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De haut en bas

Une question. — Lourdes. — Le chocolat Pailhasson. r- La grotte du Miracle. — Un autre miracle. — Avis aux estomacs.

Avant toute autre chose une question.

Êtes-vous, cher lecteur, atteint d’une de ces infirmités si bien portées dans le monde élégant et que la médecine a décorées du joli nom de pharyngite ou de laryngite granulée ?

Vous me faites signe que non.

Tant pis, vraiment ; car je ne sais rien de plus agréable que d’aller dans les Pyrénées, à Luchon, ù Bagnères-de-Bigorre, à Saint-Sauveur, aux Eaux- Bonnes ou à Cauterets, passer les vingt et un jours réglementaires après lesquels, si on ne tient pas ab-

solument à rester fashionable par la gorge, on est infailliblement débarrassé de toute infirmité de ce genre.

Aussi que de faux malades prennent à Lourdes la diligence ou se font porter en calèche découverte à travers la montagne pour se rendre à quelqu’une de ces stations aimées et suivre un traitement dont ils n’ont aucun besoin , pour le seul plaisir de le suivre !

Sans être un gandin, la Providence, qui veille à tout et sur tous, m’avait enveloppé le voile du palais de la granulation à la mode.

Je n’avais pas demandé cette faveur ; mais puisqu’elle m’était si généreusement accordée, j’en profitai pour aller me guérir.

J’ai dit qu’on prenait la diligence à Lourdes, cela signifie que le chemin de fer qui, l’an dernier, s’arrêtait à Tarbes, a étendu ses longs bras de fer jusqu’à Lourdes. Ils iront bientôt jusqu’à Pierrefitte, qui sera les colonnes d’Hercule de la vapeur aux Pyrénées.

Qu’est-ce que Lourdes ? me demandera le lecteur curieux.

Suivant M. Taine, ce n’est « qu’un amas de toits ternes, d’une morne teinte plombée, entassés audessous de la route. Les deux petites tours du fort dessinent dans l’air leurs formes grêles. Un rocher énorme d’une seule pièce, noirâtre, lève son dos rongé de mousse au-dessus d’une mince muraille d’enceinte qui tourne pour l’enserrer : on dirait un éléphant dans une baraque de planches. »

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• Le tableau n’est pas flatteur. Mais Lourdes a plus d’un litre à l’attention du voyageur, et nous sommes heureux de lui rendre la justice que n’a pas craint de lui refuser M. Taine.

C’est à Lourdes qu’un philanthropique pharmacien imagina, pour reconforter ses clients, de fabriquer un chocolat semblable à tous les chocolats connus jusqu’alors et que, pour cette raison, il baptisa de son nom distingué de Pailhasson. Le chocalat Pailhasson obtint un succès de vogue, tout aussi mérité et tout aussi explicable que bon nombre d’autres succès de vogues, en pharmacie, en littérature, en confiserie et en musique. Aujourd’hui on vous considérerait comme bien peu de chose si, passant par Lourdes, vous ne faisiez emplette de quelques livres de chocolat Pailhasson. Et pourquoi n’en achèteriezvous pas, puisqu’il n’est pas plus mauvais que tout autre chocolat, et que, sans coûter plus cher pour cela, il s’appelle Pailhasson !

On croque machinalement le chocolat du pharmacien de Lourdes et l’on se rend à la grotte pour contempler l’endroit sombre, humide et désert, où la sainte Vierge daigna se montrer à une jeune gardeuse de dindons, Bernadette Soubirous.

Le miracle de Lourdes et celui de la Salette sont, sauf meilleur avis, les deux plus étonnants miracles de ces dernières années, et aussi ceux qui rapportent les plus beaux bénéfices. Ils prouvent que nos populations ne sont pas aussi abandonnées du ciel que pourraient le faire croire certaines lettres pastorales

de certains prélats trop prompts à se poser en interprètes des actions de la Divinité.

Mon premier soin, en passant à Lourdes, après avoir payé ma dette à Pailhasson, fut d’acheter un petit livre de l’abbé Fourcade, où l’apparition à la grotte de Lourdes est racontée avec un grand charme d’expression et beaucoup de naïveté :

« C’était le jeudi 11 février 1858, dit l’éloquent abbé. Bernadette Soubirous, jeune fille de Lourdes, âgée d’environ quatorze ans, ramassait du bois sec le long du gave, avec une de ses sœurs, âgée de onze ans, et une de leurs compagnes, âgée de treize ans.

« Quand elles furent arrivées près de la grotte dite de Mœssavielle, elles avaient à traverser le canal du moulin de M. de Lafitte : le moulin était en réparation et le canal presqu’à sec. Les deux compagnes de Bernadette, qui étaient nu pieds, passèrent sans difficulté et arrivèrent à la grotte. Elle, qui avait ses bas, aurait bien voulu s’épargner la peine de se déchausser ; elle pria donc les deux enfants de vouloir lui jeter quelques grosses pierres dans le lit du canal, afin qu’elle pût les rejoindre sans se mettre dans l’eau. Mais, sur leur refus, Bernadette dut prendre le parti de quitter sa chaussure. »

Ne nous plaignons pas du peu de complaisance des jeunes compagnes de la jeune Soubirous , car c’est en se déchaussant que la gardeuse de dindons fut témoin des premières manifestations du ciel en sa faveur. Écoutons M. l’abbé Fourcade; il sait tout, lui : « Pendant qu’elle ôte le premier bas (M. l’abbé

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ne dit pas si c’est le bas droit ou le bas gauche), son attention est provoquée par un bruit semblable à un coup de vent qui agiterait des arbres voisins. Elle regarde les peupliers qui bordent le gave, mais ils sont immobiles. »

Voilà un premier miracle, mais il est faible. Poursuivons.

