LE MARCHÉ AUX CHIENS DE CAUTERETS
Une des curiosités de Cauterets, c’est le marché aux chiens, qui se tient tous les dimanches sur la place.
Les pasteurs qui ont des chiens à vendre descendent ce jour-là à Cauterets et ils sont bien surs de ne pas remonter dans leur cabane les poches vides, si les chiens qu’ils apportent au marché sont de race pure.
Mais le vrai chien des Pyrénées devient chaque jour plus rare ; à ce point qu’à la dernière exposition de ces animaux à Paris, il n’y en avait que deux. Autrefois les Pyrénéens pur-sang étaient beaucoup plus nombreux, et les pasteurs veillaient avec soin à en conserver la race.
Les bâtards sont loin d’offrir les qualités des chiens
types ; ces derniers seuls sont assez forts et assez hardis pour ne pas hésiter à se précipiter sur l’ours, l’ennemi des troupeaux, redoutable surtout lorsque les Pyrénées du versant français étaient moins peuplées qu’elles ne le sont aujourd’hui.
Les bâtards aboient lorsqu’ils se trouvent en face de l’ennemi ; ils donnent de la voix, comme on dit.
Les chiens de race donnent de la dent, ce qui vaut mieux en pareil cas.
Les chiens de race n’aboient que pour avertir le pasteur de la présence de l’ennemi quand celui-ci est encore éloigné.
Lorsque l’ennemi est en vue, le chien type lui saute dessus en silence, qu’il soit purs ou homme.
Deux exemples à l’appui :
— J’avais vingt ans, m’a conté Laramiau, le propriétaire du café du Cercle à Cauterets, et j’étais encore berger lorsque je fus à même d’apprécier l’intrépidité de nos bons chiens des Pyrénées. Ma cabane était dans la vallée de Lutour, et bien qu’elle fut modeste, et même pauvre comme toutes les cabanes de pasteurs, elle avait un nom. On l’appelait Cabane de Latur.
Mes troupeaux se trouvaient assemblés autour de ma cabane et il faisait déjà nuit. Tout-à-coup, mon chien, qui avait mis le nez au vent, part comme une flèche, renverse les moutons sur son passage et me renverse moi-même à moitié.
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Je le suis des yeux, il se perd dans les ténèbres.
Au même moment, un grognement sourd et bien connu de tous les pasteurs, m’avertit que l’ours est mordu par le chien, lequel n’avait point aboyé.
Il y eut une lutte terrible et disproportionnée entre la bête fauve que son épaisse fourrure protégeait contre la dent de ma sentinelle vigilante, et celle-ci.
Heureusement, le combat ne dura que quelques secondes. L’ours, qui avait faim et ne voulait pas perdre de temps en vaines discussions, quitta la place pour chercher fortune ailleurs.
En moins d’un quart d’heure, il franchit toute la vallée de Lutour, traversa le gave, et se trouva aux Culaüs, où des brebis étaient parquées.
11 y a des jours malheureux pour les ours comme pour les hommes. J’entendis les aboiements des chiens, qui me prouvèrent que la bête féroce était aussi mal accueillie aux Culaüs qu’elle venait de l’être à ma cabane de Latur.
J’appelai mon chien ; il avait le flanc déchiré par la griffe de l’ours. Je le soignai, et pour le guérir ce fut l’affaire de quelques jours.
Je passe de l’aventure Laramiau à la seconde aventure du même genre.
Une autre fois, il y a vingt-cinq ans, un homme était venu faire voir à Cauterets un ours savant qui
dansait la polka, mettait un bâton en travers sur son dos, et s’asseyait gracieusement comme vous et moi.
Déjà Martin préludait par quelques grognements à ses travaux habituels, lorsqu’un chien arrive comme une foudre vivante à travers les curieux qu’il bouscule et s’élance résolument sur la bête fauve. Il se pend à son oreille et ne la lâche pas. L’ours furieux prend sa course à son tour, entraînant son propriétaire, qui le tient par une chaîne à deux anneaux, l’un fixé au nez l’autre au col.
La foule fuit terrifiée devant l’ours, qui cherche en vain à se débarrasser du chien toujours pendu à son oreille. Dix fois le maître de Martin est sur le point de lâcher la chaîne ; dans ce cas, l’ours n’aurait pas été longtemps à regagner les montagnes. Enfin, on parvient à séparer le chien de l’ours et à calmer ce dernier. Les deux combattants avaient déjà passé le pont et couraient vers le Mamelon- Vert.
Le héros de ce brillant fait de gueule était un chien pyrénéen, appartenant à un meunier dont le moulin était dans Cauterets même, près de la mairie. Cet animal, élevé au moulin, n’avait jamais vu d’ours ; mais en apercevant pour la première fois cet animal, ses instincts s’étaient réveillés, et il agit comme nous venons de le voir.
Le chien type des Pyrénées est un peu moins grand que le chien de Terre-Neuve à long poil, et, s’il faut
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en croire quelques naturalistes, les chiens fameux du Mont-Saint-Bernard n’auraient d’autres aïeux que ceux des Pyrénées.
