‹ De France en Chine par le Dr. M. YvanChapitre 9 sur 15 · P0UL0-P1NANG. 31 ‘J · texte numérisé non relu

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Pinang , puisque c’était un indigène , je ne üs aucune objection et je me mis en route.

« Pendant le trajet, que nous fîmes rapidement en palanquin, mon collègue m’instruisit du rôle que je devais jouer : « Nous « allons , a dit-il , « chez des gens qui ont toujours l’œil au guet ,

« qu’un rien effarouche ; je ne dirai pas d’abord que vous êtes « médecin , et je ne vous appellerai que si le cas l’exige. » Cette réserve me convenait fort ; nous arrivâmes dans une de ces délicieuses demeures, qui semblent soutenues au milieu du feuillage par une main invisible ; nous trouvâmes un groupe d’hommes et de femmes réunis sous la varande et attendant impatiemment mon ami. « Le « malade va de mal en pis ! » lui cria-t-on tout d’une voix dès qu’on l’aperçut; mais il ne s’émut guère de cette fâcheuse salutation.

« Cette réunion malaise se composait de sept personnes : trois femmes , deux jeunes filles , un homme d’une soixantaine d’années et un jeune garçon ; c’était le père qui était sur le flanc.

« Mon ami me laissa sous la varande avec le jeune homme et le vieillard, et il entra, suivi des trois commères, dans la chambre du malade. Quelle que soit notre bonne volonté, la conversation n’est pas féconde en ressources avec ces gaillards-là ; mieux vaut causer avec nos bêtes que de chercher les sujets qui peuvent s’adapter à leur intelligence. Cependant, après des efforts inouïs, je parvins à en trouver un qui leur plut fort. C’était une histoire de piraterie dans laquelle les Malais avaient eu les bénéfices de la chose, genre de succès qu’ils obtiennent rarement aujourd’hui. Pendant notre conversation, un petit incident vint me distraire fort agréablement. J’aperçus deux petites mains sortir de dessous une natte appliquée sur l’ouverture d’une fenêtre, et étaler sur l’appui extérieur un vêtement encore humide.

« Ces mains étaient jaunes , il est vrai ; mais elles étaient charmantes , les doigts effilés étaient terminés par des ongles roses et bien taillés. De belles mains sont chez tous les peuples du monde un genre de distinction fort rare ; il porte avec lui un cachet aristocratique qu’aucun autre genre de beauté n’égale , et celles-là auraient fait envie à nos plus grandes dames. Ces charmantes mains qui s’agitaient avec grâce me préoccupèrent si vivement que le jeune Malais s’en aperçut. Il se pencha vers moi , et me désignant la fenêtre où elles avaient de nouveau reparu et s’occupaient eh

ce moment à égrener une guirlande à demi flétrie de fleurs de volkamerias et de tubéreuses , il me dit à voix basse et d'un air mystérieux :

« Ada anak perampoean njang bagoes sehali. Ce qui signifie littéralement en français: «C’est un enfant femelle, jeune, trèso belle ! »

« — Apa saranidia? Est-elle chrétienne? lui demandai-je.

« — Tida, Islam , dia ada saya poenja soedara misan. Non, elle o est musulmane ; c’est ma cousine. »

«J'avais à peine reçu cette intéressante révélation, que mon ami vint me rejoindre. Je ne jugeai pas à propos de lui faire part de ma découverte, mais je lui demandai avec empressement des nouvelles de son malade.

« Le pauvre homme n’est pas trop mal , » me répondit-il, « mal- « gré les assertions de ces imbéciles. Je désire, cependant, que « vous le voyiez pour alléger un peu ma responsabilité. Je l’ai «r préparé à vous recevoir; nous pouvons entrer à l’instant même. »

« Cette prière servait admirablement mes désirs; je m’empressai d’y adhérer. Je vous fais grâce du côté médical de la chose ; je vous dirai seulement que je parlai au malade avec tant d’affection et de bienveillance, qu’il me pria de revenir le voir.

« Hélas ! comme il arrive ordinairement dans l’appréciation de la plupart des actions humaines , la mienne fut trop favorablement interprétée ! Il n’y eut probablement que le jeune Malais qui ne se méprit pas sur la cause réelle de mon empressement, en l’attribuant à la curiosité. Ce besoin insatiable de connaître est à peu près l’unique mobile des gens qui ont beaucoup vu. L’objet le plus ravissant n’est pour eux qu’un objet d’observation, qu’un sujet d’étude. Je connaissais assez bien les races malaises; j’avais vu les ronguins, ces femmes libres de l’île de Java, les tagales de Manille, les princesses indigènes de Bantam, les soendal de Malacca et de Singapore; je voulais observer une jeune Malaise musulmane dans l’intérieur de sa famille; l’occasion se présentait, je résolus d’en profiler.

«Je sortais ordinairement de fort bonne heure de chez moi; j aimais à parcourir le matin les rues où les indigènes vont s’approvisionner pour les besoins de la journée. Un de mes domestiques, qui connaissait mes goûts, me demanda un matin si j’a-

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vais visité lo marché au poisson; sur ma réponse négative, il me proposa de m’y conduire. Ce Malais était un garçon fort intelligent, qui était à la fois mon valet de chambre, mon maître de langue, mon groom, mon commissionnaire, et, par la multiplicité des rapports qu’il avait avec moi dans ses diverses fonctions, il était presque devenu mon inséparable.

