PROGRAMME DE LA FÊTE DE NUIT
Lancement d’un ballon à la prairie Sèques, à sept heures. — Divers morceaux exécutés par la fanfare de Tarbes. — Illumination vénitienne des bosquets de Péguère. — Fusées multicolores et feux romains sur la cime des montagnes. — Marche aux flambeaux dans la ville. — Illumination de Cauterets.
Les premiers arrivés à la fête furent les musiciens amateurs qui forment la jeune fanfare de Tarbes, au nombre de trente-cinq, très-habilement conduits par M. Ducasse.
Dès midi a commencé le branle-bas des calèches, des brecks, des omnibus, des cavaliers et des amazones se rendant au turf, sur le plateau du Concé, à trois kilomètres de Cauterets.
On se serait cru, tant la foule était nombreuse, tant les dames étaient emmousselinées et coquettement parées, aux Champs-Elysées, à Paris, ou à Regent’ s-Park, dans Londres, à l’heure élégante où la fashion éprouve le besoin de distraire ses regards et de respirer un peu... de poussière.
Quel entrain ! quelle précipitation ! et comment tant de voitures, dont quelques-unes attelées de quatre chevaux qui semblaient plutôt voler que cou-
rir sur cette route en pente, ont-elles pu friser les étriers de tant de cavaliers et passer à côté de tant de piétons sans occasionner une égratignure à personne ?
C’est, évidemment, que les cochers de Cauterets sont des plus habiles, et que la Providence protégeait les honnêtes plaisirs de la journée.
Un seul cavalier a été désarçonné; mais il est tombé gracieusement dans un des lits où coule le gave de chaque côté de la route, et il ne s’est fait aucun mal. Au contraire, il s’est agréablement rafraîchi dans l’eau transparente, et a pris ensuite gaiement l’omnibus pour rentrer en ville, plus dispos que jamais.
Le plus vexé, de l’homme ou du cheval, a dû être le cheval, qui avait si maladroitement laissé choir son cavalier, et qu’on a reconduit honteusement par la bride à son écurie.
Le plateau du Concé, à côté d’une foule de qualités très-appréciables, a un tort grave pour tous ceux qui n’ont pas le bonheur de cultiver la minéralogie ét la géologie ; on y voit trop de grosses pierres, entre lesquelles il est parfois difficile de placer une chaise, et sur lesquelles il ne serait pas prudent de s’aventurer sans balancier.
Mais, ce jour-là, les pierres avaient disparu, comme par enchantement, sous la soie, les rubans et la mousseline, et les ronces se cachaient sous les fleurs.
Quel ravissant coup-d’oeil que ce partérre de femmes élégantes et jolies — elles devaient être toutes jolies — groupées sous une ténte, qu’on avait fait venir de Bordeaux pour la circonstance , attendant l’heure émotionnée où le signal Serait donné de là première course d’hommes sur la montagne;
Parmi les exercices du corps, si en honneur chez les anciens, trop peu cultivés de nos jours, la coursé à la montagne tient incontestablement le premier rang. Tous les Léotard du mondé pâliraient devant l’adresse, la hardiesse, l’intérêt saisissant de ces courses, dont les habitants des plaines ne sauraient se faire une juste idée.
Une vingtaine de jeunes montagnards* pris parmi les plus habiles et les plus robustes bergers, che* vriers et guides de Cauterets, se mettent en ligne, attendant le signal du départ ; ils ont les bras et les pieds nus, et sont vêtus d’un pantalon blanc relevé jusqu’à mi-jambe et fixé à la taille par une ceinturé rouge. A la main ils tiennent un court bâton qui doit les aider dans la montée et plus encore dans la descente. Leur visage, où se peint l’intelligence et la hardiesse, est tourné du côté du président de la course, chargé de donner le signal du départ. Us ne bougent pas encore, mais on sent déjà, à la fière attitude de leur pose, à leur poitrine largement développée, à leurs formes fines à la fois et vigoureuses, que l’espace leur appartient, que la montagne eât leur conquête, et que, sur ce terrain difficile et dan - 4
gereux, ils n’ont d’autres rivaux que les isards, ces clowns de la roche abrupte.
Ils auront à franchir en partant, outre un mur de cailloux et une prairie à moitié inondée, le gave bouillonnant qu’il faut traverser à la Blondin sur deux poutres étroites.