« Elle ôte le second bas ; un bruit pareil au premier se fait entendre encore, et alors, se tournant du côté opposé vers la grotte, elle remarqua l’agitation d’un arbuste (un églantier) placé à l’ouverture d’une niche ovale, et, dans cette niche , elle distingue une forme humaine... Bernadette croij voir une dame, vêtue d’une robe blanche que retient une ceinture bleue, avec un voile blanc sur la tête, une rose jaune sur chacun de ses pieds nus, tenant dans ses mains jointes un chapelet aux grains blancs, chaîne couleur d’or du plus grand éclat. »

C’était, on l’a deviné, la Reine des cieux, rien que cela ! qui avait revêtu ce costume d’emprunt pour apparaître à la petite bergère, s’entretenir avec elle en patois, et lui commander d’aller boire de l’eau boueuse et de manger du cresson.

Bernadette obéit, nous dit l’historiographe de ce miracle ; mais Bernadette ne put arriver dans l’endroit désigné par la Vierge qu’en se tenant à genoux et courbée. Et puis, comment boire et comment se laver? A grand’peine elle trouve quelques gouttes d’eau : c’est de la terre détrempée. Elle gratte avec sa main, forme un petit creux où se ramasse un peu

d’eau, mais tellement bourbeuse que l’enfant, l’ayant portée à ses lèvres, la rejette par trois fois, sans se sentir la force de l’avaler. Cependant, l’ordre qu’elle a reçu de la Mère de Dieu est si formel, elle en comprend si bien la divine importance , que, boueuse ou non, elle boira de cette eau, dut-elle en éprouver des hauts de cœur. En effet, elle accomplit cette céleste fantaisie, malgré sa répugnance. Non-seulement elle boit de l’eau boueuse, mais elle mange une petite herbe, espèce de cresson, qu’elle trouve à l’endroit indiqué. Sa parfaite obéissance va recevoir son prix : l’apparition lui parle de nouveau et lui donne la mission de dire aux prêtres qu'elle veut qu'on lui bâtisse une chapelle à l'endroit où elle lui apparaît.

Manger d’une espèce de cresson et boire d’une eau bourbeuse n’était qu’une bagatelle ; donner l’ordre de bâtir, dans la grotte même, une chapelle en l’honneur du miracle, afin d’établir un pèlerinage favorable au bonheur des âmes dans l’autre monde et de créer pour celui-ci des ressources pécuniaires qui manquaient à Lourdes, voilà, suivant notre faible entendement, le côté véritablement sérieux de cette providentielle apparition, non encore reconnue, il est vrai, par notre Saint-Père le Pape.

Aujourd’hui une chapelle est bâtie dans la grotte de Lourdes, et cette ville, jadis si peu animée, a vu sa prospérité naître avec la foule des pèlerins qui ne cessent d’accourir de toute part pour contempler la niche où la Reine des cieux a mis pied à terre

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dans les circonstances mémorables que vous savez.

Au reste ce miracle n’est pas le premier dont Lourdes puisse s’honorer. Cette ville a de la chance.

«t Charlemagne, dont le nom, du nord au midi, est toujours accompagné d’une histoire singulière, rapporte M me A. de M... dans ses Lettres sur la Bigorre, assiégeait le château-fort de Mirambel, depuis appelé Lourdes. Mirât, qui en était le châtelain, faisait une vigoureuse défense, sans nul effroi du grand renom de l’empereur. Assiégés et assiégeants échangeaient prouesses et ruses ; mais les hautes tours restaient debout, et les Francs, encore à leurs pieds, élevaient vers elles de longs et terribles regards d’envie, de menace et de dépit furieux.

« Un aigle vint s’abattre sur la plate-forme du château, et y déposa un grand poisson tout en vie. Alors, Mirât l’envoyant à Charlemagne, lui fit dire : a. Pensez-vous qu’ayant de telles provisions toutes « fraîches, nous pensions à capituler? Quand l’hyver « viendra couvrir la vallée de neiges, nous nous fes- « toyerons à couvert. »

<t Là dessus, l’empereur se mit en courroux et resta fort en peine. L’évêque du Puy, qui était de sa suite, s’en vint le reconforter pieusement.

« Ayez bon espoir, sire, la sainte Vierge vous sera <i en ayde. »

« Et il s’en alla du consentement de l’empereur droit à la forteresse, dont les pont-levis se baissèrent et les portes s’ouvrirent à la vue des saints habits qu’il portait. Mirât vint le recevoir en grand hon-

neur et courtoisie, et ils commencèrent à conférer seul à seul.

