iG
DK FRANCE EN CHINE
— Pas un traître mot, mon ami.
— Eh bien I monsieur, je vous servirai d’interprète; il ne faut pas que ces messieurs croient qu’ils pourraient dire en votre présence tout ce qu’il leur plairait parce que vous ne comprenez pas leur langue.
— Mais vous-méme, comment savez-vous le français?
— Comment? parce que je suis Français.
— Vous êtes Français ! et de quel pays ?
— De Chandernagor, monsieur; je m’appelle Ali; M. Wampou m a mis ici pour vous servir, et, en ma qualité de compatriote, je vous suis tout dévoué, j
L’homme qui me parlait ainsi était grand et élancé ; son teint était noir , ses grands yeux vifs , son nez aquilïn et ses dents blanches. Il portait un vaste turban de couleur; à son oreille brillaient deux diamants ; une robe serrait sa taille, et un long pantalon tombait sur ses pieds nus.
Les Anglais rirent beaucoup de cet incident ; quant à moi, il m’attrista profondément. Je songeai avec amertume que notre domination et notre influence étaient à jamais perdues dans les contrées où cet homme était né. Le tendre attachement de ce Blondel indien pour la France avait quelque chose de noble et de désintéressé qui me touchait; en effet, combien de gens ignorent dans notre pays que la France possède encore quelques débris de ses antiques établissements des Indes ! Et si demain on nous demandait de sacrifier les pauvres souvenirs de notre gloire passée, les colonies productives de Chandernagor et de Pondichéry, en échange de quelques avantages concédés aux colonies onéreuses des Antilles et de Bourbon, il est probable qu’une partie du pays souscrirait sans peine à cette honteuse proposition, car les Français de l’Inde n’ont pas le bonheur d’être des nègres abrutis par un long esclavage; depuis les temps les plus reculés, ils ont le malheur d’être civilisés, et les législateurs de la France ne les ont pas jugés dignes d’être représentés. Et cependant, j’en demande pardon à mes amis les ultra-abolitionnistes, les populations indigènes de l’Inde avaient bien plus de droits aux bienfaits de nos nouvelles institutions que les noirs affranchis, qui n’ont d autre éducation préparatoire qu’un long asservissement.
H était trois heures du matin lorsque Ali me conduisit dans la
SINGAPORE
chambre qui m’était destinée. A Malacca j’avais failli ne pas dîner le premier jour de mon arrivée; à Singapore j’avais dîné pendant quatre heures. A Malacca je n’avais pa# pu me coucher faute d’un lit; à Singapore j’en avais deux à ma disposition. En définitive, cette horrible civilisation a du bon , et le côté pittoresque des pays qui retournent à la barbarie n’est pas un aliment suffisant pour les tempéraments européens.
Le lendemain, lorsque Ali entra dans ma chambre pour m’apporter une tasse de thé à la crème, ce premier déjeuner d’un gentleman anglais , les rayons affaiblis du soleil se jouaient à travers les lames des stores chinois , et un air embaumé répandait une délicieuse fraîcheur dans ma charmante cellule. Ne sachant trop l’heure qu’il était et craignant d’être attendu chez M. Baleslier, je dis à mon Indien :
« Comment donc vais-je faire pour me rendre chez M. Balestier et de là à Singapore?
— Votre palanquin vous attend, me répondit l’Indien; il sera prêt dans quelques minutes.
— Ah ! mon palanquin m’attend ; c’est fort heureux. Quand donc est-il arrivé ?
— Il a passé la nuit ici , dans la crainte que vous n’eussiez besoin de lui.
— Et le cheval ?
— On l’a dételé , et il a pu paître en toute liberté aux alentours de la maison.
— Mais le says, où a-t-il dormi? Qui donc lui a donné à manger?
— Comment 1 monsieur, vous vous préoccupez de ce qu’a fait votre says? Probablement il a dormi s’il avait sommeil, et il a mangé s’il avait du riz.
— Mais où a-t-il dormi ?
— Où? mais sous une porte, sur la terre, dans le corridor, que sais-je? Comment cela peut-il préoccuper monsieur, de savoir où le says a dormi ? »
En disant ces mots, Ali releva un des stores, et il ajouta :
c Voyez, monsieur, voilà votre says qui vous intéresse si fort; il se promène dans le jardin, i
Le says était un jeune Bengali de vingt ans, noir comme de la
suie, long, mince, efflanqué, d’une maigreur excessive et d’une physionomie tout européenne. Lorsqu’il conduisait mon palanquin, il était aux trois quarts nu ; s dans ce moment il était enveloppé dans une longue pièce de mousseline très-propre, mais usée; il grelottait de tous ses membres sous ce léger vêtement, et semblait humer avidement les rayons du soleil.
c Allez demander à cet homme s’il a faim, dis-je à l’Indien.
— C'est inutile, me répondit-il sentencieusement, un Bengali a toujours faim ; il est rare qu’il satisfasse complètement son appétit. »
Cependant il appela le says et me rendit cette réponse :
« Sans doute, j’ai faim; je n’ai pas mangé depuis hier midi. »
Aussitôt je pris sur ma table du biscuit américain qu’on m’avait servi avec le thé et je le lui offris; mais il le refusa absolument. Ali , qui riait de ma surprise, me dit :
« Monsieur ne devait pas toucher le biscuit, s’il voulait que le Bengali le mangeât.
— Donnez-lui donc alors un morceau de viande, du riz, enfin quelque chose de ce que vous mangez, » repris-je.
Ali obéit; mais, en voyant de la viande, le says s’éloigna avec horreur.
« Il est de bonne caste, ce Bengali, il ne mange pas la chair, observa Ali en riant.
— Eh bien ! donnez-lui simplement du riz. »
Voici la réponse que fit le says à cette nouvelle offre :
c J’accepterais volontiers du riz cru, mais je n’ai pas de vase pour le faire cuire. Je ne veux pas manger un aliment préparé par quelqu’un qui n’est pas de ma caste.
— Qu’il aille au diable avec ses délicatesses! m’écriai-je quand Ali m’eut rendu sa réponse, et qu’il attelle le cheval au palanquin. »
Le pauvre says comprit mon exclamation sans qu’on la lui expliquât; il s’éloigna en souriant tristement. Notre compatriote de Chandernagor avait bon coeur ; il s’empressa de donner deux bananes au Bengali , lequel les accepta avec joie. Il nous tourna le dos, s’assit au soleil et mangea avec sensualité la maigre pitance qu’on lui avait donnée. Pendant que j’observais avec intérêt mon pauvre says, je dis à Ali : « Et vous, de quelle caste êtes-vous?
SINGAPORE. 219
— Moi , répondit-il avec orgueil , je suis musulman , et je sais que tous les hommes sont égaux.
— Ainsi vous mangeriez de tout et avec tout le monde?
— Sans doute , je mangerais avec tout le monde ; mais je ne mangerais pas de la viande d’un animal qu’un chrétien aurait tué.
— Eh bien ! moi qui n’ai pas les mêmes délicatesses , je vous charge de me préparer un poulet pour mon déjeuner de demain. »
L’habitation de M. Wampou est moins grande que celle de M. Balestier; mais il y règne la même élégance et le même confort. Le jardin qui entourait la maison était très-bien cultivé, les plates-bandes étaient bordées d’ananas dont la douce senteur parfumait l’air.
« Combien un ananas vaut-il à Singapore? » demandai-je à Ali.
Pour toute réponse, il dit au savs qu’il pouvait en couper un pour finir son repas. C’était me dire fort éloquemment que ce fruit n’avait aucune valeur. Lorsque l’Indien l’eut épluché, il le saupoudra de sel; on-m’assura, à Singapore, que les naturels ne le mangent jamais autrement, afin de prévenir les indispositions qui résultent de son usage.
Lorsque j’eus rejoint M. Balestier, nous partîmes peu après pour Singapore. M. le consul général des États-Unis me fit monter dans sa voiture. Il n’aurait pas permis que son hôte le suivît ddns un vulgaire palanquin. Nous étions commodément installés et nous volions sur le chemin de Singapore, lorsque, par hasard, je jetai les yeux sur le says qui nous conduisait. Je l’avoue, je fus frappé d’étonnement; cet Indien était le modèle le plus parfait de la beauté humaine que j’eusse contemplé jusque-là. C’était la beauté juvénile poétisée par les artistes grecs dans les types de Ganymède et d’Endymion. Ses cheveux longs et bouclés flottaient sur ses épaules ; ses yeux bleus, ombragés de longs cils , étaient pleins de langueur; ses membres fins et délicats étaient charmants comme ceux d'une femme
Seulement le Ganymède, l’Endymion de Singapore était noir comme de l’ébène. Mais peu importe; on voyait, malgré les assertions des anthropologistes, que Dieu avait tiré du même moule les beautés adorées des Grecs et ce pauvre Bengali. Si nous avions
encore vécu au temps des prodiges ou seulement des fables, j’aurais cru volontiers que, chassé de l’Olympe indien pour quelques méfaits, Siva, le dieu de la régénération éternelle, était condamné à garder les Européens dans l’Inde, supplice analogue à celui d’Apollon chez Admète.
Eh bien, malgré le prosaïsme et les misères du temps, notre beau conducteur, nu jusqu’aux hanches, ceint d’une écharpe rouge qui maintenait un pantalon blanc, enveloppé des atomes colorés d’une poussière brûlante , ressemblait à un demi-dieu dans un nuage d’or.
Nous traversâmes deux ponts établis sur une rivière boueuse, pour nous rendre de la ville européenne de Singapore dans la ville commerçante. Celle-ci est, à proprement parler, un bazar permanent. Toutes les maisons sont de vastes entrepôts entourés de boutiques. Les quartiers sont divisés suivant les populations qui les habitent. *
11 y a des rues anglaises, des rues chinoises, des rues indiennes et des rues malaises. Il règne partout une activité prodigieuse , une animation sans pareille; les luttes commerciales remplacent ici les luttes improductives de l’Occident. Les flegmatiques Anglais, dans leurs immenses magasins, commandent avec une précision militaire aux compagnies de travailleurs qui entassent le poivre, nettoient la muscade, renferment le girofle dans des sacs, plient et déballent les étoffes.
Les Chinois n’ont pas ici cet air de quiétude béate que nous avons signalé chez leurs compatriotes de Malacca. Nous ne retrouvons plus ces indolents fumeurs assis sur leur cercueil, attendant patiemment la mort en usant largement des douceurs de la vie présente. Les enfants du Céleste Empire parcourent les rues d’un air affairé, l’œil au guet, le cou tendu : ils cherchent un gain à réaliser.
Le quartier qu’ils habitent est encombré par leurs étalages et leurs grandes enseignes; ce sont des araignées commerciales : ils tendent leur toile aussi loin qu’ils le peuvent pour saisir tout moucheron étourdi qui passe, et le sucent jusqu’au sang. Les marchands hindous eux-mêmes se départent un peu de leur impassibilité habituelle ; on les entend , sous les allées en toile épaisse qui abritent les magasins, crier leurs marchandises et les vanter
SINGAPORE. 251
avec des réclames parlées qui valent bien celles de la quatrième page des journaux.
Singapore est, après Canton, la ville de l’extrême Orient où règne le plus grand mouvement commercial^ elle nous apprend ce qu’étaient jadis les comptoirs des Européens dans l’Inde et aux îles aux épices. Ce qu’on voit le moins à Singapore, ce sont des Malais; on dirait que les races diverses qui se sont établies dans ce pays en ont chassé les habitants primitifs. M Balestier me conduisit chez M. Wampou; je trouvai là une véritable arche de l’industrie humaine. Dans un cataclysme universel, il suffirait de sauver la maison de M. Wampou pour mettre à l’abri toutes les conquêtes des arts industriels depuis dfx-huit siècles.
J’avais vu au Brésil des entrepôts où étaient réunies les marchandises les plus disparates; c’était l’image du chaos commercial. Ici l’esprit d’ordre des Chinois a fait la lumière au milieu du chaos, et si vous cherchez à l’article chaussure, par exemple, vous trouvez depuis la botte à revers jusqu’à l’escarpin verni , en passant par la sandale et la babouche ! Vous trouverez de tout chez M. Wampou, même de la poudre à poudrer! Mon hôte me reçut comme un vrai gentleman , il me dit d’user librement de sa maison , et fit , en mon honneur, déboucher une bouteille de champagne qui , pour n’étre pas du Montebello, n’en était que meilleur.
Je sortis de chez M. Wampou, enchanté de lui et bien décidé à profiter de l’offre bienveillante qu’il m’avait faite. M. Balestier me raconta l’histoire de ce riche marchand; c’était, en définitive, celle de tous les émigrants chinois. Ils arrivent à Manille, à Java, à Singapore, sans ressources; puis, à force d’économie, de travail et de persévérance, ils parviennent au bien-être et plus tard à la richesse ; ce qui fait que dans toute la Malaisie on leur porte une haine violente.
M. Balestier me fit visiter divers magasins, entre autres celui d’un marchand arabe. Cet homme avait environ soixante-cinq ans ; il était très-grand et d’une contenance pleine de dignité et de noblesse. Sa barbe blanche et sa physionomie douce et calme le faisaient ressembler à une de ces figures vénérables qui interviennent comme de bons génies dans les contes arabes. Il portait un vêtement blanc taillé à la manière des Turcs, et un turban
2dâ DE FRANCE EN CHINE.
vert, pour indiquer qu’il avait fait un pèlerinage au tombeau du Prophète.
J’avais souvent entendu dire que les hadjis étaient l’objet d’une espèce de culte de la part des musulmans malais; je pus, en cette circonstance, voir par moi-méme en quoi consistent les hommages qu’on leur rend.
Il n’entrait pas dans cette boutique un employé de la maison, un chaland, un musulman indien, qui ne s’inclinât devant le marchand et ne lui baisât humblement la main. L’hadji recevait ces témoignages d’humble soumission avec dignité. Il ne prononçait pas une parole, il se contentait de s’incliner légèrement en continuant à lisser sa barbe blanche, en la caressant de sa main droite, dont les doigts étaient ornés de gros diamants.
Le magasin de cet Arabe était une véritable cassolette; on y respirait les émanations de tous les parfums d’Arabie et celles bien plus enivrantes' encore qui s’échappent des parfums de l’Inde et de la Chine. Le bois de sandal et d’aloès, les baumes précieux que distillent les arbres de l’Orient, les essences de la Mecque et de Dehli, le musc du Tonquin, formaient une atmosphère dont l’action enivrante vous jetait dans un état de somnolence irrésistible. C’est dans ce magasin que je vis pour la première fois le camphre malais, connu sous le nom de capour barous. Cette substance précieuse se trouve dans l’île de Sumatra, sous les écorces d’un grand arbre appelé dryabalanos camphora par les savants. Les Chinois attribuent des propriétés merveilleuses à cette substance, et ils échangent un quintal du camphre qu’ils produisent contre une livre de celui des Malais. Je sortis de chez le marchand hadji, la tète fatiguée ; les dieux seuls peuvent respirer impunément les esprits subtils qui s’échappent d’entre les molécules des bois odorants, du sein des baumes où ils étaient captifs.
M. Balestier me proposa d’aller visiter les maisons malaises situées hors la ville. Ces maisons sont construites sur une rivière boueuse qui descend du sommet de l’île et communique avec la mer. D’abord on s’étonne que des demeures placées dans de pareilles conditions ne soient pas des foyers d’infection ; mais, pour peu qu’on y réfléchisse, on voit qu’elles sont dans des conditions suffisantes de salubrité. Les habitations malaises, perchées sur
SINGAPORE
leurs longs pieds, ne sont pas en communication avec le sol humide ; elles sont seulement enveloppées des produits de l’évaporation qui se fait à sa surface. Cette évaporation ne porte avec elle aucun agent délétère. Tous les jours la marée visite, lave et nettoie le lit de la rivière, et emporte avec elle les détritus organiques abandonnés au courant.
D’ailleurs, le mélange de l’eau douce avec l’eau de la mer n’est une cause d’insalubrité que lorsque l’eau douce entredans ce mélange en proportion suffisante pour déterminer la mort des êtres que la mer nourrit. Il résulte alors de ces circonstances un foyer immense de putréfaction qui vicie l’atmosphère. Mais à Singapore la rivière est peu abondante; le faible tribut qu’elle paye à l’Océan ne saurait changer les conditions d’existence des mollusques qui l’habitent. Cette ville est dans les mêmes conditions qu’Achem, que Holo et plusieurs autres pays de l’archipel malais, dont la salubrité est parfaite et où la plupart des habitations sont placées sur des terrains que le flux envahit, journellement.
Les établissements où l’on prépare le sagou sont dans cette partie de la ville. Le sagou, comme chacun le sait, est une substance féculente que l’on retire de la moelle d’un palmier qui croît en abondance à Sumatra, à Bornéo et aux Célèbes. On apporte à Singapore les troncs de ces arbres, et voici comment on procède à l’extraction de la fécule : on fend longitudinalement le billot et on enlève avec un instrument tranchant les parties qui en occupent le centre. On lave à grande eau cette moelle au-dessus d’un tamis qui retient les fragments ligneux et laisse passer la fécule. Cette substance, par sa pesanteur spécifique, est entraînée au fond du liquide, d’où on la retire pour la faire sécher.
On l’étend sur des claies en bambou, et, lorsque l’eau est évaporée en partie, on passe cette pâte féculente sur une tôle en cuivre placée sur un feu vif. Cette opération s’accomplit en glissant rapidement la main à plat sur la plaque chauffée ; elle a pour but de réduire la pâte en petits globules un peu plus gros, mais, à cela près, semblables aux nonpareilles des confiseurs. C’étaient des femmes malaises qui se livraient à la préparation du sagou ; lorsque j’arrivai, elles exécutaient le dernier acte de cette manipulation.
Les plaques étaient sur un fourneau, et les ouvrières, inondées de sueur, travaillaient avec rapidité. Ces jeunes femmes avaient de quinze à vingt ans ; elles étaient découvertes jusqu’aux hanches ; leurs cheveux dénoués tombaient sur leurs épaules et couvraient mi partie leur sein -ferme, qui ressemblait à une boule d’or. Après avoir noté les diverses phases de cette manipulation, je descendis avec M. Balestier dans la viile commerçante. Nous parcourûmes jusqu’au soir les rues droites et aérées, constamment distraits par les diverses scènes dont nous étions témoins. Ici c’étaient des enfants jaunes, noirs et blancs , jouant ensemble et formant une marqueterie vivante sur le sol où ils étaient accroupis ; là, des cultivateurs chinois, suivis d’une foule de curieux et portant, suspendus à un bambou, des boas, des singes, des tigres, prisonniers redoutables, solidement garrottés; ailleurs, des marchands anglais traitant de la vente de nids d’oiseaux , d’ailerons de requin et de tripan, de ces vers de mer connus sous le nom d’holothuries, dont les Chinois sont si friands; plus loin, des ouvriers malais exposant aux regards des passants des bijoux ciselés avec art, et que le cuivre cristallisé colore de ces teintes chatoyantes semblables à celles qui parent les élytres des coléoptères.
Nous visitâmes un temple indien d’une pauvre apparence. Quelques hommes en guenilles blanches paraient les statues de fleurs odorantes et en répandaient autour des autels, dont le dénùment était l’image de la misère dans laquelle vivent les pauvres Bengalis. Nous visitâmes du regard une mosquée fréquentée par les Malais et les Indiens musulmans ; ce temple n’avait rien de remarquable. Une mare verdâtre représentait la piscine pour les ablutions; c’était plutôt une infecte grenouillère qu’un réservoir destiné à se purifier.
Mais de tous ces édifices religieux, le plus riche, le plus élégant, c'est la pagode chinoise, dont la toiture, surmontée d’ arêtes recourbées, porte des crêtes de porcelaine colorée, représentant les animaux fantastiques inventés par l'imagination grotesque des artistes de l’empire du Milieu.
Sur la porte d’entrée on a placé en sentinelle deux dragons en granit, tenant dans leur gueule entr 'ouverte une boule mobile, travail bizarre, dû à la patience des artistes du Fo-kien. Au luxe de cet édifice, on reconnaît que les sectateurs du dieu Fô sont les
SINGAPORE
plus opulents parmi les fidèles appartenant aux diverses religions qui se partagent Singapore; mais la solitude du temple apprend en même temps qu’ils sont les moins croyants.
Les Chinois, peuple conservateur par excellence, ne ressemblent pas mal à beaucoup de nos amis de la religion en France; ils dotent des églises, mais ils ne les fréquentent pas ; ils payent des bonzes, mais ils se soucient fort peu de ce qu’ils enseignent. La pagode de Singapore a été construite sur les plans d’une des pagodes d’Amoy. Nous aurons si souvent l’occasion de voir des temples bouddhiques , que je ne m’arrête pas à donner une description de celui-ci.