Je les connais tous ou presque tous, ces héros de la montagne, et tout naturellement mes yeux se portent sur Dulmo, arrivé second aux courses de l’an dernier, et sur Battant-Lapeyre, dix fois couronné de la couronne du vainqueur.
Mais Battant-Lapeyre, toujours si confiant en ses forces, Battant-Lapeyre, qu’on aurait pu surnommer le Gladiateur des courses verticales, semble se défier de lui cette fois. Il secoue la tète en. signe de doute et regarde mélancoliquement les drapeaux à atteindre. Son émotion est telle, qu’une demi-heure avant la course son pouls donnait cent cinquantedeux pulsations à la minute !
Dulmo, au contraire, n’a jamais eu l’air plus sur de la victoire , car il s’est aperçu de l’état de démoralisation dans lequel se trouve son redoutable rival.
Battant battu, il est clair que Dulmo sortira vainqueur de l’épreuve.
Si, une demi-heure avant de se mettre en ligne, le pouls de Battant-Lapeyre donnait cent cinquantedeux pulsations à la minute, celui de Dulmo n’en
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fournissait que quatre-vingt-quatre. Mais, à mesure que le moment décisif approche, l’émotion, une émotion analogue à celle que doit éprouver le soldat au moment de livrer bataille, s’empare de Dulmo, et son pouls bat la charge à raison de cent quatre pulsations par minute.
D’où pouvait venir, me demanderez-vous, l’émotion, la crainte et le découragement de Battant-Lapeyre ? Je ne sais. Battant est marié depuis un an avec une jeune et jolie fille du pays, il est lui-même tout jeune (23 ans) ; que vous dirai-je ? les soucis du ménage ont peut-être déjà oppressé sa poitrine et fait flageoller ses jambes, pourtant si bien prises et si musculeuses. Toujours est-il que l’étoile du coureur semble avoir pâli, éclipsée par l’astre radieux de l’hymen, un astre qui éclipse souvent bien des choses.
Quoi qu’il en soit, il veut tenter l’aventure, et il la tente, en effet.
Le but à atteindre est un des trois drapeaux qu’on distingue difficilement à l’œil nu dans une anfractuosité de la roche, à environ sept cents mètres du point de départ.
Pour gagner le prix, il ne suffit pas d’aller s’emparer d’un de ces drapeaux, il faut être le premier à le rapporter aux juges de la course ; de telle sorte qu’il peut arriver que tel des coureurs, ayant pris avant tous les autres un des drapeaux , ne soit pas
proclamé vainqueur, si un autre coureur, plus rapide que lui dans la descente, parvient à fournir en moins de temps toute la carrière : train de plaisir aller et retour. En un mot, c’est une course d’ascension et de descente combinées.
L’excellence des poumons, la jeunesse et la force musculaire ne suffisent pas ici. Il faut aussi l’éducation des montagnes , qui apprend à ceux qui y vivent les endroits où ils doivent passer , ceux qu’il convient d’éviter, et le plus, court chemin , qui n’est pas toujours, comme en géométrie , la ligne droite.
On peut dire que les conditions indispensables pour lutter avec avantage dans ces courses titanesques, sont, avec la jeunesse et la force, une organisation physique exceptionnelle, secondée par un exercice violent de tous les jours, avec une connaissance parfaite des accidents de terrain. — Il faut :
1° Que les poumons, d’une sanité parfaite, fonctionnent aussi librement que possible dans la poitrine, désignée par les savants sous le nom de cage thoracique ;
2° Que l’afflux sanguin s’opère chez le coureur sans trop de précipitation, malgré les mouvements inspiratoires, bien plus fréquents dans un exercice forcé de ce genre que dans l’état normal.
Vouloir aller au-delà de ses forces serait s’exposer à apporter dans les mouvements du cœur un
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tel désordre que l’asphyxie pourrait s’en suivre ;
3° Enfin, il faut, pour que tout se trouve proportionné dans la dépense extraordinaire de forces eiigées , que les membres inférieurs soient doués de jeux dè muscles aussi souples que résistants.
L’éducation spéciale des montagnes constitue à la longue une sorte d’instinct tout particulier, éelui de l’isard et de l’ours. Et, à ce propos, n’avez-vous pas remarqué que beaucoup de chevriers et de bergers ont un peu une tète d’ours ?
Le signal est donné, la fanfare de Tarbes éclate en accords entraînants, et les montagnards bondissent par dessus le mur, traversent la prairie comme des chevaux sauvages, et passent, avec l’aplomb de madame Saqui , sur les deux poutres jetées sur le gave.