« Mon fils, dit l’évêque, ne vous rendez point à « l’empereur malgré sa puissance, car vous avez un « grand cœur. Mais rendez-vous à la Vierge ; il vous t sera glorieux et profitable d’être le vassal de cette « noble dame du ciel et de la terre. »

« Mirât, séduit par une capitulation si honorable, donna à l’évêque une poignée de foin en gage, se reconnaissant féal châtelain de la vierge Marie ; et sortant du château, il s’achemina vers l’église du Puyen-Velay, sise sur un rocher, portant au bout de sa lance, et ceux de sa suite aussi, une botte de foin, dont ils jonchèrent le pavé de la très-renommée église de Notre-Dame. »

Est-il vrai que les voyages forment l’esprit et le cœur ? Je n’en sais trop rien, en vérité. Mais ce que je puis affirmer, c’est qu’ils dérangent souvent l’estomac.

La dernière fois que je traversai Lourdes, j’entrai avec quelques compagnons de route dans un hôtel que je ne nommerai pas. Le déjeuner fut des plus médiocres, et le vin détestable. Nous n’en avions pas bu trois gorgées que nous souffrions tous de la crampe d’estomac. Un voyageur nous assura que pour bien manger et boire sainement, il faut, dans ce pays, frapper chez Laffitte, hôtel de la Poste.

Monselet, mon gourmet confrère, si vous passez par là, n’oubliez pas cette adresse ; car la Vierge qui

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s’est plu à faire boire à une fillette sans malice de l’eau sale et malsaine n’accomplira probablement pas un second miracle en changeant en Médoc l'affreuse drogue acide inséparable de la crampe.

Voici la diligence, la bonne et vieille diligence dans laquelle nous montions vous et moi quand nous étions jeunes, où l’on était si mal et où l’on se trouvait si bien. Le chemin de fer vaut mieux, mais la diligence m’est resté chère. C’est elle que je prenais, il y a vingt-cinq ans, quand j’étais étudiant à Paris, et que j’allais voir ma mère à Rennes.

Je me suis assuré une place dans, le coupé, et je m’y trouve entre une dame et un abbé.

Nous partons, et bientôt j’éprouve les premiers effets du sublime paysage dans lequel nous pénétrons.

Entre Lourdes et Pierrefitte.

Les sensations naissent des contrastes ; et, rien ne contraste d’une manière plus saisissante, plus sublime, je dirai même plus morale avec les fiévreuses agitations de la ville, que le calme immuable, la paix majestueuse de ces géants de pierre appelés les Pyrénées.

La nature est l’incomparable moraliste dont les leçons, pour qui sait et qui veut les écouter, sont toute la philosophie.

Ces fiers colosses que je vois alignés aussi loin que la vue peut s’étendre, comme la garde d’honneur du grand général de la création, semblent faits pour donner aux hommes bouleversés par les passions et divisés par l’intérêt une leçon de concorde et d’harmonie. Ils semblent leur dire :

«. — Êtres chétifs et présomptueux , croyez-vous donc modifier la face du globe et l’ordre des choses établi par vos sanglants démêlés, qui ne sont que de méchantes bouffonneries quand on les contemple de notre hauteur? Vous vous en prenez au sol, en parlant d’équilibre européen. C’est dans vos esprits inquiets et malades qu’il faudrait chercher cet équilibre, et non dans le plus ou moins grand nombre de mottes de terre à posséder. Le sol n’y est pour rien. Regardez-nous. Ne sommes-nous pas bien équilibrés, nous autres ? Imitez donc notre exemple, et soyez humbles, en songeant que le plus délicat d’entre nous pourrait, s’il venait à bâiller comme un bourgeois à la lecture d’un poëme épique, vous avaler jusqu’au dernier, vainqueurs et vaincus, de la sotte et vaniteuse espèce humaine. »

Mais ce langage des montagnes, si plein de sens, ne sera point entendu. Tant il est vrai que rien n’est en honneur chez les hommes autant que certains préceptes de morale qui ne sont jamais appliqués par eux.

Entre Lourdes et Pierrefitte, se trouve Argèles, pittoresque sous -préfecture, huchée sur un rocher comme un nid de granit et d’ardoises, d’où l’œil

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embrasse une vallée enchantée. Si les Anglais, qui ont trouvé le détroit de Béhring, et le passage du nord-ouest, avaient découvert ce pays, il ne serait plus français ; il serait anglais par le nombre de ses habitants. Imaginez une sorte de paradis terrestre, tiède comme une serre, grandiose comme une création de poète, avec ses colossales montagnes que l’hiver couvre somptueusement de sa livrée d’hermine glacée et qui semblent monter, autour de ce tranquille séjour, une garde éternelle.

Il n’est pas de pays mieux cultivé que la vallée d’Àrgèles et d’un plus riche rendement. Dans l’été, les champs diversement ensemencés diaprent le sol, constamment arrosés par des courants d’eau cristaline qui s’échappent des plus hautes cimes pour tomber, après de furieux steeple- chase, dans cette grasse vallée où ils trouvent le repos en apportant l’abondance. Nous nous sentîmes émus à la vue de cette magnificence de la nature, la dame, l’abbé et moi, et la flore des Pyrénées devint le sujet de notre conversation .

Je ne fus pas longtemps avant de m’apercevoir que l’abbé Laffitte, — j’ai dit le nom de mon aimable compagnon de route, — est un de ces modestes mais sérieux savants comme on en rencontre quelquefois en province, surtout parmi les prêtres voués à l’enseignement. J’appris plus tard qu’il avait, dans des circonstances curieuses et très-dramatiques, reconnu une espèce de saxifrage qui faillit coûter la vie à lui et à plusieurs savants intrépides comme lui. Poussés

par le démon de la botanique — la botanique a son démon — ils s’aventurèrent un beau jour à la recherche du saxifrage dans des endroit inconnus de la montagne, bravant la fatigue, la faim, la soif et la mort.

