LA VÉRITÉ SUR LA PRISE DE LA SMALA
J’ai eu l’avantage de me trouver à Cauterets pendant le temps que les fils de l’émir Abd-el-Kader, Sidi-Mohammed et Sidi-Mahhi-ed-Dine, y sont venus prendre les eaux,
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Un appartement leur avait été réservé à l’hôtel du Parc par les soins du baron Clary.
Les princes arabes étaient accompagnés par M. Gabeau, interprète militaire de l’armée d’Afrique, attaché au ministère de la guerre.
Ces nobles enfants de la terre africaine ont conservé leur costume national, et, tout naturellement, ils ont été l’objet d’une vive, mais respectueuse curiosité.
L’aîné, Sidi-Mohammed , était âgé de vingt-sept ans. Le cadet, Sidi-Mahhi-ed-Dine, venait seulement d’accomplir sa vingt-quatrième année. Cauterets leur a beaucoup plu, et les montagnes ont produit sur ces natures poétiques une impression profonde. Us passaient souvent à leur balcon de longs moments dans la contemplation de cette grandiose et tout aimable nature.
De ce poste d’observation, ils n’avaient qu’à tourner la tète au hasard pour voir une beauté.
En face d’eux, ils admiraient les flancs dePéguère, une des plus jolies montagnes du monde, la plus élégante, la mieux proportionnée, la Vénus de Milo de la chaîne pyrénéenne. Pour qui se connaît en montagnes et les aime, il y a dans les formes si correctes, ^ si harmonieuses, si attachantes de Péguère, autant que dans ses riches draperies de hêtres et son diadème de pins, un sujet d’admiration qui ne s’affaiblit jamais. Dans certains jours, quand les nuages assemblés forment sur le couronnement de cette reine de
granit une cour aérienne, que les rayons tamisés du soleil se jouent dans les vapeurs en colorant de pâles reflets le vert mat et sévère des sombres végétations, l’admiration s’accroît, s’exalte et va parfois, chez les natures nerveuses, jusqu’à l’attendrissement.
Un peu à leur droite, les fils de l’émir pouvaient mesurer du regard le Monné de la base à la cime, et contempler à leur gauche la masse de l’Hourmigas. Des prairies verdoyantes, d’un vert si vivace qu’il paraîtrait trop cru dans une peinture et semblerait invraisemblable, des pics ornés d’un collier de neige immuable, parfois le vol de l’aigle planant majestueux sur cette majesté, des pins téméraires poussés sur un côté de la roche aride comme des cheveux opiniâtres sur un crâne dénudé; enfin, et pour animer par une symphonie monotone, mais éminemment poétique, toutes ces muettes grandeurs, la voix mystérieuse du gave bleui lançant contre la roche qui lui fait obstacle sa mitraille de diamants.
Tel est, très -affaibli, très-amoindri, le spectacle sublime dont jouissaient, de leur balcon, ceux dont les regards ont longtemps sondé les profondeurs du désert.
Tous les matins, on voyait à la Raillère ces brillants étrangers suivre le traitement des eaux avec une ponctualité remarquable. Leur visage est doux et sympathique, leur tenue distinguée et grave, leur regard pénétrant reflète la bienveillance. On les
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aime sans les connaître ; quand on les connaît , on ajoute l’admiration à l’amour et à la reconnaissance.
Lors des massacres de Damas, ces jeunes princes furent les auxiliaires les plus actifs de leur père pour sauver les chrétiens des mains des égorgeurs. Ils restèrent trente-sept heures à cheval, parcourant avec l’émir les rues de la ville, et mettant en fuite les hordes funatiques acharnées à la perte de nos coreligionnaires. Dans cette œuvre d’humanité, accomplie au milieu du pillage et de l’incendie, ils furent secondés par sept ou huit cents Algériens , groupés autour de leur ancien sultan. C’est dans ces circonstances terribles que, sur pied nuit et jour, ne sentant ni sommeil, ni faim, ni fatigue, songeant à tous excepté à lui, l’émir Âbd-el-Kader dirigea ce grand sauvetage de la population chrétienne de Damas.'
