobiles en passant le bras gauche entre le bouclier et une tige en bois qui le longe postérieurement. Dans tous les pays, dans tous les temps, pendant les phases sociales analogues, les mêmes nécessités ont donné naissance aux mêmes inventions. Le disque de cuir taillé dans une peau de rhinocéros par les pauvres Malais de Bornéo sert aux mêmes usages que les armures forgées par Vulcain pour les demi-dieux de la Grèce.
Nos compagnons de voyage se jetèrent avec avidité sur toutes ces raretés barbares, et Dieu sait à quel prix ils débarrassèrent Malacca de vieilles piques émoussées, de morceaux de cuir troués et de rouillardes ébréchées! Il faut avouer aussi que les Malais
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mirent en oeuvre toutes leurs ruses pour séduire les jeunes Européens. A entendre ces marchands menteurs, toutes ces armes avaient une généalogie des mieux établies. Toutes avaient appartenu à des princes et à des rajahs, et la plupart remontaient par leur antiquité au temps d’un roi célèbre dans la Malaisie, lequel conquit, il y a plus de mille ans, l’île de Ceylan avec une armée d’orangs-outangs qu’il avait disciplinée.
J’étais resté insensible à l’éloquence des marchands malais, lorsqu’un jeune garçon m'offrit un kriss'dont le fourreau de cuivre poli reluisait au soleil comme un sceptre d’or.
« Tuan, me dit-il, voulez-vous acheter cekriss?
— Non, lui répondis-je, car je ne saurais qu’en faire.
— Comment ! vous ne sauriez qu’en faire ? Est-ce que vous ne vous proposez pas de visiter Nias, Holo, Bornéo, Benthan ?
— Certainement, si je le puis.
— Eh bien! alors, continua le Malais, comment vous présenterez-vous devant les chefs, si vous n’avez pas à vos côtés une arme éclatante qui indique votre dignité? Vous serez obligé de vous prosterner le front dans la poussière, tandis que, si vous portez ce kriss , vous marcherez la tète haute et le regard assuré. Chacun , en vous voyant , saura ce que vous êtes ! »
Et là-dessus mon Malais passa son kriss dans la ceinture rouge qui maintenait son pantalon : il se mit à marcher la tète haute, en agitant les bras et en portant en arrière son torse jaune et nu. Il mit tant de vivacité, tant d’action dans sa pantomime, que je ne pus m’empécher de rire, et j’achetai, moyennant quatre piastres, une petite inutilité que les brocanteurs juifs de Paris vendraient à peine dix francs. A cette occasion, voici un sage conseil que je me permets de donner aux voyageurs futurs : c’est d'acheter à leur retour à Paris les kriss, les campilans, casse-téte. houhas, narguilès, qu’ils veulent rapporter à leurs amis; ils feront leurs acquisitions à 50 pour 100 meilleur marché!
J’avais à peine fait mon emplette, lorsque je vis venir vers nous le vieux Malais, d’origine arabe, chez lequel Melo m’avait conduit la voille. Sa physionomie, empreinte d’un caractère européen plein de noblesse, contrastait avec les traits arrondis de ses compatriotes. On comprenait, en le voyant, que cet homme devait inspirer un certain respect à ses coreligionnaires. Il s’a-
vança vers moi et me tendit la main. Aussitôt les autres marchands se retirèrent en s’inclinant. Il était vêtu d’une espèce de robe de chambre, comme la veille, et portait entre ses bras un grand nombre de joncs. C’est dans cette partie de la péninsule malaise, aux environs du mont Ophir, qui recèle des diamants et de l'or dans son sein , qu’on recueille ce beau végétal. On ne saurait se faire une idée de l’immense quantité qu’on en exporte aujourd’hui encore en Europe , bien que la fashion dédaigne maintenant ces cannes' élégantes. Les joncs du vieux Malais étaient tous très-arrondis, d’un brun marron très-vif et d’une belle longueur. Moyennant la faible somme de deux piastres, j’en obtins huit qui auraient rendu jaloux les vieux de la vieille, très-grands amateurs, comme chacun sait, de la canne de jonc.
Ce joli roseau subit une préparation avant d’acquérir la robe luisante dont il est paré. Voici comment on procède : on coupe les joncs, on les dégarnit sur place de leurs feuilles engainantes, et on les abandonne ensuite à eux-mêmes. Lorsqu’ils sont à peu près secs, on les enduit d’huile de coco et on les approche d’un feu très-vif auquel on les laisse exposés jusqu’à ce qu’ils aient pris la couleur que nous leur connaissons. Pendant qu’on les chauffe ainsi, ils rejettent une certaine quantité d’eau de végétation qu’ils renfermaient encore, et l'huile, en pénétrant entre le réseau siliceux de leurs tissus, les rend inattaquables aux insectes. Le commerce des joncs est une des principales industries des Malais de cette contrée ; il existe fort peu de maisons à Malacca sous lesquelles on ne voie amoncelés d’énormes fagots de ces monocotylédonés. Mais dans ce nombre immense il en est bien peu qui trouveraient grâce aux yeux d’un véritable amateur :
Car un jonc sans défaut vaut seul un sceptre d’or!
J’eus le bonheur de rencontrer à Malacca un prêtre des missions étrangères, qui voulut bien me conduire chez quelques marchands d histoire naturelle. Notre première visite eut pour but la collection d'un indigène d’origine hollandaise. C’était un homme de cinquante ans, assez grand et d’un jaune canari fort tendre. J admirai avec ravissement chez lui tous les enfants ailés de la Malaisie : des loris rouges , des martins-chasseurs bleus , '
MA LACC A.
des perruches bleues, vertes, jaunes, des toucans au bec gigantesque , et bien d’autres encore. Mais l’oiseau le plus brillant de la volière de ce marchand était sa jeune fille de quatorze ans, blanche comme du lait. Elle était assise dans un coin de la salle dans laquelle nous étions ; ses yeux étaient timidement baissés vers la terre , et de grands cheveux blonds qui inondaient ses épaules et débordaient sur son front, la couvraient d’un voile pudique.
c Combien avez-vous d’enfants? demanda le missionnaire k l’Indo-Hollandais en examinant curieusement la jeune fille.
— J’en ai trois, répondit-il.
— Mais il me semble, reprit mon introducteur, qu’un jeune homme seul , qui est bien toujours le même , accompagne votre femme lorsqu’elle vient à l’église.
— Cela est vrai, senhor padre; mais c’est parce que Vicente de Paulo est le seul de mes enfants qui soit catholique, dit le marchand.
— Et les autres, que sont-ils donc? » demanda le prêtre, un peu étonné.
Le marchand no répondit pas d'abord k cette question ; il réfléchit un moment, ensuite il dit :
« Voyez- vous, padre, il y a du bon partout; Vicente, qui est l’aîné de nos enfants, je l’ai fait catholique comme sa mère et moi (car je suis catholique par ma mère, quoique Hollandais), parce qu’il fallait que l’aîné de la famille eût la religion de ses parents. Mon second fils, John, je l’ai fait protestant, par déférence pour les Anglais qui nous gouvernent. J’ai pensé, d’ailleurs, qu’en considération de la religion qu’il professera, les ministres, qui sont fort puissants, pourraient lui être utiles. Quant k ma fille, j’étais fort en peine de la religion que je lui donnerais, lorsqu’un jour, en me promenant avec l’iman, il m’a démontré que le mahométisme était la religion qui convenait |e mieux à une femme, et je l’ai faite musulmane. »
A cette révélation , le missionnaire se mit dans une sainte colère, fort légitime en cette circonstance , il faut l’avouer, tandis que j’avais grand’peine k garder mon sérieux. Il ne quitta le Hollandais que lorsqu’il lui eut fait promettre qu'on lui amènerait John et Patina pour les baptiser et les instruire religieusement.