Pendant que je parcourais l’une des rues malaises, j’entendis sortir d’une maison de bonne apparence des voix d’enfants qui semblaient réciter une leçon. Je grimpai l’escalier de bois qui bordait la façade de cette demeure, et je trouvai dans une vaste salle un vieux Malais à barbe blanche, accroupi sur le plancher et entouré d'une douzaine d’enfants également assis comme des tailleurs, lesquels psalmodiaient en choeur des mots écrits sur des feuilles de papier. >.*
Mon apparition mit en belle humeur les jaunes écoliers. Ils s’arrêtèrent instantanément; ils me regardèrent avec curiosité et se mirent ensuite à chuchoter en riant. Enfin les choses se passèrent de la même manière que dans nos classes d’enfants d’une entière blancheur. Le vieux Malais, à mon aspect, ne se dérangea pas ; il s’inclina seulement et me salua d’un Tcbè Tuau que tous ses élèves répétèrent. Cela fait, il me montra, en s’inclinant de nouveau, le livre qu’il avait devant lui.
« Quel est ce livre? lui demandai-je.
— C’est le Coran, me répondit-il.
— En malais?
— Non, seigneur, en arabe.
— Vous comprenez donc cette langue?
— Je ne la comprends pas, mais je lis les caractères avec lesquels elle est écrite.
— A quoi cela sert-il de lire des mots dont on ne comprend pas le sens?
— En les lisant, les enfants les apprennent par cœur ; les fils du Prophète doivent tous avoir cette parole dans la mémoire.
afin de la répéter souvent. Ces paroles sont douées d’une vertu particulière.
— Ne vaudrait-il pas mieux apprendre cette parole dans votre propre langue? car il est inutile de savoir des mots dont on ignore la signification ; les mots par eux-mêmes n’ont aucune vertu.
— Le Prophète a écrit sa loi en arabe, c’est en arabe que nous devons l’apprendre. En la traduisant, nous pourrions en altérer le sens.... et ce serait un sacrilège. »
Cette foi naïve n’est-elle pas celle de nos mères et de nos sœurs? le paysan de nos villages comprend-il la prière qu’il épelle le matin et le soir? Et, aux yeux de beaucoup de chrétiens, n’est-ce pas un sacrilège de traduire les livres saints en langage vulgaire?
Depuis plusieurs jours je n’avais pas vu M. Dutroncoy. Lorsque je me présentai chez lui, du plus loin qu’il m’aperçut, il s’écria :
« Je vous attends depuis longtemps avec impatience, monsieur le docteur.
— Qu’y a-t-il pour votre service, mon cher monsieur? lui répondis-je; faut-il vous saigner, vous extraire quelque molaire, vous couper un doigt ou une jambe? parlez !
— Non, monsieur le docteur, vous êtes trop bon, en vérité.... Ce que j’attends de vous me touche de près, mais ne m’est pas personnel.
— Voyons, parlez, de quoi s’agit-il?
— Je voudrais vous proposer de faire une bonne œuvre en adoptant un pauvre orphelin....
— Ah çà ! mais vous êtes fou , mon cher monsieur Dutroncoy ! Croyez-vous que je sois venu à Singapore pour faire le saint Vincent de Paul ?
— Mon Dieu ! monsieur le docteur, sans être un saint Vincent de Paul , on peut bien adopter un orphelin une fois dans sa vie.
— Je ne dis pas le contraire , mais je ne veux adopter personne. S’il fallait adopter tous les enfants qui se disent orphelins, chaque célibataire aurait au moins vingt marmots à nourrir. Adopte qui voudra. Laissez-moi tranquille !
— Mais cependant , monsieur le docteur, si vous connaissiez l’histoire do mon protégé, elle vous intéresserait, et peut-être....
— Eh bien ! ne me la contez pas, de peur de m’attendrir.... et faites-moi donner du ginger-beer. »
SINGAPORE
M . Dutroncoy s’éloigna , mais il revint bientôt avec deux bouteilles. Un domestique malais mit deux verres sur une table placée sous un arbre de pagode au feuillage cendré , et M. Dutroncoy s’assit en face de moi. Notre maître d’hôtel était un homme à la figure bonne et joviale. Lorsqu’il se fut installé, sa physionomie prit une expression de tristesse profonde ; il poussa un soupir et reprit :
« Voilà qui est décidé, vous ne voulez pas adopter l’enfant.... Il faut avouer qu’il y a des êtres qui naissent avec un guignon affreux sur cette terre.... Moi qui comptais sur vous pour cette bonne œuvre.
— Pourquoi donc sur moi plutôt que sur un autre ? Merci de la préférence 1
— Pourquoi ? Mais parce que.... Au fait, inutile de vous dire cela maintenant.... C’est égal , il est bien malheureux, cet enfant. Avez- vous entendu parler des Dayaks, monsieur le docteur ?
— Oui , monsieur Dutroncoy , ce sont des peuples de Bornéo , je crois.
— Anthropophages comme des tigres !... Ils ont voulu me manger une fois , mais je m’en suis tiré. Hélas ! le père et la mère de ce malheureux enfant n’ont pas eu le même bonheur !
— Voyons, monsieur Dutroncoy, contez-moi votre histoire.
— Oh 1 mon Dieu ! elle est très-simple, comme tout ce qui se fait dans ce pays, où l’on vit dans l’état de simple nature. Le père de cet enfant....
— Mais c’est votre histoire que je vous demande.
— Toutes les histoires de Bornéo se ressemblent. Je vais vous conter celle de cet enfant. Son père , un brave homme que je crois avoir connu, habitait loin du monde, au sein des forêts vierges. Il avait choisi ce lieu retiré pour y vivre comme le sage dans la méditation , auprès de sa femme qu’il aimait tendrement. Il s’était construit une charmante demeure avec des branches d’arbres entrelacées. Ce modeste asile ne contenait qu un lit de fougère et de mousse soyeuse ; c’était le trône de la femme adorée, qui l’embellissait de sa présence.
— Ah 1 vous êtes poëte, monsieur Dutroncoy....
— Oui, monsieur le docteur, comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup convoité ; je continue : Par une mesure de prudence que vous apprécierez facilement, il avait établi sa dc-
meure sur un sandal séculaire, pour éviter les visites importunes des tiares qui rôdent incessamment dans ces fourrés. Les branches parfumées de l’arbre précieux descendaient presque jusqu’à terre et c’était en se suspendant à cette échelle que les deux époux gagnaient leur logis; à vrai dire, ce n’étaient pas leurs habillements qui les gênaient pour accomplir cette ascension. L’état de nature, monsieur le docteur, comporte avec lui certains privilèges trop peu appréciés en civilisation. Ainsi , la ligne de démarcation entre le tien et le mien n’étant pas établie par des lois stupides, il s’ensuit qu’on pratique le communisme en grand. Mon ami, car tel est le nom que ma douleur donne à l’infortuné qui m’a légué son fils , avait la coutume d’aller exercer ses droits aux alentours d’un village davak. Les habitants , déjà corrompus par un commencement de civilisation, trouvèrent mauvais qu’on leur enlevât leurs patates et leurs bananes, sous prétexte qu’ils les avaient plantées !... Il est vrai que mon ami poussait plus loin encore les privilèges de l’état de nature.... Lorsqu’il trouvait que les filles des Davaks étaient belles , il s’empressait de le leur témoigner. Un jour qu’il comblait une de ces jeunes personnes des plus tendres compliments, un amant jaloux lui planta sa lance dans le flanc.... Il en mourut. Sa femme , ne le voyant pas revenir, poussa longtemps des gémissements inutiles, mais aucune voix ne répondit à sa plainte; et comme il faut dîner, même quand on a perdu son mari, elle s’en •vint, triste et confiante , tenant son enfant dans ses bras , chercher la banane providentielle aux champs où son mari avait trouvé la mort.... Elle l’y trouva aussi. Ces misérables Dayaks, se doutant du tour, s’étaient mis en vedette. Ni la tristesse de l’épouse éplorée, ni la •grâce de l’enfant alarmé ne purent attendrir ces coeurs de roche ; ils déchargèrent leurs flèches sur la malheureuse veuve, qui mourut en recommandant son fils au génie de lajorêt.... Un ministre protestant le recueillit. C’est lui qui l’a déposé chez moi , en attendant que vous l’adoptiez.
— Ah çà ! vous tenez donc bien à votre idée première ?
— Certainement , monsieur le docteur, j’y tiens comme on tient à une bonne pensée. D’ailleurs , la vue n’en coûte rien ; consentez à voir ce malheureux.... Sa grâce enfantine sera plus éloquente que mes paroles.
SINGAPORE. 239
— Puisque vous le voulez absolument, allons voir l'orphelin, dis-je en me levant .
— Dieu soit loué 1 s’écria Dulroncoy en marchant devant moi ; Dieu soit loué !... mon projet réussira 1... C’était écrit là-haut 1... mes pensées ne me trompent jamais! Je vous vois déjà, monsieur le docteur, berçant sur votre cœur l’innocente créature. »
En parlant ainsi , mon hôte me conduisit dans une espèce de pavillon situé au fond de la cour. Il en ouvrit la porte brusquement et me dit :
c Tenez , le voilà ; je suis heureux de vous avoir réunis.
— Où donc ? je no vois rien.
— Comment, vous ne voyez rien ? tenez, là, là....
— Allez au diable 1 m’écriai-je ennuyé ; c’est une mystification abominable. Voyez vous-méme, il n’y a personne dans ce pavillon.
— Il n’y a personne ! dites-vous, s’écria à sou tourM. Dutroncoy ; eh bien ! vous allez voir. *
Il entra dans la petite pièce , prit à bras-le-corps une espèce de panier de bambou , et, le plaçant devant moi, il dit :
« Ah ! il n’y a personne dans ce pavillon 1 Eh bien, répétez-le , maintenant. »
Je vis effectivement , à travers les mailles du réseau , un pauvre petit être accroupi , qui tournait vers moi ses yeux doux et suppliants; ses membres étaient grêles, son ventre et sa poitrine très-proéminents ; il avait le front élevé , le nez épaté et la bouche grande. On lisait sur sa physionomie triste la trace que les chagrins y avaient imprimée. Il me tendit sa petite main brune ; je la pris dans la mienne et la serrai affectueusement. Ne sachant pas sa langue , je me contentai de cette manifestation muette. Ce pauvre orphelin était un jeune orang-outang dont je vais vous raconter l’histoire.
Immédiatement , je jurai sur le crâne dénudé de M. Dutroncoy de tenir lieu de père à l’orphelin de Bornéo , de lui donner une éducation en rapport avec son intelligence , de le nourrir , de le loger, de le vêtir suivant ses besoins ; jamais engagements ne furent plus scrupuleusement remplis. Dès ce jour le pauvre abandonné partagea ma table et mon logement , et , s’il ne fut pas le confident de toutes mes pensées , il fut témoin de toutes mes ae-
lions. Je devins le mentor de ce Télémaque velu , et je lui fis parcourir la Malaisie, la Chine et l’Inde.
Les orangs-outangs sont , du consentement unanime de toutes les nations indiennes, les rois légitimes des forêts de la Malaisie ; malgré mon peu de respect pour les droits que donne la naissance, j’eus la vaniteuse faiblesse de décorer mon pupille d’un nom qui rappelât les droits de ses pères. Je l’appelai Tuan , d’un mot malais qui veut dire monseigneur. Hélas ! comme bien d’autres prétendants , le pauvre exilé ne s’est pas assis sur le trône parfumé de ses ancêtres, il n’a pas revu les palais aériens où son enfance fut bercée ; le dernier de sa race, il est mort sur les arides bords de la Syrie , en recevant les stériles hommages de quelques serviteurs dévoués ; et moi j’ai été le Blondel de ce roi déshérité ! Mais, s’il a manqué à l’amour des nobles quadrumanes que le sort avait fait naître ses sujets, il a été chéri de tous ceux qu’il a connus pendant sa vie errante , et je pourrais citer parmi ses amis des noms célèbres dans la diplomatie, la marine, le commerce et la littérature ; de belles miss et de grandes dames ont provoqué ses plus doux regards : aussi est-il mort jeune, comme tous ceux qui sont tendrement aimés.
Lorsque Tuan me fut confié, il avait enyiron trois ans. Sa taille était celle d’un enfant de cet âge. Si ce n’eût été son ventre proéminent , il eût ressemblé à un jeune Malais vêtu d’une étoffe brune comme nos petits ramoneurs. Le pauvre captif était fort mal à l’aise dans sa prison de bambou , je me hâtai de l’en retirer. Lorsqu’il fut délivré, il saisit ma main et s’efforça de m’entraîner au loin , comme aurait pu le faire un petit garçon voulant fuir un objet désagréable. Je l’emmenai dans ma chambre, où M. Dutroncoy avait fait disposer une cellule à son intention. En voyant cette nouvelle cage , qui ressemblait assez à une maison malaise , Tuan comprit que c’était là son futur logement. Il abandonna ma main et se mit à rassembler tout le linge qu’il put trouver. Il transporta ensuite son butin dans sa logette, et il en garnit soigneusement les parois. Ces dispositions faites, il s’empara d’une serviette , et , s’étant drapé dans ce lambeau d’étoffe avec autant de majesté qu’un Arabe dans son burnous , il se coucha sur le lit qu’il s’était préparé.
Tuan était d’un caractère extrêmement doux ; il suffisait d’éle-
SINGAPORE
ver la voix pour lui imposer. Parfois , cependant , il entrait dans des accès de colère fort divertissants. Un jour je lui enlevai une mangue qu’il avait dérobée ; d’abord il chercha à la reprendre ; mais n’ayant pu y parvenir , il poussa des cris plaintifs en allongeant les lèvres comme un enfant qui fait la moue. Cette mutinerie n’ayant pas eu le succès qu’il en attendait , il se jeta à plat ventre sur le sol , frappa la terre du poing , cria , pleura , hurla pendant plus d’une demi-heure ; je compris que je manquais à tous mes devoirs en lui. refusant le fruit, qu’il convoitait. En effet, contrairement à la volonté de Dieu, je tentais de plier aux exigences de notre civilisation celte nature indépendante qu’il avait fait naître au fond des forêts vierges , afin qu’elle obéît à tous ses instincts et qu’elle satisfît toutes ses passions. Je m’approchai de mon pupille et lui offris, en l’appelant des noms les plus doux, la mangue, cause innocente de sa colère. Aussitôt qu’elle fut à sa portée, il la saisit avec violence et me la lança à la tête !
Il y avait quelque chose de tellement humain dans cette action , de tellement méchant dans l’expression de cette colère , que je n’hésitai pas ce jour-là à classer Tuan parmi les individus appartenant à notre espèce, tant il me rappelait certains enfants de rqa connaissance. Mais, depuis lors , je suis revenu de mon erreur; il n’était acariâtre, méchant que par exception.
Le premier jour que je fis manger Tuan à ma table, il employa une manière excentrique pour désigner les objets qui lui convenaient. Il allongea sa main brune et tenta d’amener sur son assiette tout ce qu’il put saisir. Je lui donnai un soufflet pour lui faire comprendre les devoirs de la civilité. Alors il usa d'un stratagème : il couvrit sa figure d’une main, tandis qu’il portait l’autre sur le plat. Cette ruse ne lui réussit pas mieux; je frappai la main coupable avec le manche de mon couteau. Dès cet instant, mon intelligent élève comprit qu’il devait attendre qu’on le servît.
Il apprit très-promptement à manger sa soupe avec une cuiller. Voici dans quelle circonstance. On plaça devant lui un potage fort léger ; il se mit sur la table dans la position d’un chien qui veut laper et essaya de boire en humant lentement. Cette manière lui parut incommode; il se rassit sur sa chaise et saisit son assiette à
deux mains; mais en l’élevant pour la porter à ses lèvres, il versa sur sa poitrine une partie du contenu. Je pris alors une cuiller et lui montrai comment on en usait. Immédiatement il imita mon action , et depuis lors il se servit habituellement de l’instrument culinaire.
Lorsque j’amenai Tuan à bord de la Cléopâtre , on l’installa au pied du grand mât, et on le laissa complètement libre; il sortait et rentrait dans son habitation suivant son caprice. Les matelots l’accueillirent comme un ami, et se chargèrent de l’initier à tous les usages de la vie maritime. On lui donna une petite gamelle en fer-blanc et une cuiller qu’il renferma soigneusement dans sa maisonnette, et, aux heures des repas; il allait à la distribution des vivres comme un homme du bord. C’était très-plaisant de le voir, surtout le matin, faisant remplir de café sa gamelle, et s’établissant ensuite commodément pour faire son premier repas en compagnie des mousses, ses amis.
Tuan passait une partie de la journée à se balancer dans les cordages ; parfois il descendait sur le pont, soit pour lier conversation avec les personnes de la légation , qu’il connaissait parfaitement, soit pour agacer un jeune négrito de Manille, que l’on avait donné à M. de Lagrené : ce négrito était son ami de prédilection. De mauvais plaisants prétendaient que les liens sympathiques qui unissaient ces deux êtres étaient basés sur des rapports de consanguinité. Ce qui est vrai, c’est que Tuan avait pour tous les singes un profond mépris; il ne se commettait jamais avec eux, et préférait la compagnie d’un chien ou celle d’un mouton à celle de ces quadrumanes.
Tuan avait pris des habitudes de gourmet depuis son admission à bord : il buvait du vin et il avait même acquis des connaissances très-subtiles dans l’appréciation de ce liquide. On lui offrit un jour deux verres à moitié pleins, l’un de champagne, l’autre de bordeaux. Lorsqu'il tint un verre de chaque main, on eut l’idée de lui enlever celui des deux qui contenait le champagne. Pour se défendre contre cette tentative, il rapprocha vivement la main libre de celle qu’on avait saisie , et , par un effort heureux , étant parvenu à la dégager, il versa le liquide pétillant dans le verre qu’on ne lui disputait pas. Il tendit ensuite la coupe vide à la personne qui avait tenté de 1a lui soustraire.
SINGAPORE. 2ü'i
Cet acte très-bien combiné et d’une difficile exécution fut suivi d’un autre non moins remarquable : une après-midi, luan était monté dans les cordages et ne voulait pas descendre sur le pont, malgré les ordres réitérés que je lui adressais. Je lui montrai un verre de bière pour le décider à venir me trouver. 11 examina longtemps l’objet que je lui offris; mais, ne s’en rapportant pas complètement à ce qu’il voyait, il prit une corde et en dirigea avec une précision admirable l’extrémité flottante dans le verre, cela fait, il tira la corde à lui , porta à la bouche la partie qui avait trempé dans le liquide, et, lorsqu’il en eut constaté la saveur, il se hâta d’accourir pour partager cette boisson avec moi.
Il est- faux , tout à fait faux qu’on soit jamais parvenu à faire fumer des orangs-outangs; Tuan, et tous ceux que j’ai vus, nont jamais pu exécuter cette aspiration. Les gravures représentant ces quadrumanes fumant le houka avec leurs maîtres sont des mensonges stéréotypés.
Lorsque j’arrivai à Manille, nous allâmes nous installer, Tuan et moi, dans une maison tagale , et nous vécûmes en commun avec la famille qui l’habitait, laquelle ôtait composée du père, de la mère, de deux jeunes filles de quatorze à seize ans et de quelques petits enfants. Tuan fut ravi de notre installation. Il passait la journée à jouer avec les petites Tagales et à voler les marchandes de mangues qui avaient le malheur de mettre leurs marchandises à sa portée.
Les rapports constants qui s’établirent entre lui et les petites filles développèrent son esprit de comparaison et d’observation. Les enfants tagals des deux sexes sont nus jusqu’à l’âge de onze ans; seulement, les jeunes filles portent une espèce de camisole qui ne descend pas au-dessous du nombril. Un jour que Tuan se roulait sur une natte avec une fille de quatre à cinq ans, il s’arrêta tout à coup et se livra sur la jeune personne à un examen anatomique des plus minutieux. Les résultats de ses investigations l’étonnèrent profondément; mais tout cela n’éveilla en lui aucune mauvaise pensée; il resta candide et pur comme un enfant. Sa physionomie portait effectivement l’empreinte de cette tranquillité des sens particulière au jeune âge.
Tuan, dès notre arrivée à Manille, cessa de manger avec moi;
il adopta complètement la vie tagale. A l’heure des repas, toute la famille s’accroupissait autour d’un plat de riz cuit à l’eau. Chacun à tour de rôle puisait avec sa main droite une certaine quantité de la graine féculente, qu’il pétrissait en boule dans le creux de la main gauche. Cela terminé, l’opérateur prenait dans un autre plat un morceau de poisson ou de viande sèche et mettait cette pâtée dans sa bouche.
Tuan, assis gravement au milieu de tous ces braves gens, se livrait à cette manipulation avec une gravité et une adresse qui émerveillaient ses hôtes. Les peuples de l’extrême Orient ont pour les animaux une bienveillance , une affection singulières. Il n’y a pas chez eux de ces philosophes stupides qui ont l’orgueilleuse sottise de considérer comme des automates ces êtres intelligents. Aussi les traitent-ils en frères bien plus qu’en inférieurs. Tous les jours des femmes tagales venaient me demander de leur permettre de mener Tuan à la promenade. Les jeunes filles lui apportaient des fruits et passaient des heures entières à lui parler comme à un individu de notre espèce.