L’empereur des Français, on ne l’a pas oublié, témoigna sa haute satisfaction à l’émir en le nommant grand’ croix de la Légion d’honneur. Cet exemple fut suivi par les autres souverains de l’Europe, et le sultan de Constantinople donna, en outre, à Sidi-Mohammed et à Sidi-Mahhi-ed-Dine, suivant l’usage oriental, des vêtements magnifiques, avec la décoration de commandeur de l’Osménia.
Au reste, ils appartiennent à la noblesse la plus ancienne de l’islamisme, car ils descendent du prophète Mohammed par Hassane. Ils ont, à ce titre, le
droit de porter la couleur verte dans leurs vêtements. Leur noblesse date de douze cent quatre-vingt-trois ans, et les musulmans leur doivent la plus grande déférence et les plus grands égards.
Leur grand-père, Sidi-Mahhi-ed-Dine, était, suivant les Arabes, un marabout uniquement préoccupé de la crainte de Dieu, passant sa vie à arranger les contestations entre les tribus, à soulager les misères et à donner l’hospitalité aux pauvres, aux orphelins, aux déshérités de la fortune. On disait de lui : « Son chapelet, c’est son fusil, et quiconque a faim peut aller se rassasier. »
Une réception toute sympathique attendait ccs nobles jeunes gens à Bordeaux, où ils sont restés deux jours avant de se rendre à Cauterets. Des appartements avaient été retenus pour eux et les personnages de leur suite à l’hôtel de la Paix, où ils étaient assurés de trouver tout le confort désirable. Accompagnés de M. Thouron, chef d’escadron d’étatmajor, de l M. Paul Daumas, le fils du général, ils ont rendu plusieurs visites. Ils sont allés chez Monseigneur le cardinal Donnet, chez M. le comte de Rouville, chez M. le général de Piétrequin, commandant la subdivision, et chez M. Broehon, maire de Bordeaux, qui leur a fait les honneurs du Musée. Puis, malgré les mauvais temps, ils ont vu les monuments, le Jardin-Public, dans lequel, toutefois, ils ne sont pas entrés, et les établissements de construction auxquels ils ont paru beaucoup s’intéresser, notamment ceux de M. Àrman, député de la Gironde.
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Les jeunes princes arabes ont diné et passé la soirée au quartier général de la 14° division militaire, où les attendait l’hospitalité la plus affectueuse.
Sidi-Mohammed est né le jour de la rupture de la paix de la Tafna, et Suli-Mahhi-ed-Dine, le jour de l’enlèvement de la Smala. Cinq de leurs frères sont morts en France pendant la captivité de l’émir, un au château de Pau, quatre au château d’Àmboise, Il leur reste encore onze frères ou soeurs.
L’auteur de ces lignes a eu l’honneur d’être reçu à Cauterets par les dignes fils de celui dont le nom, devenu légendaire, impose l’admiration et le respect. Le souvenir de cette réception toute bienveillante ne s’effacera point de sa mémoire.
La présence des fils de l’émir avait naturellement mis à l’ordre du jour à Cauterets les campagnes de l’Algérie, aussi glorieuses pour l’illustre vaincu de la France que pour la France elle-même. Le hasard me fit un soir rencontrer chez le docteur Comandré, médecin consultant à Cauterets et le plus aimable homme que je connaisse, un des officiers qui se trouvèrent à la prise célèbre de la Smala. M. Vaissière (c’est le nom de cet officier) nous a parlé de cet heureux coup de main tout autrement que nous ne l’avons lu dans les différentes histoires de nos guerres d’Afrique. L'intérêt si vif que j’ai éprouvé à entendre raconter ce brillant exploit, par un témoin oculaire qui sait voir et n’a rien voulu dissimuler, m’est une certitude qu’il vous intéressera à votre
tour. Je laisse donc parler M. Vaissière qui a bien voulu aider ma mémoire en me fournissant des notes précises.
Depuis quelque temps on avait formé le projet de mettre un terme à cette interminable guerre d’Afrique, en s’emparant de l’émir El-Adj Abd-el-Kader ; du chef des croyants, du seul homme dont la parole avait le pouvoir de soulever les tribus à son gré, de l’homme qui avait en quelque sorte créé une nationalité à l’ensemble hétérogène des diverses populations qui, des frontières de la Tunisie à celles du Maroc, habitent les possessions françaises du nord de l’Afrique.
