AU LECTEUR
modijîeî- pendant la période du siège; leur unique mérite est d'être sincères et puisées dans le plus pif amour de la patrie.
TTlÉLI^ÎI^oAITiES
Depuis le désastre de la monarchie autrichienne à Sadowa, une incertitude pénible régnait en France sur l'avenir de nos relations avec la confédération des Etats du nord de l'Allemagne; il y avait dans le sentiment public une intuition vague des événements futurs ; les affaires commerciales souffraient et, bien que la plupart des esprits, étrangers aux combinaisons diplomatiques, ne pussent s'expliquer la nécessité d'un conflit , il n'en était pas moins visible pour tous que le pays s'était peu à peu préparé à cette éventualité, et que, désireux d'en finir, il accueillerait avec soula-
a DE FRÛSSCHWILLER A PARIS.
gement toute déclaration quelle qu'elle fût, belliqueuse ou pacifique.
Quelle pouvait être pour deux grandes nations civilisées, instruites, riches l'une et l'autre de commerce et d'industrie, la raison de se rencontrer sur les champs de bataille } Quel pouvait être l'intérêt assez grave pour justifier le sacrifice de leur prospérité et l'épouvantable effusion de sang que promettait l'application de la science aux moyens de destruction r* L'énigme était fort obscure et, pour tenter de la résoudre, il faut jeter un coup d'œil rétrospectif sur le courant d'idées dans lequel nous nous laissions, depuis dix ans, indolemment flotter.
Quelques penseurs, riches de théories, avaient, dans les dernières années, soulevé la question des races latines et affirmé, de leur propre autorité spéculative, l'envahissement et l'antagonisme des races saxonnes. On avait très-doctement écrit pour en fournir la preuve ; logique, esprit, érudition, on avait mis tout à réquisition pour suivre sur ce terrain la pensée oisive du souverain et pour aider cette idée confuse à prendre une forme; si bien qu'on lui fit passer les mers, escortée d'une armée, d'un prince et d'un milliard, et le Mexique fut invité à se prêter à l'expérience. Chacun sait ce qu'il en advint : l'armée rentra décimée, le prince ne revint pas et le milliard resta ; par contre, on réussit à merveille à donner un premier corps à l'antagonisme, et nos relations avec les Etats-Unis
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d'Amérique prirent un caractère de défiance hostile.
Sauver les races latines, les conserver pures, les préserver par une latente coalition des envahissements du génie saxon : tel était le programme des prétendus habiles. Quant aux simples, ces gens honnêtes ouvraient de grands yeux ; ils voyaient les deux hémisphères également accessibles à toutes les énergies , sans exclusion, sans préférence de races ; ils sentaient nos provinces de l'Est enrichies et fortifiées par leur contact pacifique avec l'Allemagne ; ils ne pensaient pas qu'une race dut fatalement en absorber une autre ; ils cherchaient en vain l'antagonisme dans les faits ou dans les éventualités internationales et, ne l'y trouvant pas, ils osaient songer tout bas que chaque race, au contraire, peut emprunter et prêter au génie de la race voisine, puiser dans cet échange une nouvelle grandeur et se développer indéfiniment dans la paix.
Mais ceux qui pensaient ainsi étaient peu nombreux, modestes, ignorés, ridicules peut-être, timides à coup sûr. D'ailleurs, grâce à dix-neuf années d'une éducation émoUiente, l'esprit public en était au lymphatisme ; il arrive des heures où la pensée énervée ne trouve plus ni la force de se produire ni la volonté de s'exprimer; elle se complaît alors dans les utopies des rhéteurs; incapable des travaux positifs, elle donne en pâture à son engourdissement quelque théorie chimérique; se croyant, sur ces hauteurs, au-dessus des réalités à résoudre , et se déclarant satisfaite du cercle
i DE FR(HSCH WILLER A PARIS.
confus où elle croit exercer son indépendance. Indifférence, lassitude ou découragement, les honnêtes gens se turent, et l'idée fausse d'un conflit nécessaire fit sa route ; on vit une menace politique dans le développement et la marche vers l'unité d'un grand peuple ; on trouva commode d'en faire une question de supériorité," de prédominance européenne; en un mot, on se crut en droit d'attenter à la liberté d'organisation de l'Allemagne.
La France entière, abusée, déprimée, conspira contre elle-même et se fit naïvement la complice de ceux qui la menaient à sa perte, sacrifiant la paix générale à leurs rancunes et aux inspirations de leur amourpropre humilié. C'était avec le sang de la nation qu'il fallait effacer l'amer souvenir de l'entrevue de Biarritz en 1866, et laver le récent outrage échappé au roi de Prusse, outrage tout personnel à l'Empereur, et dont l'écho avait retenti jusqu'aux Tuileries ^
De louables tentatives furent faites, à l'occasion du plébiscite, par les députés de la minorité pour secouer la torpeur générale et ramener la vie politique dans le corps de la natio.a ; ces efforts eussent peut-être
I. Il est de notoriété publique aujourd'hui que plusieurs combinaisons diplomatiques furent successivement proposées par M. de Bismark au cabinet des Tuileries pour payer par l'annexion d'une partie de la Belgique a la France notre assentiment aux agrandissements consommés ou projetés par la Prusse aux dépens du Danemark et de la Hollande. Une der-
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abouti en dépit des entraves que le pouvoir personnel apportait à la libre discussion et malgré l'atonie du pays amolli par une apparente prospérité; mais ils furent déjoués par des incidents dont le jugement doit appartenir à l'histoire : je veux parler des émeutes de Belleville ; ces événements jetèrent le trouble dans les esprits ; le pays, effrayé par un fantôme, se rejeta précipitamment sous la protection du pouvoir et, le 8 mai 1870, par sept millions de suffrages, ajournant son émancipation, il affirma, non pas sa confiance, mais sa résignation.
Je dis à dessein sa résignation; car les termes dans lesquels avait été posée la cjuestion formulée par le plébiscite ne satisfirent personne; ils étaient plus habiles que loyaux, et l'électeur n'eut pas le choix : placé entre les excès d'une démagogie menaçante et les engourdissements du régime impérial, il s'imagina voter pour la force au profit de l'ordre.
Faut-il ajouter que le doute n'est plus permis aujourd'hui et que la divulgation de certains dossiers de la Préfecture de police a révélé que les émeutes dites des blouses blanches étaient organisées, dirigées,
niere tentative ayant échoué devant le refus catégorique de l'Empereur de suivre sur ce terrain le cabinet de Berlin, le roi Guillaume, en l'apprenant de son ministre, s'emporta, s'il faut en croire les indiscrétions de palais et de chambellans, jusqu'à s'écrier : « Je ne veux plus rien avoir a faire avec ce fils de p »
DE FROSCH'^VILLER A PARIS.
puis comprimées à grand bruit par les serviteurs de la dynastie déchue^ pour préparer le verdict du scrutin. Ainsi fut enlevé par l'épouvante à la bonne foi de la nation le vote plébiscitaire, et le gouvernement, le transformant à son gré en une déclaration de confiance, sembla croire à sa propre infaillibilité.