« Le marché au poisson de Poulo-Pinang est à une petite distance de la ville; c’est un immense hangar construit Sur des pilotis que le flot baigne constamment. Lorsque nous arrivâmes, la marée était haute, le dessous de l’édifice était envahi par les vagues ; on eût dit un vaisseau immobile échoué sur la plage. De nombreuses barques de pêcheurs garnissaient le côté de la construction qui fait face à la pleine mer et semblaient opérer le sauvetage de ce grand navire. Le plancher de ce tréteau était littéralement couvert de petits tas de poissons dont le plus grand nombre frétillait encore. Ces poissons appartenaient, en général, à des espèces qui m’étaient entièrement inconnues. Les uns, arrondis comme des disques rayés de jaune et de noir, portaient sur leur nageoire dorsale une longue épine dorée qui formait un arc gracieux; d’autres, munis de becs comme des perroquets, avaient des écailles plus brillantes que les ailes d’un colibri ; un très-grand nombre étaient armés de piquants durs et aigus comme un poignard, et tous étaient parés des plus ravissantes couleurs. Les plumes nuancées des oiseaux, les ailes des papillons, le s élytres dorés des coléoptères eussent paru ternes et décolorés à côté des écailles chatoyantes de ces habitants des eaux; c’étaient des reflets irisés, moelleux comme ces teintes vagues que l’œil saisit parfois sur les flots mouvants, lorsque les premières lueurs, du ciel les éclairent. A côté de ces beaux poissons, vêtus de pourpre, d’azur, d’argent et d’or, mêlés, confondus en mille proportions diverses, se promenaient de gigantesques crustacés. L'es grands articulés, avec leur robe osseuse peinte de noir et de brun, leurs antennes projetées en avant, leurs fortes pinces écartées prêtes à saisir, ressemblaient à des moines austères dans leurs robes de bure. De nombreux acheteurs se pressaient autour de ces monticules de poissons ; mais ce n’était qu’après de longs débats qu’ils parvenaient à s’accorder avec les marchands. Cependant ces transactions se passaient moins bruyamment que dans 193 u

nos marchés européens; il est vrai qu’il y avait ici parmi les acheteurs plus d’hommes que de femmes.

« Pendant que je me promenais curieusement au milieu de cet encombrement, je sentis une main s’appuyer légèrement sur mon épaule en même temps qu’on m’adressait ce salut respectueux :

< Tabe toean Salut , monseigneur ! »

a Je me retournai pour voir d’où me venait cette prévenance, et je fus très-heureux en reconnaissant le jeune Malais, parent du malade que j’avais visité avec mon ami. Il portait un large pantalon, un gilet maintenu avec une ceinture et une petite veste ; il avait déposé le costume un peu primitif qu’il portait chez lui; il était convenablement vêtu, comme devait l’être un Malais de sa condition.

« Vous nous avez donc oubliés, seigneur? » me dit-il.

a Non , certes , » lui répondis-je , « et j’avais l’intention d’aller

« voir le malade demain, avec le docteur....

« Allez-y aujourd’hui, seigneur; ma cousine et ma tante sont

« seules , il fsl vrai , pour vous recevoir ; mais le malade vous « attend avec impatience, vous personnellement. »

« Les Malais sont sobres de paroles; à peine eut-il prononcé ces derniers mots qu’il me salua et s’éloigna.

« L’invitation que venait de me faire ce jeune homme n’était pas dans les habitudes des gens de sa race; ils n’aiment guère que les étrangers s’introduisent chez eux. Je pensai donc qu un danger pressant menaçait le malade, et je partis immédiatement sans aller quérir mon ami : mais quel ne fut pas mon étonnement lorsque je vis, du chemin qui longeait le village, celui que je croyais alité assis sur le balcon de sa maison et jouant avec un gros singe roux, son ami intime! Du plus loin qu’il m’aperçut, le malade m’adressa avec effusion quelques paroles de remercîment fort mal interprétées par son compagnon, lequel, pour seconder l’intention qu’il supposait à son maître, se mit à pousser des cris furieux et à s’élancer vers moi la bouche ouverte. Aux témoignages bruyants de reconnaissance de l’homme et aux cris d’indignation du singe, la femme accourut; mais à ma vue elle joignit à son tour scs félicitations à l’expression des sentiments des deux amis, ce qui composa momentanément un chœur du plus détestable effet Lorsque ce premier moment d’expansion fut calmé, je m’assis sur

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le balcon avec ces braves gens , me demandant quel intérêt pouvait avoir le jeune Malais à me pousser en quelque sorte dans l’intérieur de sa famille.

« J’échangeai d’abord quelques paroles insignifiantes avec le malade ; j’adressai ensuite à la vieille femme diverses questions sur sa famille , qui auraient peut-être effarouché sa susceptibilité malaise si je n’eusse déjà gagné sa confiance; mais, loin d’être blessée de mes demandes, elle y répondit avec empressement et m’apprit qu’elle avait deux filles, dont l’une était absente.

« Je ne vois pas celle qui est auprès de vous , » lui dis-je ; « où « donc est-elle? Serait-elle malade?

« — Elle est dans cette chambre, » me répondit-elle en me montrant la fenêtre où j’avais vu, à ma visite précédente, manœuvrer les deux charmantes mains.