Pour arriver à ce résultat si désirable, si désiré, on avait formé plusieurs colonnes légères qui, partant de divers points, devaient converger vers un objectif commun, à un bataillon de zouaves. Ces deux bataillons devaient appuyer les quatre escadrons de chasseurs et les quatre escadrons de spahis, qui, éclairés par les goums, avaient ordre de se porter en avant.
Voilà donc nos braves fantassins pourvus de montures, mais ces montures n’étant pas en assez g and nombre, la moitié de l’infanterie devait marcher à pied, tandis que l’autre moitié monterait à cheval ; je dis à cheval, mais pour être exact il faudrait dire à mulet, car la plupart de nos montures étaient des mulets. Ces mulets, nos troupiers les avaient baptisés, je ne sais pourquoi, du nom de Ministres.
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Une partie (le l’infanterie qui devait nous appuyer était donc montée ; mais que de peines, que d’ingénieux expédients il avait fallu employer pour fabriquer à ces animaux quelque chose qui ressemblât à une selle !
Bouts de ficelles servant d’étriers, couvertures servant de corps de selles, ceintures servant de sangles; ficelles par-ci, ficelles par-là!
Quoi qu’il en soit, au bout de quelques heures, six cents fantassins furent transformés en autant de cavaliers, tout en conservant l’ordre de marche de l’infanterie.
Pour ceux qui connaissent l’esprit inventif de nos troupiers, cette transformation n’a rien d’étonnant.
Donc, nous voici partis de Bogar, mauvais village arabe situé sur la limite du désert. Sans nous soucier autrement des embarras de la route, nous pénétrons dans le désert.
Nous marchons, faisant lever devant nous d’innombrables compagnies de perdreaux à trois tarses, charmants oiseaux qui n’habitent que la zone limitrophe des régions sablonneuses.
Nous marchons un jour, nous marchons une nuit, nous marchons encore par une chaleur torride, nous marchons toujours et cette fois nous sommes certains d’être sur la piste d’une grande émigration ; sa fuite rapide nous est révélée par les cadavres d’animaux que nous trouvons sur la route.
A n’en pas douter nous sommes sur la bonne voie.
Aussi l’espoir de rencontrer bientôt l’ennemi nous soutient.
Cependant nous ne voyons toujours que l’éternelle piste...
Plusieurs jours après notre départ de Bogar, nous bivaquons dans un lieu où existait un peu d’eau. Déjà nous nous préparions à passer une nuit aussi bonne que possible, certains de n’avoir pas à déranger le major par suite d’indigestion, — et pour cause , — lorsque l’ordre passe de faire manger un couvert d’orge aux chevaux (trois poignées) et d’en emporter un couvert. On allait repartir!
Nous marchons donc de nuit afin de surprendre l’ennemi; dans tous les cas, pour raccourcir la distance qui nous sépare de lui. Nous marchons, nous marchons encore ; le jour paraît, nous marchons toujours. On fait une halte d’un moment pour laisser manger un peu d’orge aux chevaux, mais ces nobles animaux exténués par la fatigue et la privation d’eau refusent pour la plupart la nourriture qui leur est offerte I Leur vue fait mal. Ils ressemblent autant à des lévriers qu’à des chevaux. Leurs flancs sont vides à y placer un tonnelet.
Cependant nous remontons à cheval, mais alors une lassitude extrême s’empare de tous. Les chevaux, la tête basse, ne marchent plus que d’un pas ralenti, les files s’allongent, les pelotons se disjoignent, les
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escadrons en s’allongeant tiennent un espace immense. On crie : Serrez ! A ce cri, on enfonce les chebourgs (longs éperons ovales) à ce qui reste de flanc au cheval. La pauvre bête fait quatre ou cinq pas au trot, puis retombe lourdement au pas.