Telle était la situation à la veillé des graves événements qui se préparaient : l'esprit public par dix années de servage, le gouvernement par vingt années d'un pouvoir que le plébiscite sembla sanctionner, étaient également disposés à donner tête baissée dans le piège tendu à nos diplomates par l'habile ministre du roi de Prusse.
Il serait superflu de chercher à fournir les preuves de l'incapacité profonde de nos agents diplomatiques auprès de la cour de Prusse, et des hommes d'Etat qui tenaient en main nos destinées; non-seulement ils n'avaient pas su discerner les menées bien visibles de M. de Bismark auprès du ministre d'Espagne, menées fort hésitantes, car, n'ayant jamais pris lui-même au sérieux la candidature d'un prince allemand au trône d'Espagne, le grand chancelier se demandait avec inquiétude si le piège ne serait pas pour nous trop grossier; mais ils n'étaient pas même parvenus à se rendre compte du mouvement latent de préparation qui s'opérait en Allemagne depuis 1866; vainement un de nos officiers les plus distingués, M. StofFel, notre attaché militaire à l'ambassade de Berlin, signa
lait, dans des rapports précis et circonstanciés que nous connaissons aujourd'iuii, les ressources menaçantes qu'accumulait la Prusse ; vainement il comparait cecce organisation formidable à la nôtre ; vainement enfin la supériorité de l'artillerie prussienne était dénoncée par des rapports d'officiers et d'agents industriels : c'était comme un parti pris chez nos hommes d'Etat de fermer les yeux sur cette situation et, se croyant fort avisés, ils s'endormaient et nous endormaient dans une insouciante quiétuds.
Blessés au vif, beaucoup moins par la boutade violente du roi de Prusse que par le sentiment qu'on les avait bafoués, nos diplomates, en prenant pour sérieuse la candidature espagnole, entrèrent à pleines voiles dans les eaux peu profondes où le cabinet de Berlin comptait bien les faire échouer.
Je n'imagine pas que, dans cette insignifiante provocation, notre dignité ni notre intérêt national fussent en jeu ; le passage d'un prince de HohenzoUern sur le trône d'Espagne eût eu vraisemblablement la durée du passage tragique d'un prince de Habsbourg sur le trône du Mexique, et le dénoûment probable eiit été un ridicule échec pour la diplomatie prussienne ; mais il fallait une réparation à nos ministres dupés, une surtout à Tamour-propre froissé de notre souverain, et ces considérations suffirent à précipiter le cabinet des Tuileries dans la résolution de se venger de la sagacité par la force, du sarcasme par le canon.
Une note sévère dans la forme fut adressée à Berlin ; elle demandait que le roi de Prusse renonçât à a candidature du prince de HohenzoUern au trône d'Espagne. Calmé par son prudent ministre dans son orgueil de droit divin, le roi de Prusse consentit à affirmer qu'il avait été et qu'il resterait étranger à cette candidature ; une communication officielle annonçait en même temps au cabinet des Tuileries que le prince de HohenzoUern renonçait à ses prétentions. Quoique travaillée par un vieux levain d'esprit belliqueux, la France éprouva un soulagement instinctif et crut à la paix. Les fonds publics, qui du cours normal de 71 francs étaient tombés à 65 francs 50, dépassèrent 68 francs.
Attentif et patient, M. de Bismark avait bien compris qu'une satisfaction donnée à un prétendu intérêt national ne suffirait point à nos diplomates, que de nouvelles exigences allaient se produire, que la guerre en résulterait à son gré et, profitant des jours précieux réservés à l'échange des notes diplomatiques, il transmit à tous les Etats incorporés dans la confédération de l'Allemagne du Nord les ordres militaires en rapport avec la situation qu'il avait préparée depuis 1866.
Le roi de Prusse fut mis en demeure de donner à la France la garantie qu'un prince allemand ne prétendrait plus dans l'avenir au trône d'Espagne. Le roi se révolta dans la mesure qui plut au grand chancelier ; et sous Tinspiration de la Providence dont il
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ne devait plus désormais cesser d'être l'intime confident, il éconduisit brutalement notre ambassadeur et fit connaître à ses peuples, en les appelant aux armes, rafrn)nt fait à la grande patrie allemande en la personne sacrée de son roi.
Sans qu'il fût besoin de grands arguments, le gouvernement français, de son côté, n'eut pas de peine à convaincre la nation que nous avions le droit pour nous, que la Prusse songeait à nous engloutir dans son insatiable pangermanisme et, devant ce fantôme, un pays de trente-huit millions d'âmes, abusé, enivré d'un faux patriotisme, en état d'enfance ou de barbarie, l'histoire en jugera, acclama la déclaration de guerre.
C'en était fait ; on se couronna de fleurs ; on demanda aux chants patriotiques de la grande époque quelques lueurs d'un enthousiasme trompeur ; on se fit, à moitié avinés et engourdis, le serment de vaincre ou de mourir, comme si le pays était encore vivant! Fort de cette ivresse scénique, le pouvoir se fit pour un jour libéral et nous gorgea de licence; l'injustice et l'insulte se cachèrent sous le manteau d'un patriotisme criard; l'Allemagne fut transformée en un pays barbare, ses armées en hordes sauvages, sa forte organisation en despotisme européen ; tout prit un caractère d'exagération et, en quelques jours, un abîme, que tant de cadavres ne suffiront pas à combler, sépara deux peuples qui, huit jours avant, se communiquaient paisi-
lo DE FRŒlSCHWILLER A PARIS.
blement leur force et leur richesse par les mille artères du commerce et de l'industrie.
Qui pourra mesurer une pareille responsabilité r* Qui de nous voudrait la porter;' Et cependant, sauf de rares exceptions, qui n'a point, en ces vingt années d'indignité, apporté sa pierre à ce funèbre édifice ! Passionnés nous-mêmes par de vaines apparences d'ordre ou par certaines appréhensions de tumulte, nous avons tous concouru, nous tous, à une situation qui ne pouvait aboutir qu'à un désastre, désastre incomparable, sans précédent dans notre histoire, et dont nous ne pouvons trouver les similaires que dans les ruines amoncelées du Bas-Empire.
L'heure de l'expiation avait donc sonné et, le i8 juillet 1870, la France apprit que la guerre était déclarée.
^MULHOUSE
Le sang avait coulé ! l'insignifiant engagement de Saarbruck fut suivi de près par le combat de Wissembourg, où la division du général Douay tomba héroïquement, écrasée sous le nombre. La nouvelle de cet échec, succédant à un avantage dont les résultats furent grossis à dessein par les bulletins ministériels, se répandit rapidement d'une extrémité de l'Alsace à l'autre ; on annonçait que l'action avait été meurtrière pour nos armes et chacune des villes frontières se mit en mesure d'utiliser les secours réunis pour les blessés par la charité privée ; au premier rang figuraient Strasbourg, Colmar et Mulhouse, que leur importance désignait comme devant être les premiers points d'évacuation des blessés.
Mulhouse!... petite ville de six mille habitants lorsqu'elle s'annexa librement à la France à la fin du siècle dernier, abritant aujourd'hui une populationde soixante-
la DE FRŒSCHWILLER A PARIS.
dix mille âmes, Mulhouse, entre toutes les villes de l'Alsace, se fait remarquer par son développement régulier, rapide et pacifique.
