CAUTERETS
Avez-vous lu les Contes de la reine de Navarre ?
C’est à vous, lecteurs, que je m’adresse, et non point à vous, chastes et naïves lectrices, qui rougiriez de lire ces contes d’une galanterie si peu voilée, et ne savez et ne voulez savoir de la reine de Navarre que ses jolis surnoms de la Marguerite des Marguerites, la quatrième des Grâces et la dixième des Muses.
Or, si vous connaissez, lecteurs, le fameux heptaméron royal, vous y aurez lu les lignes suivantes :
« Le premier jour de septembre, que les bains des monts Pyrénées commencent d’entrer en vertu, se trouvèrent à ceux de Cauderés (on écrit Cauterets, aujourd’hui) plusieurs personnes, tant de France, Espagne, que d’autres lieux : les uns, pour boire de l’eau ; les autres, pour s’y baigner, et les autres, pour
prendre de la fange, qui sont choses si merveilleuses que les malades abandonnés des médecins s’en retournent tous guéris. »
Ainsi donc, au temps de la bien-aimée sœur de François I er , de cette reine gracieuse, — lettrée presque autant que l’étaient Desperriers et Clément Marot, — de cette Marguerite qui parlait l’italien, l’espagnol, le latin, le grec et l’hébreux, philosophait et dissertait sur l’histoire et la théologie quand elle n’écrivait pas des vers ou des aventures grivoises, en ce temps-là, dis-je, c’était au 1 er septembre que les bains de Cauterets « commençaient d’entrer en vertu. » Pour presque tout le monde, aujourd’hui, c’est précisément dans le mois de septembre que ces mêmes eaux deviennent moins efficaces. Il faut de la foi en médecine comme en religion. Moi, je crois qu’elles sont excellentes en toute saison.
Si, dans le quinzième siècle, le monde élégant allait prendre les eaux dans les Pyrénées à partir du 1 er septembre, et si de nos jours, les gens qui se piquent de bon ton s’y rendent vers le 15 juillet et se croiraient déshonorés auprès des cocodès, gandins et petits crevés, leurs maîtres, s’ils y arrivaient un mois plus tard, c’est tout simplement que la mode a changé.
Les eaux, elles, sont restées les mêmes.
Braves eaux !
Mais il faut obéir à la mode, puisque la science çlle-même est forcée de s’y soumettre.
c Dépêchez-vous de prendre de ce remède pen-
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dant qu’il guérit », disait un médecin humouristique. Ah! les remèdes! Parlons-en.
Et, de fait, qui songe aujourd’hui, par exemple, au fameux élixir de l’épicier Garus qui guérissait de tous les maux possibles pendant la régence et ne guérit rien à cette heure, ou bien peu de chose ? Ce breuvage miraculeux, qui du reste n’était autre chose que l’élixir de propriété de Paracelse, aurait peutêtre soulagé la duchesse de Berry, fille du régent, sans le zèle du médecin ordinaire de cette princesse, lequel considérant l’élixir de l’épicier comme un remède de charlatan sans aucune action, lui en administra un autre d’après les véritables principes de la science. Ce médicament la tua net. Qui serait en droit de blâmer ce disciple d’Esculape ? On est toujours louable, quoiqu’on ne soit pas toujours heureux, quand, pour faire le bien, on agit suivant sa conscience.
Ayant des piccotements à la gorge, je me suis donc rendu à Cauterets pour y noyer mon mal dans l’eau de la Raillère dont parle avec tant d’éloges la reine de Navarre.
Avant d’aller à Cauterets je n’avais point lu, je l’avoue à ma honte, le Voyage aux Pyrénées, du charmant esprit qui a signé les Essais de critique et d’histoire. M. Taine consacre à peine quelques lignes à cette station thermale pour en dire ceci :
« Nous sommes raccroché par des servantes, des enfants, des loueurs d’ànes, des garçons qui par hasard viennent se promener autour de nous. On nous offre des cartes ; on nous vante l’emplacement, la
cuisine ; on nous accompagne, casquette en main, jusqu’au bout du village ; en même temps, on écarte à coups de coude les compétiteurs : C’est mon voyageur ; je te rosse si tu approches.
« Chaque hôtel a ses recruteurs à l’affût ; ils chassent, l’hiver à l’isard, l’été au voyageur. »
Les choses ne se passent plus ainsi à Cauterets depuis que M. Broca fils a été nommé maire de cette localité, en dépit des imbéciles qui craignaient sa nomination et lui firent de l’opposition. Ce parti malheureusement est considérable à Cauterets dans un certain monde d’officieux.