Eu sortant de chez le Hollandais , nous nous rendîmes au bord de la mer, chez un métis portugais qui avait des animaux vivants. La maison de cet homme, qui s’appelle Souza, était située au fond d’un jardin tout planté d’arbustes autour desquels montait en spirale le poivre-bétel. Cette petite hutte, moins confortable que les habitations malaises , était assise directement sur le sol et ne renfermait que trois petites chambres contiguës. En pénétrant dans la première , nous trouvâmes un joli singe , complètement libre, lequel, à notre aspect, s’enfuit en poussant de grands cris. C’était un de ces quadrumanes sans queue appelés des hylobates, et qui, après l’orang-outang, se rapprochent le plus de l’homme. Le pelage de celui-ci était entièrement blanc; sa petite figure noire, entourée de laine soyeuse, le faisait ressembler à un jeune nègre avec une perruque blonde. Aux cris du singe, une jeune fille accourut; aussitôt il s’élança dans les bras de sa maîtresse, et cessa de se plaindre dès qu’elle lui eut adressé quelques paroles pour le rassurer. Croyant les craintes du joli animal calmées par la présence de la métisse, je m’approchai de celle-ci et lui demandai en malais le prix qu’elle en voulait. Il faut supposer qu’il comprit mes paroles; car, à cette question, il recommença à crier en enlaçant de ses bras le cou de la Portugaise et en donnant des signes du plus violent désespoir. Ce furent probablement ces preuves d’un attachement profond qui engagèrent la jeune fille à garder auprès d’elle cet ami , car elle me dit résolument :
« Je ne céderai pas mon singe pour moins de trente piastres. »
Trente piastres, c’était à peu près tout ce que pouvaient valoir le jardin, la maison et ses habitants! Je compris aussitôt qu’on ne voulait pas me le vendre. L’intelligent animal vit que j’abandonnais mes prétentions sur lui; il commença alors à m’examiner curieusement, et me permit même de toucher sa petite main douce. Mais si je le regardais à mon tour un peu trop attentivement, ou si j’adressais à sa maîtresse quelque question qui lui fût personnelle, il reprenait l’alarme et se réfugiait en pleurant sur le sein de son amie. Je n’ai jamais rien vu de charmant comme ce petit être , et plus d’une fois j’ai regretté de n’avoir pas sacrifié les trente piastres qu’on me demandait pour me l’approprier.
En sortant de cette maison, un jeune Malais vint m’offrir deux
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singes qu’il portait dans ses bras. L’un était encore un hylobate, c’est-à-dire un singe sans queue, et l’autre un singe à museau de chien. Je les achetai tous deux. Mais l’hylobate n’était pas de la même espèce que celui que je regrettais; son pelage était noir, et il portait autour de la figure une rangée do poils blancs. Ce joli quadrumane, connu de mes compagnons de voyage sous le nom de Manis, devint le favori de Mlles Gabriello et Olga de Lagrené; c’était en quelque sorte leur poupée vivante ; il les avait prises en si vive affection, qu’un jour quelqu’un ayant enlevé dans ses bras Mlle Olga, âgée alors de quatre ans, Manis, qui craignait un rapt , se jeta sur le ravisseur et le mordit cruellement.
Malgré les naturalistes de Paris, qui veulent que les hylobates appuient leurs mains à terre pour s’aider à marcher, Manis, comme tous ceux que j’ai vus, marchait sur les deux pieds et s'aidait de ses bras relevés au-dessus de sa tête comme de deux balanciers. Les mœurs de Manis étaient pures ; il n'était pas pétulant et grimacier comme les autres singes; il exprimait ses sentiments par des manières convenables, et son nom, qui veut dire doux, donnait une idée vraie de son caractère.
En regagnant le bord j’emmenai avec moi Manis et Simon, l’autre singe à museau do chien; l’un et l’autre pleuraient en s’éloignant du rivage. Je consolai Manis de mon mieux en lui adressant de douces paroles; quant à Simon, que j’abandonnai à sa douleur, il se désespérait. Lorsque nous fûmes en pleine mer, M. Fernand de Lahante eut l’idée de le détacher; dès que la pauvre bête fut libre, elle se jeta à la nage pour aller rejoindre son ancien maître, qui lui avait adressé du rivage les plus tendres adieux !
Les hommes de cette partie de l'univers n’ont pas rompu le pacte qui nous liait primitivement aux animaux; ils leur parlent une langue qu'ils comprennent ; ils les aiment, comme des amis et ne se sont pas faits leurs persécuteurs. Ces êtres à leur tour sont reconnaissants de ce que l’homme respecte leur indépendance, et ils se soumettent à sa souveraineté, convaincus qu’il n’en abusera pas. Les uns et les autres sur cette belle terre ont comme un vague souvenir de l’Éden, de ce jardin fortuné où l'homme communiait par l’amour avec la nature entière !
Malacca compte environ trente mille habitants. Cette popula-
tion se compose de Portugais, de Hollandais, d’Anglais, de Malais et de Chinois.
Parmi les habitants d’origine européenne, les Portugais sont les plus nombreux. Ce sont, pour la plupart, les descendants des anciens conquérants de la Malaisie. Leurs pères furent les compagnons de Yasco de Gama et d’Albuquerque. Mais, semblables aux monuments qu’élevèrent leurs aïeux et qui couvrent le sol de leurs ruines, eux aussi ont été atteints par la dégradation et la vétusté.
Au milieu de la population malaise avec laquelle ils se sont depuis fort longtemps alliés, les trois mille descendants des anciens Portugais sont ce qu’il y a de plus laid physiquement, et moralement de plus dégradé.
On ne saurait les confondre avec les Malais d'origine pure ; ils n’ont pas, dans le regard, dans l’attitude, la sauvage énergie de ccs hommes. On dirait plutôt qu’ils ont emprunté le caractère qui les distingue aux races éthiopiennes; leurs traits ont quelque chose de bestial.
En un mot, ils portent sur leur front rétréci et huileux le signe d’une chute morale. Les pauvres gens n’ont aucune idée de leurs glorieux ancêtres : la tradition, souvenir consolateur des races dédales, s’est effacée de la mémoire du peuple; la plupart portent des noms illustres, et ils ignorent quels furent leurs pères et quel rayon du passé perce leur obscurité.
Il existe aux environs de Malacca, dans la direction du mont Ophir, un petit campon situé au milieu des jongles. Les habitants de cette espèce de hameau sont dans un état de dénûment affreux ; ils ne cultivent pas, ils vivent en dehors de toutes les lois sociales, n’ayant ni prêtre pour les marier, ni cadi, ni juge, ni maire pour régler leurs différends. Leurs demeures sont des espèces de cabanes en joncs, couvertes de feuilles de latanier, et leur seule industrie consiste à aller chercher dans les bois la cire produite par les abeilles sauvages, à laver des sables stannifères ou à recueillir la résine qui suinte le long des arbres.
On m’avait souvent parlé de cette population; pendant une de nos relâches à Malacca, un prêtre des missions étrangères me proposa d aller la visiter. Nous partîmes à cheval, et, après cinq heures de marche à travers des rizières, des jongles et de vastes
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terrains couverts de palmiers saccharifères, nous arrivâmes au pied d’une petite élévation sur laquelle le village est établi. Rien n’annonçait le voisinage d’un endroit habité; aucun des bruits accoutumés n’interrompait le silence des solitudes ; on n’entendait ni les cris joyeux des enfants ni le chant du coq.
Les signes auxquels on reconnaît la présence de l’homme n’existaient même pas dans ce lieu sauvage. On no voyait aucune trace de culture. On n’apercevait pas même entre les arbres ces blanches spirales de fumée qui signalent ordinairement la plus humble demeure. Les sinuosités battues, qui fuyaient en serpentant à travers la forêt , ressemblaient plutôt aux empreintes laissées sur le sol par des bêtes fauves qu’à des sentiers fréquentés par des hommes. Au reste, ce que j’appelle fastueusement un village était une réunion de cases délabrées de l’aspect le plus misérable ; toutes ces huttes étaient ouvertes au premier arrivant; on voyait que les habitants ne cachaient rien à leurs voisins ; mais on comprenait immédiatement que , s’ils mettaient tout en commun, ils ne jouissaient guère que de la misère commune. Lorsque nous arrivâmes, les femmes étaient accroupies autour des cases, les unes mâchant du bétel sans rien faire, les autres tenant suspendus à leurs mamelles affaissées quelques avortons débiles.