Il était alors environ onze heures du matin. L’infanterie était restée loin derrière nous, à plusieurs lieues, et la colonne de cavalerie, s’allongeant déplus en plus, tenait un espace énorme. Le désert, dans son immensité, nous entourait de toute part, nul pli de terrain n’arrôtait la vue, pas un arbuste n’égayait le désolant paysage ; partout l’infini, et audessus de nous un soleil implacable dont les rayons incandescents, embrasant l’air, nous brûlaient le visage, nous desséchaient la gorge.
Tout à coup un éclaireur vient annoncer que la Smala est en vue !
Un hourrah accueille cette nouvelle. Une traînée électrique parcourt la colonne, et par un de ces inexplicables mouvements d’entrain, les escadrons, disjoints il n’y a qu’un instant, sont reformés en un clin d’œil. Quelques secondes ont suffi pour que toute la colonne se trouve rangée en bataille.
J’occupais la droite du premier peloton de spahis, j’étais donc à la gauche des chasseurs, c’est-à-dire au centre de la ligne de bataille. Nous sentions l’ennemi devant nous, mais nous ne le voyons pas encore.
En face de moi était le conseil des chefs.
Le moment était difficile.
Il s’agissait d’attaquer avec huit cents cavaliers réguliers et quelques goums d’une fidélité douteuse une ville de tentes peuplées d’au moins 30,000 âmes.
Le conseil était devant moi, mais à une trop grande distance pour que j’entendisse quoi que ce fut. Une grande responsabilité pesait sur le chef. On dit que l’homme des coups de main, dont la bravoure était bien connue, que le colonel Yussuf proposa de se replier sur l’infanterie. Remarquez que je n’affirme pas. Mais on dit aussi que le duc d’Aumale prenant alors la parole, dit en tirant sa latte : « Chargeons, messieurs ; un prince de ma maison ne recule pas ! »
L’ordre de charger fut donné.
Et alors chasseurs et spahis s’élancèrent ensemble.
Chose inouïe, ces mêmes chevaux, qui, quelques heures auparavant se soutenaient à peine, dévoraient maintenant l’espace. C’est au point que ne pouvant maîtriser le mien, il arriva à la hauteur de mon commandant (M. d’Allouville, maintenant général de division). Mais alors celui-ci m’interpellant s’écria :
— Vaissière, si vous me dépassez, je vous brûle la cervelle.
Je retins mon cheval.
Un de mes amis, qui voyait le feu pour la première fois, me dit:
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— Ne m’abandonne pas, reste avec moi.
Je le lui promis, mais le moyen de tenir parole en pareille circonstance ! Je ne le vis plus.
Toujours au galop, nous descendîmes une légère ondulation de terrain, et, avec la rapidité de la foudre, nous entrâmes dans une ville de tentes, qui était bien la Smala.
Alors commença une scène d’une étrangeté sans précédent. Les escadrons des ailes, en obliquant à droite et à gauche, purent continuer de charger rapidement, tandis que nous autres, au centre, nous fumes arrêtés par les tentes, par les cordes qui les soutenaient, par les troupeaux et par les hommes qui, quoique surpris cherchaient à se défendre. Puis aussi par les femmes. L’une d’elles me frappa à la tête d’un piquet qu’elle venait d’arracher, en accompagnant cette attaque d’une énergique épithète.
Je continuais ma course, mais j’étais seul.
Je courus en avant.
Au détour d’une tente, je me trouvai derrière le colonel Yussuf qui criait à un lieutenant, M. F... :
— Je vous ordonne de rester près de moi.
Peu courtisan de ma nature, entendant ces paroles, je pris à gauche et continuai la charge.
Je ne sais comment cela se fit, mais deux minutes après, un peu plus loin, je rencontrai le même lieutenant, aujourd’hui général de division, aux prises avec un cavalier Arabe. L’arabe tenait la crosse du
fusil que le lieutenant cherchait à lui arracher. J’appliquai, en passant au galop un coup de sabre sur la figure de l’Arabe, et continuai ma course.
Plus loin je me trouvai en présence de magnifiques caisses dorées. Un brigadier survint, il mit pied à terre. Je l’engageais à continuer la charge. Il n’en fit rien. Je piquai mon cheval et courus devant.
Dans les caisses se trouvaient quoi ? les trois drapeaux de l’émir !