Les signes de défaillance donnés par Battant-Lapeyre ne sont, hélas ! que trop justifiés. Il y â dé l’incertitude dans sa marche, jadis si sure, et s’il n’était retenu par le point d’honneur — noblesse oblige, et Battant est un noble coureur — on le verrait se dérober.
C’est Dulmo, son rival, qui tient la corde absente. Bordenave le serre de près, et Hittau, tantôt le distance, et tantôt se trouve distancé par lui.
Que puis-je ajouter? L’ascension s’est effectuée par ces hommes extraordinaires, de manière à tenir haletants tous les spectateurs.
On avait mal à leur poitrine, aurait dit madame de Sévigné.
Et quel chemin !
Les obstacles se trouvaient semés comme à plaisir sur la montagne, et, parmi ces obstacles, nous devons mentionner une petite forêt de pins, et nn certain endroit qu’on appelle en patois peyrade.
Et pourtant, ce n’était pas encore la course à grands obstacles ! Mais procédons par ordre.
Pour la montée, les arbres ne sont pas une difficulté ; au contraire, ils peuvent aider, et j’ai vu des coureurs s’en servir comme d’un point d’appui. Mais dans la descente — un véritable éboulement — ils vous barrent le passage, et si vous calculez mal votre élan ou que la rapidité de la dégringolade vous ôte la liberté de vos mouvements, vous allez donner de la poitrine et de la tète contre ces arbres, et vous tombez assommé.
Peyrade est un mot qui veut dire amas de pierres provenant de la chute de rochers détachés et brisés en morceaux de toutes dimensions et de formes irrégulières. Les coureurs de cette course avaient à traverser une peyrade d’environ cent mètres de long. Jugez du plaisir qu’on doit éprouver à piétiner, pieds nus, sur ce tapis d’Aubusson !
Vous ne franchissez ces ruines anguleuses que pour fouler un sol toujours rocailleux, embelli par les ronces et les crevasses.
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Mais avec quelle adresse ces montagnards savent tourner à leur profit ces obstacles, qui seraient insurmontables pour les habitants des plaines !
Ils marchent, le corps plié en avant, les épaules un peu rentrées et la tête inclinée vers la terre.
Les jambes sont aussi pliées et rendues souples pour aider au travail des muscles de la partie postérieure , qui agissent vigoureusement dans la montée.
Avec une promptitude de coup d’œil véritablement instinctive, ils placent la pointe du pied dans les endroits qui offrent au talon une saillie, afin de s’aider de cette saillie et de permettre à l’autre pied la même manœuvre.
Ils savent se cramponner avec l’orteil, et l’exercice a rendu les doigts de leurs pieds aussi indépendants dans leur mouvement que les doigts de leurs mains.
On les suit du regard, marchant péniblement en certaine endroits, pressant le pas et courant même quand la pente est moins rapide, sans qu’ils s’arrêtent jamais, ne fût-ce qu’une seconde, pour reprendre haleine.
Tin des coureurs a sur tous les autres une avance notable. Il est au moins à dix mètres en avant de celui qui arrive immédiatement après lui, et s’il descend aussi bien qu’il monte, la palme lui appartient.
Un moment, il disparaît, caché par une roche.
Bientôt il reparaît, mais la perspective a réduit scs proportions à celles du général Tom Pouce, de microscopique mémoire.
Enfin, un des coureurs — c’est Dulmo, je l’ai reconnu — atteint le premier drapeau, et, comme un nouveau Mercure muni d’une paire d’ailes aux pieds et à la.tête, il semble, dans une descente vertigineuse, invraisemblable, impossible, effleurer à peine le sol et planer dans le vide.
C’est effrayant et presque sublime.
Un autre coureur, Bordenave, le suit de près, et on ne sait au juste si Bordenave tombe comme une masse inerte ou s’il court d’un pas réglé. Encore un peu et il sera premier.
Dulmo s’aperçoit de cette avance inattendue, et, par un prodigieux effort, il redouble de vitesse, arrive au pied de la montagne, traverse le gave sur une
des poutres, saute le mur de pierre et s’avance, tou-
jours ferme, mais le visage légèrement contracté, devant ses juges, qui l’accueillent par des bravos.
Michel Dulmo a fourni cette prodigieuse carrière en 13 minutes 15 secondes ; 10 minutes pour la montée, et 3 minutes 15 secondes pour la descente.