Aucun Aoriste n’ignore que la famille des saxifragées se partage en quatre tribus : les cunoniées, les hydrangées, les escalloniées et les saxifragées proprement dites. Les trois premières ne renferment que des arbrisseaux ; la dernière seule est représentée par des herbes. Elles ont toutes une étroite affinité avec les crassu lacées et les ribésiacées.

La plupart des escalloniées sont réléguées au-delà du tropique du Capricorne. Les hydrangées abondent dans l’Inde boréale et au Japon. Les cunoniées croissent dans les régions extra tropicales de l’hémisphère austral. Les saxifragées proprement dites habitent les hautes montagnes de notre hémisphère. La France en produit bon nombre d’excellentes espèces. La nature, qui les sème avec parcimonie dans nos plaines, les prodigue sur nos hauteurs.

Or, il s’agissait, pour les savants dont nous venons de parler, d’aller à la découverte d’une de ces plantes soupçonnée, mais non encore scientifiquement reconnue.

La plante existait, en effet, sur un point de la chaîne pyrénéenne; mais Christophe Colomb eut moins de peine à découvrir l’Amérique que les botanistes n’en eurent à mettre la main sur cette herbe désirée.

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Un des savants qui faisait partie de cette expédition, M. l’abbé Miégeville, va nous raconter les émouvantes péripéties de ce drame floréal. Lisez ces lignes, honnêtes bourgeois, qui ne connaissez des plantes que celles que vous cultivez dans vos jardins ombragés, et vous verrez que tout n’est pas roses dans le métier de botaniste.

« La découverte de notre Saxifraga aizoidoides tient à une de ces phases qui tranchent dans la vie humaine. Notre séjour de 1857 s’était continué dans la chapelle de Notre-Dame de Héas pendant presque tout le mois de septembre. Une ascention phénoménale dans la direction du Pimené et du Mont-Perdu est arrêtée. La caravane se composait de six personnes : quatre ecclésiastiques, tous membres du corps enseignant de Notre-Dame de Garnison, et deux laïques, y compris notre guide. Tout concourait à nous faire espérer une promenade heureuse et agréable. L’atmosphère était pure de tout nuage. Le soleil réchauffait les bas-fonds de ses feux, et illuminait les pics de ses rayons. Nous partîmes, joyeux et pleins d’ardeur, de la chapelle de Notre-Dame de Héas vers sept heures du matin. A une heure de l’après-midi, nous arrivions, haletants de fatigue, au port d’Estaubé et au pied du Mont-perdu, ce géant des Pyrénées, qui, pour le dire en passant, s’élève à 3,351 mètres. Notre guide, qui connaissait peu ces hauteurs, sous prétexte de nous faire mieux contempler la chapelle de Notre-Dame de Pinède (en Espagne), nous engagea dans les rochers affreux qui se

dressent à pic entre le port d’Estaubé et celui de la Canaou. Un spectacle, riche de poésie et gros d’émotion, frappait nos yeux ébahis. Sur nos tètes planait comme un pavillon d’azur le beau ciel d’Espagne, et la riante vallée de Pinède déployait à nos pieds ses gracieux massifs de verdure et ses riches pâturages. Des forêts séculaires déroulaient devant nous les grandioses ondulations de leurs touffes épaisses et sombres. Le Mont - Perdu étalait à nos côtés les éblouissantes nappes de glace et de neige qui couronnent son front audacieux. Le murmure lointain de la rivière de la Cinca, mêlé au bruit des torrents qui bondissent de tous les pics en cascades écumeuses, formait par sa sourde monotonie une de ces harmonies religieuses qui anéantissent l’orgueil humain devant la majesté de Dieu. Nous étions à six kilomètres du port d’Estaubé et dans la partie de notre S. aizoidoides. Cette saxifrage naît sur le flanc des rochers espagnols, entre le Mont-Perdu et les pics de Trémouse, à un kilomètre environ de la cime du Gabiédou. A M. l’abbé Laffitte revient tout le mérite de la découverte. Il était trois heures, et nos provisions de bouche étaient épuisées. La prudence nous eut conseillé de revenir sur nos pas ; cette vertu ne fut jamais le partage des touristes français. La caravane délibère ; l’escalade du port de la Canaou est résolue. Nous pensions qu’il était plus rapproché et de plus facile accès que celui d’Estaubé. Nous voilà au milieu de ravins bien plus effrayants que ceux que nous venions d’affronter. Suspendus sur des précipices dont

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l’œil n’osait sonder la profondeur, nous dûmes, pendant huit heures, marcher des pieds et des mains, comme des ouvriers qui descendent et remontent le long des parois d’un puits. Le soleil s’était enfui sous l’horizon. Aux splendides clartés du jour avaient succédé les ombres d’une nuit profonde. Huit heures avaient sonné. Pâles de lassitude et de faim, visiblement protégés par le Ciel, nous arrivons au port de la Canaou. Douze kilomètres mesurent la distance de ce pic à Notre-Dame de Héas. Il nous fallait au moins trois heures pour franchir cet espace de nuit. Prompts comme l’éclair, nous nous élançons à travers les glaciers qui encombrent la gorge de la Canaou. Une demi-heure après, nos pieds foulaient le gazon qui tapisse l’immense plateau du cirque de Trémouse. Quelques minutes avant minuit, nous étions rendu dans notre presbytère, attenant au vénéré sanctuaire de Notre-Dame de Héas. Notre joie était grande ; nous venions d’échapper à des périls imminents. »

