LA PENSEE PLUS FORTE QUE LE PENSEUR
Henri Heine nous montre la vie mécaniquement réglée du philosophe Kant, toujours vêtu de son habit gris, se levant, buvant le café, écrivant, faisant son cours, dînant, se promenant, le tout à heure fixe pendant trente années. Puis soudain Heine s'interrompt et s'écrie :
« En vérité, si les bourgeois de Kœnigsberg avait pressenti toute la puissance destructive de la pensée d'Emmanuel Kant, ils auraient éprouvé, devant cet homme un frémissement bien plus horrible qu'à la vue du bourreau qui ne tue que des hommes. *
Mais ce n'est pas seulement de ses concitoyens que celui qui porte la révo-
lution dans son esprit peut être ignoré. Lui-même, j'admets qu'il ignore les conséquences de ce qui se forme dans son esprit. Du syllogisme qui va naître de lui, il ne peut ni diriger, ni anéantir les conclusions. Un principe a ses destinées qui sont mystérieuses.
Celui qui émet une idée déjà n'en est plus le maître. A peine formulée, elle est une force qui veut épanouir tout ce qu'elle enferme d'efficacités, voire de contradictions. Le philosophe le plus conscient a la vue trop courte pour suivre les lointains ébranlements dont il est le point de départ. Et non seulement il ne peut calculer les effets, mais pas même la direction de sa pensée. Quelle courbe décrira-t-elle dans le monde ? Oùs'insinuera-t-eile? Comment se combinera-t-elle ?
Si elle se transforme en faits, que vat-elle saccager ? Peut-être les idoles les plus chères au penseur. On a vu telle idée se retourner contre celui qui l'avait conçue.
Ah ! ne me parlez plus d'amour, de voyages romanesques, ni de domination.
En vérité, pour nous émouvoir, rien ne
AUX CANTINES UV NOHU
vaut ce drame abstrait, ce mystère dans l'impalpable.
Vers 1800, un jeune Allemand, professeur dans une famille de Francfort, entrevit les développements par lesquels l'univers arrive à prendre conscience de soi. C'était Hegel, âgé de trente ans.
A Iéna, il fut autorisé à faire des cours libres. Quatre auditeurs les suivaient.
On était gêné par sa gaucherie d'orateur et par l'ampleur et la subtilité de sou raisonnement.
En outre, Napoléon distrayait l'Allemagne.
Cependant, l'idée du pauvre profesfesseur déclancha sans bruit l'enthousiasme. Parlant du premier livre où Hegel affirme son système, son disciple Strauss s'écrie dans un mouvement admirable : « C'est là que, montant sur un navire bâti de ses propres mains, notre maître est parti pour faire le tour du monde. »
Pour le tour du monde, en effet I A Roubaix, à Vierzon, a Carmaux, à Rivedu-Giers, dans les plus tristes cantines