Vous dire le tumulte qui régnait dans ce coin du désert, dans ce lieu nommé Ain-Taguin, serait chose impossible. Mais vous en aurez une idée, si vous voulez bien vous imaginer le concert que pouvaient faire trente mille hommes ou femmes, criant comme savent crier les Arabes. Ajoutez à ces cris humains le bêlement de cent mille moutons, le beuglement de dix mille bœufs, le bramement de deux mille cinq cents chameaux, le tout entremêlé des détonations des armes à feu.
Après le combat, nos Arabes s’empressèrent de couper les tètes des ennemis tués ; on en fit un tas, on rassembla environ douze mille prisonniers, et à sept heures du soir l’infanterie arriva pour les garder et pour nous garder nous-mêmes ; car nous en avions besoin.
Noble exemple de confraternité militaire : aussitôt que les zouaves apprirent que nous étions engagés, ceux qui étaient montés sautèrent à terre afin d’arriver plus vite à notre secours, ayant plus de confiance
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en la vigueur de leurs jarrets qu’en la vitesse de leurs montures.
Le soir de ce jour, après le combat, il fallut songer à soigner les chevaux ; besogne difficile dans un pays à peu près dépourvu d’eau. Je trouvai un trou d’une demi-brasse de profondeur. J’y plongeai mon bras armé d’une sébile. Mon cheval s'agenouilla aussitôt près de moi. Je le servis. Bientôt survint un de nos officiers, M. Legrand, je crois. Son cheval imita le mien. Tous deux attendaient avec anxiété la sébile bienheureuse qui allait de l’un à l’autre.
Le lendemain, jour de repos pour les chevaux, fut employé à brûler les innombrables tentes de la Smala.
Dans cette affaire, le hasard nous servit heureusement. Deux jours avant, l’émir était parti de la Smala pour aller raser des tribus, nos alliées, du côté de Tiaret. Sans cette circonstance, pas un de nous ne serait sorti des tentes. Car l’émir, auprès des siens, il n’y avait pas de surprise possible , ainsi que nous le dit fort bien le fils du kalifat Sidi-Embarrack, que nous fîmes prisonnier.
Lorsqu’on vint annoncer à son père que l'on découvrait au loin un nuage de poussière, il crut à l’arrivée de l’émir et donna l’ordre de seller un cheval pour aller au devant de lui... Dix minutes après, nous lui tombions dessus le sabre au poing.
Notre rentrée en pays ami fut laborieuse, car il
n’cst pas facile, môme à des spahis, de conduire cent vingt mille animaux et douze mille prisonniers. .
Les Français, nous le savons, étaient peu nombreux à cette affaire. Combien sont encore vivants ? Bien peu, sans doute. Quelques-uns ont figuré avec honneur comme officiers, généraux en Crimée, en Italie ; mais leurs rangs s’éclaircissent chaque jour. Pour ceux qui restent, — chevaliers sans reproches, — ils sont prêts à rejoindre ceux pour qui le tambour de l’éternité a battu le suprême appel.
Qu’ètes-vous devenus, nos gais chanteurs et chansonniers du bivac : Forgey dit Nasica, Antoine Gandon?... Toi, du moins, mon vieux camarade, j’ai appris que tu étais venu mourir de la mort des justes à Fontainebleau après nous avoir laissé pour souvenir les Trente-deux Duels de Jean Gigou et les Souvenirs d'un vieux Chapeau d'Afrique.
LES VACANCES d’üN PROFESSEUR DU LYCÉE SAINT-LOUIS.
M. A. Denis, professeur au lycée Saint-Louis, n’a, comme tous ses pareils, que de courtes vacances,
mais, par Jupiter tonnant, il emploie bien son temps. Je ne connais guère, avec le docteur Khun et Marmontel, qu’un marcheur de la force de M. Denis, c’est mon excellent et spirituel ami, M. de Girés, l’hôte fidèle de Latapie à Cauterets.
— Venez-vous, me dit un beau matin le professeur du lycée Saint-Louis, venez-vous faire un tour avec moi ?
— Où allez- vous ?
— A la Brèche-de-Rolland.