Qui que vous soyez, habitant de la ville, je vous donne deux heures pour accomplir ce tour de force, et vous serez en retard.
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Bordenave, arrivé second, a mis 10 minutes 5 secondes pour la montée, et 4 minutes pour la descente.
Vous voyez qu’il a presque rattrapé son concurrent.
Hittau, possesseur du troisième drapeau, a mis 12 minutes et 20 secondes pour la montée.
Dulmo avait l’orteil du pied droit profondément entamé.
Bordenave avait laissé un morceau de son talon sur le champ de bataille.
Mais qu’est-ce que cela pour des gens de cette trempe, habitués à la douleur qu’ils dédaignent et au danger qu’ils bravent !
J’aurais parié qu’ils allaient se présenter pour la seconde course, et, si j’avais parié, je gagnais.
Un médecin a constaté que le pouls de Dulmo battait à raison de cent quatre-vingt- quatre pulsations à la minute.
C’est effrayant !
Mais, dix minutes plus tard, le coureur était revenu à son état normal.
Et Battant? Ah! veuillez épargner à ma plume attristée de douloureuses descriptions.
Battant était battu comme trois cent mille Autrichiens , et son arrivée sur le turf m’a rappelé l’entrée en scène du vieux et trop classique Théramène, faisant une mine allongée pour raconter,
comme il convient, la fameuse catastrophe que vous savez.
Ses amis affligés,
Imitant son silence autour de lui rangés,
I.’œil morne maintenant et la tète baissée Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Je faisais partie de ces amis affligés de Battant- Lapeyre, ne soupçonnant pas que ce grand vaincu allait, comme un lion endormi, se réveiller dans toute sa puissance et dans toute son ardeur, pour la seconde grande course à grands obstacles.
A la bonne heure ! voilà le vrai Battant- La peyre revenu à lui-mème ; il a juste un an de moins, il n’est plus marié, ses poumons et ses muscles lui sont rendus, il va triompher sur toute la ligne.
Mais que les courses de bipèdes ne nous fassent pas oublier les courses de quadrupèdes.
Celles-ci , parfaitement dirigées par de nobles sportmen, ont paru satisfaire les connaisseurs. On ne saurait exiger de chevaux mis chaque jour à la disposition des touristes l’agilité phénoménale des premiers sujets qu’on admire sur les turfs du Bois de Boulogne et des environs de Londres, et c’est beaucoup déjà qu’ils puissent galoper avec feu.
Le jockey qui montait Y Hirondelle (premier prix de consolation) se nomme Robert Ducos, et il est
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jockey chez M. Wagner. Ce dernier habite Pau, mais il est originaire de Strasbourg, et son nom est, je crois, connu sur les turfs des bords du Rhin.
Après la course de consolation, les musiciens exécutent un nouveau morceau, de consolation aussi, et la foule attend ainsi patiemment la dernière course d’hommes.
L’attente n’est pas de longue durée.
Le tambour de Tarrieu, qui a déjà tant roulé, roule de nouveau, et les montagnards prennent place pour cette épreuve solennelle.
Le turf de cette dernière course est parfaitement visible pour tous les spectateurs, et l’on est effrayé en contemplant les drapeaux plantés sur la cime des rochers, des efforts que vont faire les coureurs pour les atteindre, et des dangers auxquels ils seront exposés a la descente.
Pendant plus d’un quart d’heure, les commissaires des courses étudient le terrain, ne sachant trop quelle direction imposer aux coureurs.
Partout des crevasses, des blocs de roches menaçantes, des ravins peu rassurants, des pierres roulantes, avec quelques oasis vertes et fraîches de cette verdeur et de cette fraîcheur qui n’appartiennent qu’aux montagnes.
En certains endroits, il faudra que les coureurs se cramponnent des pieds et des mains, s’ils ne veulent se donner le plaisir de jouer à la boule avec euxmèmes.
Une fonction honorifique et dont je ne me charge pas sans une certaine émotion, m’est offerte par le président, M. Broca.
C’est moi qui, muni du drapeau aux couleurs nationales, donnerai le signal du départ!
Je vois tous les jarrets en ligne comme un chef d’orchestre regarde ses musiciens, et il me plaît de penser que mon drapeau leur va communiquer l’impulsion et la vigueur.
On croit toujours faire un peu ce que l’on commande aux autres de faire, et il ne faudrait pas de longs discours pour me persuader que je cours avec les coureurs, et qu’avec eux je vais m’emparer des drapeaux.
