UN ISARD EN LOTERIE ET UN HÉROS VENDU CENT TRENTE FRANCS
Tarrieu et son tambour annoncèrent un jour aux baigneurs et baigneuses qui n’ont rien à faire et que tout intéresse, qu’un jeune isard était mis en loterie avec une chèvre, sa mère adoptive.
Il n’en fallut pas davantage pour défrayer pendant quarante-huit heures toutes les conversations depuis le chalet de la princesse Galitzin, au Mamelon-Vert, jusqu’à la Raillère. Les billets s’enlevèrent avec entrain. -On eut dit qu’il s’agissait de l’emprunt mexicain.
Enfin la loterie fut tirée.
Savez-vous qui gagna l’isard ?
Une dame du nom de Chamois.
Mon Dieu, oui, c’est madame Chamois qui a gagné M. l’Isard, et on avouera qu’en cette circonstance le hasard s’est montré spirituellement comique.
Il faut, dit le proverbe, des unions assorties.
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Être isard et entrer dans une famille de Chamois , c’est jouer de bonheur.
On se demande si c’est l’isard qui a gagné à cette loterie ou son excellente maîtresse.
Moi, je crois qu’ils ont gagné tous les deux, et je n’ai pas vu, sans une douce émotion, le départ, pour la Normandie, de madame Chamois avec le joli petit isard et la chèvre, dont la gaieté se manifestait par des bonds pleins de grâce et de légèreté.
Que Diane, la divine chasseresse, après les avoir accompagnés et protégés tous les trois dans ce long voyage des Pyrénées en Normandie, leur prête longue vie.
Peut-être madame Chamois ignore-t-elle dans quelles circonstances s’est accompli la capture du joli petit animal qui deviendra, pour elle, comme un fils d’adoption à quatre pattes.
Je vais le lui apprendre, si cela peut lui être agréable.
Trois enfants de Cauterets, trois chasseurs, trois aventuriers de la roche, Jean-Marie Mousquet, Joseph Dulmo et Joseph Lacarret, partirent un beau matin, armés chacun d’un bon fusil, à la recherche d’un gibier quelconque, ours, isard ou coq de bruyère. Ils gravirent les pentes abruptes comme savent les gravir les hommes de ces contrées, et découvrirent une femelle d’isard avec son petit. Le nourrisson avait deux jours, trois jours au plus, et il ne put suivre sa mère, qui
fuit sur les parties les plus escarpées de la montagne avec la rapidité d’une vision fantastique. Mais pour n’être pas aussi fort, aussi alerte que sa mère, le petit montagnard ne se montra point endormi, et il partit comme un trait se cacher dans l’anfractuosité d’un rocher miné par le temps et la foudre en forme d’entonnoir.
Si la mère avait pu ^donner au nouveau-né le conseil de l’expérience qui, pour l’isard comme pour l’homme, ne s’acquiert qu’avec le temps, elle lui eût dit :
— Malheureux 1 ce refuge serait ta perte. Sache qu’il est plus d’une apparence trompeuse et qu’on est souvent d’autant moins en sûreté qu’on se cache davantage.
Mais la pauvre mère, tremblante pour elle-même, ne put guider l’ignorant, qui alla, comme on entre dans une souricière, se blottir au plus profond de l’entonnoir de granit.
Lacarrat, qui n’avait point perdu de vue le faible innocent, pénétra à sa suite dans la cavité et s’empara de sa proie, non sans peine et sans braver quelque danger.
Les animaux qui, par instinct, — l’instinct ne trompe pas, — se défient de l’homme comme du grand tyran de la création dont il est le monarque par droit de conquête, autant au moins que par droit de naissance, les animaux devinent ce qu’il leur en coûterait de tortures morales et physiques, s’ils de-
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venaient les captifs de ce despote omnipotent.
L’isard infortuné dont il est ici question, saisi par une patte, eût consenti à la perdre pour regagner la montagne, sa patrie, et il se débattit douloureusement en appelant sa mère par des cris plaintifs. Il versa même des larmes prématurées dont Lacarrat, il faut bien l’avouer, ne fut que médiocrement touché.
Mais on n’échappe point à sa destinée, et le petit esclave fit son entrée à Cauterets.
Bientôt il oublia, auprès de sa mère d’adoption, la mère qui lui avait donné le jour.
Rien de plus doux, de plus agile, de mieux apprivoisé que cet expatrié qui obéissait à la chèvre en fils soumis et suivait Jean-Marie, — son dernier maître avant qu’il ne tombât dans les bras de madame Chamois, — comme un chien même.