Au premier abord, les raisons en paraissent obscures ; loin des ports de mer par lesquels s'importent, de tous les points du monde, les matières textiles, absolument privée de force hydraulique, obligée de demander aux gisements de Saarbruck ou de la Loire la moitié des houilles que le bassin de la Haute-Saône ne suffit point à lui fournir, grevée de frais importants pour l'exportation de ses produits fabriqués, Mulhouse et sa prospérité sont un problème pour un observateur étranger. Les raisons en sont transparentes pour ceux qui ont le loisir d"y séjourner : l'esprit d'ordre, d'économie, de persévérance laborieuse, de philanthropie et de solidarité bien comprises, la loyauté qui préside aux transactions, la large part faite au développement intellectuel de la classe ouvrière et à la poursuite patiente des problèmes industriels ou humanitaires, donnent bientôt la clef de l'énigme. On y conserve avec un légitime orgueill'esprit d'indépendance communale et d'initiative individuelle transmis par les ancêtres, et, bien que les mœurs allemandes y persistent comme une tradition dans l'intérieur des familles, le patriotisme le plus ardent unit cette province à la France, à laquelle elle s'est librement donnée.
Il est dans l'ordre naturel des choses que les régions voisines du théâtre de la guerre, exposées elles-mêmes
MULHOUSE
a ses vicissitudes, soient plus impressionnables et plus émues par ses préliminaires ; elles ont , non pas le pressentiment, phénomène vague et le plus souvent trompeur, mais la prévision bien définie des événements. Aussi les rapports constants des industriels de la haute Alsace avec l'Allemagne du Sud ne leur laissaient-ils que peu d'illusions. Leurs investigations froides sur les sympathies des états du Sud pour la France et sur l'attitude qu'ils prendraient en cas de rupture diplomatique avec la Prusse, leurs impartiales observations sur l'organisation militaire habilement étudiée et appliquée par M. de Bismark, sur les ressources matérielles que l'Allemagne ferait entrer en ligne à l'heure de la grande guerre, sur les moyens de concentration rapide qu'elle pouvait attendre de ses réseaux ferrés et de la pratique exercée du personnel auquel ils étaient confiés, la conviction commune aux Allemands de toute dénomination que la guerre était imminente, justifiaient leurs appréhensions ; aussi notre malheureuse province, déjà si éprouvée par quatre années de crise, accueillit-elle la déclaration de guerre avec une profonde inquiétude.
Quelques clameurs dans les rues, quelques drapeaux arborés dans un élan d'aveugle patriotisme, quelques chants nationaux entonnés par des enthousiastes irréfléchis, purent donner le change et laisser penser que la guerre était populaire. Mais, la première fièvre passée, le bon sens nous revint ; chacun comprit que, victoire
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OU défaite, la ruine était au bout, que le deuil allait frapper à toutes les portes et que, si pour nous l'enjeu s'intitulait les provinces du Rhin, pour la Prusse il prenait nom l'Alsace et la Lorraine ! On se sentait soucieux 5 on se refusait à douter de la victoire ; on se mentait à soi-même pour y avoir toi; tel supputait notre effectif estimé à six ou sept cent mille hommes, dont chacun, pensait-il , valait bien deux soldats de la landwehr; tel autre additionnait avidement le contenu de nos arsenaux et trouvait au chiffre de quinze cent mille chassepots une raison de s'endormir en paix ; tel autre enfin rappelait les prodiges accomplis par notre intendance en Crimée, les moyens rapides de concentration par lesquels nous avions étonné l'Europe à l'ouverture de la guerre d'Italie ; et, de bonne foi, devant l'inexorable fait de la guerre déclarée, dans un étourdissement volontaire inspiré par le plus pur patriotisme, oubliant ces évidences menaçantes dont le Rhin seul nous séparait, on se surprenait à escompter la victoire, à l'attendre de cet imprévu auquel nous avait habitués notre vaillante armée, et le cœur battait à ces noms résonnants de Mayence, Coblentz, Ehrenbreisten, où les fils allaient sans doute rajeunir la gloire impérissable des pères.
Les préparatifs se firent rapidement; tandis que le nord, le centre et Pouest de la France déversaient nos bataillons sur les frontières de l'est par la double Ugne de Paris à Bâle et Paris à Strasbourg, l'armée
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d'Afrique débarquait à Marseille, ralliait sur son passage les forces disséminées dans le midi et, par la ligne de Lyon à Belfort, se dirigeait sur Strasbourg. C'est ainsi que, en moins de quinze jours, nous vîmes défiler à Mulliouse environ quatre-vingt mille hommes de toutes armes, destinés en partie à former ce corps d'armée, notre plus solide espérance, dont le commandement était réservé au maréchal Mac-Mahon.
Je garderai toujours le souvenir de ces journées remphes du bruit des armes, des chants des soldats, de cris triomphants, d'imprécations, d'adieux et de larmes furtives. Elles sont belles à voir ces troupes bronzées; la fc^rce et la vie débordent en elles, et l«ur exubérance semble se traduire en un insolent défi jeté à la destinée du champ de bataille. Zouaves et turcos, infanterie et cavalerie, artillerie et équipages se succèdent sans interruption ; ce sont les régiments de l'Aima et d'Inkermann, de Magenta et de Solférino, de la Chine et du Mexique. Entassés dans des wagons, dans des fourgons, sur des prolonges, écrasés par une chaleur de trente-cinq degrés , préférant à l'asphyxie des compartiments les rayons d'un soleil ardent, les uns se pendent en grappes aux portières; les autres, escaladant le toit des wagons, s'y livrent aux gambades les plus désordonnées; tous, à moitié nus, laissent apercevoir des nuques, des torses, des muscles d'athlète. Quelques-uns, turcos indigènes, pleins d'une gravité solennelle, jettent sur ces ébats un regard étrange.
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mélange indéfinissable d'indifférence et de mépris; on sent vaguement que ceux-là traversent la vie comme une vision prolongée; à leur aspect impassible, on a peine à croire que ces mêmes hommes, galvanisés par la poudre et par la haine, iront se ruer au combat comme des bêtes fauves. Un grand nombre, du plus beau noir, du Soudan ou du Congo, j'imagine, a substitué à la pesanteur native, grâce à la vie des camps, une virilité de bon aloi, dégourdie sans affectation, hardie sans être vulgaire.
Voici un train de zouaves ; pour voyager à l'ombre, ils ont ravagé sur la route quelque bois d'acacia, et les wagons disparaissent sous la verdure. Le train n'est point encore en gare et déjà ils sont à terre, se ruant, comme une nuée de sauterelles, sur les vivres et les rafraîchissements. Ils campaient, il y a dix jours, près d'Orléansville ; depuis lors ils n'ont pas cessé de voyager, abreuvés et nourris sur toute la route par l'empressement des citoyens.
