‹ De Hegel aux cantines du nordChapitre 1 sur 17 · PRÉFACE DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

A la page 492 des Scènes et Doctrines, M. Maurice Barres, en publiant ses Notes sur les idées fédéralistes, disait : « Peut-être aurait-on pu réunir à la suite de ces pages certains articles intitulés : De Hegel aux Cantines du Xord. On les trouverait dans le Journal des 30 novembre 7 et 14 décembre 1894. »

Ces articles marquent en effet une date dans le développement de M. Maurice Barrés. Leur titre, un peu énigmalique, ne se rapporte pas à un événement obscur, maintenant oublié ; il indique seulement qu'à cette époque de sa vie, M. Barrés était frappé déjà, comme il le sera plus tard encore davantage, des rapports certains entre les théories les plus sereines et les audacieuses et décisives pratiques. C'est à ce moment exact de 1894, que M. Barrés marque, pour le public, le passage du simple

dilettantisme à des affirmations, l'abandon des simples curiosités pour la rédaction d'un programme et l'entreprise d'une action.

Ceux qui savaient lire, M. Paul Bourget, par exemple, avaient depuis longtemps, semble-til, prévu cette évolution de l'Homme Libre. Le dilettantisme de début n'était, chez M. Barrés, qu'un stoïcisme. On y voit une résignation philosophique au destin, et cette résignation est de la même nuance que le déterminisme socialiste des articles qu'on va relire et que le déterminisme nationaliste des Scènes et. Doctrines ; et c'est par le même procédé d'obéissance à la loi naturelle, que le philosophe réalise le perfectionnement du moi et celui de la société.

Pour justifier ce développement, la subtile dialectique de Hegel devait séduire M. Barrés. Sa pensée, curieuse des lents changements du réel, aime à se mouvoir dans un harmonieux et rythmique balancement. La thèse, l'antithèse et la synthèse où s'éleva tour à tour et progressivement sa doctrine semblent avoir emprunté à Hegel autre chose que des noms de baptême, et le culte du moi, en devenant la religion des Ancêtres et de la Patrie, n'obéit pas seulement aux procédés logiques du philosophe wurtembei-geois. On y retrouve une des thèses favorites de l'obscur métaphysicien : le passage de l'esprit subjectif à l'esprit objectif, de la vie à la pensée, de la pensée à la liberté. Si M. Barrés a réalisé dans son œuvre une des idées les plus profondes de Hegel, si, s'abandonnant au to fieri, il fit apparaître en lui-même la norme de la nature qui se meut entre d'identiques contradictoires, si son talent de penseur, si pénétrant dans la critique, d'une force si sereine dans l'affirmation, fut une

confirmation de la doctrine qui identifie le réel et le rationnel, nous ne nous étonnerons plus, comme M. Mirbeau, qu'il ait cherché à marquer l'influence d'une doctrine rendue française par Cousin et Renan, sur la philosophie sociale qu'il étudiait de préférence vers 1894.

Aussi bien, s'il faut rassurer M. Mirheau (v. note 1) contre l'exotisme des doctrines de M. Barrés, nous remarquerons que les trois articles que nous republions, aboutissent à la glorification d'un penseur français. Ces trois articles sont hégéliens. Ils opposent Marx et Bakounine comme thèse et antithèse, et Proudhon concilie l'antinomie. Proudhon, contre la pensée allemande, et surtout contre Marx qui l'exècre, c'est déjà un bastion de l'Est, et opposer sa méthode jurassienne et française au collectivisme figé et géométrique du penseur allemand, c'est aussi défendre nos frontières. Exalter Proudhon, c'était au point de vue intellectuel, mener une campagne parallèle à la campagne contre les ouvriers étrangers.

Dans ces articles, le procédé d'exposition n'est pas historique. Temporellement, Bakounine est postérieur à Proudhon et lui doit presque toute sa doctrine. Mais il fallait montrer où conduit la logique trop simple, qui ne se préoccupe pas du cours des événements, et faire saisir les pointes extrê- mes des doctrines sociales contemporaines. Il ne s'agissait donc point d'un exposé érudit et précis. M. Barrés, comme tous ceux qui sont capables de penser personnellement, ne retient des thèses qu'il étudie, que ce qu'il peut utiliser.

De Fhégelianisme, ce qui le frappe, c'est la méthode à coup sûr, c'est aussi la justification

rationnelle de l'historisme, qu'il aurait pu déduire d'une autre doctrine, du comtisrae par exemple. Car, quand il rejette avec mauvaise humeur l'idéalisme absolu, il emprunte à l'hégelianisme une doctrine de la relativité et de l'histoire, qui était exactement la doctrine de Comte, « respirée » peut-être, par M. Barrés, dans l'air ambiant.