Cela me rappelle qu’à Bombay, où j’étais logé avec Tuan chez une excellente dame française, Mme Costa, un jour je la trouvai avec une femme indienne d’une humble caste, qui lui parlait avec animation. Dès que j’entrai dans le salon, Mme Costa me dit :
« Venez donc, docteur! il s’agit do vous en ce moment.
— De moi ! » m’écriai-je surpris.
Et, me tournant vers la femme indienne, j’ajoutai en riant :
« Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi?
— Voici ce qu’il y a de commun , continua Mme Costa. Cette femme est tantôt venue me trouver tout en larmes , et elle m’a dit : « L’enfant que le médecin a amené est bien malade. Vous « devriez lui demander de nous le laisser, et nous le soignerions. — Je n’oserai jamais lui faire cette demande, » lui ai-je répondu. Alors elle a repris : « Qui sait, madame? vous lui feriez c peut-être bien plaisir. Sans doute ce monsieur a eu cet enfant « de quelque femme des pays d’où il vient; lorsqu’il sera de rec tour chez lui , il se mariera et sa femme maltraitera le pauvre « enfant de l’étrangère. » Depuis une demi - heure , ajouta Mme Costa , je cherche à détromper cette femme et à lui faire comprendre ce que c’est que Tuan; mais elle n’en démord pas.
SINGÀPORE. 265
elle prétend qu’il parlera bientôt, et que c’est un être comme nous tous.
La pauvre Indienne ne quittait presque pas Tuan; non-seulement elle le faisait coucher dans son lit, mais elle lui donnait à boire pendant la nuit et recherchait les aliments les plus délicats pour réveiller l’appétit du malade. Un jour qu’on avait servi sur la table de superbe raisin de Puna, elle vint en demander une grappe, sous prétexte que l’enfant en désirait. Tuan aimait beaucoup sa pauvre gardienne; on les voyait rarement l’un sans l’autre; tantôt ils se promenaient en se tenant par la main ; d’autres fois l’Indienne le portait comme les Malaises portent leurs enfants, à califourchon sur la hanche. Les adieux de Tuan et de la bonne femme furent fort tendres; elle l’accompagna jusqu’au rivage, et l’un et l’autre ne cessèrent de se renvoyer des témoignages d’affection que lorsque la distance qui les séparait les empêcha de se voir.
Lorsque nous arrivâmes en Chine, la légation fut en quelque sorte casernée dans une grande maison, et Tuan y vécut en toute liberté. Tous les Européens avaient sur lui beaucoup d’ascendant, tous ceux du moins qu’il avait connus à bord, mais il faisait peu de cas des Chinois; il avait à leur endroit des sentiments aristocratiques qu’il manifestait dans toutes les occasions. Plusieurs fois je chargeai nos coulis de le conduire chez des personnages considérables de Macao , désireux de le voir : tant qu’il était sous mes yeux, il consentait à marcher; mais, du moment que je le quittais, il grimpait sur ses conducteurs et se faisait porter.
L’habitude de se vêtir est généralement considérée comme un fait de climat ; quelques moralistes prétendent qu’elle se rattache au sentiment inné de la pudeur. En constatant chez l’orang-outang une tendance manifeste à porter des vêtements, j’ai pu me convaincre qu’il n’obéissait ni à l’une ni à l’autre de ces impulsions. Tuan s’emparait de tous les morceaux de linge qu’il rencontrait, il les jetait sur ses épaules ou s’en couvrait la tête. Les foulards, les serviettes, les chemises, les tapis qui tombaient sous sa main étaient indistinctement employés à cet usage. Dans ces pays brûlants, par trente-deux degrés de chaleur, ce n’était certainement pas l’impression de l’air qui le portait à s’envelopper
ainsi; ce n’était pas davantage une idée de décence, car il ne protégeait guère que les parties supérieures du corps avec ces draperies variées. Il est vrai que Tuan pouvait avoir sur la pudeur la même manière de voir que les habitants de l’île de Luçon. Il m’est arrivé vingt fois à Manille de rencontrer le long des rivières des femmes complètement nues; aussitôt qu’elles m’apercevaient, elles s’empressaient d’endosser une camisole qui couvrait à peine le sein, ensuite elles restaient impassiblement debout sur la rive, me regardant passer comme si elles eussent été complètement vêtues. Quoi qu’il en soit, Tuan, en se drapant avec affectation, obéissait à un instinct non déterminé. Du reste, il ne cherchait pas à assujettir sur son corps ces vêtements improvisés ; seulement, lorsqu’il se couchait, il se roulait dedans avec beaucoup de précaution.
Tuan n’avait aucune de ces grandes vertus sociales qu’on appelle l’abnégation et le dévouement; il était personnel, trèségoïste, et ne se serait nullement accommodé des pratiques communistes. Il était à cet égard tout à fait conservateur et n’aimait le communisme que sur les propriétés d’autrui. Lorsqu’un animal envahissait sa cage, il l’en chassait impitoyablement; un jour même il pluma un pigeon qui avait eu la malheureuse idée de s’y réfugier.
A chaque relâche je lui achetais des régimes de bananes ; les fruits étaient placés par les garçons du carré des officiers dans le même endroit où l’on enfermait ceux appartenant à la table de l’état-major. Tuan avait la permission d’entrer librement dans ce sanctuaire; pourvu qu’on lui eût montré une fois les régimes qui lui appartenaient, il respectait tous les autres jusqu’au jour où il avait épuisé sa provision. Dans ce cas , ce n’était plus ostensiblement, hardiment, qu’il allait chercher des fruits, mais en se cachant, en rampant comme un serpent; son larcin accompli, il remontait plus vite qu’il n’était descendu.
Il faisait parfaitement la distinction du tien et du mien : ainsi, bien qu’on ne l’eût jamais ni grondé ni frappé pour quelques petits méfaits, surtout à bord de l'Archimède , où il était gâté comme un enfant , c’était toujours en se cachant qu'il volait le grog et le thé qu’on apportait sur le pont pour les officiers et les passagers.
SINGAPORE
En Chine, il habitait un petit réduit attenant à un cabinet de la chambre de Xavier Reymond , et parfois il faisait des visites à son voisin. Reymond déjeunait souvent chez lui; mais il s’apercevait que, chaque fois qu’on servait sur la table une bouteille de vin, pour peu qu’il s’absentât, cette bouteille était mise largement à contribution. Un jour M. de Macdonald entra dans ma chambre et vit Tuan la figure inondée d’une liqueur rouge.
a Docteur, venez vite , Tuan est couvert de sang I » s’écria-t-il à cet aspect.
Je m’approchai et je vis que les gouttes de sang étaient transparentes comme un rubis 1 J’entrai immédiatement chez Reymond.
* Avez-vous encore été volé? lui demandai-je.
— Belle demande! s’écria-t-il; voyez, le liquide est encore agité dans la bouteille, tant on l’a replacée précipitamment sur la table.
— Eh bien ! je connais le voleur, repris-je.
— Je parie que c’est ce brigand de Tuanl
— Lui-même. »
C’était lui en effet : lorsqu’on dressait la table , il se cachait dans un coin de l’appartement ; sitôt que le domestique s’absentait, il se précipitait sur la bouteille, la débouchait, buvait et la remettait en place. Cela est prodigieux, mais très-exactement vrai; et il faisait tout ce manège avec une dissimulation telle que les domestiques chinois , intéressés à le démasquer, n’y étaient pas parvenus; et Dieu sait cependant combien les Chinois sont rusés !
Les images et les événements se fixaient parfaitement dans son souvenir; je me séparai de ce cher enfant pendant trois mois; je le laissai pendant mon absence chez un de mes amis, le docteur Pitter, à Macao. Mon confrère le faisait parfaitement soigner, mais il n’avait pas pour lui ces douces prévenances , ces attentions qu’ont pour les animaux ceux qui savent qu’ils valent mieux que la plupart des hommes : aussi Tuan s’ennuyait-il dans son nouveau logement.
Lorsque je revins à Macao et que j’allai chez le docteur Pitter pour reprendre mon élève , il était au fond d’une cour , et je me
montrai à lui du haut d’une fenêtre très-élevée Aussitôt il voulut grimper le long du mur pour venir me rejoindre. A peine l’eut-on amené dans la chambre où j’étais , qu’il me prit par la main et m’entraîna dehors Je voulus essayer de me laisser guider : il me conduisit dans la rue et prit le chemin de la maison que nous occupions ensemble avant mon départ. Son regard , sa physionomie, ses gestes me disaient : « Retournons chez nous , ce n’est point ici notre maison. »
Lorsque, après une relâche d’un mois, nous retournions à bord, il reconnaissait parfaitement, au milieu d’une forêt de mâts, le bâtiment que nous montions. A Colombo, lorsque nous regagnâmes l'Archimède, nous trouvâmes le steamer entouré de marchands de toute espèce , et nous fûmes contraints d’attendre que les bateaux nous ouvrissent un passage. Tuan, qui avait reconnu l'Archimède, avait un tel désir de rentrer à bord , qu’il gagna notre navire en passant par-dessus les embarcations des marchands avec l’agilité d’un matelot exercé.
Tuan était doux, affectueux et très-gai ; il aimait à agacer ceux qu’il connaissait et qu’il aimait , surtout les jeunes enfants. Ses manières étaient décentes , convenables sous tous les rapports. Lorsque la maladie qui l’a enlevé le saisit, il devint triste, mais il ne devint ni morose ni méchant, et, par instants, il avait encore des éclairs de gaieté. J’ai beaucoup aimé ce pauvre Tuan , et, bien que j’aie commencé cette biographie le sourire sur les lèvres , je la termine en laissant tomber sur ces dernières lignes une larme de souvenir et de regret.
Singapore, pendant la nuit, ne présente pas la piquante originalité de Malacca. La ville commerçante surtout est triste et silencieuse; les Chinois et les Malais, forcés par la nature de leurs relations de suivre les coutumes anglaises , semblent avoir renoncé à leur vie nocturne. Dès que les magasins sont fermés, on dirait que chaque maison s’endort. Aucune clarté ne s’échappe du dedans; à peine quelques chants monotones vous rappellentils par moments l’existence des habitants de ces demeures silencieuses. Les rues elles-mêmes sont désertes; ce n’est qu’à de longs intervalles qu’on rencontre quelque Chinois attardé, portant au bout d’un bâton sa lanterne sphérique, quelque Malais de la dernière condition, intendant mystérieux des faciles plai-
S1NGAP0RE.
sirs de la localité , ou quelques beautés malaises à la recherche des étrangers. Ces femmes sont ordinairement vêtues d’une grande robe blanche ouverte sur le devant et renversée sur la poitrine comme un gilet à châle; leurs pieds sont nus, et leurs cheveux, noirs et durs comme du crin , sont roulés et maintenus très-bas derrière la tête par une épingle d’or. Ce n’est guère que d’après ces prêtresses impudiques que la plupart des marins et des étrangers apprécient les beautés malaises, et chacun sait les belles choses qu’ils en racontent ! Cependant , c’est tout comme si l’on jugeait les femmes françaises d’après les spécimens répandus sur les quais de nos villes maritimes,
Les seules maisons ouvertes le soir aux visiteurs sont les fumeries d’opium ; horribles bouges dans lesquels de malheureux Malais vont obstinément dépenser le prix de leur travail.
Tous ces établissements se ressemblent, ce sont d’affreux taudis faiblement éclairés; au centre sont disposées des tables pour les buveurs de thé , et à l’entour des alcôves discrètes formées avec des nattes en bambou.
Ces espèces de loges mystérieuses renferment un lit de camp qui prend toute l’étendue du petit espace , et c’est là que se retirent deux, trois, quatre fumeurs, pour se livrer à leur vice favori. Quelques femmes fréquentent les fumeries d’opium. Dans ces pays de l’extrême Orient , les femmes sont le complément indispensable de l’ivresse. Les fumeurs d’opium ne perdent pas le sentiment de la réalité; les vapeurs narcotiques transforment à leurs yeux les objets qui les entourent et les parent de tout l’éclat du luxe et de la beauté. C’est pourquoi les gens les plus grossiers aiment à s’entourer de tout ce qui flatte leur esprit et caresse leurs sens, lorsqu’ils se préparent à subir les effets de la drogue enivrante.
Il y a loin, comme on le voit, de l’ivresse produite par l’opium à l’ivresse brutale du wiskey , du gin ou de l’eau-de-vie. Je donnerai ailleurs des détails très-précis sur la préparation de l’opium et sur la manière de le fumer.
J’ai rencontré très-peu de Chinois dans les fumeries de la Malaisie. En général , les habitués étaient des Malais. Les Chinois qui viennent dans l’archipel sont de pauvres diables pressés de gagner de l’argent , et ils résistent bravement à cette funeste ha-
bitude. Lorsque j’eus parcouru quelques-unes de ces tavernes, lorsque j’eus jeté un coup d’œil sur les odalisques banales répandues dans les caravansérails consacrés aux plaisirs peu délicats des matelots, je remontai en palanquin et me fis reconduire à London-Hotel. Les charmantes habitations de la ville anglaise , bâties sur la colline parfumée qui domine la rade, ressemblaient à des phares. De toutes les fenêtres s’échappaient des flots de lumière; mais on eût dit que c’étaient des palais dont une fée capricieuse avait endormi les habitants. Aucun bruit , aucun son ne s’échappait de ces demeures enchantées.
Lorsque je rentrai à London-Hotel , j’y trouvai la plupart de mes compagnons de voyage fumant des chiruttos de Manille , buvant du ginger-beer ou de la bière, et lançant contre l’Orient et les voyageurs qui l’ont poétisé les plus effroyables malédictions.
« A cette heure, s’écria l’un d’eux, je payerais cinq cents francs une place de parterre à l’Opéra 1
— Eh bien! je suis moins difficile, dis-je en m’installant sur un large fauteuil de rotin; je désirerais seulement trouver le moyen de passer ma soirée à Singapore en pleine civilisation malaise. »
A peine avais-je formé ce souhait , qu’un gentleman qui fumait silencieusement dans un coin s’approcha de moi.
t Vous logez, je crois, chez M. VVampou , me dit-il ; si vous désirez rentrer chez vous ce soir, je vous offre une place dans ma voiture, elle est découverte et beaucoup plus agréable qu’un palanquin ; à moins que vous ne désiriez faire le trajet à pied; dans ce cas, si vous n’y voyez aucun inconvénient, je vous ferai volontiers compagnie.
— J’accepte de grand cœur, répondis-je, une place dans votre voiture; je me liens à votre disposition.
— Partons à l’instant , » me dit mon inconnu.
Nous nous installâmes commodément dans une bonne calèche qu’un says malais conduisait à la main , et nous partîmes comme un trait. Mon compagnon rompit le premier le silence.
« Vous avez paru désirer vous initier aux mœurs locales en pénétrant dans un intérieur indigène , me dit-il en souriant. Eh bien ! permettez-moi d’exaucer ce souhait !
SINGAPORE. 271
— Je n’v vois aucun inconvénient, répondis-je, et je me livro à vous de grand cœur.
— J’y vois bien quelque inconvénient quant à moi, et mes compatriotes y mettent plus de pruderie. Mais je suis quelque peu Français; j’ai été élevé à Tours , et, en faveur de cette circonstance, on est fort indulgent pour moi. D’ailleurs, ajoula-t-il en manière de réflexion , à votre retour en France vous pourrez raconter cette aventure à tous ceux qui lisent vos romanciers : ils la trouveront fade et quelque peu morale.
— Mais, en attendant, mon cher monsieur, me hasardai-je à demander, où allons-nous? Allons-nous faire un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette?
— Je ne connais pas cet ermitage, me dit mon interlocuteur; nous allons tout simplement à Campon Glan. Pour plus de commodité, poursuivit-il, appelez-moi James, et je vous appellerai docteur.
— Master James , repris-je, je me souviendrai longtemps, toujours peut-être, de la spontanéité de votre bon procédé à mon égard. »
Je bornai là l’expression de ma reconnaissance. Master James ne me répondit pas. Lorsque nous fûmes à une trentaine de pas de Campon Glan , mon compagnon dit quelques mots à son says, la voiture s’arrêta et nous mîmes pied à terre. Campon Glan ne dormait pas comme la ville marchande; elle n’était pas muette comme la ville anglaise. Toutes les fenêtres étaient en feu comme des comètes, le vent faisait voltiger les stores et les rideaux discrètement tirés; il sortait des moindres fissures des chants doux comme des soupirs, et une odeur pénétrante vous enveloppait de son atmosphère excitante. Mon compagnon, qui paraissait au fait des habitudes de la localité , me prit sous le bras , poussa une porte, et nous entrâmes dans une chambre au rez-de-chaussée, où cinq ou six personnes dormaient couchées sur des nattes. Nous en heurtâmes bien quelques-unes par-ci par-là; mais sous la pression de nos bottes européennes aucune d’entre elles ne se permit de se plaindre. Nous montâmes à l’étage supérieur, où nous trouvâmes une jeune Malaise qui s’inclina jusqu’à terre en apercevant mon conducteur. Je compris immédiatement que master James était, sinon le maître de céans, du moins le protecteur de cette beauté jonquille.
« Kida , monsieur est mon ami , dit-il en me présentant ; il ne parle pas anglais, il parle plus volontiers le malais. »
Kida me fit un humble salut.
« De quel pays est donc ce gentleman?... Serait- il Portugais ? dit-elle avec hésitation et comme si elle eût craint de m’offenser.
— Non ! répondit énergiquement master James, c’est un Français.
— A Frenchman! a Frenchman ! » s’écria joyeusement la jeune fille, en battant des mains; je vais lui présenter une femme de son pays!
Aussitôt elle appela à plusieurs reprises; un jeune garçon à moitié endormi se présenta enfin ; elle lui dit vivement quelques mots et il disparut. Je considérai alors la lorette de Campon Glan : c’était une fille d’environ quatorze ans; elle était petite, un peu massive; sa physionomie était intelligente; sa peau fine et luisante avait des reflets nacrés; ses cheveux tombaient en masse sur ses épaules, comme un manteau de satin noir. Elle était vêtue d’une robe d’indienne ouverte sur le devant et simplement fermée au cou par une épingle d’or représentant une fleur de chrysanthème aux pétales nombreux et déliés. Cet unique vêtement, absolument semblable aux peignoirs pour le bain , n’était pas fort gracieux ; mais lorsque, en trottillant dans l’appartement, la Malaise laissait voir un pied nu et bien soigné , une jambe ferme et un genou arrondi, on éprouvait quelque plaisir à la contempler. J’en étais là de mon observation , lorsque la porte s’ouvrit et qu’une jeune femme d’environ vingt-cinq ans , couronnée de fleurs de jasmin asiatique , vêtue d’une robe absolument semblable à celle de la Malaise, entra précipitamment.
« Ce gentleman est Français ! s’écria Kida dès qu’elle aperçut son amie.
— Vous êtes Français, monsieur? » me demanda avec un accent de doute, et en excellent français, la nouvelle arrivée.
En entendant une Malaise , une femme de Singapore , me parler la langue de mon pays, je fis un bond en arrière; je saisis une serviette, je l’imbibai d’eau , et je voulus m’assurer si la teinte safranée de cette jeune personne ne recouvrait pas quelque fraude européenne.... Mais la Malaise était bon teint.
« Où donc avez-vous appris le français, madame? dis-je très-
S1NGAP0RE. 273
poliment à la Malaise, ne voulant pas, en faveur de son langage, me départir à son égard des formules les plus polies.
— Je l’ai appris à Paris et à Bruxelles.
— Comment I vous avez été en France! Y a-t-il longtemps? Dans quelles circonstances avez-vous fait ce voyage?
— Il me faut un peu de temps pour répondre à ces questions , me dit en souriant la Malaise; permettez-moi de me reposer quelque part, avant de commencer mon récit. »
Master James avait été aussi surpris que moi en entendant sortir de cette bouche asiatique le français le plus pur.
« Puisque la plaisanterie devient piquante, me dit-il, installonsnous pour passer ici une partie de la nuit. »
Il appela : un domestique accourut, nous servit de la bière et des cigares, et nous songeâmes à nous établir confortablement. La chambre de Kida était éclairée par une grande verrine suspendue au plafond ; les fenêtres, garnies de stores en rotin, laissaient librement circuler la brise fraîche du soir; une table occupait le milieu de cette pièce, et sur cette table était disposé tout l’attirail de la coquetterie malaise : la boîte à bétel , la soucoupe remplie d’huile de coco pour lisser les cheveux, et dans laquelle nagent continuellement des fleurs de jasmin et de frangipanier, de petits godets renfermant des poudres blanches et noires , des flacons jaunes, rouges et bleus contenant des eaux aromatiques, et dont les bouchons percés de trous permettent de répandre le fluide odorant sur une tête bien-aimée. Aux yeux des dames malaises, les dames les moins exigeantes de l’univers, la chambrette de la jeune fille, avec ses murs blanchis à la chaux, était un boudoir d’une élégance parfaite ; elle ne renfermait cependant ni chaises ni divans.