Voilà, certes, une relation intéressante, originale, dramatique et bien écrite. Intéresser la masse des lecteurs avec des saxifrages, meme lorsqu’elles portent le joli nom de aizoidoides, n’était point chose facile ; mais l’abbé Miégeville manie la plume aussi bien que le bâton ferré, et je recommande à tous les lecteurs, indistinctement, son Étude comparative de quelques saxifrages.

La route n’est pas longue de Lourdes à Pierrefitte; elle me parut trop courte ; heureusement, j e devais

conserver jusqu’à Luz mes aimables compagnons de diligence.

De Pierrefitte à Luz.

Pierreûtte, où la plaine finit, est un assez sombre village où se rendent volontiers en promenade, pendant la belle saison, les touristes, à pied, à cheval et en calèche qui descendent des diverses stations thermales. Les gens graves, les malades sérieux, les couples de mariés ayant plusieurs années de ménage font halte à l’iiotcl des Postes. Les jeunes gens, les jeunes femmes, celles qui se rendent aux Pyrénées pour prendre ou ne pas prendre les eaux sulfureuses, pendant que leurs maris vont ailleurs chercher à d’autres sources la santé ou le plaisir, les jeunes gens et ces jeunes femmes assurent que nulle part au monde on n’est ni mieux ni plus discrètement servi que par les deux sœurs du Restaurant de Paris. Elles sont d’une rare gentillesse ces deux jolies restaurateuses, — pardon pour ce néologisme, — et elles font en vérité tout ce que d’honnêtes villageoises peuvent faire pour satisfaire des étrangers souvent bien exigents.

C’est dans un endroit des plus mystérieux de Pierrefitte, au pied du pic de Soulon, où croissent les plus beaux arbres du pays, et non loin du Restaurant de

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Paris, qu’un buveur d’eau trouva un jour une élégante petite boîte en bois de palissandre, dans laquelle étaient enfermés trois objets : une fleur desséchée, une mèche de cheveux et un portrait de jeune homme enveloppé dans une lettre se terminant par ses mots : « Un mariage est une liquidation. Mais, « dans mon cœur, j’ai passé à ton actif, ma chère « (mettons Êléonore) le souvenir d’un amour que le « passif de l’hymen ne balancera jamais. »

Cette lettre d’un amoureux qui devait être romantique et caissier, n’a pas été réclamée pas plus que la fleur desséchée, les cheveux, le portrait et la boîte.

A partir de Pierrefitte, il faut toujours monter pour aller à Luz. Nulle part dans toutes les Hautes- Pyrénées et peut-être même dans les Alpes la nature n’offre un aspect plus fier et plus implacable aussi. Un pont est jeté partout où le rocher à pic descend jusqu’au gave bouillonnant, et l’on est saisi d’admiration à l’aspect des difficultés qu’ont eu à surmonter les ingénieurs pour tailler dans les flancs de ces schistes si durs une route sûre et praticable pour les voitures. Partout ici la poudre a remplacé les ciseaux de l’ouvrier, et l’on s’étonne que la poudre même ait pu triompher de ces masses prodigieuses, dont quelques-unes surplombent le chemin comme un ciel rougeâtre de pierres menaçantes. Ce chemin , qu’on peut dire merveilleux, apparaît sur quelques points à quatre cents pieds au-dessus de précipices invisibles, au fond desquels mugit, comme un tremblement de terre, le gave tournoyant et affolé. Nous voilà dans

l’empire de Jupiter, et malheur au mortel qui, obéissant à la loi de la gravitation, perd l’équilibre et roule dans l’abîme. Ici toute chute est sans espoir. Des parapets ont été construits pour protéger les voitures et cacher aux voyageurs les dangers qui les menacent en prévenant le vertige. Autrefois, il n’y avait pour communiquer avec la plaine qu’un sentier toujours dangereux, impraticable pendant la moitié de l’année. De ce sentier il ne reste d’autre trace qu’une petite arche jetée sur le profond ravin de l’Artigue, au milieu d’obscures fondrières colorées de cette espèce d’alun, composé de fer et de soufre, dont la nuance a pris le nom pittoresque de beurre de montagne. L’arche en question se nomme le pont d'Enfer. Une légende diabolique s’y rattache, mais je vous en fais grâce, les légendes où le diable figure n’étant pas précisément choses nouvelles.

Je préfère vous apprendre, si vous ne le savez déjà, que c’est en 1732, sous le grand roi, comme on disait alors, que la route conduisant à Barèges et à Luz fut commencée par de Labauve, intendant de Gascogne. D'Éligny, son successeur, la termina en 1746, secondé admirablement par un ingénieur du plus grand mérite, Polard, dont le nom a été donné à un des bains de Barèges.