— Vous êtes bien aimable.
— Vous acceptez ?
— Non, je refuse. ? *»
C’est à peu près comme si Gustave Lambert, rencontrant un ami sous le péristyle de l’Odéon, à Paris, lui disait :
— Venez-vous avec moi faire une partie de bateau?
— Où allez-vous ?
— Au pôle nord, par 90 degrés de latitude.
— Vous êtes bien aimable.
— Vous acceptez ?
— Non, je refuse.
M. Denis partit donc seul pour faire son tour de promenade. Seulement, et comme il ne devait pas revenir à Cauterets, l’heure des thèmes et des ver-
sions ayant sonné à l’horloge Saint- Louis, il promit de me donner de ses nouvelles pour le cas où il y aurait dans sa promenade à la Brèche quelque incident digne d’ètre noté.
De Biarritz je reçus la lettre suivante qu’on ne lira pas sans curiosité et sans une vive émotion :
Parti le lundi 28 août de Gavarnie, sans autre dessein que de monter à la Brèche-de-Rolland, comme je vous l’ai dit , j’entendis parler du Mont-Perdu (que je connaissais seulement par le chapitre de M. Joanne). Le temps était superbe; mon guide, brave et entreprenant, c’était le jeune Henri Laurens, de Gavarnie, digne fils d’un père intrépide, mort il y a quelques mois. Munis de l'inévitable bâton ferré et d'une forte hachette, nous nous mettons en route pour la Brèche , et puis le Mont-Perdu , comme qui eût dit : Allons à la grange de la reine Ilortcnsc, et de là au col de Riou.
Nous arrivions à la Brèche avec le jour plein encore, et nous pûmes jouir d’une vue très-nette sur les sommets qui dominent le Cirque.
La Brèche franchie, le jour commença vite à décroître et la marche à devenir pénible dans les éboulis et les gazons humides. Mais l’espoir nous soutenait : nous allons trouver des bergers hospitaliers, bon lait, chaudes couvertures, épaisse couche de foin. Vers neuf heures, nous arrivons à la cabane de Gaulis, simple abri de pierres sèches, adossé au ro-
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cher avec lequel il est bien facile de le confondre. Mais nous avions compté sans nos hôtes : point d’habitants ; pour tout mobilier, un peu de menu foin. Il fallut s’armer de philosophie, allumer une bougie emportée à tout hasard, souper de nos provisions, heureusement copieuses, et s’étendre sur la dure, rafraîchis outre mesure par le vent, auquel le trouporte, ou mieux le trou sans porte de notre tanière donnait un libre accès.
Vers onze heures, un orage éclate, orage d’une fureur et d’une durée inouïes ; la pluie tombe à torrents, le tonnerre, tantôt gronde au loin, et ses roulements s’engouffrent dans les vallées qui sont à nos pieds ; tantôt ses éclats stridents semblent menacer nos têtes et vouloir effondrer notre pauvre abri. Enfin l’orage cesse et la pluie s’en va faiblissant jusqu’à trois heures du matin. Nous pûmes alors fermer l’œil, et, quand le petit jour parut, nous secouâmes de cette couche ingrate nos membres quelque peu meurtris, reposés pourtant par deux ou trois heures d’assoupissement.
Il était cinq heures et demie, le ciel généralement couvert ; toutefois, dans l’ouest, une étroite éclaircie semblait un rayon d’espérance. La question était celleci : monter au sommet quand même, ou descendre par la belle vallée d’Aros, dont les deux parois verticales et le fond en berceau se projetaient sous nos yeux, comme une immense nef renversée. Comme la veille, je laissai entière liberté à mon guide, et, après
s’être quelque temps consulté, il décida que, venus pour le Mont-Perdu, il fallait poursuivre : on pourrait toujours rétrograder.
La marche, molle d’abord et indécise comme l’état du ciel, obéit aux encouragements qu’il semblait nous adresser à mesure que nous montions. Les éboulis franchis, les trois échelles furent enlevées avec entrain, quelque difficulté, même quelque danger qu’elles présentent, la troisième surtout, escalade presque verticale d’une quinzaine de mètres, où le pied n’a pour se poser que des saillies de roc de quinze ou vingt centimètres. Encore fallait-il tout d’abord les débarrasser de la glace qui en comblait les angles.