Quelques notes, que M. Barrés, occupé à des travaux plus pressants m'a laissé l'honneur d'écrire, montreront comment c'est bien Hegel qui est le précurseur du socialisme moderne ; cette brève introduction indiquera quelles idées socialistes il a iuspirées a M. Barrés.

Le socialisme de M. Barrés, il en faut chercher la formule dans ce délicieux petit manuel, où se mélangent de si étrange façon l'intellectualité et la sensibilité, et où sont éclairées de traits si lumineux, la physionomie des grands socialistes français et allemands, « l'Ennemi des Lois ». Parmi ses déclarations devant ses juges, le professeur anarchiste André Maltère, qu'il ne faudrait pourtant pas confondre avec Maurice Barrés, déclare : « Je « m'accuse de désirer le libre essor de toutes « mes facultés et de donner un sens complet « au mot existence. Nulle dépendance, une « vie aisée, l'entière harmonie avec les élé- <f ments, avec les autres hommes et avec <( notre rêve, voilà quel besoin m'agite, et de « le satisfaire, c'est toute ma conviction ». — On voit déjà comment le goût de la transformation sociale, le sens du devenir peut s'accorder avec L'attachement de M. Barrés à ses traditions, déjà si manifeste dans a l'Homme libre. » Sa notion du devenir, empruntée à Hegel, mais profondément appropriée, n'estce pas la sensibilité même du poète de Venise, du délicat historien de Bérénice, dont la vie

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se devait appeler (les barrèsiens s'en souviennent), Qualis artifex pereol— La tradition, pour M. Maurice Barrés, ce n'est pas précisément l'héritage et le bagage dont nous devons nous enorgueillir, ou du moins, si c'est cela, c'est encore et surtout une énergie qu'il nous faut employer, une direction qu'il noua faut suivre, un poids qu'il nous faut subir.

Nous sommes déterminés par nos ancêtres : Est-ce la sensibilité de Rousseau qui fait préférer à M. Barrés, les réformateurs français aux réformateurs allemands, et parmi les français, Fourier? Est-ce elle encore qui lui faisait proclamer qu'il ne faut peut-être pas contraindre les penchants de l'homme, mais leur adapter la forme sociale ? Est-ce elle aussi qui lui défendait d'admettre un socialisme qui réduirait les idéologues au parti du ventre, et qui l'empêche de concevoir le bonheur futur « sous l'aspect d'une kermesse », de « rétrécir son ardeur vers l'idéal à une campagne pour le ventre » ? Est-ce elle qui lui fait remarquer dans l'individu, la profonde tendance a se solidariser dans un groupe ? (v. art. du 13 février 1894.) Quelques articles de la Cocarde reproduits dans un appendice à cette édition pourront résoudre ces questions.

Un mot encore, et très bref. (Car j'ai regret de retarder pour le lecteur le plaisir ;de la lecture par tant de commentaires superflus). Cet article essaye une conciliation entre l'individualisme et le collectivisme. Cette synthèse, que M.Maurras déclare, dans un article récent de l'Action française (1), impossible au point de vue nationaliste, est fait ici par le fédéralisme. Le fédéralisme donne à tous une

(I) Action française, 1" octobre 190*.

patrie :par la liberté de s'exprimer qu'il rend à nos diversités, il nous permet de respecter les différences des autres; par le contrat qu'il suppose, il sauvegarde nos droits. Car il ne s'agit pas ici du « contrat social » de Rousseau, fait historique, où chacun abandonne la totalité de ses droits, mais d'un contrat «idéal juridique », qui les précise et les fait valoir (v. note 2). La liberté d'ailleurs permettra peut-être une organisation collectiviste; mais surtout qu'on respecte la liberté ! « Pour les choses du ventre, chacun subissant les mêmes nécessités, une règle composée d'après les besoins de la majorité, serait avec avantage substituée au désordre économique actuel. Mais ces impérieux socialistes ne mettraientils pas aussi l'autorité au service des façons de voir de la majorité. Les dissidents devrontils se courber ? Détruira-t-on les acquisitions du passé, honnies de la masse, mais qui enchanteraient encore quelques individus ? Et avec ces retardataires, excommuniera-t-on les esprits d'avant-garde?... Société tracée au cordeau! Vous offrez l'esclavage à qui ne se conforme pas aux définitions du beau et du bien adoptées par la majorité. Au nom de l'humanité, comme jadis au nom de Dieu et de la Cité, que de crimes s'apprêtent contre l'individu ? »

Ces paroles étaient prophétiques, et bien que l'histoire des Déracinés soit passée, de son désir de fédéralisme, à la critique d'une société centralisée, et au désir d'un ordre social plus strict quoique libéral, il les signerait encore. — Point d'intolérance ni de dureté : « Toute souffrance mérite nos soins, comme toute utopie notre curiosité. »

EUGÈNE NOLBNT.

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