« Je sentis qu’il était nécessaire , pour arriver à mon but , de porter instantanément un coup décisif, et sans hésiter j’ajoutai :

œ Est ce que je vous contrarierais beaucoup si je vous priais de c me la laisser voir ? »

« Il paraît que j’avais atteint la limite où, d’après les règles de la civilité malaise, l’intérêt peut passer pour de l’indiscrétion. La mère feignit de ne m’avoir pas entendu, et sur un léger prétexte elle s’éloigna. Son absence se prolongea longtemps, assez longtemps pour me faire croire que les espérances que j’avais fondées sur ces relations étaient entièrement ruinées ; je songeais donc à opérer dignement ma retraite lorsqu’elle vint nous rejoindre.

« 11 est venu dans le campon, » me dit-elle en se rasseyant près de moi, « un marchand malabar qui vend de très-belles étoffes. *

« Je l’avoue, je pris ces paroles pour une insinuation digne tout au plus d’une mère d’actrice ; le guet-apens me parut d’une invention médiocre ; j’étais vexé, désappointé ; évidemment ces procédés n’avaient plus de couleur locale, j’étais en pleine civilisation. Cependant, pour ne pas laisser planer un doute humiliant sur ma générosité , je répondis avec une feinte indifférence :

« J’ai quelques emplettes à faire, je ne serais pas fâché de voir « les étoffes de ce marchand.

« — Il est dans la chambre de ma fille Neiza, je vais vous y * conduire, » me dit la vieille femme.

« Ce nom de Neiza réveilla tous mes désirs ; je pensai que ce

n’était pas payer trop cher le plaisir de voir une jeune fille qui portait ce nom charmant, que de l’acheter au prix d’un foulard des Indes, d’une robe de pifia de Manille , moins encore , peut-être de quelques aunes de mousseline de Manchester, et je suivis ma conductrice.

t En entrant dans la chambre de Neiza, je ne vis d’abord que des flots d’indiennes peintes, des soieries de Chine , des mousselines , répandus sur le plancher ; un marchand malabar était accroupi devant ces tissus, le dos appuyé contre la fenêtre qui faisait face à la porte. C’était un beau garçon de trente ans, très-brun; ses traits, d’une pureté idéale, étaient pleins de distinction et empreiuts de douceur; ses yeux étaient grands et noirs; il portait une légère moustache. Sa tête était couverte d’un béret en mousseline brodée, ses cheveux étaient coupés ras; tout son corps était enveloppé dans une robe blanche ouverte sur le devant et légèrement serrée à la ceinture ; ses pieds étaient chaussés de babouches. A peine le Malabar m’eut-il aperçu qu'il s’empressa de plier ses tissus. Je voulus l’arrêter d’un regard ; mais il me dit que ses étoffes étaient vendues; que, si je voulais d’autres marchandises , il viendrait me les montrer chez moi à Pinang. Évidemment cet honnête garçon n’était pas de connivence avec la vieille Malaise; il voulait me soustraire à une exploitation qui répugnait à sa conscience. Je fus touché de ce procédé délicat; mais, hélas! moi aussi j’interprétais trop favorablement son action en l’attribuant à un sentiment exagéré de délicatesse : car, en sortant de l’appartement, ses veux si doux changèrent subitement d’expression, il me lança un regard haineux et s’en alla en tirant après lui la porte avec violence. Cette manière brutale d’exprimer le mécontentement que lui causait ma visite révolta ma susceptibilité. Je me disposais à aller châtier l’insolent; mais la •vieille Malaise me supplia de n’en rien faire , me disant que cet homme était son ami , et de plus un excellent musulman. Je me laissai toucher par cette dernière considération. La mère vit partir les belles étoffes sans paraître le moins du monde affectée ; cette fois j’avais trop défavorablement jugé les intentions de cette honnête femme, et je lui rendis mon estime.

« La présence du marchand et la petite scène qui s’ensuivit m’avaient empêché d’examiner Neiza, assise dans un angle de

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l’appartement. Lorsque cet incident fut vidé, je m’approchai d’elle et la saluai en me servant de la formule la plus respecteuse de l’idiome malais.

« Salamat pagi pcrampoean moeda bagoes , » lui dis-je. C’est-àdire : c Salut, femelle jeune et jolie. »

« Elle me répondit avec la même courtoisie. Neiza était une enfant de quinze ans, petite, un peu grosse; c’était un type pur de la beauté malaise ; voici son portrait :

« Elle avait le front haut et lisse; ses larges paupières donnaient à son regard une suave expression de douceur; on eût dit que ce n’était qu’avec peine qu’elle ouvrait son œil oblique chargé de langueur ; l’arc gracieux qui courait au-dessus de l’orbite était délié comme si un pinceau léger en eût tracé la courbe moelleuse ; ses pommettes saillantes rendaient plus apparent l’ovale arrondi de son visage d’enfant ; scs lèvres rouges de laque , habituellement entr’ouvertes, laissaient voir une double rangée de dents d’un brun fuligineux ; ses long cheveux, adoucis par l’huile de coco et tordus sur le sommet de la tête, ressemblaient au cimier d’un casque noir.

c Cette charmante fille était jaune comme l’or le plus pur ; son collier et ses anneaux faisaient saillie sur sa peau comme des ciselures détachées sur un bloc de la même matière ; on l’eût prise pour une de ces statues précieuses qu’on adore dans les pagodes de l’Inde.

