LE B R U C K M U H L — M O R S B R O N' N
jeune capitaine ; il a la main crispée sur la garde de son épée; ses yeux, démesurément ouverts, sont vitreux ; une écume rougeâtre s'est coagulée autour de ses lèvres. Le teint d'ébène de ses soldats, couchés autour de lui dans les attitudes les plus diverses, fait ressortir les tons d'ivoire de son visage et de ses mains fines et frêles. Les uns ont la face contre terre; les autres sont étendus sur le dos, dans l'attitude du sommeil ; ceux-ci se sont repliés sur eux-mêmes dans les dernières convulsions ; ceux-là se sont traînés au pied d'un arbre pour y mourir ; quelques-uns, trappes au bord du fossé , ont le masque moulé sur le fond vaseux et les jambes en l'air. Plus loin, des cuirassiers dorment du dernier sommeil ; leurs chevaux, éventrés, reposent à côté d'eux ; les champs de lin portent la trace des sillons qu'ils y ont tracés ; les houblonniéres sont brisées comme par un ouragan. Partout des cadavre.>, des casques , des cuirasses trouées par les balles ; en voici une, qui est si exactement traversée dans son centre par un boulet, qu'on peut mesurer exactement le diamètre du projectile : elle a appartenu à un officier. A mesure que nous descendons vers la ferme, les cadavres prussiens deviennent plus nombreux ; le sol est jonché de fusils et de casques en cuir bouilli, surmontés de l'aigle de Prusse. Il n'y a pas encore vingtquatre heures que la bataille est terminée et déjà tous les sacs sont éventrés par une large entaille transversale; c'est l'œuvre du maraudeur qui gagne ainsi du
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temps en s'épargnanc la peine de déboucler les courroies. Des carcouches, des brosses, du linge, des lettres, des carnets, du biscuit, des sachets de riz, des gourdes en verre , ' recouvertes de drap noir, des manteaux souillés de boue, des éclats d'obus, des sabres, des dragonnes, des débris de toute espèce couvrent la terre ; chaque sillon cache un cadavre ; à chaque pas des chevaux morts, hideux à voir, déjà gonflés, les jambes en l'air, comme les quatre pieds d'une table renversée : de loin en loin, une éminence de terre, fraîchement remuée, indique la tombe d'un soldat; de distance en distance des groupes armés de pelles et de pioches creusent le sol à côté d'un amas de corps ; ce sont des soldats prussiens qui font l'office de fossoyeurs et qui, pour abréger leur sinistre besogne, ont mis à réquisition des paysans des environs. Aussi loin que nos )-e'ax peuvent apercevoir dans la direction de Frœschwiller, c'est la même dévastation ; partout le spectacle est le même, plus horrible ou moins saisissant suivant que le terrain a été le théâtre d'une lutte plus ou moins acharnée. Nous arrivons ainsi jusqu'au Bruckmuhl, où les chars^ que nous amenons pour l'évacuation des blessés, sont impatiemment attendus. Située dans le fond du vallon, la ferme s'est trouvée comme au centre du feu ; les murs sont criblés de boulets, et mouchetés de ces trous en étoile que la balle fait sur le crépissage; dans le verger, des branches hachées, des troncs déchirés; dans le ruisseau qui