Quand le Savoyard Saint-Bernard de Menthon eut, vers le milieu du dixième siècle, la généreuse pensée de fonder un hospice au mont qui depuis porta son nom, il comprit qu’il fallait des chiens dévoués et intelligents pour servir d’auxiliaires aux moines sauveteurs. Ayant pris des informations sur l’espèce la plus capable de le seconder, il fixa son choix sur les chiens des Pyrénées. Des membres de cette noble famille furent en conséquence conduits au Mont- Saint-Bernard, et l’on sait de quelle gloire impérissable ils se sont illustrés en collaboration des religieux à la piété profonde et désintéressée desquels on ne saurait rendre un hommage trop respectueux.
Le chien des Pyrénées est très-fort et admirablement proportionné. Dans sa large poitrine, de robustes poumons fonctionnent à l’aise : ce qui lui permet de gravir les montagnes les plus rapides, aussi facilement, et plus facilement, peut-être, que s’il courait en plaine. Le poil est assez touffu, sans être long. Sa tête est carrée, son museau court. La lèvre supérieure descend sur la lèvre inférieure , qu’elle couvre en partie.
Relevez cette lèvre, et vous verrez la plus belle dentition que puisse envier un animal d’humeur guerrière, qui n’a pour toutes armes que ses dents.
Ses oreilles sont courtes et comme collées sur les tempes. Le bout seul se détache en formant un demi-cercle. Le nez est large et un peu relevé.
Quant aux yeux de ces quadrupèdes, ils sont bien le miroir de leur âme, pour dire comme le proverbe. Quelques-uns les ont injectés et féroces ; méfiez-vous de ces bêtes, et, si vous les rencontrez dans la montagne, tournez à droite si elles sont à gauche, à gauche si elles se trouvent à droite. En patois, on les appelle excuset.
D’autres chiens ont les yeux limpides et le regard doux. Quoique vaillants, ils ne sont pas foncièrement méchants, et se montrent bons camarades quand vous leur avez été présenté par un ami commun.
Tous les chiens de race ont la démarche fière, le port noble et la conscience de leur valeur. Ils défilent devant le troupeau confié à leur garde, de l’air martial d'un général en chef passant en revue son armée. Pour augmenter la noblesse de son maintien, le chien de race tient toujours sa queue fièrement relevée en trompette. Chacune des pattes de derrière est armée de deux ongles caractéristiques, qu’on appelle le double éperon. Pour ce qui est des pattes de devant, elles sont larges et bien d’aplomb.
Cet animal, que les pasteurs appellent dans leur patois ca deoilles (chien de brebis), a pour les brebis un amour poussé souvent jusqu’à la tendresse la plus exquise. Il les aime autant qu’il sait les dé-
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fendre, et il les lèche pour leur exprimer toute sa tendresse. Les brebis, moins intelligentes que leur protecteur, ne lui témoignent aucune amitié ; mais elles se laissent aimer, et c’est tout ce qu’on est en droit d’exiger de leur coeur froid et peu expansif.
Que de gens, sous ce rapport, ne valent pas mieux que les moutons !
L’espèce qui nous occupe est assez féconde. Les chiennes mettent bas de cinq à sept chiens qu’elles nourrissent en bonnes mères. Mais bientôt les petits se trouvent en état de boire du lait de vache ou de brebis, et môme de manger de la pâte.
La pâte qu’on fait avec de la farine de maïs est, avec le pain plus ou moins rassis et l’eau claire, la nourriture du pasteur et de son chien. Cette farine, assez grossière, est mise avec de l’eau dans un chaudron sur un feu vif. Dès que ce mélange commence à bouillir, le pasteur le remue avec un petit bâton. Quand la pâte a diminué d’environ un tiers, la cuisine est faite. Sur cette pâte chaude, on verse du lait froid ; quand la'pâte est froide, on fait chauffer le lait. La pâte est faite pour deux jours, et on en mange depuis le 1 er janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre. C’est, comme on voit, passablement monotone.
Quelquefois pourtant le pasteur sybarite et fin gourmet ajoute à la pâte une écuelle de soupe. Voici comment se fait le pot-au-feu sur la cime des monts :
Un morceau de lard est mis dans la marmite sans
aucun légume et dans une quantité d’eau proportionnée, non point au volume du lard, mais au nombre des personnes qui désirent manger de la soupe. Quand le lard est cuit, on le retire de la marmite qu’on remplit de morceau de pain. Pendant que le pain mitonne dans le bouillon, les pasteurs mangent le lard. Cette friandise avalée, la soupe se trouve faite, et elle est mangée à son tour.
Un pareil potage figurerait très-mal, assurément, aux Frères-Provençaux et au restaurant \erdier à Paris ; mais il fait excellente figure dans la cabane du pasteur. Hommes et chiens s’en régalent, et je souhaiterais que les estomacs blasés qui vont traîner leurs difficiles digestions dans les maisons où l’on cline, pussent manger dans la vaisselle plate de leurs hôtes somptueux, comme mangent dans leur écuelle de bois les gardeurs de moutons. Il y a des grâces d’état. Celles du pasteur sont l’appétit et la santé. Elles en valent d’autres.