Les trois ou quatre hommes que nous trouvâmes dans les campons étaient couchés à l’écart, fumant de gros cigaritos de maïs et chiquant le siri comme les femmes. Tout ce monde était nu, ou peu s’en faut. Le teint des enfants était presque blanc; celui des hommes et des femmes avait la couleur de la suie. Ils avaient les lèvres grosses, les yeux noirs et grands, le nez droit et saillant et les cheveux rudes et longs. Ils étaient tous petits et maigres.
On aurait dit que cette population passait sans transition de l’enfance au déclin de la virilité ; la jeunesse semblait ne pas exister pour ces malheureux ; tous les yeux étaient caves et toutes les chairs étaient flétries.
Ces groupes silencieux, nous considérant stupidement sans se déplacer, offraient un tableau sombre et fatal; on sentait au milieu de cette belle nature tropicale que cet abrutissement était volontaire , ou plutôt qu’il pesait sur cette race comme une malédiction. Nos guides, qui étaient des Malais, s adressèrent à quel 193 . 0
ques femmes , leur demandant comment on appelait leur village , où étaient leurs maris. Mais, après avoir ouï leurs réponses, ils nous déclarèrent ne pas comprendre parfaitement ce qu’elles disaient, à cause d’un très-grand nombre de mots qui n’étaient pas malais. Le prêtre qui m’accompagnait descendit de cheval , s’approcha d’elles, et il constata que le langage qu’elles parlaient était un simple mélange de malais et de portugais. Voici la conversation qui s’établit entre le missionnaire et ces femmes.
c Êtes-vous Malais ou Portugais? » leur demanda le prêtre.
A cette question elles se mirent à sourire et répondirent :
c Nous ne savons pas !
— Vos pères, les pères de vos pères étaient-ils venus d’une autre terre? leur disait le missionnaire.
— De là -bas, répondirent -elles en indiquant la direction de Malacca.
— Qui vous l’a dit?
— Nous ne savons pas.
— Qui dort dans cette case ?
— Le Borgne , répondirent les femmes.
— Et dans celle-ci? continua mon compagnon.
— Le Fort. »
Ces hommes ne portaient plus d’autre nom que celui qui leur avait été imposé d’après leurs qualités physiques; ils avaient perdu les traditions de la famille , celles qui se conservent encore lorsque toutes les autres ont disparu.
t Faites-vous le signe de la croix? » demanda le prêtre en se signant.
À cette vue , les femmes se mirent à rire et essayèrent maladroitement, les unes de la main droite, les autres de la main gauche , d’imiter le missionnaire.
« Qui vous marie? s demanda-t-il.
Personne ne répondit. Il réitéra son interrogation, soit en malais, soit en portugais, mais vainement. Le mot de mariage n’avait plus de sens pour ces êtres abrutis.
Pendant cette conversation, les hommes étaient restés indolemment couchés; ils ne paraissaient nullement s’intéresser à ce qui se passait. Nous allâmes vers eux en leur adressant quelques questions auxquelles ils ne daignèrent pas répondre.
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Enfin le missionnaire ayant dit à l’un d’eux : c Êtes-vous descendus de là-haut? en montrant le ciel, ou êtes-vous sortis de là-bas? * en frappant du pied la terre, le sauvage répondit : c Nous sommes venus de beaucoup de maisons qui sont là-bas. » Et il montrait la direction de Malacca. ,
« Y a-t-il longtemps? « demanda le prêtre.
L’idée du temps n’était pas formulée dans sa pensée ; car après un moment de silence il répondit : c Je ne sais pas ; » comme s'il eût dit : « Je ne comprends pas. »
Le missionnaire leur dit qu’il reviendrait les voir, mais cette promesse ne produisit sur eux aucune impression. Ils se retournèrent sur le flanc et ne s’occupèrent plus de nous.
Nous remontâmes sur nos chevaux , le cœur attristé par ce hideux spectacle , et nous reprîmes le chemin de Malacca.
Mon compagnon rompit le premier le silence ; ce n’était ni un déclama teur ni un fanatique; c’était un homme de bien, profondément catholique ; aussi il me dit fort simplement :
c II n’est pas vrai, docteur, vous le voyez, que les sauvages représentent l’homme primitif; le sauvage, c’est l’homme dégradé, l’homme qui a perdu les notions morales. Avant d’être sauvage, il a été civilisé, et il reviendra à la civilisation en revenant aux croyances dont il a perdu le souvenir. Ici nous pouvons constater cette dégradation, cette chute, parce qu’elle s’est en quelque sorte accomplie sous nos yeux ; si nous avions les mêmes moyens d’investigation pour les moindres peuplades de l’Océanie ou de l’Amérique , nous arriverions au même résultat. »
J’étais trop vivement impressionné par ce que j’avais vu pour soutenir une controverse avec mon compagnon ; je me contentai de lui répondre
« Il est vraiment effrayant de dresser le bilan des pertes que ces hommes ont faites. Dans l’espace d’un siècle peut-être, religion, morale, tradition, langage, transmission écrite de la pensée, se sont effacés de leurs souvenirs ! La paresse la plus hideuse et l’absence de tout besoin se sont substituées aux jouissances laborieusement acquises. Yous leur avez promis de revenir les voir, mais que pourrez-vous faire pour eux? On secourt un homme qui se noie , mais il est inutile de se dévouer pour un cadavre depuis longtemps submergé. •• •
— Vous parlez en médecin, me dit le prêtre en souriant; mais nous, nous ne connaissons pas de malades incurables. Lazare est sorti du tombeau lorsque déjà ses chairs étaient putréfiées et détruites. Eh bien ! avec le secours de ma foi je ressusciterai ces hommes morts à la vie morale, et je les ramènerai à Dieu et à la civilisation. Si vous connaissiez mieux ces contrées, vous apprendriez à ne vous étonner de rien et à ne vous décourager jamais. Cette pauvre race portugaise est tombée dans un état d’abjection (jui vous ferait frémir si vous en connaissiez l’étendue. Vous avez vu un pauvre Hollandais élever ses trois enfants chacun dans une religion différente, suivant l’importance qu’elles ont dans ces contrées ; c’est là un calcul égoïste fort sot ; mais il n’est pas empreint de perversité, tandis que les Portugais.... Pardon, docteur, j’oubliais que ce n’est pas à moi à découvrir ces plaies honteuses, j
Lorsque nous arrivâmes à Malacca, mon compagnon fut mystérieusement accosté par un jeune homme qu’à son costume et à ses traits je reconnus pour un Portugais. Il tira le missionnaire à part et lui parla à voix basse. Le prêtre , sans lui répondre , passa furtivement sa main dans une des poches de son vêtement et la tendit ensuite en signe d’amitié à son interlocuteur. Tout cela se passa très-rapidement, mais il me fut facile de comprendre que ce jeune homme fort et dispos recevait l’aumône.
«Comment se fait-il, dis-je âu missionnaire, que ce garçon s’abaisse jusqu’à implorer la charité? Ne pourrait-il donc pas travailler ?
— Il le pourrait sans aucun doute, mais sa dignité ne le lui permet pas; c’est un gentilhomme de la localité. Ses parents sont d’anciens négociants auquel il ne reste plus une piastre de leur fortune d’autrefois, me répondit le prêtre.
— Il reste deux bras à leur fils, qui pourrait les occuper plus utilement, il me semble, qu’à s’éventer les trois quarts de la journée.
— Il faut si peu pour vivre dans ce pays, qu’il est tout aussi lacilc de mendier que de travailler. D’ailleurs les travaux d’un Portugais se bornent à bien peu de chose; il fait un peu de commerce lorsqu’il a quelques sous vaillants ; il se livre quelque peu à la pèche; mais, si la tempête gronde et que la charité l’oublie, il est exposé à un jeûne sévère.