Il est extrêmement difficile de s’emparer d’un isard vivant.
On ne peut le prendre que quand il lient, pour ainsi dire, de naître.
Dès qu’il a six ou huit jours, il comprend tous les dangers, évite tous les pièges, bondit comme un caoutchouc sur des pierres en aiguilles, et glisse sur les pentes comme une locomotive en retard.
Et encore, comment peut-on s’emparer d’un isard naissant?
En usant d’un stratagème des plus cruels, et qu’il serait permis de qualifier d’immoral, si les devoirs de l’homme envers les animaux étaient mieux étudiés et mieux définis.
Il faut, pour avoir le petit vivant, tuer d’abord la mère.
La mère morte, le chasseur la charge sur son dos et se couche à plat ventre de manière à se couvrir entièrement par le corps de la bête. Le jeune isard croit sa mère endormie et s’avance vers elle. Il hésite souvent plusieurs fois à s’approcher, faisant quelques pas en avant et rétrogradant aussitôt, conseillé par l’instinct qui l’avertit vaguement d’un danger que, pourtant, il ne peut définir. Enfin l’aiguillon de la faim, un irrésistible aiguillon, le pousse en avant : il veut téter. Mais, au moment où il cherche les sources abondantes de la vie, c’est une main perfide qui apparaît brusquement et réduit en esclavage l’imprudent qu’elle vient de faire orphelin.
C’est un noble plaisir que lâchasse, dit-on : noble, soit, mais passablement barbare, il faut en convenir.
Le jour même où madame Chamois... (C’est de la vie privée cela ?... Ah ! bah ! à la campagne !...) Donc le jour où madame Chamois emportait de Cauterets son isard et sa chèvre, un de mes amis, mon spirituel confrère Hector Malot retournait à Paris en compagnie du plus magnifique chien de montagnes que j’aie jamais vu. Il était haut comme les plus beaux
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Terre-Neuve, et son long poil avait la blancheur de l’astrakan.
Ce chien est un héros, et, s’il écrivait ses mémoires, ils seraient assurément plus intéressants que beaucoup de mémoires publiés.
Le dernier chapitre de sa vie n’avait pas huit jours de date quand l’auteur des Victimes d’amour fit l’acquisition de ce héros, moyennant cent trente francs. Voici le fait :
Tout dormait dans la montagne par une nuit froide et pluvieuse, tout, les ours et les chiens exceptés.
Une de ces bêtes fauves, profitant de l’épaisseur des ténèbres, et désirant souper, se glissa, comme savent se glisser les ours et les loups, jusqu’au parc où reposaient d’innocentes brebis. L’ours, de ses robustes pattes, en prit une par les flancs, et la pauvre bête pencha la tète sur elle-même douloureusement, sans même pousser un gémissement. L’ours met tranquillement sa victime sous son aisselle avec l’effronterie et l’adresse d’un pick-poket et se dispose à fuir, quand tout à coup une foudre vivante lui saute au nez et le bouscule, tout ours qu’il est.
Un grognement se fait entendre, la brebis tombe lourdement par terre, et le carnassier, de ses deux pattes écarte furieusement cette chose inconnue et silencieuse pendue à son nez, qui vient si mal à propos contrarier ses projets.
Le nez de l’ours est enfin dégagé et la bête fauve abandonne le champ de bataille en grognant une seconde fois.
Le lendemain, à l’aube, le berger trouva la brebis baignant dans son sang, mais encore vivante, à côté du chien dont les deux côtés de la tête présentaient une plaie significative. Sur ces déchirures et sur celles de l’agneau, le berger lut comme dans un livre le drame que nous venons de raconter.
L’agneau mourut, mais le chien guérit en peu de jours de ses horribles blessures. Je l’ai dit, Malot l’a payé cent trente francs.
Que de courage et de dévouement pour cent trente francs !
Si encore ce brave devait vivre heureux h Paris ; mais il mourra de langueur, j’en ai peur, faute d’air, faute de perspective, en pensant aux brebis qu’il protégeait, en regrettant l’ours qu’il bravait et le pain noir que le berger partageait avec lui. Tous les soins de mon spirituel confrère et sa grasse pâtée n’y feront rien.
Ainsi périssent les héros, hommes ou chiens, dont l’exil et l’inaction sont le prélude du néant, la mort dans la vie. L’inaction, disait le général Iloche, c’est la rouille du courage.
Pauvre chien rouillé !
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