L’humanité est ainsi faite.
Donc, je lève le drapeau, ce qui revient à dire : En joue ! et je le baisse, ce qui signifie : Feu !
Et tous partent comme une volée de pigeons blancs, rasant le sol, franchissant les obstacles les plus sérieux comme on passe, dans un salon, par dessus un petit banc de velours.
Battant-Lapeyre veut vaincre ou mourir, c’est évident.
Il pourrait bien mourir, ma foi, car il a pour adversaire dans cette course épique Beslonga, un homme en caoutchouc perfectionné et qui n’a pas encore couru.
Je suis du bout de ma lorgnette les péripéties dé
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la lutte, et, pendant que quelques montagnards amènent leur pavillon en se couchant sur le dos, Beslonga, par un de ces coups de jarrets et de poumons héroïques, gagne Battant, le dépasse, et atteint le premier drapeau.
Mais on n’a pas oublié que pour gagner le prix il faut être le premier à rapporter le drapeau, et c’est la descente, — une descente épouvantable, endiablée, aérolithique, — qui va tout décider.
Beslonga avait atteint un des drapeaux après une course de sept minutes cinq secondes de durée.
Battant était en retard sur lui de dix secondes. C’était considérable.'
Mais Battant connaît la montagne comme le marsouin la mer. Il ne fera ni un pas inutile, ni un saut superflu, et saura, avec l’instinct de l’ours qui se pelotte et se laisse rouler dans les descentes, mettre à profit les bons endroits pour se laisser rouler lui aussi, sur le dos, sur le flanc et ailleurs.
C’est beau, dans notre siècle de mollesse et de plaisirs énervants, de voir la vigueur du corps et l’audace se conserver dans les montagnes, où les plaisirs sont très-sains tous, parce qu’il sont tous naturels.
O race abâtardie des citadins de nos grandes villes, sybarites parisiens, précieux malingres, allez donc à Cauterets voir les courses des montagnards, si vous tenez à savoir ce que c’est que des hommes. Car vous ne vous en doutez pas, jeunes défoncés
GO
Je l’avoue, cette dernière partie de la lutte m’a profondément impressionné, et cette impression, mélange de terreur et d’admiration, était généralement partagée.
Les dames n’étaient pas les moins sensibles à ces exploits quasi-fantastiques qui laissent bien loin les courses des jeux olympiques. Beslonga roulait aussi vite, peut-être même roulait-il plus vite que Battant-Lapeyre, quand une fausse manœuvre lui fit perdre quelques secondes, c’est-à-dire le premier prix de la course. On conçoit aisément du reste un instant de distraction de la part de gens qui descendent la montagne comme des chèvres en délire, en faisant des cabrioles funambulesques, en glissant comme un char de montagnes russes, en franchissant des crevasses à pieds joints, ainsi que des écoliers jouent à saut-de-mouton.
Beslonga était donc bien excusable d’avoir un peu dévié de sa route ; mais l’instinct du chemin à suivre est une des grandes qualités du coureur de montagne, et Battant a triomphé, et parfaitement triomphé.
Seulement, il est tombé évanoui après avoir remis le drapeau entre les mains du président du jury. Un détail.
Heureusement, l’évanouissement a été de courte durée, et n’a pas eu la moindre suite fâcheuse.
Un petit verre de cognac en guise d’éther ; et notre héros s’est retrouvé sur ses pattes.
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Jugez quelle fanfare en son honneur !
Pendant tout le reste de la journée, on s’est entretenu avec un véritable enthousiasme de cette course exceptionnelle.
Mais n’oublions pas le troisième prix, qui est brillamment échu au nommé Maugat, à peine âgé de vingt ans. — Un coureur qui promet et qui tient déjà rudement ce qu’il promet, je vous l’assure.
La course aux ânes a toujours le don de faire rire un certain nombre de personnes qui trouvent les ânes fort ridicules, et que je trouve plus ridicules cent fois que les ânes.
En quoi l’âne est-il plus ridicule que le mouton, la vache ou le porc ?
On dit : ignorant comme un âne.
Les autres animaux de la création Sont-ils donc plus instruits que ce dernier?
Loin de mériter les sarcasmes qu’on lui prodigue sottement, l’âne a droit à toute notre estime et à toute notre reconnaissance. C’est le serviteur du pauvre, sobre comme son maître, mangeant quand cela se trouve, se passant de manger quand il le faut, travaillant toujours avec le calme réfléchi d’un animal qui sait mesurer son labeur à ses forces et à ses aptitudes.