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— C’est donc à cet état précaire que sont réduits les descendants des illustres aventuriers qui ont régné dans ce pays avec tant de grandeur et d’éclat? demandai-jo tristement au missionnaire.
— A part quelques familles aisées, me répondit-il, tous les Portugais vivent au jour le jour, sans ressource assurée pour le lendemain. C’est une race déchue physiquement et moralement; l’absence d’autorité a précipité sa ruine. Lorsque les Hollandais se sont emparés de ce pays, les liens hiérarchiques qui liaient les prêtres de Malacca à la juridiction de l’archevêque de Goa ont été rompus. Le clergé, composé d’hommes qui, presque tous, avaient du sang indien dans le cœur , s’est par un instinct fatal rapproché peu à peu des naturels, et, en adoptant leurs mœurs dissolues, il a entraîné dans sa chute ceux qu’il était chargé de diriger et de soutenir.
— Mais il me semble, repris-je, que l’autorité de l’archevêque de Goa s’étend encore sur cette partie de l’Inde; elle aurait donc pu prévenir le désordre que vous déplorez.
— L’autorité de l’archevêque est une autorité factice : quel moyen a-t-il de contrôler la conduite de ces prêtres? Le temps n’est plus, docteur, où les délégués du pape montaient les navires de Sa Majesté le roi de Portugal , donnaient eux-mêmes la route et voguaient sur ces mers inconnues pour répandre le nom de Dieu et l’autorité de la sainte Église. Aujourd’hui , hélas! le Portugal n’a plus de vaisseaux ; l’archevêque de Goa , s’il voulait visiter Achem, Rangoun, Malacca, Macao, Timor et tous ses suffragants, n’aurait à sa disposition ni une tartane européenne, ni même une jonque chinoise, ou tout simplement une proa malaise.»
Je quittai mon excellent compatriote pour aller dîner chez un fonctionnaire anglais. En m’acheminant vers sa demeure, je songeais malgré moi à tout ce que je venais de voir, à tout ce que je venais d’entendre. Je regrettais amèrement que l’autorité des Portugais, de ces aventuriers un peu barbares, de ces pillards chevaleresques , de ces forbans catholiques , eût été tour à tour remplacée par celle des marchands de la Haye et de Londres. En entrant dans le salon sous cette impression, je trouvai la figure placide de ces flegmatiques insulaires plus triste que de coutume. La table était servie dans une immense pièce fort modestemeni
décorée ; les murs étaient simplement blanchis, les sièges étaient en rotins tressés , et des stores de bambou garnissaient les fenêtres. Des domestiques malais agitaient au-dessus de la table un large panka, et l’air déplacé répandait dans ce vaste appartement une fraîcheur délicieuse. On me plaça à côté d’une vieille fille méthodiste, desséchée et jaune comme un vieux citron. Cette charmante personne s’était pendue aux basques d’un missionnaire wesleyen, et elle était venue essayer sa puissance attractive, dans l’intérêt du protestantisme s’entend, sur les Malais de la Péninsule. Lorsqu’on nous eut présentés l’un à l’autre, la conversation s’engagea entre nous. Je dois dire que cette vieille miss parlait le français parfaitement. Je voulais savoir d elle quel crime mon ami le missionnaire reprochait aux pauvres prêtres portugais, et, convaincu que cette vieille harpie wesleyenne ne manquerait pas d’exagérer complaisamment leurs forfaits, je commençai ainsi l’entretien :
t J’ai vu bien des misères aujourd’hui, madame; j ai visité les débris d’une colonie portugaise , et jamais je n’avais été si affligé par le spectacle d’une pareille dégradation.
— C’est là le résultat de l’enseignement catholique , me répondit aigrement la dame; en enlevant à 1 homme 1 usage de sa raison , en subaltemisant sa volonté , on le laisse tomber infailliblement lorsque ses guides spirituels l’abandonnent.
— En tout cas, repris-je en riant, ce serait la faute des pasteurs, et non pas celle du troupeau.... Au fait, je sais que les prêtres portugais....
— Les prêtres portugais 1 interrompit la dame avec un petit sourire venimeux, ce sont les seuls prêtres catholiques qui aient le sens commun. Que leur reproche-t-on en définitive? De n a\oii pas trouvé dans la Bible que le célibat fut obligatoire pour les ministres? mais ils ne sont pas les seuls, je pense. Eh bienl ils ont pris femme, ils ont des enfants, beaucoup d’enfants même.... Cela ne vaut-il pas mieux encore que d 'embrasser les filles qui vont à confesse? »
Le diable seul peut savoir ce que voulait dire le mot embrasser dans l’esprit de la vieille wesleyenne. Aussi je repris :
« Dans votre pensée, peut-être, cela vaut mieux ; mais, lorsqu’on a accepté volontairement une obligation , il faut la subir ; et
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je ne ^is ce qu’ils répondront aux chefs spirituels qui leur demanderont compte de leur conduit».
— Je vais vous l’apprendre , me dit la dame en trépignant d’aise : à l’archevêque de Goa , qui a parfois encore la hardiesse de dicter des ordres à des sujets de la reine , ils répondent qu’ils en référeront au pape ; à l’évêque de Rome , ou plutôt à ses envoyés français , ils répondent qu’ils ne relèvent que de Goa. Et , comme Rome est fort loin et que l’évêque de Goa n’ira pas à Rome, ils n’en continuent pas moins à faire suivant leur conscience et leur volonté. »
Si c’est là une calomnie méthodiste, j’en repousse la responsabilité ; si c’est simplement de la médisance , je répéterai ce que j’ai dit plus haut : au milieu de cette population mêlée , les Portugais, riches et pauvres, prêtres et laïques, sont ce qu’il y a physiquement de plus laid et moralement de plus dégradé.
Les Hollandais ont possédé Malacca après les Portugais; mais ils n’ont pas laissé sur le sol malais des traces vivantes de leur passage aussi nombreuses que leurs devanciers. Partout où s’est abattue la race portugaise , semblable aux sauterelles d’Égypte , elle a couvert le sol de sa nombreuse postérité. Les Hollandais, au contraire, ne se reproduisent que difficilement sous la zone tropicale.
Ces peuples colonisateurs ont l’un et l’autre contracté des alliances avec les races soumises à leur domination; ils n’ont pas partagé l’éloignement hypocrite que les Français , les Anglais et les Espagnols affectent pour les nègres et les Indiens. Et cependant l’une de ces deux races propage outre mesure sa laideur proverbiale , dans les mêmes régions où l’âutre , après quelques générations , s’étiole et s’éteint. ■
La raison de ceite différence est facile à trouver : les Portugais et les Espagnols ont porté à Sierra-Leone , à Manille, à Malacca, à Ceylan, à Goa , un sang d’origine africaine, qui, sous l’influence du soleil des tropiques, a contracté une nouvelle sève, tandis que ces lymphatiques Hollandais , accoutumés aux brumes , n’ont pu habituer leur nature physiologique , imprégnée d’humidité , à ce contact embrasé. Aussi trouve-t-on à Malacca fort peu de créoles hollandais; ceux qui s’y sont perpétués, sauf quelques légères exceptions , se sont alliés à des Portugais , c’est-à-dire à cinq par-
ties de sang malais pour une de sang européen, altérée dÿis son essence. Néanmoins, ces alliances donnent des résultats plus satisfaisants que ceux qui sont produits par les Malaises et les Portugais.
J’ai vu des jeunes filles d’origine hollandaise blondes avec les yeux bleus; leur teint était d’une fraîcheur et d’une délicatesse parfaites. Leurs mères, basanées, ressemblaient, auprès d’elles, à ces mulâtresses que les colons de nos possessions donnent pour nourrices à leurs enfants. Avec mes souvenirs de Bourbon, je me refusais à voir autre chose dans ces créatures vêtues du sarron malais et de la chemisette flottante que les esclaves des élégantes jeunes filles dont elles étaient en réalité les mères.