Si robustes que soient les chiens de montagnes, comme tous les autres chiens ils ont, à un certain âge, ce qu’on appelle la maladie. Il y a dans Cauterets un berger boiteux, propriétaire de plusieurs chèvres, qui guérit les chiens de la maladie comme il guérit les humains de tous les maux dont ils peuvent être victimes. Et cela au plus juste prix. Cet Hippocrate appelle la maladie des chiens la gale, et c’est à un certain endroit de la langue de ces animaux qu’il va chercher le germe de la gale. N’essayez
pas de mettre en doute la science de ce guérisseur ; vous perdriez votre temps. Les pasteurs ont plus de confiance en lui qu’ils n’en auraient dans M. Dupuytren lui-mème. Il a extrait, comme il dit, la gale à des milliers de chiens, et remis plus ou moins bien un certain nombre de bras et de jambes démis. On voit cet artiste distingué rôder tous les dimanches sur la place, ne jetant point sa langue aux chiens, pas si bête, et attendant que les chiens lui jettent la leur, ce qui est plus intelligent. Il n’y a pas de sot métier, dit-il, il n’y a que de sots vétérinaires.
Disons pour terminer cette rapide étude sur les chiens des Pyrénées, que le prix d’un de ces animaux de race, âgé de deux à trois mois, varie entre trentecinq et cinquante francs. Les plus estimés généralement sont blancs,' tachetés rouge et gris.
LES PORTEURS DE CHAISES A CAUTERETS. — LA PLUS BELLE PAGE DE LEUR HISTOIRE.
J’aime les animaux domestiques, et mon titre de membre de la Société protectrice des animaux me
fait un devoir de les défendre toutes les fois que l’occasion se présente.
Mais j’aime infiniment mieux les hommes en ma qualité d’homme, et on me permettra d’appeler l’attention bienveillante des baigneurs de Cauterets sur les porteurs de chaises, qui sont les chevaux volontaires, dévoués, pensant et parlant des infirmes ou des trop faibles pour lesquels la chaise à porteurs est le seul moyen possible de locomotion.
En voyant ces robustes montagnards porter leurs semblables mieux et plus légèrement que les trois quarts et demi des hommes ne se portent euxmêmes, j’ai quelquefois pensé à cette fable si philosophique de l’aveugle et du paralytique.
L’association des forces et des. moyens, voilà, en effet, le grand problème social.
Le paralytique dirige l’aveugle et celui-ci porte l’autre.
Quelle plus heureuse et plus touchante association !
Le porteur de chaise a bon œil et bon pied, mais sa bourse languit et baille tristement aux corneilles. Le baigneur est plus favorisé du côté de la fortune, mais sa poitrine est Jyible. ses jarrets défaillants ; il donne peu de l’argent qui manque à celui-ci et reçoit en échange des forces d’emprunt, en attendant que la nature lui rende ses forces propres.
Dire à un homme de marcher pour vous et pour
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lui, ce n’est pas lui demander un service de peu d’importance ; et pourtant combien le tarif des porteurs est modeste ; combien même il serait insuffisant, si l’administration, en le fixant, n’avait justement compté sur la générosité des baigneurs?
Les personnes qui vont en chaise et qui, par légèreté d’esprit, indifférence, oubli de leur situation de porté, ou par tout autre motif, s’en tiendraient strictement au tarif officiel, se montreraient envers les porteurs d’une parcimonie choquante.
En effet, il faut savoir que le tarif rétribue plus libéralement à Cauterets les efforts musculeux des chevaux que ceux de l’homme. Un cheval qui porte un monsieur de Cauterets à la Raillère gagne cinquante centimes ; le tarif n’accorde que vingt-cinq centimes, juste la moitié, à chacun des deux porteurs qui font cette même besogne. En un mot, il en coûte un franc pour faire la course de la Raillère, aller et retour , à cheval , et un franc également pour accomplir ce même trajet en chaise à porteurs. Or, le cheval est un, et les hommes sont deux.
Mais c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit de grandes excursions, telle que l’ascension du Monné, du lac d’Estom, du lac de Gaube, du Marcadeau, du col deTthnr et du voyage des frontières d’Espagne, tarifés relativement plus bas encore.
Pour grimper de Cauterets à la crête du Monné, chargés d’une personne, et revenir au point de dé-, part, que cette personne soit grande ou petite, mai-
gre comme Don Quichotte ou grasse comme Sancho Pança, qu’elle soit bien portante ou malade, les porteurs, au nombre réglementaire de quatre, n’ont droit qu’à trente francs. Cela ne fait pas, on le voit, quatre francs par porteur pour accomplir une ascension considérée comme une des plus pénibles et des plus longues des environs de Cauterets, et tout à fait impossible à cheval, où bête et cavalier seraient exposés à rouler dans des précipices.
L’ascension au lac de Gaube, dont le plus grand nombre des baigneurs de Cauterets ont apprécié la distance et les difficultés de la route, l’ayant euxmêmes parcourue, est faite par quatre porteurs pour vingt francs, aller et retour î
S’il prend à un brutal imbécile la fantaisie de se mettre dans une chaise et de se faire effrontément porter par quatre hommes, de Cauterets à Pierrefitte et de Pierrefitte à Cauterets (vingt kilomètres toujours en pente), il ne lui en coûtera que dix francs ; c’est-à-dire un franc vingt-cinq centimes pour chaque homme ayant fait dix kilomètres avec le poids de cet aimable farceur.
Adressez-vous à Paris à quatre commissionnaires pour remplir cette même tâche, ils vous deman- ^ deront quatre .cents francs, au moins.