On voudrait qu’il galopât, quand la nature l’a créé’ pour aller au pas. Pourquoi n’exige-t-on pas des
éléphants qu’ils grimpent sur les arbres, et des chats qu’ils servent de chiens de garde ?
Est-on plus juste envers l’àne, lorsqu’on plaisante de ses formes ? On oublie, dit Buffon, que si le cheval n’existait pas, l’àne serait le plus bel animal de la création.
Quoi qu’il en soit, qu’on se moque de cette bonne bête, ou qu’on la prenne au sérieux, les courses d’àne ont leur intérêt et leur utilité, surtout dans les montagnes, où les pieds de ces animaux sont si surs. L’âne est sérieux, il calcule tous ses mouvements et n’est point ombrageux comme le cheval.
« L’àne, a dit quelque part mon ami Auguste Parmentier, l’âne est, effectivement, un animal sérieux, très-sérieux. Il a du caractère, on le voit à sa tête pensive, à son regard profond, à son allure de philosophe. Patient jusqu’à la résignation la plus extrême, mais obstiné jusqu’au martyre, il fait preuve d’une indépendance d’idées qui prouve qu’il y a du moins des idées dans ce front résolu. Combien, parmi leurs maîtres et leurs tyrans, n’en pourraient dire autant d’eux-mêmes ! »
Si le premier prix de la course a été délivré au premier rendu, le second prix, au contraire, a été réservé au dernier arrivé, c’est-à-dire au plus obstiné, monté par Étienne.
Cette prime donnée à l’entêtement n’est peut-être pas très-morale ; mais comme étude de mœurs, c’est une idée réussie.
Je cherche une transition savante et ingénieuse pour passer des courses d’ânes aux courses de femmes, et je n’en trouve que de détestables. J’y renonce donc, et la stérilité de mon imagination pourra passer, à la rigueur, pour un hommage rendu au beau sexe. La crainte, en effet, n’est-elle pas souvent du respect, et le respect n’est-il pas un hommage véritable ?
Voici venir quatre ou cinq jeunes filles de la montagne, au teint basané, aux traits fins et réguliers, — type charmant des contrées pyrénéennes — aux jambes et aux pieds nus, portant chacune une cruche sur la tète. Il y a de la couleur biblique dans la pose gracieuse et naturelle de ces jolies filles que la civilisation n’a ni améliorées ni gâtées. En les voyant armées de leur cruche, j’ai pensé tout naturellement à Rachel et à Rebecca revenant de la fontaine.
Pour n’ètre point embarrassées dans leurs mouvements, elles ont prestement relevé leurs jupons assez haut pour laisser voir jusqu’au genoux leurs jambes bronzées par le grand air et le soleil.
Elles partent, et courent comme les Américains dansent la gigue ; c’est-à-dire que le bas du corps seul s’agite, pendant que la tète et les épaules conservent la perpendiculaire. C’est que, on le sait, la cruche doit rester en équilibre sur la tête, et il est expressément défendu d’y toucher avec la main.
Cette course est originale ; et comme les filles
étaient jolies, que leurs jambes avaient la nerveuse délicatesse de la Diane chasseresse, et qu’elles y allaient de bon cœur, on les a toutes chaleureusement applaudies.
Ce que je viens de vous conter n’est qu’une partie de cette mémorable fête montagnarde. L’autre partie, vous l’avez vu par le programme, a eu lieu la nuit.
Il est sept heures.
On a fini de dîner et on se dirige sur la prairie de Sèques, où doit avoir lieu le bal champêtre.
La fanfare est sous les armes, et l’air si frais et si pur de la montagne semble se parfumer des joyeux et poétiques accords de la musique.
Bravo pour le bugle solo, chargé de la glorieuse mais scabreuse mission d’exécuter les traits rapides dans l’ouverture de Guillaume Tell , que Rossini a confiés aux violons dans son admirable partition.
Les promeneurs s’arrêtent un instant pour voir lancer un premier ballon qui s’enlève de fort bonne grâce, et va divertir les ours dans la montagne.
Pour une fête de nuit, il faut la nuit, comme pour un civet de lièvre, il faut un lièvre.
Voici la nuit, et les regards s’illuminent aux illuminations des bosquets et de la prairie.