En entrant chez Kida, James et moi nous nous étions instinctivement assis sur deux lits dressés en face l’un de l’autre; et quant aux deux femmes , ces êtres inférieurs , elles étaient restées debout. Nous les engageâmes à venir prendre place à nos côtés; chacune d’elles roula une feuille de bétel, nous allumâmes nos cigares, et, après nous être commodément installés sur les cadres de rotin recouverts d’une natte, qu’on appelle des lits à Singapore, nous priâmes la princesse Scheherazade de commencer son récit :
a Les Hollandais sont les plus grands brigands de la terre, dil- 193 ' r
elle. (A ces mots James et moi nous nous inclinâmes en signe d’assentiment.) Ces misérables sont les bourreaux de la race malaise; ils la soumettent aux travaux les plus pénibles, ils la poursuivent sur la mer comme le requin poursuit la dorade, et, non contents de la forcer dans ses gîtes comme on ferait d’une bête fauve, et de la réduire en esclavage, ils descendent sur ses terres pour les saccager et pour brûler ses demeures.... Je suis née près de Pulo Nias, dans une petite île verte comme un bouquet de fougère qui flotte sur un lac. Mon père était un des principaux chefs de cette île. Ennemi irréconciliable des Hollandais, il détermina ses compatriotes à armer une flottille pour faire expier aux marchands de cette nation les crimes de leur gouvernement.
« Cette petite expédition se composait de six embarcations munies de pierriers; chacune d’elles portait cinquante hommes armés de lances et de kriss. Tous les gens de l’île vinrent assister au départ de notre petite flotte ; ce fut pendant la nuit qu’elle leva l’ancre; nous étions sur la plage plus de mille personnes réunies, femmes, vieillards et enfants, tous silencieux et graves. La lune projetait ses rayons sur nos chairs nues, et nous ressemblions à ces statues d’or qu’adoraient nos pères dans les temples aujourd’hui détruits. Les embarcations s’éloignèrent à la rame; lorsqu’elles furent à une petite distance du rivage, elles mirent à la voile et disparurent bientôt à l’horizon , accompagnées de nos vœux.
« Nos hommes avaient des vivres pour cinq jours : ils devaient se ravitailler sur ces îlots sans nombre qui peuplent l’archipel , et nous n’attendions pas leur retour avant une quinzaine. Cependant, dès le dixième jour après leur départ , des groupes s’étaient établis sur les points culminants de l’île , explorant l’espace dans tous les sens, afin de signaler les premiers l’apparition des proas. Vous, Européens, vous ne sauriez comprendre l’intérêt qui s’attache chez les Malais à la réussite de pareilles expéditions. Ce n’est pas la richesse du butin qui nous séduit, mais la diversité et l’utilité des objets dont il se compose. Dans les pays où l’on ne forge le fer que pour en faire des lances et des kriss , où l’on ne tisse le coton qu’avec des instruments rebelles, où le moindre ustensile de ménage est une rareté , on prise des épingles , des aiguilles, du fil, des bouteilles, des marmites, des chaudrons, des
SINGAPORE
tissus grossiers, des couteaux , plus que des tonnes d’or. On nous appelle barbares; nous sommes des barbares effectivement; nous préférons des objets vulgaires , tels que des tissus éclatants , des vases en verre, aux perles de nos mers et aux diamants que recèlent nos montagnes.
« Un mois entier s’écoula dans cette attente, et dans bien des esprits la crainte avait déjà succédé à l’espérance, lorsqu’un jour nous découvrîmes à l’horizon un spectacle étrange : nos proas nous apparurent, traînant à la remorque un magnifique navire. Des Malais étaient dans les pirogues et les dirigeaient ; sur les bastingages du bâtiment , on distinguait un grand nombre de nos compatriotes confondus avec des Européens. Nous ne doutâmes pas un instant que ce grand bâtiment ne fût une prise de nos hommes.
« A cette vue, nous poussâmes des cris de joie, et, une heure après, la population entière de l’île accourait sur le rivage.
* Le navire jeta l’ancre en face des habitations ; les hommes des proas répondirent à nos gestes et à nos cris, et, dans notre impatience d’entendre le récit de cette grande aventure, plusieurs d'entre nous se jetèrent à la mer pour aller rejoindre les embarcations. En cet instant, une détonation formidable éclata à bord , des balles et des boulets balayèrent le rivage, et au sommet des vergues de l’horrible bâtiment nous aperçûmes plus de trente de nos hommes suspendus par le cou et se débattant dans les airs. Cela se passa si rapidement que je n’y compris rien d’abord ; je regardai avec stupeur autour de moi ; ma mère était morte , un boulet lui avait enfoncé la poitrine; toute cette foule réunie sur le rivage, couverte de sang et de lambeaux de chair, s’agitait confusément en poussant des cris de douleur et d’effroi.... Je jetai les yeux sur le navire, mon père était au nombre des pendus!... Mon premier mouvement fut de suivre ceux qui fuyaient; mais je m’arrêtai bientôt. Je me blottis dans une jongle sans savoir ce que je faisais, ne sachant pas si j’étais morte ou vivante, si je rêvais ou si j’étais éveillée. Je restai longtemps dans cet état; par moments il me semblait qu’on marchait autour de moi ou que j’entendais des coups de fusil ; d’autres fois je croyais apercevoir d’immenses clartés semblables à celles d’un incendie. Mais tout cela était confus dans ma tête, et je n’avais en réalité conscience de rien. J’étais couchée le visage
276 DE FRANCE EN CRINE
contre terre, respirant à peine, lorsqu’un homme en courant se heurta à moi. Je restai immobile. Celui qui m’avait ainsi heurtée, voulant savoir s’il avait affaire à un cadavre ou à un être animé, me poussa du bout de son fusil , et, voyant que j’opposais une certaine résistance à ses efforts, il me prit par un bras et me souleva à moitié de terre. En apercevant un Européen, je me levai prompment, et, me reculant avec horreur, je m’écriai :
t Hollanda ! Hollanda ! un Hollandais ! un Hollandais !
« — Je ne suis pas un Hollandais, s'écria l’étranger, je suis un u Français! *
r C’est alors pour la première fois, observa la Malaise en s’adressant à moi , que j’ai entendu prononcer le nom de votre nation. Si d’autres souvenirs moins terribles ne se liaient dans ma pensée au nom de votre pays , je n’éprouverais aucun plaisir à parler votre langue. »
Après avoir fait cette réflexion, elle continua :
« Les dénégations de l’étranger ne me rassurèrent pas ; je m’enfuis à travers les jongles en poussant ce cri d’effroi : « Hollanda ! « Hollanda ! » L’étranger s’élança à ma poursuite et m’atteignit (bientôt.
« Les Hollandais que tu redoutes sont là, » me dit-il en me montrant la direction que je suivais; « n’entends-tu pas le bruit
* des haches qui s’abattent sur les cocotiers? ne vois-tu pas ces
* jets de lumière qui s’élèvent des maisons incendiées? Reste « donc ici. D’ailleurs, vois mes armes; si tu résistes aux con- « seils que je te donne dans ton intérêt, je les emploierai contre « toi. »
« J'examinai machinalement l’horizon. Nous étions entourés d’un cercle de feu , des colonnes lumineuses s’élevaient dans les airs , semblables aux rayons concentrés du soleil , et la cime des cocotiers tremblait sous les coups de hache; on n’entendait d’autre bruit que celui de cet instrument de destruction tombant régulièrement sur le tronc des arbres , et quelques cris poussés par les matelots étrangers.
1 A ce spectacle je me jetai le visage contre terre sans pousser une plainte, sans prononcer une parole.
« L étranger s approcha de moi , il me souleva doucement et me dit ;
SINGAPORE
« Tiens, bois, tes lèvres sont sèches comme un caillou. »
a Je n’avais plus aucune perception des besoins de la vie mate- * rielle. Cette invitation brutale réveilla en moi un besoin impérieux que j’ignorais. Je saisis précipitamment le flacon qu’il me tendait, et je bus avec avidité un mélange d’eau et de vin. Sous l’influence de cette boisson, dont je goûtais pour la première fois, ma tête s’appesantit, mes yeux se fermèrent et je m’endormis profondément. Lorsque je m’éveillai, j’étais seule; la nuit était profonde; j’eus d’abord quelque peine à retrouver le fil de mes idées; un instant j’espérai que l’affreuse réalité n’était qu’un rêve; mais, hélas! les clartés sinistres qui se montraient encore çà et là dissipèrent ce doute d’un instant. Je me levai pour fuir.... Mais où aller? Je ne savais quelle direction avaient prise ceux de mes compatriotes qui avaient échappé à cette affreuse boucherie. Je résolus d’attendre le jour; j’espérais vaguement que cet homme, qui la veille m’avait témoigné une espèce d’intérêt, reviendrait et m’aiderait à me sauver. Je ne m’étais pas trompée. Dès que le jour parut , il vint à moi.
« Ce pays est entièrement détruit , me dit-il ; tes compatriotes « se sont précipitamment embarqués et ont abandonné l’île. Quel- « ques-uns errent encore dans les bois, mais ils sont presque sûrs « de mourir de faim , car il n’existe plus un seul cocotier dans le « pays et les champs sont complètement dévastés. Couvre-toi de ces « habits d’homme et viens à bord avec moi ; je dirai que tu es un « jeune garçon que j’ai sauvé et je te garderai auprès de moi. Si plus « tard tes compatriotes forment ailleurs un autre campon , je te ra- « mènerai vers eux. 1
« D’après les lois de la guerre, j’étais l’esclave de cet homme : aussi je n’hésitai pas à lui obéir.
« Je couvris ma tête d’un mouchoir dans lequel j’enveloppai mes cheveux suivant la mode du pays ; je passai un pantalon T j’endossai une veste qui se croisait sur la poitrine, et j’assujettis ces deux parties de mon vêtement avec une large ceinture rouge. Ainsi transformée en garçon , je suivis l’étranger. En arrivant à bord, il me conduisit au commandant; je compris qu’il racontait à mon sujet une histoire qu’on accueillit assez froidement; mais je fus admise à reposer dans la cabine de mon maître sur une natte qu’on jeta à terre. Le jour même nous levâmes l’ancre et
nous partîmes pour Batavia; mais un coup de vent assez fort nous poussa vers l’est , et nous relâchâmes dans la rade foraine de Chéribon.
t A peine eut-on jeté l’ancre qu’un très-grand nombre d’embarcations se dirigèrent vers le navire; mon maître m’ordonna de monter sur le pont, où je n’avais plus reparu depuis mon embarquement. Je trouvai le bâtiment encombré de visiteurs; on se pressait autour des hommes de l’équipage et l’on recueillait avidement de leur bouche les détails de cette cruelle expédition. J’étais le seul trophée vivant de cette victoire : aussi, dès que je parus , une foule avide se précipita vers moi. Pendant que j’étais l’objet de cette curiosité importune, j’entendis crier les poulies du navire, et l’on étala sur le pont les cadavres de mon père et de ses compagnons; je ne me lamentai pas devant cette foule ennemie ; je subis avec fermeté la loi du vainqueur, et je ne versai pas une larme en voyant jeter à la mer comme des chiens les cadavres de mes amis Mon maître profita de cette relâche pour quitter le bord; nous descendîmes à terre dans une embarcation du pays , et , quelques heures après, nous partîmes pour une localité appelée Rhaja-Gallo. En qualité d’assistant résident, mon maître occupait une petite maison bâtie en pierre qui me fit l’effet d’un palais, tant elle différait de celles de notre village. Cette maison était située au milieu d’un vaste jardin, et de grands tamariniers la dérobaient à tous les regards. Je ne vous ai pas encore dit le nom de mon sauveur et ne vous ai pas fait son portrait; je vais réparer cet oubli. Il s’appelait Prosper de C***; c’était un jeune homme de vingt-trois ans environ; il était trapu de taille, il avait une grosse figure un peu rouge , des yeux bleus à fleur de tête et des cheveux presque blancs, tant ils étaient blonds. Je n’ai jamais trop su pourquoi il détestait la couleur de sa chevelure ; il n’est sorte d’artifice qu’il n’employât pour la rendre pareille à la mienne. Ayant une fois entendu dire que les Chinois avaient un secret pour changer la couleur des cheveux , il se condamna à boire pendant trois mois d’horribles drogues que ces voleurs lui faisaient payer fort cher. Mais les Chinois sont des coquins qui trompent tout le monde , et les cheveux de mon maître restèrent tels qu’ils étaient. Si ce n’eût été ses cheveux presque blancs et ses yeux bleus à fleur de tête, j’aurais trouvé Prosper deC*‘* presque beau
SINGAPORE. 279
pour un Européen ; mais il n’y a que les singes qui aient les yeux de cette couleur.
« Voici quelles étaient les fonctions que je remplissais auprès de mon maître : pendant le jour , je l’accompagnais dans toutes ses courses pour lui rendre les mêmes services qu'un jeune esclave rend à son seigneur. Je tenais l’étrier pendant qu’il montait à cheval , je l’éventais pendant les repas avec un écran en plumes d’argus, j’allumais ses cigares ou sa pipe. Le soir, je me parais des habits de mon sexe ; je réunissais mes cheveux en natte et je les assujettissais avec une épingle d’or ciselé ; je me couronnais de fleurs odorantes; je découvrais mes épaules; j’entourais mes bras et mes poignets de bracelets; je m’enveloppais dans un sarron de soie éclatante que je maintenais au-dessus des hanches avec une ceinture brillante comme les ailes d’un lori. Lorsque j’étais ainsi vêtue, j’abaissais les stores de sa chambre, je m’accroupissais dans un coin jusqu’à ce qu’il lui plût de me faire exécuter sous ses yeux les danses de nos ronguins. Prosper de G*** exigeait que pendant lo jour je l’appelasse Tuan, en témoignage de mon respect; mais lorsque le soir était venu , lorsque je m’étais transformée , lorsque je dansais nos danses enivrantes ou que je m’accroupissais auprès de lui pour me reposer , il m’ordonnait de me servir à son égard des noms les plus familiers.
« Je vécus ainsi pendant un an, me considérant comme l’esclave de cet homme , auquel il ne manquait , pour être presque de mon goût, que d’avoir le teint jaune et les yeux noirs. Un matin, après avoir lu une lettre , il me dit brusquement :
« Nous partons pour la France dans huit jours.... m’accompa- « gneras-tu avec plaisir?»
« Je m’inclinai en signe d’assentiment.
« Lorsque nous serons à bord, » ajouta-t-il, « peut-être faudra-t-il « nous séparer on ne voudra pas te laisser dans ma cabine.
« — Qu’importe? » répondis-je.
« — Comment ! qu’importe ? » s’écria mon maître en rougissant jusqu’au bout des ongles; « tu prends cela bien à ton aise.... Je ne « veux pas, entends-tu? que tu me quittes. Tu te suspendras à * mes vêtements, tu pleureras, tu te rouleras à terre, et, quoi « que je puisse dire te concernant, tu resteras impassible. »
t Cette recommandation n’était pas inutile ; depuis un an que
j'étais avec lui , Prosper de C*** avait employé une partie de son temps à m’apprendre le français , afin de pouvoir parler avec moi sans être compris des domestiques malais.
« Nous partîmes. Prosper de C*** ajouta à mon costume un beau kriss de Holo, ce complément indispensable de la tenue malaise. Les choses se passèrent à bord comme il l’avait prévu. On voulut me faire coucher dans l’entre-pont avec les matelots; mais je suppliai , je hurlai , je mordis avec tant d’énergie et avec une telle fureur, que le capitaine, brave homme au fond, décida que je suspendrais un cadre dans la cabine de mon maître. Pendant cinq mois de traversée, personne ne supposa à bord que je fusse une femme; je montais dans les mâts, j’aidais à carguer les voiles, à tourner au cabestan; je témoignais enfin d’une véritable inclination pour les travaux les plus rudes et les plus fatigants.
« Nous débarquâmes au Havre , et dès le lendemain nous partîmes pour Bruxelles. Lorsque nous fûmes à cinq ou six lieues de cette ville, Prosper me répéta les recommandations qu’il m’avait faites avant d’aller à bord. Nous descendîmes dans un vieux château d’un aspect sévère. C’était une vieille habitation isolée au milieu d’une vaste plaine , bâtie avec des pierres noires et couvertes de mousse. La mère de Prosper, ses deux sœurs et son oncle, qu’on appelait M. le comte, occupaient seuls, avec quelques domestiques, un vaste logis où l’on aurait pu loger les armées d’un sultan. Si j’étais éternellement restée dans mon île, je n’aurais jamais cru qu’avec des cheveux blonds et des yeux bleus on pût être véritablement jolie ; et cependant les sœurs de Prosper, blondes comme une gerbe de riz , étaient bien ce que j’avais vu de plus charmant au monde. Mme de C*** était fraîche et colorée comme les fruits d’Europe ; sa physionomie était pleine de douceur et de bonté, et je compris immédiatement que j’aimerais ces trois femmes de tout mon cœur. Mais le personnage qui attira plus spécialement mon attention , ce fut M. le comte !
« Ce vieillard ressemblait certainement beaucoup au vénérable orang-outang qui règne sur les forêts de Bornéo. On ne voyait de sa figure qu’une bouche énorme et des pommettes qui trouaient la peau. Ses jambes et ses bras, démesurément longs, semblaient avoir été formés aux dépens du reste du corps. Sa peau ressem-
SINGAPORE. 28f
blait à un vêtement trop large pour ses membres grêles, et elle se drapait en plis jaunâtres sur toutes les parties du corps. Je crus d’abord que c’était quelque solitaire voué aux pratiques rigides d’un culte , comme les faquirs de Calcutta. Mais bientôt, j’appris que cet étrange personnage était la providence de la famille , et qu’il avait fait revenir Prosper de Java pour en faire son héritier. Tout ce inonde eut un très-grand plaisir à voir mon maître , mais je fus presque fêtée à l’égal du fils de la maison. Mme de C*** et ses deux filles ne se lassaient pas -de m’examiner; elles étaient ravies de mon costume et surtout très-enchantées de m’entendre parler français ou à peu près, car elles pouvaient m’interroger tout à leur aise. Dans leur charmant caquetage, je les entendis regretter que je ne fusse pas une jeune fille pour m’attacher complètement à leur personne; et, pour la première fois, je fus blessée du sot rôle que Prosper me faisait jouer.
« Le soir on me dit que inon lit était préparé dans une pièce du troisième étage, auprès d’un vieux domestique du château. Aussitôt je déclarai que je ne reposerais pas loin de mon maître, que depuis plus d’un an je dormais sur le seuil de sa porte , et que je continuerais à Bruxelles comme à Java de veiller sur lui jour et nuit.
o Mme de C*** regarda son fils d’une manière qui signifiait : « Il y a quelque mystère là-dessous, » et lui dit :
c C’est donc l’usage à Java que les domestiques soient tout jours près de leurs maîtres? Cela doit être quelque peu gênant « parfois.
< — Anak n’est pas tout à fait un domestique, » répondit Prosper hypocritement, « c’est plutôt un ami. Les circonstances dans les- « quelles je l’ai rencontré, les services que je lui ai rendus lui ont « inspiré le plus grand dévouement à ma personne.
c — Conte-moi vile, # reprit Mme de C*** en riant, c quels sont « les services que l’on peut rendre à un Malais pour l’obliger à tant « de reconnaissance.
a — J 'avais été envoyé par le gouverneur de Java à Bornéo, «reprit Prosper, « pour lui faire un rapport sur les différends survenus en- « tre diverses peuplades. AGn de conduire très-secrètement la mis- « sion dont j’étais chargé, je descendis seul à terre, vêtu du cosc tume malais et armé de toutes pièces. On se battait avec achar-
f nement à quelques pas. Un Malais tenait par les cheveux une « femme qu’il allait égorger. Je me précipitai sur lui et le tuai d’un a coup de pistolet à bout portant. Sa victime, lui ayant ainsi échappé, t alla chercher un enfant près de là et dit en me le présentant : « Je vous le donne , il suivra votre destinée , et comme vous il « sera brave à la guerre. Cette femme , c’était la mère d'Ànak , et « cet enfant, c’était lui. »
« Mme de C*** observa attentivement son fils pendant cet in* croyable récit et ne dit pas un mot; mais l’une des jeunes demoiselles s’écria étourdiment :
« Comment, Prosper, tu as fait celai Tu as donc été où l’on se abattait, toi qui étais si poltron quand tu étais enfantl Vraiment, « il n’y a que les voyages pour former les hommes 1
« — J’en ai bien vu d’autres, * répondit Prosper enhardi par son succès; « mais je vous ferai ces récits une autre fois. D’ailleurs, « croyez-vous que ce soit sans peine, sans avoir donné des preuves « évidentes de courage, qu’on devient résident d’un district à « Java ? »
« J’étais confondue de l’impudence de mon maître; dix fois je fus sur le point de protester contre ses mensonges. Mais une crainte me retint : ce fut d’être immédiatement séparée de ces trois femmes que j’aimais instinctivement.