En^tféfîte^ je vous le dis, les porteurs de Cauterets sont des virtuoses en leur genre et si je ne l .ur accorde qu’un mérite inférieur à celui de Listz, ,7 e Paganini ou de Pradel improvisant une tragédie tout
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entière sur un sujet donné, je ne puis m’empêcher de les trouver tout aussi extraordinaires que ces derniers et infiniment plus dévoués. Il faut de la force pour être porteur, des pieds de fer, des muscles d’acier avec des poumons d’or dans un coffre de marbre : mais la force ne suffirait pas; il faut aussi l’habitude de gravir les montagnes, et des muscles disciplinés à ce genre d’effort. Hercule, le fameux Hercule aux douze travaux, reculerait peut-être à servir de .partner à un des porteurs de Cauterets pour l’ascension du Mont-Perdu, du Monné ou du petit Yiguemale.
Les porteurs ont la conscience de leur vaillance et de leur adresse, et ils ont l’amour-propre de leur profession, qui, dans certain cas, dans certaines ascensions restées mémorables, a été poussée jusqu’à l’héroïsme.
Parmi ces ascensions, il en est une surtout que les porteurs ne rappellent pas sans une juste fierté, et dont l’étranger n’entend pas le récit sans un sentiment d’effroi mêlé d’admiration.
Je veux parler de l’ascension en chaise à porteurs, de la princesse russe Trubetzkoï, à la Brèche- de- Rolland, accomplie, au péril de leur vie, par huit porteurs, sous la direction de Barragat, de Latapie et d’un autre guide dont le nom m’échappe.
La princesse était aussi puissante par son embonpoint que par sa fortune et ses titres nobiliaires. Le poids de son corps était égal environ au double du
poids d’une personne ordinaire. On comprend que cette circonstance ajoutait singulièrement à la difficulté de l’entreprise. Aussi, les porteurs de Barèges et de Gavarnie avaient-ils nettement décliné l’honneur de porter la princesse dans cette course téméraire, honneur qui fut accepté comme une sorte de chOi par^S^i*^ Cauterets.
Le prince Trubetzkoï, mari de la princessèpeiait du voyage et savait encourager les hommes par sa gracieuse humeur, sa démarche fière, sa parole décidée et ses libéralités.
On partit de Cauterets par un beau soleil qui promettait une belle journée et qui tint toutes ses promesses.
Le prince avait fait d’amples provisions de vivres que les trois guides chargèrent sur leur dos.
La princesse, que son extrême embonpoint permettait à peine de faire quelques pas dans ses appartements, entra difficilement dans la chaise, et les hommes se mirent en marche pour Gavarnie, le jarret ferme et le cœur content.
En se relevant toutes les quinze ou vingt minutes, ces vaillants porteurs purent accomplir cette première et très - longue étape en moins de dix heures.
Ils passèrent par le lac de Gaube, la brèche du petit Viguemale, et traversèrent la vallée d’Aussoz.
Essayez de faire cette même promenade, sans rien
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porter que votre propre personne, et vous m’en donnerez des nouvelles.
Le prince escortait à clieval et faisait, chemin faisant, remarquer à la princesse les sauvages beautés qui bordent cette route, comme un musée gigantesque de la nature, doublpmpnt écrasant de poids et de magnificence.
En arrivant au village de Uuvarme, les hommes étaient fatigués, mais point trop.
Cette course ne leur avait pas ôté l’appétit, tant sans faut, et ils puisèrent dans quelques flacons de la cave du prince, généreusement mis à leur disposition, des forces nouvelles et une saine gaieté pour le lendemain.
Des chambres avaient été retenues à l’hôtel pour le prince et la princesse ; les porteurs et les guides couchèrent où ils purent, et la nuit dut être bonne pour tout le monde.
Le lendemain, dès l’aube, les porteurs et les guides trouvèrent le prince debout et prêt à se remettre en route.
La princesse fut de nouveau replacée dans la chaise, et l’ascension commença au milieu d’un grand concours de montagnards, étonnés de l’audace de cette caravane qui allait peut-être périr tout entière, victime de sa témérité.
Je n’ai point à faire ici la description des sites parcourus. Je dirai seulement qu’arrivés à un certain
endroit d’un accès très-difficile, les guides et les porteurs, jugeant que toute tentative de porter la chaise sur un rocher presque à pic serait inutile et extrêmement dangereuse, il fut résolut qu’on hisserait la princesse au moyen de cordes apportées dans cette prévision. La chaise fut solidement fixée à deux bouts de corde et hissée sans accidents par les porteurs et les guides, dont les efforts réunis n’étaient pas de trop en cette circonstance pour enlever ce grand poids à la seule force du poignet, sans poulie et sans cabestan.
La princesse, dont la position singulièrement penchée pendant ce pas difficile n’avait rien de commode ni de rassurant, faisait entendre des soupirs et des mots entrecoupés qui témoignaient d’une certaine inquiétude.
On serait inquiet à moins.
Quant au prince, qui avait suivi cette manœuvre avec la certitude qu’elle devait réussir, il paraissait extrêmement heureux, et son bonheur se manifestait par une sorte d’enthousiasme belliqueux.
— Hardi ! mes amis, disait-il aux porteurs, vous n’aurez jamais si bien travaillé qu’ aujourd’hui.