Une souscription spontanée, ouverte dans ce but à Mulhouse, produit un chiffre de 17,000 francs. Immédiatement une commission de citoyens dévoués s'organise : les uns recueillent l'argent, les autres achètent les vivres ; ceux-ci préparent les rations, ceux-là les distribuent; c'est un travail sans relâche, de nuit et de jour ; mais qu'importe ! pain, saucisse, vin, bière, café, nos voyageurs trouvent le nécessaire et même le superflu, le tabac et les cigares; ils en témoignent bruyamment
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leur reconnaissance. Les uns sont discrets par nature, les autres, hélas ! par nécessité ; il n'y a plus place en eux pour les libations : ils en ont abusé ; fermons un peu les yeux, c'est pour beaucoup d'entre eux la dernière ivresse ; mais quelle triste préparation à ce rude métier de soldat! où donc est la discipline? où donc la salutaire autorité des chefs'i? Lt clairon sonne le départ et nul n'entend le signal et ne veut l'entendre; le train s'ébranle, il part; alors seulement chacun reprend sa place et nous lance un bruyant et dernier adieu.
Que de contrastes on peut observer dans ce défilé fantasmagorique ! autant les bataillons de zouaves sont étourdissants, autant l'artillerie est calme et silencieuse ; autant les troupes de ligne sont rieuses, bavardes et gauloises, autant les turcos sont muets et comme repliés sur eux-mêmes. L'observation a son côté comique : un zouave se présente à la distribution, son visage s'épanouit à la vue d'une guirlande de douze saucisses; il saisit la première; on suppose qu'il va la trancher, car il semble chercher un couteau dans son vaste pantalon de toile grise. O surprise! il en tire un arrosoir et, en moins de temps que je n'en mets à le dire, les douze saucisses disparaissent dans l'arrosoir, l'arrosoir dans le pantalon, et le pantalon dans la foule.
Gravissons un peu l'échelle hiérarchique : voici un lieutenant de turcos; c'est un indigène; sa bonne mine, son air superbe, son grade enfin, tout nous
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fait un devoir de lui présenter la boîte de londrès réservée pour les officiers, et dans laquelle il reste une vingtaine de cigares. Il choisit nonchalamment un cigare et, ayant sans doute mal compris, il demande ce qu'il doit : (( Rien, » lui répond-on galamment. — Imperceptiblement surpris d'abord, il se remet, s'incline, plonge une main puissante dans la boîte encore tendue, y fait le vide absolu et se retire fièrement en mettant avec reconnaissance et componction sa main sur son cœur. Sans mentir, il a l'air grand seigneur et nous l'admirons.
Plus loin un sergent de zouaves tire gravement de sa poitrine une étrange poupée qu'il manœuvre avec une dextérité surprenante ; il Ta baptisée Bismark et lui fait exécuter les grimaces les plus inédites \ le cercle de spectateurs applaudit par un fou rire, et de simples fantassins semblent exprimer, par une admiration recueillie, le sentiment qu'un zouave peut seul arriver à cette supériorité d'imagination.
Ici je vois un groupe touchant; ils sont trois : le fils aîné, simple soldat de la ligne ; le père, vieillard déjà gris, pauvre paysan du Sundgau; le plus jeune fils, enfant de douze ans à peine. Une étreinte les réunit tous les trois; le visage du soldat est caché contre la poitrine du vieillard ; celui-ci a la physionomie inflexible, son regard se perd dans le vide, il a les lèvres serrées et pleure en dedans ; l'enfant sanglote sourdement sur la main de l'aîné; ils ne se disent rien. Il y
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a dans ce groupe obscur une grandeur ec une douleur infinie qui me remplissent de respect et de pitié; je pleure comme eux et sur eux, et cette pensée me traverse l'esprit qu'ils s'aiment trop pour jamais se revoir.
Ce fut ainsi pendant dix-sept jours, tout ce courant humain descendit, comme le Rhin, vers Strasbourg. On se sentait, à la vérité, un peu fier de pareils soldats, on avait confiance en cet inconnu formidable, la fortune ; et pourtant, comme autant de fantômes dans une insomnie maladive, surgissaient et s'évanouissaient tour à tour mille obsessions renaissantes : où est la discipline? où les éléments d'ordre î^ où les vertus fortes du soldat? Ces chants expriment- ils vraiment l'amour de la patrie? Ces hommes ont-ils bien la vraie force qu'il faut pour vaincre, le sentiment et l'intelligence du devoir? Tout est-il prévu par notre intendance?
Quand ils furent tous passés, hommes, chevaux et canons, on rentra dans la réalité; le sang allait couler, c'était l'heure de songer aux blessés, et sans tarder, car l'Alsace semblait appelée à être le théâtre des premières luttes.
Tandis que la Société française de secours aux blessés des armées de terre et de mer se constituait en permanence à Paris dans le palais de l'Industrie, un mouvement général d'organisation charitable se produisit dans toute la France et plus particulièrement
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dans les villes de l'est. Des comités locaux, subdivisés en sous-comités, s'organisèrent avec la promptitude que comportait la rapidité des événements. La majeure partie de ces comités, visités par des délégués de la Société française, prirent le sage parti, pour arriver à une action commune, de s'affilier à cette Société, et celle-ci, sur le simple engagement de suivre ses instructions pour l'organisation matérielle des ambulances, conféra aux comités locaux le double droit d'arborer le drapeau international sur leurs bâtiments d'ambulance, et de délivrer le brassard aux agents qu'ils pourraient envoyer sur le champ de bataille*. Elle laissait, d'ailleurs, à chaque comité la libre gestion des fonds qu'il avait recueillis.
De son côté, l'intendance militaire, prise au dépourvu par la rupture diplomatique des deux puissances et partageant le sentiment général que cette guerre serait meurtrière, envoya dans les principaux centres des intendants généraux, chargés de contrôler le choix des locaux adoptés par les comités^ de s'assurer de l'existence réelle et du nombre des lits installés par eux, et finalement de traiter avec les comités, sur
I. Personne n'ignore aujourd'hui quel est le privilège attaché par la convention de Genève au drapeau ou au brassard international. Ce privilège est la neutralisation absolue, dans les villes ou sur le champ de bataille, de toute personne ou de tout matériel portant légalement les insignes internationaux, croix rouge sur champ blanc.
MULHOUSE
une base fixe et uniforme, pour l'entretien des blessés que l'autorité militaire leur confierait. Autant qu'il m'en souvienne, le prix à forfait fut fixé à i fr. 25 par soldat et à i fr. 90 par officier. Ce prix était loin de représenter la dépense réelle d'entretien de chaque homme ; mais les souscriptions recueillies, dont la totalité n'était point absorbée par les frais d'installation, devaient parfaire la différence, et la subvention allouée par l'intendance militaire permettait aux comités de prolonger la durée de leur concours. Ces dispositions étaient sages; aussi la charité publique, qui suivait avec intérêt l'emploi des fonds qu'elle avait souscrits, les accueillit-elle avec faveur.
C'est dans ces conditions qu'un premier marché fut passé entre l'intendance militaire et le comité local de Mulhouse. Le comité s'engageait à fournir, dés le début, cinq cents lits et laissait espérer qu'il pourrait élever ce chiffre jusqu'à mille. Quant à la souscription locale, elle avait atteint, dès les premiers jours, le chiffre de cent mille francs.
