‹ De haut en basChapitre 5 sur 13 · LE NAPOLÉON DE LA TRUITE · texte numérisé non relu

LE NAPOLÉON DE LA TRUITE

Pendant que la foule élégante des baigneurs et des touristes se pressait à la fête que nous venons de décrire, un homme insensible aux plaisirs dont le monde est jaloux, un philosophe de la patiente espèce, dont les passions, pour être contenues, n’en sont pas moins vives, et qui réfléchit d’autant plus qu’il ne parle jamais ; un homme enfin comme il n’y en a qu’un à Cauterets, se tenait à la hauteur de la Raillère, entouré de silence et de mystère, au milieu du gave, en équilibre sur la pointe d’un rocher, le regard immobile et le bras tendu comme un fakir qui prétend au paradis.

Quel est cet homme, et que faisait-il au milieu du gave et le bras tendu ?

Cet homme, c’est le grand, l'incomparable Soulé, surnommé le Napoléon de la truite. Il pêchait, insouciant de toutes les joies vulgaires qui, grâce à Dieu, et pour l’agrément des estomacs, à Cauterets, ne sont pas les siennes.

Soulé vend son poisson, il pourrait ne pas le vendre, car il a d’autres ressources. Son arc industriel a plus d’une corde. Mais à quel exercice autre que la pèche Soulé pourrait-il employer les rares dispositions qu’il tient de la nature ? Cette énergie passive qui lui permet de rester ferme pendant un quartd’heure et plus, les pieds joints sur une aspérité qui ferait reculer de crainte une chèvre ; — cette volonté constante et toujours également tendue, privilège du pêcheur et son premier mérite ; — cet œil d’albatros qui sonde l’eau transparente et écumeuse du gave, cherche le poisson, le trouve et le suit dans des zigzags de foudre, le pêchant ainsi avec le regard avant de le pêcher à la ligne; — ce sang-froid étonnant mêlé aux désirs les plus ardents ; — cette présence d’esprit admirable qui fait que, dans les moments difficiles où la truite est piquée et se réfugie sous la roche, on sauve à la fois le poisson et la ligne ; — le dédain de la faim, de la soif, des intempéries qu’on brave avec amour quand la truite donne ; — toutes ces qualités et tant d’autres encore que possède notre virtuose, à quoi serviraient-elles, je vous le demande, si par malheur, si par impossible il ne pouvait plus pêcher? Offrez à cet artiste les joies de la fortune sans les joies de la pêche, il refusera, j’en suis sûr.

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES

On ne fait pas aisément, en effet, le sacrifice de tant de dons précieux. Si Soulé, dont on voit l’enseigne illustrée au bout de la rue de la Raillère, ne trouvait pas à vendre ses truites et qu’il ne pût pas toutes les manger ou les faire manger par des amis, il pêcherait encore, dut-il remettre dans l’eau les poissons après leur avoir fait un petit sermon d’amitié. En un mot, il pêcherait pour pêcher, comme certains grands artistes font de l’art pour l’art, sans autre souci que la satisfaction de soi-même et l’honneur de la profession.

Si Balzac avait connu Soulé, il n’eût pas manqué de constater, entre le physique et le moral de ce personnage typique, des rapports saisissants.

Soulé est long et mince comme le roseau de sa ligne. C’est véritablement un roseau pensant, suivant la belle expression de Pascal ; et j’ajouterai bien pensant.

Pour aller à la pèche, surtout lorsqu’il y conduit des amateurs, Soulé fait ce qu’il appelle un brin de toilette.

Un détail m’a surtout frappé dans ce brin de toilette ; c’est la façon dont il noue sa cravate. Le nœud, très-petit,. est d’une symétrie parfaite. Malheureusement, ce nœud, artistement façonné, se promène si à l’aise autour du cou de son propriétaire, qu’à la première truite capturée, il va de côté pour se fixer définitivement par derrière. En sorte qu’il n’y a que les personnes auxquelles Soulé tourne le dos qui puissent jouir du nœud de sa cravate.

Mais avec ou sans nœud de cravate, que ce nœud soit tourné à droite ou à gauche, au levant ou au couchant, qu’il plaise aux petits-crevés ou qu’il soit l’objet de leur critique, Soulé n’en est pas moins un homme de talent et un homme d’esprit. Toujours il sait vous intéresser par une conversation animée et substantielle.

J’ai eu le plaisir d’être conduit par lui à la pèche, et il m’a raconté sur son art, sur les mœurs de la truite et sur la façon dont il la boucle, une foule de choses bonnes à savoir et qui n’avaient rien de banal.

La pèche à la truite est une pèche toute particulière qui demande beaucoup d’expérience et ce je ne sais quoi qu’on appelle quelquefois le feu sacré, d’autres fois le diable au corps, le plus souvent le chic.