A côté des hommes que nous venons de citer, qui, en faisant la fortune de ces contrées, ont acquis des droits à la reconnaissance de l’humanité, il faut citer l’ingénieur Lefranc. C’est lui qui, dans ces dernières années, a complété l’œuvre des ingénieurs du siècle

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passé par des rectifications d’une hardiesse admirable et de la plus grande utilité. Polard, rebuté par la dureté du rocher et craignant les épouvantables précipices dont un torrent fougueux mine les pieds, avait tracé sa route à quatre kilomètres de Pierrefitte, de manière à laisser entre les ponts d’Arcimpé et de la Hiéladève, sur la rive droite du Gave, une montée effrayante par sa raideur et ses brusques contours jusqu’au pont d’Enfer et au Troude-la-Mine, d’où l’on descendait non moins rapidement sur le pont d’ Amont. C’est entre ces deux points que Lefranc a osé concevoir une voie plus facile, malgré tous les doutes exprimés sur la réussite d’une semblable entreprise par des hommes les plus compétents. Il fallait voir, nous dit M. de Chaussenques , le doyen des ingénieurs , retrouvant les forces de sa jeunesse, du corps et de la pensée, sous l’impression d’une grande idée, d’un bienfait public, percer d’épais taillis suspendus sur le Gave ou se cramponner aux rochers au péril de sa vie et les mesurer, oublieux du précipice et du torrent qui mugissait au bas. Si le projet et le tracé ont offert de grands obstacles et des dangers, l’exécution des travaux a présenté toutes les circonstances défavorables des routes en pays de montagnes. M. Sautiron, de Toulouse, a surmonté toutes les difficultés, et, en 1844, une belle rampe de deux mille quatre cents mètres de développement a été livrée au public. Grâce à cette rampe, dont les pentes sont trèsadoucies, la route de Pierrefitte à Luz n’est plus

qu’une promenade sans danger, quoiqu’elle soit remplie des plus vives émotions.

Sur le ruisseau d’Enfer, à trente mètres environ au-dessous du vieux pont, il a été construit deux belles arches, d’où le petit torrent se précipite en cascade. Il faut, de là, contempler l’un des plus pittoresques et des plus attrayants tableaux de la nature. Le paysagiste s’y arrête pour le copier sur son album, le poète y rêve des rimes douces et sévères, le voyageur de la diligence trouve que la grosse et lourde voiture est par exception bien nommée diligence, et il regrette l’ancien coche de madame de Sévigné, qui faisait bravement ses six lieues par jour.

Les précipices, les torrents, les forteresses de granit ont cessé de menacer vos jours. La nature ne présente pas moins de beauté, mais ces beautés sont d’une espèce plus aimable. La route s’est élargie et le spectacle a pris de l’animation. Ici ce sont de jeunes femmes, la tête coquettement envoloppée dans des capulets rouges ; à côté d’elles marchent de fiers et robustes montagnards non moins pittoresquement coiffés du bonnet antique qui, depuis Gavarnie jusqu’aux rives de l’Océan, abrite toutes les tètes indigènes. Là-bas j’aperçois des vieilles femmes dont l’âge n’a point épuisé les forces et qui, chargées de provisions, vont les vendre au marché. Plus loin des bergers habillés de gros drap marron, fabriqué dans le pays, poussent devant eux, aidés de leur bâton et de leur chien, des vaches laitières et de jeunes taureaux tout joyeux d’aller revoir leurs fraîches sta-

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tions et leurs herbages savoureux. Quelques mendiants estropiés ou goitreux entourent à la montée une calèche dont ils font le siège et qui capitulera certainement. Les petits oiseaux sont rares sur ces hauteurs, car ils craignent les vautours et les aigles dont c’est le vaste et libre empire ; pourtant j’aperçois deux loriots , insouciants du danger, voltiger en lançant quelques notes aiguës et joyeuses pour aller se perdre sur le bord humide du chemin, dans un tapis délicat et embaumé de saxifrage granulée et de mouron rose.

Je lève les yeux au ciel et j’aperçois immobile et comme ancré dans l’air l’aigle majestueux dont le regard a suivi d’en haut les évolutions des innocents ailés. Pauvres loriots, c’en est fait de vous si vous sortez de votre cachette de fleurs, car la foudre n’est pas plus rapide que l’aigle fondant sur sa proie.

On s’est plu à répéter que les femmes sont trop curieuses. Je trouve, moi, qu’elles le sont rarement assez dans la bonne acception du mot. Les beautés de la nature, qui devraient vivement les toucher, elles qui, sous le rapport du beau, sont le chef-d’œuvre de la création, les trouvent le plus souvent indifférentes, et la lecture du grand livre de la création a certainement, pour le beau sexe, moins d’attrait que le plus médiocre roman. Mais aussi quelle bonne fortune pour le touriste, lorsque les hasards du voyage placent sur la banquette du wagon ou du compartiment de la diligence où il est assis, une femme d’esprit

pour laquelle tout l’intérêt de ce monde n’est pas contenu dans la vitrine d’un marchande de nouveautés et dans les colonnes d’un feuilleton mélodramatique. Que d’attraits, que de grâces, et quel charme délicat alors marquera le voyage.