« La jeune Malaise avait un vêtement en harmonie avec son genre de beauté : un léger corset flottant à manches courtes, qui ne descendait pas au-dessous du sein , ne cachait ni ses épaules ni ses bras souples et arrondis; un jupon attaché au-dessus des hanches laissait à découvert ses pieds d’enfant, dont les ongles bien taillés, soigneusement arrondis, encadrés dans des orteils safranés, ressemblaient à de la nacre aux reflets rosés incrustée dans du sandal. Neiza habitait une petite chambre aux murs blancs; son lit, porté sur une estrade pour le mettre à l’abri des termites, ce fléau des régions tropicales , était couvert d’une moustiquaire rose. Si ce n’eût été cette dernière partie du mobilier, cet appartement eût entièrement ressemblé à l’humble mansarde d’une grisette du pays latin. Une commode à deux tiroirs, placée à l’angle sur lequel s’ouvrait une porte, était chargée de petits flacons et de

pots de fleurs. Lorsque j’entrai, cette jeune fille cousait une robe d’indienne peinte ; elle était assise devant une table sur laquelle était déposée , avec ses instruments de travail , une boîte à bétel.

c Pour me faire honneur, elle quitta son ouvrage, prit dans divers ustensiles en cuivre renfermés dans ce petit meuble tous les ingrédients qui composent le bétel , et me l’offrit ensuite en me disant avec son plus doux sourire :

« Toean mnkan sirih? Mâchez-vous du bétel, monseigneur?»

« J’acceptai cette préparation, dont je connaissais déjà la saveur chaude et astringente, et je m’assis auprès de cette enfant.

« La vieille resta dans la même pièce que nous, allant et venant, bourdonnant comme un taon incommode.

c Je regrette, » dis-je à la jeune fille, < d’avoir fait enfuir le « marchand malabar; peut-être venait-il vous parler de choses qui « vous intéressaient?

« — II voulait probablement me répéter ce qu’il me dit tous les « jours en me montrant ces étoffes, s me répondit Neiza.

« — Que vous dit-il donc de si important? » repris-je.

« — Que, si j’étais sa femme ou seulement sa sœur, j’aurais les c plus belles soieries de Chine et les plus brillants tissus de Madras.

c — Eh bien! ne voudriez- vous pas être la femme de ce mar- « chand ? il est beau, et de plus il doit être riche.

« — Non, je ne voudrais pas être sa femme, » répliqua vivement la jeune Malaise ; » ces marchands indiens ne sont ni fiers comme « les Européens ni courageux comme les Malais ; si vous l’aviez « battu tantôt , il se serait mis à genoux et vous aurait demandé c pardon.

« — Que ferait un Malais si je le traitais ainsi ?

« — Un Malais ne demanderait pas grâce, et, si vous le frap- » piez , il se vengerait plus tard , » répliqua énergiquement la jeune fille.

« — Vous voudriez donc un mari très-brave, très-courageux, * qui allât courir la mer comme ceux des îles ? s « A ces mots, Neiza sourit ; elle comprit que je faisais allusion aux actes de piraterie qu’exercent les Malais de Sumatra, de Bornéo et de Ilolo ; elle secoua la tête et répondit :

« Je voudrais un mari qui vécût près de moi ; il irait seulement « à Pinang vendre des kriss et des joncs ; s’il allait parfois dans

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« les îles voisines, ce serait pour acheter des nids d’oiseaux et de a l’étain ; moi , je ferais cuire le riz et je soignerais la maison.

« — C’est ainsi que vivent les hommes et les femmes de mon « pays là-bas derrière la mer; voulez-vous y venir? vous y trou- « verez un mari.

« — Non, non, » s’écria la jeune Malaise, » je ne veux pas vivre « avec les femmes de votre pays ; elles ont les pieds serrés dans « des étoffes et leur tête est chargée de voiles qui les étouffent. « Pauvres femmes ! elles n’ont jamais couru nu-pieds sur les her- « bes soyeuses et sur les sables fins des grèves; elle n’ont jamais « senti le vent du soir frémir dans leurs cheveux humides ; elles « ne connaissent pas le bonheur qu’on éprouve à chercher la fraî- « cheur au fond des eaux, à s’abandonner au courant du fleuve k comme les fleurs que le vent disperse ; elles ne connaissent pas « ce bonheur, parce qu’elles ont froid ! » ajouta-t-elle en donnant « à sa physionomie un air souffrant.

« Vous savez donc ce que c’est que d’avoir froid? » lui demandai-je un peu étonné.

« — On me l’a dit, » répondit-elle brièvement. * D’ailleurs, » continua-t-elle, « je puis le savoir; là-haut sur la montagne il fait froid.

« — Les femmes de mon pays n’ont pas, il est vrai, les plaisirs « dont vous parlez, mais elles sortent seules ; elles vont le soir « dans des maisons où sont rassemblés beaucoup d’hommes et de « femmes, où l’on chante, où l’on rit bien avant dans la nuit.

« — J’aimerais mieux passer la soirée sur ce balcon avec mon a mari, » me dit la Malaise en me montrant sa fenêtre, « et ehant ter pour lui seul des chansons ! Il n’y a que les ronguins qui « chantent pour tout le monde.