« Nous passâmes huit mois dans ce vieux château. Tout le monde avait de l’affection pour moi ; le vieux fantôme lui-même aimait à s’appuyer sur mon bras et à recevoir mes soins. Mme de C***, bien loin de m’éloigner de ses filles, me rapprochait d’elles avec plaisir; celles-ci m’apprirent à lire, à écrire quelque peu et à chanter les chansons de leur pays. Un jour, Mme de C*** me fit dire quelle avait à me parler. Je la trouvai dans sa chambre, la figure souriante. Dès qu’elle m’aperçut, elle me tendit la main.
a Tu nous as trompés, » me dit-elle, c mais je ne t’en veux pas.
« — Ce n’est pas moi qui vous ai trompée , madame , » répondis-je. « J’étais l’esclave de votre fils, qui m’a sauvée beaucoup « moins héroïquement qu’il ne vous l’a dit, et je devais obéir à sa a volonté. »
« Je racontai alors à Mme de C’** toute mon histoire. Elle m’écouta avec intérêt et reprit :
<* Ma chère enfant, l’amour n’est pas éternel, dans notre pays
SINGAPORE. 283
« du moins, et il faut savoir prendre son parti. Prosper doit se mac rier : il est donc nécessaire de vous séparer.
« — Pourquoi donc cela? j interrompis-je vivement.
« — Tu me demandes pourquoi? » me dit Mme de C*** étonnée; c peux-tu supposer que la femme de Prosper te verrait avec plai- « sir auprès d’elle?
« — Pourquoi pas? » répondis-je; « parce qu’on aime une autre « femme, faut-il donc abandonner celle que l’on a aimée? Soyez « sans inquiétude , je connais mes devoirs , je les remplirai; la der- « nière arrivée , je la servirai comme une esclave ; servante fidèle , «je surveillerai sa conduite et j’épierai ses pas; si elle est assez « heureuse pour avoir des enfants , je les garderai le jour et les « bercerai pendant la nuit. Ce sont là les obligations d’une humble « esclave que le maître a momentanément aimée.
« — Je comprends ton erreur, s me dit Mme de C*** avec émotion; « elle vient de ton ignorance de nos usages et de nos mœurs. « Ce rêve malais ne peut se réaliser ici : à Java, cela serait par- « fait; à Bruxelles, c’est impossible. Écoute-moi : Prosper va aller « voir sa future, moi je t’emmène à Paris; nous reviendrons pour « le mariage de mon fils; il ira dans la famille de sa femme; toi, « tu resteras avec moi auprès de mes filles.
« — Je resterai avec vous? j m’écriai-je joyeusement. « Oh! « dans ce cas, Prosper peut bien se marier.
« — Tu ne l’aimes donc pas? » reprit Mme de C*** avec stupéfaction.
« — Je l’aime comme un esclave doit aimer son maître.... J’ai « toujours rempli mes devoirs envers lui et lui envers moi.... mais « l’affection de mon cœur, je vous l’ai donnée à vous et à vos filles « le jour où je vous ai vues. »
« Trois jours après, nous étions à Paris, où je pris le costume des femmes d’Europe.
« Dès son arrivée, Mme de C*** m’avertit que quelqu’un viendrait la demander. Cependant personne ne vint, mais elle reçut une lettre qui l’attrista profondément.
« Vous autres Européens, vous êtes tous les jours affligés, tourmentés par des événements invisibles pour ceux qui vous entourent. Quelques mots écrits altèrent votre humeur, troublent vos existences, et vos destinées sont atteintes par des accidents qui
échappent à l’appréciation des autres hommes. 11 n’en est pas ainsi chez nous : en général , les malheurs qui nous frappent sont des malheurs publics , et les causes de notre tristesse ne sont jamais mystérieuses pour nos amis. Je demandai à Mme de C*** quel malheur imprévu l’avait frappée, je la suppliai de me confier la cause de son chagrin ; mais elle me répondit simplement :
« Que te dirai-je, ma pauvre enfant?... tu ne comprendrais pas « ma douleur ; plus tard , peut-être , lorsque tu seras faite à nos < mœurs, je te ferai cette confidence. »
« Dès ce jour Mme de C*** perdit complètement sa gaieté ; elle devint triste et rêveuse, et sa santé même s’altéra profondément.
c Lorsque nous arrivâmes à Bruxelles, les préparatifs du mariage de mon maître étaient à peu près terminés. Les jeunes filles me reçurent avec des transports de joie ; elles me firent mille questions sur mon voyage ; elles me complimentèrent sur mon nouveau costume, qu’elles ne trouvèrent cependant pas de leur goût, et chacune d’elles voulut s’occuper de me composer une toilette appropriée à ma couleur. Quant à Prosper, lorsque je le rencontrais, il détournait la tête; si je l’abordais, il rougissait comme un homard ; on eût dit qu’il cherchait à se rendre invisible en ma présence, tant il prenait de soin pour dissimuler sa rotondité. Cette timidité puérile, cette couardise m’humilièrent; j’éprouvai comme de la honte d’avoir été l’esclave d’un pareil homme.
« Après le mariage de Prosper, nous allâmes rejoindre le vieux hibou dans son château. J’y serais probablement encore sans une circonstance assez singulière. En ce temps-là, dans ce pays de Bruxelles, les catholiques étaient en grande rivalité avec les protestants. Le vieillard était un des soutiens les plus ardents du catholicisme. Lorsqu’il apprit que j’étais musulmane, il voulut absolument me faire instruire dans sa religion. On fit venir un jeune prêtre de Louvain, et l’on me mit sous sa direction.
«Ce prêtre était un homme de trente ans environ, maigre, pâle, presque aussi noir qu’un Indien. La moindre contrariété 1 irritait. Lorsqu’il voulut entreprendre ma conversion, je lui opposai d’abord une très-vive résistance.
S1NGAP0RE.
« Je veux rester musulmane comme ma mère, » lui disais-je; < je ne suis venue dans votre pays ni pour faire des convert sions, ni pour me faire convertir. Si je vous scandalisais c par ma conduite, vous auriez le droit de me chasser; mais t je vis comme vous vivez vous-même : que voulez -vous de c plus? ï
c II chercha à me faire entrevoir les conséquences de mon aveuglement. Ses paroles n’eurent pas d’abord beaucoup de succès, mais la véhémence de son langage finit par m’impressionner vivement.
« Je fus prise d’une frayeur profonde; je pleurais, je me désolais; Mme de C*** et ses filles me consolaient de leur mieux, mais je ne pouvais retrouver ma tranquillité première. Enfin, lassée de combattre, vaincue par la fatigue, j’allais céder, lorsqu’un soir, en rentrant exaspérée dans ma chambre, je pris une résolution extrême. Nous étions dans les mois d’hiver : le ciel était sombre ; il tombait une pluie à moitié congelée, qui bondissait sur les carreaux.
c En plongeant mes yeux dans cette obscurité, je songeai au soleil de mon pays, à nos bois de fougères, à nos ruisseaux bordés de bananiers à grandes feuilles, à nos grèves couvertes de sables éblouissants et caressées par une mer harmonieuse. En cet instant, une pensée traversa mon esprit; cette terre froide d’Europe avec son soleil chétif et terne, ses brumes constantes, ses rudes hivers, ses mœurs tracassières, me fit l’effet de l’enfer, et je résolus de reconquérir le paradis de mon enfance.
« Cette résolution prise, je fus calme et m’endormis profondément.
« Le lendemain, lorsque je descendis à l’heure du déjeuner, je dis résolùment à mes amis que je voulais retourner dans mon Ile. A cette déclaration, chacun se récria; le jeune prêtre pâlit, et il s’opéra en lui une transformation subite que je n'oublierai de ma vie. Cet homme au maintien sévère, au regard impératif, devint tout à coup humble et suppliant. Il s’approcha de moi , me prit la main et me dit avec émotion :
« C’est moi, je le sais, mademoiselle, qui suis cause de cette « brusque détermination ; j’ai été égaré par un excès de zèle ; en « voulant vous imposer une croyance, j’ai révolté votre esprit in-
c dépendant ; je suis humilié de ma présomption. Ne jugez pas « les autres prêtres d’après moi; restez ici, mademoiselle, et un c plus digne interprète de notre sainte religion opérera une con- « version que mon orgueil a retardée. »
« Je fus émue à ce langage ; cet homme inflexible s’humiliant ainsi devant moi m’impressionna vivement, et je fus tentée de me jeter à ses pieds; mais l’esprit de ma race l’emporta. Lorsqu’un Malais a annoncé une résolution, il doit l’exécuter, et c’est grâce à mon obstination que je puis vous conter aujourd’hui mon histoire.
— Et n’avez-vous pas de regret d’avoir abandonné le vieux château, l’aisance et le luxe de l’Europe, vos amies si bonnes et si aimantes? demandai-je à la Malaise.
— Pas le moindre.... Y a-t-il donc quelque chose dans votre pays qui vaille notre grand soleil , notre immense Océan et les brises parfumées de nos vallées? A peine arrivée, je délivrai mes pieds de leurs entraves, je rompis les liens qui étreignaient mon corps, je dénouai mes cheveux, et je rendis à la liberté tout ce qui dans mon être avait été contraint. Cette résurrection des instincts de mon enfance me causa des élans indicibles de bonheur qui ne sont point calmés encore. C’est avec ravissement que, pendant le jour, je cours nu-pieds sur nos sables dorés, que je me plonge dans les eaux tièdes de nos rivières , et c’est avec délire que je danse les pas inventés par nos ronguins en chantant nos chansons. Enfin, je suis redevenue Malaise, plus Malaise que si je n’avais jamais quitté mon pays.
— Il n’est donc rien resté dans votre pensée des enseignements religieux d’autrefois? » dis-je à la jeune fille.
A cette question elle réfléchit un moment; puis, secouant la tête, elle me dit avec un accent singulier de mélancolie et de conviction :
« Oh 1 quelque jour j’irai trouver vos missionnaires et. je serai chrétienne ! »
Lorsque nous quittâmes Campon Glan , la lune était sur l’horizon , la brise de la nuit soupirait à travers les branches des arbres en fleur, et les habitants du petit village, sous l’impression bienfaisante de cette fraîcheur embaumée, babillaient et chantaient devant leurs maisons.
SINGAPORE. 287
Nous cheminâmes un certain temps sans mot dire; James rompit le premier le silence.
« Savez-vous , me dit-il , qu’il ressort un profond enseignement de tout ce que nous venons d’entendre? Voyez quel danger il y a de laisser lire les sots.... Ce Prosper de C***, parce qu’il avait lu Byron et quelques autres, voulut être un Lara, un don Juan, un Trelawney, que sais-je?
— Il ressort, à mon sens, répondis-je à James, un enseignement plus profond encore de cette histoire : elle nous prouve que la semence évangélique donne tôt ou tard des fruits, quel que soit le terrain sur lequel elle tombe. Cette nature inculte et brutale a gardé au fond du cœur des vérités qui s’y font jour maintenant- Qui sait, mon ami? grâce aux travaux apostoliques de mes compatriotes, cette jeune fille sera peut-être quelque jour la Madeleine de la Malaisie.
— J’en accepte l’heureux présage, reprit James; car cette folle soirée finit plus sérieusement qu’elle n’avait commencé. *
Les environs de Singapore sont peuplés de petites fermes exploitées par des Chinois. Ces agriculteurs industrieux cultivent la canne à sucre , le riz , l’aréquier, le poivre et le gambier. L’aspect riant de leurs maisonnettes de bois, la bonne tenue de leurs terres , annoncent l’ordre , le travail et l’aisance. Les Chinois forment entre eux de petites associations de quatre à huit individus, et ce sont ces réunions qui se livrent à l’exploitation des terres que leur concède le gouvernement anglais ou qu’elles afferment à des Malais propriétaires.
J’allais souvent visiter ces petits établissements, et je m’arrêtais de préférence dans une charmante habitation exploitée par six Chinois qui cultivaient le gambier et fabriquaient l’extrait qui porte ce nom. Leur ferme était située sur le penchant d’une jolie colline couverte de grands arbres, et au pied de laquelle coulait un beau ruisseau. Les bâtiments de l’exploitation étaient fort modestes : ils se composaient du logement des six travailleurs, petite maisonnette à un seul palier, bien close et bien propre comme une ferme flamande, et d’un vaste hangar couvert, sous lequel on opérait la préparation de l’extrait de gambier. Les individus qui composaient celte association étaient des hommes de vingt-cinq à trente ans, petits et bien musclés. En ma qualité d’anatomiste.
il m’était facile d’apprécier leur vigueur; ils accomplissaient leurs travaux sans autre vêtement qu’un caleçon de la plus petite dimension , et cachés seulement par de vastes chapeaux en bambou, qui les abritaient tout entiers sous leurs grandes ailes.
Les six associés avaient adopté comme mode de répartition l’égalité de salaire ; mais ils s’étaient choisis avec un tel discernement qu’aucun d’eux n’avait à souffrir de l’adoption de ce principe. Les Chinois comprennent difficilement les théories évangéliques sur le travail. La parabole du maître de la vigne, commentée par Cabet et Louis Blanc, n’aura jamais un très-grand succès dans l’empire du Milieu, et ce n’est pas un propriétaire de ce pays qui eût payé également ses ouvriers, sans avoir égard à la durée de leurs travaux! Ces six hommes travaillaient très-vaillamment; ils ne prenaient quelque repos qu’aux heures des repas, et c’était alors seulement qu’on pouvait causer avec eux. Ils s’occupaient chacun à leur tour des soins du ménage; car cette petite réunion était un vrai monastère industriel : les membres qui la composaient n’étaient pas mariés.
Les Chinois cultivateurs de Singapore vivent pour la plupart dans le célibat ; on dirait qu’en descendant sur cette terre ils ont fait le vœu tacite de renoncer à toutes les jouissances dont ils sont ordinairement fort avides. Leur existence laborieuse n’est interrompue par aucune distraction ; leurs actions ont un but unique vers lequel ils tendent avec opiniâtreté : ils veulent acquérir à tout prix un petit trésor pour aller vivre tranquillement à Malacca ou dans quelque coin du Céleste Empire, et, jusqu’à ce qu’ils le possèdent, toute autre préoccupation leur est importune.
Les plantations de gambier de mes amis avaient le plus charmant aspect; cet arbuste, appelé par les botanistes nauclea gainbir, ne dépasse pas deux mètres de hauteur, et ses branches déliées sont agitées par le moindre souffle d’air. Ce sont les feuilles de nauclea qui donnent la substance connue sous le nom de gambier et de terra japonica. Pendant qu’on préparait cet extrait , tous les associés étaient occupés à ce travail. Les uns dépouillaient les arbustes de leurs feuilles, les autres les transportaient dans des paniers en bambous suspendus aux deux extrémités d’une gaule, tandis que les autres en opéraient la décoction dans de grands chaudrons de cuivre. Lorsque ces parties herba-
SINGAPORE
cées étaient décolorées par l’ébullition, les opérateurs les reliraient de l’eau à l’aide d’une fourche et concentraient le liquide jusqu’à ce qu’il eût atteint la consistance du miel. Alors ils coulaient la matière extractive dans des cadres en bois, où elle se desséchait complément.
Les détritus du nauclea servent d’engrais à la plante sarmenteuse qui produit le poivre noir. Ces deux cultures se complètent l’une par l’autre ; et, comme les cultures habilement combinées, elles donnent des produits considérables. Les Malais estiment beaucoup l’extrait du gambier, qu’ils mâchent avec le bétel; je demandai à quelques-uns d’entre eux pourquoi ils ne le cultivaient pas eux-mêmes ; ils me répondirent par ces mots familiers aux ignorants et aux routiniers : « Ce n’est pas la coutume ! jo Aussi les Chinois ont-ils à Singapore le monopole de cette productive industrie.
Les plantations de mes Chinois étaient entourées de forêts magnifiques; lorsque j’allais les visiter, j’étais accompagné de deux Malais, et j’aimais à m’enfoncer sous ces arbres gigantesques, qui pendant de longs siècles ont projeté leurs sombres ombrages sur une terre vierge de pas humains. Dans ce temps je n’avais pas encore répudié mes sottes habitudes d’hostilité contre les animaux inoffensifs , et je marchais toujours muni d’un fusil, prêt à leur faire la guerre. Les sinuosités de la forêt furent pour moi mon chemin de Damas, et j’abjurai là pour toujours mes habitudes de Nemrod.
Un jour, j’avais battu en tous sens les profondeurs de ces fourrés, et je m’assis au pied d’un sapan séculaire. Pendant que j’écoutais avec recueillement le bruit des solitudes, la voix des vents dans les branches , les chants des oiseaux , le bruissement des herbes agitées par des insectes voyageurs et les sons mystérieux que se transmettent les échos, un singe vint gambader sur un arbre placé en face de moi. Je ne voulus pas perdre une si belle occasion d’exercer ma stupide adresse. Je saisis mon fusil, le coup partit, et un cri de douleur succéda à la détonation. J’aperçus à travers un voile de fumée le pauvre animal tomber de branche en branche, en portant ses mains à droite et à gauche pour se retenir. Un moment il s’accrocha aux écorces raboteuses; mais ses forces l’abandonnèrent, et il glissa jusqu’à terre en sui- 193 *
vant le tronc du grand végétal. Je courus vers le point où j’avais vu tomber le blessé, et, à mon grand étonnement, je ne l’v trouvai pas; une affreuse trace de sang me guidant, je le découvris à quelques pas de là, blotti sous un arbuste, une main sur sa blessure et l’autre sur ses yeux pour essuyer ses larmes. À cet aspect , je tressaillis de la tête aux pieds, car je sentis que j’avais commis un meurtre !
Un de mes guides s’approcha de ma victime et visita sa plaie. Elle tourna vers lui ses yeux humides et le laissa faire sans se plaindre. Le coup avait porté sur le flanc droit; la peau était- divisée et les intestins sortaient par cette affreuse ouverture ; il n’y avait nul espoir de sauver le pauvre animal. Je tendis mon fusil à l’un des Malais en lui disant d’achever le patient. Ce brave homme repoussa l’arme meurtrière avec horreur. En cet instant le malheureux singe tomba sur le flanc; il étendit ses membres, tourna ses yeux sur moi et expira. Je m’éloignai du cadavre , saisi d’un sentiment indicible de honte et de remords. Je m’acheminai tristement vers. Singapore en songeant à ma lugubre aventure et jurant au fond du cœur de respecter désormais la vie de tous les êtres.
Les Malais qui m’accompagnaient étaient de la même famille. L’un était un garçon de vingt-trois ans , doux comme une jeune fille; l’autre était un beau vieillard, d’une figure mélancolique. Tous les deux étaient de fervents musulmans, graves et silencieux comme le sont en général les sectateurs du Prophète. J’avais contracté une espèce d’affection pour ces hommes et j’aimais à les voir auprès de moi, vêtus d’un large pantalon d’indienne, le kriss passé à leur ceinture et la tête couverte du mouchoir malais. Cette coiffure distingue les musulmans de l’archipel et de la presqu’île de ceux des autres parties de l’Inde. Lorsque nous arrivâmes devant leurs maisons de bois assises sur le bord d’un sentier bordé d’aréquiers, le plus âgé de mes guides s’inclina, porta la main à son front et me dit :
« Tuan , vous êtes fatigué : voulez-vous vous reposer quelques instants sous notre varande? »
j'acceptai cette offre et je trouvai installé sur cettegalerie aérienne un beau singe qui, en apercevant ses maîtres, se mit à gambader joyeusement ; le jeune Malais , après lui avoir rendu ses caresses,
SINGAPORE. 291
plaça sous ses yeux le panier dans lequel j’entassais ordinairement mes récoltes. Le quadrumane y plongea la main avec précipitation, et il retira le malheureux animal que j’avais tué. À cel aspect , il resta frappé de stupeur , le regard fixe , le front inondé de sueur, semblable à un vieillard qui, dans son délire, croit apercevoir un revenant. Ce moment de frayeur passé, il étala le cadavre à terre , flaira la plaie ; puis , sans hésitation , il s’élança sur moi en poussant de grands cris et en me montrant les dents. 11 avait deviné le meurtrier de son frère.