La lutte fut longue; mais ce qui prouve que Dieu n’est pas toujours du côté des gros bataillons, c’est que les imbéciles furent battus. Aujourd’hui les voyageurs sont libres de descendre dans l’hôtel de leur choix, et ils usent de cette liberté pour frapper à la porte de l’hôtel d’Angleterre, tenu par M. et M mo Meillon, les gens les plus serviables et la meilleure cuisine des Pyrénées. La diligence de Lourdes et de Pau est entourée à l’arrivée de filles aussi muettes que peuvent l’être d’honnêtes filles, et les médecins euxmêmes, modérant leur philanthropie, ne vont pas trop au devant des malades et attendent généralement que ceux-ci s’offrent à leurs soins.
Ce qu’il faut craindre à Cauterets, c’est la morsure d’une vilaine petite bête, très - malfaisante , dont Buffon ne parle pas, et qui s’appelle dans le pays fusin, llutin, ou quelque chose d’approchant. J’ai été mordu par ce petit animal, au moment où je m’y atten-
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dais le moins, et il m’en a coûté quatre cents francs juste, pour me guérir de ses atteintes. Fort heureusement pour cette station thermale, le fusin, flutin, pu quelque chose d’approchant, — personne n’a pu me dire son nom au juste, — a presqu’entièrement disparu de la contrée aujourd’hui. M. Broca ne pourrait-il pas, en sa qualité de maire, offrir une prime pour chaque fusin ou fïutin qu’on lui apporterait et qu’il utiliserait comme pharmacien en le mettant dans un bocal rempli d’esprit de vin, à côté de ténias, de scorpions et de bêtes à mille pattes? On paye bien vingt sous pour un boisseau de hannetons ! Or, j’aimerais mieux, quant à moi, vivre en société de cent mille hannetons que de subir le contact d’un seul fusin, flutin, ou quelque chose d’approchant. Et qui ne serait de mon avis !
Les étrangers se plaignent que les distractions manquent à Cauterets. Il est vrai que M. Bagier n’a jamais songé à y ouvrir un théâtre italien et qu’on a peu d’espoir d’y voir s’y former une exposition internationale comme celle de 1867. Mais les malades et les touristes ont, pour les occuper, ceux-là leur maladie même, leurs gargarismes, leurs bains, les conseils de leur médecin, ceux-ci les petits cancans du lieu, — on en fait, — le dîner à table d’hôte, les .soirées musicales et dansantes de l’hôtel Meillon et les excursions dans la montagne pour ceux qui ont des poumons et du jarret. Sans compter la chasse à l’ours, à l’isard, à l’aigle, les avis au public de Tarrieu, le tambour de la ville, — un bon type, —
et les fêtes locales d’une physionomie si intéressante et si originale ? En faut-il plus pour passer quelques bonnes semaines ?
Ne dédaignez, je vous prie, ni les avis de l’illustre tambour, ni les aventures de bain dont quelques-unes ne manquent pas de gaieté. En voulez-vous une preuve ?
De passage à Cauterets, un Anglais, ou, pour parler plus exactement, un Écossais, apprend qu’à l’établissement des Thermes on donne à tous ceux qui le désirent des douches écossaises.
Cet Écossais n’avait jamais entendu parler de douches écossaises.
C’est qu’en effet ce genre de douche est inconnu dans le pays où, suivant M. Scribe, l’hospitalité se donne et ne se vend jamais ;
Autant que les chiens danois sont inconnus en Danemark ;
Les huîtres d’Ostende à Ostende ;
Les pommes portugaises en Portugal, etc.
Notre Écossais, un peu par curiosité, beaucoup par patriotisme, décide avec lui-même qu’il prendra une douche écossaise.
Il entre aux Thermes et fait savoir ce qu’il désire.
Un garçon de bain le conduit dans un certain petit endroit et l’invite à ôter ses vêtements.
L’Écossais, à moitié déshabillé déjà dans son costume national, se déshabille entièrement et le garçon procède à l’opération.
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Une pluie fine et chaude inonde le corps de l’insulaire qui sourit et fait entendre ces mots :
— Oh ! c’est bon, les douches écossaises ! tout est bon en Écosse, tout 1
— Ce n’est que le commencement, dit le garçon de bain.
— Oh ! tant mieux, répond l’Écossais ; je n’ai jamais été plus heureux que dans ce moment, et je désire que ce bonheur continue le plus longtemps possible.
Notre baigneur venait à peine de prononcer ces mots, qu’on le vit bondir comme un tigre, pousser des cris nerveux, ramasser ses poings sur sa poitrine, dans la position menaçante du boxeur qui va livrer combat.
Quelle était la cause d’un changement aussi brusque et aussi imprévu, et pourquoi celui qui venait de •sourire au garçon en lui disant qu’il n’avait jamais été plus heureux, voulait-il l’assommer la minute d’après ?