Les Hollandais ne se sont pas laissé atteindre par cette misère dégradante qui afflige les Portugais ; la plupart se livrent à quelque commerce en achetant des produits indigènes aux Malais cultivateurs. J’ai vu chez l’un d’eux un diamant du mont Ophir de la grosseur d’une très-forte noisette. Cette pierre semblait avoir été roulée dans le lit d’un torrent. La surface était usée comme un verre dépoli, et il était difficile de reconnaître, dans ce caillou d’un blanc laiteux , une pierre précieuse. Le possesseur de ce diamant l’avait acheté d’un Malais de l’intérieur à un prix très-minime; il comptait , en le revendant, remonter un peu ses affaires. Je l’avoue, plus j’examinais ce diamant brut, moins je croyais à sa valeur fabuleuse; et, lorsque le brave Hollandais supputait devant moi le prix inestimable de son trésor, il me faisait l’effet d'un alchimiste devant son creuset.
Le nombre des Hollandais ne s’élève pas au delà de trois à quatre cents ; leur mission providentielle sur cette langue de terre est de sauvegarder l’honneur de la beauté européenne en procréant des enfants dont les formes ne ressemblent en rien à celles des petits singes portugais.
Les Anglais ont une garnison de cipayes à Malacca ; celte troupe est bien tenue et bien disciplinée. Elle est commandée par des officiers hindous. Un jour, je voyais un de ces vassaux de la Grande- Bretagne passer la revue d’une compagnie ; un fonctionnaire anglais s’approcha de moi et me dit :
i Vous êtes sans doute fort étonné, monsieur, que nous donnions une épée et des épaulettes à ces indigènes?
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— Pag le moins du monde, monsieur, répondis-je; pourquoi serais-je étonné?
— Parce qu’en réalité on ne devrait pas donner des grades à ces gens-là ; ce ne sont pas des gentlemen. Et puisque, dans l’armée anglaise, les gentlemen seuls sont officiers, il est absurde en apparence de faire une exception en faveur de ces Hindous.
— C’est bien le moins, repris-je, que vous laissiez croire à ces pauvres gens qu’ils comptent encore pour quelque chose dans le gouvernement de leur pays.
— Ahl très-certainement, répliqua l’Anglais, il faut qu’un intérêt politique bien puissant nous commande cette condescendance pour que nous donnions des épaulettes à des Bengalis!... Il est vrai , ajouta-t-il , que les Anglais , officiers ou soldats , peu importe, ne se commettent pas avec eux.»
Les Anglais sont peu nombreux à Malacca; on n’y compte guère qu’une dizaine de fonctionnaires civils et quelques négociants. Mais tous les sujets britanniques sont installés dans ce pays comme s’ils devaient y passer leur vie; ils s’entourent de tout le confortable, de tous les agréments qu’on peut se procurer dans ces contrées. Leurs maisons sont gracieuses, parfaitement aérées, entourées de varandes et bâties au milieu de beaux jardins. La plupart de ces habitations sont situées sur le bord de la mer, et, dans les jours de grande marée, le flot vient mourir sur le seuil en murmurant une plainte harmonieuse.
Il y avait jadis à Malacca un collège anglo-chinois; cet établissement avait été fondé dans un but religieux et surtout commercial, comme toutes les œuvres philanthropiques entreprises par les Anglais. Ce collège a donné quelques sinologues fort remarquables ; il a produit des consuls sachant le chinois et pouvant traiter directement les affaires de leur pays avec les autorités du Céleste Empire; mais, religieusement parlant, il n’a pas eu le moindre résultat. La propagande protestante n’a pas de succès auprès des populations asiatiques ; j’ai dit ailleurs la cause de son impuissance.
Le gouverneur anglais de Singapore , de Malacca et de Pinang , est fastueusement appelé par les Anglais le gouverneur du Détroit. Ce fonctionnaire réside alternativement dans l’un des trois pays qu’il est chargé d’administrer. A Malacca , il habite 1 ancien château hollandais qui domine la rade ; à Singapore et à Pinang , ses
palais sont bâtis sur le sommet le plus élevé des deux îles. Les demeures de cet agent anglais , posées sur des points culminants, comme un observatoire, révèlent en quelque sorte le genre de service qu’il rend à son pays.
Le gouverneur du détroit est une sentinelle vigilante, chargée de pousser le cri d’alarme si une puissance européenne tentait de s’établir dans ces contrées, et prêt à pousser un cri de guerre si des éléments de sédition se montraient à Manille ou à Java. Quand des vaisseaux espagnols ou hollandais passent à l’horizon de Singapore , de Malacca et de Pinang , et que la vigie signale les trois vedettes sur lesquelles flottent les couleurs anglaises , de tristes appréhensions doivent traverser le cœur des fidèles serviteurs de ces deux nations ; car ils se disent certainement que la sentinelle qui veille toujours finit tôt ou tard par surprendre son ennemi pendant qu’il sommeille !
Les Portugais et les Hollandais, à force de persévérance et d’énergie, ont accoutumé les Malais au joug européen, et les Anglais recueillent aujourd’hui le prix dû à leurs intrépides devanciers. Mais si , après avoir subi pendant plus de trois cents ans la domination étrangère , tout sentiment d’indépendance nationale s’est éteint dans le cœur des indigènes de Malacca , ils n’ont renoncé ni à leurs coutumes ni à leur religion.
Aux beaux temps de la domination portugaise , saint François Xavier a prêché pour ces Malais récalcitrants ses plus beaux sermons ; il a accompli sous leurs yeux les miracles les plus authentiques; mais ils ont résisté aux prédications et aux prodiges; ils ont bouché leurs oreilles pour ne pas entendre ; ils ont fermé les yeux pour ne pas voir. Et cependant le saint apôtre des Indes avait été précédé à Malacca par de vaillants convertisseurs : ce pays avait été conquis par une bande qui n’entendait pas raillerie quand il s’agissait d’amener les gentils à la foi évangélique 1
Ils leur faisaient bâtir des églises à coups de rotin, et, lorsqu’ils n accomplissaient pas ces travaux pieux avec assez de ferveur , ils flambaient les mécréants et faisaient tomber sur leur peau du lard enflammé ou de la cire d’Espagne fondue. Eh bien ! rien n’y fit , ni les serinons , ni les miracles du P. Xavier , ni les coups de rotin, ni le lard enflammé . ni la cire d’Espagne fondue de ses prédécesseurs.
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Les Hollandais, qui succédèrent aux Portugais, ne se préoccupèrent pas trop du salut de leurs vassaux : ils leur laissèrent croire ce qu’ils voulaient; mais, s’ils se montrèrent fort accommodants sous le rapport des croyances, ils commirent maintes violences et maintes exactions pour obtenir beaucoup de poivre à bon marché. Somme toute , la charge hollandaise fut plus légère à porter pour l’éléphant malais que ne l’avait été celle que lui avaient imposée les Portugais.
Aujourd’hui, il faut le dire hautement, au souvenir du passé les Malais doivent bénir la domination anglaise. L’autorité ne pèse nullement sur eux , ils sont complètement libres de leurs actions, ils pensent ce qu’ils veulent, et je connais bon nombre d’États en Europe , en l’an de grâce 1852 , qui se contenteraient avec raison d’une administration aussi libérale que celle qui régit cette colonie. La propagande religieuse des Anglais s’est bornée à la distribution de quelques Bibles imprimées en langue malaise. Les livres saints ont été facilement acceptés ; mais je suis sûr qu’ils ont été fort rarement lus.
Toutefois, il ne faut pas conclure que les moyens employés par les Européens pour faire des chrétiens de ces opiniâtres musulmans aient été cause de leur insuccès. La résistance qu’opposent les sectateurs de l’islamisme à accepter les vérités évangéliques tient à un fait inhérent à la race asiatique et au climat sous lequel ils vivent. S’il se fût seulement agi de vaincre une résistance basée sur la foi, les sermons du P. Xavier auraient converti les plus entêtés.