Tout était donc prêt pour recevoir, meurtries et mutilées il est vrai, mais enfin recueillies sous le drapeau français, ces victimes prochaines qui défilaient hier encore sous nos yeux, dans la plénitude de leur force et de leur vaillance. De quels soins attentifs nos blessés devaient être l'objet ! dans quels détails maternels n'étaient point entrées toutes ces âmes émues qui travaillaient pour ainsi dire nuit et jour à prévoir
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leurs besoins ! Combien il était doux de penser qu'on pourrait les consoler dans leur détresse, les soulager dans leurs souffrances, faire entendre à leur chevet les accents de cette patrie pour laquelle ils allaient regarder la mort en face ! — Hélas ! nous avions tout prévu, le carnage, les revers même, tout, excepté cette suprême infortune : l'abandon de nos blessés !
Pendant que s'opérait l'installation des ambulances, la réception et le classement des secours en nature, un corps de volontaires s'organisait en sections pour le transport des blessés depuis la gare jusqu'aux ambulances. Un signe distinctif était nécessaire pour faciliter leur circulation dans la gare : on adopta le brassard blanc avec croix bleue, en prévision de l'abus qui devait être fait plus tard de la croix rouge internationale ; chacun sentait, en effet, la nécessité de ne délivrer cet insigne qu'avec la plus extrême réserve, sous peine de le voir tomber rapidement dans le domaine public et de ne plus trouver en lui qu'une protection illusoire.
Au milieu de ces préparatifs, des communications officielles vinrent nous apprendre l'engagement de Saarbruck, puis la défaite essuyée à Wissembourg par le corps du général Douay. La grande guerre était donc irrémissiblement engagée et des milliers de victimes avaient déjà rougi de leur sang le sol foulé par l'invasion. Cédant aux soUicitations d'une vive charité ec d'un ardent patriotisme, renonçant au ser-
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vice local dont ils s'étaient chargés, quelques citoyens de Mulhouse conçurent en même temps que moi le projet de suivre nos soldats sur les champs de bataille, en qualité d'infirmiers volontaires, et ce sont leurs étapes douloureuses que je veux essayer de vous raconter.
ST%cASBOU%G — Hq4GUEU^qAU
Le 6 août 1870, à trois heures du soir, mes compagnons et moi, après avoir fait nos adieux aux êtres aimés que nous laissions derrière nous, nous quittions le bâtiment de l'école de commerce, siège de notre comité de secours aux blessés, et nous nous dirigions, sac au dos, vers la gare, pour y prendre le train de Strasbourg.
Chacun de nous emportait avec lui — qu'on me permette ce détail qui eut pour nous une réelle importance — un pot d'extrait de viande de Liebig, deux livres de chocolat, une forte corde, une ceinture de flanelle, et le plus avisé d'entre nous, que nous avions nommé fourrier par acclamation, s'était muni de quel-
ques livres de lard fumé et de saucisson qui nous furent, dans le cours de la campagne, de la plus grande utilité.
Au départ on se compta ; nous étions seize, y compris le docteur S..., que je ne connaissais point encore, mais auquel il était réservé d'accroître singulièrement, par son dévoûment et ses connaissances chirurgicales, les bons résultats de notre campagne hospitalière.
La plus grande partie de notre personnel était composée de jeunes gens pleins de bonne volonté, d'ardeur pour le bien, pénétrés de la gravité des choses dont nous allions être témoins ; ils jouissaient tous d'une robuste santé, et nous partions avec la confiance que nos forces physiques et morales ne nous feraient point défaut dans les émotions prochaines.
Le concours de ces deux conditions est, en effet, indispensable à celui qui se voue au métier d'infirmier, et la suite de ce récit prouvera que, s'il faut un cœur ferme et presque endurci, il n'est pas moins nécessaire d'avoir un corps infatigable.
A neuf heures du soir nous entrâmes en gare à Strasbourg ; des groupes nombreux passaient et repassaient, traînant des caissons, conduisant des chevaux ; quelques-uns, à la lueur rougeâtre des torches, entassaient des moellons pour prolonger le mur d'enceinte et barricader la trouée qui livre passage à la voie ; d'autres forgeaient à des feux de campagne des pièces indistinctes ; tout ce travail se faisait en silence ; à nos questions on répondait invariablement que le
DE FRCHSCHWILLER A PARIS.
canon s'étaic faic entendre depuis le macin du côté de Haguenau, mais que les résultats de la journée étaient
inconnus.
Arrêtés aux fortifications par des mouvements de gare, ce n'est qu'à onze heures du soir que nous pûmes débarquer. Un groupe silencieux passe près de nous. Que porte-t-il avec précaution, en marchant ■ d'un pas ralenti et cadencé > C'est une civière sur laquelle est étendu un jeune officier d'artiUene ; il est horriblement pâle, ses yeux sont à moitié fermes. Nous jetons un regard de compassion sur cette première victime. Ce n'est donc point un rêve, les premiers coups ont été portés, et nous entrons dans la
réalité. . ,
Prévenu de notre arrivée par un télégramme du comité de Mulhouse, M. le vicomte de Flavigny, délègue de la Société française dans le département du Bas-Rhin, nous attendait k la gare. Il nous fournit les indications les plus obligeantes pour la poursuite de notre voyage; toutefois il ignorait, comme toute la population de Strasbourg dans cette soirée soucieuse, les événements qui s'étaient accomplis. Tout indique, nous d.t-il, une grande bataille dans la direction de Haguenau, mais nous ne pouvons nous livrer qu'à des conjectures et vous ferez bien de remettre votre départ à demain
matin. * j^
Son conseil était sage et je me mis en quête de
moyens de transport pour le lendemain. Chacun me
STHAbBOUKC — HAGUENAL"
renvoie en alléguant une réquisition militaire ou en se déclarant résolu à ne pas sortir de Strasbourg en présence d'événements aussi incertains. Enfin un brave voiturier, auquel je fais comprendre que nous sommes infirmiers volontaires, nous promet, dans un chaleureux élan, de nous conduire à Haguenau, et nous fixons le départ à cinq heures du matin.
Les bruits les plus divers circulent dans la ville : tantôt c'est une défaite, tantôt Mac-Mahon vient de cerner et d'écraser quarante mille Prussiens dans les bois qui bordent la Lautcr. Des cris se font entendre sur la grande place : c'est un espion qu'on arrête, et les cris : A mort ! à mort ! traversent la nuit comme un écho de malheur.
Nous entrons à l'hôtel de la Maison-Rouge où l'hôte, sans pitié pour nos modestes ressources, nous étrille comme des grands seigneurs, et nous cherchons avec peine un peu de repos dans un sommeil agité.