Des guirlandes de lanternes vénitiennes, rouges, * blanches, bleues, jaunes, décorent la prairie comme des guirlandes de fleurs les robes de bal.
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Un doux et poétique reflet lumineux s’étend sur ce vert gazon majestueusement encadré par les colosses de pierre qui font galerie autour de la salle de bal, comme de grands parents.
Chacun s’asseoit où il peut, les uns sur des chaises dont le nombre est un peu restreint, d’autres sur l’herbe qui forme un moelleux tapis de la fabrique du grand fabricant de l’univers.
Beaucoup de dames trouvent commode d’aller tapisser de leurs toilettes légères le versant de SèqueS, qui apparaît bientôt comme le plus élégant et le plus gracieux des amphithéâtres.
Ne pas comparer cette fête à un conte des Mille et une Nuits, serait commettre une de ces fautes impardonnables aux yeux de tout bon classique quj, m’attendait là, j’en suis sur. Va donc pour un conte des Mille et une Nuits. J’ajouterai que s’il est vrai que Voltaire ait conservé toute sa vie l’habitude de relire quatre fois par an ces fameux contes arabes dont, entre parenthèse, on ne trouve plus, dans le commerce, un seul exemplaire en arabe, aujourd’hui, il faut regretter qu’il soit mort trop tôt pour avoir vu cette décoration merveilleuse. Il eût, j’en suis sur, demandé au conseil municipal de Cauterets, qui ne lui eût point refusé, quatre, fêtes de ce genre par an pour remplacer ses quatre lectures orientales. Et Voltaire y eût gagné, car je ne m’en aperçois que trop en ce moment, il y a loin de la description d’une féerie à la féerie elle-même, et ç’a a été une féerie
véritable que ces illuminations dans la montagne, ces feux romains éclatant à la cime des monts, cet orchestre invisible qui donnait au bosquet des voix harmonieuses, et ces dames élégantes, ces cavaliers empressés qui ont ouvert le bal champêtre par un quadrille d’honneur.
Victor Hugo a dit, dans sa Bouche d’ombre , que tout dans la nature a une voix, une pensée, une expression. Si j’avais pu entendre l’herbe parler ce soir-là, elle m’eut dit que jamais pieds plus mignons ne l’avaient effleurée, et qu’il est des blessures qui font plaisir.
A ce premier quadrille d’honneur ont succédé beaucoup d’autres quadrilles, d’honneur aussi, des polkas, des mazurkas, des valses, etc, toujours d’honneur.
Car les dames de la société, encouragées par l’exemple de chacune d’elles, ont bientôt formé l’ensemble le plus ravissant qui se soit jamais vu sous la calotte céleste. ' .
Mes regards se portent vers le ciel, dont l’immuable tranquillité forme un si majestueux et si poétique contraste avec le tumulte de la terre.
Je vois alors se montrer au sommet du Péguère une blonde curieuse, à la tête argentée, entourée d’une cour d’étoiles dont les yeux de diamant paraissent fixés sur nous.
Quelle était cette blonde si haut placée?
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C’était la lune — je dirais Phœbée, si j’avais seulement cent ans de moins — dont la pourpre lumineuse et pâle s’étendait par gradation sur toutes les cimes environnantes.
Quel peintre, quel écrivain, quel poète, quel amoureux, pourrait dire les infinies délicatesses de ces effets de lumière sur les escarpements de la roche, sur le diadème neigeux de l’Hourmigas, sur l’estompe des touffes de pins, campées dans la montagne comme des armées de végétaux ?
Ah ! distrait que je suis ! N’allais-je pas oublier de vous conter une aventure piquante qui, pour se propager dans le pays, n’a pas eu besoin du tambour de Tarrieu!
Le fait est imité des beaux jours de Trianon, où la reine Marie-Antoinette , avec quelques autres dames de la cour, aimait à se déguiser en laitière.
Une des plus élégantes baigneuses — la plus élégante
pour être dans la vérité — et qui, par ses libéralités princières, s’est attiré les critiques les plus désobligeantes et les plus nombreuses, ce qui est bien naturel, tant l’homme est reconnaissant 4 , avait voulu
1. Un jour au parc elle eut envie de manger un gâteau. Une pauvre, mais gentille petite fille du pays, alla le lui chercher. Notre généreuse baigneuse paya le gâteau dix centimes et vingt francs la course de la fillette qui rougit jusqu'aux prunelles en se voyant un louis dans la main. Une autre fois
se mêler aux filles du pays afin de prendre sa part joyeuse du bal champêtre. A quoi servirait d’être jeune, charmante et riche, si ce n’est pour avoir des caprices ?