La dame qui faisait l’ornement de notre coupé de diligence était une de ces femmes curieuses pour le bon motif. Elle voulut tout savoir de ce qui frappait son esprit dans ce parcours accidenté, et nous devînmes, l’abbé et moi, deux dictionnaires de la conversation en chair et en os. Ce rôle de dictionnaire est flatteur, assurément, mais il a ses dangers. Malheur à l’homme dont la mémoire ferait le vide comme une machine pneumatique aux questions de la curieuse! il serait à jamais perdu dans son estime, car la femme, qui a le droit d’ignorer beaucoup de choses, a toujours pour l’ignorant un dédain non dissimulé. Elle semble dire : ce À moi les grâces et la beauté , à vous l’esprit et le savoir. » Quand ma questionneuse m’embarrassait, j’admirais le paysage, et c’était l’abbé qui répondait à ma place. Légendes, faits historiques, minéralogie, géologie, zoologie, il fallut mettre tout en œuvre pour satisfaire notre voyageuse. Elle allait, je crois, demander à l’abbé de lui dire au juste l’âge de notre planète et sa durée probable, lorsque, très-heureusement, nous arrivâmes à Luz.

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Luz. — L’église et son musée de curiosités antiques.

Nous sommes à Luz. L’abbé Laffitte poursuit son voyage jusqu’à Gèdre, une famille vient au devant de notre voyageuse et l’emmène je ne sais où ; moi, je dresse ma tente dans cette rustique petite ville qui a été la capitale de quatre vallées constituées en une sorte de république, et où plus d’une chose bonne à voir sollicitait ma curiosité de touriste.

Salut à l’église de Luz, qui fat en même temps une forteresse et qui est à cette heure un musée des plus curieux.

« Aimez-vous les uns les autres, s> avait dit le divin fondateur de notre religion toute d’humilité et de charité. Aussi, jusque dans ces derniers temps, les églises catholiques ont-elles été bâties pour soutenir des assauts autant que pour célébrer les douces vertus de l’Évangile. L’église de Luz a tout l’aspect d’une forteresse moyen-âge et semble plus faite pour inspirer les ardeurs du dieu Mars que pour glorifier un Dieu d’amour et de paix. Il est vrai que l’église de Luz appartint aux Templiers , et que ces moines, toujours prêts à mettre flamberge au vent, ne paraissaient avoir aucune crainte de ces paroles du Christ : « Celui qui se servira de l’épée, mourra par l’épée. » Le clocher est un fort carré, et il y a dans le mur d’enceinte des créneaux par où les

moines aspergeaient l’ennemi avec autre chose que de l’eau bénite.

A peine le touriste a-t-il franchi la porte de l’enceinte crénelée, il s’aperçoit que l’église est double, ou, pour parler plus clairement, que deux églises ont été successivement bâties sur le même emplacement. La première a été édifiée par les Templiers, ce qu’attestent, outre la tradition, des dates gravées dans la pierre ; la seconde fut bâtie dans le courant du seizième siècle aux frais de la vallée de Barèges, quand cette vallée, aujourd’hui si ricbe, n’était qu’un pauvre petit pays pasteur.

Il s’en fallut de peu que toute cette population ne pérît de la peste. Voyant que les remèdes étaient insuffisants à combattre la contagion, les montagnards s’adressèrent solennellement à la Vierge, promettant de lui élever une chapelle si elle exauçait leur prière. 11 aurait bien pu arriver en cette circonstance ce qui était arrivé souvent déjà, que la Vierge laissât le fléau suivre son cours ordinaire. Heureusement elle intervint et la peste cessa miraculeusement. Les montagnards tinrent leur parole, et l’église fut bâtie et placée sous le vocable de Notre-Dame-de-Pitié. Elle n’a de remarquable que son bénitier et un tableau bien peint par un artiste resté inconnu.

L’église proprement dite, celle des Templiers, évoque de nombreux souvenirs et mérite qu’on s’y arrête. Rien ou presque rien n’a été écrit sur ce débris du moyen-âge, et nous ferions comme tous les voyageurs qui sont allés aux Pyrénées, njpus ne vous en

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parlerions que d’une façon générale, sans l’excellent curé de Luz, M. Lacroix, qui, sur notre prière, a bien voulu nous fournir des notes inédites, résultat de savantes et nombreuses recherches.

On ne sait pas au juste à quelle époque les Templiers construisirent l’église de Luz, mais on trouve une date qui est une indication bonne à recueillir. Elle se lit sur un tombeau placé tout à côté de la porte qui conduit directement au sanctuaire. Ce tombeau avait été fait avec beaucoup d’art, et il serait à désirer qu’on pût le réparer. Une épitaphe y est gravée dans le patois du pays. M. Lacroix m’en a donné la traduction : Ici repose (le nom propre est effacé, excepté la syllabe Bat) fille de Naramo de Barèges et de madame Nahera ; elle mourut dans la dernière semaine d'avril MCCXXXV1. Gilles i de Seré (noms du graveur et du village, fecit.)

La porte principale de l’église mérite une description détaillée. Elle est plein-cintre pur et remonte, suivant toutes les probabilités, au milieu du onzième siècle. Sur le tympan se trouve sculpté un Christ placé dans un nimbe. Il est entouré des quatre évangélistes, également sculptés. Au-dessus de la tête de l’Homme-Dieu est gravé le monogramme des Templiers. Beaucoup d’autres enjolivements s’observent encore avec des inscriptions à demi-effacées.