« — Est-cé que vous savez des chansons?

c — Belles à ne jamais se lasser de les entendre ! Il en est une « que je chante presque tous les soirs, et tous les soirs ma famille « vient m’écouter! » reprit Neiza avec exaltation.

.« — Quel est donc le sujet de cette chanson?

« — C’est l’histoire d’un ancien roi du pays; il avait épousé « une jeune fille belle comme on n’en avait jamais vu et comme « on n’en vit plus depuis; elle était jaune comme le miel des « abeilles et avait de si longs cheveux qu’ils la couvraient entiè- « renient. Le roi aimait beaucoup sa femme; cependant il fut forcé

« de la quitter pour aller faire la guerre à un de ses voisins , qui « l’avait attaqué. La princesse voulait l’accompagner, mais il s’v « opposa; elle résolut alors de le suivre à son insu. Elle mit dans « sa confidence sa nourrice, et partit avec cette pauvre femme, lui ft faisant promettre qu’elle la tuerait si le prince, son époux, suc- « combait dans la lutte. La princesse et sa suivante coururent de « grands dangers ; une fois elles furent enlevées par un dragon qui « les enferma dans une caverne; une autre fois, elles tombèrent « entre les mains d’un vieux rajah qui voulut se faire aimer de la « jeune femme; mais elles furent constamment délivrées par une « puissance invisible. Cependant, le roi son époux fut fait prison- « nier par son rival ; il ne recouvra sa liberté qu’en épousant la fille « de ce méchant roi , et la pauvre abandonnée mourut de chagrin!

« — Cette chanson doit être fort belle. Lorsque je saurai très- <r bien le malais, voulez-vous me la chanter un jour?

« — Je le veux bien, » me répondit la jeune fille ; « lorsque je « chante ces aventures, il me semble que ce sont les miennes, et c je voudrais avoir alors auprès de moi quelqu’un que j’aimerais « et qui ne m’eùt jamais quittée.

« — Avec vos coutumes malaises, comment pouvez-vous aimer « un homme qui peut avoir d’autres femmes?

« — L’homme que j’épouserai , » me répondit tristement Neiza,

« n’aura qu’une femme ; il sera trop pauvre pour en avoir pince sieurs. Dans la Malaisie , il n’y a que les rajahs et les princes « qui aient plusieurs femmes.

« — On dirait que vous regrettez la pauvreté de votre futur. « mari parce qu’il n’aura qu’une femme!

« — Sans doute! » s’écria la Malaise; «qu’importe qu’un homme « ait plusieurs femmes s’il peut donner à toutes de nombreux c serviteurs, de beaux vêtements.... et tout ce qui leur plaît? »

« Cette manière d’apprécier les choses gâtait un peu la physionomie de Neiza. Je repris :

« Ce sera ce jeune garçon que j’ai vu chez votre père que vous « épouserez?

« — Non; mon cousin aime à courir sur mer et sur terre, et ce i n’est pas lui qui m’épousera.

® Savez-vous que c’est lui qui m’a dit qu’il y avait dans « cette maison une jeune fille très-belle?

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« — Lui! » s’écria la jeune fille en souriant; c eh bien! je le « crois. Vous voyez bien qu’il ne veut pas se marier avec moi. »

« Ces divers incidents avaient pris beaucoup plus de temps que je n’en mets à vous les raconter; je crus devoir témoigner d’un peu de discrétion en mettant un terme à ma visite. Je sortis, comme vous le dites très-bien en français, la tête montée , de chez cette belle. Je trouvais que c’était une charmante créature, en tout point préférable à une femme européenne. Ce petit être doux, caressant, peu exigeant, nullement jaloux, m’offrait un terme moyen entre la douce familiarité d’une amie et la soumission d’une gouvernante, et j'étais enchanté d’avoir trouvé un pareil trésor.

« Je fis dès lors de fréquentes visites à Neiza; il ne se passait guère de jour que je n’allasse causer quelques heures avec elle. Je faisais bien de temps en temp's, par-ci par-là, quelques observations qui révoltaient mes habitudes de gentleman, mais je songeais que plus tard je réformerais ces usages malais

« Par exemple, elle mangeait à terre, accroupie devant un plat de riz; elle pétrissait cette graine féculente avec les doigts, en formait des bols semblables aux boules dont on engraisse les oies et les dindons en Europe; puis elle les avalait avec la même gloutonnerie que ces gallinacés. Toute autre manière de manger lui semblait odieuse; si je voulais la forcer à se servir d’une cuiller, elle était plus maladroite qu’un ourang-outang qui se livre pour la première fois à cet exercice; et, si elle essayait d’une fourchette, elle se piquait les lèvres ou la langue, et rejetait l’instrument culinaire avec colère. Malgré mes prières, elle avait conservé l’odieuse coutume de se noircir la bouche. En Europe, on croit généralement que c’est l’usage seul du bétel qui noircit les dents des Malais ; c’est une erreur. Ces peuples coquets, pour arriver à s’enlaidir ainsi, se font enlever l’émail des incisives et des canines avec une lime; ensuite ils passent par-dessus une affreuse préparation. Yoici comment Neiza s’y prenait pour confectionner ce cosmétique digne des sorcières qui vont au sabbat : elle mettait dans une cuiller de fer, semblable à une cuiller à pot, des fragments du fruit des cocotiers; elle la recouvrait avec la moitié d’une noix percée d’un trçm dans sa partie supérieure, et elle plaçait sur le feu l’appareil ainsi disposé. Les

fragments de coco se carbonisaient en laissant une huile empyreumatique au fond de l’ustensile, et c’est avec cette liqueur âcre, fétide et noire, qu’elle se rinçait les dents! La manière de manger de Neiza et les raffinements de la coquetterie malaise me refroidissaient singulièrement lorsque j’assistais à ses repas ou à sa toilette; mais loin d’elle je ne me rappelais plus que son costume élégant, ses chants bizarres, ses danses voluptueuses.... et alors, ma foi, comme je l’ai dit, la couleur locale me montait à la tête et me grisait.