Le ciel et la montagne récompensèrent tant de peines. A neuf heures, c’est-à-dire après trois heures et demie de montée, nous occupions la plateforme qui termine, à 3,351 mètres, le pic le plus élevé de toute la chaîne après la Maladetta. Oh! alors, tous les royaumes de la terre étaient à nous : nous dominions à plusieurs centaines de mètres tous les pics d’alentour. Sur nos têtes le pur azur, et dans le bleu, à une faible distance, un aigle planant, majestueux et tranquille, comme chez lui : au-dessous, les premiers plans très-nets, plus loin les nuages moutonnants dans les vallées ; à l’horizon d’immenses plaines, l’air assez calme pour nous permettre d’emplir à l’aise nos yeux et nos âmes de cet immense et magnifique spectacle.
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Il s’agissait de descendre. Par le même chemin, on l’eût pu sans encombre ; mais, suivant le conseil d’un de ses anciens, qui avait pris de moi trop bonne opinion, mon guide avait décidé qu’au lieu de revenir par la cabane de Gaulis et la Brèche, nous irions passer près du lac du Mont-Perdu, après avoir traversé le glacier qui nous en séparait, pour ensuite franchir la raide cheminée qui se dresse au-dessus du lac, et ainsi entrer dans la vallée d’Estaubé.
La première partie de ce programme s’accomplit avec lenteur, mais assez heureusement. Cheminer sur une étroite corniche suspendue à une hauteur vertigineuse, choisir pour descendre sur le glacier un endroit possible, franchir plus d’un passage qui rappelait trop bien les fameuses échelles, tout cela fut bien l’affaire de plusieurs heures : quant au glacier, dont la pente est douce, il fut traversé au pas de course. Vers trois heures, contournant le lac, je disais : « A la bonne heure ! voici que nous nous promenons. » Il est charmant, ce lac, avec ses langues d’eau qu’il pousse dans les terres, et la couche qui le recouvre ; bleue par dessous, c’est de la glace, blanche en dessus, c’est la neige que porte la glace; découpée et échancrée de cent façons les plus capricieuses du monde, c’est un joli ressouvenir du lac d’Alestch, sur le versant N. du Valais, avec la différence qui sépare le joli du grandiose : ici, une couche de deux nuances formant des Ilots mobiles, là bas des blo cs ? des montagnes de glace, qui font du lac valaisan un véritable abrégé des mers polaires.
DE II.VUT EN DAS
Après avoir contourné le lac et escaladé la cheminée, je me croyais au bout de mes plaisirs ou de mes peines, comme vous voudrez. Mais en voici bien d’une autre : par delà cette Brèche, un brouillard intense et une pente de neige d’une effrayante rapidité. Or, je vous avouerai qu’assez leste et nerveux sur le rocher je perds tous mes moyens sur les pentes de neige rapides. Je conçois très-bien le procédé du montagnard : il place parallèlement scs deux pieds, dont la partie antérieure et à peu près inerte sert comme de frein. La partie énergique, c’est le talon. Par la tension du cou-de-pied, il pose le talon ferme comme sur un plan horizontal, avec lequel la ligne passant par lé centre de gravité du corps forme un angle droit. Aussi est-il d’aplomb et s’arrête-t-il à volonté. Mais autant bien je conçois la théorie, autant mal je l’applique.
En conséquence , nous essayâmes de cheminer entre le rocher et le glacier, mais les profondes crevasses ne nous permirent pas ce manège. Il fallut revenir a cette pente fatale. La hachette creusa sur le rebord une centaine de créneaux ; mais faire des trous jusqu’en bas, c’était un travail interminable. Laurens me quitte un instant et fait quelques pas pour essayer jusqu’à quel point le glacier est impraticable à cette hauteur. Le pied lui manque, il jette un cri, et je l’entends avec horreur qui roule jusqu’en bas, et puis je n’entends plus rien ; et j’étais là, le dos au rocher, les pieds appuyés sur le bord de neige, fortement arc-bouté quant au physique, mais
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rudement secoué quant au moral. Qu’est-il devenu? Est-il brisé contre le roc, ou précipité de quelque escarpement? Que vais-je devenir ? Un seul homme sait que nous sommes venus par ici, et cet homme roule avec l’omnibus de Gavarnie ! J’abrège : il suffit que vous vous mettiez à ma place, si tant est qu’une pareille place se puisse offrir sans impertinence.