Les Malais de Malacca sont en général cultivateurs ou artisans; ils travaillent les métaux , confectionnent des vêtements , et se livrent quelque peu à la menuiserie. Ce sont les seules industries que leur permettent d’exercer les laborieux Chinois. Les cultivateurs vivent surtout dans l’intérieur des terres , où la principale culture est celle du riz. Les rizières n’existent qu’à une certaine distance de la ville ; c’est à cette circonstance qu’il faut attribuer la parfaite salubrité dont jouit Malacca. On dit que le sol de ce pays est pauvre et improductif; c’est probablement en comparant sa fécondité à celle des terres presque vierges de la province de Walesley, de Pinang et de Singapore , qu’on a cru pouvoir dire que le sol était stérile.
Je me suis trouvé’ à Malacca pendant la récolte du riz ; les
champs étaient couverts de moissons abondantes , et le chaume s’inclinait sous le poids des grains mûrs et bien nourris. Les cultivateurs , abrités sous de grands chapeaux en bambous , aidés de I leurs femmes et de leurs enfants , abattaient la récolte , et leur peau nue se confondait avec les jaunes épjs. Dans ce moment , cette terre avait les apparences de la fécondité , et les paysans que j’interrogeais me répondaient qu’ils étaient satisfaits de leur récolte. D’ailleurs, c’est bien plus avec du fruit et des poissons que se nourrissent les indigènes qu’avec du riz. Leurs vergers et la mer suffisent à leurs besoins.
Il n’existe pas de Malais riches dans ces contrées ; presque tous travaillent pour vivre, si toutefois l’on peut appeler un travail les distractions auxquelles ils se livrent. Ce n’est que sur cette vieille terre d’Europe que le travail est âpre et répugnant; mais dans ces beaux pays de l’extrême Orient. , pour peu qu’on gratte la terre, elle produit d’abondantes récoltes.
Les hommes de la côte dédaignent même toute espèce de culture ; la mer , qui sourit à leur naissance et les berce tout enfants sur son sein, détermine leur vocation; ils sont presque tous marins. Malheureusement, ils n’exercent pas cette profession avec un désintéressement poétique ; ils font rarement de l’art pour l’art , mais seulement parce qu’ils aiment à courir les aventures , en allant chercher au loin des ennemis à combattre ou à dépouiller.
A vrai dire, ce sont les Chinois qui forment la partie aisée de Malacca; la plupart des industries sont entre leurs mains , et un grand nombre d’entre eux ont des sommes considérables engagées dans le commerce des produits du sol. La liberté dont ils jouissent dans cette ville la leur a fait adopter comme une véritable patrie, et il est des familles qui s’y perpétuent depuis plus de deux cents ans.
Leur prédilection pour Malacca est telle que , lorsque dans le détroit un Chinois a fait fortune , et que , par des motifs que nous ne nous chargeons pas d’expliquer , il ne veut pas rentrer dans le Céleste Empire, c’est cette ville qu’il choisit pour s’y fixer définitivement.. Je demandais un jour à un marchand de celte nation la cause de cette préférence; il me répondit en souriant :
« Ah! c’est qu’il y a à Malacca un bien beau cimetière! »
Le cimetière chinois de Malacca est effectivement fort beau et fort curieux. C’est sur une vaste colline , où croissent à profusion
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des arbustes odorants, que sont bâtis les tombeaux. Ces monuments ont la forme d’un fer à cheval ; l’enceinte intérieure est recouverte d’une dalle en granit sur laquelle sont gravés des caractères ; et c’est là que les fils respectueux viennent chaque année accomplir les cérémonies prescrites par les rites.
Les tombes sont fort éloignées les unes des autres , et chacune d’elles est ombragée par des ipomeas violets et des cystes roses qui les embrassent de leurs rameaux flexibles. On arrive au pied de la colline en suivant le chemin qui borde la mer, lequel est ombragé par des cocotiers dont les feuilles sonores répètent le bruit harmonieux des vagues. Lorsqu'on a vu le cimetière de Malacca , on comprend que les Chinois , qui , pendant leur vie , aiment à être bien vêtus , bien logés, bien nourris, aient choisi un emplacement aussi riant pour dormir du dernier sommeil.
Les premiers Chinois qui se sont établis à Malacca ont épousé des Malaises. Aujourd’hui , ces familles ne s’allient plus qu’entre elles. En observant rigoureusement cette coutume, ces hommes singuliers sont parvenus à confectionner des femmes parfaitement semblables à celles du Fo-kien et de Kuan-Tong. Toutefois , ils ne les ont pas obligées à se comprimer les pieds.
Enfin ils ont fondé à Malacca une petite Chine, comme ils font dans leurs appartements une forêt avec des arbres nains ; et la colonie chinoise n’est pas ce qu’il y a de moins curieux à observer dans ce pays.
J’aime Malacca de prédilection , et j’ai retracé avec plaisir tout ce que j’y ai vu pendant quatre relâches consécutives. Le motif de ma préférence est fort naturel : Malacca est le pays de la Malaisie le plus anciennement occupé par des Européens, par ces braves Portugais dont j’ai dit un peu de mal et dont je pense beaucoup de bien; car jamais peuple au monde n’a donné de pareilles preuves d’intrépidité. Pendant plus de soixante ans , quarante mille hommes de cette nation tout au plus ont fait trembler les puissances barbaresques, les Arabes, les Mameluks et l’Inde, depuis Ormuz jusqu’en Chine. Si on suppute le nombre des combattants qui leur étaient opposés , il est facile de se convaincre que ces soldats endiablés n’étaient pas un contre cent !
En <5M, Albuquerque vient mouiller devant Malacca pour tirer vengeance de la mort de quelques matelots portugais. 11 apprend
à son arrivée qu’un de ses meilleurs amis , nommé Arunjo , est entre les mains du sultan, et il hésite à livrer l’assaut dans la crainte de compromettre la vie de cet homme. Mais le digne compagnon du grand capitaine lui fait secrètement tenir ces simples mots : « Ne pensez qu’à la gloire et à l’avantage du Portugal ; si je ne puis être un instrument de votre victoire, que je n’y sois pas un obstacle ! » L’assaut est livré, la ville est prise; et Malacca fut pendant cent ans sous la domination portugaise la ville la plus florissante de la Malaisie.
Aussi , dans cette cité aujourd'hui silencieuse, chaque objet évoque un souvenir. Le fort qui protégeait la ville et qui jonche le sol de ses débris a résisté aux flottes réunies de Patane, d’Achem et de Sumatra. L’enceinte ruinée a sauvé de la mort ces glorieux aventuriers, ces demi-dieux chrétiens dont les Indiens disaient :
« Ils sont, plus que des hommes I Heureusement Dieu a voulu qu’il y en eût peu , comme il y a peu de tigres et de lions , afin qu’ils ne détruisissent pas l’espèce humaine. » Toutes ces maisons près- I que désertes ont vu franchir leur seuil par les rajahs du détroit , humbles comme des vassaux, et ont reçu tous les trafiquants de j l’Inde. Ces rues solitaires ont vu rouler des tonnes d'or sur leurs pavés ébranlés. Enfin, chacune des pierres qui tombent de ces monuments ruinés porte avec elle un grand souvenir; car elles se sont élevées en murailles à la voix d’Albuquerque , et elles ont entendu la parole de saint François Xavier 1
Les Portugais ont possédé Malacca de 1511 à 1641; à celte époque, des marchands hollandais corrompirent un misérable gouverneur qui leur livra la ville. Les troupes portugaises, qui n’étaient pas dans le secret de cette trahison, se jetèrent sur leurs armes à l’approche des Hollandais et se battirent résolùment , mais elles succombèrent. Pendant que cette action se passait , les perfides Néerlandais payèrent à leur manière le misérable coupable de cette trahison : ils le poignardèrent pour ne pas lui compter les cinq cent mille livres qu’ils lui avaient promises. Lorsque l’acquéreur de cette odieuse victoire se trouva en présence du commandant des forces portugaises , il lui dit insolemment :
c Quand votre nation reprendra-t-elle ce pays?
TT — Quand vos péchés seront plus grands que les nôtres, » répondit simplement le Portugais. ....