Au réveil, M. de Flavigny nous conduit au dépôt de la Société, où nous devons prendre notre provision de bandes et de charpie ; nous en chargeons cinq grands sacs sur nos deux voitures; quelques étudiants en médecine, internes des hôpitaux de Strasbourg, se joignent
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à nous et, après avoir arboré le drapeau de l'Internationale, nous cherchons à sortir de la ville par la porte de pierre, la seule que les ordres de la place permettent d'ouvrir d'heure en heure. La sentinelle nous empêche d'avancer ; le commandant de place , vieux soldat grisonnant, fait fiévreusement les cent pas en tordant sa moustache ; la porte est fermée et cependant nous entendons derrière ses bois massifs un bourdonnement confus ; tout à coup elle s'ouvre ; un flot humain se précipite. La grande bataille est perdue : ce sont les vaincus de Frœschwiller. Quel spectacle effrayant ! pêlemêle, le regard sombre, chasseurs, fantassins, zouaves, dragons, turcos, se pressent et se heurtent sous l'étroite voûte ; ils portent sur leur visage comme un reflet de sinistre épouvante. — Nul ne les interroge, tout le monde a compris. Ils passent en silence, le regard fixé vers la terre, et si, par aventure, l'un d'eux lève les yeux sur la foule, il les baisse de nouveau précipitamment vers le sol; brisés de fatigue, car ils ont marché toute la nuit, ils ont jeté sacs, casques, fusils, cuirasses. Quelques-uns témoignent par un bandage ensanglanté de leur présence dans la mêlée ; d'autres, épuisés, sont étendus sur des chars et dorment d'un sommeil pesant. Des turcos sont accroupis sur des chevaux qui n'avaient plus de maîtres ; à côté d'eux, des paysans effarés, perdus dans ce lugubre cortège, rentrent sur des chars leurs meubles et leurs fourrages; un dragon passe fièrement portant haut sa tête cou-
verte de sang figé ; des fantassins sont montés en croupe derrière des cavaliers qu'ils serrent convulsivement pour ne pas tomber; ils n'ont plus leurs armes; au milieu d'eux pas un seul oflîcier, on dirait d'un troupeau sans maître; il semble qu'un effrayant cataclysme les ait tous frappés de terreur. C'est un mélange sordide d'uniformes souillés de boue, aux couleurs flétries par la pluie ou par la poudre. Le désastre doit être immense; à voir passer ces épaves humaines, une indicible angoisseenvahit nos cœurs atterrés. I Is défilent ainsi pendant une heure qui dure un siècle, et nous entrevoyons, pour la première fois, le spectre hideux de la déroute. Le défilé eut une fin cependant. Ces deux mille hommes que nous venions de voir passer devaient former le noyau de la garnison ' ; car, le samedi 6 aoiit, il ne restait pas dans Strasbourg mille hommes de l'armée régulière pour défendre la ville; les pièces
I. La dépêche officielle qui suit, livrée aujourd'hui à la publicité, fait foi de cette assertion :
« Prejet à. Intérieur, Paris.
• Strasbourg, le 7 août 1870. 10 h. 15 matin. « La panique qui s'est produite hier au soir a Strasbourg, par suite des mauvaises nouvelles venues de Haguenau et de l'arrivée de soldats traînards, fuyards et généralement peu blessés, cette panique a cessé. La population demandant des armes, j'ai promis d'organiser, d'armer aujourd'hui quatre ou cinq cents hommes de garde nationale. Nous n'avons presque pas de troupes, quinze cents a deux mille hommes , si l'tn-
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braquées sur les remparts n'avaient pas de servants, le maréchal Mac-Mahon avait tout emmené, comme en un jour de désespoir, pour livrer la bataille décisive où devait se jouer la destinée de Strasbourg.
Nous sortons de la ville, la route qui conduit à Brumath et à Haguenau est encombrée de paysans épouvantés, poussant devant eux leur bétail et venant chercher protection derrière ces murs réputés imprenables ; à chaque pas, des fuyards attardés, tête nue, sans armes, les pieds meurtris, croisent notre voiture ; quelques-uns, succombant à la fatigue, sont couchés à plat ventre sur le bord de la route ; le canon même ne les réveillerait pas. Nous demandons quelques détails à un turco qui passe , il a l'air affaissé, ne sait rien de précis que notre défaite et nous annonce la mort du maréchal ; mais un instinct secret nousditque cet homme ment ou se trompe, et, à quelques pas de là, un cui-
nemi tente un coup de main sur la ville, nous nous défendrons jusqu'au bout. »
Ces quinze cents ou deux mille hommes n'étaient autres que ces fuyards entrés par la porte de pierre, et l'on frémit en songeant que, à l'heure où le préfet transmettait son télégramme, les Trassiens étaient à Brumath, c'est-à-dire à deux lieues seulement' de Strasbourg. Lhéroïsme déployé dans la défense par les habitants de cette malheureuse cité est la garantie que, le 7 août, ils eussent improvise la résistance ; mais cet effort de quinze cents fuyards et de citoyens ne connaissant pas la manœuvre du canon eût-il été efficace? Il est permis d'en douter.
rassier démonté nous aftirme que le maréchal est sauf.
Plus nous avançons, plus les fuyards se montrent rares ; nous traversons le village de Brumath, la route devient déserte, et le dernier paysan que nous rencontrons sur le dernier mètre carré de la libre Alsace nous crie, en fouettant son cheval couvert d'écume : « Bonnes gens, sauvez-vous, voilà les Prussiens, n Les cochers s'arrêtent indécis et chez quelques-uns d'entre nous une hésitation se produit — la frayeur est- elle contagieuse, ou bien leur cœur prend- il quelques secondes pour réfléchir à l'inconnui^ eux seuls le savent. — Mais une brise agite notre drapeau, nous nous écrions : En avant ! et bientôt, au détour d'un bois, des dragons prussiens, le pistolet au poing, s'élancent au galop et nous crient : Prisonniers! on s'arrête, on s'explique, nous montrons nos brassards, ils les connaissent; leur chef abaisse son épée devant notre drapeau et nous donne deux hommes d'escorte pour nous conduire aux avant-postes. Le sort en est jeté : nous voici dans les lignes prussiennes.
Nous avançons et déjà nous nous étonnons de ne rien apercevoir devant nous lorsque, au sortir de la forêt, nous voyons, dissimulés dans le taillis qui borde les deux côtés de la route, une centaine de cavaliers en selle, silencieux, dans un ordre parfait. Un officier se détache et nous salue ; il échange quelques mots avec notre escorte, la renouvelle et nous fait signe que nous sommes libres d'avancer.
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Dans le lointain , sous les rayons à demi voilés du soleil, on aperçoit un clocher, des murs percés de meurtrières : c'est Haguenau ; la gare est déserte, quelques wagons abandonnés sont là pour témoigner du mouvement des jours passés. Un escadron garde l'entrée de la ville, notre escorte nous fait reconnaître et nous en franchissons les portes.
Il est difficile de reproduire, en quelques traits de plume, l'aspect d'une ville, libre la veille, écoutant jusqu'au soir le grondement lointain du canon, passant la nuit dans de mortelles angoisses et voyant le lendemain, aux premières lueurs du jour, ses portes occupées par l'ennemi victorieux. C'est le dimanche, le jour du repos, le jour du Seigneur, religieusement observé en Alsace, et cependant les cloches ne sonnent pas ; le soleil monte radieux dans l'azur, la nature se met en fête ; mais les rues sont désertes, toutes les maisons sont fermées, le malheur a passé par là. En arrivant au centre de la ville, le spectacle change et le désert s'anime : ce ne sont que soldats ennemis nettoyant leurs armes et leurs habits, pansant leurs chevaux qui font litière en pleine rue, allant chercher ou rapportant les réquisitions en nature. Un escadron campe devant la maison commune; c'est là qu'est installé le quartier du général baron de La Roche, commandant en chef le corps des quarante mille Badois qui ont décidé, par leur arrivée sur le champ de bataille, du sort de la journée d'hier. Il nous reçoit avec
STRASBOURG — HAGUENAU. Jj
courtoisie et son expression presque paternelle contraste avec les regards soupçonneux que jettent sur nous les officiers de son état- major :
<i Général, lui dis -je, nous sommes des infirmiers volontaires ; nous sommes partis hier de Mulhouse, voici nos feuilles de route. Voulez -vous nous donner un laisser-passer pour nous rendre sur le champ de batailler*
— Combien êtes-vousr* me répond-il.