Cette roche si difficile était pour ainsi dire un jeu d’enfant à côté du glacier presque vertical dont il fallait faire l’ascension pour arriver à la Brèche-de- Rolland.
Ici, les guides délibérèrent sérieusement.
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En présence de cette montagne de glace qu’il fallait gravir avec une charge qu’on ne pouvait pas manier comme un colis inerte, et qui réclamait, au contraire, les plus grands égards, deux guides sur trois émirent l’opinion qu’on ne pouvait aller plus loin sans compromettre la vie de la princesse et de ses porteurs.
Latapie apprit au prince le résultât de cette décision.
— Eh ! quoi, dit le prince, vous reculeriez devant un danger ! vous, l’élite des montagnards de Cauterets ! Je ne vous reconnais plus, en vérité, et j’attendais mieux de votre énergie.
— Prince, observa Latapie humblement, mais en accompagnant ses paroles d’un sourire malin, la vie de pauvres gens tels que nous est peu de chose, car il y aura toujours beaucoup de pauvres gens sur la terre ; mais la vie de la princesse est précieuse, et quand le Ciel ravit un prince à son peuple, cette perte n’est pas toujours réparée par la naissance d’un prince nouveau.
— N’importe ! fit le mari de l’excursionniste.
— Vous trouvez, prince, que cela n’a pas d’importance ?
— Nous irons à la brèche même de Roland, ou nous périrons tous ici entraînés par le poids de la princesse, ajouta fièrement le prince, grisé par l’at-
trait du danger et semblable à un capitaine qui excite ses troupes à s’emparer d’une citadelle.
— Deux princes périr ainsi du même coup, ajouta tristement Latapie, et personne, peut-être, pour en porter la nouvelle 1
— Marchons, dit le noble et hardi personnage. Reculer à cette heure serait une honte. Marchons, suivez-moi.
Et il voulut s’élancer sur la glace où il est souvent plus dangereux de glisser que sur le gazon, malgré l’opinion MM. Scribe et Auber exprimée dans la Neige. Mais le pied lui manqua et il dut modérer son ardeur.
Il n’y avait pas à reculer puisque le prince voulait absolument avancer. Sans consulter la princesse qui ne cessait de soupirer et d’ articuler sourdement des mots inintelligibles, on procéda immédiatement à l’ascension.
Les guides, en hommes expérimentés, prirent des haches et tracèrent dans la glace, extraordinairement durcie, des entailles où les porteurs devaient mettre le pied.
Quand ce tracé fut fait, ce qui présenta .quelques difficultés, on se prépara à la montée. Des courroies prirent la chaise en dessous, et quatre porteurs, avec les trois guides, s’y attelèrent pour soulager les quatre autres porteurs qui, eux, tenaient les brancards. Les deux porteurs attelés aux brancards de der-
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rière avaient la plus grande responsabilité de l’ascension. Un pied mal d’aplomb sur les entailles faites dans la glace, et princesse, porteurs et guides roulaient comme une avalanche humaine avec le prince, qui n’aurait pu rester impassible et eût vainement essayé de porter secours.
Comme il fallait, autant pour la commodité de la princesse que pour la sûreté des porteurs de devant, que les porteurs de derrière tinssent la chaise le plus possible dans sa position régulière, ils soulevèrent les brancards au-dessus de leur tête. Un des porteurs fit usage de ses deux bras ; l’autre, nommé Lacaze, un géant et un hercule à la fois, n’employa pour cela qu’une seule main.
Que pensait au juste la princesse quand les porteurs et les guides, après un instant de recueillement pendant lequel ils recommandèrent leur âme à Dieu, la chaise s’ébranla et que les espadrilles à crampons s’emboitèrent dans les entailles de la glace; elle seule aurait pu nous le dire, mais ne nous l’a point dit.
Le prince, lui, ne cessait d’encourager tout son monde du geste et de la voix en répétant : « Nous mourrons tous ici ou nous irons à la Brèche-de-Rolland. »
C’est beau, la volonté, et c’est beaucoup ; mais elle ne suffit pas toujours dans certaines entreprises.
Arrivée presque au but après des efforts et un déploiement d’adresse, d’habileté et d’énergie inouï, la
caravane faillit dégringoler, comme on roule sur les montagnes russes. Un des porteurs qui marchait de côté tenant une des courroies, posa mal son pied dans le tracé, et disparut sous la chaise en glissant avec la vitesse d’un boulet de canon.
Un cri s’échappa de toutes les poitrines et la chaise oscilla sinistrement.
— Halte ! crièrent les guides.
Et chaque pied resta emboîté dans son socle neigeux comme par l’effet d’une baguette magique. .
Au même instant une main vigoureuse empoigna par le collet de sa veste le porteur aplati sous la chaise, et le releva prestement.
Cet homme n’avait rien de cassé ni bras ni jambe, et après s’être excusé, il reprit tranquillement la courroie. Quelques pas encore, et la princesse atteignait enfin les hauteurs tant désirées.
La caravane entière poussa un formidable hurrah :
Le prince triomphait.
Les porteurs et les guides aussi.
La princesse se trouvait débarrassée d’un grand poids.
Les porteurs aussi.