Les philosophes et les savants ont beaucoup écrit sur la nature des animaux; ils ont sur ce sujet déraisonné tout à leur aise; dans ce pays de l’Orient , où Dieu avait placé son paradis , où il a fait ses premiers essais de création , l’homme le plus humble en sait plus à cet égard que toute la Sorbonne et l’Institut. L’Inde n’est pas le pays des fables, c’est le pays des réalités mystérieuses, c’est le seul pays du monde où les animaux parlent encore aux hommes qui les aiment; mais ce n’est qu’aux intelligences religieuses et aux poëtes qu’ils révèlent le secret de leur être, et les ergoteurs et les anatomistes n’obtiendraient d’eux aucune confidence 1
Un an après les événments que je viens de raconter, j’étais à Bombay. Un jour je parcourais la ville noire accompagné d’un dobachi , domestique de confiance qui sert aux étrangers de guide , d’interprète et d’intendant. Le mien était un de ces beaux Indiens qui ressemblent à des Adonis sculptés dans de l’ébène; il était vêtu de mousseline blanche ; des cheveux bouclés s’échappaient de son turban et tombaient sur sa redingote flottante. Lorsque mon conducteur m’eut fait visiter quelques maisons indiennes percées à jour comme ces bateaux d’ivoire que cisèlent les Chinois , lorsqu’il m’eut fait admirer quelques-unes de ces grandes salles préparées pour des fêtes , où des colonnes de fleurs supportent un réseau tissu avec les blancs pétales des jasmins . des tubéreuses et des roses , il me conduisit dans un quartier habité par des marchands. Je l’avoue, je ne m’arrêtai ni devant les mosaïques incrustées dans du sandal , œuvre de patience et de goût, ni devant les écharpes tissées à Cachemire avec de la laine et de l’or, mais tout simplement devant de pauvres gens qui faisaient l’aumône à des ramiers. Les beaux oiseaux
accouraient du sommet des hautes tours , du faite des maisons et des campagnes voisines , pour recevoir les grains de riz, de mil et de maïs que leur prodiguaient les saints Vincent de Paul des familles ailées. Je voulus m’associer à cet acte de bienfaisance, et j’achetai quelques poignées de graines que je distribuai moiméme à ces blancs orphelins. J’accpmplis cet acte de charité avec une satisfaction mêlée d’attendrissement , en songeant aux victimes que j’avais faites , aux douleurs que j’avais causées parmi ces populations aériennes. Lorsque les oiseaux rassasiés se furent envolés , mon dobachi vint vers moi et me dit :
« Les hommes d’Europe ne pratiquent pas la charité envers nos frères les oiseaux et les autres êtres qui vivent : êtes-vous donc d’une autre caste qu’eux , puisque vous pratiquez nos coutumes ?
— Il y a dans mon pays , lui répondis-je , des hommes qui croient qu’on doit contribuer au bonheur de tous les êtres qui nous entourent; je partage leur sentiment.
— Alors suivez-moi , me dit mon Indien, et votre cœur éprouvera une grande joie. » »
Nous marchâmes longtemps à travers les rues étroites et tortueuses de Bombay, et nous arrivâmes devant un grand établissement dont la porte extérieure était fermée. Mon dobachi heurta •plusieurs coups et un homme vint ouvrir. Cet homme avait une teinte safranée; il était enveloppé dans une étoffe blanche qui s’étalait sur l’abdomen , passait sur les épaules comme un baudrier et descendait derrière le dos; ses cheveux étaient réunis en chignon au-dessus de sa tète , et à ses oreilles pendaient des anneaux semblables à ceux que portaient jadis les ci-devant muscadins. Cet étrange personnage nous introduisit dans une immense cour entourée de hangars. Sous ces abris commodes chantaient , criaient , hurlaient , beuglaient , hennissaient tous les animaux de la création : des chiens , des singes , des bœufs , des chevaux , des éléphants, des perroquets, des cygnes et des chameaux. Cette cour en précédait deux autres absolument semblables et peuplées comme celle-ci de quadrupèdes et d’oiseaux. En jetant les yeux sur les habitants de cette communauté, je m’aperçus que c’étaient pour la plupart des vieillards affaiblis par l’âge , des enfants débiles ou des malades amaigris par la souffrance ; quelques individus adultes et bien portants contrastaient par la vigueur de leur
SINGAPORE
complexion et la hardiesse de leurs mouvements avec la maigreur et la nonchalance de leurs compagnons.
Mon dobachi s’approcha de moi et me dit :
« Vous êtes dans une maison de charité; tous les êtres qui sont ici sont des orphelins, des vieillards et des malades. Des hommes de bien parcourent les villes et les campagnes pour recueillir ceux qui souffrent et ceux que la pauvreté abandonne. Le bœuf qui pendant sa vie a labouré vaillamment reçoit ici la récompense de son labeur ; il y rumine en paix le reste de ses jours. Le chien fidèle que son maître ne peut nourrir reçoit l’aliment que lui devait l’horpme qu’il aima et avec lequel il vécut. Dès qu’il entre dans cette enceinte , l’âne ne porte plus de faix et reçoit tous les jours l’herbe la plus fraîche et la plus savoureuse. Nous secourons la pauvreté , nous soulageons la souffrance , nous honorons la vieillesse , nous récompensons le travail , afin qu’il nous soit fait à nous-mêmes dans nos existences futures comme nous faisons aux autres. Peut-être esb-ce un ami ou un parent que je secours dans ce bœuf qui me regarde avec son œil humide et intelligent. » Je m’arrêtai longtemps dans cette maison de refuge , dans cet hôpital fondé par la piété la plus charmante , la plus religieuse qui puisse s’emparer de l’âme humaine. Tout était parfaitement ordonné : la litière était propre et la nourriture suffisante ; la concorde la plus parfaite régnait parmi les nombreux commensaux, et je conclus même de cet exemple que c’étaient les animaux et non les hommes qui étaient faits pour vivre en société. Pendant que j’examinais avec intérêt chaque habitant de cet étrange logis, survint un paysan qui conduisait un âne attaché par un licou. Le paysan était un homme jeune encore ; c’était un Hindou comme les représentent les keepsakes et les albums, petit, jaune, maigre, d’une physionomie des plus douces ; l’âne son compagnon était , lui aussi, maigre et chétif; il le suivait en se faisant traîner et promenant adroite et à gauche son regard étonné. Le paysan s’entretint quelques instants avec le gardien , puis ils s’en allèrent tous trois dans le fond de la troisième cour, où l’on attacha l’âne devant une crèche remplie d’herbe et de paille de riz. Au moment de s’éloigner, le paysan s’adressa à son compagnon et lui dit :
<r Chez nous , la crèche est vide , l’herbe de notre champ est épuisée; tu maigrissais comme moi, et je n’avais nul espoir d’a-
méliorer ton existence. Reste ici ; quand arriveront des jours meilleurs , je viendrai te reprendre ; ton retour sera une fête pour ma pauvre famille ; les enfants t’attendront sur la lisière du champ; le plus jeune grimpera sur ton dos et nous reprendrons notre vie laborieuse. »
L’âne l’écouta gravement. Longtemps il suivit son maître du regard , et celui-ci , en s’éloignant , se retournait presque à chaque pas. Lorsqu’ils se furent perdus de vue , l'âne resta pensif quelques instants , puis il commença à attaquer la nourriture placée devant lui et dont il avait grand besoin.
Au milieu de cette étrange population , j’étais assailli de mille pensées ; les croyances panthéistiques de ces bons Indiens m’impressionnaient singulièrement. Nous , sceptiques de ces temps-ci , nous sommes les plus crédules des enfants. Un instant je m’arrêtai devant une volière pleine d’oiseaux, et je me demandai si, sous ces robes éclatantes, il n’y avait pas quelqu’un que j’eusse aimé ; je me demandai si les notes qui. s’échappaient de ces gosiers harmonieux n’étaient pas un appel fait à mes souvenirs. Pendant que je rêvais ainsi, je sentis une main pesante s’installer sur mon épaule. Au même instant , on me saisit au collet et une main vigoureuse me secoua avec violence. Je détournai la tête , et je vis à côté de moi une figure noire et moqueuse qui me raillait d’un méchant sourire : c’était un singe plein de force , de santé et de malice.
« Ce n’est ni la pauvreté , ni la vieillesse , ni la souffrance que vous secourez dans ce drôle , dis-je à l’Indien.
— Nous le secourons au même titre que les autres , me répondit-il, nous le secourons parce qu’il vit. Ceux qui furent, pendant leur vie, puissants ou sages , reprit le dobachi après un moment de silence , se transforment après leur mort dans les êtres qui se rapprochent le plus de nous; celui-ci est peut-être l’un des princes qui régnèrent sur ces contrées. »
Et il s’inclina respectueusement.
Des croyances erronées sans doute ont fait de ces bons Indiens le peuple le plus humain de la terre. Le bien-être et la raison , ces grands moralisateurs de l’Occident , ont déjà singulièrement adouci nos mœurs, et en France et en Angleterre les lois protègent efficacement les animaux contre l’ignorance et la brutalité.
S1NGAP0RE.
Pendant Tune de mes nombreuses promenades dans les bazars de Singapore , je fus un jour accosté par un de ces Malais chez lesquels une figure noble et régulière décèle une origine arabe. Celui-ci était un grand garçon d’une trentaine d’années , svelte et souple comme un jonc ; il était vêtu d’une longue robe de soie à raies jaunes et rouges. Il était coiffé d’un turban de cachemire un peu fané et ne portait pas de kriss à sa ceinture. En s’approchant de moi , il s’inclina profondément , porta sa main droite au front et au cœur , et me dit ensuite :
« Seigneur , je m’appelle Abdala ; je suis malade et l’on m’a conseillé de venir vous voir. Voulez-vous me rendre la santé?
— Volontiers, lui dis-je, si cela dépend de moi. Mais la science est souvent impuissante.
— Rien n’est impossible aux hommes d’Occident, » me répondit le Malais.
Heureux de rencontrer un malade qui eût la foi , je le conduisis à mon hôtel et je lui demandai le récit de ses misères.
« Le travail a usé mes forces, me dit Abdala, je suis passionné pour l’étude. J’ai lu tous nos livres , je sais tout ce que l’op peut savoir; n’avant plus rien à apprendre, je voudrais recouvrer la santé.
— Puisqu’il en est ainsi , je vais vous proposer un échange ; vous m’apprendrez une partie de ce que vous savez , et moi je tâcherai de vous guérir.
— Il n’est pas donné à tous les hommes d’enseigner les autres; je ferai ce que je pourrai , me répondit le Malais. Que voulez-vous savoir ?
— Je veux que vous me révéliez quelques-uns des secrets que les Malais cachent aux étrangers....
— Les hommes d’Occident, eux aussi, ont des secrets, interrompit brusquement mon interlocuteur : me les révélerez-vous?
— Avec le plus grand plaisir, lui dis-je.
— C’est bien , me dit simplement mon homme , je reviendrai demain. »
Le lendemain , Abdala arriva , porteur de nombreux manuscrits écrits en caractères arabes.
a Ceci est de la médecine, ceci de l’astronomie, ceci de la chimie ! me dit-il en frappant sur des cahiers de papier jaunis par le
temps et usés par les doigts nombreux qui avaient tourné les feuillets.
— Commençons par la médecine , » dis-je à mon professeur.
Àbdala lut :
« Quand on a mal aux yeux, il faut prendre de l’eau de pluie....
— Mais quelle espèce de mal aux yeux? demandai-je.
— Lorsqu’on a mal aux yeux , reprit Abdala , on prend de l’eau de pluie....
— Mais quel mal aux yeux? répliquai-je.
— Lorsqu’on a mal aux yeux , me dit Abdala , on ne fait pas le même remède que si on avait mal au coude.... Je vous dirai , si vous voulez , ce qu’il faut faire quand on a mal au coude. »
Après une explication convenable , j’appris que les traités scientifiques d’Abdala renfermaient des formules barbares pour la guérison de toutes les maladies , la description de quelques procédés grossiers pour faire des montres solaires et se servir de la boussole , et des recettes pour opérer la préparation de quelques sels métalliques et la distillation de l’alcool. J’avais espéré trouver dans Abdala un disciple d’Avicenne ou d’Averrhoès , un héritier de ces Arabes illustres qui commentèrent au moyen âge Aristote et Hippocrate, et j’éprouvais un secret plaisir en songeant que j’allais assister à une résurrection scientifique, envoyant apparaître devant moi un savant du xi' siècle , bien pénétré des célèbres théories de ce temps. Mais, hélas ! je fus cruellement désappointé en me trouvant en présence d’un astronome de la force des badigeçnneurs nomades qui parcourent nos campagnes pour illustrer d’un cadran solaire la façade des chaumières et des cabarets , d’un médecin à peine capable de rivaliser avec les commères qui distribuent dans les villages des collyres et des onguents ! Les efforts d’intelligence du savant Abdala avaient eu pour but d’apprendre à lire quelque peu d’arabe , et il considérait le résultat qu’il avait atteint comme le terme le plus élevé des travaux de l’esprit.
Cet exemple peut donner une idée de l’état de civilisation dans lequel vivent les Malais. La science traditionnelle que leur transmirent les Arabes avec l’islamisme s’est éteinte; la littérature n’a plus de représentants parmi eux ; les femmes répètent encore des chants pleins d’originalité, empreints d’une poésie suave, mais ce
SINGAPORE
sont les derniers accent s d’une muse qui s’est, enfuie devant les peuples de l’Occident. La domination européenne a été fatale à ces peuples, comme nous le montrerons plus tard lorsque nous parcourrons l’île de Java; elle a arrêté le mouvement civilisateur qui s’opérait chez eux. Les nombreux rajahs qui jadis peuplaient les îles de l’archipel malais ne faisaient pas seulement la guerre, ils tenaient cour plénière et ils accueillaient les poëtes. En détruisant leur puissance, on a abattu les ombrages sous lesquels ces oiseaux charmants aimaient, à chanter.
Je renonçai sans peine, comme on le pense, aux révélations scientifiques qu’Abdala devait me faire, et je lui offris de m’occuper de sa santé; mais à cette proposition il me répondit :
« La santé n'est rien avec l’ignorance ; vous savez plus que moi, puisque vous refusez d’apprendre ce que je voulais vous enseigner; apprenez-moi coque j’ignore.
— Que voulez-vous que je vous enseigne ? dis-je à mon tour ; de la médecine, de l’astronomie ou de la chimie? Voulez-vous que je vous dise comment le monde a commencé et comment il finira ?
— Je sais toutes ces choses. Mon père, un digne sectateur du Prophète, me les a apprises peu de temps après ma naissance; mais dites-moi ce que l’on doit faire pour ne pas vieillir, pour vivre toujours avec la joie dans le cœur, l’esprit tranquille et le corps vigoureux.
— Il faut, répondis-je, vivre chastement, être sobre et ne tromper personne.
— Les imans d’Occident disent cela, reprit Abdala, et ils le pratiquent eux-mêmes, et cependant ils meurent de très-bonne heure, et les esprits de la jeunesse se cachent promptement dans leurs rides précoces; tandis que les Chinois, qui trompent les Malais, qui sont gloutons comme des requins et sensuels comme les crapauds des rizières, sont jusqu’à leur dernier jour frais et dispos, semblables aux poussahs de leurs temples ; ils sont jeunes encore lorsque les cheveux qui leur tombent le long du dos sont blancs et rares comme les poils sur le dos d’un chien galeux.
— C’est vrai, repris-je sentencieusement, mais Mahomet ne les recevra pas dans son paradis.
— Ni vous non plus, » reprit vivement Abdala en me toisant de la tête aux pieds.
Ma réponse prétentieuse n’ayant guère réussi, je me hasardai à dire :
« On assure que les armes des Malais sont empoisonnées ; cela est-il vrai ?
— Aussi vrai que je suis le fils de mon père, reprit le Malais.
— Et comment opère-t-on ce prodige?
— Je vous le montrerai demain. »
Le lendemain Abdala arriva , portant divers objets enveloppés dans des carrés de papier. 11 étala le tout sur une table , et me permit d’examiner ces ingrédients les uns après les autres. Il y avait des fragments d’un corps blartc que je reconnus, aux formes qu’ils affectaient, pour de la chaux coquillière, une substance blanche réduite en poudre impalpable, de l’huile de coco, un citron et un extrait d’un noir marron et d’une odeur vireuse.
Abdala prit un kriss à la lame mince et effilée ; il frotta l’un des côtés avec la chaux coquillière ; cela fait, il le saupoudra avec la substance blanche en poudre, et exprima dessus le jus de la moitié d’un citron. Après avoir ainsi procédé, il l’exposa au soleil. Lorsque la lame fut sèche, il prit la substance extractive d’un brun noirâtre, en étendit une petite quantité sur la partie sur laquelle il avait opéré , et l’enduisit ensuite d’huile de coco. Il procéda de la même manière sur la face opposée, et, pour me prouver qu’il m’avait enseigné le véritable procédé d’intoxication, il piqua une poule, qui mourut peu de temps après.
La substance blanche était de l’acide arsénieux, et le corps extractif, l’extrait concentré de la racine du meni-spemiuin coculus. C’est probablement à ce dernier corps qu’est due la propriété toxique des kriss.
Voilà tout ce qu’il me fut possible de retirer des connaissances encyclopédiques d’Abdala.
Le lendemain du jour où j’eus cette dernière conversation avec le savant malais, je partis pour Java. Cette tle est, comme chacun sait, le centre de la puissance hollandaise dans l’Inde. Le cabinet de La Haye a réalisé dans cet admirable pays un système gouvernemental qui vaut la peine d’ôtre étudié. Un jour j’entreprendrai ce travail ; car il n’est pas inutile de savoir aujourd’hui en quoi consiste le socialisme néerlandais.
POULO-PINANG
l^oulo-Pimmg.
« Voir Naples et puis mourir! » disent les Italiens dans leur enthousiasme pour cette ville que baigne une mer capricieuse, dont les vents froids du Nord agitent souvent les flots, et que parfument quelques maigres orangers dont les pétales sont parfois rouillés par le givre de l’hiver. Que dirait donc ce peuple de- poëtes s’il connaissait Poulo-Pinang, Plie du Prince de Galles ? Poulo-Pinang qui, placé au milieu de la Malaisie, est le paradis de cet Éden de l’univers ! C’est sur ce coin de terre que Dieu a réalisé le rêve d’un printemps perpétuel ; aussi l’a-t-il isolé au milieu de l’Océan, afin qu’une foule avide et grossière ne vint pas l’envahir. Ce sont les peuples poétiques de l’Inde, des Parsis, des Javanais, des Hindous, des Chinois industrieux et quelques Européens d’élite, des prêtres des Missions Étrangères et des Anglais, les rois de l’univers connu, qui possèdent ce domaine. C’est pour eux que ce sol privilégié mûrit les fruits de toutes les zones tropicales, depuis la banane du vieux monde indien jusqu’au litchi du Fo-Kien et du Kouang-Tong. C’est pour eux encore qu’il pare son sein des fleurs de toutes les contrées : du camélia odorant, du frangipanier, du lotus et de la rosé, ce sourire parfumé de notre premier printemps. Et, comme si ce n’était assez de toutes ces jouissances, it offre aux hommes de toutes les contrées un climat approprié à leurs désirs ou à leurs besoins.
Le cône montagneux qui domine l’île est divisé par zones climatériques avec autant de régularité que l’échelle d’un thermomètre; au pied de ce jet volcanique, on trouve la tiède température des régions océaniennes; au sommet, la fraîcheur tonique de Laguna et deSalassy; impression excitante qui détermine l’action et le mouvement, sans occasionner ces contractions pénibles provoquées par le froid cuisant de nos hivers.
Je n’ai connu personne qui, après s’ètre arrêté quelques jours dans celte oasis malaise, n’ait désiré y vivre de cette existence nonchalante et tranquille à laquelle ce climat vous convie. J’ai visité trois fois l’île du Prince de Galles, et chaque fois je l’ai quittée avec regret, non pas seulement à cause de l’excellent ami que j’y laissais, mais parce que je m’étais épris de cette nature constamment belle, constamment parée, image du bonheur tranquille, de ce ciel sans nuages, de cette mer qui chante et qui sourit sans cesse, comme les femmes douces et soumises de ces contrées.
Voici comment il se fait que l’Angleterre possède ce paradis : le roi de Kheda donna ce bouquet de noces à sa fille, laquelle se maria à un Anglais. L’heureux époux, avec le consentement de sa royale moitié, nomma cette île l’île du Prince de Galles et la donna à son pays. Depuis que l’Angleterre gouverne cette contrée, elle est devenue un lieu de résurrection pour les hardis conquérants de l’Inde. C’est là que ces glorieux marchands , qui envahissent le monde en le rendant tributaire de leurs produits , vont recouvrer leur santé usée dans les luttes commerciales et dans les fatigues énervantes d’une existence tout à la fois trop indolente et trop laborieuse.
L’action de ce climat est presque infaillible; les organisations débilitées par la chaleur humide de Calcutta, de Madras et de Bombay, y recouvrent aussi bien qu’à Cape-Town, qu’à Ténériffo, une énergie perdue souvent depuis plusieurs années. Dans les temps anciens, on eût supposé que la déesse de la santé, Ilygie, avait fait son séjour de cette île charmante, et les malades rétablis auraient dit par tout l’univers les miracles opérés par l’intervention de la divinité bienfaisante. Aujourd’hui qu’on ne croit guère au souffle régénérateur des puissances occultes, les possesseurs de ce beau pays secondent l’action réparatrice du climat en l’appropriant aux exigences d’une vie confortable et tranquille.