Quelques minutes suffirent à transformer notre héroïne en simple paysanne, mais une paysanne à rendre fou les champs et la ville. Jamais coquette villageoise ne porta plus crânement et d’une manière plus agaçante le foulard blanc sur le côté de la tête, qui est la coiffure caractéristique dans tout le midi de la France. Un autre foulard au cou à petits carreaux, et une robe fond blanc à petits pois complétait sa toilette.
Croyant n’être reconnue de personne sous ce déguisement, elle se rendit à la prairie. Chemin faisant :
— Comment dit-on non, en patois ? demanda- 1-
elle à la fille qui l’avait coiffée.
i— Cela se dit nani, madame.
elle donna soixante francs à un mendiant dont les malheurs lui parurent dignes d’intérêt. Sa souscription à la fête dont il s’agit, a été de 100 fr. pour elle et de '20 fr. pour sa dame de compagnie. Le premier jour de son arrivée à Cauterets, elle a fait un don à l’église. Elle a acheté de tout sans jamais rien marchander. Une fois, pourtant, elle se trouva sans argent pour payer quelques notes. On parla de la faire traîner en prison par deux gendarmes. Elle paya le lendemain, son argent étant arrivé, et chacun de dire : Quelle intrigante ! nous l’avons échappé bellQ !
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— Fort bien. Pour une femme prudente ce mot est le plus important dans toutes les langues.
Elle venait à peine de se montrer au bal qu’un paour de la plus pesante espèce vint la prier à danser.
— Nani , dit-elle.
Et le paour alla chercher ailleurs.
Survint un guide de première classe, jeune, alerte, de bonne humeur et bien bâti, qui, à son tour, invita la sémillante villageoise. Celui-là fut agréé, et le guide de déclarer qu’il n’avait jamais pressé de main si délicate, tenu de taille aussi souple et aussi ravissante.
Malheureusement la belle travestie ne jouit pas longtemps de son piquant incognito. Un baigneur la reconnut à son teint de lait et de rose sous son foulard d’emprunt, et s’emparant aussitôt du béret d’un loueur de chevaux il s’en coiffa et alla lui demander une polka. La paysanne d’une heure pouvait-elle refuser au loueur de chevaux de dix minutes une semblable faveur? elle ne dit point nani , et la polka fut dansée. Mais les chuchottements commencèrent aussitôt, etde confidence en confidence bientôt tous les spectateurs furent au courant de l’événement de la soirée. La paysanne s’esquiva prestement escortée de loin par son domestique qui, par esprit d’antithèse, sans doute, se donnait des allures de croquemorts.
Le lendemain la dame du monde reparut sur le
éhemin de la Raillère, en amazone et à cheval, pendant que son chat — un animal qu’elle adorait — se carrait seul, sous la surveillance d’une domestique, dans une calèche à deux chevaux. Madame “* trouve que ce n’est pas trop de deux chevaux pour son chat qui la suit dans tous ses voyages.
Mais revenons à la fête de nuit. L’heure de la retraite aux flambeaux va sonner.
Un second ballon est lancé qui brille en l’air poulie plus grand plaisir des spectateurs, et les femmes du monde cèdent à tout un monde de femmes du pays la prairie, qui sert de salle de bal.
Je suis la musique et je vois Cauterets illuminé de la tôte aux pieds, comme un ver luisant amoureux.
Un punch est offert aux très-obligeants musiciens de la fanfare de Tarbes, et si je suis arrivé trop tard pour trinquer avec eux, je veux d’ici aujourd’hui leur envoyer mes vœux et mes compliments. Je compte bien les voir sous peu triompher sur le turf harmonieux des concours d’orphéons , comme je les ai vus triompher sur le turf des courses pyrénéennes.
Il est minuit.
Il y a des trous dans les guirlandes de feu de toutes les illuminations de la ville, et bon nombre de lanternes vénitiennes des bosquets de Sèques ont éteint leur bougie pour aller se coucher. La plupart de nos
IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES
baigneurs ont fait comme les lanternes. Les rues deviennent de plus en plus désertes, et le repos a conquis tous les corps fatigués de plaisir.
A minuit! L’heure où l’on commence à vivre à Paris dans le grand monde. Que ces montagnards sont donc arriérés !