Les paniers à provision furent ouverts, et le sang de la vigne, comme disaient les Gaulois nos pères, se
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mêla au sang de l’homme pour le fortifier et le calmer à la fois.
Il était à ce moment une heure de l’après-midi.
La princesse ne put sortir de sa chaise ; mais s’étant penchée en avant, elle admirales magnificences dont l’œil glouton de beautés se rassasie sur cette route du ciel à admiration que veux-tu. Son regard se plaisait à mesurer les deux murailles qui forment laBrêche-de-Rolland, lesquelles se prolongent à environ un kilomètre sur une hauteur de plus de cent mètres, laissant entre elle une ouverture d’environ cinquante mètres.
A deux heures il fal}ut songer à la descente.
C’était beaucoup d’avoir pu monter ; c’était encore plus de pouvoir descendre.
Les chasseurs d’isards et d’ours ne sont point d’un caractère timide, et Latapie, qui a tué douze ou quinze ours et plus de cent isards, eut peur.
Peur surtout pour la princesse et pour le prince ' qui, naturellement, dans son opinion, devait tenir à la vie infiniment plus que de simples montagnards tels que ses camarades et lui.
J’abrège. On descendit le glacier comme on l’avait monté, le colosse Lqcaze tenant par derrière, ainsi qu’un héros mythologique, un des brancards de la chaise hissée au-dessus de sa tête.
Avant la nuit, cette phalange des plus hardis ex-
eursionnistes dont l’histoire des montagnes pyrénéennes ait gardé le souvenir, rentrait paisiblement à Gavarnie, où une chaleureuse réception lui était faite.
Cette nuit fut pour le couple princier et pour les gens sous leurs ordres meilleure encore, on le devine, que la nuit passée.
Le lendemain, la princesse était rendue à Cauterets, et son nom à jamais gravé dans les fastes des porteurs et des guides, qui ont eu le bonheur de l’accompagner et de la porter sans la tuer ni se tuer eux-mêmes ; un double miracle dans la circonstance.
Les porteurs de Cauterets formaient, il y a quelques années, une corporation aussi utile que nombreuse. Ils n’étaient pas moins de soixante avant que les omnibus (de bien désagréables omnibus et fort cher) ne vinssent leur faire concurrence. A cette heure, les porteurs ne sont plus que dix-huit, encore se plaignent-ils de manquer de travail.
Ils ont une caisse commune, mais ce que chacun gagne n’entre pas en entier dans cette caisse.
Les porteurs gardent pour eux-mêmes les pourboire qui leur sont donnés , et sur le chiffre du tarif, ceux qu'ont eu la peine 3 comme ils disent, prélèvent une certaine somme fixée d’avance et dont ils font leur profit particulier. Ainsi, sur les vingt francs que leur alloue le tarif pour le trajet du lac de Gaube, les porteurs qui font cette course mettent
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quatorze francs dans la caisse commune, et se partagent six francs.
D’après leur règlement, chacun d’eux doit travailler à tour de rôle. S’il s’agit d’une grande excursion et que le porteur dont c’est le tour de porter ne se sente pas la force de l’entreprendre, il cède à un autre son tour, et perd ainsi son bénéfice particulier.
L’hiver, quand il y a six pieds de neige partout, les porteurs, qui n’ont plus de gens à porter, portent du bois et vont à Panticosa en Espagne, chargés de différents produits, tels que faïence, paniers de vin de champagne, etc.
Qu’on se figure un homme marchant seul, avec un fardeau sur les épaules de soixante à quatre-vingts kilogrammes, au milieu des solitudes glacées, qui font de la chaîne des Pyrénées comme une mer de neige pétrifiée. S’il lui arrive un accident, s’il a pris pour un plateau rocheux une vallée comblée par la neige, et qu’il enfonce jusqu’aux genoux dans la froide substance, il est mort. Qui donc viendrait le secourir ? Les montagnes n’ont point d’écho en hiver, et l’hospitalité n’est la vertu ni des ours ni des vautours qui seuls animent ce paysage. Le Deas ex machina n’est jamais le dénouement des tragédies pyrénéennes en hiver. Les dieux eux-mêmes s’éloignent avec horreur de ces horribles parages.
Porteur, porte-toi bien et sois fier de toi-même. La fierté est un bon cordial . Quand tu traverseras le
Marcadeau pour te rendre à Panticosa, au milieu de cette nature muette et paralysée par le froid, que ton cœur reste vaillant et chaud. Chante s’il se peut sous tes quatre-vingts kilos de faïence, et souris en pensant qu’il y a des gens à Paris et ailleurs que la nature a créés sains et forts, que les habitudes du monde ont rendus fragiles comme du verre de Bohême, et qui mourraient s’ils allaient par le brouillard, sans cachenez et sans parapluie, de la Madelaine au Grand- Hôtel.
CONSTITUTION HYGIÉNIQUES. — CONSTITUTION MÉDI- CALE. — MORTALITÉ A CAUTERETS.
On n’est pas malade et on ne va pas s’infiltrer aux Pyrénées des eaux sulfureuses par tous les pores, sans prendre quelque intérêt aux études médicales et scientifiques faites par des hommes compétents sur ces eaux, sur les conditions hygiéniques et... sur la mortalité dans ces pays de la santé.