« Un jour enfin, après avoir mis en balance les avantages et les inconvénients d’une pareille liaison, je me décidai à parler aux parents de la jeune fille. Je pris la chose un peu haut, pour sauvegarder les privilèges de la dignité européenne. Je demandai au père et à la mère si l’on voulait me remettre cette jeune fille à titre de ménagère, d’après l’expression française adoptée eu semblable circonstance par les officiers hollandais de l’île de Java. Comme je m’y attendais, les respectables parents ne virent pas plus que moi d'inconvénients à accepter ma demande; mais Neiza consultée présenta quelques objections sensées, et prit quelques jours pour donner une réponse. Je fis de la dignité et j’accordai une quinzaine à la Malaise, au lieu de la semaine qu’elle avait réclamée pour réfléchir.

« Ce terme expiré, je retournai au campon. En arrivant au pied de l’escalier de bois qui menait sur la varanda, j’entendis des cris, des éclats de voix, des rires qui me surprirent étrangement. Je montai rapidement les degrés et je trouvai toute la famille réunie dans la première pièce, en compagnie de deux Européens. Neiza, rayonnante de joie, s’appuyait sur le bras de l’un des nouveaux venus, et la famille contemplait ce couple avec attendrissement. Les deux nobles étrangers avaient environ vingt-cinq ans; ils étaient presque aussi noirs que des Portugais; par les trente degrés de chaleur dont nous jouissions alors, ils avaient endossé l’un et l’autre une large redingote de drap bleu, un gilet et une cravate de soie de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; une grosse chaîne de montre en or s’étalait sur leur poitrine ; leurs doigts étaient cerclés de bagues épaisses , et , pour compléter cette tenue excentrique, ils portaient l’un et l’autre aux oreilles des anneaux qui s étalaient sur les bords effilés d un col de chemise roide et

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coupant comme une lame d’acier. Ces deux hommes avaient du feu dans les yeux, du vif-argent dans les membres, et ils gesticulaient à la manière des télégraphes et des moulins à vent. »

A ce portrait, je ne pus m’empêcher d’interrompre le bon docteur et je m’écriai :

« Mais c’étaient donc deux de mes compatriotes, des marins provençaux? . .

— Vous l’avez dit, c’étaient deux Marseillais; je les reconnus facilement, reprit mon excellent ami; en 1815 j’avais eu occasion d’observer ce type original; j’avais été pendant six mois en garnison à Marseille, en ma qualité de médecin d’un régiment anglais.

« J’arrivai au moment le plus intéressant de la conversation. Le marin sur le bras duquel Neiza était appuyée parlait malais avec une facilité remarquable, mais il gesticulait tellement, il accentuait les mots avec une telle expression , qu’il en faisait une langue à lui, passionnée, éclatante comme sa physionomie et sa voix. 11 regardait Neiza d’un air de pitié amoureuse et lui disait :

v C’est sûr que tu te disais souvent : C’est fini , Marius ne vien- « dra plus ! Eh bien! tu avais tort.... je n’ai qu’une parole; quand « c’est dit, c’est dit. Vois-tu, nous étions à Sumatra, j’avais « chargé du poivre et je me dis : Marius , iras-tu à Pinang pour c voir la petite , ou iras-tu en France? Le vent est bon, il file « droit, il faut partir pour Marseille. Et je partis. Je pensais : « Si la petite est sage, je la retrouverai à mon retour ; sinon, je « mets le cap sur une autre. Maintenant, c’est à prendre ou à « laisser : je fais de l’eau et je lève l’ancre; si tu veux venir, viens t « Demain tu couches à bord, et adieu les voisins. Mais après il « ne faudra pas dire : On est mal ici, il fait froid. Je t’avertis; « quand il fait mistral , du vent je veux dire , vous ne comprenez « pas le mistral vous autres, il vous coupe comme un rasoir; mais « on se couvre bien , et vogue la galère 1

« — Je partirai , » répondit Neiza sans demander le temps de réfléchir.

« — C’e&t dit, c’est dit. Tope là! » s’écria le Marseillais en français, en tendant la main à la jeune fille, qui lui donna la sienne.

« Après avoir un moment considéré son amant, la Malaiselui dit :

« Et vous ne m’avez rien apporté?

« — Moi , je t’ai apporté. Ce n’est pas quelque chose peut-être , c et qu’est-ce que tu veux de plus?

a — C’est beaucoup, » reprit Neiza; « mais je voudrais bien que « vous m’eussiez apporté quelque chose, ne serait-ce que pour en « faire part à mes sœurs. .

« — Ma chère , je n’ai rien ; fais un peu ça sans doigt, » dit-il en remuant vivement son index.