— Vingt et un, général.
— C'est beaucoup ; — vous engagez-vous sur l'honneur à ne rien dire de ce que vous pourrez entendre ou voir?
— Vous avez notre parole, général. »
Sur un signe du général, un officier prend nos noms, examine nos feuilles de route et libelle un laisserpasser pour nos personnes et pour les chars que nous pourrons emmener avec nous ; le général y appose sa signature et nous congédie en nous recommandant poliment la prudence. J'ai conservé cette pièce comme un souvenir, en reconnaissance des services imprévus qu'elle nous a rendus dans les lignes prussiennes en mainte occasion.
La pensée que des milliers de blessés sont étendus sur la terre, qu'une nuit entière s'est écoulée déjà depuis le dernier coup de canon, nous imprime une activité fébrile. Nous courons chez le maire et nous en obtenons l'autorisation de requérir tous les
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chevaux ec les chars disponibles. Il n'en faut pas. conclure que nous ayons à faire violence à l'habitant ; bien au contraire, plusieurs ont déjà, de leur propre mouvement, attelé leurs chevaux à ces longues voitures du Bas-Rhin, qu'on appelle des chars à échelles, et, en moins d'une heure, quatre-vingts voitures environ, portant chacune trois paysans de bonne volonté, sont arrêtées devant notre auberge, attendant le signal du départ; chacune est tapissée d'une paille épaisse qui doit adoucir pour les blessés les souffrances du transport. Notre colonne s'ébranle enfin et, par la route qui mène à Soultz, se dirige sur Wœrth et Frœschwiller. A moitié chemin nous croisons les premières voitures de blessés qu'on ramène prisonniers dans Haguenau ; leur visage exprime cet abattement sombre que donnent et la souffrance physique et le sentiment d'un abandon sans espoir ; un inexprimable serrement de cœur nous saisit à leur aspect; un flot de haine sourde pour le vainqueur y succède ; puis c'est un sanglot qui nous étouffe et déborde malgré nous en larmes silencieuses. Toute la patrie est là, incarnée dans ces pâles victimes... Arrière la consigne prussienne ! ce sont nos frères que vous emmenez là, captifs, mutilés et sanglants ; nous leur parlerons, malgré vous s'il le faut ; mais ils sauront que des cœurs français pleurent sur leur infortune. Nous descendons de voiture, nous entourons les chars : « Bonjour, camarades, nous sommes Français, nous aussi; voussouffrez, mes enfants;
prenez courage! Haguenau n'est pas loin; nous vous y retrouverons ce soir. » Ils soulèvent péniblement la tête ; un fugitif sourire et un serrement de main es: leur seule réponse; quelques-uns secouent tristement la têce, et le convoi se remet en marche.
Le corps d'armée prussien qui défile sous nos yeux se dirige sur Strasbourg; les routes sont couvertes d'escadrons, de bataillons en uniforme sombre, de caissons, de canons, de voitures d'ambulances, desservies par un innombrable personnel, uniformément grises avec la croix internationale peinte en rouge sur les côtés. Vers trois heures du soir nous dépassons l'arriére-garde qui presse rapidement le pas, car d'épais nuages assombrissent le ciel, des orages se forment sur tous les points de l'horizon et le premier coup de tonnerre menace de les convertir en cataractes.
Au tournant de la route le paysage s'élargit tout à coup. Nous avons devant nous un vaste vallon semicirculaire, bordé de coteaux verdoyants. C'est le champ de bataille de Frœschwiller.
LE "BRUCKMUHL — mORSBRONN
Un champ de bataille, à moins qu'il ne s'agisse d'un engagement peu considérable, est rarement circonscrit dans un étroit rayon ; à ces armées munies d'engins qui peuvent détruire avant d'être visibles, à ces armées qui forment des concentrations de trois ou quatre cent mille hommes, il faut des étendues en rapport avec leur nombre et leurs moyens, et le champ de bataille proprement dit comprend, en général, dans son périmètre plusieurs villages ou hameaux, des bois, des ravins, des cours d'eau, des ondulations du sol, qui constituent autant de défenses naturelles sur lesquelles l'attaque dirige ses mouvements; ces points sont pris, perdus, repris, disputés avec plus ou moins d'acharnement, suivant leur importance, pour l'occupation finale du point stratégique d'où dépend le sort de la journée.
Le champ de bataille de Frœschwiller, auquel on
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pcuc assigner huit à neuf kilomècres dans sa plus grande longueur, sur une profondeur moyenne de cinq kilomètres, embrasse les villages de Wicrcli , Gunstett, Oberdorf, Spachbach, DielTenbach, Morsbronn, ELsasshausen, et enfin Frœschwiller ; on peut y comprendre encore Reischofîen, bien que ce village n'ait joué qu'un rôle secondaire dans la bataille et qu'on se soit borné à y échanger les derniers coups de canon qui ont inquiété ou protégé la retraite de notre armée. Le vallon verdoyant, rafraîchi par un ruisseau bordé d'arbres, décrit un arc de cercle ; dans le fond se trouve la ferme e: le moulin du Bruckmuhl, dont le Sauerbach, petit cours d'eau, presque à sec en été, fait tourner péniblement les meules ; plus loin, et presque à Textréraité de l'arc, on aperçoit le village de Wœrth, dont le clocher orné de faïences vertes étincelle au soleil; sur les versants de Test, perdus dans les ondulations du coteau, se cachent, sous les vergers et les vignes, Spachbach, Eberdorf, Guntett; tandis que, sur le versant ouest, plus large et plus élevé, on distingue Morsbronn, Gundershofen , Elsasshausen ec Frœschwiller. Le paysage est gai, plein de fraîcheur et d'horizons ; le fond du vallon est coupé de prairies et de champs labourés ; les coteaux, qui s'étalent au couchant, sont garais de vignes en échalas et de vergers ; sur le coteau qui regarde l'orient et qui s'élève e:i pente douce vers Morsbronn et Frœschwiller, le sol est cmaillé de champs de tabac, de houblonnières, de
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champs de lin, ec, prés des sommets, de bouquets de bois de hêtre et de chêne. A l'horizon, les collines se succèdent, déclinant graduellement dans un moelleux brouillard ; au delà, on rêve les flots bleus du Rhin et c'est le Rhin, en effet, qui coule à quelques lieues de là, derrière le rideau mystérieux que fait la forêt de Haguenau. Sur la rive droite, c"est Radstat et Landau, d'où s'écoule depuis huit jours le flot de l'invasion allemande. Ses avant-gardes ont culbuté à Wissembourg la division du général Douay, et le gros de l'armée du prince royal a pu franchir la Lauter; quatre-vingt mille soldats bavarois et prussiens s'avancent sans bruit dans le pays boisé et montagneux de Soultz, et se massent dans la nuit du 5 au 6 août aux environs de Wœrth; tandis que quarante mille soldats badois, sorcanc de Radstat, arrivent à marches forcées pour tendre la main à l'armée du prince royal et devenir cette écrasante aile gauche, qui entrera en ligne, le 6 août, à quatre heures du soir, et décidera du sort de la bataille.