Soulé a si bien le chic pour retirer les truites du gave et les mettre dans le petit panier qu’il tient coquettement attaché au côté par une courroie, qu’avec les mêmes engins et au même endroit, il bouclera, comme il dit, vingt poissons quand vous n’en piquerez pas un. Son habileté est telle qu’un jour dans la vallée d’Àure, près de Bagnères-de-Bigorre, il a pris à la ligne trente-six livres de truites.

De tous les habitants du liquide élément, la truite est sans contredit le plus vif et le plus ombrageux. La vivacité de ce poisson tient du fantastique. Soulé assure avec les naturalistes que la truite remonte les

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES. 75

cascades en se vissant, pour ainsi dire, dans la masse du liquide en chute. Se servir de l’eau qui tombe comme point d’appui pour la remonter, cela semble mpossible, et la force et l’adresse de la truite sont véritablement inouïes.

La truite est défiante. Elle a bon œil et bonne oreille. Elle sait distinguer, au milieu du bruit causé par le gave se brisant contre les rochers, le plus petit bruit extérieur, et si elle aperçoit au-dessus de l’eau une forme humaine, elle part comme la foudre et vous ne la revoyez plus. Aussi, Soulé choisit-il de préférence pour la pêche un temps couvert, afin que son ombre ne soit pas reflétée sur l’eau.

La pêche à la truite ne se fait que dans la belle saison. Le mois d’avril est quelquefois assez bon ; les mois de mai et de juin sont les meilleurs généralement. Toutefois , Soulé fait d’excellentes pêches dans les mois de juillet, d’août et même de septembre.

Suivant le temps et l’époque de l’année, notre virtuose emploie comme appât le ver rouge ou la mouche artificielle.

Il a observé que le matin, généralement, le ver rouge réussissait mieux que le soir. Le contraire a lieu relativement à la mouche artificielle, à laquelle la truite se laisse prendre plus volontiers dans l’après-midi.

t Les truites sont moins grosses dans le gave que dans les lacs. Ce qui n’empêche que Soulé a eu sa ligne deux fois démontée à quelques semaines d’in-

tervalles, par un de ces poissons de six à sept livres. Soulé a vu ce monstre, il l’a tenu accroché à son hameçon, mais le monstre a tout emporté, hameçon, ligne avec une partie de la canne brisée.

11 s’en est fallu de peu que cette truite géante n’entraînât Soulé lui-même, qui se serait ainsi trouvé pêché à son tour par un poisson.

En moyenne, Soulé prend de quatre à six livres de truites par jour. Il a des pêches de dix à douze livres, mais elles sont rares.

Voulez-vous manger d’un plat délicieux et passer une journée agréable ? Allez à la pêche en compagnie de Soulé, et faites accommoder vos truites à la bénédictine. Si votre cuisinière ne sait pas ce que sont des truites à la bénédictine, écrivez en Languedoc, à Florac, par exemple, tout le monde vous renseignera. Et la recette d’un pareil plat vaut bien la peine d’écrire une lettre et d’en payer le port.

Je vous ai dit que Soulé avait plus d’une corde à son arc industriel. Il est guide quand le touriste donne et que la truite ne donne pas. Et, comme tous les guides, Soulé brave et dédaigne le danger. Il connaît la montagne aussi bien que le gave, et il a pris part à un sauvetage dont j’ai été témoin à Cauterets. Écoutez ce simple mais dramatique et trèsréel récit.

Par une belle après-midi, vers quatre heures, un baigneur prend par la main son petit neveu, âgé de sept ans, pour lui faire faire un tour de promenade.

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES

Histoire de se dégourdir les jambes et de se donner de l’appétit.

L’oncle et le neveu passent par Camp-Basque, et • on les voit se diriger vers la montagne de Péguère, qui, sous des formes gracieuses, cache des dangers sérieux.

A partir de ce moment, personne ne revoit les promeneurs.

La nuit vient. La mère, dans un état d’inquiétude facile à comprendre, envoie dix guides à la recherche des infortunés sur le sort desquels on forme mille conjectures. Les guides se munissent de crampons, de cordages, de lanternes, de fusées et de tous les engins de sauvetage avec quelques provisions de bouche et plusieurs flaçons d’alcoolature d’arnica du pharmacien Broca L

Quatre guides partent du côté du Monné. Les autres prennent différentes directions. Tous explorent la montagne, sondant les crevasses, lançant des ,» fusées, jetant des cris pour signaler leur présence et entretenir le courage des malheureux égarés, si toutefois ils sont encore vivants, ce qui paraît douteux. A tous ces cris l’écho seul répond, et tout rentre dans le silence et les ténèbres.

i. Ce médicament, extrait de la plante fraîche qui croit naturellement sur les montagnes de Cauterets, a, surtous les autres arnicas, une incontestable supériorité; son efficacité est souveraine et immédiate dans le traitement des contusions, chutes, coupures, évanouissements, etc.