L’île du Prince de Galles est un peu plus considérable que l’île de Jersey; c’est un domaine dont on pourrait, je crois, faire le tour en une journée, à l’abri des arbres qui l’entourent de leur verte ceinture. Mais, dans sa petite étendue, ce coin de terre est un microcosme, comme disaient les savants du moyen âge; c’est à elle seule un petit monde, avec ses plaines, ses vallées, ses anses,
POULO-PINANG
ses fleuves et même ses Alpes. Sa fécondité est telle qu’il n’est si petite lande de terre qui ne soit cultivée comme un jardin ; les habitants ont compris qu’il ne pouvait croître sur ce sol que des cultures agréables aux yeux et d’une action enivrante. Sur les parties déclives des coteaux, ils ont planté des girofliers aux étoiles brunes, des cannelliers à l’odeur aromatique, des muscadiers dont les fruits jaunes comme l’abricot se cachent sous des feuilles semblables aux feuilles luisantes du laurier; et les plaines sont envahies par les cannes à sucre, dont les tiges robustes prennent les dimensions énormes des bambous du Yu-Nan.
La ville de Pinang est gracieusement assise au bord de la mer ; ce ne sont guère que les Européens et les Chinois qui l’habitent. Les races des pays tempérés, ambitieuses, avides de gain, ont pu seules consentir à se parquer dans de petites maisons blanches, propres, gracieuses il est vrai, mais enfin dans des maisons. Les Indiens et les Malais, au contraire, se sont fait de jolis nids sous des arbres en fleurs.
Jamais Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne, que Dieu garde! n’habitera un aussi ravissant palais que celui que possède à Pinang le plus humble de ses sujets, un pauvre Malais; moins que cela encore, un chétif Bengali. Pauvre reine! elle est condamnée à la plus désastreuse des misères : à ne pas jouir de ses richesses. Ah ! si une fois elle entrevoyait même en rêve ses possessions des Indes, ses palais de Calcutta, ses jardins de Bénarès et de Ceylan, ses grottes d’Éléphanta, ses villas de Pointe-de-Galles, de Singapore et de Malacca, elle s’écrierait, elle aussi, comme les Italiens dont je parlais tout à l’heure : c Voir mes domaines et puis mourir ! j
Je logeais à Pinang chez mon ami M. Bigandet, le directeur des missions étrangères de la Malaisie. Cette maison est bien, dans toute l’acception du mot, la maison du bon Dieu. Personne n’y entre qui ne soit accueilli par un sourire, consolé s’il est affligé , rassasié s’il a faim, désaltéré s’il a soif. Nos compatriotes, qui sont bien plus nombreux à Pinang qu’on ne saurait le croire , viennent la visiter souvent, surtout aux heures des repas. J’ai connu chez cet excellent prêtre bon nombre de missionnaires qui sont devenus mes amis et beaucoup de personnalités bizarres desquelles j’ai gardé le meilleur souvenir. Les pères sont des hom-
mes bons, tolérants, aimables, et qui traitent avec une égale affabilité les officiers de la marine de l’État et les pauvres matelots embarqués sur un navire marchand. Il faut bien l’avouer cependant, nos compatriotes ne se montrent pas toujours très-convenables envers des hommes qui les aiment tendrement et qui sont souvent leur seul appui dans ces pays lointains. Les exigences, le mot est trop fort, les désirs des bons pères sont cependant bien humbles : ils voudraient que nos compatriotes, à l’exemple des Anglais, des Bengalis, des Malais et des Chinois, voulussent bien, une fois la semaine, témoigner de leur croyance religieuse, et entendissent une pauvre petite messe ! Un dimanche que j’avais de bien bon cœur prévenu le désir de ces excellents prêtres, j’attendais à la porte de l’église M. Bigandet pour aller dîner, lorsque je vis entrer dans l’enclos des missionnaires deux marins français qui m'étaient déjà connus : l’un s’appelait le capitaine Martin; l’autre, dont je n’ai jamais su le nom, était son second, son ami, son associé, son complice, comme on voudra. On ne donnait le titre de capitaine au premier que par pure politesse; il s’était luimême délivré son brevet de capacité : ce n’était, en réalité, qu’un maître d’équipage qui s’était fait oublier par le navire sur lequel il ôtait embarqué, afin de tenter fortune dans ces parages.
Le capitaine était un petit homme trapu , aux membres courts et bien musclés ; il avait le visarge haut en couleur et des traits anguleux encadrés dans une barbe d’un rouge ardent ; ses petits yeux gris, sans cesse en mouvement, pétillaient comme ceux d’un chat. Il s’était acquis une grande réputation d’audace et d’intrépidité ; on racontait de lui plusieurs traits qui ne témoignaient ni de sa sobriété ni de sa prudence. Le capitaine Martin commandait une petite embarcation montée par un équipage de dix hommes malais ou lascars, et faisait le.commerce des bois de menuiserie qu’il allait charger sur différents points de la côte malaise ou sur les petites îles do l’archipel. Lorsqu'il était à la mer , le capitaine se souciait fort peu du vent et de l’orage , comme disent les romances maritimes : il ne carguait les voiles qu’à l’arrivée , à moins qu’elles ne descendissent seules sur le pont , déchirées par l’ouragan.
Une fois notre marin voguait tranquillement par un beau temps , il revenait d une expédition lucrative et rentrait satisfait
POULO-PINANG
à Pinang , lorsque son associé vint lui annoncer qu’une proa suspecte gouvernait sur le navire. Il regarda attentivement le point qu’on lui signalait , et en homme expert il reconnut que c’était une bonne embarcation malaise , munie de pierriers , chargée de monde et qui ne devait pas arriver avec de pacifiques intentions ; il était inutile de songer à fuir devant elle ; la brise était très-faible , le navire ne filait que quelques nœuds , tandis que la proa semblait voler sur la surface do l’eau. Sans perdre de temps, le capitaine réunit son petit équipage et lui annonça qu’il avait l’intention de résister aux pillards qui ne devaient pas tarder à l’attaquer, quel que fût leur nombre , et qu’il allait équitablement distribuer le peu d’armes qui étaient à bord. A cette ouverture, les Lascars et les Malais se récrièrent. Ils dirent « qu’ils étaient sur le navire pour exécuter les manœuvres et faire le service, mais qu’aucun d’eux n’avait pris l’engagement de se faire tuer pour la conservation des piastres de Sa Seigneurie. »
Et là-dessus ils se couchèrent nonchalamment sur le pont.
Le capitaine Martin ne s’amusa pas à discuter avec son équipage ; il assembla son conseil , lequel se composait uniquement de son associé , et il lui tint à peu près ce langage :
« Nous avons à bord tout ce que nous possédons ; il serait honteux de nous le laisser enlever. M’est avis qu’il faut nous défendre. Et toi , quelle est ton opinion ?
— Mon opinion est qu’il ne faut pas nous faire tuer inutilement en combattant deux contre vingt, supposé toutefois que notre équipage ne se tourne pas contre nous. Si on nous enlève ce que nous avons acquis, ma foi, nous recommencerons sur nouveaux frais. D’ailleurs, quand nous serons entièrement dépouillés, nous no serons pas plus pauvres que nous ne l’étions lorsque nous sommes arrivés dans ce pays.
— Tu parles comme un procureur , reprit le capitaine ; seulement je me permettrai de te faire une petite observation : c’est que, si on nous enlève ce que nous 3vons, notre vie sera comprise dans cette soustraction , et alors il nous sera difficile de recommencer comme tu le dis. Et tu dois comprendre que les gaillards qui sont là, couchés sur le pont, seront charmés de nous voir pendus , de peur que ce ne soit nous qui les fassions pendre si nous parvenons à rentrer à Pinang. »
Ce raisonnement parut péremptoire à l’associé (lu capitaine , qui se hâta de répondre laconiquement :
< Je ferai tout ce que tu voudras. »
Après avoir échangé ce peu de mots , l’état-major descendit dans la cabine qui lui servait de carré ; le capitaine' Martin décrocha deux fusils à deux coups qu’il passa à son ami avec de bonnes munitions. Quant à lui, il prit d’une main une barre de fer longue d’un mètre , et de l’autre un énorme gourdin qui avait déjà fait connaissance avec tous les épidermes indigènes. Munis de ces armes , les deux amis remontèrent sur le pont.
« Charge les fusils devant ces gaillards ; va te placer à l’arrière, et écoute le discours que je vais leur tenir. »
L’associé obéit ; le capitaine jeta alors sur le pont sa barre de fer , et , après avoir saisi son énorme gourdin à deux mains , il s’exprima ainsi :
« Vous ne voulez pas vous battre , c’est votre droit ; le mien est de vous éreinter , de vous piler , de vous broyer, si je lp puis. Je vais vous faire danser un fameux menuet ; si la musique ne vous plaît pas et que vous montiez sur les mâts pour ne pas l’entendre, on vous décrochera à coups de fusil. »
Et sans plus attendre il ût pleuvoir sur les Malais et les Lascars une grêle de coups; ceux-ci furent tellement etfrayés de la vivacité de cette attaque, qu’ils ne songèrent qu’à se soustraire à l’inexorable gourdin qui faisait jaillir le sang de toutes les parties du corps qu’il rencontrait. Les uns montaient sur les bastingages, d’autres grimpaient le long des mâts; l’un d’eux se jeta à la mer, et personne ne songea à le repécher. Dix minutes après, tous les hommes de l’équipage , moins celui qui s’était noyé, essuyaient avec leur front la poussière des pieds du capitaine Martin , et juraient de défendre le navire jusqu’à la mort.
« C’est bien, mes enfants; je vois que pour vous rendre raisonnables il faut vous traiter avec douceur, leur dit le capitaine ; mais prenez garde, cette fois, si vous bronchez , ce sera plus dangereux. a
Alors il jette son gourdin et ramasse la barre de fer. L’équipage comprit que mieux valait courir la chance de tuer les pirates que d’être sûrement tué par le capitaine. Chacun s’arma de haches, de piques , de gaffes , enfin de tous les instruments tranchants
POULO-PINANG. 305
ou contondants qui se trouvaient à bord, et se disposa à recevoir l’ennemi.
Ces préparatifs étaient à peine terminés , que la proa malaise arrivait sur le petit navire, comme la flèche qui poursuit l’oiseau à travers l’espace , les voiles pliées , presque sans bruit , ne traçant qu’un léger sillon sur la mer tranquille. Dès que les deux embarcations furent à contre-bord , un Malais saisit le petit navire avec une gaffe, et six gaillards bien armés s’élancèrent sur les bastingages,
« Que personne ne bouge , » s’écria le capitaine Martin , qui , au moment où deux Malais mettaient le pied sur le pont de son navire, les étendait roidcs morts avec sa terrible barre de fer.
Le second du capitaine comprit en cet instant qu’il fallait immédiatement séparer le navire de la proa, pour empêcher que de nouveaux assaillants ne vinssent porter secours à leurs compagnons ; et, d’un coup bien ajusté, il fit sauter la tête du Malais qui tenait la gaffe. La proa, cessant d’être maintenue au flanc du navire, s’en fut en dérive. Ce coup hardi consterna les pirates ; ils hésitèrent sur ce qu’ils avaient à faire; cette hésitation leur fut fatale, car deux nouveaux coups de fusil leur enlevèrent encore deux hommes. Alors ils hissèrent les voiles de leur embarcation et s’éloignèrent du navire avec la même rapidité qu’ils avaient mise à l’atteindre , laissant leurs compagnons à la merci de l’ennemi. Dans ce moment le capitaine Martin n’avait plus affaire qu’à trois Malais; des six qui avaient envahi son navire, il en avait tué deux et le troisième gisait sur le pont les deux jambes fracturées; ces malheureux se rendirent en voyant la proa qui fuyait.
Satisfait de sa victoire, le capitaine Martin, en homme plein d’humanité , fit d’abord jeter à la mer le Malais qui avait les jambes brisées, pour lui éviter des souffrances inutiles; il ordonna ensuite qu’on amenât devant lui les prisonniers. Il ne leur fit pas attendre leur sentence; sur l’examen de leur physionomie, il décida que deux d’entre eux seraient pendus par leur troisième compagnon, qui était un jeune garçon de dix-neuf ans. D’après son expression , il voulut faire profiter ce jeune homme des bénéfices de la loi française, en le considérant comme ayant agi sans discernement.
Le capitaine rentra à Pinang avec deux falots pendus à ses 193 - t
DE FIIANCE EN CHINE
mâts, comme il disait. Il fit son rapport au gouvernement anglais; on instruisit cette affaire , et il fut malheureusement prouvé que les Malais de l’équipage du capitaine étaient les complices des pirates qui étaient venus l’attaquer; de sorte que deux hommes furent condamnés à la pendaison. Le jour de leur exécution, le capitaine et son second mirent leurs plus beaux habits ; ils s’établirent en face de la potence , et quand tout fut terminé , le capitaine Martin s’écria :
« 11 a fallu que je le visse; je n’aurais jamais cru, sans cela, que les Anglais fissent justice à un Français! *
Ce fut sa manière d’exprimer sa satisfaction.
Tel était le rude compagnon qui arriva chez les pères ; du plus loin qu’il m’aperçut , il vint vers moi en me tendant la main , et me dit de sa voix de commandement :
« Quel pays que celui-ci , cher docteur ! pas le plus petit cabaret où l’on puisse jurer tout à son aise en buvant avec ses amis! Dire qu’il faut que je vienne chez des curés pour rencontrer un compatriote, moi qui aurais fait une lieue en France pour éviter une soutane 1
— Allons, capitaine, lui dis-je, la manière dont on vous reçoit ici devrait un peu vous réconcilier avec les robes noires.
— C’est vrai, docteur, ceux-ci sont de braves gens, francs comme l’or et pas fiers; ils vous reçoivent comme des amis et ne vous parlent jamais de leur boutique. Mais que voulez-vous? c’est plus fort que moi; l’aversion que je porte aux curés, je la nourris depuis mon enfance. Quand j’étais dans mon village et que je voulais manger un oeuf, ma mère me répondait invariablement qu’elle le conservait pour M. le curé ! Plus tard , lorsque mon père a sombré dans le golfe de Gascogne , il y avait deux curés à bord.
— Mais, mon cher, ce n’est pas le P. Bigandet qui mangeait les œufs de votre mère; et ce n’est pas le P. Bouchot qui a porté malheur à votre père !
— Je le sais pardieu bien ! et, entre nous, je ne puis croire que eeux-là soient de véritables abbés. D’abord, M. Bigandet est savant comme un procureur (il y avait certaines expressions que le capitaine affectionnait), et vous savez ce qu’on dit chez nous!... Et le P. Bouchot, voilà un homme! c’est lui qui en a fait voir à ces gueux d’Anglais ! Un jour, il a demandé un petit bout de terrain
POULO-PINANG
au gouverneur; celui-là, qui est un vrai Anglais, a dit : « Bon, voilà un Français qui va s’enfoncer! j et il lui a accordé un grand espace. Mais pas du tout, le P. Bouchot, au lieu de se ruiner, a aujourd’hui une des plus belles plantations de Pinang. Quel dommage qu’un homme pareil n’ait jamais voulu se marier! quelle belle fortune il aurait laissée à ses enfants!... Que ne suis-je son neveu 1 Mais les curés n’ont que des nièces, pas vrai, docteur?
— Tenez , capitaine , vous êtes absurde ; allons dîner.
— Oh ! non , je n’entre pas encore chez les pères ; j’attends qu’ils soient sortis de table, sans cela il me faut avaler un Bénédicité , et cela tourne sur l’estomac; parce que, voyez-vous, ça me fait honte de songer qu’un sacripant comme moi fait le signe de la croix comme un enfant de chœur.
— Mais vous êtes donc Satan en personne? vous ne venez jamais à la messe, et vous ne donnez pas môme la satisfaction à ces pauvres pères de dire un Bénédicité avec eux.
— Pour ce qui est de la messe, c’est différent, dit le capitaine; je n’y vais jamais le dimanche, parce que c’est une superstition.... mais je ne manque pas d’en faire dire une chaque fois que je mets à la voile. Souvenez-vous , docteur, vous qui voyagez sur mer, qu’il ne faut jamais s’embarquer avec un capitaine qui sort de rade sans entendre la messe et qui met à la voile un vendredi. »
Là-dessus le capitaine me serra la main , et, malgré mes instances pour le retenir, il s’éloigna.
Ce spécimen du marin philosophe peut faire apprécier la tolérance et la bonté des religieux nos compatriotes, qui protègent, secourent et hébergent fraternellement de pareils sacripants. Je dois cependant me hâter de dire que le capitaine Martin était au fond un excellent homme; il aimait nos missionnaires de tout sou cœur, et on eût été fort mal venu d’en dire le moindre mal devant lui.
Il y a à Pinang , outre les marins qui fréquentent ces parages , bon nombre de planteurs et de négociants français. Tous sont des hommes parfaitement honorables et très-considérés dans le pays. L’un d’entre eux, mon ami, M. Donadieu, a fondé sur le continent malais, dans la province de Walesley, un magnifique établissement qui marche de pair avec les plus belles exploitations anglaises. Il s’est aventuré sur cette terre possédée depuis peu par la
Compagnie, plein de confiance dans la protection efficace du drapeau britannique. Ce drapeau est effectivement, au delà des mers, le gardien vigilant de la liberté civile, religieuse et commerciale de tous ceux qu’il abrite, sans distinction de nationalité.
M. Donadieu a depuis longtemps abjuré toutes les inimitiés surannées et folles que l’on nourrit encore contre la perfide Albion au fond de nos provinces; et il saisissait toutes les occasions pour me convaincre que le peuple anglais est dans ses établissements le représentant de l’équité la plus stricte , et que les populations de l’Inde qui sont gouvernées par ses agents sont les plus heureuses de ces contrées. J’étais avec lui chez un marchand chinois de Pinang, lequel, comme Wampon de Singapore, vendait et achetait tous les objets de la création, lorsque deux Malais entrèrent dans le magasin. L’un était un homme d’une quarantaine d'années, l’autre, un jeune garçon de vingt-cinq ans. Le premier voulait vendre une magnifique peau de panthère noire, animal fantastique mis à la mode par Eugène Sue, et il avait plus d’un trait de ressemblance physique avec l’animal dont il offrait la dépouille. Il était maigre, de petite taille ; il rampait plutôt qu’il ne marchait, plié en deux, et ne faisait point un pas sans promènera droite et à gauche son œil terne et méfiant. Le second portait tout simplement, emprisonnés dans une cage sphérique comme les Malais seuls savent les tresser, deux charmants oiseaux. Ces hommes n’avaient de commun entre eux que les traits caractéristiques de leur race, sous tout autre rapport ils différaient complètement ; la nature de leur marchandise n’était pas plus dissemblable que l’expression de leur physionomie. Le dernier marchait fièrement la main appuyée sur la poignée de son kriss; sa figure était gaie, bienveillante, son regard assuré et doux.
M. Donadieu pria le marchand chinois de me laisser traiter, en ma qualité d’étranger, de l’achat de la peau de panthère noire et des deux jolies perruches. Le fils du Céleste Empire y consentit avec cet empressement d’un marchand qui sait ce que lui rapportera cet acte de complaisance. Lorsque les Malais furent auprès de nous, M. Donadieu me dit :
« Préparez-vous, docteur, à recueillir une impression de voyage, comme l’on dit aujourd’hui on France. Vous n’avez pour cela qu’à écouter. »
POULO-PINANG. 300
Et le dialogue suivant s’établit entre mon ami et le propriétaire de la peau de panthère noire :
<r Où as-tu abattu cet animal?
— Je n’en sais rien, ce n’est pas moi qui l’ai tué.
— Tu as donc acheté cette peau?
— Non.
— Comment, non?... alors comment se fait-il qu’elle soit en ta possession ?
— Parce que l’on me l’a donnée pour la vendre.
— D’où es-tu?
— Là-bas , de l’autre côté de la mer.
— Comment appelles-tu ton campon?
— Qu’importe?... voulez-vous acheter cette peau?
— Oui; mais, dis-moi, si tu veux que j’aille dans ton pays, tu nous conduiras à la chasse , et nous te payerons de tes peines.
— Je ne vais pas à la chasse ; voulez-vous acheter cette peau?
— Combien en veux-tu?
— Six piastres.
— Je t’en donne quatre.
— Je vais demander au propriétaire s’il veut vous la laisser à ce prix. »
Et sur ces mots il sortit du magasin. Alors M. Donadieu se tourna brusquement vers le jeune homme :
« D’où es-tu? lui dit-il.
— De Kaulet Tambon , sur les terres de la Compagnie.
— Yeux-tu que nous allions chasser les tigres et les éléphants avec les hommes de ton campon?
— Est-ce que vous me donnerez un fusil?
— Sans doute.
— Eh bien , nous poursuivrons les éléphants jusqu'à Siam !