Après douze à quinze mortelles minutes, j’entends comme piétiner sur la neige, puis les coups de hachette, enfin mon sauveur me rejoint, qui avait commencé par se sauver lui-même. Et je ne lui sautai point au cou ! excusez-moi : c’est que la position n’était pas trop commode. Après avoir glissé ou roulé d’une hauteur que je ne puis estimer moindre que 200 mètres, il avait pu, en se cramponnant avec ses ongles , diriger sa chute vers un rocher terminal émergeant du glacier, et il remontait sans bâton, mais avec la précieuse hachette. Il recommença à me creuser des pas : puis la pente devint plus douce; je pus, avec l’aide de son bras et de mon bâton, essayer quelques glissades, et arriver ainsi jusqu’au rocher où il avait dirigé son échouage. Nous tenions la terre ferme, un peu, quant à moi, comme un naufragé qui la retrouve après un moment de désespoir. Bientôt, nous revîmes le gazon et les prairies verdoyantes de la vallée d’Eslaubé et l’embranchement de celle d’IIéas. A huit heures, nous entrions à Gèdre, à l’hôtel des Voyageurs, une de ces anciennes maisons qui disparaissent tous les jours et que je
regrette tant, n’en déplaise à MM. les modernes maîtres d’hôtel : grandes chambres, grande cuisine, grande cheminée à auvent avec un banc le long des chenets où l’on repose ses pieds fatigués ; lits hauts et larges à faire plaisir, tout cela un peu terne, mais qui n’exclut point la propreté ; famille nombreuse dont les aînés sont enrôlés, qui à l’armée, qui au séminaire; rassurez-vous, il en reste encore à la maison, et le lendemain matin, la bonne mère, bouchonnant le dernier marmot, vous conte, la larme à l'œil, comme quoi celui-là ne s’en ira pas, et vous bouclez votre sac en regrettant bien plus les quelques heures passées avec de si braves gens que la bonne chère qu’ils vous ont faite.
Un souper fraternel avec mon guide termina cette mémorable journée dont il était bien le héros, lui qui, seul, avait travaillé comme deux, et cela à moitié outillé.
Concluons pour la pratique : l’ascension du Mont- Perdu est une course magnifique, et le touriste qui la fera dans de bonnes conditions sera amplement dédommagé de ses peines. Leste et nerveux, il la pourra exécuter avec un seul guide, s’il revient par Gaulis et la Brèche-de-Rolland. Des crampons, sans être indispensables, lui seront fort utiles pour le glacier de la Brèche.
Pour descendre par le lac et la vallée d’Estaubé, deux guides seront nécessaires à qui voudra que la préoccupation n’emporte pas l’agrément ; mais tout
IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES
voyageur qui, avec un seul guide, tentera ce retour sans crampons, risquera de se mettre, lui et son compagnon, dans un bien cruel embarras. Aussi sommes-nous convenus, maître Laurens et moi, en nous serrant cordialement la main, que la prochaine fois on prendra des crampons, sans oublier une bonne couverture.
Et voilà comment M. Denis professeur au lycée Saint-Louis, comprend les vacances qui sont un temps de repos. Il serait homme à tenir tête, ou pour parler plus exactement, à tenir pied à M. C.-F. Schœfer, le célèbre voyageur qui a entrepris de faire à pied le tour du monde. Il compte se mettre en marche pour le Mexique, l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud jusqu’au Chili. Il traversera la Chine, le Japon et les pays de l’Orient. Il a déjà parcouru une grande partie de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie orientale ; pendant les dix-neuf mois qu’il a séjourné en Amérique il a traversé, toujours à pied, le continent et visité vingttrois Etats et territoires. A la bonne heure, voilà de belles vacances, n’est-ce pas M. Denis?