MALACCA
Aujourd’hui les marchands de la Haye sont partis ; ce sont les marchands de Londres qui régnent à Malacca , et le Portugal continue son expiation.
Slngaporc.
Singapore n’existait pas il y a trente ans ; quelques habitations malaises perchées sur le rivage, demeures de pirates et de pécheurs, marquaient seules la place sur laquelle devait plus tard s’élever une ville florissante. C’est le génie anglais, c’est l’activité européenne qui ont fondé cette grande cité, qui ont contraint sans violence, par l’appât seul du lucre et du bien-être, toutes les races de l’Indo-Chine à peupler ce coin de terre. Mais le génie anglais s’est aidé d’un puissant auxiliaire pour établir en moins de trente ans , sur cette plage déserte , une ville de soixante et quinze mille âmes. Cet auxiliaire irrésistible, c’est la liberté !
Dans ce port , les marchandises de toutes les provenances sont reçues en toute franchise ; le Singapore Free-Press (la Presse libre de Singapore) offre à tous les habitants un organe de publicité , et dans les rues, encombrées de marchandises de toutes les nations du monde, l’iman coiffé de son turban, le bonze drapé dans sa longue robe , le brame presque nu , coudoient le ministre protestant étranglé dans sa cravate blanche et le missionnaire catholique enseveli dans sa soutane. La liberté commerciale, la liberté civile, la liberté religieuse, sérieusement pratiquées, ont fait affluer sur ce point, naguère inhabité, plus de population et de richesse que les Espagnols, les Portugais et les Hollandais, avec leurs lois prohibitives, leurs systèmes de violence et leur intolérance religieuse, n’en concentrèrent jamais à Goa, à Manille et à Java !
Aussi cette ville, éclose en quelque sorte au souffle de la liberté, présente-t-elle un aspect fort différent des anciennes possessions européennes. Lorsque les premiers navigateurs débarquaient sur un
point à leur convenance, ils s’en emparaient par la violence; ils amoncelaient pierres sur pierres pour bâtir un fort , et ils entouraient d’une enceinte percée de meurtrières et hérissée de canons les maisons de ceux qui, les premiers, osaient occuper le sol volé par la conquête. Les Anglais ont procédé d’une tout autre manière dans la Malaisie : ils ont acheté tout simplement les points qu’ils voulaient occuper. Ce procédé vulgaire est, il faut en convenir, plus honnête que le premier ; il étonne quelque peu nos préjugés barbares (car notre éducation classique nous force à considérer comme légitimes les vols à main armée que commettent les nations), mais il est conforme à l’équité.
Aussi les Anglais n’ont-ils pas entouré Singapore de murailles et de créneaux; les maisons se sont disséminées sur les coteaux arrondis de l’île avec une entière indépendance. Ils ont sacrifié au préjugé militaire en établissant un petit fort sur un coin de terre qui avance dans la mer; mais celte construction , de l’aspect le plus pacifique, est armée de canons à demi rouillés, lesquels sont servis par des cipayes inoffensifs : cet appareil suffit pour |f faire croire aux Malais que cette place est inexpugnable.
La Sirène mouilla dans la grande rade de Singapore devant la ville anglaise. Lorsque pour la première fois on jette l’ancre dans ce port immense, on est émerveillé en contemplant les constructions navales qui se balancent sur ces eaux tranquilles. Tous les pavillons et toutes les machines flottantes inventées depuis Noé semblent s’être donné rendez-vous en ce lieu. On y voit des jonques chinoises, véritables arches flottantes, de lourds vaisseaux cochinchinois , imitation barbare des constructions européennes, des proas de Holo effilées comme un poisson, des chebecs arabes, sveltes et élancés, de vieux sabots de Siam qui flottent depuis les Argonautes, des bateaux à vapeur de la Compagnie, puis les pavillons de Hollande, d’Espagne, de Portugal , et parfois même le drapeau français t
Singapore, vu de la rade, a une charmante physionomie. Les blanches habitations sont entourées de muscadiers et de girofliers ; on voit que chacun s’est fait son nid en ne consultant que sa fantaisie et son goût. La ville des Anglais, véritable volée d’oiseaux abattus au milieu des arbres et des fleurs, est séparée de la ville commerçante par une espèce de crique , dans laquelle coule
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une rivière qui descend des parties supérieures de nie. Je m’embarquai sur une pirogue malaise pour me rendre à terre; mes rameurs engagèrent leurs bateaux dans la rivière , dont l’entrée étroite est défendue par le fort dont j’ai parlé, et ils me débarquèrent sur la rive droite. On m’avait signalé London-Hotel comme le meilleur boarding-house de la colonie, et ce fut là que j’allai m’installer. Le maître de cet hôtel, M. Dutroncoy, est un homme de contrefaçon belge, qui a tour à tour l’attention d’étre Français, Anglais ou Hollandais, suivant les besoins du moment; le fait est qu’il peut donner le change sur sa nationalité aux polyglottes les plus distingués. Lorsque j’arrivai, il s’avança vers moi la casquette à la main, et, à la vue d’un énorme paquet que je portais moimême, il comprima un sourire imperceptible et me dit :
« Monsieur est Français, sans doute?
— Oui, monsieur Dutroncoy, lui répondis-je.
— Oh! monsieur sait mon nom ! Eh bien, sans vanité, cela ne me surprend pas. Moi aussi, je dois être Français!
— Comment ! vous n’en êtes pas sûr?
— Mon Dieu non ; j’ai longtemps parcouru le monde, comme dit la chanson; et, ma foi, j'ai oublié le point de départ.... Mais je dois être Français; car j’aime le café et le grand Napoléon ! »
Je me rendis à ces preuves convaincantes, et je tendis la main à mon compatriote; il m’installa dans une charmante chambre au rez-de-chaussée, humble comme la cellule d’un anachorète ; les murs étaient nus, blanchis à la chaux; deux chaises en rotin, une immense cuvette en porcelaine de Chine, une table et un lit composaient tout le mobilier. Les litsdeSingapore valent la peine d’être décrits : ce sont de grands cadres en jonc cachés sous une moustiquaire, garnis d’une natte de palmier et de deux traversins. On couche sur ces lits vêtu d’une moresque , vaste pantalon en toile du Bengale, et on y dort parfaitement rafraîchi par l’air de la nuit, qui circule librement tout à l’entour.
L’hôtel de M. Dutroncoy est bûti au milieu d’un vaste jardin où croissent librement les grands arbres des tropiques. Les murs sont percés de grandes fenêtres très-rapprochées les unes des autres et garnies de stores de bambou , qui font ressembler cette maison à une volière.
Le soir même de mon arrivée, j’allai dîner chez M. Balesticr, 103 p
consul général des États-Unis, lequel est un homme distingué et d’une bienveillance parfaite. L’habitation de M. Balestier est à vingt minutes à l’est de Singapore, du côté d’un grand village appelé Campon-Glan; elle est située au centre d’une vaste propriété plantée de cannes à sucre.
Les avenues par lesquelles on arrive à cette demeure sont ombragées par des cotonniers en arbre, des bananiers, et bordées d ananas, dont les fruits d’or portent sur. leur sommet une aigrette d un vert glauque. Je üs en palanquin le trajet de la ville chez M. Baleslicr.
Le nom de palanquin ne saurait s’allier, dans la pensée de ceux qui n ont pas visité Singapore et Pinang, avec l’idée d’un véhiculé traîné par un cheval ; car on peut croire qu’il s’agit d’un de ces cercueils dans lesquels on promène les vivants à Calcutta, d une de ces boites lugubres portées par des hommes, dans lesquelles les nababs de l'Inde exécutent de longs voyages. Mais dans cette partie de la Malaisie on donne le nom de palanquin à une espèce de caisse longue portée sur quatre roues. Ce char, dans lequel on ne peut tenir plus de deux en face l’un de l’autre, est garni de persiennes qui laissent circuler l’air dans l’intérieur, et il est tendu d’une étoffe légère. Un coureur, appelé un says dans le pays, se tient à la tète du cheval pour le diriger et l’exciter; ce sont ordinairement de débiles Bengalis ou les plus pauvres des Malais qui font ce pénible métier.