C’est tout simplement que le garçon venait de fermer le robinet d’eau chaude pour ouvrir le robinet d’eau froide, ce qui caratécrise la douche écossaise.
Le malheureux, qui ne s’attendait pas à ce changement, trouva d’autant plus sensible et désagréable les quarante-huit degrés qui séparaient l’eau chaude de l’eau froide.
Il crut à une mystification et voulait tout simplement tuer le mauvais plaisant.
Pour se défendre, le garçon n’avait pas le choix
des armes. Il se servit du tuyau d’eau froide qu’il dirigea sur le visage de l’Écossais, avec une présence d’esprit admirable qui lui sauva peut-être la vie.
Celui-ci n’aurait pas reculé devant un révolver ; il battit en retraite devant ce jet d’eau glacée à bout portant, qui remplissait sa bouche quand il voulait parler et l’aveuglait.
Il voulut fuir dans l’état de'nature où il se trouvait.
On parvint dans l’intérêt des mœurs à le retenir aux thermes.
Après des explications souvent interrompues par l’Écossais, qui se mettait en position de boxer le garçon de bain, tout s’éclaircit et le calme rentra dans l’esprit de celui qui s’était cru l’objet de la plus détestable mystification.
— Vous voyez, lui dit le garçon, que je n’étais pas coupable.
— Non, répondit l’étranger. Mais si jamais je reviens dans votre établissement, j’aurai soin de ne vous demander qu’une demi-douche écossaise.
— La première moitié ?
— Bien entendu.
Une fois j’ai vu le vibrant Tarrieu prendre sa voix la mieux timbrée et la plus solennelle pour annoncer, après un roulement de caisse prolongé, cet avis au public :
« Il a été perdu, sur le chemin de la Raillère, un « sou, cinq centimes. Ce sou se distinguait des au- « très pièces de monnaie de même valeur en ce « qu’il avait un trou au milieu.
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<c Celui ou celle qui l’aura trouvé est prié de le « rapporter à la mairie. Récompense ! »
Cinquante-trois personnes trouvaient deux heures après ce sou unique et le rapportaient à Tarrieu pour recevoir la récompense promise.
Une autre fois Tarrieu fit connaître aux bons habitants de Cauterets la nouvelle suivante, pleine de couleur locale :
« Il a été oublié hier, sur le sommet du pic d’Àrdiden (2,985 mètres au-dessus du niveau de la mer), une gourde remplie de café moka. La rapporter à son propriétaire, chez Latapie, au tir au pistolet. Récompense ! »
Il est de toute évidence que ce que le propriétaire de la gourde oubliée à deux mille neuf cent quatrevingt-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer regrettait, c’était moins le contenant que le contenu.
En effet, une gourde, cela se remplace aisément ; mais du café moka, voilà une chose rare ; même à Cauterets.
Des choses que j’ai vues, entendues, observées à Cauterets, j’en pourrais faire aisément plusieurs volumes. Rassurez-vous, je serai plus modeste. Je ne vous offrirai ici que le dessus de mon panier : quelques pages choisies dans mon album de touriste, mon journal de montagnes, écrit au jour le jour, à l’heure l’heure, sous l’impression des événements, sans autre prétention que de me distraire un mo-
méat. Si ces impressions légères peuvent vous aider à remplir le doux temps du far niente, ç’est tout ce que je puis désirer de plus flatteur. Dans tous les cas essayez.
LES f ÊTES PYRÉNÉENNES DE CAUTERETS
Courses d’hommes et de femmes
Le soleil, qui a conservé la vieille habitude de se lever avec le jour, venait à peine de dorer de ses premiers rayons les cimes encore neigeuses du Monné, que le tambour de ville, le spirituel et vaillant Tarrieu, — un type, je vous l’ai dit, et un type qui se perd, — annonçait à grand roulement de caisse l e programme des réjouissances du jour.
Tarrieu, cela va sans dire, avait, pour faire connaître officiellement la fête, revêtu l’uniforme officiel qu’il n’endosse que dans les grandes occasions ; comme, par exemple, lorsqu’il s’agit de batailles gagnées par nos armées-
Tarrieu invitait dans un langage pittoresque et
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plein de couleur locale, — quon se le dise ! — la population des baigneurs et des touristes à ne pas manquer au rendez-vous.
Ah ! ne va pas manquer à notre rendez-vous,
comme dans le Chalet d’Adolphe Adam.
Et qui aurait voulu y manquer à cet attrayant rendez-vous ? Ce n’est point moi, à coup sûr, et j’ai vu un malade, trop malade, sans doute, pour supporter le cahot de la voiture, emprunter les forces de deux hommes, et s’y faire porter en chaise.
J’ai conservé le programme de cette grande fête montagnarde et je le donne dans son intégrité comme une curiosité caractéristique de ce pays pyrénéen.