« Puis tout à coup portant les mains à ses oreilles, il s’écria :

€ Mao saya poenja Ijintjin koeping? » Ce qui signifie : « Veux-tu « que je te donne mes bagues d’oreilles? »

« Je l’avoue , à ce trait j’eus la plus grande peine à garder mon sérieux ; et la jeune fille , qui probablement le trouva charmant , donna un libre cours à son hilarité.

« Cependant jusqu’alors on n’avait pas fait plus d’attention à moi que si j’eusse habité un autre monde ; en ce moment le père s’approcha et me pria d’attendre quelques instants , afin que l’on pût me parler après le départ des étrangers. La proposition me convenait à merveille; je n’étais pas fâché de savoir comment se terminerait tout cela, et je commençais à comprendre que cet original paré de bagues , de chaînes et d’anneaux comme un sauvage de la mer du Sud , convenait bien mieux que moi à Neiza. La société se divisa en trois parties. La famille se retira à l’écart pour parler de ses intérêts; les deux amis se mirent à chuchoter ensemble , et je restai seul. J’avobe que je prêtai toute mon attention au colloque des deux Marseillais , et je saisis la conversation suivante :

« Eh bien! tu vois, Louiset, la petite est brave; je l’emmène.

« — Mais, double sort ! * répondit Louiset, « que diront tes res- « pectables parents ? Si ça devait crever en route , je te dirais : « Mène-lal avec deux sacs de sable , un à chaque pied, pouffl « dans la mer , et on n’y pense plus. Mais, bah! elle arrivera « jusqu’à Marseille ! et elle ne fera pas plus de plaisir à ta respec- * table maman que le singe que tu lui as porté l’an passé et qui « a tout cassé dans sa chambre.... Coquin de sort ! Si tu fais une « chose comme ça, je ne vais pas avec toi à Marseille d’abord, je « te renonce!...

P0UL0-P1NANG

« — Mets-toi à ma place, » répliqua Marius, « la petite est brave; « je lui ai dit que je la menais, je la mène, je la mets en chambre « et personne me la prend 1

« — Que le diable te devine! » s’écria Louiset exaspéré; « per- « sonne le la prendra ! je le crois bien, elle ferait peur aux autres!

« — Ah ! bien oui, peur ! Quand les négociants et les armateurs « la verront, ils la voudront tous ! » dit Marius avec une certaine fatuité; * puis maintenant, j’ai promis de la mener, il n’y a rien « à faire 1...

« — Oh ! une idée , » s’écria Louiset en se frappant le front. « Tu « vois bien ce Ponantais ; nous pouvons parler devant lui comme « devant un mur, puisqu’il ne nous comprend pas. Je vais à la cale « faire de l’eau; nous tenons tout prêt pour lever l’ancre cette « nuit. Ce soir, à ohze heures, nous venons ici, nous disons que œ le Ponantais est l’amant de la petite, qu’on nous a tout dit; nous « flanquons une danse à papa, nous flanquons une danse à maman, « nous flanquons une danse à la petite ; tout le tremblement ! Nous « levons le pied; qui t’a vu? Personne et adieu! Hein? hein ?

« — Elle est pas mauvaise, ton idée ! * dit Marius en se grattant l’oreille; « mais chutus motus.... »

«r Et d’un pied plus léger il fut lutiner Neiza en lui disant les plus belles choses du monde. Mais au milieu d’une phrase amoureuse il s’interrompit, et s’écria :

« Et ton cousin, Neiza ?

« — 11 sera ici ce soir, » répondit-elle.

« Alors , avec la mobilité particulière aux Méridionaux , il se tourna vers son ami, et reprit :

« En voilà un à qui j’ai flanqué une rouste soignée, mon bon ! 11 « était à bord, on n’en pouvait pas plus jouir que d’un singe, ilcas- « sait tout et il ne faisait rien. Moi je soufflais pas mot, mais dans « un moment je l’empoigne par la peau du cou : ils n’ont pas de « cheveux ces Turcs; je prends une garcette, ils sont pas difficiles « à déculotter les enfants de ce pays, et je lui en administre cin- « quante coups que son derrière en fumait. Depuis lors, il peut « plus me souffrir, ce morveux 1.... j

« Les Provençaux passèrent encore un certain temps à causer, à faire sauter le père, à faire danser la mère, à embrasser Neiza, puis ils partirent.

a Cetle conversation m’expliqua comment il se faisait que la belle sût si bien ce que c’était que le froid, pourquoi elle avait demandé un délai pour me donner une réponse , et la raison qui avait déterminé le jeune Malais à me pousser en quelque sorte chez ses parents.

« Je ne révélai pas à cette intéressante famille la conspiration que j’avais découverte, et je me disposais à me retirer, lorsque la mère vint vers moi et me dit :

« Seigneur, daignez vous souvenir que nous avons encore une « fille et qu’elle pourrait tout aussi bien vous convenir que celle « qui s’en va !

« — J'y songerai, » répondis-je.

« Et je repartis, non sans avoir ironiquement souhaité à Neiza un bon voyage.