— Combien veux-tu de tes oiseaux?
— Deux piastres. *
M. Donadieu me demanda alors en français si je voulais réellement acheter les deux perruches; sur ma réponse affirmative, il dit au Malais :
« Cela ne vaut qu’une piastre. j>
Mais celui-ci. sans se préoccuper du marché, s’écria :
— Vous ne parlez pas anglais, vous êtes du même pays; où est-il?
— C’est un pays bien loin derrière la mer, qu’on appelle la France.
— Vous êtes tous les deux habillés de la même manière, vous êtes de la même tribu. Pourquoi votre compagnon porte-t-il des moustaches, et pourquoi n’en portez-vous pas? est-ce un chef, ou bien est-ce vous qui commandez?
— Aucun de nous deux ne commande à l’autre, il porte des moustaches parce que cela lui plaît.
— Mais ce sont les Anglais qui gouvernent chez vous?
— Non, certes I
— Oh! alors vous avez un rajah? dit-il avec une expression de pitié.
— Non plus; nous avons un roi, comme les Anglais.
— Vous n’êtes pas Anglais , vous n’êtes pas soumis à un rajah?... »
Et le Malais secouait la tête avec un air d’incrédulité; puis se ravisant tout à coup, il fit pleuvoir sur M. Donadieu une grêle de questions. Il témoigna d’une véritable curiosité, signe infaillible d’un commencement sérieux d’émancipation intellectuelle. Ce défaut des enfants terribles est une qualité fort rare chez les peuples barbares ; comme il eût fallu faire un véritable cours de géographie et de politique pour répondre à ce questionneur intrépide , M. Donadieu s’en débarrassa en lui promettant de lui expliquer une autre fois tout ce qu’il désirait savoir. Nous lui payâmes ses oiseaux et nous partîmes.
Sur le seuil de la porte , nous trouvâmes le propriétaire de la peau de panthère noire. Il nous tendit sa marchandise; nous lui remîmes quatre piastres, il les reçut silencieusement et s’enfuit en examinant soigneusement si personne ne l’avait espionné pendant que nous lui comptions son argent.
M. Donadieu me dit alors :
« Eh bien! docteur, avez- vous compris?
— Parfaitement, lui répondis-je : l’un de ces deux 'Malais est un sujet britannique; l’autre, un pauvre vassal d’un rajah tributaire du roi de Siam.
POULO-PINANG
— Le marchand de peau de panthère, reprit mon ami, tout saie, tout débraillé qu’il est, avec son air souffrant et misérable, est très-probablement un homme riche dans sa contrée. Il fait clandestinement un petit commerce et cache avec soin son aisance; il sait avec quelle facilité son honorable souverain rend les décrets de confiscation; il est constamment inquiet et méfiant, parce qu’un espionnage incessant pèse sur ses compatriotes et qu’il craint de rencontrer partout l’œil du maître. Il n’ose répondre à aucune question , ne sachant dans quelle intention on la lui adresse, et de peur de se compromettre ou tout au moins de se créer des embarras. Il est , en un mot , dans cet état constant de terreur salutaire, la seule sécurité des gouvernements despotiques. Quant au jeune Malais , ce sujet de l’Angleterre n’a aucune de ces préoccupations; il est gai, alerte, avenant et ouvert; il sait qu’il n’a rien à redouter de ses maîtres. Sous leur protection , il jouit du fruit de son travail , et il se moque des petits tyrans ses voisins , qui faisaient jadis trembler son père et son aïeul.... »
Un de mes plus chers souvenirs de Pinang, ce sont mes charmantes promenades, tantôt sur les bords des joyeux ruisseaux dont on entend le timbre , sonore comme celui d’un grelot d’argent, sortir d’entre les larges feuilles des lotus; tantôt le long des sentiers ombragés de bambous et d’aréquiers, où croît le népenthès , dont les amphores sont constamment pleines d’une sève plus limpide que la rosée ; ou bien encore sur le flanc de la montagne au sommet de laquelle est bâti le palais de plaisance du gouverneur du détroit. *
Un jour je me fis conduire dans mon palanquin au pied de ce cône élancé qui domine l’île comme un observatoire gigantesque. Arrivé là je mis pied à terre , et je commençai à gravir le chemin tracé en spirale autour de la montagne, verte comme un rocher tapissé de mousse. Des sapans vigoureux bordent ce sentier impraticable pour les voitures ; le tronc lisse de ces grands arbres s’élève à cent pieds de terre, et leurs branches robustes entrelacées dans les airs forment un dôme impénétrable. Sous ce toit protecteur croissent, confondus et pressés, des arbustes et des plantes herbacées, du milieu desquels s’élancent de sveltes fougères dont les tiges minces et flexibles agitent joyeusement à leur sômmet une ombrelle de feuilles élégamment découpées. La mon-
tagne est déchirée de distance en distance par des gorges profondes, dans le creux desquelles on entend la voix claire et gaie d’un filet d’eau qu’il est impossible d’apercevoir. Ces vides sont comblés par une végétation puissante parée de teintes sombres ; on dirait que les espèces végétales aient pris à tâche de cacher les larges entailles que les convulsions volcaniques ont faites au sol qui les nourrit.
Le silence qui règne en ce lieu est troublé à de longs intervalles par le pas d’un cheval qui monte ou descend le pénible sentier, par le cri d’un oiseau momentanément retenu dans les rets fleuris de quelque liane, ou par l’appel que fait quelque singe à sa famille attardée. Arrivé à une certaine hauteur, je m’assis au pied d’un arbre dont le feuillage moins serré laissait passer les rayons divisés du soleil, semblables aux fils soyeux d’une chevelure d’or; des insectes brillants montaient et descendaient joyeusement dans ce fluide lumineux , comme s’ils eussent voulu imprégner la surface émaillée de leurs ailes de ces étincelantes clartés. Je les admirais dans leur vol rapide formant des cercles insaisissables, exécutant de capricieuses arabesques, lorsque j’entendis une vive conversation éclater au-dessus de moi.
Je levai la tète et j’aperçus, suspendu à une hauteur prodigieuse , un groupe de singes qui causaient avec vivacité. C’étaient de grands animaux d’un noir de jais; ils portaient autour de leur museau bistré une sous-barbe et des favoris d’un blanc nacré; n’eût été leur longue queue, ils auraient ressemblé à de vieux nègres.... Bientôt lèur conversation dégénéra en querelle, et par moments on eût cru qu’ils allaient en venir aux mains. Les femelles et les petits se tenaient derrière les mâles , non sans montrer le poing à leurs adversaires et en leur adressant mille paroles offensantes. Il me semblait que j’avais sous les yeux une troupe de funambules exécutant dans les airs une des mille scènes populaires si souvent reproduites par nos caricaturistes. Je ne sais comment cela se fit; mais tout d’un coup les provocations et les menaces cessèrent , et cette cohorte bruyante se répandit sur les rameaux qui,. quelques moments auparavant, pouvaient devenir le théâtre d'une lutte très-vive.
Dès que les individus de cette troupe indisciplinée se furent distribués sur les branches du grand végétal , ils se mirent à les
POULO-PINANG
secouer avec une telle violence qu’en un instant le sol fut couvert d’une grêle de fruits semblables à ceux du micocoulier. J5 crus d’abord que c’était à moi qu’étaient adressés ces projectiles dont un très-grand nombre m’atteignit; mais ce n’était pas dans un but hostile que ces messieurs travaillaient si vaillamment. Dès qu’ils virent le sol jonché de ces petites baies, ils descendirent avec précipitation des régions aériennes qu’ils occupaient pour manger leur récolte.
Les animaux sont, sous le rapport de l’intelligence, des adultes restés enfants; lorsqu’on observe leurs mœurs et leurs instincts, on se croirait au milieu des habitués d’une école primaire ; des enfants dans un verger ne se fussent pas autrement conduits. A peine furent-ils à terre qu’ils se jetèrent avec avidité sur cette jonchée de fruits, se pressant, se coudoyant pour atteindre les plus gros et les plus charnus, et poursuivant, pour les leur arracher, ceux qui avaient eu l’adresse de s’en emparer. A mesure que la faim se calmait, le désordre augmentait; l’un jetait un fruit à demi rongé pour dérober celui de son voisin; une mère enlevait la part de son enfant pour l’exercer à la patience; et toutes ces espiègleries étaient accompagnées de jurements et de coups.
Au milieu de cette confusion , une voix grave prononça quelques paroles avec autorité, et l’on fit silence; celui qui venait de parler ainsi était un nouvel arrivant d’une taille colossale , et qu’à sa figure grave et sérieuse je reconnus pour le chef de ce peuple. Dès que les autres singes l’aperçurent , ils l’entourèrent à distance d’un cercle respectueux, et ils restèrent dans la plus parfaito immobilité, lui laissant ramasser, sans contestation, les fruits qu’il préférait. Quand il eut suffisamment mangé, il prononça de nouveau quelques paroles , et la troupe turbulente se dispersa dans l'ordre le plus parfait. En vertu de quel droit ce chef vénéré exerçait-il le pouvoir? Reconnaissait-on sa supériorité physique ou sa supériorité intellectuelle? A voir l’austérité de son maintien , la beauté de son pelage, la robuste vigueur de ses membres, comparées à la turbulente légèreté de ses sujets, à leurs formes grêles, on pouvait croire qu’il régnait par le double droit de la force et do l’intelligence. Je ne sais pourquoi , en présence de cet étrange personnage , je fus saisi d'une crainte su-
perstitieuse : ce roi sombre au milieu de cette forêt, tenant à distante son peuple infime , vivant seul à l’écart , me fit involontairement songer à ce dieu de la mythologie indienne, le plus puissant de tous les dieux , expiant sa grandeur par un éternel isolement.
J’allais cependant m’enhardir assez pour adresser la parole à ce roi velu, lorsqu’il s’assit sur son séant, ramassa quelques fruits et s’éloigna ensuite à pas lents. Peut-être la reine était-elle non loin de là dans sa hutte royale garnie de fougères et de mousses , entourée de lianes parfumées , à l’abri des regards indiscrets de ses sujets. Ce singe avait la gravité austère d’un chef barbare; son front ridé portait les traces indélébiles que l’exercice dû pouvoir imprime sur les plus fortes tètes; il était l’i mag e de l’intelligence et de la force dominant les petites passions d’un peuple ignorant; mais il était triste et inquiet, comme un roi absolu.
Dans ces contrées où le despotisme a été de tout temps en vigueur, les hommes ont-ils emprunté aux animaux qui les ont précédés sur la terre la forme de leur gouvernement? ou bien les animaux ont-ils imité l’homme, dont ils ont reconnu la supériorité intellectuelle? De fait, il n’existe aucune différence entre les rajahs qui gouvernent la Malaisie et le chef de ces quadrumanes, dont je venais par hasard de constater les mœurs singulières et la constitution monarchique. On dirait que dans cette partie de 1 Orient les hommes et les animaux les plus élevés aient senti, dès les premiers âges du monde , la nécessité de concentrer le pouvoir dans une seule main.
Après avoir joui de ce spectacle , je recommençai à gravir cette montagne peuplée, de la base au sommet, de charmantes habitations. 11 n’existe pas d’étroite vallée, d’anfractuosité de rocher, de bouquet d’arbres, qui n’abrite quelque maisonnette. Cette disposition rappelle ces montagnes consacrées le long desquelles des populations religieuses , des chartreux ou des moines bouddhiques ont élevé de distance en distance - des oratoires ou des cellules. Chacun s est établi sur cette spirale ombragée suivant son amour pour la brise et la fraîcheur. Le palais du gouverneur repose sur le sommet de ce piédestal de verdure. C’est une vaste maison, élégante, commode, ouverte à tous les vents. Une longue galerie
POULO-PINAN'G.
garnie de stores est la principale pièce de ce château; comme elle est parfaitement ventilée, c’est là que les visiteurs se tiennent de préférence. A côté de cet édifice se trouve la tour des signaux , sur laquelle flottent les couleurs de l’Angleterre. Le marin les découvre comme un phare à l’horizon, et le Malais les aperçoit de la rive asiatique. C’est bien sur cet immense jet de pierre , droit au milieu des mers comme la hampe d’un drapeau, que la grande nation qui entoure le monde de ses flottes devait planter son étendard.
J’ai fait bien des fois le rêve de posséder un ermitage sur ce Sinaï parfumé 1 Voici comment j’établissais ma vie: je bâtissais ma demeure sur le penchant de la montagne , dans une étroite vallée , que je transformais immédiatement en paradis terrestre. Je plantais mon petit domtfine avec les arbres qui produisent les fruits savoureux de l’Inde, et je le peuplais de tous les animaux inofïensifs, quelques Malais compris, que la Providence a répandus sur le globe. Puis là, au milieu de ces amis silencieux et fidèles, j’aurais attendu le jour où le grand alchimiste de la mythologie indienne, Siva, le plus grand de tous les dieux, serait venu opérer sur moi ses mystérieuses transmutations. Je refaisais pour la vingtième fois le même roman dans ma tète en gagnant à pied le collège de Poulo Ticoux, administré par nos missionnaires; lorsque je rencontrai le capitaine d'un steamer qui m’avait amené une première fois à Piuang.
Dès que le brave commandant m’aperçut, il descendit de son palanquin et voulut m’emmener chez un de ses amis, qui vivait dans une petite villa ; comme je faisais quelque résistance pour me rendre à son invitation, il ajouta :
« Nous allons chez un de vos confrères , c’est un ancien médecin de l’armée anglaise ; il sera charmé de vous voir. »
Cette considération me détermina; nous gagnâmes une éminence sur laquelle était bâtie la demeure du docteur. L’homme qui nous reçut paraissait avoir une cinquantaine d’années; il était grand, blond, avait les traits fins, la physionomie distinguée, et sa barbe presque blanche se confondait avec le fond clair de son teint. Après les premiers compliments, il nous fit parcourir son domaine : c’était la réalisation de mon rêve. Des arbres magnifiques étaient habités par des singes de toute sorte, par des
perroquets de toutes les couleurs; sur l’herbe épaisse et drue bondissaient des cerfs et celte charmante espèce de bouquetin particulière à la Malaisie, qui n’est pas plus grande qu’un lièvre. Des canards nageaient dans un petit étang clair et limpide comme un lac, et du centre d’une grande touffe de joncs je vis sortir, à la voix de son maître, un jeune tapir qui vint, en le flattant de sa petite trompe, lui demander des nouvelles de sa santé.
Le docteur était un naturaliste passionné ; non pas un de ces collecteurs stupides qui entassent dans des armoires bien closes des peaux bourrées de chanvre ; il avait horreur de ces affreuses caricatures, chefs-d’œuvre des empailleurs, lesquels donnent à ces dépouilles les apparences de la vie à la manière de ces abominables profanations qu’on appelle des embaumements. 11 se fût bien gardé, le brave homme, d’enlever un pauvre être intelligent à sa famille, à ses affections, à ses amis, pour satisfaire la curiosité lâche et paresseuse des savants de Londres ou de Paris. Il aimait ces pauvres petits, tandis qu’ils étaient animés de leurs sentiments, de leurs instincts, de leurs passions; lorsqu’ils mouraient, il les ensevelissait comme des amis, et il se fût révolté à la pensée de les dépouiller de la parure soyeuse que Dieu leur a donnée pour vêtement pendant leur vie et pour suaire après leur mort. Parfois l’excellent docteur me disait :
« Le temps n’est pas loin, mon ami, où les jardins zoologiques remplaceront ces immenses nécropoles où sont entassés pour la plus grande satisfaction des imbéciles les cadavres de toutes les bétes de la création. Sous l’empire du bien-être et de la civilisation, les mœurs s’adoucissent; et l’on ne tardera pas, s’il plaît à Dieu, à traduire devant les tribunaux tous ces hideux coquins qui , sous le prétexte d’études physiologiques , commettent chaque année des milliers d’assassinats. La nation la plus polie et la plus douce de l’univers honore un certain nombre de drôles qui n’ont d’autre mérite que d’avoir commis des milliers d’égorgements, pour prouver qu’un animal mutilé souffre et se plaint et ne saurait agir et vivre comme s’il n’eût subi aucune opération! Croyez-moi, il n’y a pas loin de ces abominables maniaques à Papavoine et à la fille Cornier; ce sont d’horribles fous qui méritent tout simplement la hart. »
Pour calmer l’irritation de ce brave homme contre des gens
POULO-PINANG. 317
qui me sont personnellement connus et que j’estime, je lui disais parfois :
« Vous êtes trop sévère , mon cher ami ; les savants dont vous parlez ne sont pas si coupables : ils sont ambitieux et bêtes, voilà tout. L’ambitieux sans talent n’a pas de sens moral ; il écorcherait père et mère pour parvenir. Ils ont trouvé dans un recoin de la fausse science une besogne qu’eût dédaignée un valet de bourreau, ils s’en sont emparés. C’est par impuissance et par idiotisme qu’ils sont devenus féroces et infâmes. Croyez-moi, la mort est de trop pour de pareilles gens; une volée de bois vert suffirait pour les ramener à de meilleurs sentiments. »
Ordinairement ce raisonnement calmait mon excellent ami ; alors nous reprenions nos conversations sur l’intelligence des animaux, nous mettions à l’épreuve les ressources de leur raisonnement , et nous passions ainsi de longues heures à recueillir de curieux enseignements. Nous constations que, parmi ces êtres qu’on appelle sottement des brutes, il y avait, dans la même espèce comme parmi les hommes, les natures supérieures, les intelligences moyennes, et de véritables crétins. Enfin, tous les deux pauvres et obscurs, nous faisions plus d’observations utiles et concluantes, pendant ces doux moments de récréation, que n’en firent jamais les expérimentateurs assassins coupables de vivisections.
Un soir nous étions en famille, soit dit sans vanité, couchés sous la varande du docteur. Un serviteur malais faisait mouvoir un panka, grande pièce d’étoffe suspendue au plafond, dont l’agitation constante répand une délicieuse fraîcheur; deux autres indigènes étaient comme nous assis sur des nattes, prêts à satisfaire nos désirs; les singes, réunis par petits groupes, nous regardaient fumer; les oiseaux, qui dans ces climats se couchent de bonne heure et dorment peu , jasaient le long des arbustes étalés devant la varande, et le tapir avec son habit brun tacheté de blanc, la tête appuyée sur la cuisse de son maître, son œil intelligent fixé sur nous, nous écoutait parler. En contemplant ce charmant tableau, une pensée traversa mon esprit, et m’adressant à mon collègue , je lui dis :
« Depuis combien de temps êtes-vous établi dans ce pays?
— Depuis 1832, me répondit-il.
— Eh bien! repris-je, permettez-raoi une question, indiscrète
peut-être; comment se fait-il qu’établi jeune encore en ce pays vous n'ayez pas songé à compléter cet Éden? Vous et moi nous sommes sans préjugés sur les nuances de la peau ; toutes ces natures malaises sont d’ailleurs si douces et si poétiques qu’elles ne sauraient blesser nos délicatesses européennes; comment n’avez-vous jamais songé à introduire sous ces charmilles une Ève malaise? »
A ma demande , le docteur se prit à rire ; il retira son cigare de la bouche et me dit brusquement :
« Avez-vous quelques heures à me donner , cher collègue ?
— Sans doute, répondis-je.
— Eh bien ! je m’en vais vous dire pourquoi dans cet Éden il n’y a pas d’Ève malaise, comme vous dites très-bien. »
On apporta du ginger-beer, nous nous arrangeâmes sur nos nattes et le docteur commença ainsi :
« A mon arrivée à Pinang, je me liai intimement avec le médecin de la colonie. J’étais décidé à ne plus faire de médecine pratique, mais je voulais cependant me tenir au courant des découvertes nouvelles en entretenant quelques relat ions scientifiques. Mon collègue était un garçon ardent, curieux, un investigateur intrépide. Il ne tenait jamais en place, il était toujours par monts et par vaux. Son ambition avait été, dans toutes les contrées qu’il avait habitées, d’avoir accès dans les maisons des indigènes pour observer leurs coutumes et se bien pénétrer de leurs mœurs. Il mettait tant d’obstination à poursuivre ce but, il étudiait la langue du pays avec une telle persévérance , que bientôt il gagna la confiance de ces populations méfiantes.
« C’est le seul médecin anglais qui à Pinang soit jamais parvenu à être librement admis dans les maisons malaises. Un matin, de très-bonne heure, mon jeune ami vint frapper à ma porte. « Je vais , » me dit-il , « dans l’intérieur de l’île voir un Malais pour « lequel je réclamerai peut-être vos conseils; accompagnez -moi, i nous serons de retour avant qu’il fasse très-chaud. » J’avais toujours refusé d’aller en consultation avec mon jeune collègue, sachant très-bien que l’exercice de la médecine est un engrenage; si une dent de ce rouage vous saisit , c’en est fait de votre liberté, vous ne vous appartenez plus. Mais comme il s’agissait d’un malade pauvre , d’un malade qui ne comptait pas dans le monde de