J’ai voulu savoir un peu de tout cela en ma qualité de malade, et je vais à mon tour, armé d’une science
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que je dois tout entière au docteur Gigot-Su ard, vous parler de Cauterets autrement qu’en touriste. Je n’en aurai pas pour longtemps du reste, l’auteur des Études médicales et scientifiques sur les eaux de Cauterets n’étant pas ici pour me souffler. Mon sac vidé, je m’efforcerai d’oublier les scientifiques petites misères dont je vais avoir l’honneur de vous entretenir, et je reprendrai ma plume et mon bâton de voyageur de lettres.
Cauterets dont la population est de 1 ,500 habitants au plus en temps ordinaire , peut loger jusqu’à 3,000 étrangers à la fois pendant la saison des bains. Ses maisons, élégamment construites pour la plupart, et dans lesquelles on remarque une extrême propreté, sont disposées de façon à éviter l’encombrement. Elles présentent un confortable en rapport avec les besoins et les exigences des hôtes qu’elles reçoivent.
Si la station de Cauterets jouit d’une atmosphère pure et éminemment propice aux valétudinaires qui la fréquentent, c’est que des mesures ont été prises pour que ces heureuses conditions ne fussent pas troublées par des causes d’insalubrité qu’il est toujours possible de prévenir ou de faire disparaître. A cet égard, du moins, on doit féliciter l’administration locale.
Les grandes épidémies envahissent rarement les Pyrénées, surtout les vallées hautes. Ainsi, c’est seulement à son troisième retour en France que le cho-
léra s’est montré sur quelques points de la chaîne, et encore n’a-t-il pas dépassé la limite de 600 mètres.
Le typhus n’y a jamais régné.
On observe bien quelquefois la fièvre typhoïde dans les régions élevées des Pyrénées ; mais elle est loin d’y présenter la même gravité que dans les grands centres de population, car rarement elle devient meurtrière.
Il ne suffît pas de dire qu’une localité thermale jouit de conditions sanitaires excellentes, — toutes ont cette prétention ; — il faut prouver qu’il en est réellement ainsi ; pour cela, je ne connais pas de meilleur moyen que de comparer le chiffre de la mortalité pendant la saison balnéaire à celui de la population indigène et des étrangers. Voyons aussi la nature des maladies pour lesquelles les eaux de la station sont conseillées.
Les scrofules, très rares à Cauterets, ne se rencontrent guère que dans les hameaux environnants. Il en est de même de la phthisie pulmonaire. En effet, un praticien du pays affirme n’en avoir vu que quatre ou cinq cas dans une période de dix ans.
Le goitre qui, par une dégénérescence successive de la progéniture, aboutit au crétinisme, n’existe pas dans cette station. Même remarque pour la pellagre.
Les maladies les plus fréquentes sont, en hiver et au printemps, les rhumatismes musculaires, les
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bronchites, les pleurésies, les pneumonies ; en été, les embarras gastriques, et parfois la dyssenterie. Dans certaines années, on observe quelques cas de fièvre muqueuse.
Les dérangements de l’estomac et de l’intestin se montrent régulièrement tous les étés dans les stations des Pyrénées. Il est vrai que ces indispositions n’ont pas partout la même fréquence ni la même intensité. M. le docteur Lambron les a décrits de la manière suivante sous le nom générique de cholérine 'pyrénéenne, d’après ce qu’il a observé à Bagnères-de- Luclion :
« Ce trouble de l’appareil digestif commence le « plus ordinairement d’une manière soudaine, par le « malaise, et sous les apparences d’une espèce d’in- « digestion, qui parfois prend une si grande inten- « sité, que les malades vomissent à outrance, ont des « coliques assez vives, des garde-robes extrêmement « répétées ; et, bien que le ventre reste souple, ou ne <t se ballonne que modérément, le pouls s’affaisse, « devient petit, serré , la figure est pâle et profondé- «r ment altérée, les extrémités sont froides. Si l’on « n’était prévenu de ces désordres, on serait tenté de « croire à un empoisonnement. Mais des boissons dé- <c layantes, de légers antispasmodiques, parfois des « opiacés, plus souvent un peu de bismuth ne tardent « pas à dissiper ces souffrances.
« Pour le plus grand nombre de personnes, ce « n’est là qu’une indisposition de vingt-quatre heu-
« res } chez quelques-unes, au contraire, surtout chez « celles qui sont peu observatrices de la diète et des « règles les plus simples de l’hygiène, ou qui ont les « entrailles plus faibles, plus impressionnables, cette <r indisposition, non-seulement perd plus lentement « son intensité première, mais se prolonge par les « symptômes suivants : délabrement de l’estomac « donnant une fausse sensation du besoin de man- « ger, digestions laborieuses, suivies de garde-robes « plus ou moins nombreuses, faiblesses et lassitudes, « qui sont la conséquence de ce trouble fonctionnel « de l’appareil digestif. »
M. Gigot-Suard est loin de contester les observations que l’honorable inspecteur des eaux de Ludion a faites dans cette station thermale ; mais il pense que les troubles de l’appareil digestif qui se présentent à Cauterets pendant la saison balnéaire ont bien rarement les caractères cholériformes dont parle M. Lambron. Ce sont plutôt, dit-il, de simples embarras gastriques, qui cèdent habituellement à un régime sévère, à des préparations astringentes ou opiacées, et mieux à un purgatif salin. C’est pourquoi la dénomination de cholérine Luchonaise conviendrait peut-être mieux que celle de cholérine pyrénéenne à l’affection décrite par le savant docteur de Luchon, d’après le savant médecin de Cauterets.