Aux premières clartés du jour, après tant d’efforts infructueux, les guides se réunissent une seconde fois au Mamelon- Yert pour délibérer sur ce qu’il leur reste à faire.

Pendant qu’ils délibéraient, Soulé, sa ligne à la main, était conduit providentiellement du côté où se trouvaient les victimes.il les découvre dans un endroit des plus dangereux, entourés de précipices, ne pouvant faire un pas ni en avant ni en arrière, en proie aux premières atteintes du vertige, à la faim, à la soif, au froid, n’ayant d’autre perspective, s’ils ne sont promptement secourus, que la mort avec toutes les angoisses de la plus cruelle agonie. Soulé, n’écoutant que son courage, se porte immédiatement au secours des malheureux. Voici ce qu’il me dit en revenant :

« J’allais, dès cinq heures du matin, jeter ma ligne dans le gave, au-dessus du pont du chemin de la Raillère, quand des cris, partis de la montagne, vinrent attirer mon attention.

« Laissant là ligne et pêche, je m’élançai dans la direction d’où venaient les cris, auxquels je répondis d’abord par d’autres cris et des paroles rassurantes.

« Les taillis de cette partie de Péguère sont trop touffus pour permettre qu’on se dirige à loisir sur une pente escarpée où le pied n’a, la plupart du temps, pour se poser, que les escarpements des rochers et le rebord des arbres. Ce ne fut donc qu’au bout d’un

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES

certain temps que je parvins à atteindre la base d’un rocher sur lequel j’aperçus deux personnes en danger qu’il s’agissait de sauver, même au péril de mes jours.

« Je leur adressai de nouvelles paroles d’encouragement, et j’escaladai la roche.

« L’oncle s’était dépouillé de son paletot dont il avait enveloppé l’enfant, couché à ses pieds. Pour se maintenir en équilibre, il s’était arc-bouté contre un arbre , ce qui l’empêcha de rouler dans l’abîme.

« Il était impossible à ces deux personnes soit de remonter par le chemin le long duquel elles s’étaient laissé glisser, soit de descendre par une pente presque à pic.

cr L’enfant, en me voyant, battit des mains et se mit à rire. L’oncle profondément ému, était pâle et tremblant, moins pour lui-même que pour son neveu.

«: — Sauvez l’enfant! me dit-il.

« Je pris un mouchoir que j’agitai en l’air et je poussai des cris pour avertir ceux qui, comme moi, cherchaient dans la montagne.

« Soubirous Mathieu arriva peu de temps après moi et m’aida à fixer l’enfant autour de mon cou. Nous lui avions lié les bras avec ma cravate, afin de l’empêcher de se détacher de mon cou dans les soubresauts que j’allais être obligé de faire. Laissant

Soubirous auprès de l’oncle, je descendis la roche à l’aide de mes mains et de mes ongles, mon fardeau sur les épaules.

« — Attendez un moment, dis-je à l’étranger quand nous fumes, l’enfant et moi, hors de danger. On va vous sortir de là.

« En même temps arrivaient les quatre guides : Barragat, Soucaze, Pons et Lamarque, que la vue de mon mouchoir avaient attirés.

« Ils descendirent l’oncle au moyen de cordes et de ceintures, et Barragat me proposa de se charger de l’enfant que je tenais dans mes bras et que j’abandonnai alors à sa garde.

« C’est miracle que les touristes aient pu se maintenir sur ce rocher toute la nuit. En voyant l’enfant sauvé, en se voyant hors de danger lui-même, le monsieur versa des larmes de joie et couvrit de baiser le visage du petit garçon. »

J’ai vu, entouré de tous les guides, l’imprudent touriste qui suivait à quelques pas, l’enfant rendu sain et sauf à sa mère. Il raconta qu’il voyait passer les promeneurs sur le Mamelon-Vert, et avait fait tous ses efforts pour attirer vers lui leur attention. Il dit aussi qu’il lutta contre les tourments du vertige et eut plusieurs accès de désespoir qu’il ne put surmonter qu’en faisant appel à toute son énergie. Quant à l’enfant, à l’abri du froid, et n’ayant qu’une idée incomplète des dangers dont il était menacé, il dormit profondément plusieurs heures.

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES

Combien de fois et jusques à quand faudra-t-il répéter aux touristes qu’un guide est aussi indispensable dans la montagne qu’un pilote sur la mer ?

Page 1