Avançons pour nous arrêter un moment devant une porté entièrement murée, mais très-apparen te, soi de l’intérieur, soit de l’extérieur de l’enceinte. Cette porte que je n’ai pu voir sans frémir, car elle m’a

rappelé la plus atroce barbarie de cet atroce moyenâge, est celle par laquelle passaient les cagots , ces parias de l’Occident, durant plusieurs siècles.

Comment des chrétiens qui se disaient tous frères, ont-ils pu condamner à un affreux ostracisme tout une catégorie de chrétiens comme eux, au point de faire pour ces maudits de la terre une porte spéciale dans les églises, un bénitier spécial aussi, sans compter mille autres vexations ridicules et féroces !

Mais nous avons hâte de visiter le musée de l’église, dû aux soins aussi intelligents que persévérants du curé, M. Lacroix. On y voit, pour commencer par les objets religieux, un autel qui a dû venir de quelqu’ église voisine, car, tout ce qui servait au culte dans l’église de Luz fut brûlé à la première révolution. Je remarque, parmi les objets sculptés, des chandeliers en bois du quinzième ou du seizième siècle, un Christ d’assez grande dimension, d’une haute antiquité. On l’a trouvé mutilé sous l’escalier de l’église, et, après l’avoir réparé, on l’a mis sous verre. Puis encore quelques figures très-anciennes, et des souches d’autel d’une forme inusitée depuis fort longtemps. Une statue en albâtre représente un guerrier ayant une croix gravée sur la poitrine et terrassant un monstre. Des Anglais ont prétendu que c’est un saint Georges; ce n’est pas moi qui voudrais les contredire sur ce point. Saint Georges ou simple Templier, cette statue parait remonter à Charlemagne. Là se voit encore le dernier tabernacle de la chapelle de saint Gustin, qui fut exilé au quatorzième siècle.

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Un objet curieux, c’est un calice enferblanc. Le ferblanc n’est guère en usage dans nos temples si fastueux qui veulent de l’or et des pierreries , et ce calice serait édifiant, si on ne savait qu’il est le résultat de la misère, non celui d’un humble et libre choix. Deux burettes en verre sont très-remarquées des amateurs.

Si nous passons aux objets profanes du musée de l’église deLuz, nous voyons :

Trois mousquets avec leurs supports. C’est l’enfance des armes à feu, et ces mousquets n’auraient pas fait merveille à Mentana ;

Trois hallebardes moyen-âge, dont l’une a été trouvée au sommet de la montagne dite Berzons ;

Deux fers de flèche ;

Un fragment d’armure (la partie qui protégeait le coude) ;

Quatre mors de bride de formes différentes et trèshabillement travaillés. Les gourmettes sont faites de mailles d’une lourdeur extraordinaire, ce qui devait être bien pénible pour le cheval ;

Une urne romaine renfermant encore des cendres, et mise sous verre ;

Une pendule portative d’une antiquité fort respectable et trouvée à Gavarnie ;

Des serrures, des clés, des éperons très-anciens et remarquables. Un de ces éperons a été trouvé à deux mètres de profondeur sur la route de Gèdre ;

Enfin, des fers de prisonniers d’une lourdeur épouvantable, avec une longue et large lame de couteau.

Ces fers et cette lame ont été découverts dans une des quatre oubliettes qui enrichissaient la sombre et humide prison de Luz au moyen-àge. Ainsi, ce n’était pas assez de précipiter des malheureux dans les oubliettes (un joli diminutif) où ils devaient pourrir sans espoir après avoir été condamnés sans jugement par quelque seigneur jaloux ou quelque évêque fanatique, il fallait encore meurtrir leurs pieds et les condamner à l’immobilité!... Il y a pourtant des gens qui regrettent le moyen-àge et l’appellent le temps de la foi naïve. Lisez Y Univers de M. Veuillot et vous y verrez ce sentiment exprimé avec accompagnement obligé d’insultes grossières à l’adresse de tous les hommes qui ont contribué ou qui cherchent à contribuer aux progrès sociaux.

Est-ce de la perversité, est-ce de l’aberration, estce une gageure , est-ce un défi porté à notre raison et à notre cœur , est-ce tout simplement l’art de se faire des rentes en entre tenant d’abominables paradoxes ? Quoi qu’il en soit, M. "Veuillot est bien heureux de vivre au dix-neuvième siècle et de n’avoir à craindre les oubliettes que pour ses articles et ses livres.

A quoi servait cette longue et large lame qu’on mettait à la disposition du prisonnier ? On suppose qu’elle avait pour but d’inviter les malheureux, fous de douleur et de désespoir, à se suicider. Et comme tout suicidé, suivant les croyances catholiques, est précipité dans l’enfer pour l’éternité, on espérait ainsi naïvement prolonger après la mort et indéfiniment les tortures de celui qu’on avait puni. Voilà à

quels calculs abominables se livraient des barbares superstitieux au temps de la foi naïve de nos pères, qu’on appelle le bon vieux temps. Bien obligé !

Je fais mes adieux à Luz (que je devais revoir dans une circonstance mémorable, comme il sera dit plus loin) , je remercie M. le curé de ses bons renseignements, et, agréablement assis dans une calèche découverte d’où j’admire à mon aise les austères beautés du paysage qui change à chaque pas comme un kaléidoscope, je tombe sur mes deux pieds dans la cour de l’hôtel d’Angleterre, à Cauterets.

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