Autant que je Tai pu savoir par le témoignage des soldats et des officiers, le maréchal Mac-Mahon disposait de vingt-cinq mille hommes, effectif de son corps d'armée, trois ou quatre mille hommes, débris fatigués de la division Douay décimée à Wissembourg, sept mille hommes sort'is de Strasbourg, en tout trentecinq mille hoaimeSh Cette armée se composait, il es: vrai, en majeure partie, de soldats de l'armée d'Afrique.
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Le maréchal avaic, d'ailleurs^ merveilleuscmcnc choisi ses positions ; Frœschwiller commande la grande route qui conduit à Bitche par Niederbronn, et à Phalsbourg par Hagucnau et Saverne; pour enlever Frœschwiller, l'armée du prince royal devait descendre le] versant est du vallon, traverser le Sauerbach à Wœrth et au Bruckmuhl, et gravir, sous le feu plongeant de l'artillerie française, les quinze cents mètres de coteau en pente douce qui s'élèvent jusqu'à Morsbronn et Frœschwiller. Le maréchal, avec de pareils soldats et des positions aussi fortes, quoique n'ayant à opposer qu'un homme contre trois, pouvait donc espérer, malgré la supériorité surprenanre de Tartillerie prussienne, arrècer l'ennemi au pied du coteau et le refouler vers le Rhin.
L'action s'engagea vers sept heures du matin ; les tentes dressées par les zouaves et les turcos, et que nous avons encore trouvées debout, le sixième jou après la bataille, dans les ondulations boisées qui cor duisent de Wœrth à Frœschwiller, sembleraient indiquer que, si l'armée ne fut point absolument surprise, du moins le temps manqua pour lever le camp. Il appartient aux hommes spéciaux de déterminer les péripéties de la bataille sur ce champ que je viens dg décrire; elle fut acharnée et, jusqu'à quatre heures du soir, notre armée opposa un mur d'airain aux efforts de l'ennemi. Soudain, à l'horizon, le maréchal voit, su la droite, poindre et grandir une r.cuvellc ai mec :
sonc quarante mille Badois qui s'avancent sur Morsbronn avec la rapidité de troupes fraîches et, tandis que le prince royal redouble d'efforts sur le centre et la gauche de l'armée française, ils cherchent à la tourner sur sa droite et menacent de lui couper la retraite. Le maréchal sent que la bataille est perdue et, dans cette infortune, son grand cœur se montre à la hauteur du plus effrayant péril. Ecrasé sous le nombre, il abandonne en frémissant des positions choisies avec un coup d'œil supérieur et défendues avec héroïsme. Ce doit être un moment poignant; mais les minutes valent des heures ; le maréchal fait sonner la retraite. Déjà sa droite est débordée; les Badois occupent Morsbronn et s'élancent sur Elsasshausen.
Pour le salut des débris de notre armée se trouvaient là les 8^ et p*' régiments de cuirassiers ; ce sont eux qui vont couvrir la retraite, soutenus par un bataillon de turcos ; il s'agit de charger à travers Morsbronn et de descendre, comme une trombe humaine, jusqu'au fond du vallon; dans le village des milliers de Badois sont embusqués dans les maisons ; au delà les cuirassiers se trouveront sous le feu de cinquante pièces de canon ; c'est à la mort qu'ils vont marcher, ils le savent et ne frémissent point. L'heure est venue; leur chef échange avec le maréchal un touchant et dernier adieu; ils s'élancent dans la fournaise. Dans leur course folle ils traversent la grande rue de Morsbronn en pente raide, décimés à bout portant par le feu qui
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sort des maisons, contre lesquelles ils piquent avec rage leurs lattes impuissantes : l'ennemi, invisible, les abat, mais leur cœur est intrépide. Au bas du village ils se reforment sous la mitraille, pour charger dans le fond du vallon. Alors commence cette folie sublime : déchirés par une pluie de fer, ils chargent dans les champs de lin où les chevaux disparaissent jusqu'au ventre; ils font des troue'es dans les houblonnières où culbutent hommes et chevaux; ces géants remontent en selle, la fureur de mourir les saisit, ils chargent, ils chargent encore... Où donc sont-ils? La retraite est sauvée , mais les cuirassiers de Frœschwiller ne sont plus !
Pendant que s'achève ce drame héroïque, les débris de l'armée d'Afrique se retirent sur Reischoffen dans un désordre que peut seule expliquer l'obstination de nos soldats à défendre Frœschwiller. En effet, quoique le signal de la retraite ait été donné, on se bat corps à corps dans Frœschviller, dans les maisons, dans les jardins, derrière les clôtures, et beaucoup de soldats, cernés dans le village, meurent les armes à la main ou se font jour en désespérés à travers cette vague humaine dont les deux extrémités se rejoignent. La retraite sur Reischoffen devient une déroute ; du reste, la poursuite est ardente. Notre arrière-garde s'arrête par intervalles pour tenir tête à l'ennemi et laisser le temps à notre artillerie de gagner quelque avance, au génie de défoncer les routes derrière elle au moyen de profondes
tranchées. A quelque distance de Reischoffen, l'artillerie française épuise sa dernière charge, que le maréchal a fait soigneusement réserver ; car, s'il faut en croire les témoins oculaires, dès quatre heures du soir, quand sonna la retraite, les munitions manquaient.
Le flot des fuyards s'écoule; le bruit du canon s'éteint par degrés; la nuit arrive. Vainqueurs et vaincus sont brisés de fatigue , c'est l'heure du repos pour tous; et cependant quel est ce murmure étoufte, ce mouvement sans nom qu'on entend sur ces champs ténébreux? Ce sont les blessés qui se traînent à l'abri de quelque buisson ; ce sont les mutilés qui gémissent sur place, leurs membres sont brisés ; ce sont les agonisants qui meurent désespérés loin de ceux qu'ils aiment; ce sont les morts qui se roidissent dans les sillons humides de sang; ce sont les maraudeurs, assassins et voleurs , qui commencent leur travail immonde; ce sont les bêces fauves et les oiseaux de proie qui viennent à la curée; ce sont les malédictions que la terre envoie sourdement vers le ciel.
Le lendemain même de cette nuit funèbre nous arrivons à Morsbronn ; le village est plein de blessés que des chars de paysans commencent à évacuer sur Haguenau; nous dirigeons nos pas dans le fond du vallon, vers la ferme du Bruckmuhl; dans un fossé qui borde la route, des turcos sont étendus, tombés à la place où la balle les a frappés. Au milieu d'eux est un