C’est pitié de voir ces hommes, pour la plupart exténués par la misère, courir haletants des heures entières. Le costume do ces malheureux est des plus simples : ils ont les jambes et les pieds nus, le buste découvert, les cheveux cachés sous un mouchoir de colon roulé en turban autour de la tète ; ils ne portent pour tout vêtement qu’un caleçon maintenu par une ceinture audessus des hanches et qui ne dépasse pas le genou.
Lorsque j’arrivai devant la demeure de M. Balestier, il était nuit; des domestiques chinois vêtus de blanc, leur longue queue bien peignée , vinrent au-devant de moi en portant des torches enflammées, et un pion indien, enveloppé dans une longue robe blanche et coiffé d’un turban de mousseline, me conduisit auprès du maître de la maison. Les Américains et les Anglais savent seuls vivre en ce monde. Leur amour du confort leur suggère
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mille raffinements qui nous sont inconnus; ils adoptent toutes les coutumes que l’attrait du bien-être a révélées à tous les peuples de la terre, tandis que nos compatriotes, fonctionnaires ou négociants, craindraient de prendre racine à l’étranger s’ils s’v établissaient convenablement. On me conduisit au premier étage; je traversai une varande splendidement éclairée par des globes en verre remplis d’huile de coco, et j’entrai dans une longue galerie formant cinq vastes pièces séparées par de légères cloisons percées à jour et illuminées avec des bougies enfermées dans des verrines.
Mme Balestier a rassemblé dans cette galerie toutes les raretés de l’Inde et de la Chine; elle n’a pas seulement mis à contribution les œuvres artistiques des habiles ouvriers de ces contrées, mais aussi les raretés de la terre et des mers. Chacune des séparations dont cette galerie était coupée avait en quelque sorte sa spécialité : dans l’une, il y avait la bibliothèque, composée de livres écrits dans toutes les langues d’Europe; dans une autre, une collection de coquilles enfermée dans des armoires d’ébène vitrées; dans une autre encore, des sculptures en sandal ou en bambou de Chine, des incrustations de l’Inde, ou des peintures représentant la théogonie brahminique et les transformations de Bouddha.
Toute la société anglaise et américaine était rassemblée chez M. Balestier; je trouvai là tout ce que Singapore comptait de gentlemen, de jolies misses et d’élégantes ladys. Après soixante jours de mer, dont la monotonie n’avait été interrompue que par une courte relâche daus le pays barbare de Malacca, j’éprouvai une vive surprise en me trouvant tout à coup au milieu d’une société européenne, dans un des palais féeriques de l’Orient ! Ces clartés éblouissantes, ce luxe asiatique, cette atmosphère tiède, parfumée par la douce haleine de ces femmes rayonnantes de fraîcheur et de grâce, me donnèrent le vertige, et je perdis presque la tête lorsque Mme Balestier me chargea d’offrir mon bras, pour passer à table, à une jeune miss dans tout l’éclat de sa beauté britannique, et qui parlait le français aussi purement. qu’une Parisienne. La salle à manger était au rez-de-chaussée; de grandes fenêtres ouvertes sur le3 jardins laissaient pénétrer les senteurs qui, le soir , s’échappent du sein des fleurs; et l’on
voyait, dans les ténèbres, se jouer les insectes lumineux de la nuit, semblables à des étincelles animées. Aux quatre coins de cette vaste pièce se tenaient de jeunes Chinois, agitant un de ces immenses éventails, peints de diverses couleurs, dont on attribue à 'tort l’invention aux Japonais. Ces éventails sont originaires de l’Inde, où on les fabrique avec les feuilles et le pédoncule du palmier-raquette.
Chaque gentleman avait derrière lui un domestique indien; ces serviteurs attentifs étaient vêtus d’une tunique blanche et portaient des anneaux de cuivre et d’argent aux doigts de leurs pieds nus. Les dames étaient servies par des enfants chinois de douze à treize ans ; ces serviteurs attentifs avaient la tête fraîchement rasée et la queue bien peignée; ils étaient vêtus d’un cham très-blanc, et leur pantalon était attaché au jarret par un ruban rose. Leur physionomie était spirituelle et douce ; ils épiaient les moindres désirs de leurs charmantes maîtresses et se hâtaient de les devancer.
Ces enfants d’une propreté exquise, aux manières prévenantes, à la figure pleine de gentillesse et d’espièglerie, vêtus avec une certaine élégance, ne sont pas précisément des domestiques; leurs fonctions se rapprochent de celles que remplissaientjadis les petits pages auprès des belles châtelaines, et, en examinant celui qui était spécialement attaché à la charmante miss auprès de laquelle j’étais assis, je voyais en lui un petit Jehan de Saintré d’un jaune tendre. Ces petits garçons servent de femmes de chambre aux dames anglaises; ce sont eux qui sont chargés de lacer les brodequins, d'agrafer les robes.... Mais, lorsqu’ils atteignent l’àge de quatorzè ans, on les affranchit de leur doux servage, et ils sont remplacés par de plus jeunes qu’eux. On dîna à la française, c’està-dire que les hommes accompagnèrent les dames en sortant de table, et la soirée se prolongea bien avant dans la nuit.
Au moment où l'on se disposait à se retirer, un éclair traversa l’espace, un vent frais et violent souffla à travers les branches d'arbres et les cannes inclinées, et une pluie accompagnée de tonnerre tomba avec furie. Cet orage dura à peu près une demiheure; à peine fut-il apaisé, que les says, mouillés jusqu’aux os, nous apparurent devant la maison, tenant d’une main les chevaux attelés aux palanquins et prêts à partir. Ces pauvres gens sont
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habitués à une telle obéissance que, malgré la pluie battante, ils n’avaient osé s’éloigner un moment pour se mettre à l'abri.
J’allais regagner Singapore , lorsque Mme Balestier m'appela auprès d’elle.
« Nous désirons, me dit cette excellente dame, vous garder auprès de nous le plus longtemps possible; ne rentrez pas ce soir à Singapore. M. Wampou, notre voisin, vous offre l’hospitalité; acceptez-la; demain M. Balestier vous fera visiter la ville malaise. »
Croyant que M. Wampou était un des gentlemen que j’avais vus à diner, je me hâtai de répondre :
« Veuillez bien, madame, me dire lequel de ces messieurs est M. Wampou, afin que je le remercie de son invitation.
— M. Wampou, reprit Mme Balestier en riant, est un négociant, chinois de nos amis, qui n’est pas ici.
— Comment 1 m’écriai-je, un Chinois, un vrai Chinois m’offre l’hospitalité 1 Mais c’est fabuleux ! je veux aller le voir immédiatement. »
Mme Balestier appela Atay, sa petite femme de chambre chinoise, lequel me conduisit à mon palanquin. Deux Indiens munis de torches m’accompagnèrent, et trois minutes après j’étais devant l'habitation de M. Wampou. Je descendais à peine de mon palanquin , lorsque je fus salué d’un hourra trois fois répété , et d’un France and England for everl Un pion hindou vint vers moi en s’inclinant ; je le suivis, et je trouvai trois officiers anglais attablés sur une terrasse autour d’un punch à la glace. Ils se levèrent en m’apercevant, me tendirent la main et me firent asseoir auprès d’eux. Après un échange de how do you do , de thank you et autres banalités, nous en vînmes aux explications, et nous reconnûmes qu’il était difficile que la conversation devînt vive et animée, car ils ne savaient pas plus de français que je ne savais d’anglais. Nous essayions de nous consoler de ce contre-temps en chantant le God save the queen, en débitant alternativement des speeches en français et en anglais, et en buvant forco rasades, lorsqu’il nous arriva un secours inespéré.
L’Indien qui m’avait introduit s’avança vers moi, s’inclina plusieurs fois et me dit :
« Vous ne parlez pas l’anglais, monsieur?