« Cependant, la conspiration que les marins marseillais avaient ourdie devant moi eut un plein succès ! Et six mois après je rencontrai Neiza accrochée au bras du plus sale matelot qui jamais ait monté une lorcha portugaise ; mais il portait des bagues , des bracelets et des pendants d’oreilles d’argent 1 Et voilà comment il se fait, mon cher collègue, qu’il n’v a pas d’Ève malaise dans cet Éden. »

Cette charmante histoire de l’excellent docteur me réjouit fort, et, je l’avoue, elle eut depuis lors sur moi une influence décisive. Je ne vis plus guère dès ce moment dans les princesses de ces contrées que d’humbles esclaves dignes tout au plus de distraire quelques instants les hommes de race supérieure. D’ailleurs, une aventure plus sérieuse me montra plus tard les inconvénients que de pareilles mésalliances ont pour les Européens.

Poulo-Pinang n’est pas seulement un lieu de plaisance pour les négociants , les fonctionnaires et les nobles Indiens ; c’est une ville savante, un centre de propagation intellectuelle. Grâce à la liberté civile et religieuse dont on jouit dans ce pays, les diverses croyances, en dehors de l’appui du gouvernement, ont fondé des établissements d’une très-grande importance. Le plus florissant est le collège de Pulo-Ticoux , qui appartient aux missionnaires français et ne compte pas moins de deux cents élèves chinois, siamois et cochinchinois ; la môme congrégation a fondé on outre une maison pour les jeunes orphelines indigènes, et une

POULO-PINANG

école primaire fréquentée par plus de deux cents enfants portugais et malais. La propagande protestante a également à Pinang un collège anglo-chinois qui , chaque année , fait de nombreuses publications. En outre, la philanthropie britannique a fait plusieurs fondations qui l’honorent : au moyen de simples souscriptions, elle a créé une maison de refuge pour les vieux Chinois, une maison d’aliénés pour les indigènes, et un hôpital ; et Pinang ne compte pas plus de douze cents Européens ! Mais, sur cette terre libre, tous les bons sentiments , tous les bons instincts de l’âmo humaine se développent ; c’est entre les diverses communions chrétiennes une lutte de belles actions et de nobles aspirations !

Manille.

Après une traversée de dix jours, la Sirène jeta l’ancre, vers le soir, dans la baie de Manille. Le temps était calme et légèrement brumeux; nous passâmes la nuit à bord, une nuit sans étoiles et sans clair de lune, et ce ne fut qu’au lever du jour que nous aperçûmes enfin les splendides rivages de la colonie espagnole. Aucune description ne saurait rendre la magnificence du paysage que l’on découvre , lorsque , après avoir franchi la passe et laissé en arrière Pilot du Corrégidor, on vogue sur cette vaste nappe bleue, bordée presque circulairement par une chaîne de petites collines verdoyantes et à l’extrémité de laquelle s’élève la capitale des Philippines : rien dans le reste du monde n’est comparable à ce tableau , si ce n’est la rade immense de Rio-Janeiro.

Dès huit heures du malin l’ambassadeur et sa famille, ainsi que tout le personnel de la légation , prirent place dans les embarcations de la Sirène , qui resta en rade à une lieue de la côte environ. La légère flottille gagna l’embouchure du Pasig, sur les rives duquel la ville est bâtie, et. remonta le fleuve jusqu’au pont de pierre qui relie la ville militaire et murée avec le magnifique faubourg du

Binoudo. Le gouverneur était au débarcadère pour recevoir notre ambassadeur, et les principaux fonctionnaires.de la colonie s’étaient associés à cette courtoisie. Après les compliments et les présentations, l’ambassadeur monta avec sa suite dans les voitures du gouverneur pour se rendre à l’habitation qu’il devait occuper pendant son séjour à Manille. Nous traversâmes au petit pas et escortés par une double haie de cavaliers la foule qui se pressait sur les quais et dans les rues adjacentes ; j’observais curieusement cette multitude : tous les visages étaient plus ou moins jaunâtres; point de noirs; point de blancs non plus; on voyait au premier coup d’œil que ce n’était pas la race saxonne qui régnait sur cette terre; leTagal pur sang, le Chinois aux yeux obliques et toutes les variétés de métis indo-espagnols promenaient seuls leur face safranée dans les quartiers populeux que nous parcourions.

La maison que le gouverneur général avait mise à la disposition de l’ambassadeur était située dans une des belles rues du faubourg de Binoudo, le quartier élégant et vivant, la Chausséed’Antin de Manille. C’était un grand édifice, bien aéré, autour duquel régnait une spacieuse varanda. Grâce à des courants d’air habilement ménagés, on y jouissait d’une certaine fraîcheur, même à l’heure de la sieste , et l’on n’y était pas trop molesté par ces vampires en miniature qu’on appelle des moustiques.

Le même jour, il y eut un dîner officiel au palais du gouvernement. Tout s’y passa absolument comme dans un grand dîner français; seulement nous étions servis par des Tagals en livrée, et au dessert tous les fruits des tropiques figuraient à la place de nos fruits d’Europe. Jamais bouquet de fleurs ne répandit des parfums plus suaves que ces pyramides d’ananas , de mangues et de pamplemousses.

Aussitôt après le dîner, on alla se promener sur la Calzada; déjà le jour tombait; mais le ciel était d’une sérénité admirable et les étoiles répandaient un crépuscule plus clair et plus durable que celui qui succède au coucher du soleil dans nos climats tempérés. La Calzada est la promenade aristocratique de Manille; on n’y va qu’en voiture; on n’y met jamais pied à terre et les femmes ne s’y montrent qu’en grande toilette. Ce terrain privilégié est une plage sablonneuse à laquelle on arrive par une large

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