Quand à la cause principale de cette affection, elle réside, suivant M. Lambron, dans la composition
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même des eaux potables, en d’autres termes, dans la présence de matières organiques ou végétales dont ces eaux se chargent dans^certaines conditions, notamment après les orages.
M. Gigot-Suard a lui-mème remarqué à Cauterets que les troubles de l’appareil digestif se produisaient le plus ordinairement chez les personnes qui buvaient de l’eau du gave ; tandis que celles qui faisaient usage de l’eau des fontaines publiques, surtout de l’excellente source de Panchour, y étaient moins exposées.
Maintenant, si l’on compare les eaux potables de Cauterets à celles de Luchon, on s’expliquera pourquoi les dérangements gastro-intestinaux sont moins intenses dans la première station que dans la seconde. En effet, les eaux qui alimentent les fontaines publiques de Cauterets ne viennent point du gave ; elles parcourent un trajet souterrain pendant lequel elles se débarrassent plus ou moins complètement, par une sorte de filtrage, des matières organiques et minérales qu’elles ont ramassées en descendant des montagnes. A Luchon, au contraire, c’est le gave de l’Orne, formé lui-même par les eaux de presque toutes les vallées du canton, qui alimente les fontaines publiques. Il est vrai qu’on a essayé de remédier à cet inconvénient par un appareil à filtre; <t mais , dit M. Lambrin, le filtre que, de l’allée des Soupirs, on aperçoit sur le bord de l’Orne, est insuffisant, tellement insuffisant, que, les jours
no
d’orage, il laisse arriver aux fontaines de la ville de l’eau toute trouble qui dépose dans les vases une grande quantité de limon et môme de gravier. »
Quoi qu’il en soit, les baigneurs ne sauraient prendre trop de précautions pour prévenir et combattre une indisposition qui, outre ce qu’elle a de désagréable, nécessite la suspension du traitement thermal.
Il résulte de ce qui précède que la station de Cauterets offre d’excellentes conditions de salubrité aux malades pour lesquels ses eaux sont indiquées. Voyons à présent jusqu’à quel point la statistique mortuaire vient à l’appui de cette déduction.
Dans une période de 10 ans, de 1854 à 1863 inclusivement, nous apprend M. Gigot-Suard, la mortalité a été :
En 1854 de
indigène!
Étrangers
Total ....
Moyenne de chaque saison.
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En fixant à 8,000 par saison le nombre des étrangers qui ont fréquenté Cauterets depuis 1854, on voit qu’il est mort 75 personnes sur 80,000, c’est-àdire 1 sur 1,066 *.
1. Ce chiffre de 8.000 est bien certainement au dessous du nombre réel des baigneurs qui se rendent à Cauterets tous les ans, pendant les mois de juin, juillet, août et septembre.
M. le docteur Mêlier, inspecteur général des eaux minérales de France, s’exprime ainsi sur les progrès que les établissements de Luchon, Bonnes et Cauterets ont fait dans l’espace de dix ans :
« Luchon, qui, en 1847, recevait le nombre déjà bien élevé de 2,220 malades, en a 4,380 en 1856, ce qui fait, à peu de chose près, un accroissement du double en dix ans.
« Bonnes, qui n'eut que 300 malades en 1830, année bien triste, il est vrai, pour les eaux minérales, en a eu 4,200 en 1850, 5,800 en 1855, et 6,400 en 1856 : augmentation énorme, comme on voit, et en rapport avec l’efficacité spéciale et de plus en plus appréciée de ces eaux.
« Cauterets, l’établissement de France le plus fréquenté, a passé du chiffre de 12,000 étrangers qu’il recevait en 1850 à plus de 16,000 en 1856. (Annales de la Société d'hydrologie médicale de Paris, t. III, p. 23 et 24.) »
Il est probable, pour ne pas dire certain, que, dans ce chiffre de 16,000 étrangers, M. l’inspecteur général des eaux minérales à compris les baigneurs du département des Hautes-Pyrénées et des départements environnants qui ont fréquenté les eaux de Cauterets aux mois d’avril, mai, octobre et novembre, c’est-à-dire en dehors de la saison officielle, comme cela a lieu chaque année.
Si on ajoute le chiffre 75 à celui de 93, [total des décès dans la population indigène, nous avons 168 décès sur 95,000 personnes, soit 1 sur 565, et 16,8 sur 9,500 pour moyenne de la saison.
Ce chiffre de la moralité est très-minime et n’a rien qui doive inquiéter, d’après notre auteur. Il n’est réellement désagréable que pour ceux qui tous les ans contribuent à en former le total. Cela me rappelle ces généraux qui, après une bataille, écrivent avec sérénité : « Nos pertes sont insignifiantes : douze tués et soixante-quatre blessés : » Je voudrais bien qu’on put consulter les douze tués pour savoir d’eux si les pertes sont insignifiantes. Mais revenons aux décès à Cauterets.
Ces décès calculés pendant la même période de dix ans se répartissent ainsi selon les mois, l’âge et le sexe :